Morte en Haïti… le roman de Bob Shacochis

41X6RjlI1ML._SX339_BO1,204,203,200_Sacré roman que le gros pavé de Bob Shacochis, « La femme qui avait perdu son âme ». Je me lance rarement ainsi dans un roman de 800 pages, qu’il faut bien appeler roman d’aventures (bien que…), préférant en général un court récit poétique à une chevauchée fantastique, mon goût pour les westerns ayant dû s’endormir il y a longtemps… mais là, chapeau ! Attention chef d’oeuvre. La journaliste du « Monde » parlait de roman total. Je ne sais pas bien ce qu’elle voulait dire par là exactement, mais pour moi je verrais là un texte qui serait capable d’unir dans un même élan les explorations minutieuses des tréfonds d’une âme avec l’ampleur des fresques historiques, le détail des intrigues d’espionnage, la violence des révolutions et des guerres, la honte des trahisons, et c’est ce que réussit Bob Shacochis, présenté comme un ancien des Peace Corps, ayant bourlingué un peu partout dans le monde, en Haïti comme au Kosovo. Comment une femme peut-elle bien perdre son âme ? Comment en arrive-t-elle à mourir bien piteusement dans ce qui a tout d’un attentat sordide en bordure d’une route défoncée entre Port-au-Prince et le nord de l’île ? Comment des agents du FBI, voire plus (The Other Agency, entendez-par là la CIA) peuvent-ils se sentir à ce point concernés par ce qui pourrait sembler un fait divers ? C’est que Jacqueline Scott a un lourd passé derrière elle, et qu’elle descend d’une lignée qui a traversé l’histoire depuis la seconde guerre mondiale en étant fortement impliquée – c’est le moins que l’on puisse dire ! – dans son époque. S’appelle-t-elle vraiment ainsi d’abord ? Non, bien sûr. Quand elle est morte sur la route, de nuit, près de celui supposé être son mari, elle ne s’appelait pas Jacqueline mais plutôt Renée, et quand elle avait dix-sept ans (en 1986), jouant au chat et à la souris avec son père dans les rues d’Istanbul (lui, diplomate américain, élégant, beau, svelte, elle jeune fille magnifique qui attire les regards des garçons de son lycée), où elle allait d’informateur en informateur selon un plan préétabli par ledit père, sans doute pour lui enseigner les techniques d’espionnage, elle s’appelle Dorothy, Dorothy Chambers, ou Dottie pour les intimes. Elle a dix-sept ans, un lien très fort l’unit à son père (la mère, elle, elle a renoncé, préférant vivre tranquillement en Virginie avec son premier enfant, un fils, Christopher), lien trop fort, lien ambigu, lien suspect qui va aboutir à un drame indescriptible (mais si, Shacochis le décrit très bien, c’est moi qui ne veux pas en parler ici). Ses amis alors sont des filles de diplomates ou d’hommes d’affaires de toutes nationalités, israélienne, soviétique, française… ainsi que des garçons du pays, déjà jetés dans la tourmente des affaires politiques turques, voire internationales. Police turque, infiltration des cellules militantes, déjà en germe un brin de salafisme, tout cela est trop pour une gamine de dix-sept ans, même si elle est drôlement dégourdie, même si elle est capable de piloter son voilier toute seule dans les eaux du Bosphore, même si elle est capable de sauver la vie de son père dans une tempête mémorable en pleine de mer de Marmara… Si elle perd son âme, Dottie, c’est en partie lors de cette manipulation terrible orchestrée par son père, au départ le prétexte d’une affaire d’état (empêcher qu’un terroriste yougoslave n’assassine le pape, ce que n’avait pas réussi à faire Ali Agça), mais en réalité, une sourde affaire de vengeance à la suite d’un épisode qui date de bien un autre temps, un temps où elle ne risquait pas d’être née, la petite Dottie, un temps où son père s’appelait Stjepan et avait assisté à l’âge de 8 ans à l’exécution de son propre père dans un village de Croatie, un temps où s’affrontaient oustachis, tchetniks et partisans – ce sont les partisans qui eurent le dessus, d’où la haine de Stjepan devenu Steven Chambers, contre les communistes, son engagement féroce dans l’armée américaine et dans la CIA, l’alliance d’une foi catholique inébranlable et d’une cruauté de guerrier. Tout ce qui se passe, depuis la Croatie en 1944 jusqu’à l’intervention des Etats-Unis à Haïti à la fin des années quatre-vingt dix, en passant par des compromissions louches avec l’ISI pakistanaise, est prémonitoire de ce que nous connaissons aujourd’hui. C’est ce qui rend ce livre non seulement une fantastique saga familiale, avec amour, passion et déchirements mais aussi un grand livre d’histoire qui nous aide à nous remémorer ces épisodes qui en général nous apparaissent dispersés mais sont souvent en réalité unis par un fil invisible tenu par les services de renseignements.

