Barrières

sigmar polkeJe suis triste d’entendre jour après jour les litanies de l’extrême, qu’il faudrait vivre à l’abri des barrières, se faire du monde l’image d’un camp retranché où nous serions, paraît-il, à l’abri des migrants qui déferlent sur nos plages. Je suis effrayé des vociférations lepéniennes qui déclarent la France menacée par l’islam, et las d’entendre de faux prophètes et sans doute de faux philosophes et de médiocres penseurs prétendre que l’on oublie  le « vrai » peuple, qu’au cours des décennies récentes nos bons soins sont allés aux sans papiers, aux minorités, aux gays et aux psychiatrisés et que cela n’est pas « le peuple ». Ces mots « le peuple » résonnent dans leur voix comme résonnait le mot « kultur » dans la parole des nazis : un simple prétexte pour que l’on couvre du mieux qu’on peut la haine des autres, de ceux qui n’en seraient pas, de ce « peuple » qu’on est bien en mal de définir. Ils ont pris le  « souverainisme » en étendard en lieu et place de la nation. Ils ont inventé un nouveau mot pour désigner ceux à qui ils s’opposent, ils les déclarent « bobos », contraction paraît-il de « bourgeois bohêmes » alors que bourgeois ils sont bien plus que ceux à qui ils s’en prennent. Bohême, je ne sais pas, mais ne peuvent-ils vraiment laisser vivre les gens comme ils l’entendent ? Peut-être certains, la Nation, ça ne les regarde pas, et alors ? Et le clairon qui marche au pas, non plus. Et alors ? Va-t-il falloir bientôt obligatoirement se vêtir de bleu-blanc-rouge, et entonner « La Marseillaise » en toute occasion ? Comme dans les parcs d’une ville de Roumanie que j’ai connue, va-t-on peindre les bancs publics aux couleurs nationales pour affirmer une identité dont tout à coup l’on douterait ? Faut-il manger du jambon pour faire la preuve qu’on est bon Français, acclamer les équipes de football de l’hexagone pour prouver qu’on n’est pas snob ? Renoncer au Théâtre soit disant élitiste pour prouver qu’on appartient au peuple ? Déchirer Freud pour complaire à Onfray ?

(photo: tableau de Sigmar Polke)

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Digne Fatima

fatimaVu l’excellent film de Philippe Faucon, « Fatima » … Dans « Le Monde » du 7 octobre, Thomas Sotinel en a très bien parlé (sous le titre de « La beauté d’une héroïne invisible »). On aime les films qui tranchent sur la production ordinaire, sur toutes ces comédies « à la française » où tous les effets sont prévisibles : si la caméra se fixe sur un détail, on sait que ce détail réapparaîtra, le garçon qui jette un œil vers la fille, on sait qu’au plan suivant, il l’abordera et ainsi de suite. Rien (ou peu) de tout cela ici. Quand Philippe Faucon filme des étudiants dans un amphi, il les filme pour eux-mêmes, il les filme parce qu’il sait qu’une foule est bariolée, qu’elle est ainsi, avec ses individus paumés qui jettent des regards affolés, ses gens qui s’ennuient, ses opiniâtres à capter tout ce qui se dit, ses électrons libres et ses rêveurs invétérés. La jeune Nesrine, dans tout ça, a bien du courage. Fille de Fatima, ayant grandi dans la banlieue lyonnaise, peu aidée par son milieu et qui va cependant réussir son concours de première année de médecine… On est extrêmement touché par un film qui ne montre aucune actrice célèbre, aucune comédienne qui répondrait aux canons ordinaires de la beauté mais où pourtant, dans la façon dont c’est filmé, tout est beau. Leurs visages, à Fatima, à Souad (l’autre fille, plus jeune, encore au lycée), à Nesrine, cadrés au plus serré, sont beaux, de face comme de profil (et aussi les visages de leurs copains et copines). Film sur la banlieue à mille lieues des histoires de casseurs dont on nous rebat les oreilles (quand on pense que Dheepan, palme d’or de Cannes, présente comme appartenant à la réalité quotidienne des scènes de violence avalisant l’idée que nos banlieues sont dans un état de guerre civile qu’un migrant originaire de Sri Lanka peut assimiler à ce qu’il a vécu dans son pays !), les seules traces d’hostilité qu’on y décèle sont les remarques fielleuses de quelques voisines jalouses où les mauvaises manières d’une employeuse, mais comme dit Thomas Sotinel : « dès qu’un personnage passe un peu de temps à l’écran, il devient un être humain pétri de contradictions ». Fatima se dévoue pour ses deux filles à risquer d’en perdre sa vie propre : ménages de 8h à 19h voire plus, jusqu’à ce qu’elle craque – on ne parle pas de burn-out pour les femmes de ménage… – et là, un médecin judicieux l’envoie chez une collègue, qu’on devine plus ou moins psychologue, qui connaît la langue arabe (car Fatima est mal à l’aise en français, ce que ne manque pas de lui reprocher sa plus jeune fille) et Fatima qui, depuis longtemps, trouve refuge dans l’écriture (dans sa langue) peut enfin dire ce qu’elle a sur le cœur et est contenu dans ces lignes de caractères arabes qu’elle trace dès qu’elle a un peu de temps libre, le soir, avant de dormir. Et elle dit ses textes, qui disent la dignité de toutes les Fatimas qui sont dans nos villes et dans nos vies.

fatima-2900x430xFATIMA-6.jpg.pagespeed.ic.bVincMUCmWDans l’interview qu’il a donnée au Monde, le réalisateur dit : « nous sommes arrivés à un point en France où l’on commence à entendre des choses ahurissantes. Tout récemment encore, que la France est un pays de race blanche. C’est consternant. […] Comment peut-on, en même temps, dénoncer les communautés et énoncer le principe d’une segmentation de la population française ? Comment peut-on reprocher à une catégorie de la population de se replier sur elle-même et affirmer la primauté d’une autre partie de la population, de souche plus ancienne, en fonction d’une couleur ou d’une religion ? ». J’ajouterai aussi : comment peut-on encore porter crédit à des Finkielkraut ?

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Terre de migrants

Terre de migrants… ce pourrait être un beau titre de roman ou de recueil de poésie, ou de film… si ces mots ne venaient rencontrer le Réel de l’Histoire sous la forme de la tragédie et du drame. Debray a tort de croire que l’Histoire, c’est fini… hélas a-t-on envie de dire. Sans doute pour lui, une certaine Histoire est morte : celle qui le faisait rêver (ou pleurer, dit-il), mais il reste l’autre, qui ne fait rêver personne et qui est aussi dure et irréfragable que pourrait l’être une loi de l’Univers. L’Histoire a ses lois, plus indéchiffrables encore que celles de la Nature, qui ne s’écrivent pas dans les symboles de la mathématique (bien entendu) mais se traduisent par des tendances à long terme, comme l’ont montré souvent les historiens dits de l’Ecole des Annales (Braudel) et comme le montre encore aujourd’hui Timothy Snyder, dont le précédent livre, traduit en Français sous le titre « Terres de sang », nous avait littéralement culbutés, provoquant le même choc , mais dans les sciences humaines, que celui qu’avait fait auparavant « Les Bienveillantes » dans le monde de la littérature.

