Poésie en temps de guerre

Je ne prétends pas être un poète. C’est plus grand, c’est plus beau, un poète, ça écrit des vers qui respectent certaines règles, car la poésie c’est comme la musique, il y faut des connaissances, le respect des accords, ce qui est dans la forme aspire au sens et l’on ne saurait ignorer l’une si l’on veut accroître l’autre. C’est pourquoi je publie peu de textes qui s’apparenteraient à de la poésie. Je ne le fais que dans des moments ultimes, moments où quelque chose en moi me motive, fait que la barrière de l’expression ne tient plus et qu’une voix en moi me dit d’essayer quand même, car le jeu en vaut la peine, il s’agit de dire avec le plus de sincérité une émotion, un sentiment, « ce que l’on a sur le cœur » comme il est dit couramment. Comment un temps de guerre ne serait-il pas un tel moment ? Comment en un tel temps, peut-on s’arrêter à compter ses mots, ses syllabes ou ses pieds quand l’urgence est là, l’urgence à dire, même maladroitement, même idiotement ce que l’on éprouve fortement. Récemment j’ai vu le neuropsychiatre Boris Cyrulnik pleurer en évoquant les souvenirs enfouis que lui rappelait cette guerre qui vient d’éclater au cœur de l’Europe. Ses souvenirs étaient si loin et pourtant… si proches. On n’en a jamais fini avec les guerres, avec les maladies ou les souffrances, on n’en a jamais fini avec l’Homme…

Bombardement à Kyiv

Un autre mot aussi : j’écris de soi-disant poèmes pour dire, pas pour décorer ou meubler d’un vibrato subtil une ambiance de confort auprès des arbres et des douces sentinelles, la poésie n’est pas seulement un langage de douceurs, elle est faite aussi pour dire les guerres et même surtout pour cela peut-être, de même qu’elle est la seule à prétendre atteindre une expression de la mort. Lors de la dernière émission de « La grande librairie », le poète marocain Abdellatif Lâabi le disait mieux que moi. Le fugace disait-il en réponse au thème du « printemps des poètes » qui était cette année l’éphémère, ce n’est pas que des choses légères, mais aussi des choses horribles, il peut s’être passé un drame, un début de génocide : le poète ne peut pas laisser passer des choses pareilles. Le poète ne se regarde pas le nombril, il est toujours concerné.

Il y a cette injonction à écrire de la poésie parce que, même pratiquée de manière imparfaite, c’est elle qui procure le langage le plus direct pour l’expression des émotions et que les émotions doivent être exprimées. Elles ne sont pas, contrairement à ce que disent de vains politiciens, des obstacles à notre raisonnement et plus généralement à notre pensée : elles en sont le terreau, là où naissent puis s’épanouissent les fleurs de notre jugement, articulées ensuite selon les lois de notre discours conceptuel. Avant de nourrir ce discours, elles ont à se déployer pour nous indiquer le sens, la direction vers où nous devrions aller.

De vrais poètes, parmi les plus grands, ont fait de la poésie en temps de guerre un chapitre entier de l’histoire de la poésie de tous les temps. D’Agrippa d’Aubigné à René Char, de Hugo à Apollinaire, et bien sûr Eluard et bien sûr Aragon… et même Philippe Jaccottet que souvent l’on cantonne dans une discrétion recueillie, quand il écrivait en 1947, le poème « Requiem » (qu’après hésitation, il a décidé de reprendre dans son volume de La Pléïade). Il est étrange, un peu déconcertant qu’aujourd’hui nous ne trouvions plus, ou plus beaucoup, leur continuation alors que ce siècle s’est ouvert déjà avec de multiples guerres et qu’il en est une en ce moment qui pose à nouveau toutes nos questions existentielles par le biais de la menace nucléaire.

Remarque : ce que je dis ici à propos de la poésie, je pourrais le dire aussi à propos de la peinture ou de tout autre art. L’art de notre siècle, et déjà celui du siècle précédent, ne cherchent pas à faire « du joli » car le monde décidément autour de nous n’est pas que « joli », et que l’art veut se poser en réaction à ce monde en montrant l’émotion qu’il suscite, laquelle est plus souvent composée de drame et d’horreur que de douceur.

***

Je vois la terre s’évanouir
elle-même ne peut supporter
ce que voit chaque jour et chaque nuit
le moindre enfant qui n’en peut mais

il n’y a plus de ciel ni d’orage
l’ombre meurt au gré du vent,
l’herbe est au chômage
et l’hiver pourrit dans le sang

Ô jeunes morts
et vous femmes qui courrez
Ô vieux soldats
qui croyiez que la mort serait plus douce
à regarder
le vent ça n’existe plus
la pluie ça n’existe plus
la neige n’en parlons plus
il n’y a plus que les gravats
et de lointaines mares de glace
il n’y a plus que les cendres.

