Les Lumières et l’écran moniteur

 

Sur l’écran moniteur noir, elles avancent inlassablement, ces deux lignes vertes d’oscillations de faible ampleur, ponctuées à intervalles réguliers d’un petit pic, suivi de son reflet. En haut à droite un chiffre, entre cinquante et soixante-dix.

Attendant patiemment que ces lignes et ces chiffres se délient de moi, je me plonge dans les livres emportés. Les repos forcés ont ceci de bien qu’ils vous font lire. D’habitude, je ne sors des lectures liées à ma spécialité que pour lire des romans. Le repos me donne l’occasion de varier mes lectures.Me voici avec deux livres de philosophie, qu’on peut dire de philosophie morale ou politique :

« Le malaise de la modernité » de Charles Taylor,

et « L’esprit des Lumières » de Tzvetan Todorov (lire ma note du 7 janvier – c’était avant !), que je lis en parallèle.todorov1.jpg

 

 

Ils sont pleins de correspondances. Celui de Todorov est certes davantage « grand public », occasionné par la grande exposition sur les Lumières qui s’est tenue l’an dernier à la BNF, mais celui de Taylor, reprenant des conférences données à Radio-Canada, est aussi destiné à un large public. Le point commun entre les deux est bien sûr la prise en compte des grands changements dans la pensée qui se sont produits à l’Age des Lumières.

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Quelques mots circulent de l’un à l’autre, comme « anthropocentrisme » et « autonomie ». Les deux auteurs apportent en somme une défense de l’esprit des Lumières, et une opposition à ce qui peut en paraître des déviations ou des détournements (plus qu’à ses rejets purs et simples). La déviation centrale, analysée par Taylor, est celle qui conduit, sur la base d’une reconnaissance de l’importance de « l’authenticité », à un individualisme qui conçoit la recherche de « l’épanouissement personnel » comme seul horizon. De cette déviance, résultent des maux dont nous souffrons aujourd’hui : l’atomisme social, le narcissisme, et l’apparente « futilité des esprits ». Au plan politique, le risque de cette idéologie, portant au repli sur soi, est celui exprimé sous la métaphore de la « cage de fer », à savoir la situation où un Etat règle les problèmes de la société dans l’indifférence d’une population davantage attirée par son petit bonheur quotidien, au jour le jour, que par des responsabilités à assumer au sein d’un système démocratique. Todorov parcourt un éventail plus large (son objectif étant centré explicitement sur une défense et illustration) concernant les détournements de l’esprit des lumières. C’est que, si nous voulons défendre les acquis de ce dernier, il faut aussi rendre compte du fait malheureux que de nombreux mouvements en ce récent XXème siècle (en particulier les idéologies totalitaires) se sont de près ou de loin réclamés de lui. On a même pu défendre l’idée de colonisation sur sa base, au nom de ce qu’elle aurait eu pour but de « répandre dans le monde une idéologie bienfaitrice ». On ne devrait cependant pas se laisser abuser par de telles proclamations de façade (pas plus que nous ne saurions aujourd’hui nous laisser abuser par celles d’un Sarkozy durant le dernier week-end… NB : ceci ne figure pas dans le livre de Todorov, et pour cause… c’est moi qui l’ajoute) : lors des moments décisifs du processus colonisateur, quand par exemple, le général Bugeaud « pacifiait » l’Algérie, on ne se gênait pas pour ridiculiser l’argument philosophique et il ne demeurait dans la bouche des politiques (Jules Ferry) que les « bienfaits rendus à la mère patrie »…

Todorov à titre d’exemple des critiques faites à l’esprit des Lumières, cite les attaques de Soljenitsyne : une fois « l’autonomie » humaine proclamée, et les valeurs dictant les comportements humains redescendues sur terre, à l’abri du Divin, tout deviendrait possible, y compris la tyrannie, effectuée alors (détournement majeur) « au nom du bonheur de l’humanité ».

Ce ne sont pas les Lumières qui sont responsables, mais bel et bien un détournement de leur esprit. L’équilibre nécessaire à leur réalisation est rompu de multiples façons dans l’idéologie léniniste : elles assignent notamment à l’être humain non seulement un idéal d’autonomie et de liberté, mais aussi un idéal de vérité, celui-là même qui a permis l’essor de la connaissance scientifique, idéal allègrement piétiné par le léninisme ou réduit au rang de moyen subordonné à la soi-disant réalisation d’un bien plus grand. Une idée (même dans le domaine biologique ou physique) n’est pas jugée au nom de sa vérité ou de sa fausseté, mais au nom de ce qu’elle est utile ou non à la réalisation du « Grand Projet ».

Taylor ne fait pas autre chose qu’affirmer la nécessité de tels équilibres lorsqu’il tente de montrer que, face à l’impossibilité de prôner un quelconque repli réactionnaire, on ferait mieux d’approfondir les exigences posées par la réalisation de ce qu’il nomme « recherche de l’authenticité » et d’y voir les éléments d’un véritable idéal moral.