snyderlightereyesL’historien de Yale a pour parti pris de lire l’histoire des génocides et des massacres au travers de l’espace géographique et des territoires, mettant en évidence par exemple le fait que si le centre de l’Europe (Pologne, Ukraine, Biélorussie, Etats baltes…) fut à ce point ravagé (quatorze millions de morts en dix ans) c’est qu’il correspondait à des terres disputées entre les deux empires que furent le Reich et la Russie stalinienne, disputées pour la raison bien simple qu’elles devaient, soi disant, apporter aux populations la production agricole qui risquait de leur manquer à terme. « Black Earth », dont « le Monde » publie un extrait dans son édition du 6 octobre, reprend l’argument et explique que des causes semblables, à savoir une menace de famine par manque de terres arables et des périodes de sécheresse, pourraient bien nous conduire, encore une fois, à des génocides, par des voies certes distinctes (l’histoire ne se répète pas) mais en grande partie homologues à celles qui ont prévalu dans les années trente et quarante. L’idée, certes, n’est pas complètement nouvelle et on a déjà beaucoup parlé de l’influence de la crise climatique de 1788-89 sur le déclenchement de la Révolution Française (notamment Emmanuel Leroy-Ladurie dans son Histoire du Climat), sans toutefois que l’on soit allé jusqu’à établir un lien déterministe entre climat et changement social : il y a eu évidemment beaucoup d’autres évènements qui ont précipité la Révolution. Mais… il y a, semble-t-il, au préalable de la plupart des révolutions une sorte de « surdéterminant » (comme on disait au temps du marxisme structuraliste) et cela peut être une crise climatique. On a donc dit aussi que ce n’était pas un hasard si les « révolutions arabes » ont éclaté après qu’une immense sécheresse se soit déclarée en Afrique et au Proche-Orient. De là à suggérer que les migrants actuels sont les premiers réfugiés climatiques, il n’y a qu’un pas, qui a été franchi récemment par certains, non sans déclencher de violentes réactions : n’était-ce pas trop facilement fermer les yeux sur les responsabilités bien réelles aussi des puissances occidentales qui sont intervenues ces dernières années en Irak et en Afghanistan, ainsi que des régimes dictatoriaux à la Assad ? Certes, mais on n’a pas oublié que l’intervention US en Irak a souvent été considérée comme liée à des intérêts pétroliers : la question des ressources risquant de manquer était donc présente, quant à la volonté inflexible du clan Assad de rester au pouvoir, ne peut-on pas la relier à une volonté désespérée de sauver une minorité (les Allaouites) des désastres de la faim et de la sécheresse en tentant par tous les moyens d’accaparer des ressources pour elle seule ? En fin de compte, on retrouve la thèse de Snyder formulée à propos du régime nazi : « La guerre qui a amené les juifs sous contrôle allemand a été entreprise parce que Hitler croyait que l’Allemagne avait besoin de plus de terres et de nourriture pour survivre et maintenir son niveau de vie, et que les juifs et leurs idées constituaient une menace pour son projet expansionniste ». D’où la crainte : « Le risque [aujourd’hui] est qu’un pays développé capable de faire parler sa puissance militaire cède, comme l’Allemagne d’Hitler, à la panique écologique et prenne des mesures drastiques pour garantir le niveau de vie de sa population ». Le premier exemple suggéré est bien sûr la Chine, mais la Russie de Poutine n’est pas loin derrière. Les vieux démons staliniens ne sont pas morts, ni avec eux les regards avides posés sur les plaines d’Ukraine. Les Etats-Unis, eux, continueront allègrement de polluer la planète en se dissimulant derrière les avis de quelques climato-sceptiques qui rejettent les conclusions des scientifiques en les faisant passer pour une conspiration anti-américaine (aïe si les républicains reprennent le pouvoir à Washington !). Et l’Union européenne, elle, qui volontiers prendrait au sérieux la menace climatique voit carrément son existence menacée. Snyder dit ceci :

L’Afrique et le Proche-Orient continuant de se réchauffer, et la guerre d’y faire rage, les migrants économiques et les réfugiés politiques entreprennent de périlleux voyages pour gagner l’Europe. En réponse, les populistes européens en appellent au renforcement des frontières nationales et à la fin de l’Union. Beaucoup de ces partis populistes sont soutenus par la Russie, qui poursuit ouvertement sa politique de division dans le but de provoquer une désintégration de l’Europe […] Pendant ce temps, le président Vladimir Poutine ne cache pas une certaine nostalgie pour les années 1930, tandis que les nationalistes russes condamnent les gays, les étrangers et les juifs pour leur hostilité à la guerre. Rien de tout cela n’est de bon augure pour l’avenir de l’Europe – comme de la Russie.

Des constantes sont ainsi à observer entre les époques historiques marquées par ces peurs écologiques : défiance à l’égard de la science (Hitler ne croyait pas au développement de techniques agricoles nouvelles qui allaient améliorer les rendements, comme cela s’est vu après la guerre, les climato-sceptiques nient les avis des climatologues), recherche de boucs-émissaires à choisir parmi ceux qui sont réticents à s’engager dans des politiques belliqueuses (les gays, les juifs, les « libéraux ») et bien sûr l’intense effort de militarisation.

manif 10-10Les migrants dans tout ça ? Ils quittent un à un leur pays eux aussi, pour s’en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés… ces mots qui dépeignaient l’exode rural dans les années soixante s’appliquent à nos migrants actuels qui fuient, certes, la guerre et les massacres perpétrés en Irak, en Syrie ou en Afghanistan, mais qui, le premier geste de fuite les ayant conduits vers les pays limitrophes, Jordanie, Liban, Turquie où ils se retrouvent coincés, vivant dans des camps de réfugiés où ils n’ont aucun avenir, vont vite chercher à partir. Vers où peut-on partir de nos jours si ce n’est vers l’Europe, ensemble de pays qui connaissent encore une certaine liberté (de s’exprimer, de circuler) et surtout qui placent en principe assez haut la valeur de la vie humaine et qui, en surplus, peuvent procurer du travail, bref toutes conditions requises pour pouvoir vivre une vie digne, ce qui ne veut peut-être pas dire grand-chose, mais en tout cas intéressante parce qu’ouvrant des voies. Etonnant chassé-croisé : ces gens de l’Orient ont un rêve d’Europe parce que c’est une terre qui autorise des espoirs de vie intéressante alors qu’en sens opposé, des jeunes nés en Europe courent rejoindre le Djihad parce qu’ils sont persuadés que leur vie en Europe sera vide et sans intérêt et que seule une « grande cause » sera susceptible de leur donner la Vie à laquelle ils aspirent. On peut craindre que les deux populations se trompent… plus exactement : on est sûr que les seconds se trompent, mais les premiers dans leur grande masse se trompent aussi, malheureusement. On exceptera quelques personnes bien formées accueillies en Allemagne ou en Suède qui y trouveront vite de quoi s’employer, de quoi installer leur famille et permettre à leurs enfants de poursuivre des études. Mais dans la grande majorité, hélas, cela risque d’être la misère. Dans un de ses écrits récents, Slavoj Zizek, le philosophe slovène, mettait en garde contre les illusions que nous attachons volontiers à cette idée de migration : dans l’idéal, nous verrions bien les migrants atteindre librement leurs rêves et nous aurions envie de les y aider, mais leurs rêves après tout ne valent pas davantage que les nôtres, que ceux, surtout des millions de gens pauvres de l’Europe, surtout de l’Europe du Sud qui, eux aussi, ont le droit de rêver à la Norvège (disait-il, sans doute parce qu’il trouvait ça plus poétique que « la Suède » – c’est vrai, la Suède ne fait pas très poétique…), mais jamais tout le monde n’ira s’entasser en Norvège et puis surtout… cette Norvège n’existe pas, elle n’est qu’un mythe. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faille baisser les bras, ou laisser les migrants mourir à nos frontières, bien au contraire, puisqu’ils sont des hommes et des femmes comme nous, qui ont droit à un espoir comme nous y avons droit nous-mêmes. Mais les migrants ne sont pas « une chance » comme on le lit souvent sur les pancartes généreuses des associations de soutien à leur accueil, ils ne sont ni une chance, ni une malchance : ils sont, c’est tout. Et nous participons tous d’un même avenir, d’un même sort futur, nous barricader derrière des frontières serait la pire des solutions parce qu’elle ne ferait que retarder une crise qui serait bien pire encore que celle que nous subissons : que peuvent faire des puissances régionales du Proche-Orient des millions de réfugiés campant sur leur territoire si ce n’est les enrôler dans des croisades de désespérés contre ceux qui se barricaderaient ainsi ?

manif-10-10-2D’où la nécessité de les accueillir, du mieux que nous le pouvons. De fait, ce n’est pas tant les Etats qui s’en chargent (mis à part l’Allemagne, qui voit là évidemment une manière de compenser son déficit démographique futur) car les Etats sont frileux, ils ont peur, sûrement avec raison d’ailleurs, car il y a tout lieu d’avoir peur de la peste brune (parfois rouge-brune) qui se répand et menace l’intégrité de l’UE, mais ce sont les citoyens qui se mobilisent et doivent se mobiliser (c’est leur rôle), comme ils le font souvent ces temps-ci. Il faut donc saluer les associations qui s’investissent dans ce combat de chaque instant. A elles un jour, j’espère, un Prix Nobel de la Paix !

