Latour, où es-tu? – 1 (l’art des métaphores)

Latour et l’histoire des sciences

« Où suis-je ? » demande Bruno Latour dans le titre de son dernier livre. Il est donc normal de lui répondre « où es-tu ? ». Je ne suis pas un spécialiste de Bruno Latour, même si, à une époque, il y a près de quarante ans, je me suis beaucoup intéressé à la philosophie et à l’histoire des sciences. La démarche de Latour m’intriguait : il avait réussi un coup de maître avec son livre « La vie de laboratoire », et je m’engageais dans une voie semblable tellement j’étais désireux de savoir comment la science se faisait. Je sentais bien confusément qu’il n’y suffisait pas d’une simple bonne volonté, d’une envie de connaître, de méthodes infaillibles appliquées sur un matériel expérimental depuis toujours donné, là, présent et prêt à se faire examiner. Faire de la science nécessitait bien sûr un savoir et des méthodes, mais plus encore des outils et une pratique. Les outils eux-mêmes étaient des condensés de théorie, des dérivés de recherches antérieures. Tout cela s’inscrivait dans une histoire. Histoire des savants et des chercheurs mais plus encore histoire des concepts et des méthodes. D’où viennent les idées ? Quels rapports existe-t-il entre la science et le langage ? Comment les figures du langage (les tropes) sont-elles utilisées pour accoucher de nouvelles idées, de nouvelles théories ? Ces questions ne sont pas encore bien éclaircies aujourd’hui… et le grand public croit toujours que le chercheur regarde la réalité, que celle-ci s’offre à lui, et qu’il n’y a plus qu’à tirer les conclusions qui s’imposent. On lira que les chercheurs de l’institut de recherche X ou Z ont mis en évidence que… , ou bien ont prouvé expérimentalement que… etc. mais d’où leur venait l’idée de poser la question Q qui a amené à la réponse R ainsi « prouvée expérimentalement » ? Il n’est pas facile de répondre à ce genre de question. Encore dans les sciences dites « dures », cela semble accessible : les théories déjà formées conduisent à faire des expériences pour valider les hypothèses et selon le résultat de ces expériences, on procèdera à d’autres recherches et à d’autres hypothèses : démarche normale de la pensée où s’illustre une dynamique du concept. Mais dans les sciences dites « sociales »… il n’en va pas tout à fait de même. Pourquoi, par exemple, se demander si les réactions de violence sont plus ou moins bien admises en fonction de l’adhésion ou non aux idées défendues ? Une telle question vient-elle d’une tradition de recherche antérieure qui aurait abouti à ce que l’on traite le concept de violence de cette manière-là ? Il semble que dans ce cas, la motivation soit elle-même sociale, voire politique.

En retour, inévitablement, on se demandera si dans les sciences dites dures, il n’y a pas aussi des motivations de cet ordre. Après tout, si l’on cherche dans telle ou telle direction, ce doit être aussi parce qu’on attend des retombées sociales ou politiques (penser aux recherches sur l’énergie, sur les semences, sur la biotechnologie). Ces questions sont naturelles. Ce que j’admettais moins et trouvais moins naturel c’est que l’on pousse l’analyse dans cette voie jusqu’à mettre en doute le caractère objectif de la science, comme si toute la science n’était que construction sociale, ce qui fut affirmé un temps par Bruno Latour (et d’autres que lui). Or, je peux vous l’assurer, dans l’édification d’une théorie mathématique par exemple, la construction sociale, si jamais elle existe, est tout simplement anecdotique, de même en physique ou en biologie moléculaire. Les chercheurs ne sont pas des sujets qui s’amusent à mettre en évidence les fantasmes qui les animent. Leurs démonstrations ne portent pas la marque de leurs désirs secrets, ni même de leur appartenance de classe. Si, comme le disait Latour dans les années quatre-vingt, la science n’est qu’un système de croyances comme un autre, elle a cette particularité qui fait toute la différence avec les autres systèmes, que les « croyances » qu’elle articule sont régulés par une notion-clé, celle de vérité. On ne sait pas toujours prouver la véracité d’une hypothèse, mais on sait très souvent prouver… sa fausseté (et c’est le grand mérite de Karl Popper d’avoir dégagé le critère selon lequel une théorie scientifique est une théorie falsifiable, c’est-à-dire une théorie au sein de laquelle on peut toujours imaginer l’épreuve qui va la contredire). Je concède évidemment que tout dans la réalité ne soit pas aussi idyllique, que certains, face à des contradictions préfèrent parfois mettre sous le tapis les résultats qui les gênent, qu’une hypothèse, comme le disait Duhem, ne peut être soumise à l’épreuve de l’expérience de manière isolée, que c’est alors toujours un ensemble structuré d’hypothèses qui peut l’être et alors, en ce cas, qu’il y a beaucoup de pas possibles avant de décréter la fausseté de la théorie, qui passeront par ses multiples refontes et reformulations… La science se fait sur un temps long, et c’est bien ce qui a gêné beaucoup de commentateurs dans la période présente marquée par la pandémie… mais en dépit de tout cela, qui est bien réel (et peut en effet justifier une sociologie de la science afin de mettre en évidence les causes des blocages, des aveuglements ou des tendances à se mettre sous un autre régime que celui de la vérité), la science n’est pas comparable aux autres systèmes de croyances : elle possède des critères fiables grâce auxquels il peut être décidé si un énoncé lui appartient ou ne lui appartient pas, ce qui n’est pas le cas d’une religion par exemple.

Latour et les métaphores

Le point de vue développé par Latour dans son dernier opuscule (et dans les précédents ouvrages probablement, mais que je n’ai pas lus) renouvelle cette approche. Bruno Latour est sans doute toujours à classer parmi les « anti-rationalistes », dans la mesure où selon lui, la science et la raison ne sont pas les idéaux transcendants qui doivent prévaloir en toute circonstance, mais où il faut leur adjoindre la sensibilité et l’intuition et accepter d’entendre la voix des êtres qui, apparemment, n’appartiennent pas au règne de l’homme raisonnable, comme les oiseaux ou les arbres, voire même les glaciers et les volcans. Et même si on penche, comme c’est mon cas, plutôt vers le rationalisme, on a quelque chose à tirer de ses réflexions, comme de celles des chercheurs de sa mouvance que l’on a parfois baptisés du nom « d’écosophes » (Baptiste Morizot, Emmanuele Coccia, Nastassja Martin, Vinciane Despret etc.) parce qu’ils font entrer dans notre champ de pensée des phénomènes et des objets qui jusqu’à présent étaient perçus comme négligeables.

Une particularité des chercheurs du genre de Bruno Latour (ou Isabelle Stengers, ou Vinciane Despret etc.) est qu’ils affectionnent les métaphores. C’est comme si, selon eux, la métaphore était une figure de raisonnement aussi fiable que, mettons, le modus ponens ou le refus de la contradiction. Ont-ils raison, ont-ils tort ? Ceci, comme tout, bien sûr, se discute. Personnellement, cela me laisse songeur. Dans l’absolu, la métaphore a autant de « valeur » qu’une déduction logique : j’entends par là que les deux sont des mécanismes de langage. Elles se différencient par le fait que l’une est de l’ordre « vertical » ou paradigmatique : il s’agit de substituer un terme à un autre, les deux étant supposés avoir une ressemblance structurelle (et non substantielle), alors que l’autre est de l’ordre « horizontal » ou syntagmatique : il s’agit de substituer à un terme un autre qui figure en relation de continuité (ou contiguïté?) avec le premier, cette relation reposant sur une règle admise qui régit des entités de même niveau de langage (exemple : si on annonce de la pluie, je vais mettre mon imperméable). Si la déduction logique est régie par des lois jusqu’à faire système (on parlera par exemple de système logique du premier ou du deuxième ordre), la métaphore ne l’est pas. Une théorie formelle de la métaphore est à envisager, mais on peut douter de sa faisabilité. C’est pourtant ce qu’ont tenté de faire sémioticiens et spécialistes de théorie littéraire à une époque déjà lointaine (structuralisme des années soixante), et je note d’ailleurs qu’au début de ses travaux, Bruno Latour a voulu se rapprocher de l’un des sémioticiens les plus connus de l’époque, Algirdas Julien Greimas, en reprenant sa notion d’actant. Finalement, la notion de métaphore apparaît fragile en tant qu’outil de raisonnement, mais pas complètement hors d’usage : après tout, une ressemblance de structure peut être validée ou réfutée, elle aussi. Ne peut-on pas penser que lorsqu’on applique un modèle mathématique à une réalité quelconque, c’est de métaphore qu’il s’agit ? Ainsi des modèles mathématiques souvent appliqués en épidémiologie. Mais Latour ou Stengers se méfient de ces modèles car ils y voient surtout du réductionnisme.

Le confinement et la métamorphose

Le texte de Latour commence par une métaphore, justement. Notre position actuelle, qui est très soudaine et nous plonge brutalement dans un ensemble de contraintes que nous n’envisagions même pas avant le confinement, aurait pour homologue celle du jeune Gregor Samsa, le héros de Franz Kafka, lorsqu’il se réveille en grosse blatte. Finis pour lui les mouvements qu’il exécutait si facilement auparavant, finie la sensation d’infinie liberté qu’il éprouvait chaque matin en se levant. Le voilà désormais cloué sur son lit, ne pouvant plus qu’agiter ses petites pattes dans des efforts grotesques pour se relever, inspirant le dégoût, rejeté par les membres de la famille qui, eux, sont restés à l’étape d’avant. Mais en même temps éprouvant d’une manière totalement nouvelle son sentiment d’appartenir à la nature, d’être au même niveau que les autres êtres qui la composent (bactéries, insectes, batraciens, poissons, arachnides, etc. jusqu’aux mammifères et aux humains), sans qu’aucun de ces êtres ne domine les autres… Bref, dit Latour, il faut imaginer Gregor Samsa heureux. D’autant que le devenir-insecte est ce qui nous attend tous. Nous éprouvons un drôle de sentiment, nous qui sommes sans arrêt ramenés à notre finitude, obligés de penser sans cesse à ce que nous rejetons de CO2 dans l’atmosphère, à ce qu’est notre poids sur la Terre, notre nuisance à empoisonner les sols, faire fuir les animaux, restreindre leurs possibilités de vie pour que finalement nous apparaisse le spectre de l’effondrement. Si nous vivions comme un termite ou une fourmi, alors nous aurions moins de mal, car nous pourrions avancer parmi nos déjections et secrétions et nous comprendrions enfin la dualité présente entre nous, comme corps avançant dans la pénombre, et notre milieu, celui que nous engendrons au fur et à mesure que nous avançons… car, dit Latour :

Un urbain tout nu, cela n’existe pas plus qu’un termite hors termitière, une araignée sans sa toile ou un Indien dont on aurait détruit la forêt. Une termitière sans termite, c’est un tas de boue, comme les quartiers chics, pendant le confinement, quand nous passions désœuvrés devant tous ces bâtiments somptueux, sans habitant pour les animer. (p. 18)

Nous voyons donc ici une métaphore productive : si notre situation de confinement peut être comparée à celle que vit Gregor Samsa en se réveillant en blatte (ou en cafard, on ne sait trop) parce que dans un cas comme dans l’autre, nous sommes dans un premier temps tristes d’avoir perdu ce qui nous paraissait si évident auparavant (pour nous par exemple, aller boire un café au bistrot du coin, nous déplacer, voyager sans limite, prendre l’avion et franchir les frontières pour atteindre la Chine, le Japon ou l’Amérique du Sud avec l’aisance d’un humain libre – pour peu toutefois que nous en ayons les moyens financiers, que nous appartenions donc à cette classe un peu riche « qui peut se le permettre »), on peut aussi spéculer sur ce que nous pouvons tirer de positif de ces deux situations. Nommément un recentrage vers ce que nous sommes vraiment : des êtres pas si glorieux après tout, et qui n’auraient jamais du oublier de quoi ils sont faits, ni leur dualité avec les structures qui les environnent et que, le plus souvent, ils ont eux-mêmes construites. Comme les termites ont construit eux-mêmes leur termitière : celle-ci ne leur a jamais pré-existé. (Pourtant Gregor n’est pas un termite, Kafka aurait mieux fait, donc, de le métamorphoser en termite : apparaissent toujours, à un moment ou à un autre, les limites d’une métaphore…)

Gaïa, notre termitière

Bruno Latour nous montre avec talent ce qu’est la zone infime et fragile (que les chercheurs nomment la « zone critique ») sur laquelle se déroule notre existence, frêle pellicule à la surface de la planète Terre assimilable depuis l’espace à une couche de lichen. Un peu de poussière finalement qu’un rien pourrait arracher… au point qu’on finit par se demander si la défense de si peu vaut la peine… (c’est là le risque encouru par ce genre de position car nous n’avons envie de vivre ni comme grain de poussière ni comme cloporte et cela ne nous stimule pas dans la défense de notre humanité). Cette pellicule, cet habitat semblable à ce que la termitière est pour le termite, qui nous façonne autant que nous le façonnons, c’est Gaïa, ou simplement « Terre », sans article bien sûr, parce que c’est la façon de faire la distinction avec la terre, autrement dit cette planète comme une autre que l’on peut voir de loin dans le cosmos. Deux perspectives créant deux objets différents, l’un serait ce que les anciens nommaient le sublunaire, et l’autre le supra-lunaire, ce qui débute au-delà du limes, que ce soit quelques kilomètres en-dessous de nous ou quelques kilomètres au-dessus, bref, tous les lieux auxquels on ne peut accéder que bardé d’instruments et dont nous ne pouvons donc avoir une connaissance qu’indirecte. Même le cosmonaute quand il se lâche dans l’espace hors de sa capsule ne possède aucun rapport direct avec l’espace qu’il explore, les galaxies ne sont connues que par des engins époustouflants – j’ai vu récemment à la télévision le radio-télescope situé dans le district de Pocahontas, en Virgine Occidentale, qui permet de « voir » les galaxies et d’évaluer leur luminosité réelle, mais « voir » ici est métaphorique, ce qu’on « voit » ce sont des reconstitutions grâce à des programmes informatiques à partir de signaux perçus dans le très-lointain. On dira bien sûr que ce point de vue n’est pas nouveau : il y a beau temps que nous savons que la science est faite pour aller bien au-delà de nos sensations. Jusque là, on y voyait un avantage de la science, or, dans l’esprit de Bruno Latour, c’est un handicap… comme si ce que nous percevons sur nos écrans n’était pas le « tout-à-fait vrai » en somme, et qu’il faille le percevoir avec circonspection. C’est donc à un renversement de tendance que nous invite le philosophe-sociologue, bien résumé par ce passage :

Contrairement aux illusions des générations précédentes qui voyaient Gaïa comme des taches bizarres se détachant sur un espace homogène, lisse et continu d’Univers, les terrestres ont plutôt tendance, en inversant l’image, à rencontrer sur leurs chemins des îlots d’Univers maintenus à grands frais qui se détachent clairement, par le tranchant de leurs bords, sur le léger tapis tissé par l’enchaînement que les vivants emmêlés ne cessent de ravauder. (p. 49)

Nous aurions donc depuis longtemps créé des illusions de savoir au lieu de nous concentrer sur l’immédiatement percevable. On objectera que ces prétendues illusions nous ont permis de concevoir ce qu’est un espace, ce que sont des forces, comment les astres tournent, comment nous pouvons atteindre Mars ou Saturne, d’où viennent les ondes terrestres, comment se forment les séismes, d’où viennent les continents, comment soigner les malades, augmenter l’espérance de vie et bien d’autres choses encore qui font que nous vivons et que nous nous émerveillons face aux aurores boréales, aux levers de soleil en montagne, aux créations artistiques et aux grands textes de la littérature. Mais l’imminence des catastrophes, selon Latour, devrait nous faire renoncer à cette puissance, laquelle aurait été toujours acquise au détriment de l’infra-humain ou du non humain.