Se poser en être autonome, cultiver son « authenticité », son « originalité », faire parler davantage son langage intérieur que des « consignes » venues soit « d’en haut », soit d’un ordre hiérarchique, ne sauraient se suffire d’une simple valorisation du choix en lui-même en tant que choix. Il est bien clair que toutes les alternatives ne se valent pas. Ce n’est pas pareil pour moi d’avoir le choix entre un steak-frites et une poutine (l’exemple, très canadien, est de Taylor !) que celui entre combattre ce qui est à mes yeux un danger (politique) et m’y soumettre. Si cette différence existe c’est parce que de manière sous-jacente à la recherche d’authenticité, se trouve toujours ce que Taylor appelle un « horizon de signification ». C’est cet horizon qui constitue un socle pour faire en sorte que les choix que nous opérons ne soient ni vains ni futiles, mais se raccrochent bien à quelque chose qui en vaut la peine.

L’emphase mise sur la conquête de l’autonomie du moi en vient malheureusement à faire ombre à cet horizon : nos contemporains ne voient ou ne thématisent dans leurs propos que « le moment du choix » et pas celui de l’évaluation, de la comparaison des alternatives possibles. Mais si nous voulons que se développe un mouvement contre la fuite vers les méfaits du trop d’individualisme, nous devons faire prendre conscience aux êtres « choisissants » qu’ils agissent bien sur un fonds commun de rationalité, en dépit même de ce qu’ils croient.

Un exemple entre tous, qu’on retrouve aussi bien chez Taylor que chez Todorov, réside dans le mirage de la solitude absolue. On sait que ce thème emplit notre littérature contemporaine. Nous vivons en société mais nous sommes quand même toujours au fond de nous-mêmes irrémédiablement seuls. C’était un thème cher à l’existentialisme des années cinquante, au théâtre de l’absurde comme au cinéma d’Antonioni. Ce thème de l’individu seul au monde se dramatise très tôt chez des écrivains comme Sade, pour qui cette solitude conduit à ce que le sujet individuel n’ait pas d’autre limite que lui-même dans son désir de toute puissance : l’autre n’existe pas, il peut être traité comme objet de jouissance. Taylor autant que Todorov recourent contre cette nouvelle déviation des idéaux des Lumières au thème du dialogue, thème qui n’est pas pour me déplaire, moi qui justement travaille aux logiques du dialogue. Le fameux moi interne se construit sans cesse dans une relation de dialogue avec autrui, et ce n’est pas quelque chose qui se limite à la phase de formation, mais quelque chose qui perdure jusqu’à la fin de sa vie. Même lorsque « ceux qui comptent » ont disparu, le dialogue avec eux ne s’achève pas, qu’il soit dans le plaisir ou la douleur. Un philosophe-pragmaticien (Francis Jacques), en son temps, développait des thèmes semblables à propos de la constitution des particules élémentaires de l’interlocution, qu’est-ce que « je » s’il n’est en présence d’un « tu ». Cette trame dialogique est au fondement de la constitution des sujets en sujets. Et on ne voit vraiment pas comment on pourrait laisser une place à cette fiction que constituerait un sujet seul ne se nourrissant que de lui-même.

Taylor conclut donc sur l’affirmation d’un optimisme fondé sur la raison. Contrairement à ce que crurent les philosophes du sens de l’histoire, il n’y a pas d’avènement miraculeux d’une société assurant le bonheur, mais justement parce que cette perspective loin d’être assurée, peut aussi bien être substituée par son contraire, il y a place pour une lutte continue entre les « formes élevées et les formes basses de la liberté ».

Todorov aborde d’autres thèmes, comme en particulier celui de la vérité et celui de l’humanité. Sur la vérité, il rappelle ainsi que « les détenteurs du pouvoir, que son origine soit divine ou humaine, ne doivent avoir aucune prise sur le discours qui cherche à connaître le vrai ». Il use du rappel de cette position, fondamentale, pour revenir sur des affaires récentes, où nous avons vu des détenteurs de pouvoir (l’Assemblée Nationale) prendre position sur des questions de connaissance historique. De quel droit dicter une loi enjoignant aux professeurs d’enseigner le « rôle positif de la présence française outre-mer » ? Mais aussi de quel droit décréter que telle ou telle question d’histoire ne saurait subir de discussion et que « la Turquie était bien coupable du génocide arménien » ? etc. etc. On appelle « moralisme » l’attitude de « soumission de la recherche du vrai aux besoins du bien », attitude contraire aux Lumières.

 

Autre point intéressant : celui de la finalité des actions humaines. Si la pensée des Lumières contient bien l’idée qu’une telle finalité n’est plus d’essence divine et, du coup, redescend sur terre, le dévoiement prévisible résidera dans l’illusion qu’il n’y a plus de finalité du tout, si ce n’est l’action elle-même qui devient sa propre fin. Les moyens deviennent des fins. Et on peut ici convoquer nombres d’exemples issus du monde politique.

