Après Kiefer (l’expo): Celan et Heidegger

kiefer-celan

Revenant sur l’exposition consacrée à Anselm Kiefer au Centre Pompidou, j’ouvre le petit livre (en vente à la sortie de l’exposition) que le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe (décédé en 2007) a consacré à Celan, qui s’intitule « La poésie comme expérience ». Où il se propose de commenter deux poèmes de Celan, l’un dont le titre est : « Tübingen, Jänner » – « Jänner » est une forme ancienne de « Januar » – l’autre : « Todtnauberg ».
friedrich-hoelderlin-pastell-aus-dem-jahr-1792Le non-initié doit savoir que Tübingen est la ville de Hölderlin, et Todtnauberg le lieu du philosophe Martin Heidegger, l’endroit où Celan a voulu rencontrer lui-même le philosophe, afin, bien entendu, de lui poser quelques questions (à ce philosophe dont on sait maintenant la profonde implication dans le nazisme, et dont on sait également l’anti-sémitisme de longue date). Quant à Hölderlin, il est le météore dans le ciel de la poésie allemande, celui par rapport à qui tout poète se doit de se situer, celui aussi qui est censé avoir fortement inspiré Heidegger, lequel lui a consacré d’importants travaux. Je me souviens de Hölderlin… ou plutôt de la représentation donnée à Avignon il y a deux ans de « Hypérion », son chef d’oeuvre, qui m’avait alors étonné – moi qui suis finalement si peu connaisseur de littérature allemande – parce que j’y voyais tellement une exaltation dangereuse d’une âme nationale, qui me semblait tellement prémonitoire du nationalisme devant conduire par la suite à l’hitlérisme… Lacoue-Labarthe, qui était un philosophe heideggérien (comme l’était aussi Jacques Derrida, comme l’est celui avec qui il a beaucoup travaillé, Jean-Luc Nancy) écrivait ceci :

Et il n’est sans doute pas très utile, j’imagine, d’insister sur les raisons qui peuvent inciter, aujourd’hui, à associer les deux poèmes. Pour quiconque est, vous connaissez ces formules, « en souci de notre époque » et « en mémoire de notre histoire » (de l’histoire européenne), ces deux noms : Hölderlin, Heidegger, sont désormais indissociables. Ils intitulent à leur tour l’enjeu de ce temps : un âge du monde, qui est peut-être l’âge du monde, touche à son terme parce que s’accomplit, fermant l’horizon, ce que depuis les Grecs, l’Occident philosophique a nommé, de multiples façons, le savoir, c’est-à-dire la technè.

C’est dire si ces deux noms sont placés haut par le philosophe : Heidegger à égalité avec Hölderlin, tous les deux surplombant notre histoire… J’éprouve un frisson, le passé nazi ferait-il ainsi partie de ce que l’on peut laisser de côté, serait-il, pire encore, une simple « épreuve » à partir de laquelle notre époque pourrait être évaluée ? Et puis, on aura remarqué les guillemets. Les expressions comme saisies avec des pincettes. Pourquoi cet « en souci de notre époque », cet « en mémoire de notre histoire » ? Comme si Heidegger (je ne parle pas d’Hölderlin qui vivait en un autre temps, ne pouvait sans doute pas prévoir la suite etc.) avait été le seul à être « en souci de notre époque », « en mémoire de notre histoire » ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il a fallu être un anti-sémite et un nazi pour maîtriser l’époque et l’histoire européenne, pour déclarer la fin d’un âge du monde caractérisé par l’avancée du savoir et de la technique ? Mais laissons Lacoue-Labarthe (désormais LL) régler dans l’au-delà ses problèmes avec la philosophie allemande.

