Passion de la langue : de Saussure et de quelques autres

topelementLa passion de la langue se manifeste dans l’écriture, dans la littérature et particulièrement dans la poésie, mais pas seulement, elle se manifeste aussi dans l’étude, la philologie, la grammaire comparée etc. et donc dans la linguistique, dont Saussure a été l’irremplaçable maître au vingtième siècle. Les étudiants connaissent Saussure, ou du moins, ils connaissent une vulgate saussurienne, qui oppose « langue » et « parole », « définit » le signe comme union d’un signifiant et d’un signifié, la langue comme système et prétend fonder la linguistique comme science en tant qu’elle n’aurait de compte à rendre qu’à elle-même (contre une tradition qui avait plutôt tendance à étudier la langue en liaison avec l’histoire et la psychologie des peuples). Ces idées assez simples (et parfois rébarbatives, avec le parfum de positivisme qu’elles renferment) viennent du très fameux Cours de Linguistique Générale (CLG) censé retracer les enseignements du maître lorsqu’il était en poste à Genève, seulement voilà : ce fameux cours, Saussure n’en a pas écrit une ligne. Ses éditeurs (Albert Sechehaye et Charles Bailly) ont réuni et organisé des notes prises par des étudiants et ces notes, on le devine, étaient remplies de simplifications. La recherche sur l’oeuvre saussurienne a abouti, il y a quelques années, à exhumer de vrais écrits du grand linguiste, qui ont été publiés chez Gallimard en 2002 (édités par Simon Bouquet et Rudolf Engler) sous le titre de « Ecrits de linguistique générale » (ELG). Ces écrits, Saussure n’avait pas voulu les publier de son vivant, ni même leur donner une forme aboutie car sans doute trouvait-il l’entreprise trop difficile et ne pouvait-il un seul instant envisager de donner une forme définitive à une réflexion jamais stabilisée.

rastier-saussureIl y a un petit livre, récemment paru, qui présente à merveille ces écrits et s’interroge sur le point de vue saussurien et l’avenir de recherche qu’il propose, c’est le petit livre de François Rastier (philosophe et linguiste) qui s’intitule « Saussure au futur ». J’ai toujours eu de l’admiration pour François Rastier (bien que n’ayant pas travaillé dans le même esprit que lui) car, lui, la passion de la langue, il l’a montrée dans des travaux d’analyse du lexique très méticuleux, reposant sur la notion de découpage en sèmes et montrant comment le contenu de nos expressions langagières peut être décrit selon des structures sémiques (alors que d’autres tenaient à tout prix à y rechercher des valeurs de vérité). Ce point est assez central, même pour des non-linguistes : si l’on veut véritablement rendre justice à ce que la langue représente pour nous (je ne serais pas loin de dire : tout!), il faut l’étudier dans sa substance même et ne pas la ramener à une vague enveloppe, ou à un instrument. Je ne sais plus qui, peut-être était-ce Rastier lui-même, disait que faire de la langue un instrument (de notre pensée, en l’occurrence) c’était comme faire de l’air « l’intrument » du vol des oiseaux. Il est vain donc de fonder l’étude du sens des expressions sur l’étude des propriétés des objets extérieurs à la langue qu’elle est censée décrire. Un exemple donné par Rastier est celui des mots « scalpel » et « bistouri » : ce sont les mêmes objets, pourtant ce sont deux noms, qui ne se différencient que par un trait (ou sème) : l’un est fait pour couper de la chair morte, l’autre de la chair vivante. Pourquoi le français tient-il à cette distinction ? Mystère. C’est assez arbitraire, d’autres langues, sans doute, ne le font pas. C’est donc un choix opéré par une langue. On pourrait aussi considérer le duo « sheep / mutton » en anglais, ou bien le duo « rivière / fleuve » encore en français. Le monde extérieur à la langue ne nous « oblige » pas à faire ces distinctions, ou alors, il y aurait tellement de différences à faire entre objets réels que si elles devaient toutes se refléter dans la langue, nous ne nous en sortirions pas. La langue ne « reflète » pas la réalité. Juste pourrait-on dire qu’elle la « formate », qu’elle nous procure un point de vue d’ensemble sur elle. Etant dénuée ainsi de point d’ancrage fixe, elle dérive, elle évolue, elle change. Vain est l’espoir de la fixer en une « nomenclature » établie. Et les théories logico-grammaticales que l’on prétend en faire, à bon droit, peuvent faire sourire…

bistouri-scalpel

scalpel ou bistouri?

