La caméra de Claire

C’est toujours un bonheur, une jubilation de voir un film de Hong Sang Soo, je ne les ai pas tous vus loin de là, simplement parce que, pour les voir, il faut se tenir à l’affût, ils passent furtivement peut-on dire, comme les bombardiers du même nom ne laissant presque rien voir sur les écrans des radars. Quand on a en un, il faut le saisir. J’étais à l’affût, je l’ai chopé le premier jour de sa diffusion dans la salle d’art et d’essai du Mélies – Grenoble. Adorable, admirable, d’une délicatesse rare. Evidemment, « La camera de Claire » sonne en écho avec un genou célèbre dans l’histoire du cinéma, celui d’Eric Rohmer. On l’a dit et redit Hong Sang Soo est le Rohmer du XXIème siècle, ou le Rohmer coréen. Mêmes histoires sans histoires, même personnages légers et profonds à la fois, même genre de paysage, toile de fond pour carte de Tendre transposée à l’époque moderne. Avec, certes, l’alcool en plus. Les Coréens boivent beaucoup, non ? Ou alors n’est-ce que dans les films ?

« La caméra de Claire », on le sait, a été tournée lors du Festival de Cannes 2016. Le réalisateur a donc fait d’une pierre deux coups, participer au Festival et en profiter pour préparer le suivant. Il a eu comme actrice Isabelle Huppert qui, déjà, avait tourné dans un de ses films, mais cette fois-là, c’est elle qui s’était déplacée. Peu de vues de Cannes, trois ou quatre seulement qui reviennent constamment : un escalier qui descend vers une plage, un coin de rue piétonne avec une terrasse de café, un appartement, une terrasse d’hôtel, une salle de restaurant vietnamien.
On fait connaissance de Manhee au travail (assistante dans une boîte de production), charmante jeune femme à l’aspect un peu fragile, à qui son employeuse propose d’aller prendre un verre sur une terrasse (comment refuser?). On la retrouve, alors que l’entrevue a déjà eu lieu, avec une collègue : elle lui annonce sa « démission ». En fait, elle a été virée. Cela faisait cinq ans qu’elle travaillait pour cette boîte…

Flashback : trois jours avant, à la terrasse d’un café, elle est en conversation avec sa patronne. Raison invoquée pour le licenciement immédiat: la plus âgée est persuadée que la plus jeune manque d’honnêteté. Certes, elle a un air innocent mais… l’innocence ne fait pas l’honnêteté. Elle ne présente aucun argument pour justifier son jugement. Elle n’a plus confiance, c’est tout. La jeune Manhee accuse le coup. Un chien énorme qui se prélasse sur le trottoir donne une occasion de digression. Manhee (humour ? provocation?) veut immortaliser cet instant par une photo. Fin de séquence.

La femme plus âgée et un homme coréen ayant la cinquantaine sont face à la mer (un énorme bateau de croisière passe au loin, le temps n’est pas si beau, le ciel un peu couvert), l’homme est le réalisateur So Wansoo, il est l’époux. La femme plus âgée le raille d’être sorti avec la jeune assistante : on comprend alors d’où vient l’accusation de malhonnêteté. Jalousie, jalousie. Mais la femme est sûre de son coup, elle croit tenir son époux alors que nous sentons bien que lui soupire de tristesse même s’il accuse l’alcool d’être responsable de tout…

Claire (Isabelle Huppert) descend une rue en pente en compagnie d’une jeune femme qui est là pour présenter un film. Elle dit : « c’est la première fois que je viens à Cannes ! ». Elle a l’air heureuse, elle sautille allègrement, un appareil Polaroïd à la main. Claire prend en photo tout ce qui lui plaît. Monsieur So Wansoo fume à la terrasse du petit bistro où Claire-Isabelle est venue s’assoir. On sent qu’elle veut profiter au maximum de son séjour cannois, elle ne veut pas en rater une, dit vulgairement. Alors bien sûr elle entame la conversation avec monsieur So qui lui dit être coréen et être un « film director ». C’est trop pour Claire qui frétille et veut en savoir plus, vite Google sur son téléphone portable et c’est confirmé : monsieur So Wansoo figure parmi les cinéastes de renom. Ils se mettent à la même table. Plus tard, ils vont ensemble dans la bibliothèque qui est juste à côté et extraient des rayons un livre de Marguerite Duras : « C’est tout ». Il lui demande de lire un court poème. Il est fortement touché et veut apprendre ce poème par coeur. Jolie séquence d’elle faisant son possible pour lui apprendre à prononcer les mots : « je veux parler de quelqu’un / d’un homme de vingt-cinq ans tout au plus / qui veut mourir avant d’être repéré par la mort / Vous l’aimiez ? / Plus que ça ». Ils passent devant le gros chien gris qu’on a vu lors de la scène du licenciement. Claire le caresse.

Par hasard encore, Claire rencontre Manhee sur le toit d’un hôtel. Comme elle la trouve jolie (elle est effectivement jolie) elle la prend en photo.

Claire retrouve monsieur So et sa femme, la productrice, au restaurant. Elle les prend en photo avec son petit Polaroïd, leur montre les photos qu’elle a déjà prises. Parmi elles, la photo de Manhee, que l’homme et la femme reconnaissent, bien sûr, ce qui les plonge semble-t-il dans un abîme de réflexions. Claire leur tient la théorie qu’une photo change la personne photographiée. Ils sont incrédules. Les choses sont prises au premier degré. Faites-nous la preuve que c’est vrai ! Claire insiste : vous voyez bien maintenant que vous n’êtes plus le même que tout à l’heure. La femme est la plus coriace à ce jeu-là. Elle ne veut pas croire qu’elle ait pu changer.

Claire retrouve Manhee sur la plage, elle veut faire plus ample connaissance. « Que faites-vous dans la vie ? » etc. « Vous êtes une artiste ? », « Non, je vends des films ». « Vendre des films n’est pas drôle ». Les films ne devraient pas être des marchandises. Quelles sont les trois choses que Manhee préfère dans son pays ? La nourriture, les souvenirs qu’elle a laissés là-bas et ses amis. Claire ne connaît pas la gastronomie coréenne… Qu’à cela ne tienne : Manhee l’invite à en manger sur le champ dans l’appartement qu’elle occupe encore. Claire dit qu’elle écrit des poèmes, Manhee qu’elle a composé une chanson (« one, one, one / two, two , two/ etc…. / tous les chiffres sont importants »).

Dans le même temps, So Wansoo et madame ont une scène orageuse. Monsieur So a beaucoup bu. Il finit par lui dire qu’il veut la quitter. S’ils veulent continuer à avoir de bonnes relations professionnelles (« s’ils veulent s’inscrire dans la durée »), ils ont intérêt à mettre un terme à leur vie de couple. Elle supporte mal le coup. Veut le reconquérir, lui rappelle le temps où il la courtisait…

Ils admettent l’un comme l’autre qu’elle est encore pas mal.

Sur le chemin de l’appartement de Manhee, Claire qui avait promis de revoir So Wansoo et madame, s’arrête dans le restaurant vietnamien où ils se sont chamaillés. On pourrait croire que c’est à un mauvais moment, eh bien non, au contraire, son apparition va être salutaire, l’humeur devient tout à coup comme si rien ne s’était passé antérieurement. On boit, on rit.

Claire continue son chemin avec Manhee. Embarras de la circulation. Décidément, les automobilistes cannois laissent difficilement la priorité aux piétons… Arrivée dans l’immeuble où habite Manhee. L’ascenseur est en panne, le mur est décoré d’une fresque dix-huitième avec des personnages « étranges ». A l’appartement, un garçon coréen sympathique prépare la cuisine et se laisse volontiers photographier. Echange de photos : Manhee reconnaît sur l’une d’elles son ex-patronne et son ex-amant, ce qui la rend songeuse… Elle explique à Claire les conditions de son licenciement.

Elles parlent. De So Wansoo, de sa femme, des raisons du licenciement. Claire est sûre que cela va s’arranger. Il suffirait de parler, de se voir, de s’entendre…

Mais Manhee va à une réception. So Wansoo la voit, il est surpris puisqu’il la croit repartie vers la Corée. Elle est habillée d’un short qui dévoile ses longues jambes nues. So Wansoo ne peut pas tolérer cela, il lui fait une crise épouvantable, l’accuse de vulgarité. Manhee est dévastée. C’est sur ces entrefaits que Claire refait une apparition. Photo. Mais là Manhee, en pleurs, refuse d’être photographiée. Claire comprend qu’elle a gaffé. Elle réfléchit à comment faire pour arranger les affaires de Manhee. Elle est persuadée que si on repasse lentement sur les choses, elles finissent par s’arranger. C’est le soir, les deux femmes se retrouvent à la terrasse du café où a eu lieu le renvoi. Elles vont rejouer la scène initiale. « Il y avait un gros chien… », « Ah ! Mais je l’ai vu moi aussi ! ». On entend de nouveau les mots de la patronne. Manhee s’adresse à la chaise vide. Claire vient s’asseoir. Elle prend des photos, du chien, de Manhee, du lieu.

On les retrouve toutes les deux à l’appartement. Manhee est furieuse (elle dit qu’elle déteste tout le monde), elle passe ses nerfs en découpant un tissu rose en vingt-deux morceaux (elle les compte). Après, ça va mieux. Coup de théâtre : elle reçoit un coup de fil. C’est sa patronne qui veut la voir immédiatement, elle est de l’autre côté de la rue. Elle y va. On devine que les choses pourraient s’arranger…

A la dernière séquence, on ne sait pas trop ce qu’il advient de Manhee. Rentre-t-elle au pays satisfaite en ayant eu gain de cause ? Ou bien au contraire s’avoue-t-elle vaincue ? Elle fait ses bagages.

On ne sait plus où est Claire… Claire qui a avoué avoir aimé un homme dans sa vie, qui vient de mourir de maladie il y a quelques mois, Claire qui a failli se suicider pour cela, mais qui court maintenant, de conflit en conflit, pour éteindre les petits incendies qui prennent dans les âmes coréennes, armée d’un seul petit Polaroïd bleu car, comme elle l’a dit, « une façon d’arranger les choses, c’est de les regarder une nouvelle fois, très lentement ».

Le plus beau film que j’aie vu depuis longtemps… enfin, depuis le dernier Hong Sang Soo que j’aie vu…

Distribution: 
Claire: Isabelle Huppert
Manhee: Kim Min-Hee
Nam Yanghye (la patronne) : Jang Mi-Hee
So Wansoo: Jin-Yeong Jeong

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Paris, Echenoz, Goldblatt, Pinter, Corot

Jean Echenoz, Macbeth, Pinter, Corot, David Goldblatt au menu de ce week-end parisien… C’est toujours trop. Faire ça en presque pas deux jours, en plus il faut bien manger… la brasserie Wepler est un passage obligé, on voit autour de soi s’agiter les silhouettes de l’univers « Place Clichy, » les petites gens, les touristes venus s’encanailler et les canailles elles-mêmes, les ombres qui s’enfuient en prenant la direction nord, je me souviens d’un petit hôtel où je séjournais souvent dans les années huit ou neuf de notre siècle, dans une rue qui prolongeait la rue des Dames, hôtel vermoulu aux parquets cirés, grandes chambres et lits en fer où je lisais tard la nuit les livres achetés à la librairie de la place, où logeaient des travestis, des étoiles de la nuit, j’avais peur en rentrant tard le soir des petits passages et impasses qui débouchaient sur l’avenue, sans éclairage, où l’on devinait des mines patibulaires, et je forçais le pas, c’était en face de ce cinéma d’art et d’essai au programme toujours alléchant, j’y vis ce film mexicain sur la lumière (Lumière silencieuse, de Carlos Reygadas) qui m’avait tant impressionné. Aujourd’hui, brasserie Wepler, on voit des vedettes déchues (je ne dirai pas leur nom) les yeux hagards, fouillant en sortant dans leur grand sac pour extraire les cigarettes, cheveux de paille ébouriffés, accrochées au bras d’un homme en cuir qui titube tout autant. C’est Paris. Le Paris qui, heureusement, ne change pas. Ou pas beaucoup. Paris ses brasseries, Paris et ses théâtres.

Nous n’étions jamais allés au Théâtre … de Paris (justement), sis rue Blanche, à deux pas donc de la Place Clichy. Nous y étions l’autre soir pour une représentation de « la collection » d’Harold Pinter, où l’on retrouvait les charmes et les habitudes de l’auteur anglais : les incertitudes du souvenir, le mélange des évocations et du réel, le passage fluide et rapide d’une scène à l’autre, surtout quand les acteurs de la scène suivante sont déjà là mais dans l’ombre, un peu comme déjà dans cette représentation mémorable de « Trahisons » avec Daniel Mesguich lors du Festival d’Avignon 2014, au théâtre du Chêne Noir. Ici, Mesguich est remplacé par Thierry Godard, un comédien qu’en général on connaît par des séries télé et qui s’avère un grand du théâtre, diction souple et bien assise, présence imposante, entouré d’ailleurs par d’autres comédiens d’aussi grand talent ; Nicolas Vaude que l’on vit si remarquable dans le film sur Sagan avec Sylvie Testud, Davy Sardou et la parfaite Sara Martins – qui elle aussi gagne beaucoup sa vie dans des rôles de gendarme à la télé – communiquant une émotion intense. Cette pièce est très belle : elle parle de l’amour et du fantasme. Quelle est la vérité ? Lorsque Bill reçoit la visite de James, le mari de sa maîtresse supposée, tout porte à croire qu’il y a méprise… je suis prêt à parier que Bill n’était même pas à Leeds, dans cet hôtel où il aurait, paraît-il, séduit cette si belle femme… mais cela lui est si agréable, finalement, de faire comme si c’était vrai. C’est s’inventer une histoire d’amour à bon compte, et la vivre par procuration, d’autant que la femme, de son côté, est dans le même état d’esprit en un troublant parallèle. Sur la même scène deux êtres qui ne se sont peut-être en vérité jamais rencontrés et qui se frôlent comme s’ils avaient été amants. Où ? Dans une autre vie sans doute.

La qualité de ce spectacle nous a permis d’oublier la médiocrité du Macbeth de Stéphane Braunschweig à l’Odéon, vu la veille. Triste soirée. Mise en scène peu convaincante alternant salon de Versailles et salle de bain avec carreaux de faïence jusqu’au plafond, insinuant vaguement une ressemblance entre Macbeth et les tyrans d’Afrique, couple de gens « normaux », Macbeth et Lady Macbeth tuent les rivaux comme s’ils allaient faire leurs courses, la tragédie ramenée à une totale superficialité, acteurs principaux nuls, à la diction parfois peu compréhensible, seul un second rôle (Christophe Brault, en portier) tire son épingle du jeu et nous fait un peu rire en évoquant le Brexit (c’est dire où nous en sommes rendus!). Au bar, une famille d’intellectuels connus (je tairai leur nom…) excusait la fadeur de la mise en scène par le fait qu’au moins Braunschweig était… normalien (!). Bel exemple d’une élite déconnectée… s’il en fallait un. Et puis… lire sur le programme qu’il s’agit « d’une nouvelle traduction » signée entre autres par Braunschweig fait sourire : il n’y a visiblement pas de différence significative entre le texte donné et les précédentes traductions, dont celle, majeure, d’Yves Bonnefoy… Bref, oublions.