Ce qui me semblait a priori intéressant c’était ce qu’il disait des poèmes de Celan, d’abord de leur contexte, ensuite de ce qu’on peut penser qu’ils puissent dire, bien que cela soit loin d’être clair. Mais même là, je m’étonne. Voici par exemple ce qu’il dit:

L’extermination a ouvert, dans son impossible possibilité, dans son immense et insoutenable banalité, l’après-Auschwitz (au sens où l’a entendu Adorno). Celan : « la mort est un maître qui vient d’Allemagne ». C’est l’impossible possibilité, l’immense et insoutenable banalité de notre temps, – de ce temps. On pourra toujours se gausser de la « détresse », nous sommes les contemporains de ça : l’aboutissement de ce que Noûs et ratio, Logos, la trame encore aujourd’hui de ce que nous sommes, n’auront pu éviter de signifier : le meurtre est le premier des calculables, l’élimination le plus sûr moyen de l’identification. Sur ce fond noir, mais de « lumière », s’enlève aujourd’hui partout la réalité qui reste à l’immonde de ce monde désormais mondial. Rien, sans parler des phénomènes les plus évidents, pas même la plus simple, la plus arrachante relation d’amour, ne peut se soustraire à cette ombre portée de l’époque : cancer du sujet, ego ou masses. Le dénier, sous prétexte de ne pas verser dans le pathos, est somnambulique. Le transformer en pathos, pour faire « encore » de l’art (du sentiment etc.), est inadmissible.

Ce texte s’accorde bien, évidemment, avec le projet de Celan (bien que, dise LL : « est-ce que Celan a pu, non pas se situer, mais nous situer en face de « ça » ? Est-ce que la poésie – et si oui, quelle poésie, quoi en fait de poésie – en était encore capable ? ») et avec la peinture de Kiefer. Mais, non moins évidemment, il introduit des obscurités, des formules pour le coup qui nous laissent perplexes, ainsi je ne comprends pas : « on pourra toujours se gausser de la « détresse » ». Qui songe à se gausser ? De quelle détresse s’agit-il ? Pourquoi des guillemets ? Oui, « l’élimination est le plus sûr moyen de l’identification », la formule est terrible, c’est de la mathématique ensembliste la plus implacable, mais je ne comprends pas : « ce fond noir, mais de « lumière » ». Où y a-t-il de la lumière ? LL ne penserait-il pas que certes, l’extermination est le crime absolu mais qu’il faudrait en passer par là, pour quoi au juste ? On dit de lui (wikipedia) que, « après Celan (à un degré moindre), [il a] également considéré Heidegger capable d’une critique profonde du nazisme et des horreurs qu’il a apportées. Il ne considère pas que la plus grande erreur de Heidegger soit sa participation dans le mouvement national-socialiste, mais son « silence sur l’extermination » et son refus d’engager une déconstruction complète du nazisme ». Personnellement, quand je lis ça, je tombe un peu de ma chaise… Un peu comme si on me disait que le nazisme en soi n’était pas grave, et que c’est refuser de le déconstruire qui l’est…

Heidegger-in-his-hut

Reconnaissons cependant à LL et à Celan le mérite de nous dire, ou tenter de nous dire ce que peut bien être l’embarras du poète après Auschwitz, tout aussi bien sans doute que l’embarras du peintre. Car ce qui se dit ici de Celan peut se dire aussi bien, sans doute, de Kiefer, à propos de qui aussi, on peut poser la question, à peine transposée : « est-ce que Kiefer a pu, non pas se situer, mais nous situer en face de « ça » ? Est-ce que la peinture – et si oui, quelle peinture, quoi en fait de peinture – en était encore capable ? ».

On dit que Paul Celan qui admirait (pourtant!) Heidegger alla lui rendre visite en son chalet de Todtnauberg (dans la Forêt-Noire), il allait quérir une réponse à ses angoisses, il attendait juste un mot de la part du « grand homme » (LL imagine que ce mot n’était rien d’autre que pardon) mais il se trouva face à un mur de silence, ce qui ne pouvait qu’augmenter son désespoir (il devait se jeter dans la Seine – depuis le Pont Mirabeau, dit-on – en avril 1970).

Quant à Kiefer, aux dernières nouvelles, il continuait de créer des oeuvres de plus en plus gigantesques, s’étant penché récemment sur les étoiles au cours d’une période où il était reçu comme visiteur par le CERN.