C’est dans cet esprit que s’inscrit le livre de Rastier. Le danger serait qu’on en déduise qu’il devient impossible de faire une « science » du langage. Comment faire la science d’un objet en perpétuelle transformation, dont toutes les réalisations individuelles diffèrent ? Ferions-nous alors une science des objets singuliers ? Mais quelle méthodologie pour une telle entreprise ? Les réponses possibles à ces questions sont tributaires évidemment de ce que l’on met sous le terme de « science ». Un courant très vivace et qui s’origine au moins des spéculations du Cercle de Vienne dans les années vingt et s’illustre bien dans l’épistémologie de Carl Hempel, entend définir la science d’une manière stricte : est science ce qui correspond à un modèle déductif-nomologique, on observe, on formule des hypothèses généralisantes à partir des observations et on en déduit des faits qu’il convient de vérifier avant de déclarer qu’on a découvert une « loi », mais quoi observer ? Selon quels critères s’effectuent les « bonnes » généralisations ? En ce qui concerne la langue (ou les langues), les seules choses que l’on observe, à la rigueur, ce sont les textes et les échanges de paroles (autrement dit les conversations) et certainement pas les « exemples » qui émaillent les manuels de syntaxe modernes, phrases absurdes du genre « Pierre aime Marie » (??) ou bien « the book that I filed without reading ». Bien sûr, il se peut bien qu’au cours d’une conversation on entende l’une de ces deux expressions et il faudra que l’on rende compte alors de la structure grammaticale ainsi que du déplacement de « the book » qui laisse derrière lui deux vides (deux « gaps », comme on dit, dont l’un est dit « parasite »), mais le tout de la théorie linguistique ne saurait s’arrêter là, et il faudrait pouvoir dire en quoi ces expressions peuvent apparaître au sein d’un texte ou d’un discours et quel contexte est nécessaire pour cela. Ce que s’abstient de faire une théorie standard (disons chomskyenne pour faire bref). Chomsky dirait qu’on n’a pas à le faire parce que c’est hors de notre portée, cela appartiendrait selon lui à ce qui est destiné à rester mystérieux, mais alors qu’est-ce qui ne l’est pas, mystérieux ? Comment définir des unités, des observables dont on soit sûr qu’ils correspondent aux fondements d’une science réelle, qui figure dans notre portée ?

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

Chomsky ne trouve rien de mieux que tenter l’accrochage de la « faculté de langage » à la biologie (la linguistique devient l’étude d’un organe mental), mais même si la langue prolonge nos capacités biologiques (dans le domaine de l’adaptation et de la transmission par exemple), nous n’avons pas les mêmes instruments pour observer les faits biologiques et les faits linguistiques, nous n’avons même rien pour observer les « faits linguistiques » mis à part des hypothèses spéculatives souvent oiseuses… Alors on en revient aux remarques simples de Rastier. Nous avons au moins les textes. Et il semble bien que Saussure était aussi de cet avis.

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Les élèves de Saussure restés conformes à l’enseignement supposé du CLG ont essayé de bâtir une sémiologie sur la base d’une interprétation du concept de signe qui réduisait ce dernier au vis-à-vis d’un signifiant (« l’image sonore ») et d’un signifié immédiatement identifié à un concept quand ce n’était pas à une image mentale. Les livres de B-A-BA de la linguistique illustrent la notion au moyen de la chaîne sonore ‘arbr’ superposée à l’image d’un arbre (un schéma d’arbre, une image d’arbre, une abstraction que personne n’a jamais vue) et ils s’arrêtent là. Les linguistes computationnels – dont j’ai fait longtemps partie – en profitent pour dire que c’est la même chose que l’union d’un symbole (mathématique, logique) et de sa dénotation (ce à quoi il réfère dans la réalité ou, plus modestement, dans un « modèle »). Alors que le symbole n’est qu’un cas très particulier de signe. Le schéma des milliers de fois répété (et anônné) a pour conséquences fâcheuses qu’il fait croire 1) que chaque signifiant correspond bien sagement à un signifié et réciproquement, et que donc on pourrait isoler l’un de l’autre, faire d’un côté une collection de signifiants, de l’autre une collection de signifiés, avec correspondance bijective entre les deux ordres et 2) que le signifié associé ainsi au signifiant peut être sans dommage assimilé à une représentation (souvent d’un objet réel). Dans ELG, Saussure s’inscrit en faux contre le point 1 (qui lui semble être « le vice fondamental des considérations grammaticales auxquelles nous sommes habitués »). Quant au point 2, il reposerait sur l’hypothèse, également rejetée par Saussure, que la langue puisse s’expliquer à partir de l’ontologie (ce qui est, en tant qu’extérieur à la langue). Or, dit-il :