à suivre (la semaine prochaine)

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Une anomalie littéraire

« Anomalie » a au moins trois interprétations dans le roman qui vient d’être couronné du Prix Goncourt : c’est bien sûr le récit d’une anomalie de taille dans l’espace-temps, j’y reviendrai, c’est aussi le titre du livre surprise produit par l’un des personnages du livre, un certain Victør Miesel (ensemble vide s’il vous plaît!) et puis… c’est une anomalie en lui-même quand on songe à ce que sont en général les livres qui reçoivent le prix Goncourt… Les jurés de cette année ont été savamment déviés de leur orbite, un coup du virus sans doute. Un livre drôle, inspiré en partie par la science, qu’on ne lâche pas en route… un livre de métaphysique, où ne se trouve pas la moindre trace de sociologisme (contrairement à maints romans contemporains), ni même une once d’indignation bon ton. Si ! Sauf au début, mais c’est de bonne guerre, et… justifié (selon moi) quand il est dit ceci :

Blake fait sa vie de la mort des autres [Blake est un tueur à gages]. S’il vous plaît, pas de leçon de morale. Si on veut discuter éthique, il est prêt à répondre statistiques. Parce que – et Blake s’excuse – lorsqu’un ministre de la Santé coupe dans le budget, qu’il supprime ici un scanner, là un médecin, là encore un service de réanimation, il se doute bien qu’il raccourcit de pas mal l’existence de milliers d’inconnus. Responsable, pas coupable, air connu. Blake, c’est le contraire. Et de toutes façons, il n’a pas à se justifier, il s’en fout.

C’est dit une bonne fois, sans qu’il soit nécessaire d’y revenir, bien plus efficace que des tonnes de déploration. Ensuite… eh bien, ensuite, le récit va bon train. Dans la première partie, la présentation des personnages, un par un en file indienne s’il vous plaît. Tous des cas individuels, comme nous le sommes tous. Chacun avec ses bizarreries, ses talents cachés, ses déboires et ses rêves. Victor Miesel (quand son « o » n’était pas barré, signe du vide) a rencontré la femme de sa vie… seulement voilà, il ne lui a presque pas parlé, et elle a disparu, il ne l’a jamais revue. C’est bête quand même. Cela me fait penser, allez savoir pourquoi (mais si, vous savez pourquoi, car il est question d’Oulipo dans les deux cas) à Raymond Queneau (photo ci-contre) et à son personnage de Cidrolin dans Les fleurs bleues, qui s’appelait Cidrolin parce que… c’est si drôle, hein ? Je crois d’ailleurs me souvenir que ce roman aussi était construit sur une idée de dualité : Cidrolin, notre contemporain (enfin… dans les années soixante) rêvait au Duc d’Auge (qui, lui, vivait au Moyen-Âge), et réciproquement, dès qu’il s’endormait, le Duc d’Auge se rêvait en Cidrolin… Mais dans le roman d’Hervé Le Tellier, la dualité est dans l’instant présent, l’un ne rêve pas qu’il est l’autre puisque les deux sont 1) rigoureusement identiques l’un à l’autre (mêmes gênes, même vie intérieure, mêmes sentiments) et 2) vivant dans le même temps – si ce n’est un décalage de quatre mois, que l’un a vécu mais pas l’autre, ainsi pour Blake, il y a un Blake Mars et un Blake Juin… Allez comprendre quelque chose… Je peux bien le raconter, puisque tout le monde déjà en a entendu parler : on doit ce prodige à un événement surprenant qui se serait déroulé le 10 mars 2021 autour de 16h13 , date à laquelle le vol Air-France Paris-New York fut pris dans une tempête inouïe qui causa des turbulences telles que beaucoup de passagers crurent leur dernière heure venue, mais fort heureusement, peu de temps après, l’avion est sorti du cumulonimbus embrasé par un soleil radieux, et a failli aller se poser sagement comme convenu à JFK. Sauf que… le même avion s’était déjà posé et que nous n’étions plus au mois de mars mais en juin. Quelque chose n’allait pas et « les autorités » comme on dit, ne tardèrent pas à intervenir et l’avion fut redirigé vers une base militaire. Autrement dit, le temps avait bifurqué ! A un moment très précis, on était passé sans transition du 10 mars mars au 24 juin, un avion et toute sa cargaison de passagers s’étaient littéralement dupliqués. Il y eut deux Blake comme deux Joanna, comme deux Victor, deux Lucie, deux Sophia (une petite fille), deux David (le pilote) ou deux Adrien… Voici l’intrigue. Et maintenant, sachant cela, comment en venir aux explications ? La thèse favorite est celle de la simulation. La (re)production en deux points distincts de l’espace temps d’un complexe d’objets, cela ressemble à un programme d’ordinateur qui enverrait un scan sur deux imprimantes différentes à deux moments différents, par simple erreur de code. Cela semble magique. Mais cela supposerait que nous soyons tous et toutes, et nos environnements en même temps, de pures simulations créées sur ordinateur. Ne lisant pas ou peu de science-fiction (je sais, c’est un tort) j’ignore si des auteurs ont déjà songé à cela, il ne m’étonnerait pas que ce soit le cas, et alors ce roman serait un récit de science-fiction tombé par erreur dans ce qu’on appelle « la littérature blanche », et en cela, une anomalie comme dit plus haut. Il y a eu Matrix, célèbre film, mais comme le fait remarquer un personnage clé de « L’anomalie » (un chercheur convié à résoudre le problème), dans Matrix, de vrais humains se mêlent à des simulations au sein d’un vaste programme qui les emprisonne. Ici, il n’y aurait pas de « vrais » humains. Mais d’abord qu’est-ce que cela voudrait dire… « de vrais humains » ?

« L’anomalie », roman passionnant parce qu’il pose une foule de questions philosophiques. Bien entendu sur l’identité d’abord. Ou l’indiscernabilité. Peut-il exister deux objets indiscernables l’un de l’autre ? Si on ne peut pas discerner deux objets, alors ils ne sont qu’un. Or, ici on parle d’individus qui sont deux, ils ne sont donc pas vraiment indiscernables – d’ailleurs ils ont quatre mois d’écart – ce qui invite à créer un concept intermédiaire. Entre l’indiscernabilité et la gémellité, par exemple. Que sont deux clones l’un par rapport à l’autre ? Sans compter qu’au cours d’un laps de temps de quatre mois, il peut s’en passer des choses… on peut mourir par exemple. C’est ce qui est arrivé à Victor/Victør. Victor Mars a eu le temps d’écrire son « Anomalie », texte fulgurant qui l’a fait sortir de l’ombre, puis de se suicider en sautant d’une falaise, mais Victor Juin, celui qui revient… n’a nulle envie suicidaire, et ne se reconnaît guère dans ce recueil d’aphorismes un peu vaseux…

Si nous sommes des programmes, qui nous a créés ? Des programmes eux aussi ou bien de vrais êtres ? Admettons que nous soyons créés comme programmes. Cela résout évidemment nombre de nos questions métaphysiques : il n’y a plus ces éternelles discussions sur l’opposition entre libre arbitre et déterminisme. Spinoza se lit sans aucun sentiment de contradiction. Les expériences de Libet prennent sens : avant que nous ayons conscience de l’intention de lever le bras, l’impulsion de lever le bras est déjà partie, et oui, puisque notre conscience n’est que le film produit a posteriori pour nous donner l’impression d’être libre et que cela justement fait partie des spécifications du programme qui nous anime. Avouons que ce serait pas mal comme « solution ». Sauf que l’on se heurte à ça : ceux qui nous ont programmé, qui sont-ils ? Pourquoi seraient-ils plus « vrais » que nous ? Pourquoi ne pas penser qu’ils le sont aussi, programmés ? Par qui ? Et ainsi de programmeurs en super-programmeurs, on va loin dans les niveaux « méta »… sans arrêt prévisible. Alors, qu’y gagnerait-on? Bon je sais ce qu’on va me dire : ce truc là, c’est Dieu. Autrement dit, Le Tellier aurait trouvé une nouvelle preuve de l’existence de Dieu… Au dix-huitième siècle, Dieu était le grand horloger, aujourd’hui, c’est le grand programmeur… tout est fonction de la technologie qui prédomine à une époque. Mais l’idée du monde informatique, de l’informatique céleste comme l’a dit si bien le philosophe Mark Alizart, était déjà dans l’air depuis longtemps (Alizart pointe du doigt… Hegel en personne!). Seulement moi, je ne crois pas en ces poupées gigognes de programmeurs de programmeurs de etc. Je crois que c’est nous qui programmons. Vous voulez que je vous dise ? Eh bien, voilà : l’univers et le temps sont refermés sur eux-mêmes, cycliques. L’humanité programme de mieux en mieux et l’informatique devient à jamais toute puissante, si bien qu’à la fin, elle retourne au début, et là elle engendre le monde dans lequel nous sommes, avant que le même cycle se reproduise un nombre indéfini de fois. Façon de dire comme, je crois, un philosophe actuel dont je n’ai pas retenu le nom, que Dieu n’est pas au début, mais à la fin et que c’est nous qui le construisons.

Allons… Dieu existe, Elon Musk l’a déjà rencontré.

Bon, je blague, hein… (mais pas tellement si l’on prend au sérieux les travaux du philosophe suédois Nick Bostrom, sur lesquels sont basées les hypothèses du présent livre, qui affirme que rien ne s’oppose à ce qu’à force de sophistication, un simple ordinateur portable puisse contenir dans le futur des milliers d’esprits simulés qui ne se distingueront plus des esprits humains ordinaires, et que donc, peut-être déjà, si ça se trouve, nous sommes dans un tel ordinateur…).

La fin du livre de Le Tellier, autant le dire, est angoissante. Qu’est-ce qu’un esprit standard peut faire de son double ? Cela ne semble pas prévu dans le programme… Nous revenons à la même question: comment être à la fois identique et différent ? Certains personnages se sacrifient pour laisser vivre leur double, d’autres se séparent en espérant plus jamais se revoir, des couples se déchirent car celui qui reste au milieu des deux doubles ne sait plus où donner de la tête, il peut avoir donné naissance à un embryon dans l’intervalle des quatre mois, auquel cas, bizarrement, l’autre exemplaire n’est pas enceinte, or c’est la même personne, etc. etc. On voit le nombre de paradoxes et de situations intenables que la duplication des esprits engendre. Le roman de Le Tellier ne va pas très loin dans cette exploration, il préfère qu’on en finisse d’une manière plus radicale… mais je ne vous dirai pas la fin.

Jolie image que celle d’un texte qui se désagrège en même temps que la réalité…

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Monde d’après

Sommes-nous en crise ou sommes-nous en catastrophe comme le disait récemment Boris Cyrulnik ? La crise disait-il, c’est simple, vous allez bien, tout à coup vous avez mal aux dents, vous souffrez, vous allez chez le dentiste, il vous soigne, vous n’avez plus mal, c’est ça la crise. Plus savamment, la crise est une phase grave d’une maladie. « Catastrophe » c’est autre chose, « cata » – « strophein » : il y a l’idée de « retournement », le monde n’est donc plus après ce qu’il était avant. Au cours du premier confinement, on parlait beaucoup du monde d’après, certains pour y croire (vous allez voir, il va se développer plus d’empathie, plus d’attention à l’environnement, plus de  care…), d’autres pour le railler (« le monde d’après sera pire que le monde d’avant » selon Michel Houellebecq, mais aussi Jean-Yves Le Drian). Aujourd’hui, on en parle moins, on a appris sans doute à être discret sur la question… quelle preuve a-t-on qu’un monde d’après serait plus accueillant ? Quelle preuve a-t-on d’un « monde d’après » ? La plupart des gens souhaitent sûrement qu’en guise de monde d’après… on retourne au monde d’avant, que ce ne serait pas si mal. On ne demande plus l’impossible, on ne rêve plus. Et pourtant… ce monde d’après ressurgit en filigrane. Ce n’est plus comme l’expression d’une volonté, voire d’un volontarisme, mais comme quelque chose d’inscrit, de désormais inévitable. Le monde d’avant a fini par sécréter un poison et nous sommes liés à lui. Il y a quelques temps, les médias donnaient la parole à des philosophes, des scientifiques qui se répartissaient en deux groupes : ceux qui nous disaient prendre conscience de la gravité de la situation et nous disaient d’attendre, ceux qui la refusaient et nous disaient qu’on en faisait trop, qu’il fallait nous détourner des discours mortifères pour ne penser qu’à la vraie vie et pas à la seule vie « biologique ». Parmi ces derniers, il y avait même ceux qui se disaient sûrs que cette « crise » n’était qu’une manière de nous imposer, par voie détournée, règlementations et contraintes (masques, tests, interdictions de réunion). En somme, le « système » avait trouvé cette aubaine pour nous contraindre à rentrer dans le rang. C’était ainsi qu’Orwell finissait par avoir raison. Grâce à un virus… et qui sait d’ailleurs s’il n’avait pas été « inventé » ?

Or, voilà que les discours changent, voici que les médias recherchent d’autres voix, ayant épuisé jusqu’à la corde les Comte-Sponville, les Onfray, les BHL et autres Agamben. Ces temps-ci, Bruno Latour fait… le tour des plateaux télé et des unes de magazines. Je l’ai vu sur la Cinq en compagnie de Boris Cyrulnik, c’était un très beau duo.

