Nouvelles perturbantes et aphorismes déclinants

J’ai toujours beaucoup aimé Murakami, je ne sais pas pourquoi on ne veut pas lui décerner le Prix Nobel qu’il mériterait tant. Son dernier livre paru en Français est un recueil de nouvelles qui reflète bien son art et sa manière, même si quelquefois, on perçoit quelques faiblesses. Des questions, mais jamais de réponses. Où ai-je lu récemment une remarque qui disait que les questions étaient la vie et que les réponses la refermaient. Ce doit être ça en effet. Quand je lis Murakami, je ne peux m’empêcher bien sûr de me rappeler les fois où je suis allé au Japon, où j’ai marché dans ces rues souvent désertes de petites villes, pris le train dans des gares incertaines sur des lignes qui portaient pour moi des noms exotiques, recherché sous la chaleur la porte d’entrée d’un temple ou celle d’un musée à l’architecture audacieuse (comme le musée de littérature de Himeji (himejibungakukan) – mais il était trop tard, la porte était fermée après 16 heures), ou bien encore gravi grâce à un téléphérique les pentes d’une colline de Kobé, ayant pu ainsi voir, depuis le haut, le déploiement du port avec ses grues gigantesques, et les jolies maisons de bois qui ornaient ses pentes. Voilà pourquoi j’aimerais retourner au Japon et pourquoi les recommandations pour ne pas le faire en raison de la dégradation climatique résultant des rejets de CO2 dans l’atmosphère me touchent tellement. Bon, si on ne va pas au Japon, on peut au moins lire Murakami. Ce recueil contient huit nouvelles. On peut préférer certaines à d’autres, selon ses goûts en matière de musique et de sport, par exemple (l’auteur japonais est féru de jazz – il consacre une de ses nouvelles à Charlie Bird Parker – et de base-ball, j’aime bien le jazz mais ne m’y connais vraiment pas dans le deuxième domaine et la nouvelle qui y est consacrée m’est un peu tombée des mains).

Ce qui est frappant chez Murakami (comme d’ailleurs, me dira-t-on, chez tous les grands écrivains) c’est la façon dont, incidemment, et sans vouloir se donner un air important, ils glissent d’un récit banal ou d’une histoire anodine vers des considérations philosophiques intéressantes. Par exemple, ici, dans la nouvelle sur Parker, le « Bird » revient visiter l’admirateur dans son rêve, et lui dit sa peine d’être mort si jeune (34 ans) : « la mort arrive toujours brusquement […] mais en même temps, elle peut être terriblement lente. De la même façon que les belles phrases qui déboulent dans la tête. C’est un événement qui ne dure qu’un instant et qui pourtant peut s’étirer à tout jamais […] La notion de temps se perd alors. Dans ce sens, j’étais peut-être mort chaque jour que je vivais. » Une pensée que ne dédaignerait pas l’ami Frédéric Nef, auteur du récent livre « La mort n’existe pas », dont j’arriverai bien à parler un jour ou l’autre.

Mais dans l’ensemble, ce recueil est un peu décevant. Certaines nouvelles nous laissent sur notre faim, « Carnaval » par exemple met en scène un souvenir où figure une « femme très moche », je ne sais pas très bien à quel degré il faut prendre l’expression, ou la nouvelle globalement, il ne sait pas bien lui-même dire ce qu’il entend par « moche », elle est moche mais pourtant attirante, elle lui fait un cours sur Robert Schumann, ils communient tous les deux dans l’admiration de « carnaval » pièce du compositeur allemand. La femme moche disparaît puis reparaît menottée à la télévision : elle a commis avec son mari une escroquerie immobilière… on ne sait pas très bien ce qu’on doit penser, quel est l’intérêt de cette histoire… qu’il puisse y avoir des femmes « moches » mais attirantes ? Qu’une spécialiste très sensible de musique romantique puisse être en même temps une banale escroc ? C’est parfois comme cela, chez Murakami, on est pris par une atmosphère étrange, ou bien on tombe de haut, assailli par la perplexité.