Jean Echenoz

Echenoz fait partie de ces petites expositions mémorables au sein de la Bibliothèque du Centre Pompidou. Echenoz, un chef d’oeuvre de ce type d’exposition. Echenoz un chef d’oeuvre. Tout court. Echenoz, 1, 2, 3, …, 16 chef d’oeuvres. Depuis le Méridien de Greenwich (1979) jusqu’à Envoyée spéciale (2016). Je pense qu’il y en a que je n’ai pas lus. Je fonce sur L’équipée malaise. Je me souviens qu’Echenoz eut le Prix Goncourt en 1999 avec Je m’en vais. Je me souviens d’avoir lu Je m’en vais et d’avoir beaucoup aimé. Je me souviens d’avoir lu Caprice de la reine aussi, en 2014, dont une des nouvelles qui le constituent parlait de ma ville natale (Le Bourget, dans le 93), mais à la BPI, on ne parle pas de ce Caprice, on ne parle pas du Bourget… Normal, ils ne savaient pas que j’allais venir. La prose d’Echenoz est jubilatoire, ce que j’ai déjà dit à propos de Jean-Philippe Toussaint, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de rapports entre les deux, outre le fait qu’ils sont édités aux Editions de Minuit (Jerôme Lindon etc.). Les deux ont la même virtuosité du cocasse, le même usage de la langue, sont épris de figures de la rhétorique, le zeugme par exemple chez Echenoz, les deux pratiquent cette attitude aussi qui consiste à rendre le lecteur complice et à l’interpeller en cours de lecture. Echenoz réunit une documentation énorme avant d’écrire un livre – et on sait qu’il en a écrits sur des sujets nécessitant des connaissances certaines, Courir (Zatopek), Ravel (Ravel !), Des éclairs (Tesla)… Il réunit une documentation sur les pays dont il parle : la Malaisie, la Thaïlande, l’Inde… il n’éprouve pas forcément le besoin d’y aller. Encore que… Pour l’Inde par exemple, il y va. Ça l’ennuie, il sait qu’il ne va pas trouver ce qu’il cherche. Mais arrivé à Madras, il trouve directement la rue qu’il a imaginée dans son manuscrit. Echenoz parcourt les rues de Paris pour y situer certains ressorts de ses intrigues : il regrette seulement que tous les immeubles désormais soient protégés par des interphones ou des codes qui empêchent le curieux (ou la curieuse) d’entrer, il semble que la littérature y perde beaucoup, nos assurances qui nous contraignent à ce genre de précautions devraient y réfléchir. L’exposition explore beaucoup de choses dans l’oeuvre d’Echenoz : son bestiaire par exemple – des poux, des chiens de traineau, un perroquet, une éléphante… – son goût pour le cinéma, cette petite ambiance western qu’on peut trouver ici ou là, ou bien jazzy (Thelonious Monk, Bill Evans). Ecrire un roman est un rude travail, il faut établir un plan, sortir des petites fiches où sont notées plein de remarques et d’observations, et s’y mettre, s’y mettre sans dévier d’un poil du projet que l’on a transcrit. A la sortie de cette exposition très réussie, on a l’impression que l’écrivain ne bouge pas, qu’il est statique et que c’est le monde qui tourne autour de lui. Probablement pour ça que l’expo est sous-titrée « rotor, stator », une pièce immobile, une pièce qui gravite.

Femme lisant – 1869

Corot sous la pluie. Enfin, le plafond du Musée Marmottan n’est pas percé… mais avant d’atteindre la billetterie, il faut faire la queue de très longues minutes sur le trottoir, le long du mur cossu et beige avec parfois, selon la position que l’on occupe, des gouttes de pluie un peu plus grosses que les autres qui s’écrasent sur le haut de votre capuche, ça fait ploc, laquelle capuche à l’entrée est trempée, votre veste humide durant la visite mais heureusement l’esprit se réchauffe devant tous ces portraits que Jean-Baptiste Camille a faits, de belles italiennes, de normandes ou de gasconnes, parfois rêveuses comme des personnages de roman – ainsi une liseuse, son livre à la main, dans un champ au bord d’une rivière ou d’autres fois solides comme paysannes charpentées, lorsque le peintre n’a pas mis l’accent sur les traits mais sur les volumes pour qu’ils s’équilibrent sur la toile, art anticipateur des recherches futures des peintres abstraits. J’admire, quand Corot peint, ces harmonies, ces manières qu’on nous enseigne sur l’art de faire se répondre des teintes dorées d’un endroit à l’autre d’une surface, mélange de paysage et de visage, les deux, portrait et paysage relevant finalement d’un même traitement, plutôt abstrait, une affaire de répartition de masses et de couleurs.

Femme à la perle – 1870

Marietta – 1843

***

David Goldblatt

Inutile de chercher à faire des transitions. De Corot à Goldblatt, de Shakespeare aux afrikaners, rien à chercher de commun ; si l’on trouve quelque chose tant mieux, moi je ne m’y risquerai pas. David Goldblatt est l’un des plus grands photographes vivants, il est en même temps le témoin indispensable de cinquante ans d’histoire de l’Afrique du Sud, une histoire qui a connu l’énorme mutation de la fin de l’apartheid, mais qui, en même temps, nous semble parfois étrangement statique. Les premières photos de mineurs des années soixante trouvent un écho dans les photos de 2012 qui évoquent le massacre des trente-quatre mineurs en grève de la mine de Marikana – événement pourtant survenu dans « l’Afrique du Sud démocratique ». Goldblatt a milité contre l’apartheid, il nous montre ce que furent ces décennies de racisme explicite, les intérieurs plutôt gais, propres et confortables des familles afrikaners contrastant avec les taudis des bidonvilles, les maisonnettes construites en série à Soweto ou ailleurs par le gouvernement du Parti National, les plages où l’espace est réparti entre les races, les passerelles de bois à deux escaliers parallèles, les longs convois des mineurs obligés de parcourir des centaines de kilomètres pour se rendre au travail parce qu’ils sont parqués dans des cités dortoirs ou des bantoustans lointains (KwaNdebele), les victimes de répression féroce (Lawrence Matjee, 15 ans, avait été tiré par les pieds, les policiers lui avaient enfoncé les mains dans les plaies béantes de ses bras, il nous regarde sur la photo, ses deux bras maintenant dans le plâtre). Mais il nous montre aussi l’évolution récente de son pays, les fermiers blancs assassinés symbolisés par des forêts de croix blanches le long des routes, l’absurdité des révoltes étudiantes qui s’en prennent aux locaux universitaires au cours de grèves où ils exigent la disparition de toute référence historique à l’époque coloniale, on pense aux protestations d’un André Brink ou d’un J. M. Coetzee contre le déclenchement d’une insécurité permanente, les attaques gratuites, les dénonciations calomnieuses. Ces photos « parlent » tellement qu’on en oublierait presque de les « regarder », c’est-à-dire de souligner leur beauté expressive. Il a parfois fallu de longues attentes pour saisir une vue que l’on prendrait pour une mise en scène. Dans la première série (« Particulars ») l’accent est mis sur le détail des corps vus en gros plan : rides, coloration des peaux, sueur qui colle à la chemise. Goldblatt raconte qu’il commença à photographier dans sa ville de Randfontein, fasciné par les corps qu’il voyait autour de lui : « De toutes les expériences de ma vie, dit-il, une de celles qui fut pour moi cruciale fut de travailler dans l’atelier de confection de mon père, à Randfontein. C’est là que j‘ai pris conscience, par la technique davantage que par ma propre subjectivité, des particularités de chaque corps humain ». Il est toujours vivant, de nombreux écrans le montrent commentant certaines de ses photographies dans le menu détail.

Hommage aux 34 mineurs massacrés lors de la grève de 2012

Kleinbaas with klonkie, Bootha Plots, Randfontein. 1962

Lawrence Matjee

Faire ça en presque pas deux jours, en plus il faut bien manger… la brasserie Lipp n’est pas mal non plus. Sur le boulevard Saint-Germain, un dimanche après-midi quand on a sauté le repas de midi tant on était captivé par les expositions (Corot…). Vieille brasserie aux vieilles pancartes qui demandent aux fumeurs de pipe de s’abstenir, aux propriétaires de chiens d’éviter qu’ils ne mangent dans les assiettes, aux possesseurs de chéquiers d’annoncer leur intention de payer par chèque dès le début du repas, en compagnie de familles qui viennent avec enfants manger les steaks tartares et les tranches de saumon, en face de la librairie « L’écume des pages » ouverte tout le week-end, sans Sartre, sans Simone mais peut-être près d’écrivains contemporains que nous n’aurons pas reconnus.

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Espérer, peut-être

Qu’est-ce que l’espérance ? Faut-il être croyant pour croire en l’espérance ? Je me suis senti immensément attiré par le titre de Frédéric Boyer : « Là où le cœur attend », paru chez POL en 2017. Pas seulement parce que je savais – un peu – qui était Frédéric Boyer ; un poète, un écrivain, un traducteur, notamment de la Bible – il a dirigé cette nouvelle traduction de la Bible parue en 2001 aux Editions Bayard, que je me suis empressé de me procurer, moi l’incroyant – et puis aussi le compagnon d’Anne Dufourmantelle, tragiquement disparue en portant secours à un enfant. Pas seulement donc pour ces détails biographiques mais pour ce que le titre, et le début de l’essai me disaient que je pourrais peut-être utiliser à mon profit, afin de mieux comprendre les raisons du tourment à vivre et surtout cette volonté manifeste que nous mettons à « continuer » ou plutôt « poursuivre » comme il est dit au début du livre :

Il s’agit d’une question très simple, si simple qu’elle peut paraître bizarre, voire familièrement étrange, et que l’on pourrait formuler ainsi : « comment poursuivre ? » C’est la question de tous et de chacun personnellement. La question intime et collective à la fois. En réalité, c’est la question politique par excellence. Ou plus exactement, c’est la question cachée, intime, de toute politique. Où s’aventurer ? Que faire de la vie qui est là ? Cette espèce de chantier confus, de grande cabane hasardeuse dont nous sommes les locataires inconfortables.

Le livre s’ouvre sur une nuit de désespoir : l’auteur n’avait plus rien à attendre, il lui semblait qu’il n’y avait plus pour lui « de mystère à venir », « plus de suite ni de fin à espérer, plus de révolte ni de soulèvement ». Plus rien donc à quoi se raccrocher. Il passait sans doute en revue les anciens espoirs et les peines (ça, c’est moi qui le dis) et sa solitude devait lui sembler immense, il ne savait pas ce que l’immédiat « après » pourrait lui apporter. Pire, il se demandait peut-être comment passer de la seconde actuelle à celle qui allait suivre. Je crois que nous connaissons tous des moments semblables. Pour ce qui me concerne, je pourrais dater aussi un tel moment, dire a posteriori ce qui l’avait sans doute déclenché ; un sentiment d’enfermement. C’était à Haïti, il y a trois ans de cela, je logeai dans un hôtel, parqué, gardé sans que je puisse entrevoir une issue à cette claustration. Cause externe ? Mais qu’importe, le résultat était là, comme peut-être pour Frédéric Boyer – car on n’en saura pas plus sur sa biographie : sur ce qui avait entraîné cet état, ce qui fut décisif quant à sa sortie.
Dépression. Boyer a ces beaux mots :

ce que le monde moderne a appelé dépression très justement, et pour ainsi dire très platement. Cette absence de sommets à gravir. Mais une marche aveugle autour de gouffres infranchissables, la tête pleine de tout un monde nocturne de souvenirs.

Comment sort-on d’un tel état ? Boyer nous en dit peu sur les circonstances matérielles : un passage par l’hôpital, la prise en charge efficace par sa compagne Anne, un voyage en Italie, à Florence plus précisément, où la vue de l’Arno par la fenêtre de l’hôtel lui apporte réconfort. Mais plus avant, c’est d’une longue méditation dont on a besoin. Elle passe par une réflexion sur l’espérance. Car bien sûr, comment pourrait-on s’en sortir s’il n’y avait pas encore de l’espérance. Mais qu’est-ce que l’espérance ? Tout le monde peut-il en jouir – et je mets le verbe « jouir » ici à dessein – ?
A première vue, c’est une force, on dirait même une force pure, entendons par là qu’elle n’a pas d’objet particulier, pas de point où s’exercer : elle serait juste un halo à notre existence matérielle, prête à agir sans qu’on ne sache sur quoi ni pourquoi, mais sans elle, nous serions rendus à notre matérialité triviale qui, pour le coup, ne mériterait pas d’être vécue. Du moins, c’est ainsi que je comprends les mots de Frédéric Boyer, et j’y souscris, bien sûr. Espérance = espoir ? Sommes-nous condamnés, si nous voulons vivre, à espérer ? Pourtant « l’espoir tue » disait l’autre… (que je n’ai jamais vraiment compris). Mais c’est que l’espérance, nous explique l’auteur, n’est pas l’espoir justement. L’espoir est toujours espoir de quelque chose, si notre espoir se réalise, après tout, c’est bien normal : il est dans l’horizon possible de l’espoir de se réaliser un jour, si ce n’est pas le cas, on fera autre chose, on se repliera sur un autre espoir. Autrement dit il y a dans l’espoir une place pour le calcul, la probabilité :

l’espoir à lui tout seul est souvent une sorte de vanité, de contrainte mondaine obligatoire, de projection nécessaire et finalement de dépense, de dispersion (p.48)

alors que l’espérance, elle, ne promet rien, ne se calcule pas, ne se livre pas à des probabilités :

le propre de l’espérance, c’est d’être combien plus que l’espoir, au-delà d’une issue probable et espérée. Aucune supputation, aucun calcul, aucune chance, aucun abcès à percer. L’espérance porte l’espoir jusque dans l’impossible.

L’espérance en somme serait donc ce que l’on n’attend pas et serait tel, justement à cause de cette non-attente, que ce que l’on n’attend pas puisse advenir. Je pense ici à des travaux très différents de ceux de Boyer, qui n’ont rien à voir a priori avec l’idée de l’espérance, mais au contraire avec celle de catastrophe. Jean-Pierre Dupuy avait publié il y a de cela au moins une dizaine d’années, un petit livre sur « Le catastrophisme éclairé ». Il y défendait l’idée que ce n’est pas à coups de statistiques, de calcul de probabilités sur les mondes possibles que l’on pourrait se mettre à l’abri d’une catastrophe presque certaine (qu’elle prenne la voie des armes nucléaires, des attentats, des explosions de centrales, des effets du réchauffement climatique…), mais que c’était au contraire en gardant le regard fixé sur le caractère « presque-certain » de la catastrophe que nous parviendrions peut-être à l’éviter. En somme, là aussi, il s’agissait de croire en ce que l’on savait (presque) impossible pour le faire advenir, et d’être certain de l’échéance catastrophique pour parvenir à l’éviter. Drôle de rencontre entre un philosophe spiritualiste et quelqu’un qui a, à la base, une pensée d’ingénieur.

Oserai-je dire que l’espérance est ce carburant invisible qui emplit nos âmes quand elles peuvent encore contenir quelque chose ? Image bien trop triviale sans doute… Frédéric Boyer ne s’exprimerait certainement pas ainsi. Mais pourtant… en parlant de carburant invisible, j’appuie sur « invisible ». On veut bien donner droit à tout ce qui est visible, tangible, à tout ce qui se chiffre, s’évalue. Mais l’invisible ? Le non quantifiable ? L’inévaluable ? Peut-on d’ailleurs être sûr que ces choses-là existent. Du point de vue d’une philosophie positive (pour ne pas dire positiviste) : non, bien sûr. Mais alors, pas plus que la poésie n’existerait. Pas plus que l’amour non plus… Tiens, voilà quelque chose à explorer (ce que ne fait pas vraiment Frédéric Boyer dans son livre) c’est ce lien entre l’amour et l’espérance. C’est fou comme cela se ressemble (de mon point de vue). Quand Frédéric Boyer écrit ceci :

Et je commençais à croire […] que l’espérance est ce que nous possédons quand tout nous possède et nous écrase. Mais ce qui ne signifie pas pour autant que nous sommes tirés d’affaire. Au contraire. L’espérance est alors ce bien que nous avons perdu sans avoir jamais pensé que nous le possédions. On voudrait, j’ai voulu, superstitieux dans le chagrin, que quelque chose se répète, pensant que cela s’était perdu, alors qu’espérer aurait été de désirer la répétition de ce que je n’avais pas connu

ne dirait-on pas qu’il évoque l’amour, ou plus exactement la perte de l’amour ? Que lorsqu’il dit : « je pense à cette façon qu’a eue parfois la vie de me mettre les bras autour du cou […] et à cette façon aussi de me faire dérailler et chuter souvent. L’affection, l’attention brutalement retournées comme un gant sur une main noire et terrible, prête à m’étouffer », ce qu’il décrit c’est le malheur en amour, le sort triste des malheureux en amour, ce que probablement aussi nous avons tous été un jour ou un autre. Alors on éprouve comme un miracle la rencontre du véritable amour, comme si c’était là aussi cette chose qui survient pour l’avoir attendue, mais sans connaître par avance (jamais) le tour qu’elle prendrait. Et comme il est juste alors de dire que pour l’obtenir, il nous a fallu sortir de la répétition du connu pour désirer la répétition… de ce que l’on n’avait jamais connu.