Je ferai ici une critique à Todorov : l’exemple qu’il donne est issu du référendum du 29 mai 2005, sur la Constitution Européenne. Sa thèse est que nous avons vu, à gauche comme à droite, des politiciens faire fi de leurs croyances sincères afin d’utiliser le référendum en question pour leurs propres fins personnelles uniquement. Ainsi, Chirac a-t-il choisi le voie du référendum, alors que celle du Parlement aurait été possible, uniquement pour embarrasser la gauche, afin de mieux garantir soit sa réélection aux Présidentielles soit celle de son camp. De son côté, Fabius, connu auparavant pour ses positions pro-européennes, aurait brusquement changé de camp et prôné le non pour une simple raison de positionnement politique, afin de se poser ensuite comme personne incontournable à gauche. Il se trouve que je suis entièrement d’accord avec cet analyse. J’apprécie même que Todorov mette des guillemets à « gauche » quand il parle de « non de gauche » (car je suis persuadé que, d’une part s’il y a bien eu des gens de gauche pour voter « non », ils n’ont fait qu’apporter un appoint aux voix de l’extrême-droite, au point que Le Pen peut aujourd’hui se prévaloir d’un « succès », et d’autre part, les raisonnements dits « de gauche » comme « protection du modèle social français » etc. ne faisaient que masquer une position qui n’était en définitive qu’une position nationaliste, donc de droite). Alors, où se trouve le problème ? Il est que bien évidemment, après avoir fait l’éloge d’une position éthique de recherche de la vérité, on ne saurait présenter avec certitude des faits qui ne sont en réalité que des opinions. Même si je suis persuadé qu’il en est bien ainsi pour Fabius par exemple, il n’est pas complètement impossible que ce soit faux… et qu’après tout, Fabius ait agi par conversion sincère à l’idée que cette constitution était mauvaise… Une limite aux positions défendues par Tzvetan Todorov est leur caractère théorique : il est souvent possible de les étayer a posteriori, quand les évènements ont eu lieu, dans le cas présent, à la lumière de l’histoire (peut-être quelque historien un jour, sortira des documents attestant de la véracité de la thèse selon laquelle Fabius n’a agi que par opportunisme), mais sur le moment, dans l’action, comment juger que l’on ne s’écarte pas des principes mêmes que l’on veut respecter dans le cadre de cet esprit des Lumières ?

Il en va de même pour la science, où Todorov suggère que là aussi les moyens se substituent aux fins : on va encourager la « virtuosité du savant » pour elle-même alors que la voie scientifique explorée n’entre pas à proprement parler dans les finalités humaines que l’on doit assigner à la science. Mais qui décide, qui peut décider de la délimitation entre recherche seulement soutenue par l’obstination du chercheur et recherche orientée vers des finalités humaines valables ? On ne peut pas sonder les esprits. Il n’y a pas de transparence des buts par rapport aux moyens mis pour les atteindre. L’esprit des Lumières achoppe peut-être ici parce que « lumière » implique « transparence » et que la transparence est impossible, et peut-être aussi néfaste. Après tout, Fabius (que je déteste…) n’a-t-il pas droit à sa part d’ombre ?

 

Il n’en reste pas moins que je remercie Todorov (et Taylor) de nous rappeler à point nommé ces problématiques fondamentales, d’où nous sommes culturellement issus, et qui tendent à s’estomper. Ah ! que j’aimerais que la candidate de la gauche (libérale ?) reprenne point par point les thèmes développés dans le livre de Todorov et puisse ainsi renvoyer le candidat de droite, de manière claire, à ses positions anti-universalistes et anti-laïques…

 

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L’araignée

 

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C’est comme une araignée très mobile, toute noire sur un fond gris, où l’on devine d’autres arachnides qui bougent. Son corps est épais, avec des pattes menaçantes. Il est relié par un fil ténu à on ne sait quoi qui est dehors du cadre de l’image. Comme un astronaute relié à sa cabine spatiale. Le corps de l’araignée est agité de soubresauts. Elle pourrait avoir une gueule avec une mâchoire cherchant à happer quelque insecte passant à sa portée. On voit bien que le fil qui la retient possède un segment trop étroit. Tout à coup apparaît un fil rectiligne, terminé par une boucle, en forme de lasso.

Les deux hommes au pied de mon lit ressemblent à des pilotes qui chercheraient à affiner leur tir sur un écran radar et se demanderaient quelle frappe chirurgicale ils vont déclencher, en quel lieu ils vont larguer leurs bombes.

Mais eux ne travaillent que pour la vie. Ma vie.

Ils en ont après cette araignée sauvage. La plaque carrée qui surplombe ma poitrine se déplace maintenant en avant, arrière, de côté, se met à me coller même au visage. Elle me cache la vision de l’écran plasma. On traque la bête. Un des deux pilotes dit que ça y est, il l’a eue. Il a obtenu un élargissement du conduit trop étroit.

La lutte fut finalement de courte durée.

Voilà, c’est fini.

On m’emmène ailleurs, dans un lit à roulettes, poussé par un des deux médecins, qui raconte à l’autre comment il s’est débrouillé pour arriver au plus tôt, en doublant même une voiture de flics.

Il me dit que, sûrement je ne retournerai plus dans cette chambre aquarium aux écrans plats.