Pour moi, la meilleure nouvelle est La crème de la crème. Là je retrouve ce que j’aime tant chez Murakami, autrement dit la permanence du questionnement… et l’absence de réponses. Le narrateur raconte à un ami ce qui lui est arrivé lorsqu’il avait dix-huit ans : une invitation par une fille qu’il avait connue quelques années auparavant, avec qui il ne s’était pas bien entendu, et même, qui l’avait proprement dédaigné. Une excellente pianiste avec qui il avait dû jouer à quatre mains une sonate de Mozart, et le résultat avait été désastreux. Alors pourquoi l’inviter, lui, à un récital exceptionnel ? Il fallait pour atteindre la salle de concert gravir l’une de ces fameuses collines au-dessus de Kobé par un de ces petits trains réguliers dont je parlais tout à l’heure. Arrivé sur place, bien sûr, il ne trouva rien ni personne. Sauf un vieillard sur un banc dont il finit par comprendre les mots à peine articulés : « un cercle qui possède un grand nombre de centres ». Et il avait beau chercher dans sa mémoire, jamais en classe on ne lui avait parlé d’une telle entité, qui même, probablement, à son avis, n’existait pas. C’était donc pour l’inviter à chercher. Le vieillard le poussait à se creuser la tête, à imaginer, et il lui dit : « en y consacrant suffisamment de temps et d’efforts, , si tu réussis cette épreuve difficile, cela deviendra la crème de la crème de ta vie ». En français dans le texte. Il n’y a jamais eu d’explication à ce mystère, celui d’une invitation qui ne mène nulle part, celui d’une voix sortant d’un mégaphone imaginaire pour s’adresser au jeune héros, pas plus qu’il n’existe de solution pour lui au problème d’un cercle ayant une infinité de centres… et pourquoi pas ? Ici Murakami rejoint, peut-être sans le savoir, la démarche des plus grands mathématiciens, celle qui consiste à s’attaquer à un problème d’existence pour un type d’objet dont tout le monde est convaincu qu’il n’existe pas et qui pourtant… existe. Loin dans mon histoire personnelle, il y eut un temps où je pensais que la notion d’infiniment petit n’existait pas, elle était contradictoire dans les termes, un infiniment petit serait une quantité plus petite que toute valeur positive que l’on puisse imaginer, autrement dit serait zéro… mais alors zéro ne conviendrait pas, on ne saurait donner un sens à 0/0 par exemple… alors que le quotient de deux infiniment petits, lui, a un sens (une dérivée par exemple). Puis je découvris que d’éminents mathématiciens (Reeb et Fuchs) avaient réussi à donner une signification à cette expression. Alors pourquoi ne donnerions-nous pas un sens aussi à un cercle muni d’une infinité de centres… qui n’aurait pas de circonférence bien sûr, mais serait un cercle dans un sens particulier ? C’est ce que se demande le héros de la nouvelle, et surtout, il se dit ceci : « Ton cerveau est conçu pour penser des choses difficiles. Pour t’aider à élucider quelque chose qu’au début tu ne comprenais pas. Et cela devient la crème de la crème de ta vie. Le reste n’a aucun intérêt. Aucune valeur. » Je suis assez d’accord avec cette idée.

Un autre écrivain qui mérite la lecture (!) est Régis Debray. Ses aphorismes, parus sous le titre « Eclats de rire », en disent long sur ce qu’est le chemin de la vie, vers quoi il nous mène et comment il a pu nous surprendre, s’éloigner contre toute attente des bords qui semblaient stables à partir desquels nous commencions à entrevoir ce que seraient notre existence, nos idées, auxquelles nous resterions fidèles toute notre vie etc. pour atteindre le rivage décharné du sarcasme ou simplement celui de la lucidité amère. Il présente cela comme l’effet d’un accident vasculaire qui l’aurait atteint récemment : « un accident de santé, soudain, fait danser la mémoire. Le tout éclate, des riens remontent, et c’est la fête. Dans une joyeuse incohérence, qui défie les censures ». Cela me rappelle un autre écrivain japonais, Oé Kenzaburo cette fois, quand il a écrit il y a une dizaine d’années un livre sur son grand âge (« Adieu, mon livre ! ») et qu’il s’appuyait alors sur quelques citations du grand T. S. Eliott pour dire que la sagesse des vieillards n’est pas ce que l’on croit (cf. ici). L’absence de censure peut mener au contraire vers une joyeuse folie ou… vers une folie tout court, pas forcément joyeuse. Un jour Charles Juliet avait dit qu’à quatre-vingt quatre ans, il atteignait enfin le bonheur. Mais cela lui a peut-être échappé depuis. Je ne l’ai pas revu (entre temps, il a perdu sa femme etc.).

Pour en revenir à Debray, il nous fait rire… jaune : « on éclate en larmes ou bien on éclaté de rire ? Les deux, mon capitaine. L’essentiel est de procéder par ordre. Commencer par le tristounet mais finir par le drôlatique. Le temps d’apprendre à rire, il n’est jamais trop tard. »

« Trois câbles qui pètent dans le ciboulot et le tout fout le camp. Aux antitotalitaires de profession, on a envie de dire : « Bravo pour vos discours, messieurs, mais nous, on pratique. » ».

« « On apprend plus des bons livres que de la vie », disait Freud, pour une fois optimiste. »

« Le malheur des humains est d’avoir été enfants, serine le philosophe. Non, rétorque le poète, c’est de ne pas le rester. Comment lui donner tort ? »

« On se sent un peu refait quand on a voulu refaire le monde et qu’on voit le résultat. »

« On perd beaucoup de temps dans les années de recherche à s’occuper des diverses thèses en lice sur le sens ultime de la vie. C’est sur le tard qu’on découvre le pot aux roses : les prothèses décident en amont. L’intendance précède. On devient alors « médiologue ». Et c’est quand on en arrive au plus sérieux, le dur du mou, les moyens de la fin, qu’on passe pour un adepte des frivolités du jour. Dura lex sed lex. »

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