Que se passe-t-il ? Finirait-on par comprendre que cette pandémie, loin d’être un phénomène isolé qui ne se reproduira plus dès que l’on aura trouvé les bons remèdes et les bons vaccins, loin d’être une sombre manigance inventée par Bill Gates (version 1) ou par Xi Jingping (version 2), est une sorte de répétition générale avant les vrais ennuis… D’autres virus peut-être. Et surtout les dégâts causés par le réchauffement climatique et la nouvelle extinction des espèces. Que Moderna ou AstraZeneca nous sorte pour un temps d’affaire, il demeurera au-dessus de nos têtes fragiles une épée de Damoclès et nous aurons à faire face à des cataclysmes atmosphériques qui nous forceront à nous protéger avec encore plus de précautions qu’en ces temps de Covid. C’est la thèse de Latour. D’autres voix s’étaient déjà exprimées dans le même sens (le climatologue Edouard Bard en avril 2020). Début mars, Slavoj Zizek disait quelque chose de semblable, mais on ne les écoutait guère. De fait, ce que disait Zizek n’était pas exactement la même chose. Il disait : « contrôler, surveiller, punir ? – oh oui, s’il vous plaît » et ce n’était pas par masochisme, mais tout simplement pour exprimer que nous étions désormais confrontés à une situation qui nous dépassait, ce qui entraînait… qu’on fût bienheureux qu’un État prenne en charge les décisions à prendre, et les assume ! Mais aujourd’hui, même ces propos ne sont plus de mise car ils sous-entendaient que le mauvais cap allait être dépassé. Car aujourd’hui, nous ne savons pas. Nous nous sommes laissés prendre par toutes les lueurs d’espoir… il n’y aurait pas de deuxième vague (quelques charlatans ont fait leur beurre de cette fausse nouvelle), il y aurait une deuxième vague, mais, par chance, les vaccins allaient arriver, ce virus avait bien eu déjà quelques mutants mais sans gravité, nous allions être tous vaccinés d’ici l’été etc. etc. C’était sans envisager les retards de production et l’apparition de nouveaux variants et la course qui se profile entre les variants du virus et les adaptations du vaccin. Un coup l’un, un coup l’autre. J’avance mon pion, tu avances le tien. Peut-être une partie infinie. Atmosphère qui sent la lente extension d’une situation qui dure. Comme une dépression atmosphérique qui s’installerait dans la durée. Il nous faudrait revêtir imperméable et parapluie, k-way ? Ciré jaune des matelots ? Finies les tongues, les bermudas, les ombrelles et les shorts fleuris… Plus grave : finis les voyages (et donc les métiers qui les organisent), finis les restaurants et les bistrots, finies les stations de ski et les emplois qui vont avec (pisteur, moniteur, serveur de bar, gérant de remontée mécanique…). Le professeur d’éthique Emmanuel Hirsch dit les choses avec justesse quand il appelle à une adaptation progressive de notre part, non seulement adaptation de nos comportements, mais aussi adaptation de nos institutions, de notre conception de la démocratie : on ne peut plus accepter que quelques dirigeants décident (parfois… un seul) et que les gens ordinaires appliquent. Les gens ordinaires doivent participer aux décisions, dire ce qu’ils pensent dans des dialogues qu’il faut bien sûr savoir organiser. Si vaccination il y a, dans quel ordre, selon quels hiérarchies d’urgence ? Les principes auxquels on obéit aveuglement ne marchent plus. Il n’y a pas de recette à suivre, de principe a priori selon lequel ce sont les personnes (très) âgées qui devraient passer en tout premier, par exemple. Ça se discute. Car s’il y a des gens plus jeunes dont notre avenir dépend (au plan de l’économie, de l’éducation, de la recherche, de la santé) alors ce sont peut-être eux qu’il faut d’abord protéger. On a beaucoup dit que ce n’était pas la peine de s’en préoccuper puisque le virus ne s’en prenait gravement qu’aux plus âgés et plus fragiles, mais cet argument est dépassé : demain, des variants peuvent arriver qui s’en prendront aux jeunes adultes et même peut-être aux enfants. Et puis de plus en plus se révèlent des cas de personnes peu âgées mais qui souffrent gravement, et restent handicapées pour un temps très long, ce qui nous prive de toutes façons de leur apport à la société pendant toute la durée de leurs symptômes.

Bruno Latour, Jean-Pierre Dupuy, Boris Cyrulnik

Les discours d’Agamben (discours repris par le romancier Philippe Forest), de Stiegler (Barbara, pas Bernard) ou de BHL sont déjà devenus ringards, discours de philosophes dénués de connaissances précises autant en virologie qu’en épidémiologie et qui tentent de plaquer sur une situation inconnue jusqu’ici des analyses pré-construites. On ne veut plus entendre que la protection de la vie tue la vie, que l’appareil pandémique a pour but de supprimer nos libertés ou que l’acceptation des mesures-barrières est une odieuse compromission avec le système ultra-libéral. Zizek avait déjà répondu à Agamben, Jean-Pierre Dupuy lui répond encore ainsi qu’à Comte-Sponville ou à Luc Ferry et à ceux qui opposent vie au sens biologique et vie humaine, et qui ont dénoncé une soi-disant « sacralisation de la vie », comme Olivier Rey. Ces penseurs s’offusquent que l’on attache autant d’importance à la simple vie, à la « vie nue » car, à leurs yeux, il est d’autres valeurs qui méritent que l’on s’attache à elles, et même que l’on sacrifie sa vie pour elles. Autrefois, disent-ils, on n’avait pas peur de sacrifier sa vie pour une cause plus grande que soi… la Patrie par exemple, ou bien une certaine conception de Dieu… mais ils ne sont pas allés demander aux pioupious de Verdun s’ils avaient vraiment l’intention de sacrifier leur vie à la Patrie. Et ils n’osent peut-être pas aller jusqu’à rendre hommage aux djihadistes qui tuent et se tuent pour leur Dieu (soi-disant) – bien qu’il me soit arrivé d’entendre ce genre de propos après les attentats, idée selon laquelle ces jeunes qui les commettent ont un idéal, au moins, eux ! Je sais qu’il est facile – et moi-même, je m’y suis laissé prendre au début de la pandémie – de dire que la préservation de la santé à elle seule ne justifie pas tout car il y a bien d’autres choses susceptibles de rendre notre vie heureuse, l’amour bien sûr, sous toutes ses formes, mais aussi le goût de l’art, les plaisirs de la nature, l’écriture, le théâtre… mais c’est oublier que la santé, si elle n’est « valeur » en elle-même est toujours condition pour l’existence de ces sources de bonheur. Un ami me fit remarquer qu’il ne faut pas confondre maladie et handicap. Une personne handicapée peut développer les sources de bonheur mentionnées ci-dessus, et vivre heureuse. La maladie, elle, le plus souvent, l’empêche, surtout quand elle fait planer une menace de fin prochaine, ou alors celui ou celle qui en souffre essaiera de donner le change, de donner l’apparence d’un bonheur d’autant plus extériorisé qu’éphémère, comme le montre si bien La Montagne magique (dont un autre ami m’a conseillé la lecture, surtout dans la nouvelle traduction française!). Entendons-nous bien : je serais prêt sans doute à risquer ma vie dans des circonstances exceptionnelles, notamment pour venir au secours d’une personne en danger, et je ne renie pas le fait d’avoir dit que j’étais prêt à risquer d’attraper le virus en me proposant pour faire l’école à nos petits-enfants durement atteints dans leurs possibilités d’envisager l’avenir sous un jour heureux. Je veux seulement dire que je ne verrais jamais cela sous l’angle d’un « sacrifice ». On ne sacrifie une chose ou une vie que par rapport à une divinité. On peut risquer sa vie pour une autre vie parce qu’on estime que cette dernière a au moins autant de valeur que la sienne propre, c’est un jugement rationnel. En revanche, qui « sacrifie » une vie pour une autre le fait en fonction d’une morale mystique qui n’est pas la mienne (et ne devrait même pas être celle de gens qui se réclament de la Bible si l’on en croit Jean-Pierre Dupuy qui cite le Deutéronome : « Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance […] »).

Dupuy défend la vie parce qu’il n’y a rien d’autre au monde, finalement. Certains philosophes dénigrent la vie biologique parce qu’ils dénigrent la biologie, ce qu’ils font parce que celle-ci est une science, terme honni. De façon très brillante, il montre que cette attitude est puérile : la science n’est pas la continuation du discours galiléen, elle n’est plus depuis longtemps seulement inspirée par un déterminisme qui traiterait les humains comme des choses inertes, elle a pris connaissance de l’imprévisible, de l’incertitude et même du chaos. On a arrêté de considérer que la biologie s’achevait avec la carte du génome humain (voir mon billet sur Giuseppe Longo). On ne saurait opposer la vie et le monde comme l’effectif et le possible, l’immanence et la transcendance car tout est beaucoup plus difficile. « La vie, dit Jean-Pierre Dupuy, fût-elle la plus nue qui soit, réduite à ce qu’en dit sa science, la biologie, est la condition de possibilité du monde ». Si, dans le cas de pandémie que nous connaissons, la préservation de la vie peut donner l’impression de menacer la vie c’est pour d’autres raisons que métaphysiques : parce que, par exemple, les règles édictées pour préserver la vie se retourneraient contre elle en ce qu’elles engendreraient des désarrois psychiques tels que l’on commencerait à voir des suicides. Ce qui se passe effectivement. Et c’est là que doivent intervenir des spécialistes de la santé mentale et de l’éthique pour mettre en garde et dire que les mesures à prendre pour contrecarrer le virus doivent être déterminées collectivement, après information véritable et débat public.

Jean-Pierre Dupuy note encore que, bien souvent, ceux qui s’élèvent contre cette prétendue « sacralisation de la vie » sont les mêmes que ceux qui s’attaquent aux défenseurs de l’écologie, comme si, là encore, on allait empêcher les gens de vivre simplement pour sauver ce qui reste à sauver. Ainsi par leurs négateurs aussi, la gravité de la Covid et le réchauffement climatique (ainsi que la disparition des espèces) auraient partie liée. C’est donc à raison que Bruno Latour conjoindrait les deux situations. Je ne sais pas si Jean-Pierre Dupuy reconnaît sa pensée dans celle de Bruno Latour, et réciproquement si Latour reconnaît la sienne chez Dupuy. Sans doute ont-ils des différences, Latour fait quand même partie de ces « irrationalistes subtils » dont parle Pascal Engel. Néanmoins ils se rapprochent par leur vision exigeante de l’écologie.

J’approuve Latour quand il exprime le souhait que l’écologie désormais supplante l’économie. Car ce serait remettre le monde à l’endroit. Marx disait « la dialectique avait la tête en bas, je l’ai remise sur ses pieds », on pourrait dire la même chose du couple économie-écologie. Car l’économie, surtout depuis un demi-siècle, s’est arrogée un pouvoir surnaturel, au point qu’elle a développé une sphère de rapports de force et d’intérêt planant au-dessus de nos têtes, qui finit par ne plus avoir de relation avec le monde concret, avec notre planète Terre. Il n’y a aucune rationalité distinguable dans les mouvements boursiers. En plein été, Yannis Varoufakis exprimait sa stupeur face à certains phénomènes par un tweet ainsi libellé : « Le capitalisme financier s’est découplé de l’économie capitaliste, s’envolant hors de l’orbite terrestre, laissant derrière lui des vies et des rêves brisés. Alors que le Royaume-Uni s’enfonce dans la pire récession de tous les temps, et que les États-Unis se rapprochent du statut d’État en faillite, le FTSE100 augmente de 2 % et le S&P500 bat tous les records ! ». Il importe donc de retrouver le contact avec le sol, et c’est sûrement sous la pression du changement climatique que ceci peut être amorcé, de même que la pandémie a, au moins momentanément, mis en panne l’économie réelle (mais pas la spéculation, apparemment).

La question de la démocratie se trouve posée : quelqu’un m’a objecté sur FB qu’il n’était pas évident que l’on puisse aller de l’écologie vers la social-démocratie, alors que, selon cette personne, le trajet inverse apparaîtrait plus facile. Il me semble en réalité, et c’est là ce que disent Latour et les gens proches de lui (cf. le livre récent : « Le cri de Gaïa »), que l’écologie fasse appel à un concept plus large que celui de démocratie au sens strict, mais qui l’englobe : l’idée d’être à l’écoute du vivant, ce qui inclut évidemment le vivant humain. Le problème est qu’on ne sait guère comment faire pour donner la parole à ce qui n’en a pas et que jusque-là, la démocratie n’avait de sens qu’entre les êtres parlants.

Il faudra pourtant trouver une solution à ce problème, faute de quoi les non-parlants finiront bien par s’exprimer par une voie détournée, et alors il sera un peu tard pour organiser enfin les débats publics dont nous avons besoin…

NB: les articles de Jean-Pierre Dupuy et de Bruno Latour sont dans la revue électronique AOC, Latour a également publié récemment « Où suis-je – Leçons du confinement à l’usage des terrestres », aux éditions Les empêcheurs de tourner en rond, le livre « Le cri de Gaïa – penser la terre avec Bruno Latour » est sous la direction de Frédérique Aït-Touati et Emmanuele Coccia aux mêmes éditions. Boris Cyrulnik a publié récemment « Des âmes et des saisons » aux éditions Odile Jacob.

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Nerval toujours vivant

Le Grand Meaulnes m’ayant naturellement conduit à me souvenir de mes lectures de jeunesse, je ne puis faire autrement que revenir à Gérard de Nerval, reconnu souvent comme le plus grand écrivain romantique français, dont la découverte vers l’âge de 16 ans m’a profondément marqué. Dans ma solitude de jeune homme plein de désirs et d’aspiration à aimer, étourdi par la beauté des corps de jeunes filles qui dansaient autour de moi dans la cohue du lycée, Nerval mettait en mots ce que j’éprouvais confusément. Le modèle proposé était celui de l’amour romantique, où la femme figurait comme un idéal, superposition d’images plus ou moins réelles, expression d’un « plus d’être » que l’on ne pouvait atteindre qu’en s’élevant au-dessus des banalités et des vulgarités de l’existence.

Nerval m’inspirait, même si je savais que la voie qu’il avait suivie dans sa vie l’avait conduit au suicide et qu’elle avait traversé des moments de folie.