L’infirmière, en retirant son masque, révèle la forme de son sourire.

 

Je passe une partie de la journée et de la nuit suivante à lire le dernier roman de Nancy Huston. Je reconnais une écriture, j’avais écrit dans un premier temps: « naïve », mais en réalité faussement naïve, en apparence « plate », sans travail, justifiée par le fait de faire parler des enfants de six ans. Mais c’est bien sûr une apparence. C’est extraordinaire en soi de faire parler des enfants, pour mieux saisir ce que la réalité a de dissonnant. Comme toujours, l’histoire est forte. C’est une histoire de famille, de secret de famille. Il y a beaucoup en commun en somme entre le roman de Nancy et celui de Jonathan (Littell). Même retour en arrière sur les horreurs de la guerre. J’avais été frappé par la campagne d’Ukraine racontée par le narrateur des « Bienveillantes ». Cette Ukraine, on la retrouve dans « Lignes de Faille ». La grand-mère, Erra, ou AGM, celle qui a eu une carrière de chanteuse exceptionnelle, fut un enfant volé par les nazis en Ukraine. Cette révélation finale apparaît comme point d’orgue, préparée par les récits des autres personnages, tous pris à l’âge de six ans, d’abord en image très floue, puis qui se précise de plus en plus.

Cette histoire de famille me fait penser à une autre histoire de famille : la mienne. Mais c’est une autre histoire. Elle n’implique pas le sort fait aux Juifs, ou du moins indirectement.

Puisque, nécessairement, elle implique cette seconde Guerre Mondiale dont, décidément, nous ne sommes jamais sortis.

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Un jour d’automne, par les rues de Ramatuelle…

C’était il y a deux ans, lors des vacances de la Toussaint, avec des amis je parcourais les rues de Ramatuelle…

 

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et au détour d’une rue, un bref instant, de battre mon cœur s’est arrêté : nous tombions sur Nancy Huston et Tzvetan Todorov. Après que j’aie dit à mes amis de qui il s’agissait, bien sûr, eux, curieux, voulaient les suivre, voir où ils allaient, mais heureusement je les en dissuadai. J’avais du mal à dire pourquoi cette rencontre me donnait autant d’émotion. J’avais déjà vu Nancy Huston au cours d’une rencontre organisée par un libraire, lors de la sortie de « Dolce Agonia », mais là c’était la voir… en liberté. La gêne venait en plus du fait de saisir, d’une manière interdite, un moment d’intimité.

4-3723-g2894.jpgNancy Huston fait partie de mes écrivains « cultes ». Avec Robert Walser (j’en ai déjà assez parlé ici), et Haruki Murakami (je n’en ai pas encore parlé). Avec aussi, que je ne les oublie pas, Marguerite Duras et Peter Handke (pas encore parlé non plus, et puis pour le second, pas facile d’en parler avec toutes les affaires qui ont affecté son image, le soutien aux Serbes, l’appui plus ou moins clair à Milosevic… etc – tiens, au fait : en 2006, deux tyrans abhorrés ont disparu : Saddam Hussein et Milosevic, les médias n’ont pas fait ce rapprochement, et pourtant… les deux fins sont aussi peu à la gloire de leurs geôliers l’une que l’autre).

J’ai commencé ces derniers temps de lire le dernier roman de Nancy Huston, celui qui a reçu le Prix Femina, « Lignes de Faille ». La romancière s’y met à la place d’enfants ayant vécu en diverses époques et divers lieux. Au début, elle est un gamin américain de six ans qui vit en Californie. Quand j’écris « elle est », c’est à prendre au sens fort : elle est cet enfant. Ce que j’admire particulièrement chez Nancy Huston c’est la manière extraordinaire de faire parler des personnages qui sont a priori les plus éloignés d’elle. Se mettre ainsi à la place de l’autre suppose une sensibilité d’extralucide qui n’est pas seulement un « don » mais le résultat d’un travail littéraire intense. Le précédent roman que j’ai lu d’elle est « Une adoration » (tous ces romans sont parus aux éditions Actes Sud). Le roman tient sur treize journées d’un procès imaginaire au cours duquel les personnages d’un drame sont confrontés les uns aux autres. En préambule, la romancière dit : « ceci est une histoire vraie, je vous le jure. Oh, j’ai changé les noms, bien sûr ; j’ai changé les lieux, l’époque, les métiers, les dialogues, l’ordre des évènements et leur signification ; et pourtant, tout ce que je vais vous raconter est vrai. C’est une audition comme toujours, une fantasmagorie comme toujours : les témoins vont converger ici et s’efforcer un à un de vous convaincre, de vous éblouir, de vous mener en bateau ; je leur prêterai ma voix mais c’est sur vous qu’ils comptent pour les comprendre, de vous qu’ils dépendent pour exister, alors faites attention, c’est important : vous êtes seul juge… comme toujours. » Y a-t-il meilleure définition de la littérature, de son rôle et de ses fonctions ? Quand Nancy Huston dit qu’elle va « prêter sa voix », je crois que ce n’est pas une simple métaphore, mais au contraire la description fidèle de ce qui se produit en littérature. D’autre part, que le rapport « romancier – lecteur » soit vu sous l’auspice du tribunal, avec un juge qui toujours sanctionne, pèse et évalue, dont l’existence des personnages dépend littéralement, c’est aussi, me semble-t-il une caractérisation très juste de ce rapport. Cette vision de la littérature était présente aussi dans « Dolce Agonia » où le point de vue central est carrément celui de Dieu qui s’amuse de ses créatures tout en étant toujours finalement surpris par elles.