Le génie de la construction du récit fait se répondre comme par une symétrie latente les révélations de la quatrième partie du livre avec les événements de la première. Non, ce bateau dans le port de Cap-Haïtien n’était pas un aimable cargo transporteur de marchandises ordinaires, mais il était bien le dernier bateau portant livraison de la cocaïne du cartel de Cali, protégée par le colonel commandant en chef de la force onusienne, de surcroit officier pakistanais. Non, Jackie n’était pas une innocente photographe de presse et son périple dans l’île n’était pas seulement motivé par sa curiosité pour le rite vaudou. Si la première partie adopte le point de vue de l’avocat défenseur des droits de l’homme Tom Harrington, la quatrième est celui d’Eville Burnette, soldat des forces spéciales que l’on avait aperçu de loin à l’époque mais qui s’avère jouer un rôle de premier plan aux côtés de l’héroïne.

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rue de Haïti – dec 2013

Dans ce roman, encore une fois, Haïti apparaît comme île d’apocalypse, on ne saurait s’y promener seul la nuit, on doit se méfier des cyclones et des orages qui interrompent la distribution d’électricité et font alors des routes encombrées des lieux hallucinants de meurtres et d’éclairs bizarres dans la nuit. L’hôtel Olofsson (où j’avais pris un verre l’an dernier en compagnie de mon collègue linguiste) se montre tel qu’il est : le repaire des agents de tous bords, des photographes en chasse de clichés sensationnels, des cinéastes avides de scènes de délire et des femmes d’un demi-monde qui se penchent aux oreilles des mâles pour partager un secret (frisson rétrospectif!). L’omniprésence du vaudou règne sur les lieux et les esprits. Mais pourquoi Haïti ? Pourquoi autant Haïti ? Réponse : un Etat livré à l’anarchie, avec des fonctionnaires éminemment corruptibles et des côtes non surveillées à une distance remarquablement faible des Etats-Unis. Le grand chelem, comme on dit (p. 581).

La dernière partie du roman apporte son lot de surprises et de ce qu’on pourrait appeler éclaircissements si les explications apportées n’augmentaient pas encore notre incertitude face à la réalité des faits. La question initiale de comment une femme en vient-elle à mourir ainsi, piteusement, en bordure d’une route se commue en… combien de fois, finalement, peut-on mourir ? (mourir à soi-même, mourir pour de bon). Le vomissement, les états fangeux du corps occupent une grande place dans ce roman. Shacochis se comporte en virtuose de leur description (qu’il s’agisse des maux ressentis par le père lors d’une traversée en mer ou des crises de manque atroces qu’éprouve la fille quand elle est sevrée de cocaïne). Roman des excès, roman excessif où l’on pense plus d’une fois que le personnage, qui a atteint un degré de paroxysme dans la souffrance, va y passer, avant que tout à coup il se régénère, bombant à nouveau le torse ou bien fumant tranquillement sa cigarette ou son joint, « La femme qui avait perdu son âme » s’avère être aussi une exploration troublante d’une relation fille-père pathologique. Comme dans d’autres romans américains, je pense à « La pastorale américaine » de Roth, autre chef-d’oeuvre, la famille est la loupe grossissante à travers laquelle sont examinées les turpitudes du monde. Dans le roman de Philip Roth, le couple en apparence sans histoires engendrait sans s’en rendre compte un monstre, une terroriste avant l’heure, calquée en partie sur la fameuse Patricia Hearst, là c’était la haine qui dominait, une haine dont on ne connaissait pas vraiment la cause ni même s’il y en avait une, alors que dans celui de Shacochis, c’est l’amour qui domine, un amour excessif et inconditionnel pour le père, qui conduit inévitablement au pire, sans là non plus qu’on en connaisse bien la cause, mais à quoi bon se demander les causes de ces relations extrêmes, elles sont là, elles submergent les humains, et nos essais de les comprendre rationnellement se brisent sans arrêt contre l’évidence du monstrueux, du monstrueux en nous bien sûr, qui est le monstrueux dans les autres et dans les relations, qu’elles soient inter-individuelles, sociales ou… internationales.

L’univers physique est infiniment complexe : on n’accède qu’à une faible part de ce qu’il est, mais que dire alors de l’âme humaine ? « La femme qui avait perdu son âme » ne l’avait finalement pas tant perdu que cela… elle ne savait simplement plus où elle l’avait mise, mais cette âme vivait encore. Shacochis a d’ailleurs mis en exergue de son livre cette citation de Fernando Pessoa :

Ce n’est un secret pour personne que des âmes meurent parfois chez un individu pour être remplacées par d’autres.

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Bob Shacochis
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4 commentaires pour Morte en Haïti… le roman de Bob Shacochis

  1. Il faut juste faire attention à ne pas se brûler la barbe en fumant si l’on joue au bourlingueur !

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  2. Debra dit :

    Je ferai acheter le roman par ma bibliothèque.
    Il plaira aux lecteurs/lectrices, sans doute. Merci pour la critique détaillée.
    Pour les relations fille/père pathologiques, cela fait un bail que j’ai largué ce reliquat de notre passé judéo-chrétien, étant une grande pécheresse qui prêche pour le salut d’autrui.
    On n’est pas à une contradiction près, hein ?

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