Mais l’espérance n’est pas aimée : c’est un des points sur lesquels insiste particulièrement Frédéric Boyer. Pourquoi ? D’abord comme on l’a dit plus haut, parce que c’est une valeur assez peu en accord avec notre époque, où l’on n’apprécie guère que ce qui est quantifiable, montrable, doté d’une signification « sociologique », et où le mot « espérance » fait son « métaphysique », à moins qu’il ne soit synonyme de naïveté. Boyer rappelle qu’au Moyen-Âge, on appelait espérart (celui qui espère) celui qui était quelque peu benêt, trop crédule ou bien fou. Ensuite, il est vrai que l’espérance fait toujours courir un risque : « celui qui espère est souvent condamné à l’inconsolable. Et chacun sait que l’on ne revient jamais indemne de ses espérances perdues ». Cela me fait penser aux grandes espérances d’autrefois… et pour être dans un registre très distinct de celui dans lequel s’installe l’auteur, à « l’espérance communiste » par exemple… Quel gâchis ! Ceux et celles qui y ont cru ne sont-ils pas fondés à regretter d’avoir couru ce risque d’espérer, alors même qu’ils n’avaient aucune conscience que ce fût un risque (n’étaient-ils pas certains de l’advenue d’une cité idéale où les classes sociales n’existeraient plus?). Et pour marquer à quel point l’espérance est finalement indépendante de son objet, n’y a-t-il pas encore des croyants pour espérer encore en ce régime ? Alors en ces moments, l’espérance peut être détestée, mieux vaudrait ne rien espérer que s’engager pour une cause qui s’avérerait vaine et absurde. Cela ressemble au débat que je suivis une fois (MC2 de Grenoble) entre Claude Lefort et Edgar Morin… l’un réclamait que l’action politique réenchantât le monde alors que l’autre se disait satisfait que « l’enchantement » ait disparu : on allait pouvoir enfin s’attaquer aux vrais problèmes, dans le concret des solutions pratiques à venir. Je ne sais finalement qui avait raison… Tout n’est pas seulement affaire de « réussite », ni de lutte contre le chômage (encore faut-il que le travail vaille la peine), ni même de lutte « contre les riches » (qui sont ces riches que l’on envie?).

Job sur son fumier – ND de Paris

Inévitablement, la réflexion sur l’espérance conduit à des thèmes bibliques. Le Livre de Job raconte l’histoire d’un de ces riches, mais qui perd tout, sauf bien sûr l’espérance. La faiblesse de mes connaissances bibliques m’empêche d’aller très loin dans mon commentaire. Je suis simplement en admiration. Job est l’exemple de qui a tout perdu, mais à qui tout sera redonné (en double?). Pourquoi ? Parce que justement, il lui reste l’espérance, ce bien qui « appartient aux faibles », et cela en dépit des efforts de ses amis pour qu’il renonce à elle. Job perd tout ce qui l’entoure, il perd « littéralement la haie qui clôturait et protégeait son existence ». Extraordinaire : on souligne ainsi que le maximum de ce qu’il peut perdre, c’est la clôture qui entoure ses biens ! Comme si, dans cette privation, s’ouvrait la possibilité de s’ouvrir aux autres. Fin positive de l’espérance : il n’y a plus rien à espérer si on a franchi ce chemin, et cette fin se marque par un bénéfice symbolique, c’est comme si à Job, tout était rendu mais en double. Ou bien, dit autrement, comme si dans l’excès de ce qui est rendu se trouvait toujours la marque de ce qu’on a enduré, « la cicatrice de la perte [qu’on a] traversée ». Boyer nous montre ainsi l’espérance à l’oeuvre : ce n’est pas une rengaine à dire qui nous restituerait ce qu’on a perdu, non, ce qu’on a perdu, on l’a perdu et l’espérance nous permet seulement (et c’est déjà beaucoup) de nous rendre une vie transformée, mais une vie quand même. C’est sans doute ce que lui, l’auteur, a enduré.

Mais quid de ceux pour qui l’espérance est perdue ? « Les sans-espoir sont ceux dont la vie même est laissée pour compte. Les vies dont l’espérance est niée, refusée, dissoute. Notre premier devoir serait d’écouter les espérances d’autrui, d’entendre l’expression des espoirs et de la recueillir ». Mais pourquoi cela ? Il y a chez Frédéric Boyer une idée forte : que nos vies sont en relation d’inter-traduction, non pas identiques bien sûr, ni « égales » (au sens strict d’une égalité mathématique) mais traduisibles entre elles. J’aurais tendance à penser qu’il y a là une analogie avec la compassion bouddhiste. Dans le bouddhisme, les êtres entrent en relation de compassion non pas au sens d’une pitié réciproque mais parce que, dans un monde empli de vacuité, ils ne peuvent faire autrement que reconnaître leur interdépendance. Celle-ci s’exprime ici comme inter-traductibilité, ce qui est presque pareil, avec l’idée de langage (et de parole) en plus : « Notre vie est à traduire. Nos vies sont à redire infiniment avec les langues d’autres existences ». Et si nous ne pouvons plus faire cela, alors nous perdons en cette espérance pour tous qui devient ainsi un autre mot pour cette équivalence des individus entre eux.

Ici, Boyer énumère les sans-espoir – j’allais dire les sans -papiers – mendiants, réfugiés, exilés, pourchassés, pauvres, exploités, contrariés, victimes, essoufflés, découragés, prisonniers, vaincus, orphelins, dépouillés, abandonnés, dont il dit qu’ils « espèrent parce qu’ils sentent, qu’ils savent, qu’ils comprennent que leur espérance contre toute espérance leur donnent une haute situation humaine ». Curieuse énumération à laquelle manque la pire situation, qui devient très fréquente aujourd’hui : celle de l’être arrivé en fin de vie, du patient souffrant de Parkinson ou d’Alzheimer, de celui qui finit par perdre l’usage de la parole, voire de la conscience. Malaise devant cet oubli qui apparaît presque toujours dans les discours proches du religieux : ferions-nous l’impasse devant ce drame qui nous pousse de plus en plus à constater qu’il existe un état de l’humanité souffrante qui se répand (à cause du prolongement de l’espérance de vie sans doute) et qui, sourdement, silencieusement, nous interpelle sur nos possibilités de croyance et de vivre l’espérance jusqu’au bout. S’il n’y a plus de parole (plus de parole consciente) peut-il y avoir une espérance ? C’est d’autant moins probable que Frédéric Boyer lui-même installe un lien fort entre parole et espérance : « celui qui parvient à parler dans la détresse n’est plus impur ni souillé, disons même que prenant la parole, il sort de sa condition d’impureté, de souillure » – c’est ce que Boyer tire de l’analyse de Job : « Silence ! Je parle ! […] écoutez, écoutez mes paroles ! Entendez bien ce que je dis : je suis dans mon droit / je me sais innocent / qui porterait plainte / contre moi muet et mort ? ».

Oui bien sûr, mais qu’advient-il de qui ne peut pas prendre la parole ?

J’en arrive à me demander où j’en suis de cette interrogation… ce beau livre, ce livre à lire, relate la façon dont un homme s’est extrait de la dépression, du mal de vivre, du doute sur la nécessité de « poursuivre », mais c’est à lui que finalement il s’adresse, ou… à Lui pour ceux qui y croient, il n’est pas allé jusqu’à explorer le fond du fond du drame humain : même si l’espérance est ce qui reste à Job, Job n’est pas celui à qui il ne reste plus rien. Beaucoup de pire que Job sont démunis de tout et même de l’espérance dans les maisons dites « de retraite », qu’on a qualifié d’EHPAD en notre jargon administratif.

Mais peut-être suis-je en train de blasphémer…

NB: le titre vient d’une phrase du Livre des Lamentations: et alors je retourne là où le cœur attend.

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(S’) essayer (à) Hegel

je le confesse : jusqu’ici ignorant, n’ayant connu que par ouï-dire, par quelques mots dits du haut de sa chaire par un prof de philo ayant rejoint depuis longtemps le paradis des philosophes, ou bien par autre philosophe interposé, parfois pour en dire du mal, parfois pour dire « qu’il fallait le remettre à l’endroit », parfois pour dire qu’on lui préférait Spinoza, parfois pour dire qu’en France on ne l’avait jamais compris. Et puis il s’avère que si, je l’avais connu quand même un peu parce que, tout simplement, nombre de pensées sans le dire se rattachent à lui, toutes ces pensées qui sont dites critiques de la raison formelle, de la logique propositionnelle et qui cherchent à montrer que l’image du monde ne saurait être statique, qu’il n’est pas d’entité bien stable destinée à ne jamais revenir sur elle-même pour se mettre en question, que le concept n’est pas un quinquet de taverne (un simple ensemble). Bref, Hegel, il faut bien se mettre à le lire et y trouver retrospectivement un fondement à ce que l’on a parfois fugitivement pensé mais que l’on a détourné de soi parce qu’on le jugeait manquant de positivité. Seulement, c’est une lecture très difficile. Il faudrait se faire aider. On craint de ne pas y arriver tout seul. D’abord, quand on ouvre la Phénoménologie de l’Esprit, de quoi s’agit-il au juste ? En quoi le mot « phénoménologie » est-il justifié, lui qui nous évoque un type de philosophie qui ne viendra que bien après Hegel, avec Husserl, Heidegger, Sartre…. Phénoménologie ici s’entend comme logique de l’apparence, c’est du moins ce dont me convainc le philosophe Jean-Clet Martin (de qui je ne me ferai pas faute de m’inspirer). Il faudra donc s’en prendre aux apparences, dire s’il y a lieu de distinguer l’être de l’apparaître. Cette distinction est fondamentale dans la philosophie classique depuis Platon. C’est J-C. Martin justement qui rappelle comment fonctionne le mythe de la caverne pour toute la tradition philosophique occidentale : les apparences ne sont rien, seules valent les vraies essences. Un philosophe contemporain comme Alain Badiou a repris cela à son compte. Chez lui, les essences sont les structures mathématiques, elles sont dotées d’un apparaître que l’on étudierait au moyen d’une logique : j’ai toujours été très sceptique devant cette dichotomie. Il semble que chez Hegel, elle disparaisse. Non, la philosophie ne consistera plus à se casser la tête à établir une opposition entre être et paraître, se demander à la façon kantienne, s’il existe un niveau de réalité (le noumène) que, de toutes façons, on ne peut pas atteindre, et si nous devons nous contenter du monde des phénomènes, donc des apparences, ce qui ouvre à toute une problématique des conditions de possibilités de la connaissance. Ces conditions de possibilité reposent sur un malentendu, elles viennent du choix initial adopté, qui consiste à partir d’une opposition entre sujet et objet, ce qui nous contraint à nous poser la question : comment le sujet va-t-il rejoindre l’objet ? (comment donc va-t-on atteindre cette relation particulière entre les deux que l’on nomme connaissance?). Hors de cette distinction, la phénoménologie, comme dit J-P. Lefebvre, peut se permettre de « se jeter à l’eau pour savoir nager », elle « réfute performativement la notion de préalable en se déclarant elle-même d’emblée scientifique ». Encore que le mot de « scientifique » puisse certes être mis en doute aujourd’hui tant la notion de science entre dans une catégorie bien établie… il n’est de science, dira plus tard Cavaillès, « que de démonstration », or il est peu fait état de « démonstrations » dans l’œuvre de Hegel (à la différence de Spinoza), car cette forme d’argumentation, dit-il, « relève de la connaissance externe », à moins que le cheminement lui-même tienne lieu de démonstration, comme le sous-entend cette phrase de la préface :

Mon propos est de collaborer à ce que la philosophie se rapproche de la forme de la science – se rapproche du but, qui est de pouvoir se défaire de son nom d’amour du savoir et d’être savoir effectif.

Savoir effectif… méditons là-dessus un instant : l’ambition nous semble démesurée, comment posséder un savoir qui ne soit pas simple représentation, mais action, performativité, processus qui engendre quelque chose de l’ordre du Réel ? Il n’est pas étonnant ici que Mark Alizart ait vu chez Hegel une sorte d’anticipation de l’informatique, laquelle est bien, en un sens, savoir effectif : elle calcule, réduit, opère, produit des résultats, ne se contente jamais d’être dans la description (se souvenir que la notion de preuve en informatique revêt ce caractère d’effectivité dans la conception « preuves comme programmes »). Autre phrase de la préface :

Le vrai est le Tout. Mais le Tout n’est que l’essence s’accomplissant définitivement par son développement. Il faut dire de l’Absolu qu’il est essentiellement résultat, qu’il n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité ; et c’est là précisément sa nature, qui est d’être quelque chose d’effectif, sujet, advenir à soi-même.

Oui, le « vrai » n’est pas seulement un concept local, définissable (comme a tenté de le faire Hintikka dans un fameux ouvrage de logique), au sens hégélien il est dans la totalité du processus (dans la quête de vérité elle-même, autrement dit dans le Sujet), quant à l’Absolu, on ne saurait le poser en préalable, il est produit, résultat, c’est le sujet enfin produit – et toujours à re-produire – (en suivant Mark Alizart, on peut là encore trouver l’analogie avec le calcul informatique : ce que « fabrique » ce calcul, c’est, sous forme de résultats, à partir de formes symboliques, d’autres formes symboliques, mais réduites : un calcul n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité). A la différence, poser l’Absolu en préalable au processus, c’est tomber dans la Religion ;

le besoin de représenter l’absolu comme sujet recourait aux propositions suivantes : Dieu est l’Eternel, ou encore l’ordre moral de l’univers… Dans ce genre de proposition, le vrai est simplement posé directement comme sujet, mais n’est pas exposé comme le mouvement de réflexion de soi en soi-même.

Et pour aller plus loin sur la caractérisation de la vérité, des fois que l’on n’ait pas compris :

La substance vivante n’est, en outre, l’être qui est sujet en vérité, ou, ce qui signifie la même chose, qui est effectif en vérité, que dans la mesure où elle est le mouvement de pose de soi-même par soi-même, ou encore, la médiation avec soi-même du devenir autre à soi. Elle est en tant que sujet la pure négativité simple […] Seule cette identité qui se reconstitue ou la réflexion dans l’être autre en soi-même – et non une unité originelle en tant que telle, ou immédiate en tant que telle – est le vrai.

Mais encore ?

Impression de qui attaque la Phénoménologie pour la première fois : il ne sait pas de quoi il s’agit au juste… L’Esprit ? Oui mais, en ces temps bien changés où la science a fait mille progrès, et notamment la science dite « cognitive » (on dit plutôt « les » sciences cognitives, certes, mais n’est ce point affaire de convention ?) on s’attend à une descente dans l’Esprit au moyen d’outils (aujourd’hui l’IRM, la tomographie…) qui objectivisent le fonctionnement dudit esprit. Or, nous en sommes bien loin, et même à l’extrême opposé. Car, on s’en doute, il n’y a pas d’objectivisation possible de l’Esprit vu que c’est justement lui, l’Esprit qui, en même temps qu’on l’observe, observe. Je comprends mieux ce que veut dire le philosophe Yves Charles Zarka dans une récente tribune du Monde critiquant le neuro-scientifique Stanislas Dehaene (« La neurologie cognitive relève d’un scientisme non dénué de dangers », Le Monde du 8 février) lorsqu’il écrit :

La description qui est faite du phénomène de la conscience dans le cadre de cette psychologie expérimentale relève d’une phénoménologie approximative et incertaine qui se donnerait pour objet paradoxal de transformer en objet observable la condition même de toute observation.

Et, plus loin :

Certes, il est toujours possible de provoquer des états de conscience par excitation cérébrale. Mais ce qui fait la conscience comme telle, l’autoréflexion qui la structure de manière immanente échappe à ce genre d’expérience de laboratoire. Elle ne tombe pas sous la main, ni sous aucun appareil si compliqué qu’il soit. Loin d’entrer dans le laboratoire pour accéder à sa vérité, la conscience lui a toujours échappé.

Les travaux (admirables) de Stanislas Dehaene ne sont pas en cause : on peut suivre ses passionnants cours au Collège de France sur le web, et on comprendra effectivement mieux « comment fonctionne le langage » par exemple (et on verra que les hypothèses de Chomsky qui, lui, n’a pas eu recours aux outils mentionnés plus haut, sont largement corroborées), mais en ce qui concerne la philosophie, je ne lui donnerais pas à garder mon chat, si j’ose dire… lui qui ose déclarer : « La montagne philosophique que nous nous faisons du caractère ineffable de l’expérience subjective accouchera d’une souris… de laboratoire » (Le code de la conscience, ed. Odile Jacob, 2014).