Je ne suis pourtant pas un « inconditionnel » de Nancy Huston… D’ailleurs, je trouve très énervante cette habitude de vous décerner immédiatement le titre « d’inconditionnel de » dès que vous exprimez votre admiration ou simplement votre goût pour tel ou tel écrivain ou, plus généralement, personnage public. Cette tendance se manifeste actuellement avec force autour du phénomène « Robert Walser ». Vous dites que vous aimez Walser (ce que j’ai fait en plusieurs endroits de ce blog) et aussitôt vous êtes enrôlé dans la clique des « inconditionnels » (voir l’émission du 1er janvier sur France-Culture). Hier, dans le Monde des Livres, on se faisait l’écho de la parution d’une œuvre de jeunesse de Walser qui, disait le critique, « allait réjouir probablement tous ses inconditionnels », ceci dit bien sûr avec force clins d’œil. Vous aimez X, alors vous êtes « forcément inconditionnel », comme le « forcément sublime » ou le « forcément coupable » de Duras…

Eh bien, je ne suis pas un inconditionnel de Nancy Huston. En particulier, je suis souvent déçu par ses écrits plus théoriques. Ici vient naturellement la mention de son autre ouvrage récent qui s’intitule « Professeurs de désespoir », dans lequel elle fait le procès des écrivains du XXème siècle, de Samuel Beckett à Thomas Bernhard, au nom de ce qu’ils n’auraient fait que diffuser une littérature « désespérante ». Comme s’ils n’avaient fait que trop prendre au sérieux l’adage selon lequel « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». Sous sa plume, on en vient presque à suspecter les admirateurs de ces écrivains, les spectateurs de certaines de leurs pièces (elle s’en prend particulièrement à une pièce de T. Bernhard sur Wittgenstein que, personnellement j’ai trouvée géniale et génialement interprétée) de n’applaudir que par snobisme. Dans une interview récente au journal « Le Monde de l’Education », elle s’en prend à « cette schizophrénie qui nous envahit, cette scission entre, d’une part, une littérature nihiliste que l’opinion porte au pinacle et, d’autre part, ce que les individus souhaitent vivre. Comment aimer Bernhard, Houellebecq, Jelinek ou Angot et s’attrister de la mort d’un proche ? ». Ces paroles m’étonnent. Je conçois très bien que Nancy Huston souffre réellement en lisant une littérature qui en effet nous laisse peu d’espoir. Mais il est difficile, voire impossible de théoriser cette souffrance car inéluctablement, ce serait dicter aux écrivains ce qu’ils doivent écrire. Incompatible avec la littérature. N’importe qui n’est pas écrivain. Je me souviens aussi de ces mots de Rilke : « pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses. » L’authentique écrivain (pas Philippe Delerm, bien sûr) a en lui une part unique et tellement forte qu’il ne choisit pas s’il va donner du désespoir ou de l’espoir. Bon, c’est vrai que Houellebecq et Angot, je les abandonne volontiers. Il est exact que Bernhard ou Jelinek (et les autres) ont tendance à nous livrer une vision du monde très désenchantée. Pour Nancy Huston, on ne peut pas en même temps « apprécier » cette vision du monde qu’ils nous donnent dans leurs écrits et éprouver les sentiments simples de la vie de tous les jours. C’est un peu vrai, mais on ne fait pas les deux choses en même temps ! On peut parfois prendre le point de vue désenchanté et d’autres fois le point de vue « enchanté » : c’est cela le pouvoir du lecteur, le fait qu’il ne soit pas lié pieds et poings à l’écrivain. Dans un autre ordre d’idée, on peut très bien accepter un point de vue scientifique, biologique, sur notre existence (savoir que nos vies ne sont jamais que les manifestations des tendances des gènes à se reproduire, comme l’affirme Dawkins) et en même temps vivre celle-ci intensément. Schizophrénie ? peut-être mais on ne voit pas comment l’éviter.

Je m’aperçois que, du couple, je n’ai parlé que d’elle.

Il est vrai que j’ai lu beaucoup plus d’écrits de Nancy Huston que de Tzvetan Todorov… de lui je connais surtout son dictionnaire encyclopédique des sciences du langage… déjà ancien, écrit en collaboration avec Oswald Ducrot. Mais je promets que je vais changer ça. D’ailleurs je me suis empressé d’acheter « L’esprit des lumières ».

