Une anomalie littéraire

« Anomalie » a au moins trois interprétations dans le roman qui vient d’être couronné du Prix Goncourt : c’est bien sûr le récit d’une anomalie de taille dans l’espace-temps, j’y reviendrai, c’est aussi le titre du livre surprise produit par l’un des personnages du livre, un certain Victør Miesel (ensemble vide s’il vous plaît!) et puis… c’est une anomalie en lui-même quand on songe à ce que sont en général les livres qui reçoivent le prix Goncourt… Les jurés de cette année ont été savamment déviés de leur orbite, un coup du virus sans doute. Un livre drôle, inspiré en partie par la science, qu’on ne lâche pas en route… un livre de métaphysique, où ne se trouve pas la moindre trace de sociologisme (contrairement à maints romans contemporains), ni même une once d’indignation bon ton. Si ! Sauf au début, mais c’est de bonne guerre, et… justifié (selon moi) quand il est dit ceci :

Blake fait sa vie de la mort des autres [Blake est un tueur à gages]. S’il vous plaît, pas de leçon de morale. Si on veut discuter éthique, il est prêt à répondre statistiques. Parce que – et Blake s’excuse – lorsqu’un ministre de la Santé coupe dans le budget, qu’il supprime ici un scanner, là un médecin, là encore un service de réanimation, il se doute bien qu’il raccourcit de pas mal l’existence de milliers d’inconnus. Responsable, pas coupable, air connu. Blake, c’est le contraire. Et de toutes façons, il n’a pas à se justifier, il s’en fout.

C’est dit une bonne fois, sans qu’il soit nécessaire d’y revenir, bien plus efficace que des tonnes de déploration. Ensuite… eh bien, ensuite, le récit va bon train. Dans la première partie, la présentation des personnages, un par un en file indienne s’il vous plaît. Tous des cas individuels, comme nous le sommes tous. Chacun avec ses bizarreries, ses talents cachés, ses déboires et ses rêves. Victor Miesel (quand son « o » n’était pas barré, signe du vide) a rencontré la femme de sa vie… seulement voilà, il ne lui a presque pas parlé, et elle a disparu, il ne l’a jamais revue. C’est bête quand même. Cela me fait penser, allez savoir pourquoi (mais si, vous savez pourquoi, car il est question d’Oulipo dans les deux cas) à Raymond Queneau (photo ci-contre) et à son personnage de Cidrolin dans Les fleurs bleues, qui s’appelait Cidrolin parce que… c’est si drôle, hein ? Je crois d’ailleurs me souvenir que ce roman aussi était construit sur une idée de dualité : Cidrolin, notre contemporain (enfin… dans les années soixante) rêvait au Duc d’Auge (qui, lui, vivait au Moyen-Âge), et réciproquement, dès qu’il s’endormait, le Duc d’Auge se rêvait en Cidrolin… Mais dans le roman d’Hervé Le Tellier, la dualité est dans l’instant présent, l’un ne rêve pas qu’il est l’autre puisque les deux sont 1) rigoureusement identiques l’un à l’autre (mêmes gênes, même vie intérieure, mêmes sentiments) et 2) vivant dans le même temps – si ce n’est un décalage de quatre mois, que l’un a vécu mais pas l’autre, ainsi pour Blake, il y a un Blake Mars et un Blake Juin… Allez comprendre quelque chose… Je peux bien le raconter, puisque tout le monde déjà en a entendu parler : on doit ce prodige à un événement surprenant qui se serait déroulé le 10 mars 2021 autour de 16h13 , date à laquelle le vol Air-France Paris-New York fut pris dans une tempête inouïe qui causa des turbulences telles que beaucoup de passagers crurent leur dernière heure venue, mais fort heureusement, peu de temps après, l’avion est sorti du cumulonimbus embrasé par un soleil radieux, et a failli aller se poser sagement comme convenu à JFK. Sauf que… le même avion s’était déjà posé et que nous n’étions plus au mois de mars mais en juin. Quelque chose n’allait pas et « les autorités » comme on dit, ne tardèrent pas à intervenir et l’avion fut redirigé vers une base militaire. Autrement dit, le temps avait bifurqué ! A un moment très précis, on était passé sans transition du 10 mars mars au 24 juin, un avion et toute sa cargaison de passagers s’étaient littéralement dupliqués. Il y eut deux Blake comme deux Joanna, comme deux Victor, deux Lucie, deux Sophia (une petite fille), deux David (le pilote) ou deux Adrien… Voici l’intrigue. Et maintenant, sachant cela, comment en venir aux explications ? La thèse favorite est celle de la simulation. La (re)production en deux points distincts de l’espace temps d’un complexe d’objets, cela ressemble à un programme d’ordinateur qui enverrait un scan sur deux imprimantes différentes à deux moments différents, par simple erreur de code. Cela semble magique. Mais cela supposerait que nous soyons tous et toutes, et nos environnements en même temps, de pures simulations créées sur ordinateur. Ne lisant pas ou peu de science-fiction (je sais, c’est un tort) j’ignore si des auteurs ont déjà songé à cela, il ne m’étonnerait pas que ce soit le cas, et alors ce roman serait un récit de science-fiction tombé par erreur dans ce qu’on appelle « la littérature blanche », et en cela, une anomalie comme dit plus haut. Il y a eu Matrix, célèbre film, mais comme le fait remarquer un personnage clé de « L’anomalie » (un chercheur convié à résoudre le problème), dans Matrix, de vrais humains se mêlent à des simulations au sein d’un vaste programme qui les emprisonne. Ici, il n’y aurait pas de « vrais » humains. Mais d’abord qu’est-ce que cela voudrait dire… « de vrais humains » ?

