« Wie freudig ist mein Herz »…

La Grande Librairie 9 février, capture d’écran

Le bonheur est-il un but devenu inavouable ? Sa notion est-elle à ce point galvaudée qu’il est devenu de bon ton d’en parler avec ironie, voire un peu de mépris, de sous-entendre même qu’il ne pourrait s’apparier qu’à des considérations matérielles ? Bref, qu’en tant que pure construction sociale, à ce que disent ses détracteurs, il ne pourrait appartenir qu’à un monde de conventions, de clichés, d’attributs matériels. On parle alors de bonheur conjugal, de bonheur familial comme si c’était mal, on en parle aussi comme s’il était synonyme d’aisance financière, de fortune, de confort, alors que pour être dans la bonne ligne « littéraire » des romanciers d’aujourd’hui (de certains romanciers d’aujourd’hui, plus ou moins héritiers de Nietszche), il n’y aurait d’accessible que la joie, laquelle serait en opposition totale avec toutes ces notions de confort ou d’aisance. En somme, le bonheur serait toujours « petit-bourgeois », voire carrément « bourgeois », on en finit presque par conclure qu’il serait l’apanage des gens de droite. Est-ce à dire que la gauche se complairait dans le malheur… c’est ce que l’on entend dire de plus en plus, voyant là une raison de son abaissement, à moins qu’on veuille dire par là que c’est la joie qui est de gauche et le bonheur de droite… Drôle d’idée, à laquelle je ne crois guère.

Je ne crois vraiment pas qu’il y ait du mal à chercher le bonheur, je pense même que c’est le but de notre vie. On parle beaucoup de la joie. Certes, elle est admirable. Mais elle est naturelle. La joie, nous l’avons toujours déjà si nous regardons de près, car la joie c’est la vie. Malheureusement, tout le monde n’a pas accès à cette joie car comme le disaient récemment Frédéric Worms et Judith Butler, il est des « vies invivables », alors, nous devons nous battre pour qu’elles disparaissent, pour que l’on aide les hommes et les femmes contraintes de fuir leurs conditions de non-vie à trouver refuge ailleurs. Mais en dehors de ces cas invivables, les vies qui sont menées dans notre monde européen à l’abri pour l’instant des famines et des guerres valent la peine d’être vécues car elles contiennent leur part de joie.

Le bonheur, lui, n’est pas « naturel » car oui, il est une construction : nous construisons le bonheur au travers de nos relations avec autrui, de nos attentions à l’autre, nous essayons d’atteindre un état d’équilibre où ces relations nous semblent bénéfiques, nous faisons des concessions à l’autre en même temps que nous recevons de lui ou d’elle ce que nous ne savions même pas que nous pouvions attendre de lui ou d’elle. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs, le plus souvent, le bonheur commence à deux. C’est là ce qui gène certains de nos contemporains, qui ne veulent pas donner l’impression (aux autres ou à eux-mêmes) qu’ils pourraient dépendre d’autrui. Il y aurait dans le bonheur une part de dépendance. C’est mal.

