Dub-Dubu-Dubuffet et à la mort, à la vie!

Jean Dubuffet à Martigny. Peintre qui se veut hors des normes, brûlant les conventions, niant le savoir acquis pour que sa peinture, soi-disant, jaillisse de l’instinct le plus pur, mais y arrive-t-il ? Peintre des sols mélangeant les paillettes de mica, les sables plus ou moins fins, le goudron. Peintre du rien, même pas des horizons sans fin, alors peintre des dessins d’enfant, petits personnages cernés de noir, alvéoles, taches de couleur vibrantes. L’Hourloupe ? Une entourloupe ? Silhouettes de plastique barbouillées de bleu et de rouge, hachurées, où le blanc domine. Traits, lumière, ressemble aux gribouillis de craie que ma petite fille laisse sur les escaliers, éclairs sur fond noir, éclairs bleus, éclairs rouges. Jean Dubuffet a peint presque toute sa vie sauf en quelques moments où cette vie, il voulait la gagner comme commerçant en vin. On voit sur des photos des bandes de consommateurs joyeux trinquer sous la pancarte des établissements Dubuffet. Dubuffet alors me fait penser à Dubonnet dont, quand je voyageais dans le métro parisien, je voyais les lettres qui en vantaient les mérites : « Dubo » « Dubon » « Dubonnet »… Dubo-Dubon-Dubonnet, buvons donc quand ça vous plaît, Dubo-Dubon-Dubonnet, le quinquina parfait ! Dubu-Dubuffet, le peinturlureur parfait, celui qui mettait du papier mâché, du papier marouflé, acrylique sur feuilles collées sur toiles.

A la mort, à la vie ! dit la pancarte sur le mur du musée, musée des Beaux-Arts de Lyon, bien entendu. Vanités d’hier et d’aujourd’hui. Collection vertigineuse consacrée à la mort, donc à la vie. Car que serait la seconde sans la première, et vice-versa ? Gravures du XVIème siècle, comme celles de Georg Pencz, « le triomphe de la mort » laquelle est toujours représentée par un squelette, souvent monté sur un char tiré par des bœufs, les bœufs piétinent la foule, on voit des corps renversés, des cadavres bave aux lèvres, c’est le temps des pestes et des guerres, ces gravures illustrent les poèmes de Pétrarque, appelés justement Triomphes où pour la première fois, la mort prend l’aspect d’un squelette juché sur un char, aujourd’hui peut-être mettrait-on le squelette sur un char de combat, un tank, comme en Ukraine. Autre gravure, autre graveur, autre siècle, au XIXème, Alfred Rethel dessine la mort encore, mais c’est le choléra, ce n’est plus la peste qui agit, et curieusement, certaines œuvres s’en prennent au socialisme, une promesse qui, selon l’auteur, serait fallacieuse, et entraînerait les masses qui s’illusionnent vers une mort fatale…

A côté des gravures, des photos. Noir et blanc qui nous étreignent : Philippe Bazin, un artiste qui a accompagné des malades en fin de vie, nous montre les visages de ces mourants quelques instants avant leur mort, on voit que cela arrive à n’importe quel âge, et que tout se mêle, finalement, les têtes de vieillards difformes sont aussi bouleversantes que celles des enfants aux yeux immenses ouverts sur l’inconnu, on ne fait plus la distinction, une vie est une vie quand on est au moment de la perdre, qu’importe que les sujets aient une longue ou une courte espérance de vie, contrairement à tout ce qu’on nous a dit au cours de cette épidémie de Covid, où il aurait fallu, paraît-il, cessé de protéger les vieux puisque de toutes façons, ils n’avaient plus beaucoup d’années devant eux… Thème semblable abordé par les deux artistes anglais « qui n’en font qu’un », Gilbert & George, dont l’œuvre Cemetery youth faite de quinze photos juxtaposées montre aussi ce contraste qu’il devrait y avoir entre la jeunesse et la mort : en haut quatre portraits sous différents angles d’un même beau jeune homme, en bas, les stèles des tombes d’un cimetière anglais. Fragile jeunesse… on aime beaucoup aussi l’œuvre d’Edi Dubien, léger aquarelliste né à Issy-les-Moulineaux en 1963, qui montre les souffrances de jeunes adolescents nés dans un corps dont ils ne veulent pas assumer le sexe, souffrance morbide qui conduit parfois à la mort par suicide…

Vanités, vanités des arts et des savoirs semble nous dire toute une tradition de natures mortes qui, sous des apparences décoratives de fruits et de fleurs, de livres et d’instruments de musique, nous exposent en réalité au dilemme pascalien éternel : devons-nous nous nous livrer aux plaisirs si éphémères de la chair, aux spéculations de l’esprit, lorsqu’on sait que tout cela disparaîtra avec nous, n’ayant vécu qu’une infime fraction de seconde à l’échelle du temps ? Oui, aurais-je tendance à répondre timidement… car quoi d’autre pour donner un peu de sens à nos vies ? Mais en ces temps « d’avant » où il convenait de se vouer à Dieu, la réponse n’était pas celle-ci. Ce qui n’empêchait pas un peu d’humour : les mangeurs de ricotta (de Vincenzo Campi) dessinent « sans le faire exprès » (comme disent les enfants) les orbites et la bouche d’une tête de mort sur leur fromage…

A notre époque contemporaine, nous changeons un peu de perspective : la mort n’est pas seulement celle de l’homme, la mort est animale : terrible photographie en couleur d’un cerf à l’agonie, tenu par une corde pour lui relever la tête, la gueule ensanglantée, majestueux et sinistre comme un Christ sur la croix (œuvre d’Eric Poitevin).

***

Une Mouette presque parfaite, mieux que celle des plus grands metteurs en scène comme Nauzyciel et Ostermayer (qui, à mon avis, ont voulu voir trop grand, ont dilué le texte dans leurs prétentions de mise en scène, noyant l’intrigue dans des références fallacieuses à l’actualité, surtout dans le cas du second). Une Mouette dont on comprendrait limpidement tout le texte, les sous-entendus, les motifs des personnages aussi embrouillés soient-ils dans la pièce de Tchékhov, une Mouette proche de nous, toute proche à la toucher presque. Rendue si proche grâce, entre autres, à l’artifice du lointain, c’est-à-dire le filmage, la vidéo, qui renvoie sur la toile en gros plan le grain, fin ou grossier, des visages des acteurs qui passent tour à tour du drame au rire, de l’hystérie à la mélancolie. Jamais par exemple, dans aucune mise en scène que j’ai vue jusqu’ici, je n’avais aussi bien perçu la séquence émouvante où Nina joue pour Kostia la pièce « d’avant-garde » qu’il a écrite, et qu’ici, il prétend filmer en gros plan. Irina, la mère, n’en est que plus odieuse, à se moquer des efforts de son fils, et de ceux de la jeune actrice. L’écrivain Trigorine apparaît successivement comme modeste, désespéré, séducteur, et puis pitoyable quand il délaisse Nina, follement amoureuse de lui. Macha est très belle, très amoureuse mais très délaissée, elle aussi, elle va essayer de « faire sa vie » avec l’instituteur, mais ce sera triste, ce sera en vain. Quant au frère d’Irina, le propriétaire de la résidence, le vieux Sorine, émouvant près de la mort, il nous ferait presque rire parfois avec ses regards en arrière sur vingt-huit ans de service à l’État, trouvant la force de plaisanter encore avec le médecin qui le soigne. Tous ces êtres tchékhoviens nous apparaissent comme il a voulu nous les montrer : pathétiques, courant après leur désir et ne le réalisant jamais. Mise en scène : Cyril Teste avec Vincent Berger, Olivia Corsini, Katia Ferreira, Mathias Labelle, Liza Lapert, Xavier Maly, Pierre Timaitre, Gérald Weingand, tous excellents, surtout l’actrice qui joue le rôle de Nina, et l’acteur qui joue Konstantin, tellement convaincants pour dire leur malheur.

La mouette au théâtre des Célestins – copyright Simon Gosselin
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René Frégni, lecteur de grand chemin

L’angoisse est dans nos esprits. Les mots de « guerre », de « bombe », de « missiles » envahissent nos ouïes et nos émotions. Le ciel brûle à deux pas de chez nous et un dictateur aux yeux vitreux, animé seulement d’un souci de vengeance, nous menace de l’arme nucléaire. Pas moyen d’y échapper : les pleurs des enfants, le bruit des obus, les cris de douleur sont implacables, nous ne pouvons pas les sortir de nos oreilles.

Il est pourtant heureux de pouvoir lire encore, c’est l’un des seuls moyens de nous soulager, de penser à autre chose, d’oublier un peu le tragique de l’histoire. Mais me direz-vous, la littérature touche toujours par un bout au moins ce tragique-là, on ne s’évade jamais tout à fait hors de lui, même lorsqu’elle nous semble évoquer les joies de la vie : l’amour, le chant des oiseaux ou l’éclat bleu des collines. Autrement dit même en lisant un livre magnifique comme le dernier écrit par René Frégni, on sent bien que sous cette joie manifestée, sous ce bonheur retrouvé après des années et des années de galère, subsiste encore une inquiétude. Je n’en voudrais pour preuve que le titre déjà : Minuit dans la ville des songes, qui sonne comme le glas d’une cloche mélancolique.

Les livres précédents de René Frégni nous ont laissé entrevoir ce chemin plein de cahots que fut sa vie. On savait qu’il avait dû vivre à l’étranger pour échapper à la justice militaire qui lui reprochait d’avoir déserté, plus par insouciance que de façon délibérée, et que, rentré en France, il avait bataillé dur pour se faire une place, trouver un métier, devenir écrivain, qu’il était passé par cette tâche d’animateur d’atelier d’écriture dans les prisons qui lui avait permis de rencontrer voyous et personnages hauts en couleur abîmés par la vie, qu’il en avait tiré de beaux romans qui marient l’émotion de l’amour et des beautés des paysages provençaux avec l’intrigue policière, la rencontre de malfrats parfois utiles et d’autres fois bien embarrassants… mais on ne connaissait pas bien tous les détails de cette longue fuite, de cette errance qui l’a conduit de Marseille à Verdun, puis de Verdun à Bastia, et de Bastia jusqu’à Istanbul avant de rentrer parce que sa mère lui manquait pour trouver un refuge discret dans la ville de Manosque, puis dans une cité universitaire marseillaise.

Le petit René n’était pas bon élève. D’abord, il n’y voyait rien, et sa mère avait beau lui acheter des lunettes, il ne les mettait pas de peur de se faire moquer par des camarades plus grands et plus costauds que lui, alors il n’apprenait pas et son esprit partait ailleurs. Et pas que l’esprit, le corps aussi… se perdant dans les ruelles du vieux Marseille ou dans les criques, se laissant aller parfois à des virées dans des lieux interdits, ou bien à quelques chapardages à quoi il dut des séjours au poste. A la fin, il fallait bien faire quelque chose, petits boulots, voyages pour voir du pays, Londres par exemple (où il se fait exclure d’une auberge de jeunesse que j’ai bien connue moi aussi), puis l’Espagne, l’Andalousie, Almeria où lui parvint une lettre lui disant qu’il fallait rentrer dare-dare pour cause d’incorporation immédiate dans l’armée. Le jeune René n’en avait pas grand chose à faire et c’est en retard qu’il atteignit le lieu désigné sur la feuille : Verdun. De là découle un long périple : le cachot, la rencontre d’une connaissance ancienne, un certain Ange-Marie et surtout, surtout, la rencontre avec les livres, fournis par un aumônier charitable. On sent que René veut à tout prix combler son retard de culture et de lecture. Et tout y passera, de Camus à Dostoïevski, de Beckett à Giono. Découverte enfin d’un monde où l’on peut vraiment s’évader et approfondir ce que l’on ne connaît pas ou pas encore, qui va nous révéler une dimension du monde inconnue : l’imaginaire et la puissance qu’il recèle en vue de subvertir un réel affligeant. Parmi les lectures, Che Guevara, prêté par le copain corse qui envisage sérieusement de rejoindre la guérilla bolivienne. On s’en doute, ils n’y arriveront pas, mais je laisse au lecteur l’envie de découvrir la suite. Ce « roman » (qui ne s’avoue donc pas autobiographie) se lit à toute vitesse, aussi vite que les semi-polars auxquels René Frégni nous avait habitué. On saute d’œuvre littéraire en œuvre littéraire comme on saute de lieu en lieu pour abriter la fuite de l’auteur.

C’est comme si le narrateur voulait déjouer en permanence ce qui le poursuit, autant dans sa tête que dans son corps, le poursuivant étant bien sûr, ce qui n’est jamais dit explicitement, divers visages de la mort (car, ces officiers, ces gendarmes, ces fonctionnaires administratifs un peu trop zélés ne sont-ils pas marques de la pulsion de mort, avec ces enfermements auxquels ils contraignent les corps au sein de forteresses supposées être sans échappatoire?) et dans cette recherche, chaque livre donne un asile momentané, à l’image d’un lieu physique où l’on se réfugie en attendant d’être une nouvelle fois repéré.

