Après le deuxième tour

C’est évidemment un grand soulagement de se réveiller un lundi en se disant qu’on a échappé au pire, qui aurait été de se réveiller dans une France devenue fasciste(*)…

Ce qui se passe désormais tous les cinq ans a tout du psychodrame. Les acteurs sont pour la plupart assez pitoyables, mais les médias savent en tirer un jeu dramatique avec un maximum d’intensité, de sorte que nous, spectateurs, finissons par y croire… et si, en effet, le pire allait advenir ? Cela va parfois jusqu’à nous empêcher de dormir. En tout cas, cela plombe nos moments de détente, nous avons beau essayer de vivre au grand air, de nous libérer la tête, nous y pensons quand même. Les sondages finissent par être rassurants ? Nous n’y croyons pas tout à fait puisqu’il existe toujours un media dans un coin pour nous dire que nous risquons une grosse surprise.

Nous aimons avoir peur. Probablement parce que c’est un moyen de nous sentir vivre, et que lorsque l’objet de notre peur s’est résorbé, nous nous sentons respirer, nous sommes pleins de bonheur. Mais il restera toujours des tentatives pour nous faire replonger dans l’anxiété. A peine l’événement vécu, il faudrait déjà songer à un troisième tour… l’élu de la présidentielle serait paraît-il « mal élu », comme si peut-être il fallait recompter les bulletins ? Comme s’il fallait recommencer ? Lorsque j’étais enfant, j’étais mauvais perdant, je demandais que l’on recommençât la partie jusqu’à ce qu’enfin je la gagne… Nous tremblons aujourd’hui devant ces bateleurs de tréteaux qui n’arrêtent pas de mentir, ont cherché à persuader les électeurs avec de faux arguments (« qu’on allait mettre au travail les enfants des 12 ans »!) et manient la démagogie de manière éhontée.

Mais devons-nous être « heureux » pour autant ? Nul ne peut être heureux des perspectives qui s’annoncent, nul ne peut être heureux que nous soyons amenés à élire un pouvoir plus par élimination que par choix véritable, nul ne peut être heureux d’un pouvoir qui, au mieux, fera ce qu’il peut à l’intérieur des contraintes politiques et financières qui lui sont imposées de l’extérieur (banques, institutions financières, FMI, banques centrales etc.). Nous élisons un président parce que nous pensons que, grâce à ses compétences en matière économique et financière, il saura trouver des chemins favorables au sein d’un ensemble de contraintes complexe. Sans aucune visée de subversion de ces contraintes. Comment d’ailleurs le pourrait-il ? Comment imaginer que les règles du jeu économique puissent changer sans une action concertée au niveau mondial ? Ou du moins au niveau d’un continent, l’Europe ?

Nul ne peut être heureux à l’idée que la durée légale du travail doive s’étendre jusqu’à ce que l’on ait 65 ans… Les jeunes disent : « nos salaires sont bas relativement aux pays voisins, la seule chose qui pouvait nous consoler était de pouvoir partir en retraite plus tôt, et voilà que cette mince satisfaction s’envole ».

Nous ne saurions donc être « heureux »… mais nous devrions être encore moins heureux quand nous pensons à demain : la guerre en Europe. Et nous ne pouvons pas croire un instant que les envolées toutes théoriques d’un leader auto-proclamé de la gauche seraient de nature à réduire la volonté poutinienne d’étendre son empire. Il est d’ailleurs curieux que l’Ukraine soit si absente des débats et que les partis de gauche soient prêts à s’aligner sur les positions anti-UE et anti-OTAN du candidat « insoumis ». Comme le dit sur FB, le philosophe et politologue Pierre Boyer: « La vie politique française semble se dérouler dans un monde alternatif où la guerre en Ukraine n’existerait pas, où des crimes contre l’humanité de grande ampleur ne seraient pas commis et ne révèleraient pas un projet qui vise la démocratie européenne en tant que telle, où la situation créée n’annoncerait aucune crise économique, où Poutine n’aurait pas plongé toute l’Europe dans les coordonnées radicalement neuves d’un tremblement de terre destructeur et d’une menace durable exigeant une unité renforcée, des politiques économiques inédites et une défense commune […] Des somnambules qui s’imaginent dans leur rêve être dans leur maison habituelle alors qu’ils sont dans un paysage de guerre vont à la catastrophe ».