Tout ce détour par les neurosciences juste pour marquer une différence capitale d’avec cette autre approche, celle qui, à l’extrême opposé, considère qu’étudier le processus de la conscience ne peut jamais se faire en tentant de l’objectiver, mais seulement en le vivant de l’intérieur, en tentant de reproduire son mouvement, en considérant qu’il n’y a rien en dehors de ce mouvement, d’ailleurs, puisqu’alors s’il y avait une chose en dehors on ne saurait la saisir, étant par nature hors de notre expérience possible. Bref, ce processus de la conscience borne notre horizon, il faut le penser comme s’identifiant à l’Etre même, d’où cette rencontre de Hegel avec la prime pensée du Parménide : l’Etre et la Pensée sont mêmes. Alors bien sûr, on ne pourra jamais s’en rendre compte dans une éprouvette, et même pas au fond d’un scanner…

Donc, si nous revenons à la Phénoménologie et à ce qu’on éprouve lors de son abord une toute première fois, à cette question lancinante : « mais de quoi parle-t-il ? », on finira par répondre qu’il parle de ce que nous sommes bien obligés de constater que nous faisons en vivant, en prenant conscience du monde, en prenant conscience de soi, voire même en prenant conscience du fait que nous allons mourir, bref une somme quasi infinie de mouvements en tous sens pour nous appréhender nous-mêmes, avec notre corps et avec notre conscience ; et comment au passage, dans cette dynamique qui enveloppe tout, nous finissons par comprendre – un peu – et peut-être aussi par acquérir des savoirs (alors qu’aux stades antérieurs nous ne savions même pas comment définir cette notion, de savoir). Le savoir donc, n’est pas une somme de discours auxquels nous attribuons une « valeur de vérité » (comment ? par quel miracle?), c’est juste un stade en quelque sorte inévitable par lequel nous passons, dans un chemin tout tracé qui finit toujours – en principe – par nous ramener à nous-mêmes. Voir les choses comme cela est fascinant. Plus tard – dans mon projet d’écriture – nous verrons même comment cela peut s’intégrer à une conception quasi pragmatiste (celle inventée par Peirce, Dewey etc. et aujourd’hui si brillamment défendue aux Etats-Unis par Brandom).

Tout cela, bien sûr, suppose un commencement, encore qu’un tel début soit difficile à établir, tant tout semble circulaire… la conscience revenant toujours sur elle-même, et les savoirs aussi (contrairement à la conception « plate », définitive, cumulative où les savoirs ne sont jamais remis en cause, ce qui contredit – soit dit en passant – le mouvement historique de la science). Où couper le cercle ? Dans les années soixante, le linguiste Antoine Culioli (qui vient de mourir à l’âge de 94 ans) exploitait la figure de la came (au sens mécanique du terme, comme quand on parle d’arbre à cames dans un moteur de voiture, pas la came au sens que peut-être vous imaginez !..). Quand on la parcourt, au bout d’un tour on se trouve toujours à l’arrivée un peu plus haut qu’au départ. Circulaire donc, mais s’élevant sans cesse. Jean-Clet Martin prend comme exemple le retour d’Ulysse dans l’Odyssée : « Ulysse reste-t-il le même en revenant au lieu d’où il est parti ou, au contraire, […] faisant retour au point de départ, ne va-t-il pas se trouver enrichi par un périple capable de lui faire comprendre de nouvelle manière ses amis et même son ancienne épouse qui a pris le pouvoir ? Ne fera-t-il pas une lecture nouvelle de la situation initiale ? ».

S’il faut un point de départ, on le prendra dans la conscience « naturelle », ce qui signifie, comme l’écrit Jean-Pierre Lefebvre, traducteur de Hegel dans l’édition parue chez Garnier-Flammarion, dont je m’inspirerai aussi : « non pas un état de nature, mais un niveau de naïveté spirituelle déterminé par l’environnement historique, le point où l’on en est ». La « conscience naturelle », c’est notre perception spontanée : nous sommes face à une chose dont nous ne doutons pas de l’être. Nous avons une certitude parce que nous voyons cet être, nous ne pouvons pas douter un seul instant qu’il n’existe pas. Mais dès qu’on a acquis cette certitude, cette conscience, nous allons nous demander si elle correspond bien à la vérité, mais pour cela la conscience fera référence à la totalité des expériences déjà faites. Le « ceci » (ou le « maintenant ») qui nous est accessible par la conscience nous apparaît dans un premier temps singulier, puis dans un second temps, il s’avère comme ce qu’il peut y avoir de plus universel (de plus répandu) : « ceci » devient un concept, le concept de la chose en soi qui est ici et maintenant. Ainsi l’opposition entre une conscience de soi (même balbutiante) et un autre que soi qui en apparaît au premier abord comme la négation débouche sur un degré de conscience plus élevé. La conscience pose alors comme le vrai la relation entre les deux moments opposés : l’ici qui s’avère être un en-soi universel ; le vrai est alors la négation de la négation de l’immédiateté.

On ne va pas résumer la Phénoménologie de l’Esprit en trois pages… je continuerai sans doute d’y réfléchir ici ou ailleurs. Ce qui m’intéresse, on l’a compris, c’est de mettre en relief brièvement ce en quoi il est possible d’avoir une autre vision, à la fois du réel et du sujet, que celle qui est proposée dans un certain scientisme contemporain, ou positivisme (c’est comme vous voulez), de jeter des bases (à des fins toutes personnelles… mais si ça peut intéresser quelqu’un d’autre… pourquoi pas?) pour une meilleure compréhension des processus qui interagissent en nous et hors de nous pour nous constituer comme conscience, sujet, et constituer en même temps ce que nous identifions comme le monde autour de nous. Cela reprend quelques idées eues après la lecture de Mark Alizart (informatique céleste). Cela n’attaque pas les savoirs autres, en particulier scientifiques, en particulier des sciences cognitives, dans la mesure où il existe bien un stade de la connaissance qui s’organise (doit s’organiser) selon les méthodes expérimentales, un stade de la connaissance qui connaît une certaine notion de « vérité » (la conformité aux faits, validée par l’expérimentation) et que les connaissances acquises à ce stade ont bien sûr une portée pratique (l’enseignement par exemple ne saurait ignorer les résultats scientifiques ; si notamment, la recherche expérimentale met en avant le fait que les enfants sont mathématiciens beaucoup plus tôt qu’on ne le croyait jusqu’ici, il est souhaitable d’en tenir compte au niveau des apprentissages), mais cela conteste simplement les croyances d’ordre général que certains scientifiques pensent possible de tirer de leur pratique, ce qu’en d’autres temps, un philosophe comme Louis Althusser avait dénommé : les philosophies spontanées de savants. Illusion par exemple selon laquelle les connaissances scientifiques tirées de l’expérimentation et du calcul engloberaient naturellement le processus qui les a créées, comme la manière dont elles sont réfléchies par la conscience pour nous constituer en sujet. Bien sûr que non : le phénomène de la conscience n’est pas un simple rejeton des fonctionnements observés grâce à la résonance magnétique.

On devra cependant faire attention à un autre écueil : celui de la croyance en une « science supérieure ». Certains penseurs naïfs du passé n’ont-ils pas tenté de substituer un « savoir » soi-disant supérieur aux sciences ? Les penseurs « naïfs » en question (peut-être pas tant que cela naïfs d’ailleurs) se sont recrutés parmi les charlatans de tous horizons et si une certaine descendance hégelienne se reflète hélas, au-delà de Marx, dans le stalinisme, on trouvera bel exemple de désastre épouvantable causé par une interprétation fautive de la dialectique (dite « matérialiste ») dans ce qu’on appelle « l’Affaire Lyssenko » (du nom de cet agronome soviétique que Staline promut au premier plan de la science parce qu’il s’inspirait directement des principes de la dialectique marxiste, niant la théorie génétique en tant que « science bourgeoise », ce qui eut pour effet de causer des pertes énormes à l’agriculture soviétique, d’où s’ensuivirent d’horribles famines qui ont duré jusque dans les années cinquante). Si la « science » hégelienne devait aboutir à ce genre de dérive, ce serait évidemment très fâcheux. D’où la nécessité d’une lecture sérieuse, rigoureuse et moderne (c’est-à-dire informée des travaux scientifiques actuels).

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les pluies vénitiennes (II)

carnaval de Venise

masque

Dimanche à Venise au soleil frémissant, premier jour de carnaval avec ses attractions kitsch (« le vol de l’Ange », une jeune fille qu’on a élue l’année précédente – cette année une certaine Elisa Constantini – qu’on fait s’élancer du haut du Campanile suspendue à une nacelle, et atterrir sur la place, après un « vol » sur l’air de l’Ave Maria…(cf. note 1)), et surtout ses costumes somptueux rencontrés au hasard des rues, des ponts et des places. Avec sa foule aussi qui, cette fois à l’inverse des jours précédents, afflue sur la place Saint Marc, devant le pont des Soupirs, sur la rive des Schiavonni, obligeant à faire des détours, des écarts vers l’église San Zaccaria, ou bien plus loin vers Santa Maria Formosa. On se dit qu’en changeant de rive on aura moins de monde, et c’est vrai que cela est plus détendu dès qu’un saut de vaporetto nous conduit plus loin, vers Santa Croce et San Polo, où l’on peut admirer à loisir les palais ou les « ca », Rezzonico ou Foscari (où se situe l’université) et, tout près de là, la Ca’ Goldoni, maison de naissance du dramaturge.

Ca’ Goldoni

Carlo Goldoni y naquit donc en 1707 et dès l’âge de huit ans commença à jouer des piécettes au moyen du petit théâtre de marionnettes que lui construisit son père et qu’on peut voir aujourd’hui dans le musée. Goldoni est l’inventeur du théâtre moderne, ayant renoncé au répertoire de courtes farces stéréotypées que l’on jouait avant lui. Parti à Paris pour fuir de mauvaises querelles, il mourut dans la pauvreté en 1793 – la Révolution ayant suspendu la pension que le Roi lui avait octroyée, laquelle fut rétablie, au lendemain de sa mort, pour que son épouse pût en profiter. Il y eut une époque où Venise regorgeait de théâtres. Ce ne semble plus être tellement le cas aujourd’hui et c’est dommage… nous aurions été tellement heureux de « nous faire » un petit Goldoni… En l’absence, on se console par la dégustation de cichettis délicieux (à la brandade de morue, aux charcuteries fines, au camembert avec un bout de noix…) sur le campo de San Toma. Soleil en terrasse pour un café (mais lungo) sur le Campo San Polo, une chaleur douce enfin qui emplit nos veines et nous rend prêts à attaquer un nouveau morceau de bravoure : la Scuola Grande di San Rocco.

Théâtre de marionnettes de Goldoni

Les Scuola étaient des confréries religieuses regroupant la population vénitienne par professions ou corporations, les Scuola Grande surtout avaient un rôle humanitaire, elles brassaient énormément d’argent dans le but théorique d’aider les plus pauvres, de faire la charité et œuvre de solidarité. Les magnats du commerce et de la finance mais aussi les grands artistes se devaient de se montrer généreux. Ainsi Tintoretto ne se fit payer que les pinceaux, la peinture et les autres outils pour accomplir son grand oeuvre, la décoration de cet immense palais, et comme les murs ne suffisaient pas, il peignait aussi les plafonds. Les salles, en particulier la salle capitulaire, sont gigantesques. Tintoret commença son travail en 1575 (il devait y avoir une quinzaine d’années que le bâtiment était fini), peut-être commença-t-il par ce panneau central au sein du plafond qui relate un événement de l’Ancien Testament : l’érection du serpent de bronze, épisode parait-il fameux de la Bible, drôle d’histoire à vrai dire… Dieu ayant envoyé à Moïse un serpent de bronze à mettre au bout d’une perche afin d’être le remède aux piqûres de serpents réels que ses fidèles (dirait-on aujourd’hui ses followers?) enduraient dans le désert (parce qu’ils avaient osé dire du mal de Dieu dans l’épisode précédent). Les exégètes établissent un lien entre ce serpent sur sa perche et la croix du Christ. Ou bien peut-être commença-t-il par le Massacre des Innocents...

Le Tintoret – Massacre des Innocents (plafond de la salle des chapiteaux)

Le Tintoret, extraordinaire virtuose, n’hésita jamais à se lancer dans les toiles de la plus grande ampleur… n’est-il pas vrai que son Paradis (qui est au Palais des Doges) est le plus grand tableau de l’histoire de la peinture (9,90m sur 24, 50 m) ? S’il n’est pas à la Scuola, en revanche y figure cet autre tableau bouleversant (par la taille, la perfection des figures, leur nombre, leur complexité) qu’est la Crucifixion (5, 36 m sur 12,24). Tous les protagonistes sont présents, on hisse encore un des crucifiés, le peintre lui-même s’est représenté, barbu et solitaire dans une robe bleue, appuyé au terre-plein central et ne perdant pas une miette du spectacle.
D’autres tableaux du Tintoret sont étonnants par le cadrage ou les perspectives inusités comme cette Cène vraiment unique où les apôtres ne sont pas, pour une fois, vus de face mais en oblique, ou bien la disposition sur deux étages d’une Adoration des bergers

Sartre (cf. note 2) l’a baptisé « le séquestré de Venise », « cet homme [qui] s’imagine qu’il a reçu par naissance le privilège de transformer sa ville en lui-même » (Situations, IV, p. 304) et il affirme qu’il avait raison de le croire. Ainsi Tintoret serait venu tout rafler du monde (du marché?) de la peinture, après le partage qu’en firent les Titien, Giorgione et Véronèse, tous issus des possessions de la Sérénissime mais non natifs de la ville,

Or il se trouve, au fort de l’invasion, que le plus grand peintre du siècle voit le jour au cœur de cette ville occupée, dans une ruelle du Rialto. La sombre fierté plébéienne, toujours humiliée, refoulée, sans cesse aux aguets, saute sur l’occasion, se glisse dans le cœur du seul Rialtin qui ait encore du talent, le dresse, l’enflamme. (p. 307)

mais il faut faire attention : « Sartre se prend volontiers aux délices trompeuses des images et du style » comme le dit Pierre Campion dans un article des Temps Modernes de 2012. N’est-il pas un peu dérisoire de faire de ce Jacopo Robusti une sorte de Roquentin qui s’ignorerait, embourbé dans la matérialité des choses et voulant à tout prix nous envelopper du sentiment de cette viscosité du réel grâce à une surabondance de matière picturale? …

D’ailleurs, Tintoret n’est pas le seul présent dans cette demeure sombre (et froide). Un petit escalier monte vers le Trésor, où on trouve deux Tiepolo, relatant également des événements de l’Ancien Testament (Abraham informé par un ange de la naissance de son enfant, et le sauvetage par un ange d’Ismaël, fils d’Abraham et de son esclave (?) Aghar), ainsi qu’un portrait du Christ portant sa croix, accompagné d’un inquiétant personnage, dont la paternité est toujours disputée entre Giorgione et Titien.

Giorgione ou Titien?

On sort de là épuisé, sans avoir envie de continuer à voir de tels torrents de peinture… et pourtant les Frari sont à deux pas, dont on sait que la basilique renferme le plus beau des Titien, peut-être l’un des plus beaux tableaux du monde : l’Assomption de la Vierge dans trois éclats de rouge, dont celui de la robe de la Vierge elle-même, qui monte vers le ciel comme un tourbillon de couleur, elle-même déjà inatteignable parce qu’ayant atteint le niveau intermédiaire entre Ciel et Terre alors que ceux qui restent en bas s’émerveillent d’un tel prodige, à moins qu’ils ne se lamentent de ne pouvoir la retenir près d’eux. Le ciel supralunaire est d’or tandis que celui de la Terre est bleu.
La nef de la basilique est immense, elle abrite maints tombeaux, dont celui de Canova.