il n’y a de donné que la diversité des signes combinée indissolublement et d’une façon infiniment complexe avec la diversité des idées. Les deux chaos [celui des signes et celui des idées], en s’unissant, donnent un ordre. Il n’y a rien de plus vain que de vouloir établir l’ordre en les séparant. (ELG, p. 52)

Remarquons le mot « chaos », assez déroutant et peu dans la ligne de ce qu’ont cru pouvoir tirer les héritiers du CLG : pris en eux-mêmes et séparément les signifiants, comme les signifiés (contenus, idées) ne constituent que des chaos, c’est leur union qui produit de l’ordre, l’ordre du texte sans doute. N’en déplaise à Lacan, l’ordre des signifiants n’existe pas en lui-même. La bijectivité entre signifiants et signifiés supposait que les deux dimensions étaient déjà structurées. Pratiquement elle entraînait que pour repérer la présence d’un signifié dans un texte, il suffisait de compter le nombre de fois où le signifiant prétendument associé occurait. On sait que nombre de recherches fumeuses ont eu lieu, notamment dans le domaine de l’analyse du discours politique, qui se limitaient à l’étude statistique du vocabulaire employé par les orateurs. Rastier fait remarquer que « Madame Bovary » ne contient que trois occurrences du mot « ennui ». Serait-ce que le thème de l’ennui en est absent ? Evidemment non, mais il est présent par le biais de structures beaucoup plus subtiles :

Dans un corpus de trois cent cinquante romans français, si l’on dépouille les occurrences et les collocations du mot « ennui », on trouve notamment les mots « dimanche » et « araignée » ; en gros le dimanche parce que c’est sans fin (un imperfectif) et l’araignée parce qu’elle tourne en rond (un itératif). En projetant les deux sèmes /itératif/ et /imperfectif/ sur une phrase comme : « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire », on y remarque la réitération de ces deux éléments sémantiques : /imperfectif/ dans « trottoir », dans « plate », dans l’imparfait même ; /itératif/ dans « défilaient », « ordinaire » etc. Bref, même quand le mot « ennui » reste absent, tout le texte baigne dans l’ennui, car les traits sémantiques du thème de l’ennui y sont partout diffusés. (Rastier, p. 168)

Si les textes dominent (et les points de vue, préalables aux objets) alors tout ce qu’on croit avoir défini de manière stable (les « mots », les significations établies) s’avère instable, ou dit autrement par Rastier :

le signe n’est jamais qu’un moment stabilisé de l’interprétation (Rastier, p. 77)

et ce que l’on perçoit en priorité, ce sont des différences, d’où l’appellation de sémantique différentielle donnée à cette manière d’analyser le sens (à l’opposé de la sémantique référentielle prônée par le courant logico-grammatical, ou de la sémantique inférentielle chez un auteur comme Brandom). Qui dit différence dit bien entendu négativité. Saussure, qui était un grand connaisseur du sanskrit et de la philosophie indienne, avait tiré du sage Dignâga (autour de 500 après J-C) l’idée que le sens d’un mot est « la somme des négations qu’il indique » (autrement dit la somme de tous les sens qu’il n’a pas). Le signifié vient à être d’un réseau d’oppositions, il n’y a pas (ou plus) place pour une différence ontologique.

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Le sage Dignâga

Autres idées développées par le Saussure des ELG : la parole prime sur le système (contrairement à ce que la vulgate lui fait dire) et l’action sur la représentation. Cela nous a aujourd’hui comme un parfum d’actualité… Dans l’ordre du politique, n’avons-nous pas aussi tendance à désormais nous méfier de la « représentation » et de tout ce qui fait système ? Mais un tel rapprochement reste à voir et à explorer. Peut-être dans un prochain billet…

Avant de terminer, je ne peux faire autrement que donner une citation de Pétrone, dans le Satyricon, (qui a peu de chose à voir avec ce qui précède mais avec l’un des thèmes abordés dans le film de Mia Hansen-Löve dont il était question dans mon précédent billet) que François Rastier énonce dans une récente conférence prononcée par lui et retransmise en video :

ceux qui n’ont cure que d’entasser de l’argent ne veulent pas qu’on croit qu’il n’y ait rien de meilleur que ce qu’ils estiment eux-mêmes, ils persécutent donc par tous les moyens les amateurs de lettres pour qu’ils aient eux aussi l’air de céder le pas à l’argent.