Le charmant lieu de vacances de Todtnauberg : 

todtnauberg-02

la tour d’Hölderlin à Tübingen:

Tubingen-Museum-Holderlin-Tower-Free

Extraits des poèmes de Celan, avec deux traductions possibles:

Tübingen, Jänner

Zur Blindheit über-
redete Augen.
Ihre – « ein
Rätsel ist Rein-
entsprungenes » – ihre
Erinnerung an
schwimmende Hölderlintürme, möwen-
umschwirrt.

A cécité même
mues, pupilles.
Leur – ‘énigme cela,
qui est pur
jaillissement’ – leur
mémoire de
tours Hölderlin nageant, d’un battement de mouettes
serties.

(André du Bouchet)

Des yeux sous les paroles
aveuglées.
Leur – « énigme
ce qui naît
de source pure » -, leur
souvenir de
tours Hölderlin nageant, tournoyées
de mouettes.

(Martine Broda)

NB : la traduction d’André du Bouchet est très critiquée, elle emprunterait artificiellement le style mallarméen par son « afféterie » et sa « préciosité », « ne rendant pas justice à la dureté lapidaire, à l’abrupt de la langue maniée par Celan ». La traduction de Martine Broda lui est préférée par LL. Ce poème est un bel exemple de l’hermétisme de la poésie de Celan, qui n’est pas une raison pour l’écarter.

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7 commentaires pour Après Kiefer (l’expo): Celan et Heidegger

  1. Debra dit :

    Pour un peu, je croirais entendre la fameuse haine de l’homme blanc envers lui-même et sa civilisation. Pourquoi se taper dessus si fort ? Tous les péchés originelles ne se valent pas, loin de là. Se taper dessus n’est pas se confesser, qui plus est. L’homo occidentalus est en passe de perdre sa capacité de différencier se confesser et se taper dessus, avec plein d’autres aspects de son héritage religieux.
    Je cite… vous ? … « l’extermination est le crime absolu », pour vous faire entendre où vous mettez votre… dieu, mon ami, et comment, car Dieu est consubstantiel de l’absolu. Certes, vous êtes en bonne compagnie pour mettre votre dieu là, à l’heure actuelle, mais le poids de la chair étant ce qu’il est, la disparition.. charnelle des derniers survivants de la deuxième guerre mondiale est déjà en train de chambouler notre conscience de nous-mêmes, et notre mémoire dans la grande fourmilière moderne occidentale.
    L’extermination est le crime absolu…. songez un peu à où il faut aller pour chercher les frontières dans un monde où il n’y en a pas, ou plus, un monde où il est devenu totalitairement obligatoire de considérer tout homme (et toute femme…) comme son frère ?
    Exterminer veut dire littéralement, rejeter/expulser au delà de la limite, la frontière.
    C’est… lourd d’implications que nous ayons établi une polysémie entre CE mot, et la mort…
    (Pauvre mort qui est devenu tellement impensable pour nous que son réel fait retour dans un paroxysme aussi impensable qu’on voit à l’oeuvre… en Allemagne nazi.)
    Credo… que l’Homme a besoin de limites sous la forme de frontières, et qu’il en a tellement besoin que quand on lui dit qu’il NE DOIT PAS AVOIR DE LIMITES, et bien, Il devient fou furieux.
    Credo que l’Homme a besoin de limites sous la forme de la mort, qui n’est pas un injustice, ni une maladie, mais qui est une condition nécessaire à une vie humaine vivante qui a du sens.
    (En passant, il est d’une ironie grinçante que la conscience même de « peuple » en Europe dépende si étroitement de l’expérience du peuple élu, le premier peuple élu, c’est à dire, le peuple juif. Où on commence à percevoir ce tango.. horrible qu’il y avait entre les « bourreaux » nazis et les « victimes » juifs, pour ne citer que cet aspect de l’expérience nazi, qui avait bel et bien un au delà du sort des juifs.)
    C’est fou combien j’apprends sur l’expérience concentrationnaire dans le livre de Jacques Lusseyran, et combien ce livre fait chuter un certain nombre de mes préjugés sur cette expérience, préjugés qui sont forcément dans l’air du temps.
    J’ai dit à mon mari hier soir, PARADOXALEMENT, plus la civilisation (et pas la culture) gagne du terrain en notre sein, plus l’horreur (de nous-mêmes ?) croît dans l’ombre.
    Nous ne sommes pas faits pour devenir de pures Idées. Que ce soit aux mains des églises, ou des idéologies…
    Perso, je trouve c’est dommage de faire des équivalences entre la poésie et la philo, pour des raisons que j’ai amplement explicitées sur ce blog déjà (mais, ce n’est pas vous, là, je vois).
    Maintes observations m’ont amenée à conclure que les philosophes sont des poètes ratés, conscients de l’être, et dépités, qui plus est, de le constater.
    Mais…. on ne se refait pas.
    Il n’est pas donné à chacun d’être possédé par Dieu, comme la Pythie, ou la Sibylle (ou les prophètes, d’une certaine manière…) et on se console comme on peut.
    Rien n’y fait, décidément, on n’est pas tous égaux…
    Je serais plus tolérante, si je n’avais pas perçu dans l’air du temps des velléités certaines pour… exterminer ? la poésie comme enthousiasme divin en Occident, et combien ces velléités émanent d’une forme de folie raisonnante qui est très fatigante, et à mille lieux de la raison…