(photos prises lors de la marche pour les migrants organisée à Grenoble le 10/10)

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Métaphysique au cinéma

arton9203-9a3ebLes beaux films nous viennent souvent du Soleil Levant et ont pour auteurs Naomi Kawaze, Hirokazu Kore-Eda, Kiyoshi Kurozawa ou Takeshi Kitano. Le dernier (« Vers l’autre rive ») est celui de Kurozawa et il ose nous parler de l’au-delà et de la mort. Rien de rationnel dans ce film où les revenants soldent leurs amours avec les vivants. Et pourtant cela pourrait être un monde où nous pourrions vivre. Le disparu aimé reviendrait un jour après trois ans d’absence auprès de son épouse et celle-ci lui dirait d’abord : « tes chaussures ! » puisqu’il les a gardées aux pieds, le plus bel affront que l’on puisse faire à une maîtresse de maison japonaise. Revenue de sa réprimande, la jeune femme trouverait presque ordinaire qu’il revienne, celui qu’elle a cherché partout et pour qui elle a écrit des rouleaux et des rouleaux de prières shintoïstes, d’une écriture que lui déclare bien mauvaise, « ta sale petite écriture », mais cela n’a guère d’importance : les prières vont devenir un viatique pour traverser l’espace du Japon et il est convenu que Mazuki les détruira par le feu quand elle voudra rentrer à la maison. D’ici là, le couple ira de ville en ville retrouver les traces d’un voyage que l’homme revenant à déjà fait, au cours de ces trois années de disparition où il a travaillé tantôt chez l’un tantôt chez l’autre. Mais ces hommes et ces femmes de rencontre, qui sont-ils ? Certains sont morts. Cela se voit sans doute à ce qu’ils disparaissent un jour pour de bon, avec les objets matériels qui avaient l’air de faire leur vie. Un plat à fondue qui absorbait trop la graisse par exemple, et dont on devine qu’il joua un rôle dans la mort d’une femme. C’est ainsi dans les récits du lointain Japon : les objets ont une vie. Ne parlons pas du piano : celui-là n’est à jamais fait que pour un seul joueur ou une seule joueuse, le son qui sort de lui n’est rien d’autre que la voix de l’exécutant et lorsque vous êtes mort, il doit rester muet pour toujours, à moins qu’un miracle ne le fasse rechanter, ici une petite fille de dix ans qui renaît, elle aussi. Ce film lent qui alterne des scènes de stupeur prises au travers de vitres (on pense aux fameuses scènes de « Psychose » où les évènements cruciaux ne sont vus que sous la forme d’ombres au travers de vitres ou d’un rideau de douche !) et des scènes extrêmement bucoliques où l’on retrouve le Japon des forêts, des champs et des bords d’océan, saisit avec douceur les transitions entre la vie et la mort. Il s’essaie même à suggérer un fondement métaphysique à toutes ces histoires de revenant. Le dernier village où va le couple est un village où l’homme s’est fait aimer par les cours qu’il donnait aux paysans, des cours de physique, allant jusqu’à la cosmologie contemporaine. Le premier cours qu’il donne à son retour porte sur la double nature de la lumière montrant que la particule (le photon) est nécessairement de masse nulle puisqu’il voyage à la vitesse de la lumière et qu’il aurait sinon une masse infinie. Ainsi nous reposons sur du vide – voilà bien de quoi s’harmoniser avec la pensée extrême-orientale. Et au deuxième cours, nous voici replongés dans ces spéculations dont il était question il y a quelques temps sur ce blog : la nécessité de penser que la vitesse d’expansion de notre univers ne ralentit jamais, mais au contraire croît exponentiellement (la fameuse « inflation »), d’où il résulte que ce n’est pas UN univers qui existe mais dix puissance cinq cents – je ne sais pas d’où il sort ce chiffre ! – , que le nôtre, d’univers, n’a que treize milliards et sept cent millions d’années et que cela est bien peu au regard de nombres si énormes. Nous ne sommes donc, dit-il, qu’au COMMENCEMENT de notre univers et nous avons une chance immense d’être nés à ce tout début. Je souriais beaucoup ici parce que je songeais à ce que j’avais lu dans « Le Monde » juste avant d’entrer dans la salle : tous ces débats rances auxquels nous invitent ceux qui sont intronisés les intellectuels du moment, qui s’entendent tous sur l’idée d’une FIN, fin d’une époque, fin de l’histoire même… Mais, me dira-t-on, ces raisonnements n’ont rien à voir avec la possibilité des revenants… d’autant que, nous le savons, il n’y a pas de communication possible entre les univers multiples (on pourrait imaginer en effet que de temps en temps une de nos répliques vienne nous rendre visite !). Cela sans doute est un enchaînement de rêves, d’ailleurs les disparitions (de revenants ou d’objets qui leur sont liés) se font principalement après un réveil en sursaut de la jeune femme (Mazuki). Mais les mondes de nos rêves, n’existent-ils pas aussi, dans une certaine mesure ? Ce film donne un joli fondement à l’idée que l’amour est plus fort que la mort (belle scène vers la fin où les deux corps s’unissent)… il nous convie à faire de nos rêves les continuations des vies dans lesquelles nous avons connu et aimé des êtres disparus. Et puis, penser des univers physiques parallèles ou bien penser nos rêves comme des mondes possibles où se poursuivent ces vies, n’y a-t-il pas là quelque chose de semblable ? Sauf à savoir que, dans le réel, hélas, la séparation est toujours là, béante, telle qu’elle nous est montrée à la toute fin du film.

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Un festival de philosophie à Lyon