Dire que la femme figurait comme un idéal n’est nullement faire état d’un « idéal féminin », ensemble de normes qui pèsent sur les femmes et leur dictent comment elles devraient vivre, s’habiller, se comporter dans le monde social, à la façon dont il existe aussi un modèle viriliste qui pèse sur les hommes. « Idéal » est ici à prendre au sens d’un but à atteindre, de représentation rêvée de ce que l’on aimerait que soit l’amour, à mille lieux des conventions et des propos cyniques, des grivoiseries et des rabaissements du sexe différent du notre. Par exemple, je ne supportais pas les blagues salaces. Et aujourd’hui encore, comment ne pas être révolté de voir sur son écran de télévision une émission où les interventions d’animateurs populaires et d’autres hommes sur le plateau semblent ne viser qu’à humilier une femme, comme je l’ai vu récemment par hasard au cours d’une émission en direct diffusée sur France 2, où une bande d’hommes à l’œil légèrement allumé entourait une belle femme qui présentait son spectacle de meneuse de revue. La femme était belle. Ces messieurs s’obstinaient à vouloir prouver qu’elle était donc sotte. Et cela en 2021, en pleine dénonciation du sexisme et remise en question des clichés genrés. Cette anecdote, bizarrement, me faisait penser à Nerval, amoureux d’une belle actrice, Jenny Colon qui, pour elle, aurait tout donné et dont la sensibilité était blessée par les quolibets et les allusions salaces que des hommes de ce temps adressaient aux actrices, toutes plus ou moins assimilées à des prostituées. L’actrice, sous le nom d’Aurélie, est l’une des femmes que l’on rencontre dans Sylvie, la nouvellela plus célèbre du recueil Les Filles du feu. C’est après une soirée théâtrale à laquelle assistait le narrateur amoureux qu’il lui vient à l’idée, en consultant un journal où il est dit en deux lignes « Fête du Bouquet provincial. Demain les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy », de revenir au temps passé, celui où il jouait innocemment avec les jeunes filles de son village de Loisy (dans le Valois, non loin d’Ermenonville) dont deux en particulier sont toujours présentes en sa mémoire: la grande Adrienne, et la plus jeune, Sylvie. Alors il se représente, au cours de la nuit, avant de se décider à partir, « un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d’ardoises et sa face rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies ». Des jeunes filles dansent en rond sur la pelouse et lui est le seul garçon au milieu de la ronde, venu avec sa compagne toute jeune encore, Sylvie, « une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée ». Il remarque l’une des filles, plus grande que les autres, que le hasard conduit à ce qu’il l’embrasse. C’est Adrienne. Il ne la verra qu’une fois. Lorsqu’il reviendra dans la région, elle aura disparu. Au cours de la nuit, vers 1h du matin, il se décide à partir pour ce lieu qui reste pour lui empreint de brumes et de poésie, en calculant que tôt le matin il sera auprès de Sylvie, celle qu’il aimait tant et qu’il n’a pas revue depuis trois ans, mais en chemin il se remémore un autre voyage, une autre excursion vers Loisy à l’occasion déjà d’une fête des archers, ainsi les souvenirs se collisionent-ils, forment-ils comme des successions de vieilles photographies qui vont finalement se confronter au réel. La rencontre aura lieu, plutôt joyeuse. Sylvie a épousé le frère de lait du narrateur, lequel peut rentrer à Paris à temps pour être à cinq heures au théâtre où il peut s’adonner à son adoration pour l’actrice.

Senlis dans les années soixante – photo A.L.

C’est une nouvelle magnifique, que l’on ne se lasse pas de relire. Raymond Jean, qui était professeur de littérature à Aix-en-Provence et a écrit un joli livre sur Nerval dans la collection « Ecrivains de toujours » au Seuil (1964) en fit une analyse subtile qui la comparait au projet proustien de La Recherche du Temps perdu. Selon lui, elle est basée, comme c’est le cas de l’œuvre de Proust, sur une représentation savante du temps et de la mémoire. Chez Nerval comme chez Proust, le temps n’est pas linéaire, il est gigogne : un événement évoque un souvenir, puis un autre, et lorsqu’on s’installe au temps du souvenir, alors s’ouvre un nouveau souvenir, mais à l’intérieur du premier. Ceci apparaîtrait comme un processus sans fin s’il ne fallait clôturer la nouvelle et, à un certain moment, revenir en surface au temps du « maintenant »… dont on ne sait jamais s’il n’est pas aussi imaginaire que les autres. Et puis lorsqu’on est revenu à ce « présent », on pourrait s’attendre à ce que l’histoire s’arrête. Mais non, car le propre du présent… c’est toujours de se continuer. Alors Nerval parle déjà du lendemain (il part en Allemagne) comme s’il voulait vraiment nous donner une preuve qu’il est maintenant bien vivant, sorti de ses songes. L’été suivant, il revient et entreprend cet impossible : confronter l’image de celle qu’il a définitivement perdue avec celle qu’il aime dans le présent. Les deux ne s’accordent pas, au point qu’Aurélie l’éconduit : « Vous ne m’aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : « la comédienne est la même que la religieuse » ; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus ! » et le pauvre Gérard (ou le narrateur) de conclure : « cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j’avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses,… ce n’était donc pas l’amour ? Mais où donc est-il ? ». Ainsi, les mirages se défont. Nerval nous décrit non pas une régression (comme c’est un peu le cas du Grand Meaulnes) mais une progression, il a cherché et obtenu un dépassement de ses rêves d’enfant. Là où l’on pourrait craindre une lamentation, un retour attristé vers le passé, il se contente avec joie de retrouver une Sylvie mariée et qui le bouscule avec tendresse : « Je l’appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de ressemblance avec Werther, moins les pistolets qui ne sont plus de mode ». et puis : « J’oubliais de dire que le jour où la troupe dont faisait partie Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j’ai conduit Sylvie au spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l’actrice ressemblait à une personne qu’elle avait connue déjà. « A qui donc ? – Vous souvenez-vous d’Adrienne ? » Elle partit d’un grand éclat de rie en disant : « Quelle idée ! » Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant : « Pauvre Adrienne ! Elle est morte au couvent de Saint-S***, vers 1832 ». Et la fin de Sylvie propose, comme pour faire diversion (allons, cette histoire n’était pas si dramatique) un joli panorama des chansons et légendes du Valois, car en fin de compte, ce que cherche surtout Nerval, c’est à nous faire aimer et comprendre l’esprit populaire de son temps.

On sait que ces nouvelles furent écrites par un Gérard qui vivait les dernières années de son existence, sur les conseils de son médecin qui voyait probablement là manière de libérer l’écrivain de ses fantasmes et angoisses. Tous les chefs d’œuvre de Nerval furent d’ailleurs écrits dans cette période, ils incluent aussi évidemment les extraordinaires sonnets des Chimères comme El Desdischado, le poème qui s’est ancré à jamais dans le cerveau de tout lecteur qui l’a découvert un jour, que ce soit au cours de sa scolarité ou simplement par l’effet du hasard et où l’on parle du « soleil noir de la mélancolie » expression qui me paraît au summum de ce qui peut s’écrire en poésie.

Les nouvelles qui composent le recueil Les Filles du feu sont donc les projections d’un esprit qui souffre, on pourrait penser qu’elles ne sont que cela et nous pourrions aussi prendre Aurelia, ce grand texte sur la folie, comme un compte-rendu clinique, et pourtant elles agissent en nous encore comme ayant une portée universelle, la folie ici apparaissant comme un « dérèglement de tous les sens » en même temps qu’un accès de lucidité. Nerval avait parlé de « super-naturalisme » et Breton et ses amis s’en inspirèrent pour parler de « surréalisme ». mais si l’on peut lire encore Nerval aujourd’hui, et je suis sûr qu’il a à dire beaucoup aux jeunes gens actuels revenus d’une approche de la sexualité centrée sur l’instrumentalisation des corps et la dévalorisation de la relation amoureuse, c’est que son talent d’écrivain et sa lucidité dépassent de loin la simple affection mentale dont il souffrit et pour laquelle il se fit interner à deux reprises, notamment à la clinique du fameux docteur Blanche sur la colline de Montmartre…

Certes, je pourrais en venir à l’analyse des raisons qui ont motivé ce tropisme dirigé vers cet auteur romantique, comme je l’avais ébauché dans mon billet récent sur Rilke, et finir par constater que, là aussi, comme dans le cas de l’auteur allemand, se cache sous la splendeur d’une œuvre, une réalité, un contexte socio-historique qui peut expliquer que nous la percevions à une autre époque comme toujours opérante en raison d’une similitude qui persiste entre le contexte de la production et celui de sa réception. Je l’ai dit : j’étais seul. Je vivais ma jeunesse en un temps où les facilités de la contraception n’existaient pas encore, pas étonnant que s’en déduise un sentiment d’inaccessibilité du corps de la femme, et donc une idéalisation de celui-ci. Et Nerval sans doute, éprouvait ces mêmes scrupules, cette même volonté de ne pas importuner que d’aucuns traduisent comme de la timidité, alors qu’il ne s’agit que d’une réserve respectueuse à l’égard de l’objet de son désir, d’où il s’en suivait une idéalisation, une perception de la femme comme superposition d’images.

Mon admiration pour Nerval n’aura alors été que la traduction d’une relative identification avec l’auteur dans sa recherche de réalisation de ses désirs, mais cela ne la discrédite pas pour autant puisqu’elle aura puisé dans l’œuvre de Nerval une sorte de modèle, de voie où se reconnaître dans une édification difficile. Ainsi, toujours, la littérature nous propose-t-elle des mythes, des figures qui nous sont indispensables dans la construction de nous-mêmes, qui sont comme des échafaudages de notre personnalité.

Rue de la Vieille Lanterne

Un soir où j’attendais d’aller chercher quelqu’un à la Gare de Lyon, au croisement de la rue des Ecoles et du Boulevard Saint-Michel, dans un bistrot qui fait face à la Sorbonne, je rencontrai une très jeune fille dont l’alcoolisme avait déjà attaqué l’émail des dents. Elle était perdue et s’était un moment raccrochée à moi (et je n’eus ni le courage ni la force de l’aider). Au moment de s’en aller, elle me dit « la nuit sera blanche et noire », comme Gérard l’écrivit à sa tante avant de se pendre non loin de la Tour Saint-Jacques. Les jours et semaines suivantes, il m’arriva de repasser par là en me disant que peut-être je la verrais à nouveau pour lui apporter quelque secours, mais je ne la vis plus jamais. Un vieux souvenir de Nerval planait donc encore en ces lieux.

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Pierrot le Fou et Louis le Poète

Toujours grâce à LaCinetek, j’ai revu récemment Pierrot le Fou, le film de Godard des années soixante, de 1965 exactement… Pour moi l’un des grands chefs d’œuvre du réalisateur suisse. Le souvenir de ma première vision de ce film est fortement ancré en moi. J’avais quoi… 18 ans ? Autant dire je n’avais pas vu grand-chose et un tel film m’ouvrait les yeux : ainsi le cinéma, ce pouvait être de l’art, du grand art. Comme le déclarait Godard lui-même à l’époque, Pierrot le Fou est un film sur la peinture. Il débute, on s’en souviendra, par Jean-Paul Belmondo, nu dans sa baignoire et lisant à sa fille un extrait de l’Histoire de l’Art d’Elie Faure sur Velasquez et les Ménines. Il enchaîne avec des reproductions de Picasso et de Renoir. Si le personnage central est appelé « Pierrot » plutôt que « Ferdinand » (son « vrai » nom) c’est peut-être parce que, comme le dit le personnage joué par Anna Karina, on peut chanter « au clair de la Lune, mon ami Pierrot… » mais pas « Au clair de la lune, mon ami Ferdinand… », mais c’est aussi surtout pour nous rappeler le Pierrot de Picasso, épinglé en carte postale au-dessus du lit de l’héroïne. Quant à Marianne, l’héroïne jouée par Anna Karina, son nom de famille est « Renoir », autre clin d’œil à un grand de la peinture. Eloge de la peinture il l’est aussi et peut-être surtout par son emploi de la couleur, comme si la pellicule était peinte à la manière parfois des impressionnistes mais, plus souvent, à celle des Fauves. Pierrot le Fou, c’est l’intensité, la densité, la force du rouge et du bleu notamment, le rouge du sang, le bleu du ciel et de la mer – ici, la Méditerranée.

Pour moi, ce film est indissolublement lié à Aragon et aux Lettres Françaises parce que j’avais lu à cette époque-là l’article du premier dans un numéro des secondes, et c’était un merveilleux texte, qui m’avait illuminé, et convaincu qu’il fallait à tout prix voir Pierrot le Fou. Et je l’avais lu allongé sur un transat dans le jardin des parents de la fille dont j’étais amoureux (c’est peut-être aussi pour cela que la chose m’a marqué…). J’ai retrouvé cet article, et je reste toujours pantois. Certes, Louis Aragon n’y allait pas avec le dos de la cuillère dans la grandiloquence et l’excès dont il était souvent coutumier (il suffit de l’écouter lire ses propres poèmes… on ne lirait plus comme cela aujourd’hui), mais ce qu’il dit est déterminant pour qui souhaiterait comprendre en quoi un véritable cinéma artistique existe, en marge d’un spectacle d’amusement. Il compare ainsi Pierrot le Fou à la Mort de Sardanapale, d’Eugène Delacroix. Tant par sa réception (Godard fut très critiqué à la sortie du film, comme le fut le grand peintre romantique à qui l’on reprochait ses excès de couleur et de réalisme dans la monstration des corps, du sang et des cadavres) que par sa forme et surtout son emploi des couleurs. Lorsqu’on parle du rouge et du bleu, comme je l’ai fait plus haut, cela n’est pas suffisant, car il existe une foule de rouges et une foule de bleus, tout peintre sait cela. Ce qu’Aragon voit, c’est « Dans la palette de Delacroix, les rouges, vermillon, rouge de Venise et laque rouge de Rome ou garance, jouant avec le blanc, le cobalt et le cadmium » et il les voit comme dans le film, au point que, dit-il, sortant du cinéma, « je ne voyais rien d’autre de Paris que les rouges : disques de sens unique, Yeux multiples de l’on ne passe pas, filles en pantalons de cochenille, boutiques garance, autos écarlates, minium multiplié aux balcons des ravalements, carthame tendre des lèvres et des paroles du film, il ne me restait dans la mémoire que cette phrase que Godard a mise dans la bouche de Pierrot : Je ne peux pas voir le sang, mais qui, selon Godard, est de Federico Garcia Lorca, où ? qu’importe, par exemple dans La plainte pour la mort d’Ignacio Sanchez Mejias, je ne peux pas voir le sang, je ne peux pas voir, je ne peux, je ne. Tout le film n’est que cet immense sanglot, de ne pouvoir, de ne pas supporter voir, et de répandre, de devoir répandre le sang. Un sang garance, écarlate, vermillon, carmin, que sais-je ? »

Louis Aragon et Elsa Triolet dans les années soixante. Crédit photo : Pablo Volta, Fonds Maison Elsa Triolet-Aragon

Ce film, lorsqu’il est sorti, bouleversait les codes du cinéma classique, il semblait agir directement sur la réalité en entremêlant étroitement éléments du réel et éléments de fiction, empruntant ainsi à la technique du collage, où l’on retrouve une référence picturale, mais au cubisme cette fois. Ainsi des personnages connus à l’époque et clairement identifiables surgissent, tels Samuel Fuller – le producteur de cinéma qui se pose des questions sur l’art – une princesse libanaise improbable qui sort de son yacht en déclamant le nom de ses amants passés et présents, ou bien Raymond Devos soi-même, saisi sur un quai portuaire en train de dire un de ses sketches les plus célèbres ici s’inscrivant dans un contexte qui en accentue à la fois le cocasse et l’onirique. Est-ce que vous m’aimez-é-é-é ? elle a dit : non ! Puis plus tard, à une autre : est-ce que vous m’aimez-é-é-é ? elle a dit oui ! Et ça fait vingt ans que ça dure, monsieur, vingt ans ! C’est cette phrase que Belmondo a en tête avant d’en finir avec la vie…