« Le bonheur qu’ils nous vendent » disent-ils, mais qui est ce « ils » ? Sommes-nous obligés d’acheter ? Pourquoi mettre a priori le bonheur du côté des marchandises, de ce qu’on peut acheter ou bien vendre ? Ces pensées me viennent d’avoir suivi la dernière émission « La Grande Librairie » où « s’affrontaient » (mais pas du tout en réalité) Nicolas Mathieu, Jeanne Benameur et Claire Marin, deux romancier(ère)s et une philosophe. Le premier, qui eut le Goncourt il y a quelques années, se fait une spécialité du roman « sociologique », j’entends par là une volonté manifeste d’illustrer des thèses sociologiques au moyen de récits qui se donnent pour plus concrets que les ouvrages sérieux des sociologues. Qui sont ces sociologues ? On devine bien sûr qu’au mieux, il s’agit de suivre des indications exprimées par Pierre Bourdieu. Annie Ernaux a déjà maintes fois dit son admiration pour le sociologue disparu il y a vingt ans, et Nicolas Mathieu s’inscrit dans la lignée d’Annie Ernaux. Mais la littérature ce n’est pas la sociologie, de même d’ailleurs que, contrairement à ce qu’affirmait Claire Marin, la philosophie n’est pas « de la littérature ». Et je ne suis pas sûr du tout que Bourdieu (tellement apprécié de Jacques Bouveresse, qui a dénoncé cette propension à louer les philosophes sur leurs qualités littéraires plus que sur leur rigueur argumentative) aurait apprécié cette sorte de vulgate qu’on croit bon de tirer de son œuvre. Car il y a une façon d’interpréter Bourdieu qui semble bien loin de tout ce qu’il a tenu à affirmer tout au long de sa carrière, même lorsqu’il enseignait au Collège de France, à savoir que la sociologie se devait de suivre une méthode scientifique. Il se méfiait de la sociologie spontanée des acteurs sociaux : « tout le monde se croit sociologue » disait-il. Et il attendait de ceux ou celles qui prenaient la parole dans un colloque de sociologie qu’ils fussent de vrais sociologues, autrement dit qu’ils eussent fait leurs classes. Je peux ici citer une anecdote : il m’est arrivé, il y a très longtemps (1973?) de participer à un colloque de socio-linguistique organisé à Rennes par des sociolinguistes connus à l’époque. Je n’y étais évidemment pas en tant que sociologue, ce que je n’ai jamais été, mais en tant que mathématicien ayant formalisé une approche linguistique du discours, (j’accompagnais un linguiste spécialiste de l’analyse du discours, un certain J. J. Courtine qui s’est fait connaître par la suite en anthropologie culturelle). Bourdieu était présent et souhaitait débattre de certaines questions de sociologie, mais entre sociologues seulement : il ferma la porte à ceux et celles qui ne l’étaient pas !

Je ne nie pas l’intérêt des romans d’Annie Ernaux et de Nicolas Mathieu (voire de Jeanne Benameur), surtout de ceux de la première, que j’ai beaucoup admirée (Les armoires vides, La place, Une passion simple etc.). Les romans d’Annie Ernaux sont des témoignages de grande puissance sur le vécu d’une femme à différents stades de sa vie : ils parlent « vrai », ils n’ont pas de fioritures, ils disent exactement ce qu’un être humain peut tirer d’une auto-analyse. C’est moins évident pour le second dont on a le sentiment qu’il théorise les éléments issus d’une telle analyse pour en faire des outils à produire du récit. Le thème central est bien sûr les rapports de classe. Dans le dernier, (Connemara), il s’agit d’un couple qui se retrouve après de longues années alors qu’ils se sont connus adolescents dans une petite ville de province. Ils étaient tous deux de milieu modeste, mais la fille, ayant obtenu de bons résultats scolaires, a quitté la ville, est devenue cadre dans une boîte quelconque où elle a acquis les tics du langage managérial, alors que le garçon est resté sur place et semble avoir perdu de ce qui faisait son prestige social au temps de sa jeunesse (talents sportifs, belle prestance physique etc.). Evidemment, ce que l’on veut nous dire, c’est que la fille « a trahi ». Nicolas Mathieu, interrogé par François Busnel sur le sens de ce mot, en donnait une définition tout à fait acceptable : trahir, ici, c’est adopter des comportements en rupture avec son milieu d’origine qui vont nous amener à ressentir plus tard une certaine culpabilité à l’égard de ceux qui y sont restés. C’est une belle définition, mais elle est circulaire puisqu’elle part de l’effet (se sentir coupable) au lieu de partir d’une cause (trahir, c’est se sentir coupable, mais coupable de quoi ? d’avoir trahi). Est-ce que toutes les ascensions sociales rendent coupable ? N’y en a-t-il pas qui remplissent de joie autant celui ou celle qui s’est « élevé » socialement – je mets des guillemets car le mot est certes impropre : on ne « s’élève » pas vraiment, on conquiert simplement une liberté que l’on n’avait pas, l’instituteur se sent plus libre que l’agriculteur rivé à son champ et à ses bêtes – que ceux qui ont permis voire encouragé cette évolution ?