Gino Severini autoportraitJeudi dernier, « Festival de Philosophie » à Lyon, organisé par une association étudiante de Lyon-III (« Les médiations philosophiques »). Initiative que j’ai trouvée très intéressante. Par ses étudiants, l’Université essayait de s’ouvrir à la population en général : il y avait là des retraités, surtout des retraitéEs à vrai dire, qui disaient venir chercher, une fois leur carrière professionnelle achevée, un « complément de vie », et il y avait aussi bien entendu beaucoup de jeunes étudiants, de toutes les universités lyonnaises. On m’avait invité à venir parler sur « Logique et langage », et je me retrouvais au pupitre avec deux amis de longue date. Mon thème : comment penser le sens des phrases ? Doit-on le faire en termes de valeurs de vérité (et de référence) ou bien en termes de conséquences que l’on peut tirer (autrement dit d’inférence) ? Je sais très bien que beaucoup préfèrent la première solution (dont Pascal Engel, probablement) et cela pour quelques raisons dont je reconnais la légitimité : on a envie de préserver la vérité en tant que valeur fondamentale et de croire que tous nos énoncés sont dirigés par une prétention à la dire, allant ainsi à l’encontre d’une tendance contemporaine à faire fi du vrai, n’accordant de l’importance qu’à la manière de communiquer. Mais lorsque Frege, à la fin du XIXème siècle,frege jetait les bases de la conception (dite « véri-conditionnelle ») selon laquelle la signification pouvait se ramener aux conditions de vérité (comprendre le sens d’une phrase c’est savoir quand elle est vraie), il le faisait davantage pour se faciliter la tâche et en pensant aux mathématiques que pour honorer une vertu éthique. Et les « sémanticiens formels » qui lui Richardmontagueemboitèrent le pas (en particulier le sulfureux Richard Montague dans les années cinquante et soixante du XXème) y virent aussi surtout la possibilité d’une grande aisance calculatoire : il est facile de supposer des propositions appariées à des valeurs « vrai » et « faux » pour ensuite calculer plus loin la valeur de vérité d’une expression complexe, mais s’interrogeaient-ils vraiment sur notre manière réelle de capter la signification du vrai et du faux associés ainsi à nos productions verbales ? Qu’y a-t-il, dont on puisse être sûr que ce soit vrai dans notre discours ? Bizarrement des énoncés triviaux comme « je suis ici (et maintenant) » car évidemment le locuteur ne peut pas être ailleurs que là où il est au moment où il prend la parole ! Ceci est le ressort de l’humour du fameux dessin du Chat de Philippe Geluck. Le Chat est drôle car il fait opérer au langage une subtile translation ; remplaçons « je » par le nom du locuteur et « ici » par le lieu où il se trouve en effet, alors l’énoncé obtenu, pourtant « équivalent » en termes de valeurs de vérité à « je suis ici », n’a plus la même évidence, car s’il est nécessaire que je sois là où je suis, il n’y a aucune nécessité pour que le locuteur soit à tel emplacement, il est donc normal qu’il s’étonne face à l’aplomb manifesté par l’annonce. On me dira ici que je redécouvre le Cogito cartésien, que la seule certitude soit que « je pense » au moment où j’y pense et que cela fonde le fait que je sois (car qui pourrait penser à ma place ?) est en effet une évidence du même ordre que le « je suis ici ». Il est d’ailleurs des philosophes qui ont tiré le cogito du côté de la pragmatique du langage. Cela donc est vrai…

7Mais hormis ces cas, la notion de vérité n’apparaît qu’en mathématiques, et elle repose alors sur des preuves. Un mathématicien ne se contentera pas de prétendre que tel théorème est vrai (par exemple que toute suite de Cauchy converge dans un espace compact) comme s’il n’y avait qu’à regarder pour se convaincre. Il étaiera son jugement par une démonstration. Ceci est vrai parce que c’est prouvable. Dans le domaine de la réalité (mais y a-t-il « une réalité » ?), on essaiera d’étayer un jugement par tout ce qui peut y contribuer… par l’observation, par la loi, par l’archive ou par le reportage. Mais sans être certain de « gagner ». « Gagner », le mot est lâché : c’est au travers de lui que certains philosophes ont vu une manière d’établir la vérité d’un énoncé. On oppose un joueur qui défend une thèse à un autre qui essaie de la réfuter. Un énoncé est vrai s’il possède une stratégie gagnante, que les joueurs la connaissent ou non d’ailleurs… car ils peuvent fort bien ne pas la connaître. Où gît-elle, alors ? Nous sommes ici face à un dilemme sérieux : la vérité peut exister en soi, quitte à ce qu’on ne sache pas la prouver, opinion du réalisme métaphysique, ou bien n’exister que si on trouve comment l’établir, la prouver, la rendre gagnante, opinion de l’anti-réalisme, dit aussi constructivisme. Il n’y a pas de troisième terme. C’est dommage. J’ai parlé dans mon exposé du philosophe américain Robert bob-leipzigBrandom, qui se rattache au courant du pragmatisme (philosophie typiquement américaine, issue de Peirce et de Dewey). Selon lui, le sens d’un énoncé réside non seulement dans les inférences qu’on peut tirer de lui, mais aussi dans ce qui autorise à l’asserter (en quoi il se trouve lui-même inscrit comme conséquence d’autres raisonnements en amont), en somme dans ce que nous pouvons faire de lui, du point de vue des inférences : voilà bien en quoi cette conception est bien pragmatique ou pragmaticienne… mais elle est intéressante en elle-même car elle permet d’avoir une vision plus réaliste du langage et de la signification que celle proposée par les valeurs de vérité en tant que supposées références des phrases.

Il y a déjà une trentaine d’années, un linguiste qui pourrait bien avoir sa place dans l’aimable pochade que consacre l’auteur Laurent Binet à Roland Barthes (« La septième fonction du langage ») aux côtés de Julia Kristeva et de Tsvetan Todorov, je veux parler d’Oswald Ducrot (mais peut-être Binet n’avait-il pas de détails assez croustillants sur le personnage, il est vrai assez austère), avait étudié dans le menu détail nos « mots du discours » : si, mais, même si, au contraire… et ce faisant, il avait montré combien une approche purement véri-conditionnelle ne permettait pas d’établir les discriminations de sens entre ces mots. Plus que les conditions de vérité, ce sont les conditions d’emploi qui sont nécessaires. Et par les inférences, justement, nous pouvons les cerner. Ce que nous inférons de « cette robe est belle mais chère » n’est pas exactement la même chose que ce que nous inférons de « cette robe est belle et chère ». La sémantique inférentialiste a donc de beaux jours devant elle, en récupérant notamment les analyses pragmatiques de Ducrot et al.

Encore faut-il sans doute aller plus loin que le simple lien entre prémisses et conclusion pour caractériser une inférence. Si l’on tient à une approche « réaliste » des énoncés, on constatera l’évidence qu’ils ne sortent jamais « du bleu » (ils ne sont jamais « out of the blue » comme disent les anglophones) : ils émergent d’une situation de dialogue. Je m’engage dans ce que je dis au moment où je le dis (j’en assume les conséquences) mais je ne suis pas habilité à prendre n’importe quel engagement… Les cas où nous sortons des limites de cette dialectique engagement / habilitation sont connus, ils s’illustrent notamment dans la rupture par non partage des pré-supposés (« alors, tu as cessé de fumer ? – moi : ??? je n’ai jamais fumé ! »),  et c’est mon interlocuteur qui, en général, me délivre les autorisations dont j’ai besoin. Nous voici encore face à une situation de « jeu », celle que Robert Brandom définit comme le jeu central du langage : le jeu de l’offre et de la demande de raisons. Il nous reste alors à définir le cadre formel dans lequel peut s’exercer un tel jeu (j’ai jeté les bases de l’utilisation de la ludique de J-Y. Girard dans ce but).

Voilà, grosso modo, ce que j’ai raconté au cours de cette intervention de 45 minutes face à un auditoire attentif et même concentré. Surprise après cet exposé : un journaliste de FR3 Lyon qui tient à m’interviewer. Première question : « à quoi sert la philosophie ? », je m’entends répondre des banalités bien entendu (« répondre aux grandes interrogations qui sont celles de tout le monde, parmi lesquelles : pourquoi parle-t-on ? Comment parle-t-on ? etc. ») et enfin dernière question : « que pensez-vous de Michel Onfray ? »… celle-là, je ne m’y attendais pas… Beaucoup de mal, bien entendu (« des gens qui utilisent leur notoriété médiatique pour s’exprimer sur tout et n’importe quoi »…). On mesure ici la pollution de l’espace de la pensée en France aujourd’hui, provoquée par ceux qui passent pour les « philosophes engagées » du siècle, les Onfray et les Finkielkraut, qui estiment qu’ils peuvent tout dire (exprimer des « opinions ») à partir du moment où ils ont reçu le label de « philosophe »… Des intellectuels qui n’ont « d’engagé » que de se mettre à la remorque des politiques quand ceux-ci ont les objectifs les plus douteux…

Le lecteur ou la lectrice patient(e) pourra attendre exactement 3’03’’ sur la video ci-jointe (figurant à ce lien) pour avoir un aperçu et du cours et de l’interview…

Matisse Le rêve 1935illustrations: en haut à gauche: autoportrait de Gino Severini, ci-dessus: « Le Rêve » de Matisse, 1935, en ce moment visibles à l’exposition « Matisse en son temps » à la Fondation Gianadda, à Martigny (Suisse).