On aime aussi retrouver la critique, très en vogue à l’époque, de la société de consommation, comme dans la fameuse scène d’une réception où tous les participants s’expriment avec des slogans publicitaires, vantant une laque, un modèle de voiture, une marque d’électro-ménager… ou bien la marque d’essence qui s’affiche en grosses lettres, TOTAL, pour passer à « Total, c’est une histoire d’aventure » dit par Pierrot en se retournant vers le spectateur, « à qui tu parles ? » demande Marianne, « eh bien au spectateur, bien sûr ! ». Tout cela peut paraître aujourd’hui d’un autre temps, un temps où l’on s’amusait avec la pellicule, où l’on découvrait des ressources artistiques nouvelles et où l’on ne s’embarrassait pas tellement de « politiquement correct », temps de grande créativité qu’on semble avoir un peu oublié. Temps où l’information commençait à envahir le champ de notre perception visuelle ou auditive, mais ne l’avait pas encore submergé comme c’est le cas actuellement. Ainsi l’émotion pouvait-elle paraître sincère. Lorsque l’information fuse à la radio selon laquelle des résistants vietnamiens ont encore été tués par l’aviation américaine et qu’Anna Karina réfléchit un instant sur le fait que ces gens dont on parle sans s’y attarder, comme s’ils n’étaient que des numéros, sont en réalité des êtres de chair et de sang comme elle et comme Pierrot, cela nous paraît d’un autre temps hélas, nous qui avons depuis subi tant d’annonces de morts et de blessés aux quatre coins du monde dans des conflits toujours plus sanglants, les bombes s’ajoutant aux bombes et les massacres aux massacres (Iran-Irak, Syrie, guerre du Golfe, Algérie, Yemen…), au point que nous avons cessé même de compter. Nous réalisons à ces moments-là que nous sommes devenus comme anesthésiés, désormais incapables de manifester nos émotions, notre protestation contre les guerres, les coups d’état et les oppressions. Le scandale absolu du sort infligé actuellement aux Ouïghours par les autorités chinoises nous laisse en spectateur éploré, mais ne nous transforme pas en manifestant de rue et ne paraît donner à aucun nouveau Godard l’inspiration pour un film de notre temps. D’ailleurs nous voyons une ironie amère dans le fait que ce soit si manifestement les dirigeants chinois, plus ou moins directement descendants de Mao, qui se livrent à de telles atrocités, lorsqu’au temps de Pierrot le Fou, il semblait que seuls les Américains avaient le pouvoir, au nom de l’impérialisme, de déverser du napalm et de chercher à éliminer un peuple, la Chine de Mao figurant alors comme un exemple de révolution prometteuse…

Aragon, encore lui, souligne « l’extraordinaire moment du film où Belmondo et Anna Karina, pour faire leur matérielle, jouent devant un couple d’Américains et leurs matelots, quelque part sur la Côte, une pièce improvisée où lui est le neveu de l’oncle Sam et elle la nièce de l’oncle Ho… But it’s damn good, damn good ! jubile le matelot à barbe rousse… ».

L’histoire de Pierrot le fou ne se raconte pas, elle est d’ailleurs en arrière-plan, et c’est très rare dans un film ou un roman que l’histoire soit ainsi à ce point réduite à n’être que prétexte. On n’y pense pas, on voit bien sur l’écran qu’il y a des choses suspectes, des brigands plus ou moins politisés, des anciens de l’OAS qui courent après Marianne, laquelle a dû leur faire un sale coup, on voit bien qu’elle leur échappe et que, dans sa course, elle montre des talents de lutteuse et de manieuse de ciseaux, mais ce n’est pas sur ces péripéties que notre œil se braque, c’est plutôt sur le hors-champ, ce que nous révèle de ce temps la caméra qui se balade alentour, se posant sur un HLM en construction ou sur une route ou sur un rivage de la Méditerranée, sur une maison provençale ou des escaliers dans les rochers. Jamais à cette époque on avait filmé si bien de tels lieux.

L’image finale me revient souvent, ce cadrage sur la mer et le ciel, inondés de soleil, avec en voix off le poème de Rimbaud sur l’éternité… je sais que cela peut paraître désuet aujourd’hui, Rimbaud étant devenu tellement à la mode, cet effet de poésie montré par Godard étant même presque devenu un cliché… et pourtant il est bon parfois de revenir aux sources.

Mais en dépit, ou peut-être à cause de sa beauté formelle, Pierrot le Fou reste un film désespéré, non seulement parce qu’il se termine avec le suicide du héros, mais surtout parce qu’il nous fait sentir à quel point le monde pourrait être différent, plus beau, plus poétique, et en même temps, qu’il ne le sera jamais, que le cours des affaires continuera, les passions tristes prendront le dessus et l’ouverture poétique ne peut se produire qu’en un court instant, celui de l’art et de la poésie.

[Il me faut ici remercier un certain monsieur Julien d’Abrigeon qui développe un site sur Jean-Luc Godard à l’enseigne de tapin.free.fr (tapin pour Toute Action de Poésie Inadmissible sur le Net), car c’est grâce à lui que j’ai pu retrouver cet article d’Aragon, aujourd’hui quasiment introuvable. Une réédition récente des meilleurs articles des Lettres Françaises m’avait laissé espérer l’y trouver, mais non, manque de chance, cet article, pour moi historique, n’y avait pas été sélectionné. Alors ce monsieur dit qu’il a retrouvé la source et qu’il l’a retapé pour le net, et c’est ainsi grâce à lui que l’on peut retrouver ces lignes].

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Charles Juliet, au volume X de son journal

J’ai rencontré Charles Juliet en avril 2018, je l’avais invité à parler de son œuvre dans le cadre de l’association dont je m’occupe dans le Sud de la Drôme. J’étais allé le chercher à la gare de Montélimar et j’avais eu la surprise de le trouver tenant la main d’une vieille dame, sa femme, la fameuse M.L. que l’on trouve entre les pages de son Journal. M.L. était déjà bien atteinte par la maladie, il était avec elle d’une patience extrême. Nous avions fait la route de Montélimar au Poët en nous arrêtant à Nyons parce qu’ils n’avaient rien mangé en ce milieu d’après-midi, et il était allé acheter des sortes de beignets à la boulangerie des Arcades, celle qui débouche sur la place par un couloir étroit. La rencontre avec les habitants des villages alentour qui s’étaient déplacés s’était très bien passée. Il avait été écouté avec une immense attention et à la fin, beaucoup de gens étaient venus vers lui, qui pour obtenir une dédicace, qui pour lui parler et lui faire part d’une émotion. Il y avait un agriculteur depuis longtemps dans la vallée qui était venu le voir car il était le fils d’un professeur que Charles Juliet avait eu lorsqu’il était à son école d’enfants de troupe d’Aix-en-Provence. C’est Mélina, la petite fille, qui nous avait mis au courant… J’avais essayé de le mettre en contact avec des gens qui pouvaient l’intéresser, des agriculteurs, lui qui évoque si souvent son passé de paysan et même de gardien de vaches dans l’Ain, ou une éditrice fabriquant elle-même ses livres. Et puis, le lendemain, comme c’était jour de grève de la SNCF, je m’étais proposé pour les reconduire chez eux, rue Victor Hugo, à Lyon (au moins trois heures de route). Je me souviens de notre arrivée au bas de leur immeuble. J’avais aidé M.L. à descendre de l’auto et avais ouvert le coffre pour leur donner leurs bagages et il m’avait serré la main en me promettant que nous resterions en contact, qu’il m’enverrait quelque chose pour me remercier. Je garde un souvenir intense de ce week-end.

Charles Juliet – 7 avril 2018

Il y eut bien un envoi à titre de remerciement : une édition reliée de son recueil sur les phrases qui nous aident à vivre (« Ces mots qui nous nourrissent et nous apaisent »), accompagnée d’une carte contenant simplement quatre lignes séparées chacune par un tiret, par lesquelles il me remerciait du transport jusqu’à Lyon, de la lettre que je lui avais envoyée et des photos qui l’accompagnaient. Je lui écrivis plusieurs fois, mais sans jamais recevoir de réponse… Je me suis depuis souvent posé des questions sur cette absence. Peut-être ne devais-je pas m’attendre à plus, mais néanmoins je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qu’il avait pensé. M’avait-il trouvé peu intéressant, indigne d’une relation plus fournie ? Lorsque je m’étais présenté à lui, s’était-il méfié de mon passé d’universitaire, de mathématicien ? Nos amis qui étaient venus à la rencontre et avaient aidé à son organisation avaient-ils manqué d’attention à son égard ? À l’égard de sa femme ? M’avait-il trouvé trop lisse, sans drame à lui raconter, ma vie, telle que je la vois, ayant été somme toute relativement calme et sans histoires, ou trop calme et trop sans histoires pour lui. Je manquais peut-être de désespoir en moi. Je lui avais donné un exemplaire d’un numéro d’une revue poétique où figuraient quelques-uns de mes poèmes, attendant bien sûr, comme on le devine, de sa part, un mot, une appréciation, bonne ou mauvaise, oui, même mauvaise, je conçois très bien que l’on puisse trouver mes poèmes mauvais, mal écrits, cherchant peut-être un peu trop l’image, le contraste. Mais je ne suis même pas sûr qu’il ait ouvert le fascicule. Peut-être a-t-il pensé que je voulais qu’il m’aide à les publier ? Sans doute a-t-il estimé que ce n’est pas ainsi qu’on doit écrire de la poésie si j’en juge surtout par sa propre poésie telle qu’elle vient d’être publiée en anthologie chez Gallimard, mais même cela, j’aurais aimé qu’il me le dise. Il y a évidemment une multitude d’autres raisons à ce silence, peut-être était-il trop absorbé par son travail d’écriture ainsi que par les soins qu’il devait apporter à son épouse, par la vie quotidienne, par les allées et venues à Jujurieux, la petite commune de l’Ain d’où ils viennent tous les deux et où ils avaient une maison. Et il serait inconvenant de ma part de lui en vouloir.

J’ai revu Charles Juliet à la télévision il y a quelques semaines dans l’émission « La Grande Librairie » où il était invité en même temps que Jean-Marie Le Clézio. L’animateur avait donné la préséance au Prix Nobel, qui s’exprimait seul au début de l’émission au sujet de son beau livre sur la poésie des Tang, et il me semblait que Charles Juliet en souffrait. Il ne m’avait pas fait d’éloge de Le Clézio lorsque je lui en avais parlé, et là, il se voyait préférer un auteur qui, finalement, ne compte pas tellement pour lui. Quand on en vint à son Journal, l’animateur, un peu balourd à son accoutumée, voulut faire dialoguer les deux écrivains, demandant ainsi à J.M.G. s’il n’avait pas eu un jour l’intention d’écrire son propre journal. Le Clézio fit alors cette réponse qui nous paraît naturelle : il ne voulait pas écrire de journal parce que cette forme d’écriture lui paraissait devoir inéluctablement enfler un peu trop le moi de l’auteur, aller vers une expression narcissique, et lui, il essayait au contraire de s’oublier, de donner la parole à des êtres du bout du monde qui sont loin de lui. Cela ne pouvait que chagriner Juliet qui pouvait voir dans ces propos une critique indirecte de sa démarche. Il tenta une contre-attaque en suggérant que Le Clézio n’avait peut-être rien fait d’autre dans son œuvre que se raconter lui-même… Le Prix Nobel, homme discret et plein de courtoisie, après un court silence, eut un sourire à peine perceptible pour concéder gentiment un timide « oui, vous avez peut-être raison » mais sans sembler y croire davantage… Nous venions d’assister au seul moment vraiment intéressant de cette émission. L’entreprise louable de se connaître soi-même, éventuellement par l’écriture d’un journal, se heurte toujours à l’écueil de la glorification possible de soi, je ne dis pas que Charles Juliet en est là, mais simplement que c’est un risque que voulait lui signaler l’écrivain voyageur.

Voici donc de ce Journal, le dixième volume, intitulé « Le jour baisse ». J’avais commencé de le lire au huitième, « Apaisement » et l’avais poursuivi avec « Gratitude », non sans entre-temps, m’être rattrapé sur la lecture des précédents (dont le premier, Ténèbres en terre froide, qui commence en 1957, est le plus sombre, le plus désespéré, celui où on touche au plus près l’ampleur du désarroi, la proximité du suicide). Depuis « Apaisement », ce que je recherche et trouve le plus souvent dans la lecture de ce journal c’est cette impression de fluidité qui, justement, m’apaise. Lors de la lecture de ce volume VIII, je me trouvais en Haïti pour faire un cours à l’Université d’État ; la situation étant peu sûre dans le pays, à cause de troubles politiques et de manifestations étudiantes quasi quotidiennes dans la capitale, Port-aux-Princes, on m’avait quasiment enfermé dans un hôtel transformé en bunker gardé par des hommes en armes. Cela m’angoissait, je ne m’étais jamais autant senti prisonnier, mon seul espace était une petite terrasse entourée de murs en béton d’où n’émergeait que le sommet de deux ou trois palmiers. Sur cette terrasse, dans un transat, je lisais avidement ce volume et j’avais l’impression que cela m’aidait à survivre.

Charles Juliet sait s’adresser directement au noyau de nos inquiétudes, son écriture ne s’embarrasse pas de détours, il a acquis au cours du temps l’art et la manière de mettre les mots justes là où nous nous sentons perdus. Ces mots ne sont pas forcément des mots graves, ils peuvent aussi être légers, voire même drôles. Il raconte des anecdotes et parmi elles des histoires pouvant nous faire sourire autant que pleurer. Et puis au milieu de ces anecdotes, qui ont toujours un sens, on trouvera les traces d’une réflexion profonde sur l’écriture, sur la peinture, sur l’enseignement donné par certains mystiques. Son exploration de lui-même, les questions qui le hantent en permanence depuis qu’à l’âge de quelques mois, il fut abandonné par sa mère mise en asile psychiatrique, sont bien sûr toujours là, affleurantes au texte, de même que les expériences pénibles qu’il dut subir lorsqu’il fit ses études à l’Ecole des enfants de troupe d’Aix-en-Provence, et dont il a tiré un livre connu, « L’année de l’éveil » (porté au cinéma), puis les doutes qui l’assaillirent lorsqu’il décida d’abandonner les études de médecine auxquelles sa trajectoire le destinait pour se lancer dans la carrière d’écrivain. Le volume X est semblable aux précédents, il couvre la période de 2009 à 2012, Charles Juliet y parle de nombreux écrivains qui font partie de son panthéon littéraire. Ainsi de James Agee, l’auteur de Louons maintenant les grands hommes, cette fresque bouleversante sur les paysans pauvres qui ont été ruinés par la Grande Dépression de 1929, illustrée par les inoubliables photographies de Walker Evans. Nous apprenons que les articles qu’Agee écrivit avec tant de passion après avoir rencontré ces gens que personne ne songeait à questionner n’intéressaient pas les journaux de l’époque, qui les trouvaient illisibles. Surtout, la révélation de tant de misère dans le pays le plus riche du monde (ou qui allait le devenir s’il ne l’était pas déjà tout à fait) ne pouvait que gêner les lecteurs, et encore plus les politiciens. [A notre époque actuelle, marquée par l’ère du trumpisme, nous pouvons nous poser des questions également sur l’état de misère de ces gens désespérés du Sud et du Centre des Etats-Unis… se sont-ils seulement remis des drames des années trente? Comment ont-ils survécu à la dépression plus tardive de 2008 ?].