Ce livre est un hymne à la littérature : il montre ce que les livres nous font, comment ils fabriquent notre imaginaire et en fin de compte notre personnalité. On demande souvent aux gens : « quel est le livre qui a changé votre vie ? » et les interrogés se sentent obligés de répondre par un titre, un seul titre, ils disent souvent Le Petit Prince ou bien Les lettres à un jeune poète, ou bien encore Madame Bovary, que sais-je, mais en réalité ce n’est jamais un seul livre qu’il faudrait citer, il n’y a jamais un livre qui a changé notre vie (ou alors c’est que nous n’en aurions lu qu’un?), mais une myriade de livres, chacun influant sur notre trajectoire, même d’une manière infime.

A la fois hymne à la vie et au langage, et cri de colère et d’angoisse face à un monde qui se délite, ce roman livre avec émoi et délicatesse les impressions les plus subtiles que l’on peut sentir au contact de la nature, et en même temps, il évoque la douleur, la cruauté des humains à l’heure où « la méchanceté et le crime rôdent partout dehors ».

Lire, lire, lire encore, semble nous dire René Frégni, est la seule évasion possible, la seule manière d’avoir accès à la partie belle du monde.

Méfions-nous des personnes qui ne lisent pas, elles n’ont souvent pas eu le moyen de s’enrichir mentalement, de développer leur empathie naturelle. Est-ce que Poutine lit des romans ? S’il le faisait, en serions-nous là ? Peut-être lit-il mais alors seulement des livres « sur l’histoire »(*).

Car il y a des gens qui ne lisent que des « livres d’histoire » sous prétexte qu’eux au moins contiendraient des faits, et qu’y a-t-il d’important, n’est-ce pas, hormis les faits ? Oubliant qu’il n’est pas de « faits bruts », de faits sans contexte et sans perspective pour les comprendre. Qu’il n’est pas de bon historien qui ne soit en même temps épistémologue de sa discipline. Sinon, sans mure réflexion sur la science historique, on fait ce qu’on veut des soi-disant « faits », on les affirme, on les étale, on prétend qu’ils sont incontestables, mais on les exploite, on les fait parler dans le sens qui nous convient le mieux, on nous fait croire « qu’ils parlent d’eux-mêmes » alors que le mauvais historien, l’amateur, l’idéologue les font parler dans son sens, gommant les liens qui les relient à d’autres, annihilant toute méthode en faveur de l’affirmation d’une conviction. A ce propos, le livre de Laurent Joly sur la falsification de l’histoire est précieux en ce qu’il nous montre patiemment, avec preuves à l’appui, la manière dont des idéologues fumeux, des Poutine ou des Z. déforment sciemment l’histoire.

Un bon roman, lui, ne bafoue pas l’histoire réelle, il n’essaie pas de nous entraîner vers une construction mythologique qui ne serait là que pour galvaniser nos haines ou nos préjugés, il nous laisse imaginer, nous fait entrer dans la tête d’un personnage, sympathique ou pas peu importe, l’essentiel étant de nous donner l’occasion de mieux comprendre les ressorts de son action. Ainsi René a-t-il lu L’Etranger, après l’avoir un peu mis à l’écart car on l’avait prévenu contre une « philosophie de l’absurde » qui lui serait hermétique (c’est du moins un de ses anciens professeurs qui le lui avait dit), mais il l’a repris en cours de route, en cours d’échappée sur une route de Grèce et il en a tiré sans doute la meilleure leçon qu’on puisse tirer :

On ne pouvait pas s’arracher à cette lecture, tout semblait vrai, naturel, vécu. Je n’avais vu d’absurde nulle part… Meursault venait de tirer sur un homme et il me demeurait sympathique. Il n’avait aucune ambition et vivait comme moi, au jour le jour. Le corps de Marie, la mer, un bon copain lui suffisaient.

Derrière moi, le soleil touchait la mer à présent […] Meursault était condamné parce qu’il n’avait pas pleuré à l’enterrement de sa mère. C’est sans doute le livre que j’ai relu le plus souvent, au cours de ma vie. Je ne sais toujours pas qui est vraiment Meursault, il est si simple et si complexe, comme chacun de nous. Chaque fois que j’ouvre ce livre, je revois cette nuit grecque qui longeait la mer, les feuilles de tabac qui séchaient et le soleil qui déclinait dans mon dos. Et chaque fois que je marche au bord de la mer, dans n’importe quel pays, je vois Meursault dans les rues d’Alger. (p. 154)

(*) on me dit qu’il lit aussi des philosophes slavophiles.

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Le lieu-dit Saint Pons et l’ami allemand

Plusieurs fois ces derniers temps, nous sommes partis en promenade pédestre. Au-dessus de Nyons (col du Pontias), près de Pierrelongue dans la vallée de l’Ouvèze (village de La Penne-sur-l’Ouvèze) et au large de la commune de Condorcet. C’est cette dernière balade qui m’a le plus impressionné. D’abord le nom bien sûr : Condorcet. Mais qu’avait à faire par là le marquis du même nom, connu pour ses travaux de mathématiques sociales et pour son engagement révolutionnaire ? Y était-il né ? Y était-il seulement venu ? Non, mais sa famille était de là, et lui, il ne dut sa naissance près d’Amiens qu’au hasard des tribulations d’un père militaire. De son nom complet Jean-Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet. Elu en 1782 au fauteuil n° 39 de l’Académie Française, il était issu du seigneur de ce village qui, au XVIème siècle, se déclarait favorable à la Réforme mais n’en dut pas moins lutter contre celui de Montbrun, « terrible chef protestant ». Il ne reste de cela que des ruines, celles du château qui domine ce lieu et dont les remparts furent démolis en 1622 sur ordre de Louis XII. Le vieux village perché subsista jusqu’au début du XXème siècle, mais ses habitants le quittèrent progressivement pour s’installer plus bas, dans la vallée, jusqu’à ce qu’une vieille femme, dernière accrochée à ces pentes se décidât enfin à les quitter en 1915. Mais plus encore que ces souvenirs lointains d’une ère acharnée aux guerres de religion et aux combats entre petits chefs (ce n’est pas pour rien que nous sommes dans une région que l’on nomme « les Baronnies »), ce sont des souvenirs bien proches qui, eux, m’ont interpellé. De ces souvenirs qui vous sautent au visage au détour d’une rue, dans un surgissement que nous n’attendions pas, auquel nous n’étions pas préparés, n’ayant pas lu les cartes et n’ayant pas songé à ouvrir un livre sur l’histoire.

château de Condorcet

Lorsqu’on quitte le château aux pentes escarpées et que l’on se met à suivre le chemin balisé qui fait une boucle au travers des marnes et des forêts de pins, chemin parfois large – une vraie route – et d’autres fois petit sentier qui serpente parmi les cades et les cistes pas encore en fleurs, on débouche sur le hameau de Saint Pons, dont la première maison s’annonce comme lieu de sinistre mémoire. La petite place juste à côté porte le nom de place du 19 mars 1944.

Le 19 mars 1944 furent en effet fusillés là par les Allemands six adultes et un enfant.

Quand on se promène dans Nyons, on sait bien que la place centrale de la vieille ville, celle autrefois appelée « des Arcades », et qui en effet est entourée d’arcades magnifiques, est aujourd’hui nommée du nom de Docteur Bourdongle, héros de la Résistance, fusillé par les Allemands. Je ne savais pas que c’était là, en ce petit hameau de Saint-Pons, sur la commune de Condorcet, que l’exécution avait eu lieu. Une notice historique que l’on trouve aisément sur le net, explique que déjà le 15 mars, ledit docteur Bourdongle, qui avait été emprisonné, puis relâché, avait été inquiété par des visiteurs louches, probablement miliciens mais se faisant passer pour résistants. Quatre jours plus tard, les Allemands étaient là, en compagnie de miliciens, pour l’interroger, mais le mot « interroger » est un euphémisme, il fut torturé. On voulait savoir qui ravitaillait le petit maquis de Saint-Pons (extension de celui, plus important de la Lance, montagne qui se trouve un peu plus loin dans la direction de Dieulefit). Il fut donc emmené sur place, et là se trouvaient des cultivateurs qui ne voulurent pas davantage trahir leurs amis, ils tentèrent de fuir, les mitrailleuses furent mises en action. Un enfant de 11 ans, le petit Simon Raspail, qui gardait ses chèvres, fut balayé par une rafale. Les hommes retrouvés furent mis le long d’un mur et fusillés, comme le fut le fameux docteur.

Extrait du récit sur Internet:

Ils incendient le camp, pillent les fermes environnantes, brûlent la ferme d’Elie ESTEVE et maltraitent sa fille. En repartant, ils font sauter à la grenade d’autres maisons dont l’école du quartier. A la ferme GRAS, ils arrêtent Henri SILAN et son fils Marcel. Ils remontent ensuite à l’école et fusillent Jean BOURDONGLE, Bertin MONTLAHUC et Stanislas GRAS. Revenant à leur point de départ, ils fusillent Gustave LONG, Henri et Marcel SILAN. Puis ils incendient la ferme GRAS, pillent la ferme SILAN avant de la brûler également.

Quelques soldats restent pour garder le produit des pillages. Arrivant au village de Condorcet, ils menacent d’emmener Madame Bertin MONTLAHUC, pillent puis font sauter sa maison à la grenade. Le détachement cantonne au café LAFONT jusqu’au lendemain soir où des camions viennent le rechercher avec le butin.

L’ami qui m’accompagnait, originaire d’un autre pays d’Europe que la France, me dit que sans doute les Allemands avaient voulu se venger d’autres meurtres. Je ne sus que dire si ce n’est que les résistants des maquis avaient de bien pauvres moyens face à la puissance nazie et qu’ils n’infligeaient en vrai que des pertes modestes aux occupants, mais cette parole me troubla. Comment, en 2022, en est-on venu en Europe à ainsi disculper les occupants nazis ? De quel esprit général de nivellement et d’égalisation des torts et des responsabilités cela participe-t-il ? En 1944, les Allemands étaient des occupants, ils avaient conquis par la force un territoire, avaient déjà procédé à des exécutions multiples et surtout aux déportations des populations juives que l’on sait, traquant les écoles où pouvaient encore se cacher des enfants juifs et envoyant vers la mort les enfants d’Izieu (quelques jours après le 19 mars, le 6 avril). La guerre n’était pas, comme disent les stratèges, « symétrique », on n’avait pas deux armées régulières se faisant face. Non, juste des paysans occupés à l’approche du printemps, et un enfant gardant ses chèvres. Cet enfant rappelle celui qu’évoque Albert Camus dans Lettres à un ami allemand : jeune de 16 ans « qui n’avait rien fait » (même pas une distribution de tracts) qui se trouve à l’arrière d’un camion avec une douzaine d’adultes emmenés pour être fusillés, à qui l’on a adjoint un aumônier allemand pour le « consoler », qui parvient une fois à s’échapper mais dont la fuite est aussitôt signalée par ce même aumônier : honte, dit Camus, à ce prêtre qui met son Dieu au service du meurtre.

Comment ne pas établir un lien avec ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine ? On ne s’étonnera pas que ceux qui procèdent à cette mise dos à dos des agresseurs et des agressés dans le cas de la période noire des années quarante, soient souvent les mêmes que ceux qui donnent à Poutine des excuses : celui-ci n’aurait fait que se défendre. Mais de quoi ? De qui ? Le monde occidental n’arrête pas de prouver au monde son dégoût de la guerre et l’on voudrait qu’il soit menaçant à l’égard de l’empire russe ? Le rapprochement avec l’Allemagne des années trente et quarante est possible : dans ces mêmes lettres citées plus haut, Camus explique à son ami la différence entre les deux causes engagées. En 39 ou en 40 aussi, les « démocraties occidentales » comme on les nomme toujours, traînaient des pieds avant d’entrer en guerre. Comme on les comprend. C’est qu’en général, dans ces pays, on ne met pas forcément en tout premier « sa fierté nationale », « la grandeur de la nation », il est d’autres valeurs aussi, comme l’humanité, l’amitié, la justice, on regarde à deux fois avant de les abandonner, on se demande alors si l’on est dans son bon droit, si l’on ne risque pas trop en s’engageant dans la guerre etc. « Nous avons eu à vaincre, dit Camus, notre goût de l’homme, l’image que nous nous faisons d’un destin pacifique, cette conviction profonde où nous étions qu’aucune victoire ne paie, alors que toute mutilation de l’homme est sans retour. Il nous a fallu renoncer à la fois à notre science et à notre espoir, aux raisons que nous avions d’aimer et à la haine où nous tenions toute guerre ». D’où vient qu’à la fin la victoire est plus belle car elle est en même temps « victoire contre l’injustice et victoire contre nous-mêmes ». Il se pourrait, hélas, que la même histoire recommence.