La photo de Richard Montague a ceci de particulier qu’elle est la seule que l’on connaisse…

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Souvenirs de jeunesse de Peter Handke

PHOTO_ToujoursLaTempete_©MichelCorbou_11_header-995x150En allant voir « Toujours la tempête », pièce de Peter Handke, mise en scène par Alain Françon, qui passait à la MC2 de Grenoble (après avoir été représentée à l’Odéon et dans diverses villes de France), je me doutais bien que je n’allais pas être déçu. C’était renouer avec ce grand et beau spectacle vu à Avignon il y a deux ans : « Par les villages », mis en scène par Stanislas Nordey, et donc revivre ces moments de joie où des textes d’une grande force nous font frémir, nous font littéralement sortir de nous-mêmes, surtout lorsqu’ils sont dits par de grands comédiens (à l’époque il s’agissait d’Emmanuelle Béart, de Jeanne Balibar, de Stanislas Nordey lui-même, ainsi que d’Annie Mercier). « Toujours la tempête » est bien sur le même registre, avec, cette fois, les « grands » que sont Dominique Reymond, Laurent Stocker (de la Comédie Française), Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff, Gilles Privat.  Mention spéciale pour les deux premiers cités, Laurent Stocker parce qu’il incarne un « moi » omniprésent tout au long de la représentation, Dominique Reymond parce qu’elle campe une mère incroyablement présente (même quand elle n’est pas là !), parlant et se mouvant sur scène avec une grâce magnifique. Mais Dominique Valadié est aussi parfaite en sœur (de la mère) rebelle, Yordanoff comme patriarche qui entend faire régner l’ordre à la maison et Privat comme oncle borgne qui, après son enrôlement dans les partisans et ses déceptions d’après guerre, essaie de tirer la morale de cette histoire. Car cette pièce raconte ni plus ni moins que l’enfance de l’auteur (ou du moins de quelqu’un de très proche de l’auteur), né en Carinthie en 1942 (ça, on l’a toujours su) au sein de la minorité slovène. S’il est né en 42, en pleine guerre, c’est parce que sa mère, raconte-t-il (ou bien la mère du personnage qui lui est infiniment proche) avait succombé à un bel officier allemand et que cet amour devait culminer dans la nuit fatale où le petit Peter fut engendré (« à la fin du printemps. Entre la floraison du lilas et celle du sureau. Entre minuit et quatre heures du matin« ), nuit inoubliable pour cette femme qui disparaît de la pièce dans la seconde moitié (hélas pour nous), afin de partir à la recherche de l’amant allemand dans les ruines du Reich vaincu. Le petit Peter, quand il naît, c’est peu dire qu’il est mal accueilli par la famille : on voit l’oncle (incarné par Gilles Privat) secouer rudement le landau en ne mâchant pas ses mots à propos de ce petit bâtard, qui, pourtant, si l’on en croit « moi », présent sur scène comme témoin de l’histoire, ne lui en voudra jamais… Cette pièce est un chant d’amour vibrant adressé à toute une famille, ceux qui ont survécu à la guerre et ceux qui sont morts (deux oncles, une tante). L’idée géniale d’avoir tenu à faire incarner le narrateur (« moi ») par un comédien sur scène fait de cette histoire mieux qu’un récit historique, c’est la reconstitution, non linéaire, d’une mémoire d’où sort chaque personnage.

PHO9d07a716-c32b-11e4-8498-6182530f8a16-805x453Mais cette pièce raconte aussi la résistance de cette population slovène contre les nazis, seule résistance organisée conduite de l’intérieur du Reich allemand (puisque l’Autriche, comme on sait, avait été annexée…). C’est là où la mise en scène est très belle, tout en restant discrète et légère : il suffit d’un sol irrégulier censé représenter une terre aride, l’évocation de quelques arbres, l’entrée et la sortie sur le plateau de deux membres de la famille (la tante et l’oncle) en habit de treillis pour mettre en place une atmosphère de maquis et d’ombre. La tante (Dominique Valadié) qui, au début, est Ursula, toujours triste et grincheuse, devient Snezena, « la neigeuse » en slovène, combattante qui perdra la vie, prononçant les plus belles paroles de la pièce. Quant à l’oncle Valentin, qui joue les gandins, parle anglais et part au front avec belle ardeur, il n’en reviendra pas, comme n’en reviendra pas non plus le plus jeune, Benjamin, enrôlé par l’armée allemande alors qu’il ne pouvait appuyer sur la gâchette de son doigt paralysé.

toujours_la_tempete_corbou-1_0C’est à Gregor (l’oncle) que Handke laisse le récit de la fin de cette histoire : les résistants slovènes ont gagné puisque le Reich s’est effondré, mais qu’ont-ils gagné au juste ? Dix jours de fête pour célébrer la fin du conflit et la liberté retrouvée, puis de nouveau l’adversité : les résistants ne furent pas en odeur de sainteté… le qualificatif de « bandit » que l’occupant leur accolait fit honteusement retour, à l’occupant allemand devait succéder l’occupant anglais et la langue slovène ne fut pas davantage reconnue que par le passé. L’amertume politique de Handke – son démon ? – refait surface dans un long plaidoyer pour son pays. Vieille histoire dont il ne s’est visiblement pas remis. L’ermite de Clamart n’en aura donc jamais fini de ressasser la déchéance de son peuple et de sa langue. Mais n’est-ce pas plutôt sa mère qu’il pleure ainsi ?

APA10353776 - 23112012 - SALZBURG - …STERREICH: ZU APA TEXT KI - Schriftsteller Peter Handke  im Rahmen eines Interviews  mit der Austria Presse Agentur (APA) am Donnerstag, 22. November 2012, in Salzburg.  Handke feiert am 6. Dezember seinen 70. Geburtstag. APA-FOTO: BARBARA GINDL

(cette belle photo de l’écrivain vient du site de Die Presse)

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Shanti, déjà sept ans

Elle a sept ans déjà, la petite fille dont je célébrais le premier anniversaire ici.

shanti-221Petite fille aux yeux tout ronds
Aux yeux de bille
Points d’interrogation
Sur le monde en germe
Tu saisis l’eau limpide

Et tu sais par quelle passerelle
Ou par quelle rainure
Pénètre la vie qui danse

Des insectes qui luisent
Et des fleurs nouvelles

Petite fille aux lèvres roses,
Tu dis le monde
aux cailloux,
aux oiseaux,
aux pierres de rosée,
bref à tous ceux en ce monde
qui modulent sa chanson.

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La grâce et la trajectoire

Debra, que je ne connais pas, mais qui commente souvent mes billets, me dit, à propos du précédent, qui porte sur le processus d’individuation vu par la philosophe Cynthia Fleury : « Il y a des distinctions fines que je voudrais introduire dans ce que vous venez d’exposer ici. On peut dire que la qualité unique d’un sujet singulier n’a pas à être recherchée de manière volontaire et consciente par une personne. Parce qu’elle est déjà donnée. Elle est.. une grâce […] Songez un peu : chaque feuille sur chaque branche sur chaque arbre est un sujet singulier (lire irremplaçable) dans l’instant donné. Donc… nous sommes délivrés de ce lourd fardeau de rechercher l’individuation, qui est déjà là. Qui est un don… ». Je la remercie pour cette réflexion qui me semble tout à fait profonde… et juste. Chaque sujet porte en lui, en effet, cette singularité. Je parodierai à peine Badiou en disant là que nous touchons en quelque sorte au fondement… mathématique de notre être. Je rappellerai que la célèbre « théorie des catastrophes » de René Thom développe abondamment le concept de singularité, que l’on peut définir comme un point, une valeur (donc quelque chose d’irréductible, de non saisissable, en tant qu’il s’agit d’une entité singulière au sein d’un continuum) qui a cette particularité que lorsqu’un paramètre (d’une variété, d’une fonction) le traverse, il s’ensuit une forme totalement neuve de ladite fonction (par exemple elle avait un seul minimum et maintenant elle en deux, ou bien elle n’en a plus, cas où quelque chose était stable et a tout à coup disparu). Les mathématiciens classifient alors les singularités en question selon les types de forme qu’elles sont susceptibles de générer, et René Thom en son temps leur donnait des noms « poétiques » : le pli, la fronce, le papillon… (voir ici, par exemple, sous la plume d’un psychanalyste).