Camus eut aussi une énorme influence sur lui. Il raconte avoir fait, lors d’un hommage, un exposé sur un texte important mais peu connu : Misère de la Kabylie, où l’on trouve une affinité entre l’écrivain français et l’écrivain américain. On dit peu souvent à quel point les colons français ont réduit la Kabylie à la misère dans ces mêmes années trente / quarante. « Des femmes font de 30 à 40 kilomètres pour aller chercher le blé qui leur est distribué en quantité insuffisante. Un hiver, quatre vieilles femmes parties chercher leur ration d’orge, sont mortes dans la neige lors du retour ». « Dans les écoles, il arrive que les enfants s’évanouissent, faute d’avoir mangé ». « En octobre, à la rentrée des enfants sont arrivés nus et couverts de poux ». Evidemment, de tels articles publiés dans Alger républicain ne pouvaient plaire à l’administration coloniale, et Camus dut quitter l’Algérie pour trouver du travail en métropole.

Je ne dirai pas beaucoup plus de tous ces exemples de travaux de réflexion tirés du Journal de Charles Juliet, ce serait presque réécrire le volume ! Tous disent l’intérêt porté par le diariste français au sort des gens les plus simples, voire les plus pauvres, et le respect qu’il porte aux écrivains qui ont tenté de l’exprimer.

On trouvera aussi foule d’exemples de son talent d’observateur, qui va de pair avec celui de restituer l’observation en quelques mots. Le 25 janvier 2010, après avoir noté que la serveuse au café avait un anneau d’argent accroché à la base du nez, il revient à l’époque de ses dix ans, lorsqu’il accompagnait le « taureau des Maillard » qui portait un tel anneau au museau, vers une vache en chaleur, et il se rappelle :

« Il est allé droit sur la vache. Dans un premier temps, il l’a longuement sentie, reniflée, et l’a montée. Sans perdre une seconde, le père Maillard a empoigné d’une main ferme le dard luisant et l’a introduit avec vigueur dans la vulve ».

Comment écrire d’une manière plus directe, plus précise, en évitant toute circonvolution ou paraphrase ? C’est tout le talent de Charles Juliet.

En même temps que ce volume, paraît l’anthologie de ses poèmes à laquelle il a lui-même travaillé, sous le titre « Pour plus de lumière – anthologie personnelle 1990 – 2012 ». Elle est dédiée à M.L. dont j’apprends incidemment par la presse qu’elle est décédée récemment. Comme la prose du Journal, la poésie de Juliet est unique en cela qu’elle aussi va droit au but, qu’elle atteint directement la cible, cette cible étant à peu près constante : savoir qui nous sommes, ce que nous sommes, d’où nous venons (de quelle mère en nous qui continue même au plus profond de l’âge de nous interpeller). Jamais la moindre mièvrerie (cela paraît aller de soi mais est si peu vrai de maints soi-disant poètes que nous lisons en ce moment), on ne cherchera même pas d’image, nous sommes loin du surréalisme et parfois même nous sommes comme face à un squelette de poésie, une essence pure, une esquisse, un signe tracé d’un seul trait (pas étonnant que Charles Juliet admire tant Fabienne Verdier!).

Partout je t’ai cherchée
Dans les bars et dans les rues
dans les gares et les trains
sur les plages et dans les ports
Partout je t’ai cherchée
Dans bien des villes
et bien des pays
Partout je t’ai cherchée
Et je te cherche encore
Tu es cette morte
qui n’a cessé
d’enténébrer ma vie

ou bien :

j’ai voué à la solitude
ce corps qui m’entrave
et le plus souvent que je puis
je le déserte l’abandonne
à ses fièvres et fatigues
il traîne où il veut
tue le temps comme bon lui semble
et quand il me revient
je continue de l’ignorer

je cherche le noyau

la racine

Dans le premier de ces deux poèmes, on comprend à la fin, que c’est de sa mère qu’il s’agit… « tu es cette morte qui a enténébré ma vie » est la chute qui nous étreint et nous fait vivre sa blessure, dans le deuxième, même type de chute : la cible est atteinte en quelques mots, c’était « le noyau », « la racine ». On ressent ce qu’on éprouve en lisant certains haïkus, mais sans la contrainte formelle, un peu trop rigide, qui disent en un mot final ce qu’on avait commencé d’apercevoir au travers des premiers vers.

La seule chose que je regrette dans ce volume de poésies, c’est la présence d’une préface, d’une « présentation » par un membre autorisé de l’intelligentsia poétique française, comme si l’on avait besoin d’une telle présentation qui ne fait, en réalité que paraphraser et décrire maladroitement ce que l’ensemble de textes va dire, ou bien essayer de lui donner des « lettres de noblesse » en le rapprochant des poètes-piliers, passages obligés, comme s’il y avait un sens à comparer la voix unique de Charles Juliet avec celles de Char, de Juaroz, d’Eluard ou de Machado. A quoi bon ? Ici, le texte seul se suffit à lui-même.

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L’amour au temps du Grand Meaulnes

Relire Le Grand Meaulnes aujourd’hui, en plein 21ème siècle et si longtemps après la première lecture… qu’est-ce que cela nous fait ? C’est à l’occasion de la parution du volume consacré à Alain-Fournier en édition de La Pléïade (avec une présentation de Philippe Berthier), offert en cadeau, que l’aventure m’est arrivée. J’avais lu Le Grand Meaulnes dans ma prime jeunesse… comme tout le monde peut-être, mais alors que beaucoup l’ont lu par obligation scolaire, ce n’était pas mon cas. J’en avais entendu parler, on m’avait dit que compte tenu de mes goûts manifestés antérieurement, cela devait me plaire, mais cela ne m’avait pas plu autant que cela et peut-être en étais-je resté à la première partie. En tout cas je trouvais que cela n’atteignait ni la beauté ni l’intensité ressenties à la lecture de, par exemple, Nerval et ses Filles du feu… car Sylvie restait et allait toujours rester comme un chef d’œuvre de la littérature évocatrice de souvenirs d’enfance et d’adolescence (et il faut bien dire que la construction narrative de Sylvie est objectivement un chef d’œuvre, ce qui me fut révélé de façon particulièrement claire lorsque je lus le commentaire très subtil qu’en fit Raymond Jean, l’auteur, dans la collection Ecrivains de toujours, du volume sur Gérard de Nerval).

Cette première partie du livre me semble encore aujourd’hui un peu décevante, on y décrit les mœurs des jeunes élèves en cette fin de XIXème siècle, bagarres, jeux, dont jeux de séduction. Augustin Meaulnes est un grand type qui débarque un jour dans la maison du narrateur qui est en même temps celle du directeur de l’école (puisque le narrateur est le fils de celui-ci) et sa venue va bouleverser les habitudes des écoliers… On pourrait presque croire qu’il est semblable à l’invité qui surgit dans Théorème de Pasolini, dont je parlais la semaine dernière. Mais jamais cela n’atteindra ce niveau. Le narrateur est séduit, comme le sont la plupart des autres enfants. Les adultes sont décontenancés. On apprend à cette occasion que les mœurs scolaires de l’époque étaient très tolérantes à l’égard des escapades ou des arrivées à l’improviste dans la classe, mais peut-être était-ce que les travaux des champs devaient primer sur l’école… Le maître se confond souvent avec les enfants, partageant leur curiosité et leurs étonnements naïfs. Les élèves apportent leur contribution au ménage, à l’approvisionnement en bois, au déneigement. Dans cette première partie, le passage-clé, celui de la première rencontre entre Meaulnes et Yvonne de Galais dure très peu de temps, une demi-page peut-être, enchâssé dans le récit d’une fête comme Nerval aussi en évoquait le souvenir. Fête curieuse, donnée pour le retour du frère d’Yvonne, censé se fiancer avec une jolie jeune fille pauvre qu’il est parti chercher. Les gens des alentours sont arrivés à cheval, en calèche, il est question d’un bateau à moteur qui promène les paysans dans leurs beaux atours sur les étangs de Sologne (à moins que ce ne soit sur le Cher). C’est là que tout à coup, n’en croyant pas ses yeux, Meaulnes aperçoit cette jeune fille blonde, si belle, si pure. Instantanément, il sait qu’elle sera la femme de sa vie. Après quoi tout peut revenir au prosaïque, la fête se termine dans le désenchantement, le fiancé n’est pas venu, ou plutôt si, mais ce sera trop tard, de toutes façons il est arrivé seul, sans sa promise, qui, au dernier moment, s’est refusée. Meaulnes, qui est là par hasard (il s’était proposé d’aller chercher les grands-parents du narrateur à Vierzon mais s’est perdu en route) va trouver une bonne âme pour l’escorter jusqu’à six kilomètres du village où vivent les Seurel (nom du narrateur, François), et en chemin sera témoin d’une scène inquiétante, violente, qui aura plus tard des répercussions.

un château qui pourrait être celui du Grand Meaulnes, à Chedigny (Indre-et-Loire) dans les années soixante

La deuxième partie est comme une sorte d’attente. Il ne s’y passe pas grand-chose si ce n’est des scènes où s’affrontent les écoliers, où apparaissent deux bohémiens – c’est ainsi qu’on les nommait – qui jouent un jeu étrange. Ils entraînent les écoliers contre Meaulnes et le narrateur, mais en même temps, l’un des deux semble proche, quasi fraternel par rapport à Meaulnes. On a vite deviné qu’il n’est autre que Frantz, le frère d’Yvonne de Galais, qui a réchappé de sa tentative de suicide. Meaulnes part. Le domaine où a eu lieu la fameuse fête semble avoir disparu, être hors d’atteinte.

On en vient à douter qu’il ait vraiment existé. C’est là un point qui me semble central dans Le Grand Meaulnes : tout ce qui arrive n’est peut-être jamais arrivé, la fête fut peut-être un rêve puisque, d’ailleurs, personne n’est capable de la situer sur une carte, et donc la fille entraperçue par Meaulnes n’existe peut-être pas. C’est sans doute là ce qui a fait le grand charme de ce roman, le fait qu’il ait marqué les esprits de ceux qui l’ont lu : il se pourrait que tout cela ne soit qu’un songe.

Et pourtant la troisième partie nous remet dans le réel. Oui, la fête a eu lieu. Et par un retournement assez stupéfiant, il apparaît même qu’elle s’est déroulée… tout près de chez François Seurel, dans un village, le Vieux-Nançay, tellement connu que le narrateur y possède une partie de sa famille chez qui il vient passer des jours de vacances ! Ainsi le contenu du rêve était-il tout proche. Yvonne de Galais, que l’on croyait inaccessible, est là, visible sur simple demande ! Elle est très belle en effet, elle a juste le défaut que lorsqu’elle est troublée, cela se marque par des taches de rougeur sur le visage. Tout cela paraît étrange au lecteur, comme si une porte dérobée s’était ouverte tout à coup, comme si ce dont nous rêvions n’était « que cela », on appréhende déjà la dimension décevante de cette dernière partie. Yvonne confirme : le domaine n’existe plus. On l’a vendu et les acheteurs (des chasseurs) ont tout détruit sauf une maison à un étage où elle vit avec son père. Les chevaux ont été vendus aussi, sauf Belisaire, le très vieux cheval blanc qu’elle monte encore pour aller faire ses courses au village…. Ainsi, le rêve avait-il quand même une vague substance, sauf que certains de ses éléments sont apparus bien réels et que d’autres ont été détruits, balayés, forclos. Et alors, cette troisième partie va se poursuivre comme l’envers de la première : en détricotant ce qui avait été édifié à coups de sentiments, de pureté et d’idéalisme. Le narrateur, infatigable narrateur en qui l’on devinera un lointain parent du personnage central du Messager de Joseph Losey (ce brave petit gars qui consume sa vie dans la fonction d’intermédiaire entre un homme et une femme, et qui finalement en perdra toute possibilité de désir), va réunir Augustin et Yvonne, qui vont s’épouser. Alors tout est fini ? Tout finit bien ? Eh bien non, il faut tout un écheveau complexe de contraintes par lesquelles les personnages se sont liés (Augustin et Frantz notamment) pour que finalement le château de sable construit à grand frais s’écroule, submergé par un tsunami qui a tout l’air d’un fiasco, selon le terme introduit par Stendhal qui avait déjà théorisé ce qu’il advient à l’amoureux transi lorsqu’il a trop idéalisé l’objet de son amour… car on ne nous fera pas croire que ces deux là ont connu, même le temps d’une nuit de noce, l’épanouissement heureux d’une relation sexuelle correspondant à leurs envies.

Le messager (Joseph Losey) 1971

Ce n’est pas cette dimension décevante que je reprocherai au roman célèbre d’Alain-Fournier – qui, d’ailleurs n’a peut-être pas été perçue ainsi par les premiers lecteurs et encore moins par les malheureux enfants à qui on l’a donné à lire – mais l’enchevêtrement de coïncidences et de coups de théâtre qui ponctuent la fin du récit, qui n’apporte rien à ce que nous avions déjà deviné et ne fait que se conformer à la tradition des romans populaires et des feuilletons chers à l’époque.

Loin de ces imbroglios peu vraisemblables, le point essentiel est qu’à la fin, Meaulnes n’est plus le glorieux invité de Théorème, il est devenu un adolescent attardé incapable de vivre la passion qu’il éprouvait – ou croyait éprouver – pour Yvonne de Galais, et qui la laisse seule et enceinte d’un bébé qui aura du mal à naître, l’accouchement entraînant finalement la mort de la jeune mère. Brrrr… quelle issue sinistre. On pourrait imaginer une autre fin… peut-être Meaulnes pourrait-il continuer à fuir, mais François, le narrateur, lui, assumerait son rôle, nouerait une relation véritable avec Yvonne (qui ne serait pas morte en couches) et réaliserait enfin son désir.

Si Le Grand Meaulnes apporte aujourd’hui quelque chose à ses lecteurs et lectrices, n’est-ce pas donc plutôt négativement, ou, en quelque sorte, en creux, puisque s’y dessine tout ce que nous voudrions que soit évité dans le drame – ou la comédie – de la relation humaine que l’on définit comme amour ? Qui en aucun cas ne doit conduire à la mort, ni même au remords, mais à la joie véritable.