Eglise des Frari

Mais la flamme d’une robe rouge suffit-elle à réchauffer la froideur lugubre d’une église…

Il faut encore boire des thés brûlants, puis se remettre en route, repasser le pont du Rialto afin de retourner faire nos emplettes du côté des marchands de masques du Fondamento dell’Osmarin et de Saint Georges des Grecs, marcher jusqu’à San Lorenzo, peint par Vittore Carpaccio sur son Miracle de la Relique de la Croix, et faire retour vers Santa Maria Formosa, l’église de Santa Maria dei Miracoli (une cassette de marbre) et la petite trattoria au coin de la calle Widmann qui porte le nom d’Antico Gatoleta.

Vittore Carpaccio – Accademia

note 1: je suis un peu sévère (ou un peu snob, comme vous voudrez), mon ami Guy C. dont je lis assidûment le blog, et qui a fait lui aussi il y a quelques temps un beau voyage à Venise écrit ceciLe carnaval ressuscité en 1945 conserve dans ses rites « Le vol de l’ange ». A l’origine un marin turc aurait rejoint le campanile sur un filin, mais la reproduction d’un tel exploit par les ouvriers les plus agiles de l’arsenal s’étant terminée tragiquement, une colombe en bois remplaça les acrobates et distribua depuis le ciel des friandises. Aujourd’hui, c’est l’heureuse élue parmi douze « Marie » qui doit s’élancer, en toute sécurité, au dessus de la foule compacte. La fête des Marie (pluriel de Maria) qui marque le début du Carnaval remonte au X° siècle, quand après l’enlèvement de 12 jeunes filles promises au mariage, elles furent retrouvées.
Lisant son article, je constate que nous terminons par la même trattoria… et que notre lieu d’hébergement était aussi tout près de la rue des Miracles!

note 2: dont j’ignorais qu’il avait beaucoup écrit sur Venise et sur le Tintoret en particulier, articles que l’on trouve dans Situations IV ou qui sont restés non publiés.

Eglise San Zaccaria – Giovanni Bellini

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Les pluies vénitiennes (I)

… par une pluie fine et glaciale

Nous sommes arrivés à Venise par une pluie fine et glaciale. Les brouillards s’effilochaient en haut des campaniles et des clochers. Nous avons pris le vaporetto 5.2 pour aller de la gare au quartier de Cannareggio, arrêt Ospedale. Le bateau à moteur quitte le canal pour la lagune avant de trouver son terminus au Lido. A l’arrêt, les gens vont et viennent pour se rendre à l’hôpital ou en sortir, nous, nous prenons une minuscule ruelle, étroit fossé entre deux murs de briques, et après quelques tournants et d’autres ruelles – embellies de magasins d’accessoires pour le Carnaval – nous arrivons à notre « base », une locanda d’où, quelques heures plus tard, on nous emmènera à notre logement définitif, juste à côté de la basilique Santi Giovanni e Paulo. Venise… nous y étions il y a treize ans… Venir à Venise en hiver est la meilleure saison, la masse des touristes s’est diluée dans l’air gris, on peut même marcher Place Saint Marc sans buter à chaque pas sur des preneurs de selfies, les goëlands peuvent s’ébattre et croasser. Les gondoles sont à quai. Au loin sur une rue passe une silhouette de personnage masquée, on la suit un court moment, elle grimpe sur un pont et disparaît en direction du Rialto. Quartier juif, ghetto (j’y reviendrai). Libraria Acqua Alta, la librairie la plus extraordinaire au monde : tous les livres s’entassent dans des barques ou de vieilles baignoires. Du jardin part un escalier fait de vieux livres qui monte vers un point de vue d’où l’on embrasse le rio della Tetta et quelques-uns de ses ponts. Je trouve un livre sur l’histoire du ghetto.

Libraria Acqua alta

chat de Venise

Venise ville des chats. Chats paresseux qui se nourrissent de livres, masques de chats pour le carnaval, livres pour les chats ou pour les propriétaires de chats. Ça miaule à tous les coins de rue, même quand il ne s’agit en réalité que d’un violoneux qui essaie de jouer du Vivaldi accompagné par une sono de fortune. Trattoria d’aspect vétuste au nom d’ Al Mascaron, tenue par un vieux au sourire d’argent, où retentissent des notes d’un jazz d’autrefois (« Twilight Times », Sidney Bechett…) pour un plat de spaghettis à l’encre de sépia. Fabrique de masques (la Ca del Sol) avec des déguisements, des chapeaux, des cannes à pommeaux, de légers masques avec des plumes, des couronnes de perles et de faux diamants, tout pour le Carnaval qui commencera dans deux jours.

Dans la nuit qui tombe vers cinq heures et demi, nous cherchons à atteindre le quartier du Ghetto à la lumière des écrans de nos portables… les éclairages étant si parcimonieux au long des quais. Battre la semelle sous une pluie froide sur le pavé désert, entre des échoppes tenues par de vieux Juifs à papillotes, galeries d’art, brocantes qui exposent de vieux textes en caractères hébraïques. Pourtant il reste peu de personnes juives dans le ghetto, quelques dizaines de familles ? Et dans tout Venise, quelques centaines ? Le livre acheté à la Libreria Acqua Alta, Histoire du Ghetto de Venise, de Riccardo Calimani, préfacé par Elie Wiesel, rapporte que dès le début du XVème siècle, on imposait aux Juifs le port d’un signe distinctif, un disque jaune, afin qu’on ne les confondît pas avec les chrétiens. Leur présence était tolérée, voire encouragée, parce qu’ils avaient pour seule activité permise le prêt bancaire (à l’inverse des Chrétiens pour qui la chose était interdite) et que le prêt devenait de plus en plus nécessaire pour le développement de la ville. A d’autres moments, le disque jaune fut remplacé par un béret jaune, à d’autres moments encore on menaçait de les chasser de leurs maisons, tout bonnement, même s’ils étaient installés (depuis 1516) dans leur quartier qui s’appelait ghetto simplement parce que se dressait là une antique fonderie (geto en vénitien). Le ghetto était fermé par des chaînes et gardé la nuit par des spadassins que payaient les habitants, et cela jusqu’à l’entrée de Napoléon dans Venise (1798) qui brisa leurs chaînes (du moins en apparence).

L’enlèvement du corps de Saint Marc

Vendredi dévolu à l’art. Je n’avais jamais pu tant admirer les œuvres du Tintoret. A l’Accademia, L’enlèvement de Saint Marc est placé de manière à laisser prendre un recul maximal pour la contempler. Effet de perspective puissant avec ce corps au premier plan à droite qui nous paraît sortir de la toile et, au fond, l’éclairage lugubre d’un jour de tempête. Dans le couloir, moins de recul pour appréhender la vision de ces riches marchands en tenue de brocart venus rendre hommage à la Vierge, Jésus et ses saints (quelques figurants sans doute dans une mise en scène de théâtre). Et en parallèle sur un autre couloir, Bonifacio Véronèse (à ne pas confondre avec Paolo), montrant la parabole du mauvais riche (extrait de l’Evangile de Saint Luc) : « Le riche Epulon est assis sous le portique de sa maison de campagne, entouré d’une joyeuse bande et de quelques musiciens, parmi lesquels une joueuse de luth et un joueur de viole de gambe. A droite, Lazare en haillons attend en vain une aumône, tandis qu’un chien lui lèche les plaies. Luc, XVI, 19-31. Au fond à droite l’incendie pourrait faire allusion à l’Enfer. A gauche, un chasseur tient son faucon. Au centre, au fond, un couple se dirige vers le jardin ».  (auteur de la notice : Stéphane Lojkine, Date de création : 31/05/2002). Attention, Lazare pourrait être aujourd’hui un de ces migrants qui traversent les Alpes et Epulon… je vous laisse deviner.

Giovanni Bellini – Vierge à l’enfant – détail

Titien – Pieta

L’Accademia est un condensé sublime de l’art vénitien. A côté des plus célèbres, Giovanni Bellini, Giorgione, Titien (fantastique pieta, chef d’oeuvre d’un art déjà moderne où, comme le dit une guide connaisseuse, la toile elle-même n’est plus un simple support de la peinture mais entre dans le tableau), artistes un peu moins connus mais qui ne s’en sortent pas si mal : les Mansueti, Paris Bordon, Cima da Conegliano, Lazzaro Bastiani… et un extraordinaire Jerôme Bosch représentant en un tryptique, le martyre de Santa Liberata qui refusa d’épouser celui à qui son père l’avait promise s’étant elle-même promise à Dieu et qui, à force de prier pour qu’on l’enlaidisse se vit pousser une barbe, et qui finit sur la croix à cause du courroux de son géniteur…

Dans la même zone que l’Accademia, dans Dorsoduro, un peu plus vers la pointe de la Douane, la fameuse collection de Peggy Guggenheim. Max Ernst, Metzinger, Picasso, Dali, Pollock…. On trouverait presque une continuité entre l’art du Titien, la matière somptueuse dont il habille les corps, et celui d’un Max Ernst revêtant lui aussi de couleurs chatoyantes les personnages de sa « Toilette de la mariée » ou de « l’Anti-pape », histoires de ses relations orageuses avec la maîtresse des lieux, un tantinet castratrice, tentant vainement d’empêcher le peintre d’aller vers une autre (en l’occurrence Dorothea Teanning). Le coureur cycliste de Jean Metzinger a, lui, cette puissance d’une modernité qui nous montre en même temps l’accélération du monde (le guidon reste un moment suspendu dans l’air) et sa transparence… La collection en regroupe maintenant une autre, celle de Hannelore et Rudolph Schulhof où l’on trouve des Twombly, Frank Stella, Tapies, Rothko et aussi les oeuvres d’une certaine Agnes Martin, si éthérées qu’il ne reste plus rien sur la toile, ou bien si : juste des petits quadrillages faits main et tremblotants qui sont, selon l’artiste, comme le délicat parfum d’une rose après que celle-ci se soit absentée…

La toilette de la mariée

Jean Metzinger

Ivresse de se perdre dans le dédale des rues, sensation de vivre un jeu labyrinthique… multiples occasions de devoir faire demi-tour après qu’on est tombé sur un canal en travers du chemin, ou pris un raccourci qui s’avère une impasse… une heure de marche pour atteindre un point qui n’était distant que de quelques centaines de mètres… A l’arrivée, la Ca’ Pesaro vient de fermer… nous y reviendrons demain matin.

On ne s’attend pas à tomber nez à nez avec les Bourgeois de Calais en visitant la Ca’ Pesaro, pourtant ils sont là, avec une réplique du Penseur et des marbres maniérés de Wildt, avec des artistes italiens (Afro, Morandi, Donghi, de Chirico, Burri…), un Klimt, des Warhol, Koons, Lichtenstein, Kiefer, Boltanski, Pistoletto… J’aime beaucoup les soixante-deux membres du club Mickey, de Boltanski, coup de sonde dans la mémoire, ma mémoire (je rêvais dans les années cinquante-cinq de faire un club Mickey, plus tard je fis un club Asterix), au deuxième étage, consacré à la collection d’Ilenea Sonnabend – dont Warhol fit le portrait façon Jackie Kennedy – alors qu’au troisième s’étale la collection d’arts orientaux (principalement japonais et indonésiens) qui avait été réunie par Henri de Bourbon.

Boltanski – les membres du club Mickey

Le samedi, il pleut toujours mais on sent un frémissement, demain ouverture du Carnaval, sans doute il fera beau, le soleil va finir par se montrer, mais surtout la foule commence à se presser… le soir, les premiers étages des palais s’illuminent, les lustres brillent, les lourdes tentures rouges s’affaissent devant les baies vitrées, la ville bouge, du moins principalement ce qui n’est pas à ras de l’eau car, là, sévit toujours la pourriture, la mousse verte, le clapotis pas toujours léger d’une eau huileuse, on se demande comment font les résidents, les hôtes de passage quand ils doivent patauger dans cette fange pour rejoindre leurs étages princiers, mais combien de fois y sont-ils au cours de l’année, peut-être seulement en ces temps de carnaval, où ils arborent des masques aux nez proéminents censés les protéger des miasmes et des effluves.

Dorsoduro

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Peter Handke (2) : retour fin des années 70

La lecture du dernier essai paru de Peter Handke m’a incité à me replonger dans les débuts de l’œuvre de l’écrivain, que j’avais un peu oubliés. Succédant en plus à des commentaires dont chacun peut prendre connaissance sur mon billet précédent, où il est davantage question de Houellebecq que de Handke, d’ailleurs, comme si le premier des deux devait drainer l’attention en raison des faveurs toutes médiatiques qu’il recueille dès la parution de ses « romans », commentaires qui évoluent vers des positions que je trouve odieuses quant à l’anti-féminisme qu’elles expriment, ou bien qui, carrément, établissent une différence des sexes au terme de laquelle seules les femmes seraient dotées de douceur, et ce, par nature, ce qui ferait qu’aujourd’hui, nous devrions nous lamenter du fait qu’elles se dépouillent elles-mêmes de cette « vertu » – et c’est vrai que le mot d’ordre « balance ton porc » n’est pas des plus « doux » ! – il m’a semblé assez naturel de rouvrir ce très court récit que Peter Handke avait publié en 1980 sous le titre « Histoire d’enfant ». J’ignore quel regard l’écrivain autrichien porte aujourd’hui sur cette partie-là de son oeuvre, qui me semble, en effet, assez éloignée de ce qu’il écrit actuellement… « La femme gauchère », « Courte lettre pour un long adieu », « l’angoisse du gardien de but avant le pénalty » appartiennent à cette phase du cheminement de Handke. Il semble que ce soit là des récits où l’autobiographie a une grande part. Des récits qui s’inscrivent aussi, bien qu’on ne l’ait peut-être pas beaucoup mentionné au moment de leur parution, dans la tendance « nouveau roman ». « Nouveau roman », « Histoire d’enfant » en ce que, par exemple, ni les personnages ni les lieux n’y sont jamais nommés. Le seul nom propre qui surgit à un moment (le square des Batignoles)(*) nous renseigne pourtant immédiatement qu’il s’agit de Paris, mais c’est bien l’un des seuls cas (rien par exemple ne permet d’identifier Francfort dans la grande ville allemande auprès de laquelle ils vont s’établir un temps par la suite) . Même les pays ne sont pas nommés. Ainsi l’Allemagne est-elle « derrière le fleuve frontière, le prochain grand pays », la religion juive n’est pas nommée non plus, elle appartient « au seul peuple à qui l’on pouvait donner ce nom et dont il avait été dit déjà, longtemps avant sa dispersion dans tous les pays du monde, que même « sans prophètes », « sans rois », « sans princes », « sans sacrifices », « sans idoles », et même « sans nom », il resterait encore un peuple », et la langue française est-elle « la langue étrangère » ou « l’autre langue ».

Handke et sa fille fin des années soixante-dix

Le livre raconte les dix premières années de l’enfant gardé par son père, l’appartenance à deux cultures, la française et la germanique, le bilinguisme, les déboires avec l’école publique (qui n’en a pas, ou n’en a pas eu ?), les difficultés pour l’auteur d’accomplir l’œuvre qu’il s’est donnée pour but compte tenu du temps qu’il doit passer à surveiller l’enfant, à s’occuper de lui, et à parler avec les parents des autres enfants. Comme dit plus haut, ce récit témoigne de la douceur, de l’attention, du dévouement qu’un homme peut exercer aussi vis-à-vis de son enfant, non bien sûr que cela soit sans quelque violence, sur soi-même, ou pire, sur l’enfant lorsque, celui-ci, encore petit (environ deux ans) appelle sans discontinuer alors que le père est pris, les pieds dans l’eau, dans un fâcheux incident domestique qu’il n’arrive pas à dompter (une inondation) et qu’ivre de fatigue et de colère, rendu presque fou par des jours et des jours de solitude (où le sentiment de dualisme s’efface : « il n’y a plus de tu »), il en vient à frapper l’enfant. « Dépouillé de son esprit il ne se possédait plus et l’angoisse, en outre, le privait de volonté ». « Pour la première fois, l’adulte vit qu’il était un méchant ; il n’était pas seulement un scélérat, il était aussi un réprouvé ; aucune peine terrestre ne pouvait expier son forfait ».
Cette histoire a plusieurs périodes, rythmées par les aller-retour dans le grand pays voisin, les changements d’école et les déménagements. La mère a des fonctions qui l’appellent souvent à l’étranger, elle a élu domicile en Allemagne. Il a donc été convenu que l’enfant vivrait avec le père et qu’il serait avec sa mère pendant les vacances d’été. Le père réalise ainsi un vœu de son adolescence : « Une des pensées d’avenir de l’adolescent c’était de vivre plus tard avec un enfant » (première phrase du récit). La dissension entre mari et femme apparaît très tôt. Elle existait déjà mais là, elle éclate. Que se passe-t-il soudain en lui, l’adulte, lorsque l’enfant paraît ? Pourquoi tout à coup, d’instinct, il tend à se centrer sur l’enfant, fermant désormais ses oreilles au brouhaha des faux amis qui emplissent souvent son intérieur, refusant de mêler sa voix à ces débats stériles et vains qui, surtout en ce temps-là, agitaient tellement les conversations (que ne fallait-il pas remettre en cause, dénoncer comme réactionnaire, combien de diktats fallait-il entendre, énoncés par des gens sûrs d’eux qui croyaient avoir réponse à tout?). L’adulte prend visiblement plaisir à chercher refuge auprès de l’enfant, à s’en servir comme d’un bouclier, une bonne raison pour ne pas être là, ne pas avoir à se prononcer.