« L’anomalie », roman passionnant parce qu’il pose une foule de questions philosophiques. Bien entendu sur l’identité d’abord. Ou l’indiscernabilité. Peut-il exister deux objets indiscernables l’un de l’autre ? Si on ne peut pas discerner deux objets, alors ils ne sont qu’un. Or, ici on parle d’individus qui sont deux, ils ne sont donc pas vraiment indiscernables – d’ailleurs ils ont quatre mois d’écart – ce qui invite à créer un concept intermédiaire. Entre l’indiscernabilité et la gémellité, par exemple. Que sont deux clones l’un par rapport à l’autre ? Sans compter qu’au cours d’un laps de temps de quatre mois, il peut s’en passer des choses… on peut mourir par exemple. C’est ce qui est arrivé à Victor/Victør. Victor Mars a eu le temps d’écrire son « Anomalie », texte fulgurant qui l’a fait sortir de l’ombre, puis de se suicider en sautant d’une falaise, mais Victor Juin, celui qui revient… n’a nulle envie suicidaire, et ne se reconnaît guère dans ce recueil d’aphorismes un peu vaseux…

Si nous sommes des programmes, qui nous a créés ? Des programmes eux aussi ou bien de vrais êtres ? Admettons que nous soyons créés comme programmes. Cela résout évidemment nombre de nos questions métaphysiques : il n’y a plus ces éternelles discussions sur l’opposition entre libre arbitre et déterminisme. Spinoza se lit sans aucun sentiment de contradiction. Les expériences de Libet prennent sens : avant que nous ayons conscience de l’intention de lever le bras, l’impulsion de lever le bras est déjà partie, et oui, puisque notre conscience n’est que le film produit a posteriori pour nous donner l’impression d’être libre et que cela justement fait partie des spécifications du programme qui nous anime. Avouons que ce serait pas mal comme « solution ». Sauf que l’on se heurte à ça : ceux qui nous ont programmé, qui sont-ils ? Pourquoi seraient-ils plus « vrais » que nous ? Pourquoi ne pas penser qu’ils le sont aussi, programmés ? Par qui ? Et ainsi de programmeurs en super-programmeurs, on va loin dans les niveaux « méta »… sans arrêt prévisible. Alors, qu’y gagnerait-on? Bon je sais ce qu’on va me dire : ce truc là, c’est Dieu. Autrement dit, Le Tellier aurait trouvé une nouvelle preuve de l’existence de Dieu… Au dix-huitième siècle, Dieu était le grand horloger, aujourd’hui, c’est le grand programmeur… tout est fonction de la technologie qui prédomine à une époque. Mais l’idée du monde informatique, de l’informatique céleste comme l’a dit si bien le philosophe Mark Alizart, était déjà dans l’air depuis longtemps (Alizart pointe du doigt… Hegel en personne!). Seulement moi, je ne crois pas en ces poupées gigognes de programmeurs de programmeurs de etc. Je crois que c’est nous qui programmons. Vous voulez que je vous dise ? Eh bien, voilà : l’univers et le temps sont refermés sur eux-mêmes, cycliques. L’humanité programme de mieux en mieux et l’informatique devient à jamais toute puissante, si bien qu’à la fin, elle retourne au début, et là elle engendre le monde dans lequel nous sommes, avant que le même cycle se reproduise un nombre indéfini de fois. Façon de dire comme, je crois, un philosophe actuel dont je n’ai pas retenu le nom, que Dieu n’est pas au début, mais à la fin et que c’est nous qui le construisons.

Allons… Dieu existe, Elon Musk l’a déjà rencontré.

Bon, je blague, hein… (mais pas tellement si l’on prend au sérieux les travaux du philosophe suédois Nick Bostrom, sur lesquels sont basées les hypothèses du présent livre, qui affirme que rien ne s’oppose à ce qu’à force de sophistication, un simple ordinateur portable puisse contenir dans le futur des milliers d’esprits simulés qui ne se distingueront plus des esprits humains ordinaires, et que donc, peut-être déjà, si ça se trouve, nous sommes dans un tel ordinateur…).

La fin du livre de Le Tellier, autant le dire, est angoissante. Qu’est-ce qu’un esprit standard peut faire de son double ? Cela ne semble pas prévu dans le programme… Nous revenons à la même question: comment être à la fois identique et différent ? Certains personnages se sacrifient pour laisser vivre leur double, d’autres se séparent en espérant plus jamais se revoir, des couples se déchirent car celui qui reste au milieu des deux doubles ne sait plus où donner de la tête, il peut avoir donné naissance à un embryon dans l’intervalle des quatre mois, auquel cas, bizarrement, l’autre exemplaire n’est pas enceinte, or c’est la même personne, etc. etc. On voit le nombre de paradoxes et de situations intenables que la duplication des esprits engendre. Le roman de Le Tellier ne va pas très loin dans cette exploration, il préfère qu’on en finisse d’une manière plus radicale… mais je ne vous dirai pas la fin.

Jolie image que celle d’un texte qui se désagrège en même temps que la réalité…

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