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Jules Supervielle dans « Les Bienveillantes »

hjules.jpgEn commentaire à ma note du 25 octobre sur « Les Bienveillantes », une certaine Catherine B. , que je remercie, me signale qu’elle aussi a été stupéfaite de lire dans le roman de Littell que le poète Jules Supervielle y était décrit comme s’acoquinant avec des écrivains collaborationnistes. Elle dit que rien dans l’homme (ni dans le poète ajouterai-je) ne laisse prévoir cela. Elle indique qu’elle a pris contact avec d’autres amoureux de la poésie de Supervielle pour en savoir plus et qu’à ce sujet, une lectrice lui a dit avoir pris contact avec Jonathan Littell pour savoir vraiment ce qu’il en est, c’est-à-dire d’où viennent ses sources. Peut-être avons-nous levé un lièvre… une faille dans la documentation de l’auteur des Bienveillantes ? Se serait-il fait piéger par une homonymie ? Je n’ai lu, en guise de « biographie » de Supervielle qu’un livre très daté, de 1964, que j’ai retrouvé dans ma bibliothèque, et qui avait été publié chez Seghers dans la collection « Poètes d’aujourd’hui », signé de Claude Roy. Ce texte suggère que le poète Jules Supervielle aurait passé les années de guerre en exil dans son pays d’origine, l’Uruguay. On peut d’ailleurs voir des photos prises à cette époque, avec une de ses filles. Il y a aussi des poèmes écrits pendant la guerre qui, pour ne pas être aussi engagés que ceux d’Eluard ou Aragon à la même époque, n’en portent pas moins la marque d’une réelle douleur devant la situation faite à la France (« Les poèmes de la France malheureuse »). Alors ? qui croire ? qui dira la vérité sur ce mystère ?

En passant, relisant ce vieux livre, je redécouvre ce texte présenté alors comme un inédit, qui m’avait tant ému dans mon adolescence, et qui s’appelle « La première fois ». C’est le récit d’une « première fois » d’un jeune garçon chez une femme « de petite vertu » comme on disait alors. Un chef d’œuvre de pudeur et de délicatesse. « Il avait l’impression de n’avoir jamais connu que des fragments de femmes jusqu’alors, têtes et cous, mains avec un bout du bras, pieds jusqu’à la cheville. Maintenant c’était la nudité de tout le bras qui se reliait à la nudité de l’épaule, donnait au bras une justification extraordinaire. Il caressait la femme avec pudeur tout comme s’il commettait sacrilège sur sacrilège ou comme si ses mains étaient seules responsables de ce qu’elles faisaient. Mais elles ne se permettaient presque aucune liberté. »

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Peste brune

Aujourd’hui, sur France Inter, peu avant 8h30, Marine Le Pen, qui défend l’idée que le FN serait « au centre droit », déclare que la première mesure concernant le logement prise par le FN serait de réserver le logement social aux nationaux. Le journaliste lui fait remarquer que ce n’est pas une mesure de centre droit, ça. Pourquoi? demande-t-elle, parce que c’est une mesure discriminatoire lui répond il. Elle de s’insurger: tout n’est-il pas discrimination dans la vie? si vous êtes marié, avez-vous songé aux femmes que vous avez discriminées avant de vous marier?

La nazification commence par vider les mots de leur sens. Banaliser, toujours banaliser…

C’est la suite à « l’antisémitisme peut être drôle ».

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Encore Robert Walser

Après l’émission « Travaux Publics » de Jean Brun et Vincent Lemerre, sur France-Culture, le 1er janvier… la nature d’un compagnonnage possible avec Robert Walser…

Penser à Walser quand on passe les fêtes de fin d’année pas très loin de Bienne, ou Biel, qui est justement sa ville de naissance… dans un de ces petits villages, sillon de Saint-Ismier, parcouru par la Suze. Oui, c’est de là que vient le nom de l’apéritif : la gentiane fleurit sur ces rives.

La Suze

 