Peter Handke et Jeanne Moreau

Parce que « l’enfant devait grandir hors de l’activité urbaine », il fut décidé (mais par qui?) qu’il fallait revenir au pays d’origine. Un terrain. Une maison à construire en bordure d’une forêt. Mais avant de pouvoir emménager, la nécessité de vivre en attendant chez un couple d’amis, chez qui au début tout se passe bien, mais lorsque les délais s’allongent, que l’emménagement ne peut avoir lieu à la date prévue, les visages s’allongent, les regards se font fuyants, l’enfant est de moins en moins bien toléré, d’autant que ces amis avaient, eux, choisi de ne pas avoir d’enfant. « Plus tard il allait souvent avoir affaire à des gens sans enfants : convaincus, seuls ou par couples, bien pires encore. En règle générale, ils avaient le regard tranchant et, vivant eux-mêmes au jour le jour dans une effrayante innocence, ils savaient dire, dans un allemand pour rapports d’expert, ce qu’ils trouvaient faux dans une relation adulte-enfants ; certains même en faisaient leur métier. Entichés de leur propre enfance qu’ils ne cessaient de prolonger, ils se démasquaient, de près, comme de véritables monstres et lui, que cela touchait, avait chaque fois besoin de beaucoup de temps pour débarrasser son âme de leurs niaiseries analytiques qui, intérieurement, continuaient à agir avec le raclement maléfique de pinces de crabes ».
Une fois la femme partie à ses occupations, l’homme reste seul avec l’enfant, c’est là qu’il lui arrive l’incident violent dont je parlais plus haut, c’est là aussi que l’enfant au milieu des autres enfants se révèle gauche, mal à l’aise et que le père, témoin de ce désarroi, au début ne souhaite rien faire tant il est admis à cette époque que les adultes ne doivent pas interférer avec les comportements des enfants entre eux, mais à la longue, cela devient trop évident qu’il y a nécessité d’intervenir, alors le père finalement s’engage plus à fond dans sa tâche de surveillant de toute cette meute, il monte avec eux sur la colline et sent alors un grand soulagement, un enthousiasme qui se communique aux enfants qui, désormais, ne sont plus livrés à eux-mêmes, peuvent croire en l’adulte, bon et bienveillant… « et c’est ainsi qu’il se rendit compte, peu à peu, de ce que pouvait être l’importance d’un bon professeur ». Tout comme il se rendit compte aussi que rien ne servait de « préparer l’enfant au combat » comme le faisaient tant de parents autour de lui, que beaucoup plus important était de lui apprendre à trouver où il fallait être, et ainsi il y avait « cet autre peuple, cette autre histoire ».
D’où le retour « dans la ville étrangère, tant aimée avec l’enfant », mais c’est là qu’il faut trouver l’école puisque l’enfant a grandi. D’abord une école de quartier, la plus proche, qui est une école juive, mais qui n’accepte l’enfant que temporairement, or c’est pourtant là que l’enfant va se plaire, d’autant qu’il va y rencontrer une vieille institutrice qui parviendra à pénétrer ses secrets. L’école, dans ce pays-là (!) a la particularité étrange de durer presque toute la journée. Sera-ce là une occasion de libération pour le père écrivain ? Même pas. « Il s’avère que le voyage du travail, pour avoir force d’exemple, devait continuer nuit et jour (tout au moins dans la tête) et dans un ordre convenable ; et l’enfant, sans vraiment déranger, interrompait le rêve d’oeuvre, l’empêchait d’avancer ». Sauf enfin quand advient le miracle de la « classe verte » !
L’école juive cesse d’accepter l’enfant non juif, d’autant qu’il arrive encore un incident violent avec un parent juif intransigeant qui parlait de « mettre en morceaux », à moins que « les millions de victimes ne soient réveillées d’entre les morts ». Donc nouvelle école, qui n’est plus fréquentée par « les enfants de ce peuple » mais par ceux de la ville et des quartiers environnants, où l’on devine que l’enfant est heureux.
C’est à la rentrée suivante que connaissance est faite, suite à un déménagement, de l’école publique. Ah ! L’école publique… Dieu sait que nous sommes en plein débat sur ce sujet, en France, depuis si longtemps… Déjà en 1980, il semble que les choses n’aillent pas si bien. Très vite, la sentence tombe de la part de l’enfant : « ils ne m’aiment pas parce que je suis allemande ». Et « ce n’était pas là le pire, abominable surtout était de ne pas être vu, d’être poussé de côté, de toujours chercher en vain une place – de sorte que ce qu’il y avait le plus à plaindre maintenant c’étaient les récréations ». Que fait-on dans ces cas-là ? En parler avec l’instit bien sûr… Mais là…

Le matin suivant l’homme s’adressa, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois auparavant, à l’enseignante, s’efforçant de ne pas faire de zèle sans pourtant éviter des mots comme « solitude », « détresse », « exclusion » qui dans la langue étrangère plus encore que dans la langue propre, sonnaient comme des formules. Tout à coup il se rendit compte que son vis-à-vis qui l’écoutait poliment ne le comprenait pas, au sens littéral du terme. Peu à peu apparut dans les yeux de l’enseignante une étrange expression que lui, là, en, train d’intercéder, n’allait plus jamais oublier – quelque chose comme de l’amusement et par intermittence, même, de la raillerie de quelqu’un de ce « système étranger » où l’on ne pouvait avoir la moindre idée de ce que c’était que « l’abandon ».

il faudra donc changer d’école immédiatement et bien sûr, c’est une école privée catholique qui accueillera l’enfant, même si c’est une tradition religieuse qui, par le passé, « enveloppa le père d’un froid mortel »…

Le dernier chapitre est une méditation qui rappelle – à mon sens – le Rilke des Cahiers de Malte ou de certaines de ses poésies (je pense aux sonnets à Orphée). L’écrivain a obtenu une année sabbatique (pourrait-on dire) c’est-à-dire une année où l’enfant est restée avec sa mère, de quoi réfléchir et revenir en arrière : « l’adulte n’avais jamais vu les enfants, dans leur ensemble, que comme un peuple étranger ; parfois même comme cette tribu adverse cruelle et implacable « qui ne fait jamais de prisonniers » […] elle finissait à la longue par être abêtissante et par leur vider l’esprit [à ceux qui n’avaient pas d’autres fréquentations que les enfants] ». Il était donc juste de prendre du champ, de reprendre un peu de hauteur par rapport aux obsessions dans lesquelles on finit par s’enfermer, voire les radotages, les litanies et plaintes perpétuelles (« il m’a fait ci, elle m’a fait ça », « il a commencé, non, c’est toi » etc.). Mais évidemment, après tant de temps passé, les figures d’enfants continuent à le hanter, qu’il soit dans la campagne où il voit s’ébattre une jeune troupe, ou dans le bus qui les convoie au retour de l’école. Et même sur un bateau, moyen par lequel il rejoint le pays de la langue d’origine, où il voit un couple formé d’un homme et d’un enfant, qui forment comme un bloc sombre, une entité indépassable : « d’eux se dégage une tristesse puissante dont rayonnent dignité et noblesse ». L’homme et l’enfant descendent à un embarcadère d’où les emmène un car qui les déposera à la ville de Galliezen… (point un peu obscur ici, mystère, qu’en est-il de cette ville par rapport à Handke ? On sait qu’elle figure déjà dans un roman d’Ingeborg Bachmann – Franza – mais quel est le lien?).
Passage aussi où est encore évoqué « le peuple » : « Au début de l’été, au cours du voyage de retour intentionnellement riche en détours il traverse, un dimanche après-midi, avec un bateau de ligne, un grand lac déjà dans le pays de sa propre langue. Ce peuple tant invoqué (et dont il avait lui-même rêvé) n’y existait plus depuis longtemps – cela, c’était entre-temps devenu une ceritude ; ceux qui avaient pris soin des beautés du pays étaient morts depuis longtemps ; – et la plupart des vivants étaient installés là, méchamment, parce qu’il n’y avait pas de guerre ».

« Guerre », « peuple », évocation de Bethléem, culte rendu aux gens de cette école d’un peuple encore (est-ce le même peuple?), celui qui même sans prophètes etc. autant de thèmes qui nous conduisent bien plus loin que vers une simple « histoire d’enfant » mais vers un temps d’épopée, un horizon biblique hors temps (Handke, dans une interview disait que sa lecture préférée était la Bible à cause du rythme de ses phrases, sur lequel il pouvait calquer le sien) et en même temps suggèrent un temps postérieur à la Guerre, postérieur à Auschwitz, bref, un récit de l’universel embrassant l’époque post-concentrationnaire qui fait de ce petit livre un chef d’oeuvre d’une littérature qu’on pourrait dire (presque) sacrée.

Aussi ce petit livre est-il si riche. Mieux qu’un récit linéaire ou qu’un « témoignage » faussement sincère, il nous touche en grande partie grâce à sa forme qui se rattache à la grande époque des Sarraute, Duras et Robbe-Grillet, forme qui, elle seule, permet la mise à distance, l’objectivation des émotions pour les faire d’autant plus briller, permettant de nous enfoncer, nous, lecteur, un scalpel au fond du coeur comme pour nous rappeler le temps, les occasions – mais peut-être sont-elles encore présentes – où nous nous heurtions aux mêmes problèmes, aux mêmes « règles », au drame d’une école obtuse qui refusait de nous entendre lorsque nous allions faire part des souffrances de nos enfants (moi après que j’aie signalé un problème de drogue dans un établissement de la ville, qui affectait particulièrement ma fille, me faire entendre simplement dire « qu’elle aille résoudre ses petits problèmes ailleurs »), ou nous replonger aussi dans ces ambiances d’affrontements entre amis au sujet des enfants, quand les tropismes sarrautiens tout à coup font passer de ce qui semble être une compréhension à, soudainement, une incompréhension totale, motivée par on ne sait quoi, un propos qui a déplu, une suspicion soudaine (serait-il ou serait-elle « de droite »?) et qu’il ne reste plus qu’à se tourner le dos, ramenant son enfant chez soi et attendant que des jours meilleurs arrivent.
Et en même temps nous ouvrant sur une réflexion digne de nos temps d’après l’horreur.

(*) ce n’est pas tout à fait juste, deux autres surgissent : Le Grand Ballon et Gallizien.

Photos tirées de ce site consacré à Peter Handke en allemand. Certaines de ces photos ayant déjà été publiées, notamment dans le petit livre « Peter Handke » de Georges-Althur Goldschmidt, je présume avoir le droit de les utiliser… 

Quelques documents sur Peter Handke:
extraits du film réalisé par Corinne Betz : « In the woods might be late« , sorti en 2016 (en allemand sous-titré anglais)
ici, sa femme, la comédienne Sophie Semin, lit des extraits de son oeuvre

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Peter Handke et la joie de résister (par les champignons)

On peut évidemment préférer lire des romans faciles, des histoires qui nous emmènent un peu loin (mais pas trop), des sagas familiales ou des confessions, on peut préférer une littérature qui ne regarde pas à la concession : au temps présent, à l’actualité, à ce qu’on attend qui tienne compte des préoccupations du moment. Houellebecq par exemple. Où l’on trouvera des allusions à la politique, aux querelles immédiates. Dans « Soumission », par exemple, que je n’ai pas lu à fond mais que j’ai juste parcouru parce que le livre m’est tombé sous la main, on parle de François Bayrou, on tient des propos anodins sur l’islam… Par les temps qui courent, ça fait vendre ou : ça a fait vendre car… déjà, deux ou trois ans après, ce genre de livre nous paraît vieux, déphasé, le parti d’extrême-droite s’est depuis dégonflé… et Bayrou est retourné à sa mairie, on ne songerait plus à inviter l’auteur sur un plateau pour parler avec lui des alliances possibles du PS pour combattre le FN, ou du rôle et de la place d’une politique de « soumission ». On n’oserait même plus écrire : « il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que l’a décrite Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu telle que l’envisage l’islam » (p 260). Qu’est-ce qu’une idée pareille ? Exprimée dans une phrase si plate, si nulle, qui n’a rien à voir avec la littérature ? L’Histoire va plus vite que cette pseudo-littérature-là (que je qualifierai d’ailleurs plutôt d’anti-littérature), elle stérilise les vagissements d’un esprit pauvre avant même qu’ils aient pu donner lieu à un embryon de réflexion. La seule justification de cette production est, comme je l’ai dit, d’ordre mercantile. Il s’agit de humer l’air du temps et d’écrire un bouquin qui s’y intègre. Jusqu’à la prochaine crise, au prochain débat idéologique, au prochain attentat ou à la prochaine haine exprimée sur les réseaux sociaux.

photo extraite du site de France-Inter, © Maxppp / Cesar Cabrera/EFE/Newscom

Mais on peut aussi préférer se plonger dans des eaux plus pures, des univers moins fugitifs, des explorations que l’on n’attendait pas. Ou bien des cheminements sincères, au plus près d’une voix que l’on sait intérieure… Pour l’étonnement et l’imprévu, on penchera alors vers un auteur comme Peter Handke (pour les cheminements sincères, Charles Juliet bien sûr) qui nous a gratifié récemment d’un « essai sur le fou de champignons », qui est sous-titré : « une histoire en soi », comme si l’on s’attendait à autre chose, à une parenthèse dans l’oeuvre qui ne serait pas une histoire par exemple, ou qui compterait moins que d’autres livres dans cette production déjà abondante. Histoire curieuse que seul un écrivain curieux comme Handke pouvait raconter sans doute. Car qui d’autre aurait l’idée de consacrer cent quarante pages à… la folie des champignons ? N’est-ce pas délire de doux dingue ? Le personnage principal de cette histoire ne serait-il pas effectivement un « fou », un de ceux qui se baladent sur les ponts en se prenant pour un avion, ou qui lancent des baisers à la foule du haut d’un gratte-ciel ? Il est présenté comme un ami de l’auteur. Dans la vie civile, grand avocat, devenu célèbre. Mais qui a depuis l’enfance acquis cette passion de la cueillette, lorsqu’il escortait une famille migrante de son village qui cherchait à des fins de commerce des « petits jaunes » sur le flan des collines, dans les forêts. Bien vite, l’intérêt financier a disparu : le maigre revenu lui avait quand même permis d’acheter des livres, de s’instruire donc, ce qui lui avait ouvert la porte des études. Plus tard, la folie lui était revenue mais, cette fois, le fou de champignons allait à la cueillette parce que c’était sans doute la manière la plus pure de faire l’expérience de la découverte, celle du cas unique. Comme de ce somptueux cèpe sur lequel il tombe par hasard et qui le met en transes : « Le face-à-face, maintenant, était descriptible. « Mais regardez-moi ça ! » Cette chose, ce truc sous ses yeux, en même temps dans ses yeux, elle, il, était descriptible. Mais elle, il n’avait pas de nom en propre, aucun du moins qui, sur le moment, lui aurait convenu, à elle, à lui. Même « truc » ou « chose », ces termes n’étaient pas adéquats ». Où va-t-on quand on part ainsi à la chasse aux champignons ? Dans quelles ténèbres s’enfonce-t-on ? Et puis d’abord qu’y a-t-il de si excitant dans cette chasse ? Car notre héros perd de plus en plus les pédales : il oublie de défendre ses clients dans les procès où il doit plaider. Et même sa femme (avec qui il a eu un enfant) « perd son humour », comme dit l’auteur… et se décide à quitter un homme qui, lorsqu’elle tient une oronge dans les mains ne la reconnaît même pas, elle, tout absorbé qu’il est dans la contemplation du champignon… Alors on dira… que c’est l’esprit de résistance qui rend exemplaire cette quête absurde. Nous y voilà. Là où Peter Handke veut nous emmener, lui qui, en fait de résistance, est un bel exemple, non ? Lui qui, en tout cas, refuse qu’on l’enferme dans une case, comme il le rappelait il n’y a pas si longtemps au micro de Laure Adler.

