Dub-Dubu-Dubuffet et à la mort, à la vie!

Jean Dubuffet à Martigny. Peintre qui se veut hors des normes, brûlant les conventions, niant le savoir acquis pour que sa peinture, soi-disant, jaillisse de l’instinct le plus pur, mais y arrive-t-il ? Peintre des sols mélangeant les paillettes de mica, les sables plus ou moins fins, le goudron. Peintre du rien, même pas des horizons sans fin, alors peintre des dessins d’enfant, petits personnages cernés de noir, alvéoles, taches de couleur vibrantes. L’Hourloupe ? Une entourloupe ? Silhouettes de plastique barbouillées de bleu et de rouge, hachurées, où le blanc domine. Traits, lumière, ressemble aux gribouillis de craie que ma petite fille laisse sur les escaliers, éclairs sur fond noir, éclairs bleus, éclairs rouges. Jean Dubuffet a peint presque toute sa vie sauf en quelques moments où cette vie, il voulait la gagner comme commerçant en vin. On voit sur des photos des bandes de consommateurs joyeux trinquer sous la pancarte des établissements Dubuffet. Dubuffet alors me fait penser à Dubonnet dont, quand je voyageais dans le métro parisien, je voyais les lettres qui en vantaient les mérites : « Dubo » « Dubon » « Dubonnet »… Dubo-Dubon-Dubonnet, buvons donc quand ça vous plaît, Dubo-Dubon-Dubonnet, le quinquina parfait ! Dubu-Dubuffet, le peinturlureur parfait, celui qui mettait du papier mâché, du papier marouflé, acrylique sur feuilles collées sur toiles.

A la mort, à la vie ! dit la pancarte sur le mur du musée, musée des Beaux-Arts de Lyon, bien entendu. Vanités d’hier et d’aujourd’hui. Collection vertigineuse consacrée à la mort, donc à la vie. Car que serait la seconde sans la première, et vice-versa ? Gravures du XVIème siècle, comme celles de Georg Pencz, « le triomphe de la mort » laquelle est toujours représentée par un squelette, souvent monté sur un char tiré par des bœufs, les bœufs piétinent la foule, on voit des corps renversés, des cadavres bave aux lèvres, c’est le temps des pestes et des guerres, ces gravures illustrent les poèmes de Pétrarque, appelés justement Triomphes où pour la première fois, la mort prend l’aspect d’un squelette juché sur un char, aujourd’hui peut-être mettrait-on le squelette sur un char de combat, un tank, comme en Ukraine. Autre gravure, autre graveur, autre siècle, au XIXème, Alfred Rethel dessine la mort encore, mais c’est le choléra, ce n’est plus la peste qui agit, et curieusement, certaines œuvres s’en prennent au socialisme, une promesse qui, selon l’auteur, serait fallacieuse, et entraînerait les masses qui s’illusionnent vers une mort fatale…

A côté des gravures, des photos. Noir et blanc qui nous étreignent : Philippe Bazin, un artiste qui a accompagné des malades en fin de vie, nous montre les visages de ces mourants quelques instants avant leur mort, on voit que cela arrive à n’importe quel âge, et que tout se mêle, finalement, les têtes de vieillards difformes sont aussi bouleversantes que celles des enfants aux yeux immenses ouverts sur l’inconnu, on ne fait plus la distinction, une vie est une vie quand on est au moment de la perdre, qu’importe que les sujets aient une longue ou une courte espérance de vie, contrairement à tout ce qu’on nous a dit au cours de cette épidémie de Covid, où il aurait fallu, paraît-il, cessé de protéger les vieux puisque de toutes façons, ils n’avaient plus beaucoup d’années devant eux… Thème semblable abordé par les deux artistes anglais « qui n’en font qu’un », Gilbert & George, dont l’œuvre Cemetery youth faite de quinze photos juxtaposées montre aussi ce contraste qu’il devrait y avoir entre la jeunesse et la mort : en haut quatre portraits sous différents angles d’un même beau jeune homme, en bas, les stèles des tombes d’un cimetière anglais. Fragile jeunesse… on aime beaucoup aussi l’œuvre d’Edi Dubien, léger aquarelliste né à Issy-les-Moulineaux en 1963, qui montre les souffrances de jeunes adolescents nés dans un corps dont ils ne veulent pas assumer le sexe, souffrance morbide qui conduit parfois à la mort par suicide…