Je suis parti à l’aube
pour ne pas effrayer ma compagne qui dort
J’ai chargé sur mon épaule
les armes dont je ne sais pas le port
j’ai ployé le dos
sous des avalanches
demain je serai loin parti au front
je me battrai pour mes frères et mes sœurs
sans espoir
mais sans relâche

pourrons-nous encore un jour chanter ?
Danser avec les femmes ?
Voir où sont les blés
pour ramasser leurs fanes

L’ennemi nous a brûlés,
il a converti nos fleuves en canaux
de sang noir
le pétrole nous aveugle
nos mains nues s’écorchent
aux tourelles de leurs chars

il n’y a plus rien il n’y a plus les éléments
l’air est aspiré par les cratères des bombes,
le feu se mêle aux armements
l’eau est salie par les cendres
et la terre disparaît sous l’amas des tombes

UKRAINE
pays plat fait pour une vie sereine
pays de céréales et de musique,
maintenant perdu, maintenant flétri
par les autres, là,
ceux qui déjà forçaient
les Syriens et les Caucasiens
à rendre gorge sous les cris

et découpaient au couteau
les bouches qui voulaient rire.

***

Il en faut du temps
pour réduire tout un peuple à merci

il en faut du temps
pour que chaque membre de ce peuple dise « oui »

il en faut des armes
une seule ne suffit pas

on n’asservira pas un peuple
en une seule frappe

on ne cassera pas son espoir
au moyen d’une nappe
de feu et de cendres

il en faut des avions
pour une marche funèbre

il en faut des camions
pour agglomérer le sang à l’herbe

un tyran isolé
un dictateur sourd
ou à qui l’on n’a rien dit
ne peut pas le savoir,
il est enfermé dans sa tour
et ne voit qu’en songe

les conseillers lui ont dit
que l’Ukraine n’existerait plus
dès ce lundi,
à la rigueur mardi

et puis la semaine s’écoule
à cette semaine une autre semaine
vient prendre suite

mais où sont mes tanks ?
Où sont mes guerriers ?
Pourquoi certains ont-ils voulu se rendre ?
Je vous avais dit qu’il fallait les pendre !

Le dictateur sourd
n’en fait qu’à sa tête
mais il n’a peut-être plus de tête

le dictateur tombe
car c’est le lot de tous,
il trébuche, il s’effondre,
on lui dit mais il fallait pas !

Il fallait pas quoi
demande-t-il apeuré,
il fallait pas nous croire
il fallait pas croire le mage,
le philosophe,
le stratège
quand il promettait l’Eurasie,
de Vladivostok à Paris,
du Kamtchatka
à la pointe bretonne
de Mourmansk
à Lisbonne

mais alors, mais alors, dit le triste Poutine,
ne devrais-je plus croire
en mon Ras-
poutine ?

Il en faut du temps
pour réduire tout un peuple à merci

il en faut du temps
pour que chaque membre de ce peuple dise « oui »

il en faut des armes
une seule ne suffit pas

on n’asservira pas un peuple
en une seule frappe

on ne cassera pas son espoir
au moyen d’une nappe
de feu et de cendres

il en faut des avions
pour une marche funèbre

il en faut des camions
pour agglomérer le sang et l’herbe

Combien d’enfants à faire mourir ?
Combien de linceuls à assembler ?
Combien de liens à trancher
entre le mari et la femme
entre parents et enfants ?

Combien encore de villes
faut-il écraser,
de villes qui autrefois jouaient
dans la tiédeur du soir
à faire danser les amants
au-dessus des nuages

combien de villes
il faut détruire,

combien de villages
réduire

combien de champs brûler ?

Ces combien n’ont pas
d’algorithme
qui les calcule

ces questions se perdent
dans le sifflet des bombes

et le chef encore là,
demande :
mais combien de missiles
encore va-t-on lancer ?
En aurons-nous assez ?
Et la boue, et le sang
vont-ils encore ralentir
nos chars et nos camions ?
Pourquoi le temps n’est-il pas avec nous ?

Où sont partis les musiciens,
et les chanteurs ?
Où sont partis nos savants ?
Où s’envolent nos poètes ?
N’ont-ils rien compris à la justesse
de notre guerre ?
Faut-il que l’on prenne
au sérieux l’Ukraine ?
N’ont-ils pas mieux à faire,
ces écrivains, ces chefs d’orchestre
que d’écouter la vaine Ukraine ?

Mais c’est que l’Ukraine
n’est pas vaine,
monsieur le Président,
c’est que l’Ukraine existe
qu’elle s’est battue
et qu’elle vous résiste
monsieur le Président.

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2 commentaires pour Poésie en temps de guerre

  1. Jean Caune dit :

    J’aime cet article sur la « poésie en temps de guerre ». En partie parce que la deuxième partie de l’article, celle qui laisse l’émotion se dire, la folie et la violence de l’autocrate dénoncée, la description sensible du désastre et de la dévastation de la terre d’Ukraine vient d’une certaine façon élargir le point de vue de la première partie. Celle qui vient enserrer l’appréhension de ce qu’est la poésie par l’accent porté sur la maîtrise de la forme, le respect des formes. Le poème illustre très bien ce qui fait la force du poème — moins le respect des règles formelles que le « dire » et la production du sens.

    Aimé par 1 personne

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