Ce qui est frappant dans cette vision « romanesque » de l’amour au temps du Grand Meaulnes, c’est donc que l’on y parle peu de désir (même si, comme le suggèrent certains critiques, celui-ci est omniprésent, s’exprimant dans les paysages ou dans les rêves des adolescents, dont des rêves de voyage en ce qui concerne Meaulnes). Le corps d’Yvonne de Galais est évanescent. Si une petite fille naît de l’union des deux supposés amants, il aura bien fallu pourtant qu’à un moment les corps se rapprochent, se caressent, tendent l’un vers l’autre, or cela est absent du récit, on ne sait plus même très bien à quel moment cela a pu se produire puisque dès la nuit de noces, on nous présente Augustin Meaulnes comme tourmenté par un soucis bien plus grand (répondre à la promesse qu’il a faite à son beau-frère!). Mais cela était semble-t-il courant dans la littérature de l’époque… Comme si l’invention du désir était finalement récente, en tout cas sa traduction en mots, qui signifie sa prise en compte au niveau symbolique. Le temps du Grand Meaulnes serait ainsi celui de l’imaginaire et de la régression s’opposant à celui du symbolique, c’est-à-dire du récit qui s’organise autour du désir, là seulement où la jouissance peut apparaître, voire se dire (chez Duras par exemple). On apprend incidemment en lisant la préface que Le Grand Meaulnes est paru la même année que Du côté de chez Swann, y a-t-il symbole plus clair de l’opposition entre deux époques, l’une finissante et l’autre commençante ?

En lisant Le Grand Meaulnes aujourd’hui, j’ai cette impression que l’on ressent lorsqu’on explore un rêve qui nous a enchanté à ses débuts par ses couleurs vives, ses jeux innocents et qui vers la fin, a tourné au cauchemar. Rêve qui nous laisse avec notre angoisse de ne pas réussir à l’interpréter, face à un sentiment d’échec.

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Théorème de l’absolu

Le site LaCinetek nous permet depuis peu d’avoir accès à tous les chefs d’œuvre du 7ème art… nous n’allons pas nous plaindre et bien au contraire allons savourer de revoir les films qui nous ont formé, et qui parfois ont changé notre manière de voir le monde au cours de notre vie. Théorème de Pier Paolo Pasolini aura été ainsi le premier que j’aie revu, et aimé autant que lors de sa première vision à sa sortie en cette lointaine année 1969 (année érotique comme chantait Jane sur paroles de Serge Gainsbourg), où je venais d’avoir vingt deux ans.

Terence Stamp et Sylvana Mangano dans Théorème de Pier Paolo Pasolini


Théorème… voilà bien, va-t-on dire, un titre qui pouvait attirer un étudiant en mathématiques… et pourtant à première vue rien de « mathématique » au sens propre dans ce film-là… à moins que son auteur n’ait voulu y glisser quelque volonté de démonstration en accord avec la rigueur formelle. Car ce film conduit comme le fait une démonstration vers ce que nous devons voir. En grec ancien, théorème vient du verbe θεωρέω observer, examiner, contempler… en mathématiques il désigne toujours ce qui s’obtient comme le produit d’une démonstration, et dans démonstration, il y a monstration encore, autrement dit acte de montrer, de faire voir. Et que voulait nous faire voir ce film si marquant ? Pour moi, aujourd’hui, je pense qu’il voulait nous faire voir à quel point nous sommes assoiffés d’amour dans ce monde aride où le commun des mortels semble avoir tant de mal à atteindre son désir. Le film est parcouru de références bibliques. Et « biblique » il l’est à coup sûr. Dieu emmena son troupeau dans le désert. Et il semble y être resté. Et il ne trouvera son oasis qu’à la fin de l’Histoire… et encore n’est-ce vraiment pas sûr… et ce n’est pourtant pas une parole divine qui le dit, ou qui révèle à chacun la vérité de sa foi ou de son désir. C’est le spectacle de la beauté d’un corps. Pouvais-je bien voir cela lorsque j’étais encore si jeune ? Et pourtant aujourd’hui, cette beauté supposée représentée par l’acteur Terence Stamp, ne nous frappe pas autant qu’elle a pu nous frapper à cette époque. Car il avait fallu l’incarner dans une personne concrète et vivante et que celle-ci était bien destinée à vieillir et à dépérir… aujourd’hui, Terence Stamp a 82 ans. Et au passage, quelle tristesse de constater que presque tous les acteurs et toutes les actrices de ce film sont morts… La sublime Sylvana Mangano morte en 1989 (il y a si longtemps…), Anne Wiazemsky morte en 2017, Laura Betti en 2004… Massimo Girotti (le père) en 2003. Or, tous ces visages, ces caractères, ces façons d’être nous semblent encore présents, actuels, comme s’ils devaient transcender l’écoulement du temps. Ce qui frappe dans ce film, au premier abord, c’est la très grande simplicité de la mise en scène. Chaque image parle d’elle-même, les voix off et les commentaires sont presque inutiles. Une usine comme il y en avait beaucoup encore en ce temps-là, une demeure somptueuse au milieu d’un parc verdoyant, des routes secondaires peu fréquentées, des villages aux murs lépreux autour de Milan, de grosses fermes, des chapelles isolées, des chantiers avec des grues et des terres retournées pour nous rappeler que nous étions encore en pleine reconstruction. On connaît l’histoire, tellement simple elle aussi, autant qu’une parabole biblique. Survient dans une famille riche l’ange, « le visiteur », celui dont on ne sait pas le nom, et dont la beauté va ensorceler tour à tour chaque membre de la famille : d’abord la servante, Emilia, femme austère et vertueuse et que le désir va faire chanceler jusqu’au désespoir et aux portes du suicide (elle s’enfile le tuyau du gaz dans la bouche), mais que l’ange va sauver avec délicatesse, puis le fils qui se révèle à lui-même des penchants homosexuels, son seul acte inavouable étant dans le regard qu’il ne peut empêcher de porter sur le corps de cet autre, puis la mère qui se laisse aller à dévoiler sa nudité, et le père lui-même, qui résiste mais que la vue de l’ange chavire et rend malade. Tous sont touchés et vient le moment où, de manière aussi soudaine qu’il leur est advenu, le beau personnage leur est retiré : il reçoit un télégramme, il doit partir. Alors tous vont se retrouver désormais seuls en face d’eux-mêmes. Rendus à leur identité, à leur désir dont il leur faudra bien faire quelque chose.

Laura Betti en lévitation

Pasolini a écrit un texte en parallèle au film dans lequel figurent des poèmes magnifiques, mais je suis un peu déçu, en le lisant, ainsi que par de très nombreuses critiques sur ce film, par l’accent qui me semble exagérément mis sur les rapports de classe, révélateur d’une époque où tout était dit politique et où toute lecture se devait de s’achever sur un constat de déploration de la division sociale, et la certitude que la Révolution y mettrait un terme. Les critiques, et Pasolini lui-même, font de la servante Emilia (jouée par Laura Betti) la seule véritable héroïne parce qu’elle finit en sainte et qu’elle le doit au fait d’être la seule à ne pas appartenir à la bourgeoisie. Mais pour qui regarde le film avec un regard frais (et c’est ce que j’essayais d’avoir en le visionnant ces jours-ci) cela ne saute pas aux yeux. Difficile de croire que la jeune Odette (jouée par Anne Wiazemski) tombe dans une intense catalepsie après le départ du jeune invité parce qu’elle est fille de la bourgeoisie, difficile de voir que son sort serait fondamentalement différent de celui de la servante qui, de retour en son village, reste prostrée sur son banc, ne se nourrissant que de soupe d’ortie et se faisant enterrée vive afin « non pas d’atteindre la mort mais de devenir une source d’eau à partir de ses larmes »… Si l’on essaie de voir les évolutions des personnages indépendamment de la doxa marxiste de l’époque, et qui, souvent ne faisait que s’inscrire dans la continuation du dogme judéo-chrétien, on ne voit que des êtres qui tentent d’aller jusqu’au bout d’eux-mêmes sans considération de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Que Lucie, la mère (Sylvana Mangano), se mette à parcourir les rues de Milan au volant de sa petite Mini Cooper afin de prendre à bord de jeunes hommes qui vont ensuite la culbuter dans les fossés n’est pas en soi façon de sombrer dans la déchéance et la honte. Cela me rappelle une discussion avec un ami bouddhiste qui me parlait avec infiniment de respect du sixième dalaï-lama pourtant connu pour ses excès de boisson et ses mauvaises fréquentations : cela n’avait aucune importance à ses yeux si c’était là sa manière à lui de vivre « selon son kharma », ce que je traduirai par « selon son désir ». Le père est un riche entrepreneur de Lombardie, mais cela ne l’empêche pas de souffrir, comme les autres. A la fin, il cèdera son usine aux ouvriers, et il errera nu sur les étendues de cailloux que l’on devine brûlants au creux d’un désert, à moins que ce ne soit au flanc d’un volcan. Cela ne nous semble être en aucune manière signe d’échec, seulement une façon de vouloir exister. D’ailleurs, le poème de Pasolini est là pour nous le dire :

et pourquoi ce hurlement qui, un instant plus tard,
s’échappe furieusement de ma bouche,
n’ajoute-t-il rien à l’ambiguïté qui jusqu’ici
a présidé à ma course dans le désert ?
Il m’est impossible de dire quelle sorte
de hurlement je pousse là : il est vrai qu’il est terrible
– au point de défigurer mon visage
qui est alors pareil à la gueule d’un fauve -,
mais il est aussi en quelque sorte joyeux
au point de me ramener à l’enfance.
C’est un hurlement fait pour implorer l’intérêt de quelqu’un
ou son aide ; mais peut-être est-ce aussi un blasphème.
C’est un hurlement qui veut signifier,
en ce lieu inhabité, que j’existe,
et même, que non seulement j’existe,
mais que je sais. Un hurlement
tel, qu’au bout de l’angoisse
on y sent quelque vil accent d’espérance ;
ou bien un hurlement de certitude, parfaitement absurde,
dans lequel retentit un pur désespoir.
De toutes façons, une chose est sûre : quelle que soit
la signification que ce hurlement veuille avoir,
il est destiné à rouler sans jamais connaître de fin.

Ils sont nombreux en effet les hurlements que tout humain a envie de pousser, contre la misère, contre la solitude, contre le sort hélas trop évident qui est laissé à chacun d’entre nous en face de la vieillesse, de l’abandon et de la mort, hurlement pour dire j’existe mais aux yeux de qui ? aux yeux de quoi ? Puisqu’il n’est pas de Dieu pour l’entendre… Riche ou pauvre, prolétaire ou bourgeois, c’est la même angoisse, la même solitude. On peut juste être nostalgique d’une époque – celle du film – où les propriétaires d’usine avaient cette possibilité, rarement utilisée mais pourtant donnée, de céder leurs biens aux producteurs. C’était avant qu’un capitalisme anonyme ne s’installe et ne bloque à tout jamais l’espoir qu’il pourrait un jour disparaître…

L’évangile selon Saint-Matthieu

Aujourd’hui où nous sommes plus ou moins dépris de cette envie de tout vouloir ramener aux concepts du marxisme, Théorème agit différemment qu’autrefois. Il reste de lui surtout l’inspiration biblique, et en ce sens, il est proche de cet autre film de Pasolini sorti à la même époque, et que l’on peut aussi voir grâce à la plateforme LaCinetek : L’évangile selon Saint Matthieu. M’échappait complètement à l’époque, moi l’incroyant, l’athée, le marxiste (ou se voulant tel) l’idée qu’un réalisateur aussi engagé que Pasolini pût mettre en scène une histoire du Christ. Quand j’avais vu Théorème, à aucun moment ne m’était venu à l’esprit la similitude entre le visage et le personnage de l’ange et ceux du Christ dans L’évangile, la similitude également entre les étendues du désert lors de la fuite en Egypte et celles du terrain volcanique où évolue le père dans Théorème. Dans ces deux films, il me semble que Pasolini lance un appel à la foi, qui n’est pas forcément la foi religieuse, la foi en Dieu, mais la foi en l’avenir, en un destin possible des humains pour peu qu’ils se détournent des facilités offertes par la consommation, par l’habitude ou par le respect vain de conventions périmées. Il faut aller jusqu’au bout de ce que l’on a en soi, et pour cela d’abord se connaître soi-même, et alors ce qu’il adviendra sera aussi, de surcroit, en conformité avec la marche objective du monde.

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Au Japon, en suivant Corinne Atlan

En ces temps de non-voyage où il ne reste que les mots, on prend un plaisir décuplé à lire ce que certains auteurs nous écrivent à propos de voyages et de destinations lointaines. Il y a quelques temps j’avais évoqué San Francisco au travers de la poétesse Louise Glück, non qu’elle y fût elle-même liée par sa biographie (elle naquit à New-York) mais simplement parce que c’était là que je l’avais découverte, dans le cabinet « poésie » de la librairie City Lights. On peut maintenant, de manière semblable, revenir vers le Japon, toujours pas par les lignes aériennes (ni même par le transsibérien, qu’un auteur de blog raconte si bien à cette adresse) mais par la grâce de Corinne Atlan, qui est l’excellente traductrice de Haruki Murakami et d’autres écrivains japonais, ainsi que l’autrice de quelques livres qui nous font revivre le choc ressenti autrefois – et que nous nous expliquions mal parce que nous n’avions pas les clés – à la visite de quelques hauts-lieux de l’archipel, et en premier lieu de Tokyo et de Kyoto (mais aussi Kobé, Osaka, Himeji, Hiroshima, Kinosaki, Tomo-no-ura etc.). Son dernier ouvrage est très court, ne coûte pas cher (2 euros!) et a été publié dans cette petite collection des éditions Folio qui pratique la recherche des chefs d’œuvre en petit format. Il porte le titre : Petit éloge des brumes.

J’avoue que si je devais refaire ma vie, j’essaierais de suivre la voie de Corinne Atlan : apprendre le japonais, partir enseigner le français à Katmandou (les deux n’étant pas liés, bien sûr!) et m’atteler à la traduction de grands écrivains japonais (je pense ici pas seulement à Murakami mais aussi à Kenzaburo Oê qui m’a particulièrement fasciné à partir de la fin des années quatre-vingt-dix). Merveilleux destin. « Vivre au bout du monde » est une expression un peu idiote, ne sommes-nous pas toujours au bout du monde, en tout cas pour quelqu’un qui vit à un autre bout du monde que le notre ? L’essentiel est la communication avec autrui, connaître d’autres langues, pouvoir pénétrer d’autres cultures. « C’est une grande chance – dit Corinne Atlan – d’avoir plusieurs mondes et de porter en soi différentes cultures. Pouvoir rêver en deux langues est une capacité merveilleuse, qui devrait être encouragée et enseignée dans les écoles ». Je ne sais pas si à mon âge (73 ans) et compte-tenu des nouvelles restrictions qui pèsent sur l’organisation de voyages lointains, j’aurai l’opportunité de réaliser ce vieux projet : vivre au moins quelques semaines à Kyoto, je ne sais même pas si un jour je pourrai enfin jouir du spectacle des cerisiers en fleurs, voire même me rendre à l’invitation de mon amie calligraphe Kozen dans un village traditionnel du mont Koya. Pourtant je m’imagine très bien en vieux voyageur avec un chapeau et une canne arpentant les bouts de sentier qui relient un temple à un autre, comme déjà j’en avais senti l’ébauche au cours de ma pérégrination le long du chemin des philosophes, cette allée qui borde un canal et permet de relier à Kyoto quelques-uns des temples les plus célèbres, mais c’était au mois d’août, peut-être pas la meilleure saison pour déambuler de château en château, en tout cas, une saison sans brume alors que la brume, à coup sûr, est une composante fondamentale du paysage japonais.