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Nouvelles perturbantes et aphorismes déclinants

J’ai toujours beaucoup aimé Murakami, je ne sais pas pourquoi on ne veut pas lui décerner le Prix Nobel qu’il mériterait tant. Son dernier livre paru en Français est un recueil de nouvelles qui reflète bien son art et sa manière, même si quelquefois, on perçoit quelques faiblesses. Des questions, mais jamais de réponses. Où ai-je lu récemment une remarque qui disait que les questions étaient la vie et que les réponses la refermaient. Ce doit être ça en effet. Quand je lis Murakami, je ne peux m’empêcher bien sûr de me rappeler les fois où je suis allé au Japon, où j’ai marché dans ces rues souvent désertes de petites villes, pris le train dans des gares incertaines sur des lignes qui portaient pour moi des noms exotiques, recherché sous la chaleur la porte d’entrée d’un temple ou celle d’un musée à l’architecture audacieuse (comme le musée de littérature de Himeji (himejibungakukan) – mais il était trop tard, la porte était fermée après 16 heures), ou bien encore gravi grâce à un téléphérique les pentes d’une colline de Kobé, ayant pu ainsi voir, depuis le haut, le déploiement du port avec ses grues gigantesques, et les jolies maisons de bois qui ornaient ses pentes. Voilà pourquoi j’aimerais retourner au Japon et pourquoi les recommandations pour ne pas le faire en raison de la dégradation climatique résultant des rejets de CO2 dans l’atmosphère me touchent tellement. Bon, si on ne va pas au Japon, on peut au moins lire Murakami. Ce recueil contient huit nouvelles. On peut préférer certaines à d’autres, selon ses goûts en matière de musique et de sport, par exemple (l’auteur japonais est féru de jazz – il consacre une de ses nouvelles à Charlie Bird Parker – et de base-ball, j’aime bien le jazz mais ne m’y connais vraiment pas dans le deuxième domaine et la nouvelle qui y est consacrée m’est un peu tombée des mains).

Ce qui est frappant chez Murakami (comme d’ailleurs, me dira-t-on, chez tous les grands écrivains) c’est la façon dont, incidemment, et sans vouloir se donner un air important, ils glissent d’un récit banal ou d’une histoire anodine vers des considérations philosophiques intéressantes. Par exemple, ici, dans la nouvelle sur Parker, le « Bird » revient visiter l’admirateur dans son rêve, et lui dit sa peine d’être mort si jeune (34 ans) : « la mort arrive toujours brusquement […] mais en même temps, elle peut être terriblement lente. De la même façon que les belles phrases qui déboulent dans la tête. C’est un événement qui ne dure qu’un instant et qui pourtant peut s’étirer à tout jamais […] La notion de temps se perd alors. Dans ce sens, j’étais peut-être mort chaque jour que je vivais. » Une pensée que ne dédaignerait pas l’ami Frédéric Nef, auteur du récent livre « La mort n’existe pas », dont j’arriverai bien à parler un jour ou l’autre.

Mais dans l’ensemble, ce recueil est un peu décevant. Certaines nouvelles nous laissent sur notre faim, « Carnaval » par exemple met en scène un souvenir où figure une « femme très moche », je ne sais pas très bien à quel degré il faut prendre l’expression, ou la nouvelle globalement, il ne sait pas bien lui-même dire ce qu’il entend par « moche », elle est moche mais pourtant attirante, elle lui fait un cours sur Robert Schumann, ils communient tous les deux dans l’admiration de « carnaval » pièce du compositeur allemand. La femme moche disparaît puis reparaît menottée à la télévision : elle a commis avec son mari une escroquerie immobilière… on ne sait pas très bien ce qu’on doit penser, quel est l’intérêt de cette histoire… qu’il puisse y avoir des femmes « moches » mais attirantes ? Qu’une spécialiste très sensible de musique romantique puisse être en même temps une banale escroc ? C’est parfois comme cela, chez Murakami, on est pris par une atmosphère étrange, ou bien on tombe de haut, assailli par la perplexité.

Pour moi, la meilleure nouvelle est La crème de la crème. Là je retrouve ce que j’aime tant chez Murakami, autrement dit la permanence du questionnement… et l’absence de réponses. Le narrateur raconte à un ami ce qui lui est arrivé lorsqu’il avait dix-huit ans : une invitation par une fille qu’il avait connue quelques années auparavant, avec qui il ne s’était pas bien entendu, et même, qui l’avait proprement dédaigné. Une excellente pianiste avec qui il avait dû jouer à quatre mains une sonate de Mozart, et le résultat avait été désastreux. Alors pourquoi l’inviter, lui, à un récital exceptionnel ? Il fallait pour atteindre la salle de concert gravir l’une de ces fameuses collines au-dessus de Kobé par un de ces petits trains réguliers dont je parlais tout à l’heure. Arrivé sur place, bien sûr, il ne trouva rien ni personne. Sauf un vieillard sur un banc dont il finit par comprendre les mots à peine articulés : « un cercle qui possède un grand nombre de centres ». Et il avait beau chercher dans sa mémoire, jamais en classe on ne lui avait parlé d’une telle entité, qui même, probablement, à son avis, n’existait pas. C’était donc pour l’inviter à chercher. Le vieillard le poussait à se creuser la tête, à imaginer, et il lui dit : « en y consacrant suffisamment de temps et d’efforts, , si tu réussis cette épreuve difficile, cela deviendra la crème de la crème de ta vie ». En français dans le texte. Il n’y a jamais eu d’explication à ce mystère, celui d’une invitation qui ne mène nulle part, celui d’une voix sortant d’un mégaphone imaginaire pour s’adresser au jeune héros, pas plus qu’il n’existe de solution pour lui au problème d’un cercle ayant une infinité de centres… et pourquoi pas ? Ici Murakami rejoint, peut-être sans le savoir, la démarche des plus grands mathématiciens, celle qui consiste à s’attaquer à un problème d’existence pour un type d’objet dont tout le monde est convaincu qu’il n’existe pas et qui pourtant… existe. Loin dans mon histoire personnelle, il y eut un temps où je pensais que la notion d’infiniment petit n’existait pas, elle était contradictoire dans les termes, un infiniment petit serait une quantité plus petite que toute valeur positive que l’on puisse imaginer, autrement dit serait zéro… mais alors zéro ne conviendrait pas, on ne saurait donner un sens à 0/0 par exemple… alors que le quotient de deux infiniment petits, lui, a un sens (une dérivée par exemple). Puis je découvris que d’éminents mathématiciens (Reeb et Fuchs) avaient réussi à donner une signification à cette expression. Alors pourquoi ne donnerions-nous pas un sens aussi à un cercle muni d’une infinité de centres… qui n’aurait pas de circonférence bien sûr, mais serait un cercle dans un sens particulier ? C’est ce que se demande le héros de la nouvelle, et surtout, il se dit ceci : « Ton cerveau est conçu pour penser des choses difficiles. Pour t’aider à élucider quelque chose qu’au début tu ne comprenais pas. Et cela devient la crème de la crème de ta vie. Le reste n’a aucun intérêt. Aucune valeur. » Je suis assez d’accord avec cette idée.

Un autre écrivain qui mérite la lecture (!) est Régis Debray. Ses aphorismes, parus sous le titre « Eclats de rire », en disent long sur ce qu’est le chemin de la vie, vers quoi il nous mène et comment il a pu nous surprendre, s’éloigner contre toute attente des bords qui semblaient stables à partir desquels nous commencions à entrevoir ce que seraient notre existence, nos idées, auxquelles nous resterions fidèles toute notre vie etc. pour atteindre le rivage décharné du sarcasme ou simplement celui de la lucidité amère. Il présente cela comme l’effet d’un accident vasculaire qui l’aurait atteint récemment : « un accident de santé, soudain, fait danser la mémoire. Le tout éclate, des riens remontent, et c’est la fête. Dans une joyeuse incohérence, qui défie les censures ». Cela me rappelle un autre écrivain japonais, Oé Kenzaburo cette fois, quand il a écrit il y a une dizaine d’années un livre sur son grand âge (« Adieu, mon livre ! ») et qu’il s’appuyait alors sur quelques citations du grand T. S. Eliott pour dire que la sagesse des vieillards n’est pas ce que l’on croit (cf. ici). L’absence de censure peut mener au contraire vers une joyeuse folie ou… vers une folie tout court, pas forcément joyeuse. Un jour Charles Juliet avait dit qu’à quatre-vingt quatre ans, il atteignait enfin le bonheur. Mais cela lui a peut-être échappé depuis. Je ne l’ai pas revu (entre temps, il a perdu sa femme etc.).

Pour en revenir à Debray, il nous fait rire… jaune : « on éclate en larmes ou bien on éclaté de rire ? Les deux, mon capitaine. L’essentiel est de procéder par ordre. Commencer par le tristounet mais finir par le drôlatique. Le temps d’apprendre à rire, il n’est jamais trop tard. »

« Trois câbles qui pètent dans le ciboulot et le tout fout le camp. Aux antitotalitaires de profession, on a envie de dire : « Bravo pour vos discours, messieurs, mais nous, on pratique. » ».

« « On apprend plus des bons livres que de la vie », disait Freud, pour une fois optimiste. »

« Le malheur des humains est d’avoir été enfants, serine le philosophe. Non, rétorque le poète, c’est de ne pas le rester. Comment lui donner tort ? »

« On se sent un peu refait quand on a voulu refaire le monde et qu’on voit le résultat. »

« On perd beaucoup de temps dans les années de recherche à s’occuper des diverses thèses en lice sur le sens ultime de la vie. C’est sur le tard qu’on découvre le pot aux roses : les prothèses décident en amont. L’intendance précède. On devient alors « médiologue ». Et c’est quand on en arrive au plus sérieux, le dur du mou, les moyens de la fin, qu’on passe pour un adepte des frivolités du jour. Dura lex sed lex. »

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« Wie freudig ist mein Herz »…

La Grande Librairie 9 février, capture d’écran

Le bonheur est-il un but devenu inavouable ? Sa notion est-elle à ce point galvaudée qu’il est devenu de bon ton d’en parler avec ironie, voire un peu de mépris, de sous-entendre même qu’il ne pourrait s’apparier qu’à des considérations matérielles ? Bref, qu’en tant que pure construction sociale, à ce que disent ses détracteurs, il ne pourrait appartenir qu’à un monde de conventions, de clichés, d’attributs matériels. On parle alors de bonheur conjugal, de bonheur familial comme si c’était mal, on en parle aussi comme s’il était synonyme d’aisance financière, de fortune, de confort, alors que pour être dans la bonne ligne « littéraire » des romanciers d’aujourd’hui (de certains romanciers d’aujourd’hui, plus ou moins héritiers de Nietszche), il n’y aurait d’accessible que la joie, laquelle serait en opposition totale avec toutes ces notions de confort ou d’aisance. En somme, le bonheur serait toujours « petit-bourgeois », voire carrément « bourgeois », on en finit presque par conclure qu’il serait l’apanage des gens de droite. Est-ce à dire que la gauche se complairait dans le malheur… c’est ce que l’on entend dire de plus en plus, voyant là une raison de son abaissement, à moins qu’on veuille dire par là que c’est la joie qui est de gauche et le bonheur de droite… Drôle d’idée, à laquelle je ne crois guère.

Je ne crois vraiment pas qu’il y ait du mal à chercher le bonheur, je pense même que c’est le but de notre vie. On parle beaucoup de la joie. Certes, elle est admirable. Mais elle est naturelle. La joie, nous l’avons toujours déjà si nous regardons de près, car la joie c’est la vie. Malheureusement, tout le monde n’a pas accès à cette joie car comme le disaient récemment Frédéric Worms et Judith Butler, il est des « vies invivables », alors, nous devons nous battre pour qu’elles disparaissent, pour que l’on aide les hommes et les femmes contraintes de fuir leurs conditions de non-vie à trouver refuge ailleurs. Mais en dehors de ces cas invivables, les vies qui sont menées dans notre monde européen à l’abri pour l’instant des famines et des guerres valent la peine d’être vécues car elles contiennent leur part de joie.

Le bonheur, lui, n’est pas « naturel » car oui, il est une construction : nous construisons le bonheur au travers de nos relations avec autrui, de nos attentions à l’autre, nous essayons d’atteindre un état d’équilibre où ces relations nous semblent bénéfiques, nous faisons des concessions à l’autre en même temps que nous recevons de lui ou d’elle ce que nous ne savions même pas que nous pouvions attendre de lui ou d’elle. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs, le plus souvent, le bonheur commence à deux. C’est là ce qui gène certains de nos contemporains, qui ne veulent pas donner l’impression (aux autres ou à eux-mêmes) qu’ils pourraient dépendre d’autrui. Il y aurait dans le bonheur une part de dépendance. C’est mal.

« Le bonheur qu’ils nous vendent » disent-ils, mais qui est ce « ils » ? Sommes-nous obligés d’acheter ? Pourquoi mettre a priori le bonheur du côté des marchandises, de ce qu’on peut acheter ou bien vendre ? Ces pensées me viennent d’avoir suivi la dernière émission « La Grande Librairie » où « s’affrontaient » (mais pas du tout en réalité) Nicolas Mathieu, Jeanne Benameur et Claire Marin, deux romancier(ère)s et une philosophe. Le premier, qui eut le Goncourt il y a quelques années, se fait une spécialité du roman « sociologique », j’entends par là une volonté manifeste d’illustrer des thèses sociologiques au moyen de récits qui se donnent pour plus concrets que les ouvrages sérieux des sociologues. Qui sont ces sociologues ? On devine bien sûr qu’au mieux, il s’agit de suivre des indications exprimées par Pierre Bourdieu. Annie Ernaux a déjà maintes fois dit son admiration pour le sociologue disparu il y a vingt ans, et Nicolas Mathieu s’inscrit dans la lignée d’Annie Ernaux. Mais la littérature ce n’est pas la sociologie, de même d’ailleurs que, contrairement à ce qu’affirmait Claire Marin, la philosophie n’est pas « de la littérature ». Et je ne suis pas sûr du tout que Bourdieu (tellement apprécié de Jacques Bouveresse, qui a dénoncé cette propension à louer les philosophes sur leurs qualités littéraires plus que sur leur rigueur argumentative) aurait apprécié cette sorte de vulgate qu’on croit bon de tirer de son œuvre. Car il y a une façon d’interpréter Bourdieu qui semble bien loin de tout ce qu’il a tenu à affirmer tout au long de sa carrière, même lorsqu’il enseignait au Collège de France, à savoir que la sociologie se devait de suivre une méthode scientifique. Il se méfiait de la sociologie spontanée des acteurs sociaux : « tout le monde se croit sociologue » disait-il. Et il attendait de ceux ou celles qui prenaient la parole dans un colloque de sociologie qu’ils fussent de vrais sociologues, autrement dit qu’ils eussent fait leurs classes. Je peux ici citer une anecdote : il m’est arrivé, il y a très longtemps (1973?) de participer à un colloque de socio-linguistique organisé à Rennes par des sociolinguistes connus à l’époque. Je n’y étais évidemment pas en tant que sociologue, ce que je n’ai jamais été, mais en tant que mathématicien ayant formalisé une approche linguistique du discours, (j’accompagnais un linguiste spécialiste de l’analyse du discours, un certain J. J. Courtine qui s’est fait connaître par la suite en anthropologie culturelle). Bourdieu était présent et souhaitait débattre de certaines questions de sociologie, mais entre sociologues seulement : il ferma la porte à ceux et celles qui ne l’étaient pas !