Reconduite à notre être, la singularité serait alors ce point de l’espace-temps invisible à partir duquel se déploie notre trajectoire de vie, toujours unique, jamais superposable à une autre. C’est là, me semble-t-il, le fondement d’une théorie de l’individuation. Mais, me dira-t-on alors, comme Debra, si cette singularité existe et si nous sommes le résultat de son déploiement (en quelque sorte inéluctable) alors… qu’a-t-on à faire de travailler à son accomplissement… Peine perdue. Oui en un sens… mais ce n’est pas si facile. D’abord : sans doute le travail (autrement dit la nécessité d’être conscient) fait-il partie de notre trajectoire même. (On peut penser ici aux belles pages de la Baghavad Gita où Lord Krishna explique à Arjuna que sa rébellion contre le destin est vaine. Arjuna a compris queKrishna_and_Arjun_on_the_chariot,_Mahabharata,_18th-19th_century,_India la bataille qu’il allait conduire se solderait par des millions de morts et des dégâts incommensurables et, en homme sage, il dit « à quoi bon, stoppons là les frais », ce à quoi Krishna lui répond qu’on a besoin de lui simplement pour actionner la Roue du Temps, point ! On pourrait imaginer aussi qu’Arjuna dise ou pense : puisque cela doit advenir, inutile que je m’en charge, pourquoi moi ? La réponse de Krishna serait sans doute la même).

Ensuite, que faire si des forces plus grandes concourent à déformer nos trajectoires ? Nous ne sommes pas des atomes libres qui seraient indépendants les uns des autres (comme on dit en théorie des probabilités que deux variables sont indépendantes) : des processus d’une complexité énorme font qu’il se crée à des niveaux supérieurs d’organisation de notre matière-esprit (ce qui nous sert à penser, pour faire bref) des phénomènes de l’ordre des attracteurs, des trous noirs, voire des annihilateurs de force. J’emploie un peu ici des métaphores… à dessein. Bien qu’attracteur n’en soit pas une, mais « trou noir », oui. Admettons provisoirement ce terme dans son sens intuitif de quelque chose qui en un coup absorbe toute notre énergie. Alors nos trajectoires se désindividualisent, elles peuvent s’agglutiner, se fondre, devenir dégénérées…

C’est pour cela, je pense, que Cynthia Fleury (revenons à elle !), immédiatement après ces beaux passages où elle nous exposait les diverses « figures de l’individuation », en vient aux « formes modernes de l’absence de pensée ». « L’absence de pensée revêt plusieurs modes, dit-elle, la raison instrumentale est le plus couru ». La raison instrumentale, on l’a compris, c’est la raison prise comme outil : on ne « pense » que pour produire mieux et plus vite, le processus de pensée dans son ensemble est subordonné à cette quête de réussite, de productivité, dans laquelle inéluctablement se noie le sujet, qui se trouve transformé en objet. On comprend là que l’individuation se fracasse et que même si l’individu était là avant, il n’a plus, après, grand-chose à dire ou à faire, il s’est perdu de vue, son énergie s’est absorbée dans un produit. On peut relire aussi, pour mieux comprendre ce mécanisme, les belles pages du jeune Marx, dans les manuscrits de 1844, là où il parlait d’aliénation (je sais, les post-marxistes voire les marxistes structuralistes des années soixante voyaient dans ces pages un péché de jeunesse de Marx,,,des traces de son vieil idéalisme, or, ne peut-on dire aujourd’hui, après que le temps a passé, que ce sont parmi les pages de Marx celles qui resteront à jamais ?).  Mais, dit encore Cynthia, « tout aussi mortifère est l’impossibilité de faire face aux dynamiques d’anéantissement (de production du sentiment de néant) qui traversent la vie ».  Elle parle, là, je crois, de cet ersatz de pensée qu’est « la pensée commune », de cette nourriture proposée pour combler les vides qui auront été créés une fois que les formes du travail aliéné et « la tutelle des puissances de divertissement » auront fini par atteindre leurs fins qui sont de rendre l’esprit raplapla si j’ose dire… : la publicité, les discours oiseux prétendant apporter « du sens » après coup, après que tout sens ait disparu (or, il n’est de sens justement que dans la poursuite de l’individuation de nos trajectoires, laquelle se trouve abolie). Elle cite les thérapeutes à l’américaine – les « racketteurs de sens », selon une formule empruntée à Günther Anders – « qui voient dans l’existence de ce sentiment [de l’absurde] le sens de leur vie, dans la mesure où ils en vivent, et qui ne prétendent pas seulement guérir ce sentiment, mais proclament même sans vergogne pouvoir donner du sens à la vie ». Or, dit Cynthia Fleury, le sentiment d’absurdité de la vie n’est pas le symptôme d’une pathologie mais une disposition à la vérité, non altérée par l’illusion que les notions mêmes de « sens », de « finalité » peuvent provoquer […] S’individuer, c’est prendre conscience de la faiblesse inhérente à l’individu et du seul destin ici proposé sur la terre ».

Et oui, nous ne faisons qu’un avec la trajectoire que nous suivons, à quoi sert-il de vouloir lui donner un « sens » en surplus, pour quoi le faire si ce n’est pour rendre un peu plus floue, sucrée, édulcorée la vision que nous avons de nous-mêmes ?

Debra dit aussi : « mais il y a pire. Si on s’épuise de manière volontaire à chercher ce qui est déjà donné, on peut passer à côté et ne pas le voir. Passer sa vie à.. s’angoisser qu’on n’a pas fait/été… assez… ». S’angoisser est le bon mot, mais comment pourrions-nous éviter de nous angoisser ? Peut-il y avoir des trajectoires heureuses, qui ne doutent jamais de rien ? Cette angoisse, comme douleur, est le prix que nous devons payer pour être, probablement… pretium doloris comme il était dit par la philosophe dans les passages que je commentai la dernière fois. Pourquoi nous en plaindrions-nous, d’ailleurs puisque c’est par ce sentiment probablement que nous sommes le plus près de notre ligne d’existence ; que l’angoisse, peut-être, est le nom de ce rapport à soi par lequel nous nous sentons vivre ? (à suivre)

Pour clore (provisoirement), voici un passage de Pierre Reverdy, extrait de « Le livre de mon bord » (1930-1936) :

La foi, c’est un cran d’arrêt dans la course à la vérité. Une chose est être avide de foi, une autre être avide de vérité. Je voudrais bien pouvoir croire, disent les uns. Et, s’ils y parviennent, leur crise est terminée. Mais les autres n’en ont jamais fini de chercher et d’attendre dans le tourment, et quelqu’un me disait : « Pour certains, c’est le moment où ils s’apaisent dans la foi qui est la véritable crise. Ils reviennent ensuite à leur état normal d’inquiétude.