Ce petit livre n’est pas seulement consacré au Japon, puisqu’il parle de la brume, il parle aussi du brouillard, il parle du roi des Aulnes (dont on apprend qu’existe une version normande) et il parle donc de « Nuit et brouillard », le film d’Alain Resnais qui fit tant à l’éveil de notre conscience de la Shoah. A ce propos, Corinne Atlan évoque les poètes allemands (elle voulut à une époque se spécialiser aussi dans cette langue) et particulièrement Paul Celan, et sa Todesfuge. Elle parle aussi des peintres, du sfumato de Léonard qui est une manière de faire contraster la précision de traits d’une Sainte Anne ou d’une Vierge avec le flou et le brumeux des fonds (« L’effet de brume est un effet de vie »). Et du génie de Monet qui transforme les tours du Parlement en « colonnes de tornade sous un ciel d’orage ». Mais les peintres occidentaux ont beau peindre la brume, elle n’est jamais pour eux qu’un challenge, une difficulté supplémentaire à affronter, un problème que l’on résout à la manière d’un scientifique qui explique la lumière en la décomposant en longueurs d’onde, il leur manque, dit-elle, le qi, (起) « émanation du Vide originel », ce que l’on trouve en Asie. « Le flou, le brumeux, comme façon d’être, comme principe de civilisation ». Il ne m’étonne pas du tout alors qu’elle évoque les onsen, ces lieux où des volutes nuageuses sortent des roches tarabiscotées au milieu desquelles coulent des rivières, et où l’homme ou la femme se baigne, nu(e), transpirant de chaleur et ne supportant, comme autre chose que son corps, que la petite serviette posée en équilibre sur le sommet du crâne. Ni ces rideaux de pluie que l’on voit souvent sur les estampes de Hiroshige, stries qui hachent les ponts et les canaux ainsi que les corps pliés en deux des paysans sous leurs ombrelles. Ce petit livre est non seulement un monument de poésie il l’est aussi d’érudition, nous initiant à des œuvres littéraires qui nous demeurent en grande partie inconnues comme les Nuages flottants de Shimei Futabatei, publié en 1887 et considéré comme le premier roman du Japon moderne ou bien le roman éponyme de Fumiko Hayashi, paru en 1950. Yukiko et Tomioka forment le couple central du second, « personnages égarés et irrésolus dans un monde en pleine mutation ». Cette histoire conduira notre héroïne à nous vers une île toute ronde du sud de l’archipel qui s’appelle Yakushima, et elle en décrira la beauté et… le régime des pluies (« il tombe trente-cinq jours par mois une pluie oppressante, épaisse, presque laiteuse »). Les haïkus portent évidemment la trace de ces empreintes brumeuses :

Adieu –
au-delà du brouillard
un brouillard plus profond

(Takajo Mitsuhashi)

Ce genre de haïku me semble révélateur d’un trait de la culture japonaise, celui de très souvent reposer sur une structure à double-fonds : au-delà du brouillard, il y aurait ainsi un brouillard plus profond, de même que dans un sutra connu (cité par Kenneth White) il est dit : « le soi-disant monde n’est pas le vrai monde, c’est pour cela qu’ils l’appellent « le monde » ». Il me revient aussi à l’esprit qu’un traducteur de haïkus (Patrick Blanche, qui habite à Nyons, et a traduit Seigetsu) nous avait appris que les haïkus se lisent toujours deux fois, comme si la deuxième était comme une façon de faire résonner la première énonciation en en dévoilant un fonds que l’on n’avait pas perçu du premier coup. Façon aussi de faire se mélanger les mots et leurs échos, comme les corps et leurs ombres, ou bien simplement, les vivants et les morts.

Ainsi le brouillard joue-t-il un rôle central dans maintes œuvres, y compris cinématographiques. Corinne Atlan cite le fameux Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi, que j’ai revu récemment grâce à la plateforme LaCinetek et où l’on est saisi lors de la traversée du lac Biwa, qui se fait par un brouillard à couper au couteau, par la ressemblance avec une traversée du Styx : on ne sait plus très bien si nous sommes chez les vivants ou chez les morts dont la présence nous est indiquée quand la barque rencontre une autre barque qui va à la dérive. Et la suite du film, d’ailleurs, nous rend encore davantage témoins de cette co-présence au travers de la princesse dont l’un des héros tombe amoureux et qui s’avère n’être qu’un fantôme. Et Corinne Atlan ne manque pas de nous rappeler, sur le même plan, la triste réalité de cet homme d’Hiroshima que l’explosion a volatilisé en ne laissant de lui sur un mur encore debout qu’une ombre projetée par l’éclair.

Ombre de femme et enfant – de Jiro Takamatsu

Nul doute que cette permanence de la brume, et ce sentiment d’une réalité à double-fonds – comme si chaque fois que nous percevons un phénomène en apparence banal il devait exister une réalité plus profonde qui en livre le secret, quelque chose que je comparerais volontiers à un noumène par rapport au phénomène kantien – font partie de ce qui nous attire profondément vers le Japon, les Occidentaux que nous sommes étant éduqués à une perception claire des choses, que d’ailleurs évoque bien l’idée de « Lumières », et ayant besoin, à cause de cela, de goûter aux délices d’un autre monde.

Ne pas céder toutefois aux mirages… Dans un autre livre, Un automne à Kyoto, Corinne Atlan fait un tableau plus exhaustif de la vie au Japon, où cette perception d’un Japon « enchanté » fait parfois la place à une réalité moins digne et plus misérable. Je me souviens alors de mon premier voyage, à l’occasion d’un Congrès de logiciens et d’informaticiens, pendant lequel, en marge du congrès, j’avais pris contact avec un blogueur français qui vivait au Japon depuis vingt-cinq ans, y exerçant la profession de traducteur free-lance, pour une balade ensemble dans des quartiers peu touristiques qu’il connaissait (je me souviens notamment d’un quartier de Tokyo où se trouve une école construite par Frank Lloyd Wright) au cours de laquelle il avait été heureux de s’épancher auprès d’un compatriote qui, lui seul, pensait-il, pouvait comprendre sa peine à vivre au sein d’une famille (il était marié à une Japonaise et avait eu un enfant avec elle) pétrie de conventions et où ne se manifestait jamais le moindre élan un peu spontané, la moindre parole provenant de l’intime. Sa parole m’avait glacé : « on se marie, ça va bien pendant quelques années, puis ensuite… le silence s’installe ». Envers et endroit d’un monde…

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Ouvèze / Où vais-je ?

Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de faire partager à mes amis lecteurs et lectrices une balade touristique à deux pas de l’endroit où j’ai passé mon confinement. Le lieu de cette balade est cette région couramment appelée Drôme provençale alors que, historiquement, il ne semble pas qu’elle ait appartenu à la Provence, mais bien plutôt au Dauphiné, mais si l’on admet comme je l’ai lu quelque part que, géographiquement, il est possible de définir la Provence comme l’ensemble de tous les points d’où l’on peut percevoir le Mont Ventoux, alors nous sommes en Provence. La Drôme est un territoire enviable car morcelé en plusieurs zones souvent étrangères entre elles, avec chacune sa spécificité mais qui, réunies, donnent un bel ensemble, un condensé de paysages variés comme en ont peu de départements français. On y trouve un peu des Alpes à l’est, le massif du Vercors, plus au nord la Drôme des collines et la plaine de Valence, et plus au sud, les Baronnies, où je suis, sans compter bien sûr une partie de la vallée du Rhône, qui la sépare de l’Ardèche, le département frère et rival. J’ai connu dans ma jeunesse Vercors et plaine de Valence, je n’étais jamais, à l’époque, descendu si bas, je ne connaissais ni Nyons, qui figurait seulement sur le calendrier des postes, en noir et blanc, au titre de troisième sous-préfecture de la Drôme (les deux autres étant Crest et Die), ni Buis-les-Baronnies bien que ce village fût le lieu d’un des premiers romans que j’aie lus, étant enfant, et dont je ne me rappelle plus le titre, et qui me laisse, outre la dénomination du village, le parfum du chèvre-feuille puisque je crois me souvenir que le héros (ou l’héroïne, je ne sais plus) identifiait un endroit où il/elle était déjà passé(e) grâce à cette odeur… Récemment, nous (C. et moi) avons donc profité de l’élargissement possible du rayon d’action de nos balades en temps de confinement pour explorer la haute vallée de l’Ouvèze. L’Ouvèze est bien connue, c’est l’une de ces rivières, tellement paisibles et gaies en temps normal, argentées et coulant entre ronces et calcaires, qui parsèment notre région, mais qui en temps extraordinaire peuvent devenir des torrents tumultueux, provoquant des sortes de tsunamis pour les villages qu’elles traversent, ainsi est-ce l’Ouvèze qui, le 22 septembre 1992, traversant en furie la ville de Vaison-la-Romaine, fit 47 morts.

vallée de Sainte-Jalle

Le col d’Ey sépare la vallée de Sainte-Jalle où nous sommes, de celle de l’Ouvèze qui descend vers Buis, au sud. Mais si on remonte ladite vallée, on rencontrera sur la rive droite d’abord deux petits villages, Autanne et Vercoiran. Le premier est accroché à une pente raide, on y accède par une route étroite, avec peu de virages, qui monte directement vers ce bloc de fermes et de maisons de village, avec son petit cimetière qui ne contient guère plus de quatre ou cinq tombes à l’ombre de hauts cyprès. Nous nous garons là. Le reste, à faire à pied, conduit à une minuscule église dont la base est faite de deux bassins, était-ce un lavoir autrefois ? ou bien des fonds baptismaux ? Le livre de Patrick Ollivier-Elliott (très précieux) sur les villages des environs nous engage à entrer dans l’église, nous y verrions des tableaux anciens (XVIIIème), une Vierge dorée et un Christ polychrome, mais hélas, la porte est fermée. Plus haut que cette église et que quelques grandes bâtisses, un chemin s’élance entre vergers, vignes et champs d’oliviers, on a de là une vue resplendissante sur la vallée et l’on voit poindre le village suivant que nous pourrions atteindre à pied assez rapidement si nous n’avions laissé au cimetière, cette satanée voiture qu’on ne saurait laisser là… Alors, nous allons à Vercoiran, qui se divise en deux parties, celle du bas est au bord de la route, un ancien moulin aujourd’hui occupé par un restaurant et un magasin de charcuterie qui a très bonne réputation, et la plus élevée est celle que nous voyions de loin, construite en contre-bas d’un donjon massif posé à même le rocher. Une rue s’enroule autour de celui-ci, et une autre rue est un peu plus basse, certaines maisons doivent être au moins du XIIIème siècle. Au-delà de la base de ce donjon, s’étend une plaine, dominée par la courte chaîne de la Serrière, cette plaine contient des constructions plus récentes, et un banc en demi-cercle avec un bassin et une plaque commémorative. Reprenant la voiture, nous passons au Moulin, prendre quelques victuailles qui s’avéreront excellentes. La route continue sur cette rive droite de l’Ouvèze, se faisant parfois étroite, parfois surplombée de rochers en équilibre, et le village suivant est Sainte Euphémie sur Ouvèze. Une curieuse histoire fait de ce village une ancienne possession des princes de Monaco, histoire d’un lointain échange entre le royaume de Naples et… ce tout petit bout de terre de Provence. Ici, les religions se sont affrontées comme un peu partout dans le Sud-Est de la France (le Luberon a connu aussi son lot de batailles et de massacres), elles ont du trouver un modus vivendi puisque sur la même place, aux deux extrémités, on trouve ici l’église et le temple protestant. Ce dernier a toutefois l’air plus vivant que sa voisine d’en face : la maison est habitée. Je vois dans une lanterne, le programme des cultes et des réunions périodiques où se retrouvent les ouailles d’un peu toute la Drôme du Sud, de Nyons à La Motte-Chalencon. Le village fut fortifié, on y entrait par des portes qui restent en état, dans l’une d’elles sont accrochées de vieilles échelles qui servaient (et servent peut-être encore aujourd’hui?) à la cueillette du tilleul (le tilleul est une grande richesse des Baronnies). Sortant du village pour rejoindre la route, nos pas croisent ceux d’un aimable habitant des lieux qui nous renseigne sur une pancarte qui nous intrigue, posée contre un vieux mûrier, où il est dit que cet arbre fut planté en 1732. Nous savons ainsi que, cette année là, le roi Louis XV, afin de fêter son mariage avec Marie Leszczynska, offrit un peu partout des mûriers. La soie, autre richesse de la région. C’est l’hiver, tard en novembre, le soleil est déjà prêt à disparaître derrière les barrières de calcaire, nous n’aurons pas le temps de visiter Saint Auban sur l’Ouvèze, mais nous repasserons dans notre vallée par le col de Peyruergue.

On a un sentiment étrange à parcourir une région où l’on s’est fixé sans jamais prendre le temps d’aller un peu plus loin, au-delà des premiers cols accessibles, cet-au-delà de Peyruergue nous est donc comme un pays étranger, confirmation qu’il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour être dépaysé et sentir en soi comme un léger inconfort. La nuit tombe. Nous sommes seuls au passage de ce col qui n’est rien du tout, mais le livre d’Ollivier-Elliott nous en apprend de belles. Comme son presque homonyme de l’Ardèche, le col de Peyrebelle, il y a ici une histoire d’Auberge Rouge, de ces lieux au XVIIème siècle où il ne faisait pas bon s’arrêter si on voulait échapper au couteau de l’aubergiste. On n’avait guère le choix que de tomber dans l’un ou l’autre cas : consommé ou consommateur. On raconte ainsi qu’un chevalier pressé qui voulait rejoindre Sainte-Jalle au plus vite, s’arrêta là-haut pour qu’on lui mette dans son écuelle un peu de pitance, de quoi tenir jusqu’à son but, on lui servit du ragoût, et le brave homme eut la surprise d’y découvrir… un doigt humain. On ne sait jamais si ces histoires sont vraies ou fabriquées pour faire régner la peur, toujours est-il que des siècles après… elles continuent de courir et rendent la plus innocente ruine aussi effrayante que le château de Barbe-Bleue. Dans la nuit donc, nous voyons des lumières, un nouveau gros château à flanc de colline, c’est La Batie-Verdun, puis plus loin Saint-Sauveur-Gouvernet et enfin la petite route qui grimpe vers notre village qui comporte en son nom la présence du mot « poët » qui ne signifie nullement quelque chose de poétique mais est de la même racine que les « puy » et les « pié » des environs et désigne seulement un promontoire (et qui, paraît-il, se prononce « poite » et non « pouète »).

Le lendemain, nous entendrons parler par des amis voisins de quelqu’un qui habite La Batie, le mot prononcé comme une banalité comme si à Grenoble nous évoquions une personne habitante de Saint-Martin d’Hères ou de La Tronche… mais le surgissement de ce mot en pleine conversation autour d’un verre sonnera en moi – allez savoir pourquoi – comme une sourde évocation du diable.

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