Avant de répondre aux questions de Vincent Lemerre, je lisais « La Promenade », l’un des livres les plus récents de Walser traduits en français, paru l’an dernier je crois (cette année est parue en collection « Points » une suite de nouvelles, en couverture on a mis une banalité proférée par Philippe Delerm, qui est un spécialiste bien connu es-banalités, une histoire de « faux naïf » etc. Robert Walser serait un « faux naïf »… non mais…). Quand j’essayais de répondre aux questions du journaliste (ce n’était pas facile, c’était au téléphone, j’avais peur de faire un faux pas, comme s’il s’agissait d’un examen), il m’est venu tout à coup à l’esprit la comparaison avec Artaud. Je ne sais vraiment pas si elle est bonne. Elle venait de ce que Walser me paraissait compter dans la littérature parce qu’il relève aussi d’une tradition de littérature « maudite », c’est ce qui transparaît sous sa plume elle-même quand, dans « Le brigand », il appelle le lecteur à ne pas toujours se contenter de littérature « saine », il plaide alors pour une « littérature malade ». Autrement dit la sienne, puisqu’il devait passer le plus clair de sa vie dans un hôpital psychiatrique. Pourtant ça n’atteint pas la « folie » d’un Artaud, sa fulgurance. Mais quand même, quand on lit « La promenade », on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il se place hors de la « normalité ». Les discours qu’il tient aux gens qu’il rencontre sont incroyables, si ampoulés, si cérémonieux. On peut les prendre aisément pour des manières de se moquer du monde. Par exemple sa visite au libraire, lorsqu’il lui demande avec beaucoup de cérémonie de lui montrer la dernière parution qui marque l’époque et que l’autre lui amène un ouvrage et que très poliment, il le remercie et s’en va sans rien acheter, sous les insultes du libraire… c’est vraiment comme quelqu’un qui se contenterait de répondre « oui, c’est possible » à quelqu’un qui lui demanderait « s’il peut lui donner l’heure »… Et puis la rencontre avec la jeune fille qui deviendra une chanteuse, avec la femme en qui il voit une ancienne actrice etc. Tout cela n’en finit pas d’exploser comme des bulles de folie, d’une euphorie qui combat un quotidien que le poète devait juger bien morne. J’aurais pu dire aussi qu’il y a du Zouc dans Walser, ou plutôt qu’il y a du Walser dans Zouc. Comme l’écrivain biennois, Zouc transformait en délire l’oppression des convenances et du bien-pensant régnant dans les villages tranquilles. J’ai parlé d’une Suisse ouvrière, d’une population modeste vue au travers des récits de Walser, mais peut-être aurait-il été plus juste de dire aussi le caractère pesant des traditions, la monotonie du quotidien, perçus en creux dans le discours pseudo-euphorique du baladin Walser. Que sait-on d’un écrivain ? de ce qui a fait de lui ce qu’il est devenu, un pauvre hère dans un hôpital sous la neige ou bien un berger sauvage (Lovay) dans les monts du Valais ? ou bien aussi un écrivain voyageur (Nicolas Bouvier, dont Pierre Assouline parle récemment dans son blog en des termes qui me semblent justes).

Le rire quand on lit Walser vient non seulement de cette incongruité des rencontres (ce qu’il dit aux femmes en particulier) mais aussi du dialogue qu’il entretient avec sa propre langue. Ceci intéresse le linguiste. Rares sont les écrivains qui interpellent leurs mots. Je me souviens d’un passage où Walser emploie le mot « certes » et s’arrête immédiatement pour revenir sur ce mot. Ah ! Monsieur « certes », fichez-moi la paix, dit-il en substance, comme s’il s’insurgeait contre cette tendance obligée à devoir concéder dès qu’on avance un propos qui nous engage un peu…

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« Les Bienveillantes » contre Le Pen

Je n’ai fait que parcourir les deux cent dernières pages des « Bienveillantes ». En deux lignes, cela peut se résumer ainsi : le narrateur, Maximilien Aue, auteur d’un crime perpétré sur ses propres parents, est soupçonné par deux fins limiers du Reich qui, en dépit du rang de l’officier nazi, persistent dans leur enquête. Aue profite de la situation chaotique causée par l’effondrement dudit Reich pour leur échapper, non sans avoir au préalable éliminé tous les gêneurs.

Ce n’est pas cela qui rend le roman particulièrement fascinant.

Fin juste digne d’un polar banal pour une extraordinaire fresque historique.

Et on continue encore de se poser la question : « mais pourquoi un tel succès ? », et on continue d’insinuer qu’il se peut que ce roman introduise une part de compassion pour l’horreur, un embryon de compréhension de la barbarie qui rencontrerait les désirs des lecteurs en ces temps décadents… Personne n’a l’idée de soulever la question autrement. Et si, en réalité, les lecteurs ne se précipitaient pas sur « Les Bienveillantes » seulement mus par la volonté d’en savoir davantage sur la réalité du nazisme ? Et si cette volonté n’avait pas à voir avec ce moment particulier où les médias serinent sans cesse la progression des idées de l’extrême-droite dans l’opinion ? On a beaucoup dit que si l’on voulait connaître cette réalité, il valait mieux se reporter aux écrits des historiens (Hilberg…), oui, bien sûr, mais la forme « roman » est quand même plus facile d’accès et il se trouve qu’au travers de cette forme, on peut en apprendre presqu’autant. Et que ce « presqu’autant » suffit à la masse des lecteurs qui veulent connaître, à raison, la mécanique de certaines « idées ».

On pouvait lire dans « Le Monde » daté du 23 décembre que Mr Le Pen trouvait que « l’anti-sémitisme pouvait être drôle ». Je ne crois pas qu’un seul lecteur des « Bienveillantes » ait souri en lisant cette déclaration. Ici, l’analyse sémantique s’impose. On notera que Le Pen ne dirait quand même pas « le racisme peut être drôle », parce que dans le vocabulaire courant, y compris celui de Mr Le Pen, le mot « racisme » est connoté négativement. S’il se permet de dire que « l’antisémitisme peut être drôle » c’est donc que, dans ce même vocabulaire, le mot « d’antisémitisme » n’a pas la même connotation négative. D’ailleurs Mr Le Pen enchaîne en disant « ce que tout le monde sait » : « que les Juifs, en premier, aiment rire d’eux-mêmes ». Autrement dit les Juifs sont les premiers antisémites et il y a identité entre le jugement « l’antisémitisme peut être drôle » et le jugement « les blagues sur les Juifs peuvent être drôles » (comme on pourrait dire que les blagues sur les blondes, ou sur les Belges peuvent être drôles). Ce genre de saillie révèle bien ce que le journal « Libération » (décidément mieux inspiré que « Le Monde » ces derniers temps) disait récemment, à savoir qu’en dépit d’un polissage du discours, Le Pen n’avait pas changé.