220px-Amedeo_Modigliani,_Pierre_Riverdy,_1915(Pierre Reverdy par Amédéo Modigliani)

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Où il est question de se chatouiller soi-même

274052-cynthia-fleuryLa philosophie possède visiblement deux versants, l’un aride et grave, argumentatif et logicien (voire logiciste), l’autre pétillant et intuitif, plein d’aphorismes et d’appels au ressenti, versant du logos face à celui du pathos peut-être, vieille opposition qui remonte peut-être aussi au duel d’Apollon et de Dyonisos… Si Hintikka, dont j’ai parlé ici, clairement s’identifie au premier, Jankélévitch, lui, dont j’ai aussi parlé, s’identifierait plutôt au second. Un second versant, dont je suis moins familier que du premier, où l’on verrait sans doute aussi Kierkegaard ou Nietzsche… et pourquoi pas aussi quelques émules de ceux-ci, et notamment de Jankélévitch, comme la jeune philosophe française Cynthia Fleury. Leurs textes sont souvent (pas toujours) emprunts de coups d’éclat, de formules qui, sans revêtir l’autorité d’un théorème, n’en recèlent pas moins leur force de conviction. Cette philosophie a à voir avec la littérature. Pas étonnant donc que le livre de Cynthia Fleury paraisse dans la collection blanche de chez Gallimard. On aurait pu penser qu’il s’agissait d’un roman. Mais non, c’est de philosophie qu’il est question, et même oserai-je dire : de philosophie morale, un genre qui fait vieillot mais qui revient au goût du jour. Elle a intitulé son livre « Les 0fe0cb65b99f3a4d4330c9703bc49df2irremplaçables », par quoi nous devinons immédiatement qu’elle va traiter de cette propriété caractéristique de l’humain, propre à chaque individu : son irremplaçabilité. « Nul n’est irremplaçable » a-t-on coutume de dire, mais c’est toujours en référence à une fonction publique, un travail, un poste, autrement dit à un ordre qui aplatit l’humain sur ses fonctionnalités. En vérité, nul n’est remplaçable car chaque individu est un monde à lui tout seul et on ne saurait remplacer un monde par un autre monde… encore faut-il que les sujets jouent le jeu, et cherchent véritablement à « s’individuer ». L’individuation – et non l’individualisme – apparaît ainsi comme un fondement, en premier lieu de la démocratie, bien entendu : avoir le « souci de l’Etat de droit » s’apparente alors à avoir le « souci de soi », du moins devrait-il en être ainsi dans une démocratie idéale. Mais qu’est-ce que l’individuation ? Où ce processus prend-il ses racines ? Pour l’Occident sans doute dans l’oracle delphique : « connais-toi toi-même ». Ailleurs sans doute aussi dans quelque autre oracle : je me souviens d’un livre d’Amartya Sen sur ce sujet, qui s’appelait « la démocratie des autres, pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident ». Mais Cynthia Fleury s’en tient à l’Occident et elle démonte dans une première partie les « figures de l’individuation » ; d’abord ce « connais-toi toi-même » (gnôthi seauton) en quoi elle voit en premier la connaissance de nos limites : « l’individu n’est pas tout puissant. Il est résolument fini ». Se connaître soi-même, est-ce nécessairement se regarder le nombril, comme d’aucuns le soupçonnent ? On se souvient d’une entrevue entre Onfray et Sarkozy où ce dernier rejetait avec mépris cette injonction, au nom probablement du fait qu’elle n’était guère « virile », un homme, un vrai, a autre chose à faire que sonder son âme à tout bout de champ, il a à gouverner, par exemple, à faire des lois, bref, à exercer le pouvoir. Où l’on voit immédiatement que cette problématique a à voir avec le pouvoir. L’individuation combattrait-elle le pouvoir ? Serait-elle une maladie que l’on attrape et nous rend impuissant à exercer quelque pouvoir que ce soit ? Mais il faut ici sans doute s’interroger sur ce que nous entendons par « pouvoir ». Est-ce le pouvoir des institutions, des lois érigées pour le seul privilège des forts en défaveur des faibles ? Ou bien est-ce le vrai pouvoir, qui est celui qui nous vient de notre seule présence, de la force de nos convictions et du fait que nous sommes allés assez loin dans la quête d’une vérité pour que celle-ci, d’elle-même, s’impose comme vérité à tous ? Mais non, se connaître soi-même ne relève pas d’une contemplation égoïste, car « la connaissance suppose déjà de s’éloigner de soi, et le décentrement demeure un souci de soi ». « Connais-toi toi-même » équivaut à savoir que « tu n’es pas monde » ». D’ailleurs, dit-elle, « les dialogues platoniciens montrent un Socrate qui s’attarde finalement très peu sur la description de ce qu’il est. Socrate, c’est d’abord un regard sur le monde et le désir d’aimer ». Voilà ce qui contredit ce que j’ai dit plus haut – et entre dans ma méditation entreprise sur la notion de « monde » – les individus ne sont pas des « mondes », encore moins des mondes possibles, ce qui suppose chaque fois des totalités closes, hermétiquement closes, des monades leibniziennes. Au contraire leur connaissance d’eux-mêmes passe par l’extérieur, il faut qu’ils aiment et qu’ils suspendent leur souci de complétude pour exister en tant qu’êtres se saisissant d’eux-mêmes (tout cela, c’est moi qui le dis, ce n’est pas elle, vous avez compris). Ce logicien dont j’ai déjà parlé, J-Y. Girard, a eu une fois cette comparaison amusante : il est impossible de se chatouiller soi-même, essayez, vous verrez, vous n’y arriverez pas, il faut que ce soit un autre qui vous chatouille, et alors vous rirez à n’en plus pouvoir, de ce rire dont il sera question tout à l’heure.

Une autre figure de l’individuation est imaginatio vera (l’imagination vraie ?). Il s’agit d’un mode d’accès au Réel, une façon de saisir l’instant car comment se connaîtrait-on si nous n’étions capable de nous saisir nous-mêmes dans chacun de nos instants. Nous ne pouvons marquer notre présence qu’en vivant, si possible intensément, l’instant présent. « L’occasion est au bord du sentier », reprend-elle à son maître Jankélévitch. Ce qui suppose une connivence avec le temps en ce qu’il a d’irrévocable et d’irréversible. « Le temps est irréversible de la même manière que l’homme est libre » reprend-elle encore à son maître (L’irréversible et la nostalgie), d’où une analyse pénétrante de la nostalgie, ce mal qui sans arrêt nous prend (ah ! comme c’était bien lorsque j’étais en Patagonie en 2009, ou bien au Ladakh en 2011, comme j’étais jeune encore) et nous aliène à une perception du temps qui est celle de notre déchéance, de notre « vieillissement ». Y a-t-il vraiment « vieillissement » ? N’y a-t-il pas plutôt façon de rester accroché à un passé qui s’accumule et dont nous ne voulons/pouvons nous défaire. Evidemment, plus nous vivons longtemps, plus les instants passés sont nombreux et plus ils adviennent comme des objets transitionnels auxquels nous nous accrochons (les enfants appellent ça leurs doudous). Ils nous apparaissent comme des points de stabilité auxquels nous nous raccrochons par peur de l’avenir, voire même parfois peur du présent. Cynthia Fleury parle d’une jouissance – suspecte – du refoulement, « jouir du fait que l’on n’arrive pas à se dégager du temps passé », or « faire perdurer la jouissance est antinomique de l’individuation dans la mesure où la jouissance ne perdure qu’à la condition de nier le Réel de la finitude et de l’irréversibilité ». A la jouissance, on oppose la joie qui, elle, se situe dans l’Etre et donc dans la reconnaissance du Réel. La nostalgie est terriblement suspecte, c’est elle qui nous entraîne vers ces sentiments insolites, qui rongent notre joie de l’instant : nous sommes heureux, et nous nous prenons à penser que l’heure d’après, ce bonheur aura disparu : nous vivons la nostalgie par anticipation, ou parfois le contraire : nous éprouvons une angoisse, mais nous nous disons que demain ou dans un mois sûrement, nous regretterons ce moment présent pour la simple raison qu’il aura disparu dans le passé englouti, alors nous aimons notre moment d’angoisse, non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il risque d’apparaître dans le futur, une fois qu’il ne désignera plus qu’un instant t, une forme vidée de son contenu.