Joli, non ?

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2 commentaires pour Passion de la langue : de Saussure et de quelques autres

  1. Debra dit :

    Passionnant. Merci.
    Le hasard voudrait que ce matin, j’ai passé un temps considérable avec mon Robert Historique de la langue française, à transcrire, et à commenter l’évolution du mot « produit/produire » pour des gens rencontrés comme vous sur Internet.
    Et que hier soir, j’étais avec d’autres pour traduire « Le Marchand de Venise » de l’anglais en français. C’est l’occasion de dépoussiérer, de recommencer à rétablir les différences entre des mots.. dont les signifiés se sont agglutinés dans une espèce de magma nauséabond, grâce aux terribles théories de la communication qui privilégient un contenu océanique. Exemple : la différence entre « intérêt » et « usure ». Et nous avons bel et bien ressuscité quelques perles de la langue française qui sont tombées pour la patrie, (simplesse) au fur et à mesure que le mot « produit » a remporté de considérables succès sur le terrain de… bataille, pour coloniser les esprits, et devenir empereur mondial en si peu de temps. En suivant Rey, vous aurez une bonne idée de comment et pourquoi « produit » est devenu notre… que disais-je, empereur ? Non. Notre… Dieu. (Allez faire un tour dans l’histoire de « produire/produit ». Ça fait rêver, si si. Moi, j’aime bien méditer comme ça.)
    Je chercherai le livre de Rastier.
    Il faut quand même garder à l’esprit que « nous » avons une grande dent contre la représentation. Régulièrement, « nous » partons en croisade révolutionnaire contre la représentation, en faveur d’une folle idée d’appréhension directe de la réalité, comme si nous pouvions avoir une expérience horizontale, sans intermédiaire, et sans médiation, de la réalité. Comme si tous les petits.. individus étaient leur propre Dieu, autonomes, indépendants, créateurs, et leur propre univers par la même occasion.
    Fou, hein ?…
    (Cela fait partie de notre système linguistique, et nos partis pris.. idéologiques, d’opposer l’action à la représentation. Mais cette opposition, comme d’autres oppositions, est une fiction.. Les fictions peuvent être amenées à se détricoter, et les oppositions peuvent laisser place à d’autres oppositions.)
    Je n’y crois pas un instant. Je crois que toutes nos expériences sont médiatisées. Et plus encore, le vivant lui-même, sous ses diverses formes, n’a pas plus une expérience directe de la réalité que nous, humains se croyant plus sophistiqués et plus intelligents que les plantes. Cela veut dire que les impressions sensorielles SONT INTERPRETEES, d’une manière ou d’une autre, que nous voulons le savoir ou pas. Exit… l’expérience directe.
    Le vivant parvient à interpréter en saisissant les différences comme différences. Ce qui vous rejoint, là haut. Et pour saisir les différences, il COMPARE. Cela veut dire que, que nous soyons conscients de ce que nous faisons ou pas, nous sommes constamment en train de comparer pour trouver les différences, (et les ressemblances) en parlant et en écrivant. Maintenant vous mesurez tout le gnangnan de nous répéter à longueur de journée qu’il ne faut pas comparer (attention, je ne parle pas de vous, je parle de l’idéologie dominante, ras les pâquerettes).
    Ce que vous dites sur la négativité est fondamentale, mais heurte le positivisme SCIENTIFIQUE (une tautologie pour ce que je peux voir à l’heure actuelle) et la péluchitude (néologisme de mon invention, désolée). Percevez-vous les implications de ce que vous dites ? J’ai hâte de lire la suite…
    Un petit détail : plonger dans le Robert Historique permet d’appréhender à quel point la langue que nous parlons et écrivons à l’heure actuelle (et qui NOUS parle en contrepartie) est instigatrice ? de la Révolution française, borne de notre modernité. Pour cette langue… le concept est Roi…

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