J’ai souvent une réticence à évoquer le concept de résistance, tellement il est historiquement marqué, la résistance ça a été, c’est toujours, la résistance à l’occupant, se chiffrant en déportés, emprisonnés, morts, fusillés. Sans doute faut-il se dégager de cette emprise. Gilles Deleuze, vu dans une video sur Youtube récemment dans une belle envolée sur les différents types de sociétés qui se succèdent dans le temps (sociétés de souveraineté, sociétés d’enfermement, sociétés de contrôle) parlait de résistance en référant à Malraux qui l’identifiait d’abord à la résistance contre la Mort, telle qu’elle s’incarne dans l’Art. Après quoi, il pouvait se demander légitimement si tout art est résistance et si toute résistance n’est pas art. On pourrait alors étendre le concept considérablement, en faisant par exemple de toute activité qui s’écarte un peu des chemins du contrôle social une forme d’art. Ainsi Handke prétendrait-il sans doute que la cueillette des champignons en est une, lui qui écrit ceci (admirable prose) :

L’ultime aventure existait encore, qui sait pour combien de temps encore, même si l’on ne pouvait en saisir qu’une parcelle d’une parcelle […] Les champignons comme « Last wilderness », « L’ultime nature sauvage » ? Encore une chose « claire comme de l’eau de roche » à en croire mon fou de champignons : dans la mesure en effet où ils étaient maintenant les seules plantes sur terre qui ne se laissaient pas cultiver, pas civiliser, encore moins domestiquer ; les seules à pousser de façon sauvage, insensibles à l’influence d’une quelconque intervention humaine.
Les champignons de Paris, les pleurotes en huître, les pholiotes, tous les « takés » japonais et autres, on pouvait bien les cultiver et les planter ? Même les truffes, bien que de façon indirecte, en plantant certaines essences d’arbres ? Pas des champignons, ça ? – « Clair comme de l’eau de roche, pour la troisième fois » : la possibilité de les cultiver n’était pas l’aventure à laquelle il songeait ; ne comptaient que les champignons poussant à l’état sauvage ; les champignons cultivés, les agarics champêtres, les pleurotes en huître, les pholiotes, les collybies à pied velouté, les champignons noirs, les armillaires, tout cela était un trompe-l’oeil, cloné, et ils étaient commercialisés sous des faux noms, pas fondamentalement différents quant à la couleur et l’odeur, mais sans aucune tenue, du commencement jusqu’à la fin, comparés à leurs devanciers éponymes, « nuls et non avenus, tant dans la main que dans la bouche ensuite ». Et de surcroît : le peuple premier des champignons, pas simplement les hongos, mais aussi les russules, délicieuses d’une autre façon, les lépiotes élevées, les faux mousserons (alias senderuelas alias nymphes des montagnes), les setas de los caballeros, les oronges, les morilles, les tricholomes équestres de la Saint-Georges, les setas de San Juan, les têtes-de-moines, les trompettes des morts, les oreilles de Judas ou oreilles du diable, les hypholomes à lames enfumées, les hydnes imbriquées, les sparassis crépus, les polypores en ombelle – tous restaient rétifs à la culture, et aussi longtemps que ces derniers résisteraient à la culture parmi toutes les plantes du globe, « mon et notre aller aux champignons restera partie prenante dans cette résistance et cette aventure de la résistance ! ».

Dans les dernières pages, cet ami revient. Guéri ? Il semble plutôt que ce qui revient, c’est le fantôme, le personnage auquel se voue l’écrivain. Ainsi est-il là quand l’écrivain écrit son histoire, balayant des feuilles mortes, cueillant des cynorhodons… « toutes ces choses, même les quelques rares chataîgnes, il les sortait vraiment comme par magie, quand il rentrait, de ses poches, de ses manches et même de ses revers de pantalon ». Comme par magie… il nettoie aussi les chaussures, les bottes en caoutchouc de l’écrivain. Puis pour son anniversaire, lui, l’écrivain, a l’idée d’une réunion à trois, avec la femme de l’ami, qui revient, donc. Un autre ami vient se joindre à eux. Et finalement, tout se termine comme dans un conte.

A une heure avancée, à l’Auberge du Saint-Graal, nous cherchâmes à deviner l’heure qu’il était. Nous nous trompâmes tous les quatre. Mais celui qui se trompa le plus, se fourvoya le plus magistralement, ce fut lui.

On peut sans doute en conclure que le réel du poète ignore nos représentations du temps.

Ce court texte est d’une prose magnifique, souvent grave mais n’ignorant ni l’humour ni le clin d’œil au lecteur, drôle donc, ironique, inclassable parmi les œuvres. Peter Handke peut faire peur. Dans ses interviews, la plupart du temps il nous déroute. Acceptant volontiers de se décrire comme un dandy (cf. le choix musical qu’il fait dans l’émission de Laure Adler : « Dandy » par The Kinks!) tout en étant conscient que sa vie, qui ressemble à celle d’un ermite, peut effrayer. Je me souviens que lors d’une ancienne interview il confessait prendre parfois le RER tard le soir et à la question de la journaliste : « vous n’avez pas peur ? », il répondait : « oh non, c’est plutôt moi qui fais peur aux autres ».

Pour revenir à cette idée de résistance : n’y a-t-il pas quelque chose de l’ordre de la résistance, aussi, dans le choix de nos lectures. Lire Handke, ici, manifesterait le refus simple d’aller vers nos représentations les plus évidentes afin d’ouvrir un espace étrange (comme on parle en physique d’attracteur étrange) ou bien comme il l’écrit, de faire aller un récit « où il a envie d’aller, là où est sa place, dans l’Ouvert, comme l’a proclamé un autre que moi ! » (Rilke, bien sûr).

Mais pourquoi « résister » me demandera-t-on peut-être, est-ce pour des raisons « idéologiques » ? (on sait que certains politiques se gonflent d’importance en prononçant le mot…) Non, répondrais-je, simplement pour des raisons de joie, la joie que l’on éprouve à se mettre en marge, même un fugitif instant, du flot continu des « mots évidents », la joie qu’on a ressentie à pénétrer dans une onde claire qui n’a pas encore été brouillée par les bavardages, de ne pas suivre tout à fait ce qu’on a déjà formaté pour nous dans le but soi-disant d’exciter notre plaisir.

Il a dû falloir pour traduire ce texte un talent hors du commun puisque lorsque nous le lisons, nous admirons à ce point sa langue que nous ne doutons pas un seul instant qu’il n’ait été écrit en français alors que le texte original est en allemand. Gloire donc à Pierre Deshusses, le traducteur !

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Polars et romans réparateurs

Je ne lis pas souvent de polar… autrefois quelques-uns, qui m’ont laissé de bons souvenirs (le très beau Dahlia noir de James Ellroy par exemple), j’ai vu aussi récemment au cinéma Le bonhomme de neige, film noir (comme la neige?) d’après l’auteur de thriller norvégien Jø Nesbø, et je l’ai apprécié, mais je crois que c’était beaucoup à cause des paysages sublimes qui étaient montrés, d’une nature blanche époustouflante… Il m’est arrivé de me sentir mal à l’aise à la lecture de certains, tellement ils me semblaient se complaire dans le glauque, un genre que je n’apprécie guère. J’ai lu récemment qu’il fallait accepter la réédition des œuvres antisémites de Céline parce que l’objet de la littérature était aussi de révéler l’étendue de la noirceur de l’âme humaine, et d’aller jusqu’au bout dans cette voie. Sans doute soutient-on Sade pour les mêmes raisons. Mais ne peut-on penser aussi que l’âme ne saurait être si noire qu’en raison de la manière dont on la noircit ? Qu’on ne connaît de sa noirceur que ce qu’on y met en voulant l’explorer ? N’y a-t-il pas parfois une exagération dans la peinture des noirceurs de l’âme ?

On avance sans cesse l’argument selon lequel on ne ferait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, sans que je parvienne à savoir si cet adage est un axiome ou un théorème. Si c’est un axiome, on a le droit de le rejeter. Si c’est un théorème, j’aimerais qu’on me donne la démonstration. En tout cas, dans mon petit coin perdu de province, il me semble connaître des auteurs qui font de l’excellente littérature sans se nourrir de noirs desseins… je citerai Le Clézio par exemple, ou bien Annie Ernaux, ou bien Peter Handke (je sais que pour ce dernier, on va m’objecter qu’il « a soutenu les Serbes », mais il a seulement exprimé son sentiment d’injustice face à une politique européenne qui incriminait les uns mais pas les autres dans un conflit où presque tout le monde semblait coupable, et même s’il s’est trompé, il n’a pas fait preuve de haine envers les autres, ou du moins il ne s’est pas fait le héraut de cette haine par écrit). Ce qui serait admissible à la rigueur, c’est une forme faible de l’axiome : il ne suffit pas d’avoir de bons sentiments pour faire de la bonne littérature. Là, nous sommes d’accord (et nous y reviendrons à la fin).

Le polar signé Alain Wagneur – auteur rencontré il y a peu de temps « en vrai », mais c’était pour une toute autre sorte de livre – Terminus plage,  échappe à cet excès de glauque par son style guilleret et l’extrême précision de sa documentation, qu’il s’agisse de musique de jazz, de voitures ou de… P38. Deux fils sont conduits en parallèle : l’enquête faite par un flic sympathique, doté d’une faille dont nous connaîtrons plus tard la teneur, et le départ d’un fils à la recherche de son père. On le devine, les deux personnages poursuivis par ces deux hommes, le coupable et le père, n’en font qu’un. Le flic s’appelle Zamanski. Comme un clin d’œil peut-être à mai 68 (Zamanski était le nom honni du doyen de la fac de sciences de Paris). Il traîne une triste histoire derrière lui, à l’origine de son recasement dans les opérations routinières de police au sein d’une station balnéaire de la côte atlantique. Il pourrait ne rien se passer dans cette station, juste des tapages nocturnes et des excès de vitesse, pourtant un incendie a lieu sur une plage, qu’on pourrait croire accidentel, et qui cause – par supposé accident donc – la mort d’un belge. Zamanski et sa pote Lolo (on devine…) partent en chasse en espérant damer le pion aux bureaucrates d’Angoulême. Pendant ce temps, madame Bertin s’inquiète et envoie son fils chercher son père qui n’est pas rentré depuis quinze jours. Jean-Claude – c’est son nom – s’exécute. Il va bien sûr découvrir que son père a une double vie… Parti en Renault Scenic, il l’échange vite contre l’Audi rouge abandonnée par le père : « Ce n’est pas une Ferrari ni une Porsche mais, point de vue conduite, le cabriolet Audi change de la Renault familiale. Sous le capot, un V6 et cent-soixante-dix bourrins ne demandent qu’à griller toutes les limitations de vitesse »… et oui.
Ce n’est pas le tout de piquer la bagnole, si on peut piquer la femme, c’est encore mieux. Une pépée toute en muscles qui s’occupe en donnant des cours de gym et qui ne sait pas où est passé son Jules… enfin, celui qui lui a promis un beau cadeau en fin de semaine et qui n’est jamais revenu. Sauf que là, désolé, mais le Jean-Claude n’est pas particulièrement tendre… pour effacer la présence du père, il n’y va pas par quatre chemins… c’est cru et plutôt brutal… Pas grave puisque la pauvre fille va se faire dessouder quelques pages plus loin. On est dans un polar, rappelons-le. Les descriptions sont parfaites : on s’y voit, pas la peine de faire un film (or, pourtant si, je crois qu’on en a fait un film, qui s’appelle « Légitime défense », de Pierre Lacan, avec Jean-Paul Rouve, sorti en 2011) : la fuite de l’Audi par les petits chemins pour échapper aux deux redoutables tueurs aux trousses de Jean-Claude (et de sa nouvelle « copine ») qui, eux, sont en Alfa-Roméo (noire), nous bouscule sec : rugissements du moteur, projection de boue, patinage des roues pour à la fin se retrouver immobilisés… tout ça suscite en nous un beau paquet d’images, réminiscences sans doute de ce que nous avons vu au cinéma dans semblables séquences. C’est après cet enlisement que les armes parlent (comme disait Mitterrand quand il annonçait le début de la guerre du Koweit). Heureusement Jean-Claude a déjà joué avec les jouets de son père, c’est utile pour s’en sortir. Mais la fille elle, hélas… « plus loin Jessica Dunan entamait sa part d’éternité »… Je n’en raconterai pas plus : le propre d’un polar c’est de faire naître le suspense. Mais le polar – et là sont ses lettres de noblesse, souvent dites – est aussi le moyen privilégié pour faire connaître l’ambiance d’une époque, les évocations d’une histoire. Le lecteur y retrouve lui-même parfois avec tendresse des bribes de souvenir. Ainsi, à un moment l’apparition soudaine d’une évocation du « balcon de Roufy »… oui, dans les Aurès (scène de la guerre d’Algérie, Philippe Bertin / Berthier l’a faite, est tombé dans une embascade mais ouf, les Sikorski étaient arrivés à temps… « En ce début mars, l’ancien divisionnaire Philippe Bertin a dû faire encore une mauvaise rencontre. Mais cette fois, les Sikorski de la légion ne sont pas arrivés à temps »). Il y a bien quarante-cinq ans que je n’avais ni lu ni entendu ce nom, qui désigne en effet un des plus beaux points de vue sur le canyon algérien. Un lieu auquel on n’accède plus de nos jours : trop de risques, trop de peur de se faire égorger, et que j’ai visité dans les années soixante-dix. Années bénies entre deux guerres, celle contre la France et celle contre le GIA.

Balcon de Roufy (ou Ghoufi) dans les Aurès

Cette nostalgie me fait passer naturellement à un autre roman, où les années soixante-dix et l’Algérie tiennent un rôle immense : L’art de perdre, d’Alice Zeniter, dont on a beaucoup parlé en cette rentrée littéraire, et qui a obtenu plusieurs prix (dont le Goncourt des lycéens). Gros livre… qui s’avale sans qu’on y pense, autrement dit sans effort. Ce doit être ça le easyreading dont j’entends de plus en plus souvent parler. Certes, l’histoire est belle, la saga est envoûtante mais une lecture si facile nous empêche d’être profondément atteint.
La première partie couvre l’histoire de la guerre d’Algérie. Ali – le grand-père de l’héroïne du temps actuel, Naïma – petit paysan kabyle, a eu la chance de recevoir par accident un pressoir qui lui permet, avec ses deux frères, de se lancer à grande échelle dans la récolte et la pression à froid des olives. Son domaine s’enrichit sur les hauteurs de Palestro. Quand, un jour, « le loup de Tablat », autrement dit un chef maquisard redouté pénètre au village pour haranguer la foule en prévenant qu’il va exiger l’impôt et qu’il sera sans pitié avec ceux qui pactisent avec l’ennemi, Ali tombe plutôt des nues. Qu’il tienne davantage à garder des liens avec le colonisateur va nécessairement lui causer des ennuis. Ancien héros de Monte-Cassino, il tient à son statut d’ancien combattant, qui lui vaut une petite pension mensuelle (ce qui devient interdit par le FLN) et co-dirige à ce titre une association locale où se retrouvent vieux de la première guerre et « jeunes » de la dernière. Son alter-ego de 14-18 va payer cher son attachement à l’armée française, tandis qu’Ali passera entre les gouttes. Son amitié avec l’épicier français du coin, lequel est aidé d’une sœur venue opportunément le seconder tout en faisant profiter de ses charmes le commandant de la compagnie, va lui permettre, même, le moment de l’indépendance venu, de s’échapper du village et d’atteindre l’endroit de la côte d’où partent les bateaux qui emmènent avec eux beaucoup d’anciens colons et quelques harkis. Ali part avec son fils Hamid. Les autres enfants et sa femme Yema le rejoindront plus tard. Par miracle, tous s’en sortent. Alors commencent les déplacements et transferts vers les camps de regroupement. Rivesaltes, Le Logis d’Anne près de Jouques, dans la vallée de la Durance. L’industrie recrute, Ali a « la chance » de pouvoir sortir du camp et d’emmener sa famille dans un HLM de Normandie, à un endroit qui se nomme le Pont-Féron. Là, les enfants vont vivre, jusqu’à dix enfants portant des prénoms tantôt musulmans, tantôt chrétiens. La mère, Yema, continue à faire vivre une Algérie autour d’elle, qui devient vite factice. Les enfants s’émancipent, y compris les filles et Hamid se fait remarquer par son intelligence en rattrapant son retard scolaire. Le père, Ali, a quelque réticence à suivre le mouvement syndical, lui qui s’est vu comme patron du temps de la production d’huile d’olive et se met plus aisément à la place du patron de son entreprise que ses collègues, il passe souvent à contre-courant de l’histoire, d’abord en n’ayant rien compris à la lutte pour l’indépendance, maintenant, en ne comprenant pas mieux la signification des luttes de classe. Son fils, Hamid, qui va connaître mai 68 et la solidarité pour le Vietnam va vite lui en faire le reproche. Une déchirure qui n’a pas seulement traversé les familles immigrées dans ces époques là.

oliviers près de Tiaret en 1977 (photo A.L.)