Je ne nie pas l’intérêt des romans d’Annie Ernaux et de Nicolas Mathieu (voire de Jeanne Benameur), surtout de ceux de la première, que j’ai beaucoup admirée (Les armoires vides, La place, Une passion simple etc.). Les romans d’Annie Ernaux sont des témoignages de grande puissance sur le vécu d’une femme à différents stades de sa vie : ils parlent « vrai », ils n’ont pas de fioritures, ils disent exactement ce qu’un être humain peut tirer d’une auto-analyse. C’est moins évident pour le second dont on a le sentiment qu’il théorise les éléments issus d’une telle analyse pour en faire des outils à produire du récit. Le thème central est bien sûr les rapports de classe. Dans le dernier, (Connemara), il s’agit d’un couple qui se retrouve après de longues années alors qu’ils se sont connus adolescents dans une petite ville de province. Ils étaient tous deux de milieu modeste, mais la fille, ayant obtenu de bons résultats scolaires, a quitté la ville, est devenue cadre dans une boîte quelconque où elle a acquis les tics du langage managérial, alors que le garçon est resté sur place et semble avoir perdu de ce qui faisait son prestige social au temps de sa jeunesse (talents sportifs, belle prestance physique etc.). Evidemment, ce que l’on veut nous dire, c’est que la fille « a trahi ». Nicolas Mathieu, interrogé par François Busnel sur le sens de ce mot, en donnait une définition tout à fait acceptable : trahir, ici, c’est adopter des comportements en rupture avec son milieu d’origine qui vont nous amener à ressentir plus tard une certaine culpabilité à l’égard de ceux qui y sont restés. C’est une belle définition, mais elle est circulaire puisqu’elle part de l’effet (se sentir coupable) au lieu de partir d’une cause (trahir, c’est se sentir coupable, mais coupable de quoi ? d’avoir trahi). Est-ce que toutes les ascensions sociales rendent coupable ? N’y en a-t-il pas qui remplissent de joie autant celui ou celle qui s’est « élevé » socialement – je mets des guillemets car le mot est certes impropre : on ne « s’élève » pas vraiment, on conquiert simplement une liberté que l’on n’avait pas, l’instituteur se sent plus libre que l’agriculteur rivé à son champ et à ses bêtes – que ceux qui ont permis voire encouragé cette évolution ?

Dans le roman, la fille ressent comme une revanche : lorsqu’ils étaient adolescents, elle était amoureuse du garçon mais il ne la voyait même pas, elle était transparente pour lui et voilà que maintenant, à l’heure du retour, son « ascension sociale » lui donne un avantage : elle a la possibilité que les rôles s’inversent. Sauf que, bien entendu, ce n’est pas par le moyen d’avantages « en nature » (si l’on peut dire…) qu’elle peut exprimer une supériorité nouvellement acquise, mais bien uniquement par sa position sociale. Ici, le romancier est maître de ses personnages, c’est lui qui invente une telle situation, il n’est pas dans la situation d’un sociologue qui la constate. Il joue de ses personnages comme de pièces à faire des démonstrations. Cela va jusqu’à ce passage, qui plaît tellement à Jeanne Benameur (allez savoir pourquoi…), où, faisant l’amour, la fille soi-disant refuserait au garçon sa propre jouissance afin de lui montrer qu’elle est encore la maîtresse à ce moment-là, et qu’ainsi sa revanche (sociale) peut s’insinuer au plus intime. Et le romancier d’exulter, de se rengorger devant les caméras : oui, dit-il, l’amour est aussi un jeu de rapports de force, quelque chose… de politique (oui, il lâche le mot). Continuant à se rengorger, il dit qu’il n’ a jamais eu une conception « éthérée » de l’amour, montrant qu’à lui au moins on ne la fait pas : il sait que l’amour n’est pas ce qu’une vaine littérature passée a pu nous dire, que l’amour entre dans les rapports sociaux de domination. Qu’en aurait pensé Bourdieu ? Difficile de le dire… il faudrait avoir accès à l’univers subjectif du sociologue. Il n’est pas indifférent justement que les derniers livres de Bourdieu aient porté sur le savoir réflexif, autrement dit sur… la sociologie de soi-même. Mais on peut penser que, pour peu que nous ayons une vie amoureuse, voire familiale, en conformité avec nos buts (plus ou moins conscients), il nous soit difficile d’admettre que, dans tous les cas, notre amour soit exprimable en de tels rapports. Il y a une facilité de la littérature contemporaine à se prendre pour plus que ce qu’elle est, ou pour autre chose que ce qu’elle est. On en voit aussi l’exemple chez un Houellebecq dont le but manifeste, là aussi, est de séduire par des propos généraux à caractère sociologique, plutôt que de rester fidèle à la démarche proprement littéraire qui est de nous ouvrir sans arrêt à de nouveaux mondes et à de nouveaux rapports possibles au sein de ces mondes.

Je crois que l’amour existe. Qu’il existe au-delà des contingences liées aux rapports sociaux. C’est une croyance contraire aux présupposés de la sociologie si celle-ci est fondée sur l’omniprésence des rapports sociaux et leur hégémonie sur toutes autres sortes de rapports. Y a-t-il des rapports qui ne soient pas « sociaux » me demande le sociologue avec son air narquois et provocateur… eh bien, oui, je lui réponds : il en existe, ce sont les rapports intimes. J’entendais Pascal Quignard répondre aux questions de Laure Adler sur un sujet similaire (dans « L’heure bleue », sur France Inter, le 10 février). Lui aussi croit en l’amour et, par extension, au bonheur et il répondait de manière brève et limpide que l’amour, c’était le deux (il disait avoir été en cela inspiré par la pensée d’Emmanuel Lévinas). Le deux… angle mort de la sociologie, osé-je penser, mais aïe, je vais peut-être recevoir des coups sur la tête. Et je crois, en conséquence, que le bonheur existe. Qu’il n’est aucunement cette histoire de conventions, de construction sociale à base de métier, de statut social, de conjugalité et de famille, le bonheur est un état d’équilibre qui se trouve atteint lorsque l’amour s’est établi et que l’on a alors la possibilité de ne plus prêter d’attention qu’au vivant qui nous entoure et nous aide nous-mêmes à vivre.

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Saint-Malo et le temps des mémoires

Séjour à Saint-Malo où j’accompagne C. à une cure thermale et où je me prends à suivre les mêmes traitements. Première fois de ma vie où je déambule en peignoir au milieu des salons où convergent les offres de soin, de l’enrobage d’algues aux douches sous-marines, croisant des zombies similaires à moi-même, un verre de tisane à la main… Mais il y a la côte, les balades agréables au bord de l’océan jusqu’à la pointe de la Varde et jusqu’à Rothéneuf.

Saint-Malo, plage du Sillon

Dans de tels moments nous reviennent en mémoire des lectures qui s’y rapportent. Cette ambiance d’ennui auprès d’un bar où les curistes tentent d’oublier l’eau chaude, n’en avons-nous pas déjà lu la description dans La Montagne magique ? Sauf qu’ici, il n’est heureusement question ni de maladie grave comme la tuberculose, ni de mort, mais juste de stress à évacuer ou de corps à adoucir, de membres à réparer, de lombaires à soulager. Le public est du genre aisé, plutôt bourgeois, certes on y voit des retraités qui n’ont pas l’air bien riche mais ici comme à la crêperie centrale de Saint-Malo (près de la cathédrale) on entend parler taxe foncière, prix de l’immobilier et placements intéressants.

Que faire à Saint-Malo, hors festival Etonnants voyageurs ? Faire connaissance avec Chateaubriand, bien sûr, dont la prose embellit les moments d’attente entre deux « soins » (comme on dit ici). J’ai hésité à dire tout de suite que cette prose était sublime. Pourtant elle l’est, mais encore faudrait-il dire en quoi elle l’est, et montrer des exemples. Lire enfin Les Mémoires d’Outre-Tombe, quand on atteint un âge qui signifie les trois-quarts d’un siècle, quel événement. Proust, dit-on, y voyait un modèle pour La Recherche du Temps perdu avant qu’il ne l’écrive. Je comprends pourquoi. Je ne savais pas que ces mémoires commençaient à la naissance du petit François-René et couvraient son enfance et son adolescence. « Longtemps je me suis couché de bonne heure » écrivait Marcel en pensant à l’enfant unique qu’il était, devant s’endormir dans le noir à peine tempéré par une lanterne magique, « C’est sur la grève, du côté de la pleine mer entre ce château et un fort appelé le Fort Royal que se rassemblaient les enfants de la ville. C’est là que conduit par ma bonne ou par un domestique, j’ai été élevé comme le compagnon des vents et des flots » dit Chateaubriand. Bien sûr, ce n’est pas la même chose et l’on sent bien qu’il en résultera des trajectoires bien différentes, mais c’est ainsi qu’on donne le la d’une épopée en quoi une vie se résume. Une autre référence qui me saute aux yeux va vers cet autre génie du XIXème mais qui vient bien après, à savoir Stendhal, qui commençait ses mémoires sous le titre de « La vie de Henry Brulard » par ces mots : « Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome […] dans trois mois j’aurai cinquante ans […] Le soir en rentrant assez ennuyé de la soirée de l’ambassadeur, je me suis dit : je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin, quand cela sera fini dans deux ou trois ans, ce que j’ai été, gai ou triste, homme d’esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total heureux ou malheureux ». Stendhal est à Grenoble, ville où je réside ordinairement, ce que Chateaubriand est à Saint-Malo. Celui-ci se pose les mêmes questions sur pourquoi écrire ses mémoires sans paraître trop arrogant, trop donneur de leçon et sûr en toute occasion d’avoir raison : « je me suis souvent dit : « je n’écrirai point les mémoires de ma vie ; je ne veux point imiter ces hommes qui conduits par la vanité et le plaisir qu’on trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs et compromettent la paix des familles […] J’écris principalement pour rendre compte de moi à moi-même ».

Les mémorialistes écrivent souvent des chefs d’œuvre quand ils s’affrontent à eux mêmes avec la détermination de ne rien laisser passer qui puisse être taxé de complaisance. Chateaubriand n’était pas heureux. Il le dit. On devine même en lui le regret d’être né. En tout cas à maints tournants de sa vie il eût préféré qu’on en finisse. On en vient donc à le plaindre. Pas un moment ne subsiste en nous cette image que l’on nous a donnée de lui : celle d’un vieil aristocrate réactionnaire s’opposant en tout point à ceux qui, bien après lui, tels Stendhal ou Victor Hugo, ont tenu bien haut le flambeau de la Révolution. Mais ce contraste doit être atténué : dans Les Mémoires d’une vie, ne dit-il pas qu’il fut, certes, « Bourboniste par honneur, Royaliste par raison » mais aussi « républicain par goût » ?

Je dois avouer ici que je n’ai lu que le début, et même, pour être plus précis, ce qui n’est pas encore les Mémoires d’Outre-Tombe et s’appelle plus simplement les Mémoires de ma vie, commencé en 1809, autrement dit bien avant l’Outre-Tombe dont la rédaction débute en 1832. Je me suis laissé dire (par l’excellent préfacier, Jean-Claude Berchet) qu’il y avait une différence de ton entre les deux textes, même si les trois livres qui composent le premier sont repris presque tels quels dans le second. Les Mémoires de ma vie semblent écrits avec la spontanéité d’un homme jeune qui n’a pour but que de mieux se connaître lui-même. En ce sens, elles s’inscriraient bien dans la lignée de Montaigne, alors que la visée des secondes mémoires semble plus historique, plus politique, il n’est pas anodin qu’elles commencent d’ailleurs par toute une généalogie rébarbative qui n’a pour but que d’ancrer le noble de Combourg dans une lignée historique qui remonte au temps de Saint-Louis. C’est pour cela que je préfère les premières de ces mémoires, manifestant probablement en cela un goût de mon époque qui s’intéresse davantage à la constitution d’un sujet qu’à la manière dont une personne illustre peaufine sa statue. Mais je ne dédaignerai pas les livres suivants, curieux que je suis de connaître les voyages en Amérique et les ambassades d’un homme qui eut son heure de gloire politique entre 1815 et 1830.