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    • alainlecomte dit :

      Que cherchez-vous à établir ? Qu’il ne faut pas dire que l’extermination est le crime absolu ? Que nous nous égalons à Dieu en disant cela ? Que ce billet est représentatif d’une tendance à « se taper dessus » ? comment cela ? Il ne faudrait pas rendre responsable le peuple allemand d’avoir laissé faire cela ? Car sinon c’est nous hommes (et femmes!) blanc(he)s qui nous auto-accuserions de manière vaine ? Tout cela me paraît incohérent et absurde. L’évènement en lui-même a eu lieu, à quoi servirait-il de l’occulter ? En quoi ne devrait-il pas être matière à réflexion pour les siècles à venir ? Vous vous réclamez souvent de Freud, pensez-vous que Freud, qui a dû fuire l’Autriche à cause du nazisme, partagerait votre sorte de quiétisme ?

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  2. Il y avait sans doute du « Heil » qui sommeillait dans Heidegger.
    Je repense à l’excellent film de Margareth Von Trotta sur Hannah Arendt : le silence du philosophe est bien montré dans son refus de penser à son implication idéologique dans le système nazi.
    Par contre, je ne comprends pas trop le parallèle fait avec Hölderlin : le chant d’un certain nationalisme ne saurait le rendre responsable d’une époque, comme tu le remarques, qu’il n’a pas connue…

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    • alainlecomte dit :

      Certes, Hölderlin n’est pas « responsable ». On peut néanmoins lire certains accents de son oeuvre (en particulier dans Hypérion, où le héros appelle de ses voeux la venue d’un homme providentiel pour « sauver » l’Allemagne) comme prémonitoires. C’est d’ailleurs ce que veut exprimer Kiefer dans plusieurs de ses toiles, pour qui Heidegger représente le couronnement de cette tendance.

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  3. emmanuel besnard dit :

    C’est toujours stimulant de vous lire et vos lectures à travers vous. Pour Heidegger « l’unheimlichkeit le plus étrange » c’est qu’il aimât une juive : Hannah Arendt ; il n’était donc pas un sympathisant ordinaire du NSDAP. Je suis peu porté sur la question de Heidegger et du nazisme, parce qu’après tout son travail est si « gestaltique » (protéiforme par interprétation-s) qu’il aurait tout aussi bien pu être socialement quelqu’un d’autre, l’oeuvre absorbant le maître… Pour moi il est intéressant de creuser du côté d’une littérature comme celle de Pierre Mertens que vous connaissez probablement, notamment avec Les Éblouissements :
    http://www.seuil.com/livre-9782020097239.htm
    A bientôt,
    E. B.

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