René Frégni, lecteur de grand chemin

L’angoisse est dans nos esprits. Les mots de « guerre », de « bombe », de « missiles » envahissent nos ouïes et nos émotions. Le ciel brûle à deux pas de chez nous et un dictateur aux yeux vitreux, animé seulement d’un souci de vengeance, nous menace de l’arme nucléaire. Pas moyen d’y échapper : les pleurs des enfants, le bruit des obus, les cris de douleur sont implacables, nous ne pouvons pas les sortir de nos oreilles.

Il est pourtant heureux de pouvoir lire encore, c’est l’un des seuls moyens de nous soulager, de penser à autre chose, d’oublier un peu le tragique de l’histoire. Mais me direz-vous, la littérature touche toujours par un bout au moins ce tragique-là, on ne s’évade jamais tout à fait hors de lui, même lorsqu’elle nous semble évoquer les joies de la vie : l’amour, le chant des oiseaux ou l’éclat bleu des collines. Autrement dit même en lisant un livre magnifique comme le dernier écrit par René Frégni, on sent bien que sous cette joie manifestée, sous ce bonheur retrouvé après des années et des années de galère, subsiste encore une inquiétude. Je n’en voudrais pour preuve que le titre déjà : Minuit dans la ville des songes, qui sonne comme le glas d’une cloche mélancolique.

Les livres précédents de René Frégni nous ont laissé entrevoir ce chemin plein de cahots que fut sa vie. On savait qu’il avait dû vivre à l’étranger pour échapper à la justice militaire qui lui reprochait d’avoir déserté, plus par insouciance que de façon délibérée, et que, rentré en France, il avait bataillé dur pour se faire une place, trouver un métier, devenir écrivain, qu’il était passé par cette tâche d’animateur d’atelier d’écriture dans les prisons qui lui avait permis de rencontrer voyous et personnages hauts en couleur abîmés par la vie, qu’il en avait tiré de beaux romans qui marient l’émotion de l’amour et des beautés des paysages provençaux avec l’intrigue policière, la rencontre de malfrats parfois utiles et d’autres fois bien embarrassants… mais on ne connaissait pas bien tous les détails de cette longue fuite, de cette errance qui l’a conduit de Marseille à Verdun, puis de Verdun à Bastia, et de Bastia jusqu’à Istanbul avant de rentrer parce que sa mère lui manquait pour trouver un refuge discret dans la ville de Manosque, puis dans une cité universitaire marseillaise.

Le petit René n’était pas bon élève. D’abord, il n’y voyait rien, et sa mère avait beau lui acheter des lunettes, il ne les mettait pas de peur de se faire moquer par des camarades plus grands et plus costauds que lui, alors il n’apprenait pas et son esprit partait ailleurs. Et pas que l’esprit, le corps aussi… se perdant dans les ruelles du vieux Marseille ou dans les criques, se laissant aller parfois à des virées dans des lieux interdits, ou bien à quelques chapardages à quoi il dut des séjours au poste. A la fin, il fallait bien faire quelque chose, petits boulots, voyages pour voir du pays, Londres par exemple (où il se fait exclure d’une auberge de jeunesse que j’ai bien connue moi aussi), puis l’Espagne, l’Andalousie, Almeria où lui parvint une lettre lui disant qu’il fallait rentrer dare-dare pour cause d’incorporation immédiate dans l’armée. Le jeune René n’en avait pas grand chose à faire et c’est en retard qu’il atteignit le lieu désigné sur la feuille : Verdun. De là découle un long périple : le cachot, la rencontre d’une connaissance ancienne, un certain Ange-Marie et surtout, surtout, la rencontre avec les livres, fournis par un aumônier charitable. On sent que René veut à tout prix combler son retard de culture et de lecture. Et tout y passera, de Camus à Dostoïevski, de Beckett à Giono. Découverte enfin d’un monde où l’on peut vraiment s’évader et approfondir ce que l’on ne connaît pas ou pas encore, qui va nous révéler une dimension du monde inconnue : l’imaginaire et la puissance qu’il recèle en vue de subvertir un réel affligeant. Parmi les lectures, Che Guevara, prêté par le copain corse qui envisage sérieusement de rejoindre la guérilla bolivienne. On s’en doute, ils n’y arriveront pas, mais je laisse au lecteur l’envie de découvrir la suite. Ce « roman » (qui ne s’avoue donc pas autobiographie) se lit à toute vitesse, aussi vite que les semi-polars auxquels René Frégni nous avait habitué. On saute d’œuvre littéraire en œuvre littéraire comme on saute de lieu en lieu pour abriter la fuite de l’auteur.