La tombe de Chateaubriand – îlot du Grand Bé

Ainsi, qu’apprend-on dans ces trois premiers livres ? Que le jeune François-René naquit à Saint-Malo un jour de tempête : « j’étais presque mort quand je sortis du sein maternel, et le mugissement des vagues battues par une tempête de l’équinoxe empêchait d’entendre mes cris », qu’il faillit bien ne jamais vivre, confié qu’il avait été à sa naissance à une nourrice stérile de Plancoët qui l’avait heureusement refilé à une amie fraîchement accouchée qui put l’allaiter et ainsi le sauva, mais avec la promesse qu’il fût entièrement dédié à la Vierge Marie jusqu’à ses sept ans : « une pauvre femme, amie de ma nourrice, et nouvellement accouchée, me prit à son sein avec son nourrisson. Croyant que j’allais expirer, elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et promit si j’en revenais, que je porterai le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans en l’honneur de la Sainte-Vierge. Ma mère ratifia son vœu. Je fus sauvé. Si on m’eût laissé mourir on m’aurait rendu un grand service », écrit-il pour relater l’incident, où l’on voit déjà percer cette sorte de dégoût de vivre dont j’ai déjà parlé et qui semble l’avoir suivi tout au long de sa vie. Plus haut, d’ailleurs, à propos de sa naissance, ne dit-il pas que sa mère [lui] fit le funeste présent de la vie ? On apprend aussi quel garnement il était autour de l’âge de sept ou huit ans quand il jouait à la bagarre en compagnie d’une âme damnée du nom de Géril. Quand on longe la digue du Sillon (par laquelle l’île de Saint-Malo se trouve raccordée au continent), on est toujours surpris par ces troncs d’arbre usés et blanchis par les assauts de l’océan qui sont plantés droits sur la plage, soit dans un sens parallèle à la digue soit perpendiculairement, ressemblant à des sculptures de vieillards décharnés tendant leurs bras vers le ciel, ils sont destinés à briser l’ardeur des flots et à protéger la digue. Ils existaient déjà au XVIIIème. Les enfants de Saint-Malo s’y amusaient, en tout cas ceux et celles qui avaient bonne et domestique et voulaient les faire enrager. « Un de nos grands plaisirs était de monter en haut de ces pieux, de nous y asseoir et de voir passer en dessous-de nous les premiers flots de la mer montante », mais hélas un jour, ce gredin de Géril pousse l’enfant juste à côté de lui au moment de l’arrivée d’une grosse lame, les enfants se tombent les uns sur les autres mais personne n’est jeté à la mer, jusqu’à ce que l’onde de choc se propage vers notre jeune héros qui tombe sur une petite fille qui se trouve en bout de file, laquelle tombe à la mer et manque de se noyer. Emois dans Saint-Malo, la petite fille accuse François-René qui n’y pouvait pas grand-chose, il se cache dans les caves, est assailli par les bonnes, Géril le délivre en lançant des patates sur les assaillantes… Ce sont les passages les plus drôles de ces mémoires, bien entendu, car pour le reste, hélas, dès que François-René devient adolescent, il se départit rarement d’une tristesse permanente et qui l’assaille surtout du fait de ces longues journées et nuits passées au château de Combourg (le train y passe aujourd’hui entre Rennes et la cité malouine) où il séjourne en compagnie de sa sœur aimée Lucile, de sa mère et d’un père particulièrement lugubre qui fait les cent pas, le soir, dans la pièce où rougeoie l’âtre avant d’aller se coucher et de laisser enfin un peu de soulagement au reste de la famille… Le jeune Chateaubriand vit dans un monde où le plaisir n’est pas de mise et où les désirs sont fortement réprimés. Des pages dépeignent alors ce processus de sublimation plus tard évoqué par Freud et qui a fourni sans doute les plus grandes envolées du romantisme. « Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j’avais vues : elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l’étrangère qui m’avait pressé contre son sein ; je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre » car bien sûr entre temps, il y avait eu ce moment délicieux d’une première fois où, par accident, il s’était vu projeté contre la poitrine d’une belle…

Je n’en dirai pas plus. La prose de Chateaubriand est sublime parce qu’elle est faite de phrases rapides, qui vont droit à leur cible qui est de toujours transmettre une émotion : pas d’explications inutiles, ni de paraphrases pédagogiques, la langue est utilisée pour faire revivre les souvenirs, elle est l’auxiliaire zélé de la mémoire.

Saint-Malo – îles du petit et du grand Bé

A propos de l’aspect mémoriel, il est intéressant de revenir à la préface écrite par Jean-Claude Berchet quand, évoquant le « labyrinthe de la mémoire », il essaie de décrire les rapports du narrateur au temps. Dans les Mémoires d’Outre-Tombe, plus que dans Les mémoires de ma vie, s’entremêlent en effet des temporalités différentes, il y a notamment celle du narrateur présent qui parle depuis une époque qui connaît les bouleversements de l’histoire (révolution, empire, restauration…) et se doit de leur faire écho, en même temps que celle du personnage qui est certes lui-même, mais à distance, ce qui peut le conduire à évoquer une époque sereine depuis une période sombre ou bien l’inverse. « Le discours sur soi implique assez vite un discours sur « soi dans le temps » ». Comment s’arracher au temps ? Chateaubriand se rend vite compte que c’est impossible. En recherchant ce qu’on a été, on ne trouve pas une image fixe, il n’y a pas de personnage immuable qui nous attendrait au coin de la mémoire : il est toujours déjà transformé. « Loin de rendre au moi sa substantialité réconfortante, la mémoire en dénonce le leurre », ainsi, plus on écrit, plus le moi se dissout en mirages : « le passé manque, ou il dévore le présent » dit Berchet. « La mémoire est incapable de nous restituer une présence immédiate à la plénitude de nous-mêmes : « Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms, et jusqu’à des personnages qui échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait palpiter mon cœur : vanité de l’homme oubliant et oublié » (XIII, 2). Ainsi ces Mémoires (et là peut-être est toujours l’intérêt de ce genre littéraire) nous plongent-elles au cœur d’une méditation profonde sur le temps et sur notre être-dans-le temps : « toute chose change, le moi lui-même change ; mais c’est toujours MOI qui change, qui a conscience du changement. La seule victoire envisageable sur le temps consiste donc à épouser son mouvement, à se faire conscience du temps, à se déprendre du réel » dit encore le préfacier. Mais ce n’est peut-être pas encore aussi simple qu’il le dit. Il est rassurant de penser que dans ce changement perpétuel, il y a au moins quelque chose de stable : ce MOI qui change. N’est-ce pas une pirouette ? Un artifice facile, un jeu sur les mots et la grammaire. Oui, tout texte présuppose un « je » mais ce « je » ne se définit-il pas que comme artifice de langage, nécessité de la grammaire ?

On sent ici la nécessité d’aller plus loin dans la connaissance du temps… en quoi je tente de rejoindre les réflexions d’il y a quelques semaines, sur le temps vu d’un point de vue mathématique, au travers notamment de la géométrie non commutative… mais ceci est une autre histoire. J’y reviendrai. Comme quoi réfléchir à un auteur comme Chateaubriand n’est pas si vain, puisque, dans son interrogation sur le temps, il demeure bien… intemporel.

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Dossiers mentaux et entités virtuelles

Nous avons en France des institutions remarquables, pour lesquelles, aurait dit Nerval, on serait prêt à donner tout Mozart, tout Rossini et tout Weber (c’est peu dire!). Ainsi du Collège de France, créé en 1530 à l’initiative de François 1er. C’est là que réside le noyau de la vie intellectuelle en notre pays. Etre professeur au Collège de France constitue une des plus hautes distinctions de l’Enseignement supérieur. Particularité extrêmement précieuse : l’accès aux cours du Collège de France est libre et gratuit. On ne vous demande ni diplôme ni autorisation spéciale pour y accéder, autrement dit il s’agit là d’une instance hautement démocratique. Mais on en parle peu… Il est bien rare que, dans les médias, on fasse la moindre allusion aux travaux qui s’y poursuivent et aux paroles qui s’y prononcent. C’est grâce au Collège de France que j’ai pu écouter Claude Lévi-Strauss et Pierre Bourdieu. C’est grâce à lui aussi que je peux suivre à distance les enseignements de personnes parmi les plus savantes et les plus intéressantes à écouter qui puissent exister en notre pays (souvent, disons-le encore une fois, dans la plus grande indifférence des médias), ainsi de Claudine Tiercelin, de Stanislas Dehaene, de Luigi Rizzi ou de François Récanati. Claudine Tiercelin est titulaire de la chaire de Métaphysique et philosophie de la connaissance, Stanislas Dehaene de Psychologie expérimentale, Luigi Rizzi de Linguistique générale, François Récanati de Philosophie du langage et de l’esprit (mais on devrait aussi citer tous les autres, même si on ne les a pas forcément écoutés).

Je m’attarde aujourd’hui sur le dernier cité.

François Récanati fait partie de mes familiers intellectuels, même si je ne l’ai croisé et ne me suis adressé à lui qu’en de rares occasions. L’un de ses premiers livres, La Transparence et l’énonciation, fut pour moi une illumination, je le garde avec moi depuis sa parution qui devait être dans les années soixante-dix. Le courant qu’il représentait alors remettait en cause la perception courante du langage selon laquelle il était en quelque sorte « transparent », c’est-à-dire qu’il était fait juste pour décrire le réel, et qu’il le faisait parfaitement. Les logiciens classiques avaient réussi à imposer cette idée : le langage pouvait s’étudier au travers d’une syntaxe et d’une sémantique, et c’était tout. La sémantique était la façon dont les mots et structures syntaxiques renvoyaient aux éléments du réel qu’ils sont censés décrire.

Le problème central était alors de résoudre les imperfections de notre langage, c’est-à-dire les nombreux cas où il semblait que celui-ci s’éloignât de ce qu’il devait faire, comme quand surgissent des ambiguïtés de sens (avocat qui peut être un fruit ou une personne, le pilote ferme la porte qui peut aussi bien vouloir dire qu’un pilote costaud porte dans ses bras une dame indéterminée ou qu’un pilote (pas forcément costaud!) ferme tout simplement la porte de son cockpit…) ou bien quand il sert à donner des ordres ou à interroger et qu’il n’est alors question d’aucune description. La théorie d’origine, sur laquelle se réglaient nombre de philosophes, avait reçu le nom assez drôle de théorie « Fido »-Fido ! (c’est le philosophe anglais Ryle qui avait donné cette étiquette), autrement dit le rapport entre les mots et leur sens était du même ordre que celui existant entre le nom porté par un chien, « Fido », et ce chien lui-même. Ainsi dire « Fido aboie » s’interprétait bien puisque le premier mot, « Fido » désigne bien un chien qui porte ce nom et que le deuxième, « aboie », désigne une action couramment admise comme appropriée pour un chien… Dire « « Fido » comporte quatre lettres » augmentait la difficulté puisque le premier mot de la phrase n’est pas « Fido » (!) mais quelque chose que l’on pourrait plutôt noter « « Fido » », autrement dit… le nom d’un nom. Et ainsi de suite, on comprend qu’on soit face à une hiérarchie potentiellement infinie de signes qui tous renvoient au précédent comme étant le nom de celui qui le précède… On pourrait dire aussi qu’il y a une manière directe de représenter les choses (« Fido » représente Fido) et une manière indirecte, voire opaque (« « Fido » » représente le nom qui sert à représenter Fido). Ou plus précisément encore : que le signe n’est pas transparent, qu’il ne renvoie pas seulement à la réalité externe qu’il est supposé représenter, mais qu’il renvoie aussi… à lui-même. Autrement dit, si le signe représente, il se présente aussi. Dans le mot entre guillemets, il ne fait que cela, se présenter, du moins quand on utilise les guillemets pour créer un nom pour un autre nom, car il est un autre usage des guillemets qui consiste simplement à mettre en évidence la manière dont nous désignons une chose, je peux dire par exemple, les candidats « de gauche » pour indiquer qu’ils se désignent eux-mêmes comme tels mais que je ne prends pas en charge moi-même cette appellation, alors ils représentent en même temps qu’ils se présentent. Et Récanati concluait que dans le sens d’un énoncé se réfléchissait le fait de son énonciation. Cela, je crois, devait influer profondément sur les études ultérieures portant sur les discours et on en voit encore la trace aujourd’hui chez des théoriciens qui oublient une partie de la proposition (à savoir que les signes sont quand même là pour représenter des états de chose!) pour ne garder que l’idée selon laquelle le langage serait purement performatif, avec le corollaire que, bien sûr… ce n’est pas grave de mentir, on peut bien dire n’importe quoi, l’important étant de dire et à travers cela… de faire (par exemple faire surgir une réalité sociale, une croyance, voire même… un peuple – cf. les thèses de Chantal Mouffe etc.).