Dans le roman, la fille ressent comme une revanche : lorsqu’ils étaient adolescents, elle était amoureuse du garçon mais il ne la voyait même pas, elle était transparente pour lui et voilà que maintenant, à l’heure du retour, son « ascension sociale » lui donne un avantage : elle a la possibilité que les rôles s’inversent. Sauf que, bien entendu, ce n’est pas par le moyen d’avantages « en nature » (si l’on peut dire…) qu’elle peut exprimer une supériorité nouvellement acquise, mais bien uniquement par sa position sociale. Ici, le romancier est maître de ses personnages, c’est lui qui invente une telle situation, il n’est pas dans la situation d’un sociologue qui la constate. Il joue de ses personnages comme de pièces à faire des démonstrations. Cela va jusqu’à ce passage, qui plaît tellement à Jeanne Benameur (allez savoir pourquoi…), où, faisant l’amour, la fille soi-disant refuserait au garçon sa propre jouissance afin de lui montrer qu’elle est encore la maîtresse à ce moment-là, et qu’ainsi sa revanche (sociale) peut s’insinuer au plus intime. Et le romancier d’exulter, de se rengorger devant les caméras : oui, dit-il, l’amour est aussi un jeu de rapports de force, quelque chose… de politique (oui, il lâche le mot). Continuant à se rengorger, il dit qu’il n’ a jamais eu une conception « éthérée » de l’amour, montrant qu’à lui au moins on ne la fait pas : il sait que l’amour n’est pas ce qu’une vaine littérature passée a pu nous dire, que l’amour entre dans les rapports sociaux de domination. Qu’en aurait pensé Bourdieu ? Difficile de le dire… il faudrait avoir accès à l’univers subjectif du sociologue. Il n’est pas indifférent justement que les derniers livres de Bourdieu aient porté sur le savoir réflexif, autrement dit sur… la sociologie de soi-même. Mais on peut penser que, pour peu que nous ayons une vie amoureuse, voire familiale, en conformité avec nos buts (plus ou moins conscients), il nous soit difficile d’admettre que, dans tous les cas, notre amour soit exprimable en de tels rapports. Il y a une facilité de la littérature contemporaine à se prendre pour plus que ce qu’elle est, ou pour autre chose que ce qu’elle est. On en voit aussi l’exemple chez un Houellebecq dont le but manifeste, là aussi, est de séduire par des propos généraux à caractère sociologique, plutôt que de rester fidèle à la démarche proprement littéraire qui est de nous ouvrir sans arrêt à de nouveaux mondes et à de nouveaux rapports possibles au sein de ces mondes.

Je crois que l’amour existe. Qu’il existe au-delà des contingences liées aux rapports sociaux. C’est une croyance contraire aux présupposés de la sociologie si celle-ci est fondée sur l’omniprésence des rapports sociaux et leur hégémonie sur toutes autres sortes de rapports. Y a-t-il des rapports qui ne soient pas « sociaux » me demande le sociologue avec son air narquois et provocateur… eh bien, oui, je lui réponds : il en existe, ce sont les rapports intimes. J’entendais Pascal Quignard répondre aux questions de Laure Adler sur un sujet similaire (dans « L’heure bleue », sur France Inter, le 10 février). Lui aussi croit en l’amour et, par extension, au bonheur et il répondait de manière brève et limpide que l’amour, c’était le deux (il disait avoir été en cela inspiré par la pensée d’Emmanuel Lévinas). Le deux… angle mort de la sociologie, osé-je penser, mais aïe, je vais peut-être recevoir des coups sur la tête. Et je crois, en conséquence, que le bonheur existe. Qu’il n’est aucunement cette histoire de conventions, de construction sociale à base de métier, de statut social, de conjugalité et de famille, le bonheur est un état d’équilibre qui se trouve atteint lorsque l’amour s’est établi et que l’on a alors la possibilité de ne plus prêter d’attention qu’au vivant qui nous entoure et nous aide nous-mêmes à vivre.