La gauche a été vaincue lors de ces élections. Le score de « l’insoumis » ne doit pas faire illusion, il est dû au mouvement qui s’est produit lorsque certains, dont j’ai failli être (je me suis retenu en pensant aux positions pro-Poutine du candidat), se sont dit qu’en votant pour lui, on échapperait peut-être à un nouveau second tour Macron – Le Pen. Pas plus que le président élu ne doit penser que toutes les voix qui se sont portées sur son nom résultaient d’un vote d’adhésion, le leader autoproclamé ne doit s’imaginer que grâce à lui, la gauche s’est requinquée. Elle a, par le passé, incarné les aspirations légitimes du plus grand nombre d’entre nous. Et puis, elle s’est mise à ne plus les incarner. Ses thèmes n’ont pas résisté au cours individualiste qu’a pris notre société. Il lui reste donc à réinventer des objectifs, des bases, des visées. Cela ne saurait venir d’un claquement de doigt, en tout cas pas en quelques semaines d’ici les législatives. Les acteurs sociaux sont surtout tournés vers eux-mêmes, ils attendent d’un système qu’il leur permette de réaliser des ambitions individuelles qu’ils jugent légitimes. Ils veulent le moins possible d’asservissement.

Ils veulent la liberté… et la liberté n’est pas le « faire tout ce qu’on veut » qui ne ferait qu’empiéter sur la liberté d’autrui. La liberté est incluse dans des règles de vie. En régime démocratique et républicain, ces règles sont inscrites dans une Constitution. Passionnant petit livre de Jean-Claude Milner : « La destitution du peuple », chez Verdier, où il établit la distinction savante entre la liberté politique et la liberté au sens métaphysique. Elles n’auraient, selon lui, pas grand-chose à voir l’une avec l’autre : « homonymie trompeuse » dit-il. La liberté politique repose sur une « entre-expression des droits et des pouvoirs » : chaque droit inscrit dans la constitution recèle un pouvoir. Le droit de se réunir serait lettre vide si on ne pouvait pas se réunir effectivement, idem pour le droit de s’exprimer ou celui de circuler. Réciproquement, tout pouvoir consiste en l’exercice d’un droit. D’où la déclaration constitutionnelle : « la liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui » (Constitution de la 1ère République, 24 juin 1793, article 6). La liberté philosophique, elle, est autre chose, elle implique une réflexion sur le libre-arbitre etc. or, on peut tout à fait concevoir une liberté politique, s’exprimant au travers de cette réciprocité des droits et des pouvoirs, tout en niant que le sujet jouisse en réalité d’un libre-arbitre. Les deux réflexions peuvent être menées indépendamment l’une de l’autre. « Aussi faut-il se méfier des invocations à La Liberté. Une fois qu’on aura fait acte de piété envers cette noble figure, il conviendra d’en revenir à la prose du monde. Si l’on s’engage dans un affrontement politique, qu’on n’oublie jamais de déterminer de quelle liberté il s’agit, c’est-à-dire de quels droits et de quels pouvoirs précis. » (p. 24)

Or, le moins que l’on puisse dire est que la confusion règne… surtout quand une candidate a comme projets des actions contraires à la Constitution (discriminer les citoyens selon leur origine ou leur religion par exemple) et quand un autre appelle carrément à ce que les citoyens l’élisent comme… « premier ministre » ce qui est pure hérésie constitutionnelle, « proposition » qui détruit toute possibilité de clarté dans le débat démocratique (et qui n’est produite que pour cela : faire un coup de force afin de court-circuiter les autres candidats de gauche qui ont leur propre légitimité).