Le cours de 2021 au Collège de France porte la marque d’évolutions importantes qui se sont produites depuis les années soixante-dix… heureusement ! On peut dire que ce qui s’est produit de plus significatif a été l’émergence des sciences cognitives, dès les années quatre-vingt-dix, et avec elles, de toute une philosophie de l’esprit : le mental est arrivé. Entre les mots et les actes énonciatifs apparaissent les représentations. Celles-ci se divisent en représentations linguistiques et en représentations mentales. Les premières contiennent les structures lexicales, syntaxiques et sémantiques selon lesquelles les productions énonciatives s’organisent. On peut même donner des représentations logiques aux phrases : tous les écrivains ont un maître en littérature peut donner lieu à au moins deux lectures (selon que la phrase est suivie par une affirmation du genre c’est bien sûr Marcel Proust, ou selon qu’elle est suivie par : c’est souvent l’écrivain qui leur a ouvert les voies de l’écriture), il y a un écrivain que tout le monde admire n’en a qu’une. Mais pour en arriver là, encore faut-il que le locuteur ait des représentations mentales (qu’est-ce pour lui qu’un écrivain, qu’un philosophe ?). Les représentations mentales gouvernent les représentations linguistiques. C’est ce qu’on avait du mal à admettre dans les années « structuralistes ». Mais comment s’organise le mental ? Comment, aussi, peut-on penser le fait que nous soyons toujours capables de « faire référence » par nos mots (qui ne sont que de fugaces vibrations de l’air ou des traces d’encre), comme si le réel pouvait tout à coup surgir au détour d’une expression par le simple moyen d’un déictique ou d’une appellation singulière (la fille avec le pull rouge) ? Récanati examine plusieurs théories qui ont eu leur heure de gloire passée. La première est le descriptivisme : quand je parle d’une personne, que j’utilise un nom propre (il prend pour exemple Aristote), je fais référence à la personne réelle grâce à la description que je peux faire de cette personne : Aristote est ce philosophe bien connu de l’Antiquité, élève de Platon et précepteur d’Alexandre etc. Quand je dis « la fille au pull rouge », j’utilise une description qui permet d’identifier la personne dont je parle, c’est bien la fille dans mon environ immédiat qui possède un pull rouge. Cette « théorie » suppose l’exactitude et la singularité, je ne dois pas me tromper : si la fille dont je veux parler a un pull noir, je rate la référence, de même s’il y en a deux qui ont un pull rouge… Mais, a-t-on commencé à dire dans les années soixante-dix, et en particulier un certain Keith Donnellan, cela n’est pas vrai : je peux désigner quelqu’un en utilisant une information fausse. Le cas fameux est celui d’une personne dans une soirée qui parle à une autre personne en lui désignant une troisième : c’est le type qui boit un Martini. Mais en réalité le type en question ne boit pas vraiment un Martini, il a mis de l’eau dans son verre à Martini (!), c’est sans doute un abstinent, ou bien quelqu’un qui pense qu’il a déjà trop bu… or, la référence « réussit » quand même, tout simplement parce que dans un tel cas, on se fiche éperdument de savoir si c’est vraiment du Martini… Alors d’où viendrait la référence, si ce n’est pas d’une description exacte ? On peut réfléchir à d’autres situations très proches mais toujours dans le domaine des signes, de la sémiologie. La photographie est un domaine qui s’y prête magnifiquement. Qu’est-ce qu’une photo de moi ? Est-ce une photo où je me ressemble le plus à moi-même ? Mais je peux reconnaître comme une photo de moi une photo où, en réalité, on ne me reconnaît pas du tout ! C’est juste une photo de moi parce que j’étais là au moment où on l’a prise, c’est mon image qui a impressionné la pellicule. Autrement dit, il y a un lien causal entre moi et la photographie de moi. De même, ceux qui parlent d’Aristote le connaissent-ils vraiment bien ? Ont-il la connaissance encyclopédique nécessaire à une description « réussie » d’Aristote ? Non, je parle d’Aristote comme « Aristote » parce qu’on m’a désigné une personne historique comme étant Aristote, à partir d’une photo de buste grec, ou d’un texte parlant de lui, et cette appellation venait de loin, depuis peut-être le moment où quelqu’un a baptisé Aristote… « Aristote ». Autrement dit c’est toute une chaîne causale qui relie le vrai Aristote à moi qui, aujourd’hui, parle d’Aristote en pensant référer à cet être qui est à l’origine de cette chaîne. C’est l’essence de la théorie de Saül Kripke, exprimée dans un livre célèbre intitulé « Naming and necessity » (traduit en Français par La logique des noms propres). Aujourd’hui, François Récanati corrige cette théorie.

Aristote, ou du moins quelqu’un qui se croit tel

Nous avons l’habitude de parler de choses qui n’existent pas ou qui s’avèrent n’avoir jamais existé (le « phlogistique » dont on usait jadis pour expliquer la combustion n’a jamais existé) ou qui n’existeront jamais (les lendemains qui chantent…). Nous parlons de personnes qui ont eu plusieurs identités, et souvent sans savoir qu’elles ont eu ces diverses identités, ce ne sont donc pas d’individus « réels » dont nous parlons, que nous désignons etc. Il y a des moments où nos mots destinés à référer rencontrent des références objectives, mais ce n’est pas tout le temps… Récanati a donc inventé la notion de dossier mental pour cela. En parlant, nous ouvrons des dossiers mentaux comme sur notre ordinateur nous ouvrons des dossiers dans lesquels nous logeons différents fichiers. Par accident, nous pouvons créer des dossiers qui ont le même contenu, mais ce sont pourtant des dossiers distincts (ils n’ont pas la même adresse), et nous pouvons aussi créer et utiliser des dossiers vides. Je me demande comment Récanati va s’en sortir avec les personnages de fiction, thème de son prochain cours. En tout cas, nous voyons s’ouvrir une porte sur le mental, sur nos mondes mentaux et nous pourrons commencer à percevoir comment ils communiquent entre eux, comment ils se créent et comment ils disparaissent. La parole politique et/ou idéologique est exemplaire de ces mouvements et de ces actions. Nous pouvons lire un magazine abordant de nombreux sujets de société qui peut tenir des propos totalement contradictoires selon le sujet, nous lisons cela sans broncher, les contradictions semblent se résoudre en nous sans même que nous ne percevions la grande confusion qui résulterait d’un essai de leur mise à plat, simplement parce que nous sommes capables d’ouvrir sans arrêt des dossiers qui restent étanches les uns aux autres.

En lisant un exemplaire récent du magazine « L’Obs », je me suis fait ces réflexions. En tournant les pages je passais d’un monde à l’autre. Dans un monde, manger de la viande était à bannir car participant d’une nuisance imposée à la planète, et même à l’humanité toute entière, c’était un geste criminel à l’égard de nos compagnons animaux, mais dans un autre monde, c’est le refus de manger de la viande qui apparaissait suspect, signe de désolidarisation par rapport aux classes populaires, marque de mépris de classe etc. que devais-je faire ? C’est lorsque nous passons au stade pratique que les contradictions apparaissent, car dans la tête, les pôles contraires peuvent encore coexister. Le monde mental ignore ainsi étrangement la contradiction. C’est probablement grâce à cette propriété du mental que l’on peut tolérer (voire favoriser) aussi bien « la réalité alternative », les mensonges et autres fake news, les annonces hallucinatoires (le « grand remplacement »).

Quant à la théorie des noms propres et de leur origine « causale », je l’ai toujours trouvée désespérément naïve, enfantine même. Il n’est nul besoin d’un référent objectif pour qu’un nom propre existe et atteigne son but de « référer à », surtout dans notre monde envahi par le « virtuel ». Le même numéro du magazine l’Obs proposait comme article se voulant drôle un texte dont l’auteur se plaisait à imaginer l’élection de Mélenchon comme président… en 2122 ! Evidemment, il n’existait plus depuis longtemps, mais il subsistait sous la forme d’une entité virtuelle (à l’image de celles que désormais il promeut au cours de ses meetings, hologrammes et avatars divers) que ses supporters s’efforçaient de maintenir. Les noms propres circulent, rien a priori ne nous prouve qu’ils sont portés par des personnes qui « existent vraiment »… nous sommes bien sûr convaincus de leur existence parce qu’ils sont sans arrêt « actifs », associés à de nouvelles actions et à de nouvelles déclarations chaque jour, jusqu’à ce qu’il se révèle que l’un d’eux ne fait peut-être que renvoyer à du virtuel, autrement dit à un songe.

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Nostalgie d’Afrique

Que sais-je de l’Afrique ? J’ai vécu deux ans en Algérie à la fin des années soixante-dix au titre de la coopération civile (j’étais nommé maître de conférence en mathématiques à l’Université d’Oran, chargé en dernière année du Diplôme d’Etudes Supérieures de Statistiques). J’ai voyagé au Maroc et au Sahara dans les années quatre-vingt et de nouveau dans les années deux mille pour marcher dans le Hoggar. Je suis allé au début de ces mêmes années en touriste au Mali, afin de marcher en pays Dogon (sur la falaise de Bandiagara) et j’ai fait une mission d’enseignement un peu plus tard, au Bénin, enseignant l’histoire et la philosophie des sciences à l’Université d’Afrique de l’Ouest sise à Porto-Novo et créée par le professeur Paulin Hountondji. J’ai aussi tenté une expédition au Kilimandjaro en 2011. C’est peu. Ma période algérienne est déjà loin. Souvenir d’une époque où l’on croyait au socialisme, où l’on suivait avec détermination les injonctions politiques du président Boumedienne, avec l’envie de soutenir ses projets en matière d’organisation collective des travaux agraires, et d’implantation de « villages socialistes ». Souvenir d’une époque où l’Algérie me semblait belle. Un architecte célèbre, qui avait fui la France pour échapper à des poursuites en matière fiscale, avait installé des hôtels sublimes qui s’harmonisaient au paysage au pied des dunes de Taghit ou parmi les palmiers de Timimoun. C’était le temps du Tiers-Monde et des pays non alignés. Nous allions travailler en Algérie parce que nous étions communistes (ou, au moins, de gauche) et que nous pensions qu’en faisant cela nous allions aider le pays à sortir de son marasme et construire une forme de socialisme qui allait renvoyer vers l’histoire ancienne les coutumes tribales et les velléités de pouvoir islamique. Las, il n’en fut rien. Boumedienne mourut de manière peu expliquée, les généraux s’entre-déchirèrent, le parti islamiste se mit à grandir, le code de la famille devint de plus en plus sévère pour les femmes. Les années de plomb eurent lieu par là-dessus avec leur cortège interminable de morts et de têtes tranchées. Tout ça pour ça…

Oasis de Timimoun, fin des années soixante-dix

Aller au Mali fut une expérience merveilleuse : nous marchions sur les traces des grands ethnologues, comme Marcel Griaule et Germaine Dieterlin, prendre contact directement avec la légende dogon suscita en moi un trouble si fort que je connus le fameux syndrome dit de Stendhal : tomber raide évanoui sur le sol dur de la savane, entraînant la cassure d’une côte – ce n’est pas drôle quand on doit encore faire des heures et des heures de marche pour rejoindre le village de Sévaré… Gao, au bord du Niger, me laisse un souvenir inoubliable, langueur du fleuve, animation du marché, roulades euphoriques dans le sable des dunes longeant le Niger. Nous n’allâmes pas jusqu’à Bamako. Je le regrette aujourd’hui. Ces destinations sont devenues hors de portée pour les modestes voyageurs que nous sommes.

Le Bénin, ce fut autre chose, mais tout aussi exaltant. Mathieu Kérékou venait de s’adoucir, le régime s’ouvrait. Paulin Hountondji était un professeur de philosophie exceptionnel : ancien petit berger ayant suivi malgré tout l’école de la République, il avait été remarqué pour son intelligence et ses dons pour apprendre le grec ancien par quelque père blanc érudit qui officiait dans le coin, ce qui lui avait valu l’envoi « en métropole » pour parfaire ses talents, ce qu’il avait fait si bien qu’il avait pu intégrer Normale Sup et passer l’agrégation de philo devenant ainsi le premier agrégé de philosophie de toute l’Afrique. Il venait de fonder une école doctorale de philosophie pour toute l’Afrique de l’Ouest. J’apportai ma contribution. J’y fis la connaissance d’étudiants incroyablement doués qui, malgré l’absence de livres, parvenaient à soutenir des thèses brillantes en particulier sur la philosophie du langage (je pense en particulier à l’un d’eux, se nommant Mawusse Kpapo Adotevi, aujourd’hui enseignant titulaire à l’université de Lomé). Certains étudiants découvraient la « pensée rationnelle », il ne fallait pas leur en vouloir de ce qui pouvait me paraître comme de la « naïveté », on m’avait dit que j’aurais du mal à enseigner les sciences, de fait, beaucoup faisaient un amalgame curieux entre les lois de la physique newtonienne et… les principes de la croyance vaudou. Mais était-ce si grave ?

Pourquoi évoquer de tels souvenirs aujourd’hui ? Parce que je sors d’une projection du très beau nouveau film de Robert Guédiguian, Twist à Bamako. Ce film présente la particularité d’être fait à partir de photos en noir et blanc de Malick Sidibé, photographe malien installé à Bamako dès 1958. On a l’habitude au cinéma de voir des vues filmées qui soudain se figent : le réalisateur veut insister sur un moment et le transformer en quelque chose d’éternel. Ici, c’est le contraire qui se produit : ce sont les photos de Malick Sidibé qui s’animent, le réalisateur a tout fait pour reconstituer l’ambiance, l’allure, l’habillement des personnages tels qu’on les voyait sur ces photographies. Cela donne en plus matière à dévoiler toute la beauté des personnages et des costumes, l’habileté des couturières qui font les robes, dont celle de la jeune héroïne, Lara, lorsque celle-ci est invitée à « sortir en boîte », car c’était une époque où des boîtes voyaient le jour dans la chaleur insouciante du Mali, où l’on y dansait le twist et où l’on écoutait du jazz.