Vanités, vanités des arts et des savoirs semble nous dire toute une tradition de natures mortes qui, sous des apparences décoratives de fruits et de fleurs, de livres et d’instruments de musique, nous exposent en réalité au dilemme pascalien éternel : devons-nous nous nous livrer aux plaisirs si éphémères de la chair, aux spéculations de l’esprit, lorsqu’on sait que tout cela disparaîtra avec nous, n’ayant vécu qu’une infime fraction de seconde à l’échelle du temps ? Oui, aurais-je tendance à répondre timidement… car quoi d’autre pour donner un peu de sens à nos vies ? Mais en ces temps « d’avant » où il convenait de se vouer à Dieu, la réponse n’était pas celle-ci. Ce qui n’empêchait pas un peu d’humour : les mangeurs de ricotta (de Vincenzo Campi) dessinent « sans le faire exprès » (comme disent les enfants) les orbites et la bouche d’une tête de mort sur leur fromage…

A notre époque contemporaine, nous changeons un peu de perspective : la mort n’est pas seulement celle de l’homme, la mort est animale : terrible photographie en couleur d’un cerf à l’agonie, tenu par une corde pour lui relever la tête, la gueule ensanglantée, majestueux et sinistre comme un Christ sur la croix (œuvre d’Eric Poitevin).

***

Une Mouette presque parfaite, mieux que celle des plus grands metteurs en scène comme Nauzyciel et Ostermayer (qui, à mon avis, ont voulu voir trop grand, ont dilué le texte dans leurs prétentions de mise en scène, noyant l’intrigue dans des références fallacieuses à l’actualité, surtout dans le cas du second). Une Mouette dont on comprendrait limpidement tout le texte, les sous-entendus, les motifs des personnages aussi embrouillés soient-ils dans la pièce de Tchékhov, une Mouette proche de nous, toute proche à la toucher presque. Rendue si proche grâce, entre autres, à l’artifice du lointain, c’est-à-dire le filmage, la vidéo, qui renvoie sur la toile en gros plan le grain, fin ou grossier, des visages des acteurs qui passent tour à tour du drame au rire, de l’hystérie à la mélancolie. Jamais par exemple, dans aucune mise en scène que j’ai vue jusqu’ici, je n’avais aussi bien perçu la séquence émouvante où Nina joue pour Kostia la pièce « d’avant-garde » qu’il a écrite, et qu’ici, il prétend filmer en gros plan. Irina, la mère, n’en est que plus odieuse, à se moquer des efforts de son fils, et de ceux de la jeune actrice. L’écrivain Trigorine apparaît successivement comme modeste, désespéré, séducteur, et puis pitoyable quand il délaisse Nina, follement amoureuse de lui. Macha est très belle, très amoureuse mais très délaissée, elle aussi, elle va essayer de « faire sa vie » avec l’instituteur, mais ce sera triste, ce sera en vain. Quant au frère d’Irina, le propriétaire de la résidence, le vieux Sorine, émouvant près de la mort, il nous ferait presque rire parfois avec ses regards en arrière sur vingt-huit ans de service à l’État, trouvant la force de plaisanter encore avec le médecin qui le soigne. Tous ces êtres tchékhoviens nous apparaissent comme il a voulu nous les montrer : pathétiques, courant après leur désir et ne le réalisant jamais. Mise en scène : Cyril Teste avec Vincent Berger, Olivia Corsini, Katia Ferreira, Mathias Labelle, Liza Lapert, Xavier Maly, Pierre Timaitre, Gérald Weingand, tous excellents, surtout l’actrice qui joue le rôle de Nina, et l’acteur qui joue Konstantin, tellement convaincants pour dire leur malheur.

La mouette au théâtre des Célestins – copyright Simon Gosselin
Cet article, publié dans Art, Théatre, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Dub-Dubu-Dubuffet et à la mort, à la vie!

  1. Girard A dit :

    Je regrette de ne pas avoir pu profiter de mon récent passage à Martigny pour visiter l’exposition de Dubuffet que je ne connais pas vraiment. Ce devait être une sorte de mécène de l’expression des exclus du monde adulte et de l’art conventionnel.J’ai pu voir un jour une exposition avec des oeuvres enfantines sélectionnées et qui étaient très fortes au niveau émotionnel. De même je me rappelle une exposition dans une chapelle, de créations de l’hôpital Sainte Marie à Clermont Ferrand. Grand moment d’émotion. En fait si il y avait eu la signature d’un grand nom au dessous des peintures on aurait loué un chef d’oeuvre!? En tous cas beaucoup plus enthousiasmant qu’un certain type d’art contemporain très cher et qui vraiment prend le public pour des imbéciles. Seul le véto du psychiatre initiateur de l’événement (que je connais bien) m’a privé d’acheter des oeuvres.

    J’aime

    • alainlecomte dit :

      oui, c’était très intéressant cette expo, et déroutant, bien sûr. J’aimerais un jour aller revoir le musée de l’art brut à Lausanne, qui présente des oeuvres très fortes de toute cette tendance. ET puis, si tu passes par Lyon… l’expo sur les vanités est excellente aussi (et très bien présentée).

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s