Pour en revenir aux aspirations des citoyens s’exprimant en termes de droits à acquérir pour eux-mêmes (vivre en paix, avoir assez pour vivre décemment, se cultiver, partir en vacances, être soignés, mourir dignement), il n’y a pas de doute qu’elles peuvent faire l’armature d’un programme de gauche… mais chacun peut constater que le qualificatif « de gauche » ne caractériserait pas ici des revendications issues d’un seul côté, celui prétendu « de gauche », mais qu’elles revêtent un caractère universaliste, autrement dit que le mot d’humanisme est le plus approprié à les porter. Sera de gauche alors, ce qui tentera d’obtenir plus par rapport à cela, en particulier, un regard excentré de soi-même. Les acteurs sociaux sont surtout tournés vers eux-mêmes. Une politique de gauche suppose un volontarisme qui ne se contente pas de cet égocentrisme, mais promeut autre chose : une ouverture au monde se manifestant par plus de solidarité internationale, un meilleur accueil des migrants, un engagement plus résolu contre la misère dans le monde et contre le caractère invivable de certaines vies (cf. F. Worms et J. Butler). Ce n’était pas le but poursuivi par les Gilets Jaunes, semble-t-il…

Un président a été élu. On prétend qu’il n’a pas de programme, qu’il ne sait pas où il va, qu’il va faire s’effondrer le modèle social français (rien que ça!), alors qu’en réalité, il montre depuis le début son attachement à des idées force, dont la première est évidemment la poursuite de la construction européenne. Or pour notre pays, et pour nous, ses citoyens, l’Europe est un enjeu vital. Elle repose sur une coopération entre ses membres qui, seule, peut permettre de résister aux crises diverses qui traversent le monde, et c’est un espace où les gens vivent encore relativement libres (comparée à la Chine ou à la Russie par exemple). Il est normal de souhaiter un changement du système économique, pour passer à un état où les milliardaires payeraient de justes impôts et où les dirigeants d’entreprise ne toucheraient que des salaires décents, mais tout le monde peut se rendre compte que cela est impossible par des actions limitées à un seul pays, que celles-ci doivent être décidées à l’échelle d’un continent (évidemment le plus souhaitable serait que les Etats-Unis eux-mêmes adoptent des mesures de régulation, ce qui a été proposé par des économistes comme Joseph Stiglitz et des politicien.ne.s démocrates comme Elisabeth Warren ou Bernie Sanders) sans quoi l’on sait bien que les riches patrons n’auraient qu’à changer leur lieu d’implantation. Il est normal également de souhaiter des mesures fortes en matière écologique, comme l’interdiction de certains polluants et la progression vers une économie décarbonée, mais là encore, de telles mesures seront prises à un niveau continental, pas simplement national. Les firmes voulant s’y opposer auraient tôt fait d’aller voir ailleurs si les conditions sont plus permissives. La mise en place de législations européennes est donc absolument nécessaire. L’Europe est ainsi devenue un but, peut-être est-ce la dernière utopie qu’il nous reste. La gauche doit aussi la porter, et non se réfugier dans un dangereux repli sur soi qui nous livrerait aux puissances mieux armées, et nous condamnerait soit à l’impuissance soit à l’effondrement.

(*) je sais que de nombreuses personnes contestent le caractère fasciste du RN ex-FN, à les entendre on ne pourrait plus décerner une telle étiquette après que Mussolini, Franco, Salazar ont disparu. Or, on peut retenir quelques traits fondamentaux qui fondent l’idéologie fasciste : le culte du chef, le racisme, la xénophobie, l’anti-républicanisme, l’anti-intellectualisme. On me dira peut-être que d’autres traits comme le virilisme ne sont pas présents parce que, dans le cas qui nous occupe, le parti est dirigé par une femme… mais l’argument ne suffit pas : c’est une lignée familiale qui le dirige et il doit encore beaucoup à la figure du père, de plus, on aura noté que si se fait sentir la nécessité de se montrer adouci au niveau des mœurs afin de ne pas heurter la plus grande partie de l’opinion, il n’en reste pas moins que le militant de base, selon toutes les enquêtes, demeure foncièrement misogyne et homophobe (non, MLP n’est pas féministe!).

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