Après la déclaration d’indépendance, le Mali a pour président Modibo Keïta qui veut orienter le pays vers le socialisme. Récit d’une révolution qui, bien sûr, va rater, victime des égoïsmes des marchands et de l’incompréhension des paysans qui croient que les terres mises en commun ne vont faire que nourrir « les fonctionnaires ». Les jeunes héros sont Samba Touré et Lara, une très jeune femme dont il tombe amoureux au cours d’un voyage à des fins militantes (éducation des masses) en pays bambara. Elle a été mariée de force avec le petit-fils du chef de village et s’est enfuie. Il la cache. En même temps, il est militant révolutionnaire actif, second du responsable de la jeunesse, mais son militantisme se brise quand on lui dit qu’il faut désormais interdire les musiques impérialistes et surtout se séparer de son amour. Pendant ce temps le « mari » qui a violé la jeune femme se laisse convaincre qu’il lui faut la retrouver, accompagné du frère qui veut « laver l’honneur ». L’histoire se terminera mal, par un coup de couteau dans la gare de Bamako quand Samba croit avoir mis Lara à l’abri en la faisant monter dans le train de Dakar. A la toute fin : Mali 2012, dans le nord du pays. Lara est toujours vivante elle a eu une fille et a des petits enfants, elle danse toujours sur les vieux airs de twist au grand dam des islamistes armés qui, eux aussi, veulent bannir la musique. Mais il y a des différences : les révolutionnaires construisaient des écoles, des hôpitaux, des théâtres, alors que les islamistes les détruisent.

Magnifiques vues, magnifiques couleurs.

Certains critiques ont fait la fine bouche, certains ne semblent pas beaucoup apprécier les films de Guédiguian dès que celui-ci sort de son folklore marseillais… on va (dans le journal La Croix) jusqu’à insinuer qu’il risque là un procès en appropriation culturelle. Curieuse attitude qui voudrait de plus en plus nous confiner chacun dans notre bulle, notre « culture », notre « monde », sans jamais l’autorisation de sortir, de voir ailleurs. Qui sait si demain un beau reportage sur la vallée du Zanskar fait par une cinéaste française amoureuse de ces régions ne va pas passer pour une offense faite à la culture ladakhie, ou bien le beau film de Munier et Tesson sur la panthère des neiges, pour un empiètement sur les droits des Tibétains… voire même… des panthères.

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Géométrie non commutative

Mon lecteur ne doit pas s’attendre ici à ce que je lui « explique » la géométrie non commutative… J’en serais bien incapable. Bien incapable je suis d’entrer rien qu’un peu dans un texte si difficile… Alors, à quoi bon ? Pourquoi faire un billet sur un livre que seules quelques personnes très fortes en mathématiques peuvent lire ? Qu’est-ce que je fais quand je parcours un tel texte, muni d’un crayon pour en souligner quelques phrases ? Les grands textes, même les plus ardus, sont comme des forêts impénétrables ou des montagnes de 8000 mètres dont nous n’atteindrons jamais le sommet… rien n’empêche de les regarder d’en bas et de les admirer quand même. Parfois, contre toute attente, la grâce nous vient à force de contempler, parfois aussi nous parvenons à faire ce dont nous étions sûrs que nous ne l’atteindrions jamais… allez savoir ! J’ai ainsi appris dans ma vie l’essentiel de la théorie des catastrophes, j’ai compris la ludique de J-Y. Girard, j’ai abordé la théorie des catégories et entrevu à quoi pouvait bien servir un topos. Tout comme dans un autre ordre, il m’est arrivé de gravir un sommet de plus de 6000 mètres (et d’en revenir!) alors que jamais je n’avais pensé que j’y arriverais, et j’ai vu ainsi briller au loin, au lever du soleil, le sommet du K2… Personne donc ne doit jamais désespérer… On y arrive ! (parfois…). Une chose à dire encore : l’effort de comprendre n’est jamais vain, même si on n’arrive pas au sommet, il est merveilleux de déjà l’entrevoir, et aussi quelquefois, la simple vision d’un rocher qui émerge en chemin peut nous ravir. Alors essayons d’explorer un ouvrage d’Alain Connes…

Première sentence : La théorie des algèbres d’opérateurs remplace la théorie ordinaire de la mesure pour les espaces « non commutatifs » que l’on rencontre en mathématiques, tels l’espace des feuilles d’un feuilletage.

Henri Lebesgue

Premier point : qu’est-ce que la théorie de la mesure pour les espaces ordinaires (autrement dit « commutatifs ») ? Mon lecteur qui a fait un peu de mathématiques dans sa jeunesse connaît la théorie de l’intégration : comment on intègre une fonction sur un intervalle donné, autrement dit comment on calcule l’aire comprise entre la courbe de la fonction et la portion de l’axe des abscisses comprise entre les bornes de l’intervalle. Cela se passe en général dans l’ensemble des nombres réels. On a appris à définir l’intégrale en question comme une limite, celle de la somme des surfaces des petits rectangles qui approximent la courbe par en-dessous, lorsqu’on fait tendre le petit côté des rectangles vers zéro. C’est là une théorie que l’on doit à Riemann. Plus tard, un mathématicien français, Henri Lebesgue, a étendu cette procédure en se basant sur la notion de mesure, laquelle est une notion très générale. On peut définir une mesure, souvent notée μ, sur un ensemble très général pourvu qu’il soit doté d’une sorte d’algèbre de parties (dite Σ-algèbre, ou tribu), la mesure doit juste satisfaire des propriétés elles aussi très générales (par exemple, la mesure d’une réunion quelconque de parties disjointes deux à deux doit être la somme des mesures etc.). Et si on note E l’ensemble de base, alors on peut calculer l’intégrale d’une fonction sur E sur une partie « mesurable » par rapport à la mesure choisie. Ceci est employé au maximum en théorie des probabilités : une mesure de probabilité est justement… une mesure, avec pour seule contrainte supplémentaire que la mesure de l’ensemble global soit égale à 1. On ne se pose pas en général de question sur le fait que l’espace de base soit « commutatif » ou pas. Notre espace ordinaire est commutatif : nos connaissances géométriques nous disent qu’il est tout à fait possible de faire une suite de transformations géométriques dans n’importe quel ordre : je peux faire une rotation suivie d’une homothétie ou faire d’abord l’homothétie puis la rotation, le résultat sera le même. Je peux retarder ou au contraire avancer une opération dans une suite de transformations sans craindre un changement dans le résultat. Quel bel espace homogène et uniforme nous avons ! Ce que dit Alain Connes, c’est que lorsque nous passons au quantique… ce n’est plus le cas. Une suite de transformations peut donner un résultat différent selon l’ordre dans lequel on les exécute… simplement parce que certaines peuvent détruire ou du moins transformer de manière irréversible l’objet auquel elles s’appliquent ! Il faut alors remplacer la théorie de la mesure par une autre théorie, qui tienne compte de cela. C’est la théorie des algèbres d’opérateurs.

Connes donne comme exemple d’espace géométrique non commutatif « l’espace des feuilles d’un feuilletage »… Mais qu’est-ce qu’un feuilletage ? Je crois pouvoir répondre ceci. J’ai appris dans le passé ce qu’était une variété différentiable… c’est beaucoup de choses en fait ! Par exemple, la surface de la Terre en est une. Elle a ceci de particulier qu’on peut toujours localement établir une carte plane de cette surface (qui est pourtant courbe!) et qu’on peut recoller toutes ces cartes de manière à avoir une description assez exhaustive de ladite surface de la Terre, l’ensemble de ces cartes s’appelle… un atlas (je ne vous apprends rien). Un atlas, c’est plein de feuilles, bien entendu. D’où le mot de feuilletage. Un cas particulier de feuilletage est une fibration : à ce que j’ai compris, c’est dans le cas où il existe une variété transverse qui intersecte chaque feuille juste une fois. Par exemple, votre geste de feuilleter l’ouvrage… en principe il ne vous délivre chaque page qu’une et une seule fois. Ces feuilles sont alors appelées des fibres. Et votre feuilletage est devenu un espace fibré. Une autre façon de voir les choses (éclairée par ce grand mathématicien et philosophe que fut Gilles Châtelet) : le produit cartésien de deux ensembles B x F est chose bien triste… il est donné par l’ensemble des couples (b, f) où b appartient à B et f à F, on peut le voir aussi comme une suite de verticales toutes parallèles à F et ayant pour base un élément de B. Si on reste à l’esprit « produit cartésien », toutes ces parallèles sont les tristes copies les unes des autres. Or, dans la réalité quand on passe d’une verticale à une autre, les choses peuvent changer : les mêmes éléments sont toujours là, certes, mais leur structure peut se modifier. On obtient alors une sorte d’espace beaucoup plus riche. Chaque fibre apporte de l’information sur sa suivante ou sur celle qui précède, ce qui fait qu’elles ne sont plus copies les unes des autres et que leur ordre de parcours ne saurait être arbitraire : cet ordre désormais compte ! D’où la non-commutativité. Alors, il faut, paraît-il, une nouvelle théorie de la mesure pour ces espaces-là…

Alain Connes

Deuxième sentence : La classification des corps simples dans le tableau périodique de Mendeleïev est sans doute le résultat le plus marquant de la chimie du XIXème siècle. L’explication théorique de cette classification, par l’équation de Schrödinger et le principe d’exclusion de Pauli, est un succès équivalent de la physique du XXème siècle et plus précisément de la mécanique quantique. On peut envisager cette théorie à partir de points de vue très divers […] Ces divers points de vue sont tous des corollaires de celui de Heisenberg : l’algèbre non commutative des quantités physiques.

Ici, Alain Connes va nous donner un exemple, emprunté à la spectroscopie, la discipline qui consiste à identifier les corps simples à l’aide de leurs raies spectrales émises lorsqu’ils sont placés dans une espèce de tube (« tube de Geissler ») rempli d’hydrogène : la lumière qui est alors émise peut être décomposée (par exemple par un prisme) et analysée. Chaque corps a son spectre distinct. Les raies sont associées à des longueurs d’onde, et donc à des fréquences, et les spectres ainsi obtenus ont des propriétés bien particulières, ainsi on peut faire la somme de deux fréquences correspondant à deux raies différentes et on obtiendra, dans certains cas, une fréquence associée à une autre raie. Plus précisément : un spectre est une suite de différences entre des fréquences arbitraires. Ainsi si νi et νj sont des fréquences associées à des raies spectrales, νij = νi – νj est une de ces différences et si on fait une somme de différences νij + νjk on obtiendra une nouvelle différence entre fréquences, notée cette fois νik. Or, ce qui est étrange, c’est que la physique classique, celle de Newton et de Maxwell, ne prédit pas cela, elle prédit plutôt que c’est en additionnant deux fréquences quelconques qu’on obtient une fréquence associée à une raie spectrale. Ce que dicte l’expérience , c’est donc qu’il faut remplacer l’idée simple selon laquelle les fréquences des raies spectrales formeraient un groupe muni d’une opération commutative, par celle, plus complexe, selon laquelle l’opération de composition consisterait à composer des couples d’éléments (i, j) (plutôt que des éléments i ou j), ce qui conduit à une règle du genre :

c(i, k) = Σj a(i, j).b(j, k)

où tout bon élève (!) reconnaît immédiatement… un produit matriciel ! Lequel est, en général, non commutatif.

Conséquence : en remplaçant l’algèbre commutative de convolution du groupe Γ par l’algèbre non commutative de convolution du groupoïde Δ dicté par l’expérience, Heisenberg a remplacé la mécanique classique, dans laquelle les quantités observables commutent deux à deux, par la mécanique des matrices, dans laquelle des quantités observables aussi importantes que la position et le moment ne commutent plus.

Et voilà, la messe est dite. Nous sommes en plein dans la non-commutativité.

Nous vivons, au plan macroscopique, dans un espace commutatif : nous pouvons facilement permuter les coordonnées d’un point et encore nous y retrouver, l’espace ne changera pas pour si peu, en revanche, au niveau quantique, nous ne pourrons pas le faire, c’est ce que revêt l’idée de non-commutativité, mais en contrepartie, il devient possible de « mélanger » des variables continues et des variables discrètes. Il ne faut pas croire que cela soit anodin : je connais quelqu’un qui a failli faire une dépression parce qu’elle n’y parvenait pas dans un problème touchant au recueil des données sismiques (il y avait des données entières et des données réelles), ce n’était pas de sa faute ! C’était simplement parce que, dans le cadre classique, c’est IMPOSSIBLE.