C’est comme si le narrateur voulait déjouer en permanence ce qui le poursuit, autant dans sa tête que dans son corps, le poursuivant étant bien sûr, ce qui n’est jamais dit explicitement, divers visages de la mort (car, ces officiers, ces gendarmes, ces fonctionnaires administratifs un peu trop zélés ne sont-ils pas marques de la pulsion de mort, avec ces enfermements auxquels ils contraignent les corps au sein de forteresses supposées être sans échappatoire?) et dans cette recherche, chaque livre donne un asile momentané, à l’image d’un lieu physique où l’on se réfugie en attendant d’être une nouvelle fois repéré.

Ce livre est un hymne à la littérature : il montre ce que les livres nous font, comment ils fabriquent notre imaginaire et en fin de compte notre personnalité. On demande souvent aux gens : « quel est le livre qui a changé votre vie ? » et les interrogés se sentent obligés de répondre par un titre, un seul titre, ils disent souvent Le Petit Prince ou bien Les lettres à un jeune poète, ou bien encore Madame Bovary, que sais-je, mais en réalité ce n’est jamais un seul livre qu’il faudrait citer, il n’y a jamais un livre qui a changé notre vie (ou alors c’est que nous n’en aurions lu qu’un?), mais une myriade de livres, chacun influant sur notre trajectoire, même d’une manière infime.

A la fois hymne à la vie et au langage, et cri de colère et d’angoisse face à un monde qui se délite, ce roman livre avec émoi et délicatesse les impressions les plus subtiles que l’on peut sentir au contact de la nature, et en même temps, il évoque la douleur, la cruauté des humains à l’heure où « la méchanceté et le crime rôdent partout dehors ».

Lire, lire, lire encore, semble nous dire René Frégni, est la seule évasion possible, la seule manière d’avoir accès à la partie belle du monde.

Méfions-nous des personnes qui ne lisent pas, elles n’ont souvent pas eu le moyen de s’enrichir mentalement, de développer leur empathie naturelle. Est-ce que Poutine lit des romans ? S’il le faisait, en serions-nous là ? Peut-être lit-il mais alors seulement des livres « sur l’histoire »(*).

Car il y a des gens qui ne lisent que des « livres d’histoire » sous prétexte qu’eux au moins contiendraient des faits, et qu’y a-t-il d’important, n’est-ce pas, hormis les faits ? Oubliant qu’il n’est pas de « faits bruts », de faits sans contexte et sans perspective pour les comprendre. Qu’il n’est pas de bon historien qui ne soit en même temps épistémologue de sa discipline. Sinon, sans mure réflexion sur la science historique, on fait ce qu’on veut des soi-disant « faits », on les affirme, on les étale, on prétend qu’ils sont incontestables, mais on les exploite, on les fait parler dans le sens qui nous convient le mieux, on nous fait croire « qu’ils parlent d’eux-mêmes » alors que le mauvais historien, l’amateur, l’idéologue les font parler dans son sens, gommant les liens qui les relient à d’autres, annihilant toute méthode en faveur de l’affirmation d’une conviction. A ce propos, le livre de Laurent Joly sur la falsification de l’histoire est précieux en ce qu’il nous montre patiemment, avec preuves à l’appui, la manière dont des idéologues fumeux, des Poutine ou des Z. déforment sciemment l’histoire.

Un bon roman, lui, ne bafoue pas l’histoire réelle, il n’essaie pas de nous entraîner vers une construction mythologique qui ne serait là que pour galvaniser nos haines ou nos préjugés, il nous laisse imaginer, nous fait entrer dans la tête d’un personnage, sympathique ou pas peu importe, l’essentiel étant de nous donner l’occasion de mieux comprendre les ressorts de son action. Ainsi René a-t-il lu L’Etranger, après l’avoir un peu mis à l’écart car on l’avait prévenu contre une « philosophie de l’absurde » qui lui serait hermétique (c’est du moins un de ses anciens professeurs qui le lui avait dit), mais il l’a repris en cours de route, en cours d’échappée sur une route de Grèce et il en a tiré sans doute la meilleure leçon qu’on puisse tirer :

On ne pouvait pas s’arracher à cette lecture, tout semblait vrai, naturel, vécu. Je n’avais vu d’absurde nulle part… Meursault venait de tirer sur un homme et il me demeurait sympathique. Il n’avait aucune ambition et vivait comme moi, au jour le jour. Le corps de Marie, la mer, un bon copain lui suffisaient.

Derrière moi, le soleil touchait la mer à présent […] Meursault était condamné parce qu’il n’avait pas pleuré à l’enterrement de sa mère. C’est sans doute le livre que j’ai relu le plus souvent, au cours de ma vie. Je ne sais toujours pas qui est vraiment Meursault, il est si simple et si complexe, comme chacun de nous. Chaque fois que j’ouvre ce livre, je revois cette nuit grecque qui longeait la mer, les feuilles de tabac qui séchaient et le soleil qui déclinait dans mon dos. Et chaque fois que je marche au bord de la mer, dans n’importe quel pays, je vois Meursault dans les rues d’Alger. (p. 154)

(*) on me dit qu’il lit aussi des philosophes slavophiles.

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