La seconde partie met Hamid au premier plan. Nous retrouvons ici ce que les gens de ma génération ont pu connaître : à la fois la joie, la liberté conquise des années soixante et soixante-dix et les désillusions qui prennent le dessus à partir de « la » crise de 1973. Hamid forme une joyeuse bande avec ses potes Gilles et François : une série télé d’avant 68, intitulée « Les copains » racontait déjà la vie joyeuse de trois étudiants dans Paris, parsemée d’échecs et de rigolades, les Français de ces années-là n’en rataient pas d’épisode, les parents trouvaient là une vision charmante d’une génération à laquelle ils auraient aimé appartenir tandis que les enfants étaient partagés entre optimisme – la vie était prometteuse – et inquiétude – saurai-je moi-même réaliser cet idéal de vie? Il ne faut pas longtemps pour que le jeune kabyle rencontre la femme de sa vie, Clarisse. A eux deux ils auront quatre filles dont la jeune héroïne, Naïma.

La dernière partie, centrée sur Naïma, se veut accomplir enfin une boucle : le retour tant attendu vers la terre des origines. Entre temps, des hommes ont disparu, soit victimes du FLN à la sortie de la guerre, soit victimes du FIS ou du GIA. Ce sont les hasards de la vie (son embauche dans une galerie d’art dont le patron est intéressé par « l’art des opprimés ») qui invitent Naïma à faire ce voyage, sur les traces d’un artiste berbère qui se meurt à Paris et qui a laissé en Kabylie des souvenirs (et des femmes) qu’il faut retrouver. Normalement, le voyage aurait dû se concentrer sur Tizi-Ouzou… pourquoi a-t-il fallu qu’elle raconte que sa famille était d’un village au-dessus de Palestro (maintenant Lakhdaria) et que la discussion autour d’elle s’envenime tout à coup sur le fait de savoir s’il était raisonnable ou non d’aller se fourrer là-bas, dans ce trou « à barbus » ?

Le roman d’Alice Zeniter s’étire ainsi sur cinq cents pages qui sont cinq cents pages d’histoire, certes – et à ce titre toujours intéressantes à lire – mais d’une histoire dont on sent qu’elle est un peu édulcorée. Peu de pages vraiment déchirantes dans cette fresque. Pas de passage sur lequel on aimerait s’arrêter, voire vers lequel on voudrait retourner comme cela arrive dans d’autres œuvres littéraires (sur le sujet, je pense aux romans de Rachid Boudjedra, au Mauvignier de « Des hommes »). Quelques remarques et des réflexions intelligentes :

(après l’attentat du 13 novembre)

Au début de la guerre d’Algérie, Ali n’avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l’armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n’avais pas pensé. Il n’a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d’Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu’en tuant au nom de l’islam, elles provoquent une haine de l’islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peau bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n’est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c’est précisément ce qu’ils veulent : que la situation devienne intenable pour tous les basanés d’Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre. (p. 377)

une recherche d’honnêteté également : on ne vise pas à dire plus que ce que l’on sait, on ne prétend pas que le héros atteigne des certitudes. A la fin du roman, Naïma ne sait pas si elle retournera en Algérie, elle sait bien que ses « racines » se sont diluées dans les sols qu’elle a déjà foulées et on comprend que le beau titre du livre vient d’un poème d’Elisabeth Bishop qui nous enseigne que toute notre vie est constamment un art de perdre.

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Les premiers jours de 2018, Caravage et Chénier…

Ecrire sa vie c’est vivre deux fois… c’est ce qui m’anime à venir chaque semaine sur ce blog. Et pas le souci d’être lu – même si bien sûr, je suis enchanté qu’on me lise et qu’on me parle de ce que j’ai écrit, mais c’est un « bonus » en quelque sorte. Si on m’annonçait que plus personne ne lit ces lignes, cela ne m’empêcherait pas de continuer. Quand bien même il ne me resterait qu’un petit souffle de vie, ça vaut quand même la peine de le multiplier par deux. Ecrire c’est aussi faire reculer l’angoisse, on freine le temps qui passe, on refait vivre en son esprit les moments où nous étions pleinement actifs. A l’aube de 2018, c’est réconfortant d’avoir ça, cette écriture comme soutien, ce tissage des mots qui parvient à retenir le temps qui s’égrène…

Ainsi le « bout de l’an » s’est passé, la minute fatidique, celle où l’on passe d’une année à l’autre, a eu lieu. Merci à Elisa P. et son ami Emmanuel d’avoir permis que cela se passât chez eux, dans leur logement du premier étage de la mairie du Poët, en compagnie de gens si jeunes… qu’ils auraient pu être nos enfants, et peut-être même nos petits-enfants. Beaucoup de demoiselles, toutes anciennes ou actuelles étudiantes des Beaux-Arts de Lyon, grimées selon le thème de la soirée qui était – mais nous ne le savions pas lorsque nous sommes arrivés – un hommage à une série anglaise des années quatre-vingt-dix, du nom de « Absolutely fabulous »… Il fallait revêtir perruque et accessoires, c’était drôle. En seul « bon grand-père » que j’étais, je me sentais entouré, choyé, certaines m’interrogeaient même sur mon passé. L’an commençait d’un bon pied.

Rentrés à la maison grenobloise, trois de nos petits-enfants nous attendaient avec leurs parents. Nina a dix-huit mois. Elle parle presque déjà. Elle dit « alors ? » avec un petit relevé de la tête comme pour nous enjoindre de nous occuper d’elle. Elle écrit sur les canapés, mais de nos jours, heureusement les traces de feutres sont effaçables… S. est passée aussi, avec sa maman. Ils se sont tous enfermés dans une chambre pour faire de grands jeux. J’ai ouvert des huîtres. Nous avons fait une raclette. Dans quinze jours, nous irons à Marseille pour garder deux de nos petites filles, dont la fameuse Nina… Décidément, 2018 commence bien.

Drôme début janvier

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Une semaine après, retour de Milan. Train décidément très lent dans la vallée de la Maurienne… Le ciel a été gris tout le week-end, les rues étaient froides, le tramway grinçant le long de la ligne de Greco à Roserio, la ligne n°1 qui s’arrête dans le Centre, du côté du Théatro alla Scala ou de Montenapoleone… le dôme si blanc en été était devenu gris et ses dentelles gothiques s’apparentaient à des larmes tombantes. Mais le but n’était pas de parcourir les rues de la ville, il était double et fut ô combien satisfait : visiter l’exposition « Dentro Caravaggio » et assister à une représentation de l’opéra Andrea Chénier à la Scala.

L’exposition se donne encore à voir au Palazzo Reale : événement magistral qu’il ne faut louper sous aucun prétexte. Michelangelo Merisi était originaire de Caravaggio, village entre Milan et Bergame. Né en 1571, mort en 1610 à Porto-Ercole, de la malaria. Trente-neuf ans de vie intense, d’une existence que probablement aujourd’hui on qualifierait de bipolaire. On connaît certaines de ses aventures… ses querelles de bas-fonds où il aimait à s’affronter à plus voyous que lui, trois ou quatre victimes laissées sur le carreau, tombées du fait de sa lame, sa condamnation à mort qui l’obligea à s’éloigner de Rome. Et entre ces épisodes, des réalisations de commandes pour les plus prestigieux notables. Caravage a dû gagner des sommes folles qu’il a dépensées aussitôt dans les bouges et les tavernes. On dit qu’il réalisait une toile en quinze jours – quinze jours de travail fou – et qu’ensuite il disparaissait plusieurs mois, à faire la fête jusqu’à ce qu’il ait tout perdu, pour recommencer ensuite. Il avait un avis bien méprisant sur tous les autres peintres de son époque : il savait qu’ils ne lui arrivaient pas à la cheville, empêtrés qu’ils étaient dans leurs conventions et leurs codes. Lui, il avait inventé l’idée qu’il n’était pas nécessaire de tout peindre sur la toile, qu’il suffisait de peindre les parties éclairées, cela permettait d’aller plus vite, toujours plus vite, une rapidité d’exécution qui est toujours nécessaire lorsqu’on veut saisir dans l’instant le front qui se plisse, l’œil qui s’arrondit, la bouche qui pousse un cri. Autre moyen d’aller plus vite: il ne partait pas de dessins préparatoires, quelques incisions sur la toile lui suffisaient pour indiquer à grands traits la position des objets et des personnages. Le Caravage ne s’encombrait pas de modèles académiques, ses compagnons de beuverie lui donnaient les modèles qu’il cherchait. Il est amusant de reconnaître l’un d’eux qui se répète dans de nombreuses toiles. Ou bien lui-même était son modèle. Peu de femmes dans son oeuvre, mises à part Marthe, Marie-Madeleine, une pénitente, une diseuse de bonne aventure. Mais beaucoup de place pour les saints (Jérôme, Jean-Baptiste, François) qui se flagellent, se scarifient ou tombent en extase. La plupart de ces tableaux sont des instantanés : le moment où le Christ se fait arrêter (mais ça, c’est à la National Gallery de Dublin, toile non exposée ici), le moment où Abraham appuie sa lame coupante sur le cou d’Isaac juste avant que l’ange ne vienne par derrière pour lui dire : « hep ! pas si vite, pas tant de zèle, Dieu fait grâce », celui où Judith tranche la tête de Holopherne, celui où les soldats plantent leur couronne d’épines sur la tête du Christ, ou pire encore, l’exact moment où la pointe de flèche lancée par le roi des Huns va transpercer Sainte Ursule.

Le Caravage n’a pas cherché l’idéalisation qui était de bon ton chez les peintres religieux académiques, il a voulu montrer les corps et les visages des hommes et femmes de son temps : les mains et les pieds étaient sales, les ongles étaient noirs, les dents cariées, on devine les poils en désordre dans les oreilles et les narines. La sueur perle sur les joues mal rasées. Les regards sont embués.

Les premières toiles, celles qui n’étaient pas encore au stade du clair-obscur, montrent des harmonies de couleurs et de ton enchanteresses, les clairs d’un personnage répondent en contrepoint aux sombres de son vis-à-vis, et les couleurs de son pourpoint s’équilibrent avec celles de la robe. L’un des premiers tableaux, le Repos lors de la Fuite en Egypte a cette audace incroyable de mettre au premier plan un ange que l’on voit de dos. La radiographie du tableau (car dans cette exposition, chaque toile est accompagnée de sa « notice » plus ou moins explicative) montre qu’au début, le peintre a hésité : moins audacieux, il avait placé l’ange dans le coin en bas à droite et on devine que, tout à coup, il a effacé cela d’un geste rageur : pourquoi pas au milieu ?

A chaque instant, la grâce d’une invention de génie, d’un coup d’éclat dans la mise en scène, n’est-ce pas cela qu’on nomme le surgissement de la transcendance dans l’œuvre d’art ?

Evidemment, le lendemain, quand on va parcourir les salles de la Pinacothèque de Brera, on est déçu… déçu de ces Caracci, de ces Lotto ou de ces Guercin… tout est terne SAUF justement… l’unique Caravage – qui aurait pu être à l’exposition ? – qui se trouve là et qui relate l’épisode d’Emmaüs, instant de lumière où tout à coup le Christ est reconnu dans la taverne… (et sauf peut-être aussi l’unique Raphaël, celui qui montre le mariage de la Vierge).

Le Repos durant la fuite en Egypte

Le sacrifice d’Isaac

Souper à Emmaüs – pinacothèque de Brera

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L’opéra d’Umberto Giordano, lui, ne se donne plus. Le 5 janvier, quand nous y étions, était la dernière. C’est lui qui, cette année, a ouvert la saison de la Scala. Je ne sais pas trop comment nous avons réussi à avoir des billets pas trop chers… au deuxième rang de la deuxième gallerie, autrement dit là-haut, dans ce qu’on appelait autrefois le poulailler… Il fallait viser juste, entre deux têtes de la rangée de devant, pour voir quelque chose, mais l’acoustique de cette salle est d’une telle qualité qu’où que l’on soit sans doute, on est porté par la musique, qui, ici, était superbe, et conduite par Ricardo Chailly. Andrea Chenier, c’est l’histoire romancée du poète guillotiné lors de la Révolution. Au premier acte, nous sommes reçus dans un palais, celui de la comtesse de Coigny et de sa fille Maddalena. On essaie de s’amuser, on se lamente : « mais quand donc toute cette agitation finira-t-elle ? », le Roi est critiqué, il subit l’influence de Necker sans doute… Dans un coin, un poète ne dit rien. C’est Chenier, on l’a pourtant invité pour enchanter la soirée. Et la frivole Maddalena attend qu’il lui dise au moins quelques jolis vers en l’honneur de son minois. Seulement voilà : Chénier n’est pas un poète que l’on achète, il ne galvaude pas les mots de l’amour. Au début vexée, la jeune femme devient troublée : lui a-t-on une seule fois parlé de l’amour en ces termes ? Elle disparaît… Le salon s’emplit tout à coup de paysans qui viennent rappeler à la noblesse leur condition miséreuse. Le valet Gérard (secrètement amoureux de sa maîtresse) a déjà rejoint la Révolution. Au deuxième acte, dans les rues de Paris (Terrasse des Feuillants), là où trône un buste de Marat, Chénier est prévenu du danger qui le guête – saura-t-on vraiment pourquoi il est poursuivi, est-ce vraiment du fait de la jalousie de Gérard ? – mais il ne souhaite pas partir, ayant eu vent de quelque femme qui pourrait l’aimer et qu’il pourrait aimer… Cette femme, bien sûr c’est Maddalena, que quelques mots du poète ont suffi à convertir en amoureuse quasi mystique. On devine la suite : Chénier sera arrêté, jugé, victime de la foule haineuse et de Fouquier-Tinville. Mis au cachot avant d’être guillotiné, Maddalena ira le rejoindre, se mettant elle-même à la place d’une jeune mère condamnée afin qu’ils meurent ensemble, unis dans l’amour. « Vive la mort ensemble » crient-ils en coeur à la fin du dernier acte quand l’ombre de la guillotine se profile.

Le rôle de Maddalena fut tenu autrefois par Maria Callas et celui de Chénier, à une autre époque, par Luciano Pavarotti. Ici, ils sont tenus par des chanteurs que nous ne connaissions pas : respectivement celle qui est présentée dans la presse comme « la célèbre diva russe Anna Netrebko » et son mari le ténor Yusif Eyvazov. La mise en scène, sobre et belle, ne négligeant pas les nécessaires mouvements de foule, utilise les ressources de la scène tournante pour ne marquer aucune pause dans les transitions entre scènes et est due à Mario Martone.

Cet opéra qui mérite le qualificatif de « sublime » fait vibrer le spectateur puisqu’il réunit ces trois thèmes qui semblent destinés à demeurer solidaires : l’Amour, la Révolution et la Mort. Mais en même temps, il a de quoi effrayer car c’est le récit éternel des destins individuels broyés par l’Histoire ou bien aussi celui du peu de cas que la Révolution peut faire de ses poètes…

Saluts, à la fin d’Andrea Chénier, 05-01-2018

 

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