Mais alors, tout doit être revu, théorie de la mesure y compris. D’où la théorie des algèbres d’opérateurs. Les algèbres en question représentent ce qui se passe quand on aborde des sous-systèmes quantiques, autrement dit… quand on n’a pas la connaissance du système entier (c’est-à-dire de l’espace de Hilbert intégral dans lequel a lieu la mécanique quantique). Ne pas avoir la connaissance du système entier est la chose naturelle. Nous ne « voyons » pas les interactions entre particules, nous avons nécessairement une vision grossière des choses. La table sur laquelle nous écrivons nous paraît comme un objet massif, insécable et continu, nous ne voyons évidemment pas qu’elle ne contient que… du vide. Cette méconnaissance constante qui est la notre, et qui nous aide à vivre (il y a de fortes raisons de penser que nous ne percevons que ce qui est utile à notre survie) a des conséquences imprévues. Les algèbres d’opérateurs qui agissent sur l’espace de Hilbert peuvent être classifiés, c’est le travail de Titan qu’a exécuté Alain Connes et qui lui a valu médaille Fields et tout le tralala, or, l’un de ces facteurs, le plus utile pour la physique quantique, a ceci d’incroyable que l’on voit… y émerger le temps ! D’où cette idée fabuleuse : le temps serait le produit de notre ignorance.

***

Les textes comme celui d’Alain Connes nous conduisent au sommet de la réflexion sur l’espace et le temps, ils sont donc fondamentaux pour la compréhension de nous-mêmes et de notre place dans l’univers. Problème extrêmement fâcheux : seul un nombre extrêmement restreint de gens dans le monde (peut-être une centaine) sont capables de les lire et de les comprendre. Plus certains travaux nous livrent des secrets ultimes de notre être dans le monde, moins ils sont accessibles aux malheureux mortels que nous sommes. Nous devons y réfléchir.

Il semble pourtant raisonnable qu’il y ait une conception du monde, de la vie, de la société etc. pour laquelle le but majeur de notre présence soit d’atteindre un maximum de compréhension. Mais cela nécessiterait des investissements énormes dans le domaine de l’éducation, en particulier dans celui de l’enseignement des mathématiques. Nous en sommes hélas bien loin. Où sont les professeurs de mathématiques du secondaire aujourd’hui qui voudraient véritablement initier leurs élèves aux mathématiques les plus abstraites (comme cela faillit être le cas dans les années soixante, lorsque moi, j’étais élève) ? En auraient-ils seulement le droit, la capacité, les moyens ? Ne les traiterait-on pas d’élitistes, ne dirait-on pas qu’ils participent à « la sélection » ? Et pourtant, si nous ne faisons pas cela, que deviendront la science et la réflexion philosophique de demain, dont nous avons tant besoin ?

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Sur le deuil et sur la recherche du père (Didion / Chalandon)

Durant cette fin d’année, deux livres, lus en parallèle, ont nourri ma réflexion sur deux sujets qui, tous autant que nous sommes, finissent par nous occuper s’ils ne le font pas d’entrée de jeu, la mort d’un proche et la recherche du père. Le premier était « L’année de la pensée magique », de Joan Didion, et le second « Enfant de salaud » de Sorj Chalandon. Deux livres très différents diront certains de mes lecteurs, écrits d’abord par des auteurs éloignés l’un de l’autre : une Américaine de la très bonne société new-yorkaise et un Français issu d’un milieu très modeste. Une chose les relie : ils sont tous deux journalistes, Joan Didion a contribué au New Yorker et à la New York Review of Books, Chalandon a été journaliste à Libération. J’ai d’abord été attiré par Joan Didion, qui vient de mourir à l’âge de 87 ans : c’est la maladie de Parkinson qui l’a emportée. Elle avait écrit en 2005 « L’année de la pensée magique », un livre sur la mort soudaine de son mari, qui était lui aussi un illustre écrivain américain (John Dunne), et sur ce qu’il s’en suivit pendant toute une année où l’écrivaine eut non seulement à souffrir de son deuil mais aussi à porter la maladie grave de sa fille adoptive Quintana. Par coïncidence, peu de temps avant son décès, j’avais trouvé une photo en noir et blanc d’elle, que j’avais trouvée admirable, dans les pages du « Monde – magazine », et je l’avais découpée. Par la suite, je m’en étais servi pour faire un portrait à l’acrylique. J’aimais sa maigreur, ses deux avant-bras longs comme des piliers supportant la tête, s’ouvrant en une sorte de coupe formée par les deux mains très longues et très fines.

Et puis elle est morte. Et je me suis souvenu avoir son bouquin de 2005 (traduit en français en 2007) dans ma bibliothèque. Je croyais l’avoir lu mais il n’en était rien, ou alors, je n’avais fait que le parcourir comme si je savais déjà ce qu’il y avait dedans. C’est ainsi que je fais hélas trop souvent, me persuadant que ce qu’on dit d’un livre dispense de le lire. Mais là je l’ai lu et j’ai été très touché par son contenu, par ce qu’elle dit du deuil. Ce qui lui est arrivé arrive à des millions de gens : un soir, en rentrant de l’hôpital où était soignée leur fille, son mari John s’est assis à leur table, il était un peu éprouvé mais relisait les épreuves d’un livre, elle lui a servi un scotch et est partie tourner la salade pour le repas du soir. Il parlait. Et puis tout à coup, il ne parla plus. Elle n’avait pas compris tout de suite. Était-ce une blague ? Non, il était mort. Ensuite bien sûr, les secours sont arrivés, on l’a transporté aux urgences du New York Hospital. Sans doute avait-on essayé de faire une défibrillation, de le ranimer etc. mais rien n’y avait fait. Elle reçut l’information qu’il était mort à 22h18 alors que la chose était arrivée vers 21h le 30 décembre 2003. Plus tard, elle sut qu’en fait, il était vraisemblablement mort immédiatement, que le reste avait été occupé par des formalités administratives. Il fallait respecter un protocole. Elle s’est souvenue de tout, ainsi quand les pompiers sont arrivés (mais est-ce bien les pompiers, aux États-Unis?), l’un a demandé à l’autre : « c’est l’épouse ? », oui, a dit l’autre et il s’est retourné vers elle : « Services sociaux. C’est moi qui vais m’occuper de vous ». Elle se souvient aussi qu’un homme, présenté comme le médecin de son mari, a dit à l’employé des services sociaux : « ça va, c’est pas une cliente difficile ». C’est comme ça que ça se passe. On est un client, ou une cliente. Et on est difficile ou pas difficile. J’imagine que le difficile c’est celui qui hurle et qui tombe à la renverse. Mais les gens stylés, qui s’attendent à tout dans la vie, ne sont pas difficiles. Ils attendent. Ils sont juste un peu perturbés. Ils pensent à prendre leur porte-monnaie pour payer la course du taxi. Et après, ils essaient de vivre comme si tout allait bien. Sauf que ça ne va pas bien. Si ce livre s’intitule « L’année de la pensée magique » c’est parce que celui ou celle qui reste ne vit plus tout à fait dans le même monde qu’avant, le monde « rationnel ». Une sorte de pensée magique surgit. Il y a cette idée « qu’il pourrait revenir », qu’on ne va pas donner toutes ses chaussures car, s’il revenait, hein ? qu’aurait-il à mettre aux pieds ? Une autopsie a lieu. Joan Didion se surprend à penser que cette autopsie va peut-être montrer qu’en réalité ce qui était arrivé à son mari était très simple. Peut-être un blocage ou une arythmie temporaire, rien de plus. Mais alors si c’était le cas, peut-être était-il encore possible de réparer ? L’espoir met si longtemps à s’éteindre. « La peine qu’on éprouve ne ressemble à rien de ce qu’on imagine » dit Joan, ou bien : « le chagrin du deuil, en fin de compte, est un état qu’aucun de nous ne connaît avant de l’avoir atteint. Nous envisageons (nous savons) qu’un de nos proches pourrait mourir, mais nous ne voyons pas au-delà des quelques jours ou semaines qui suivent immédiatement cette mort imaginée. Même de ces quelques jours ou semaines, nous nous faisons une idée erronée. Nous nous attendons peut-être, si la mort est soudaine, à ressentir un choc . Nous ne nous attendons pas à ce que ce choc oblitère tout, disloque le corps comme l’esprit. Nous nous attendons peut-être à être prostrés, inconsolables, fous de chagrin. Nous ne nous attendons pas à être littéralement fous, à être la cliente pas difficile qui croit que son mari va bientôt revenir et avoir besoin de chaussures ».

On se dit après ça qu’il y a plus difficile encore qu’affronter sa propre mort, c’est affronter celle de ceux qu’on aime.

Sorj Chalandon, lui, a un autre souci en apparence, mais peut-être est-ce un souci semblable puisque dans son cas à lui, c’est un père qui n’en finit pas de mourir, de mourir aux yeux du fils, tant son image est décevante, lourde à porter, tant elle est celle d’un salaud qui, jamais, à aucun moment, ne tentera la moindre rédemption. Recherche du père ai-je dit plus haut. Oui, nous arrivons tous à ce stade où nous nous posons sérieusement des questions sur nos parents. Ils ont été ceci ou cela, ils ont fait la guerre, ou ne l’ont pas faite, s’ils l’ont faite, comment l’ont-ils faite ? Avec quelle arrière-pensée, quelles compromissions ? Souvent nous n’en savons rien, ou bien peu. Je me rends compte aujourd’hui, alors que mon propre père est décédé depuis plus de vingt-cinq ans, que j’ai oublié ce qu’il m’a dit, ou que je n’ai pas pensé à le noter, et que si je l’avais fait, peut-être aujourd’hui serais-je mieux à même de reconstituer le puzzle de sa vie. Quand est-il parti en Allemagne ? A quelle date ? La date joue ici un rôle important : à certaines, on était volontaire, à d’autres, on était « obligé ». etc. etc. Mais le cas de Chalandon est extrême car il est en présence d’un père pathologiquement menteur. Qu’a-t-il fait, que n’a-t-il pas fait ? Tout se mêle dans une bouillie infâme. Il s’est engagé dans la division Charlemagne, il s’est battu à Berlin avec les derniers bataillons de la Wehrmacht, il s’est échappé, il a traversé un lac à la nage en plein hiver pour échapper aux Américains. Mais tout cela est faux. Car au même moment, il était enfermé dans la prison de Loos, pour des motifs guère reluisants mais qui n’atteignaient pas ce paroxysme. C’était un petit malfrat, il avait appartenu à la Légion tricolore, il avait louvoyé, se faisant tantôt passer pour un collaborateur des nazis, tantôt pour un résistant. Sa vie n’était que mensonge. Et voilà qu’en 1987, son fils (Sorj Chalandon donc) suit pour Libération le procès de Klaus Barbie, et que pour cela il doit enquêter sur l’envoi des enfants d’Izieu dans les camps de la mort. Le procès va avoir lieu. Le père est morbidement intéressé par cet événement qui va lui rappeler « le bon temps ». Il va mettre son plus beau costume, s’appuyer sur sa plus belle canne, arborer des décorations imaginaires qu’il s’est fabriquées lui-même afin d’assister au procès, toujours à la même place, une place où son fils Sorj peut le voir. Alors commence dans le livre ce jeu de l’observation mutuelle, de la fascination, car le fils peut difficilement détacher son regard d’un père qui, objectivement, lui fait honte par ses réactions scandaleuses (il n’a d’yeux que pour Barbie et que pour Vergès, l’avocat de la défense) mais qui le plonge en même temps dans un abîme pour lui-même. Le fils pense peut-être que le fait d’assister aux témoignages accablants va tirer du géniteur quelques larmes, quelques sursauts d’humilité et qu’il dira enfin oui, j’ai failli, mais au lieu de cela, il verra le père s’enfoncer toujours plus (les dernières pages sont littéralement celles d’un homme qui s’enfonce dans les flots du Rhône). Je me souviens avoir vu à l’émission « La Grande Librairie », Chalandon face à Amélie Nothomb, celle-ci ouvrait de grands yeux étonnés et demandait : « mais comment peut-on se construire avec un père pareil ? » et lui de répondre : « on ne se construit pas, on essaie seulement toute sa vie de ne pas se détruire ».

Une question bien sûr émerge de la lecture. Toujours celle du rapport à la vérité et au mensonge. Ce qui est troublant dans le cas de Sorj Chalandon est qu’à force d’étaler la vie et les comportements d’un personnage qui ment tout le temps, on en finit par être gagné par le soupçon de mensonge permanent. Et si Sorj Chalandon lui-même n’affabulait pas un peu ? S’il n’y avait pas aussi là-dedans un brin de mensonge ? Après tout, le père ne meurt pas dans le fleuve puisqu’il est écrit en dernière page qu’il est mort dans un hôpital psychiatrique lyonnais. Est-ce que nous ne mentons pas toujours un peu, à force d’approximations et d’exagérations ? J’ai souri en entendant l’autre jour au micro d’Augustin Trapenard sur France-Inter, la grande actrice Marthe Keller à qui Augustin demandait son avis sur le jeu, non seulement celui des comédiens mais aussi celui de chacun, dès qu’il s’expose au regard de l’autre. Elle a dit ceci : « Bien sûr, nous jouons toujours, mais le personnage que nous jouons, lui, il ne joue pas ». C’est peut-être vrai.

Ces deux livres peuvent sembler éloignés l’un de l’autre. Ce sont deux écritures différentes : l’une sèche, factuelle, allant droit au but, ce qui ne fait qu’accentuer l’émotion, l’autre plus « romantique » et cherchant explicitement l’émotion (et l’atteignant presque toujours), mais les deux sont des écritures, des styles, et par cela interrogent notre rapport à la vérité. Rien à voir avec la coqueluche du moment, rien à voir avec un désir de se montrer (c’est-à-dire un désir de vendre), rien à voir avec la croyance qu’il suffit de parler de l’actualité, de toute l’actualité, pour « être dans le vrai » alors qu’on patauge dans le superficiel.

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