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5 commentaires pour « Wie freudig ist mein Herz »…

  1. Très bel article. Je suis d’accord sur tout et je vous admire d’avoir regardé cette émission jusqu’au bout ! Ce qu’il manque à cette « littérature », c’est la subtilité, l’esprit de finesse. Elle renonce en ceci à sa première tâche. Pour l’esprit de géométrie, je préfère les sciences, de la nature ou de la culture. A. Ernaux avait cette finesse qu’ils n’ont pas. Différence mince et pourtant immense, qui fait toute la différence.
    Rien qu’une réticence : J. Butler qui nous donnerait des leçons de morale. Elle fait quand même l’apologie de l’inceste dans son ouvrage Défaire le genre. Ce serait une forme d’amour de l’enfant (ambiguïté du complément d’objet). Sans parler du mal que ses théories ont fait aux dysphoriques du genre, ou de sa position pro-prostitution. Rien de plus éloigné de la rectitude morale et de l’humanisme que cette femme, malgré ses déclarations. Mais comme dit Bouveresse dans son dernier ouvrage (Les foudres de Nietzsche) : faisons la différence entre ce que les philosophes font et ce qu’ils disent faire.

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    • alainlecomte dit :

      merci. Je n’ai pas encore lu « les foudres de Nietzsche » mais je vais m’y employer. J’ai beaucoup apprécié votre article récent sur Nietzsche, mais bizarrement, je n’ai pas trouvé la touche « commentaire » (peut-être les aviez-vous fermés?)

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      • Oui, je les avais fermés par erreur et je les ai rouverts. J’avais décidé de fermer les commentaires sur les textes très, trop personnels comme les récits de rêve et je me suis emmêlé les pinceaux.
        Le livre de Bouveresse est excellent, comme toujours. Je n’y ai pas appris grand chose parce que je connais bien Nietzsche (du moins, je le connaissais, mes lectures sont lointaines) et que son interprétation par Foucault et Deleuze m’avait toujours sauté aux yeux par sa fausseté flagrante (non-dits, contre-sens, détournements), ce que confirme Bouveresse, mais avec une modération que je n’ai pas ou du moins pas toujours.
        Il reste en partie nietzschéen, dans la mesure où il trouve encore qu’il y a quelque chose dans sa pensée qui permet d’avancer. Je ne le suis plus du tout. Nietzsche est un fin métaphysicien et un grand moraliste, mais il est insoutenable en politique. Je le considère comme un authentique philosophe (au contraire de ses interprètes tendancieux), mais j’ai épuisé ma clémence envers lui, surtout aujourd’hui quand les adorateurs de la force sont légion, à gauche comme à droite, quand il semble normal de professer la haine et le mépris à tout sujet, comme si c’était la plus élevée des postures morales. D’où mes citations de Jaccottet hier, voilà une vraie figure morale.
        Reste à lire Emmanuel Faye sur Heidegger pour finir le grand ménage de printemps 😉

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  2. Frog dit :

    Bien d’accord avec vous Alain ! Je ne peux par ailleurs m’empêcher d’avoir envie de sourire quand j’entends ceux qui croient ainsi avoir dépassé le stade de la naïveté (on ne la leur fait pas, comme vous le dîtes), quand il me semble si évident qu’au contraire ils manquent de pénétration et simplement d’attention. Réduire l’amour à des rapports de pouvoir, ou même affirmer que le pouvoir est une partie essentielle de l’amour, révèle seulement une tragique méconnaissance de ce qu’est l’amour.

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