Autre figure encore : pretium doloris, le prix de la douleur, « à entendre comme ce que l’homme est prêt à payer et à connaître comme risques pour accéder au Réel, et aux formes de vérité qu’il suppose ». Ici, nous nous faisons tout petits, quels risques avons-nous décidé d’assumer. Etait-ce bien des risques ? N’avons-nous pas eu une existence bien trop tranquille, à l’abri des imprudences, toujours à se garder de fréquenter les « lieux qui craignent », les gens qui nous auraient conduit vers des aventures que nous n’aurions pas décidées ? Nul, pour lui-même, sans doute, ne sait répondre à de telles questions. Telle décision prise à tel moment, qui nous semblait aller de soi, n’était peut-être en réalité pas si facile à prendre, et nous n’en maîtrisions pas toutes les conséquences. En tout cas, nous avons fait ce qu’il fallait pour ne pas nous mentir, et c’est l’essentiel. Tenter de vivre sous les auspices de la vérité en tant que celle-ci est « appréhension d’une mesure propre ; non qu’elle ne puisse servir à autrui, mais ce n’est pas là son enjeu ».

Et enfin le rire, oui, le rire, la vis comica, pour faire savant. Parce qu’il n’y a pas de meilleur moyen de subversion du pouvoir et donc pas de meilleur moyen de s’individuer : l’humour est, dans son fond, minoritaire. S’il devient majoritaire, il n’est plus humour, il devient farce, comique, rire gras, volonté d’écraser, mépris de l’autre, on utilise alors le rire pour, au contraire, fustiger les minoritaires : les intellectuels, les poètes, il s’agit alors, comme on dit de « mettre les rieurs de son côté ». Alors que l’humour, le vrai, introduit une disruption, de l’inattendu, retourne l’arme des puissants (ou de « ceux qui s’y croient », comme on dit) contre eux-mêmes. Tel chef d’organisation, ou leader d’association annonçant gravement ce qui va de soi se trouve interrompu par un sourire, voire un fou-rire, son effet se dissout, soit lui-même sourit, soit il s’énerve et perd les pédales. Un point est marqué par l’individu qui a osé. Dimanche dernier, j’écoutais une émission de radio en conduisant, qui portait sur la célèbre journaliste italienne Oriana Falaci. Elle faisait partie d’un groupe de journalistes reçus par le duc d’Edimbourg, celui-ci feint de s’étonner de sa présence, « que faites-vous ici, madame Falaci ? » « je fais ce que vous n’avez jamais fait: travailler ». (à suivre)

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Permanence de « l’homme moral » – Jankélévitch

thL’ouverture d’une page sur Facebook consacrée à Vladimir Jankélévitch à moi signalée par C. R., mais aussi la conjoncture actuelle, marquée par ces sursauts de conscience à l’occasion de la diffusion d’une photographie d’enfant trouvé mort sur une plage de Turquie m’ont convaincu de relire ce livre qui fit mes délices il y a plus de trente années : « Le paradoxe de la morale ». Jankélévitch était un peu à part, à l’époque, en tant que philosophe rétif à tout système, écrivant dans un contexte où se multipliaient les mots en « isme » (structuralisme, marxisme, matérialisme dialectique, freudisme…), et qui pouvait nous apparaître comme le héraut d’une pensée solitaire et individualiste, ressuscitant un mot que nous honnissions (la morale !), pourtant il s’imposait tel un roc, preuve s’il en était que quand bien même nous serions adeptes d’un matérialisme à tout crin, il reste toujours en nous une touche d’esprit… c’est d’ailleurs ce que lui-même disait remarquablement dans cet ouvrage :

« L’homme parfois prétend être matière, et rien que matière, machine pensante, gélatine désirante ; et plus il s’obstine dans cette affirmation, avec pour toute arme les ressources de la réflexion et du raisonnement, plus il prouve la suzeraineté d’un esprit seul capable de conférer le sens. Car la négation de la pensée est encore une pensée… Et combien complexe ! Et combien pensante ! » .

Mais revenons sur les sursauts de conscience (puisque je préfère voir cela dans les réactions de générosité qui se multiplient – surtout en Allemagne – suite à la photo publiée du petit Aylan, plutôt qu’une quelconque « indignation de façade » comme le clament certains, pressés que l’on oublie afin que l’on ferme au plus vite les yeux). S’interrogeant sur « l’homme moral », Jankélévitch écrit ceci :

 » L’homme est un être virtuellement éthique qui existe comme tel, c’est-à-dire comme être moral, de temps en temps et de loin en loin – de très loin en très loin ! Car les intermittences sont ici anormalement fréquentes, les éclipses de conscience démesurément prolongées : pendant ces longues pauses, la conscience, apparemment vide de tout scrupule, semble frappée d’anesthésie morale et d’adiaphorie morale, c’est-à-dire incapable de distinguer entre le « bien » et le « mal ». ou pour parler ici le langage de la théologie morale : la vox conscientiae, tant que dure l’inconscience morale de la conscience spéculative, reste silencieuse. Qu’est devenue la voix de la conscience, si loquace en général aux dires des théologiens ? Elle est devenue muette et aphone – elle est en panne, la voix de la conscience ; ses oracles infaillibles se taisent. Vivre d’une existence vraiment morale et par suite continuellement morale en tant que telle – au sens où l’on dit : avoir une vie religieuse – est peut-être à la portée des ascètes et des saints en odeur de sainteté, et grâce à des ressources surnaturelles, si cette chimère est concevable… Que font l’austère et le mystique entre deux observances ?Quelles sont leurs arrière-pensées ? dans la suite des jours l’homme moyen qu’on peut appeler homo ethicus va à ses grandes affaires, court à ses petits plaisirs et ne se pose aucun problème : il n’est même pas un chrétien « du dimanche matin » ! »

Plus loin :

« L’être moral est-il moral au sens ontologique – moral de la tête aux pieds et de part en part ? moral tout le temps et à tous les instants de ce temps ? Moral même quand il mange sa soupe ou quand il joue aux dominos ? On peut avec Aristote, croire à la pérennité d’une manière d’être qui serait chronique, comme toute manière d’être : quand cette manière d’être est morale, elle mériterait le nom de vertu. A merveille ! Mais la vertu n’est en aucun cas une habitude : car à mesure qu’elle devient habituelle, la manière d’être morale se dessèche et se vide de toute intentionnalité ; elle devient tic, automatisme et radotage d’un perroquet vertueux ; elle est alors bien pire que le geste de l’eau bénite qui, au moins, ne s’adresse à personne sur la terre : elle est plutôt le geste de la dévote qui, sans même regarder le mendiant, laisse tomber un sou dans la sébile. A plus forte raison ne peut-on parler d’une seconde nature qui se substituerait à la première. Aristote lui-même en convient : une disposition morale ne devient vertueuse que si elle existe en acte ; autrement dit elle s’actualise à l’occasion d’un évènement ou d’une crise.

Quelle belle lucidité… autant porteuse de doute que d’optimisme, car en effet, cette personne qui a l’air profondément atone, indifférente, cantonnée dans son chez elle, condamnée à contempler indolemment la fuite du temps, qui prononce parfois des paroles d’amertume et semble ne penser qu’à elle-même, qui dit que soudain, elle ne va pas se réveiller et se montrer dotée elle aussi d’un sens moral, prête à accueillir l’étranger, le migrant ou le réfugié (du nom que l’on préfèrera utiliser) ?

(à part peut-être les Le Pen, les Bertrand, les Hortefeux, les Dupont-Aignan… à lire sur la musique du célèbre « à part peut-être madame Thatcher » chanté par Renaud…).

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