La lecture du roman « les Bienveillantes » met ses lecteurs de plain pied avec ce qu’est réellement l’antisémitisme : la volonté consciente et manifeste de nier le caractère d’humanité d’une partie de la population et le fait que tout humain qui se livre à cette tentation de nier chez autrui l’humanité en vient lui-même à en être déchu. Il n’existe dans l’histoire aucun cas aussi flagrant, aussi bien organisé, aussi méthodique, aussi délibéré de tentative de nier l’humanité de l’autre. Ayant reconnu cela, on est conduit à reconnaître du même coup que quiconque vise à atténuer, voire nier l’ampleur d’une telle négation, partage quelque chose avec ceux qui s’en sont rendus coupables, autrement dit partagent quelque chose de cette sortie de l’humanité dont ils sont l’objet. Voilà une partie de la réponse que « les Bienveillantes » apporte à Mr. Le Pen.

Mais cela va plus loin. Je m’étonne (et je ne suis pas le seul à m’étonner, je le sais) que les journalistes (y compris M. Serge Moatti) soient aussi pleins de déférence à l’égard de Mr Le Pen. Qu’est-ce à dire ? que dans le fond on s’accommode bien du grand méchant loup quand il sait se faire patelin ? qu’on aime sa manière de renverser les quilles et de perturber le jeu des politiques « classiques » ? Je ne sais. En tout cas, ce que je sais, c’est qu’aucun de ses soi-disant « contradicteurs » ne lui pose de question relative à l’histoire. Il aurait bien trop peur de se faire rabrouer, qu’on lui dise « ah ! mais monsieur Machin, pourquoi vous revenez toujours avec le passé, patati patata… ». Or, les jugements qu’on porte sur l’histoire sont toujours révélateurs d’une attitude fondamentale en matière politique. Je voudrais qu’un jour quelqu’un demande clairement à Mr Le Pen ce qu’il pense réellement de Hitler et de l’hitlérisme (lui qui prétendait il n’y a pas si longtemps que l’occupation allemande avait été douce à la France), et par avance alors, je m’attends à sa réponse. Une de ces réponses qui se murmurent encore parfois dans les familles… que sur le plan économique, c’était pas si mal, que Hitler au moins a donné du travail au peuple allemand, qu’il a construit les autoroutes etc. etc. Bien sûr, comme le disent en général les gens qui avancent ce point de vue, « il » a un peu dérapé. Bien sûr, il n’aurait pas dû… les Juifs et tout ça.

Or, qui ne voit, à la lecture des « Bienveillantes » justement, que les mesures d’extermination allaient de paire avec la politique économique ? que le protectionnisme nazi, pour subsister, exigeait la conquête de toujours plus d’espace pour y installer le bon peuple aryen ? après les Juifs, le même sort était prévu pour d’autres. Les planificateurs nazis avaient évalué exactement le quota de polonais, d’ukrainiens, d’italiens, de français… qui devaient rester en Europe une fois acquis le triomphe du Reich.

Mais personne ne posera ce genre de question à Mr. Le Pen. Tout comme d’ailleurs personne n’a songé à confronter les discours de Le Pen à la lecture des « Bienveillantes »….

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Reprise

oui, reprise. à plus d’un mois de ma dernière note. Serait-ce qu’on se lasse d’alimenter un blog? ou plus simplement que les tâches quotidiennes nous absorbent. Plus probablement la deuxième solution… de nos jours, à l’université les semestres font… 13 semaines. C’est peu. Oui. Cela veut dire que les étudiants n’ont guère le temps de respirer, et leur prof non plus.

La reprise… le titre d’un beau film paru en DVD. Réalisation de Hervé Le Roux. Des étudiants, en juin 68, avaient filmé la reprise du travail aux usines Wonder. trente ans après, le réalisateur part à la recherche des témoins de cet évènement, et surtout de cette femme sur laquelle se fixe la caméra, la femme qui crie « qu’elle y foutra plus les pieds dans cette taule ». Le travail était particulièrement sale. Dégueulasse même. Un mélange à base de manganèse, noir (« comme du talc qui serait noir » dit l’un des ouvriers retrouvés) qui imprégnait leur peau… La femme refuse de rentrer et des responsables syndicaux essaient de « la raisonner » en arguant qu’après cette grève, les ouvriers ont obtenu une belle victoire.. tu parles. Elle n’est pas dupe. On ne l’a jamais retrouvée. Le sous-titre du film est: « Un voyage au coeur de la classe ouvrière », c’est aux Editions Montparnasse.

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Ceci n’est pas une guillottine. Mais un instrument pour compter les moutons.

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Lire les Bienveillantes – III

J’avance dans ma lecture. Notre « héros » (beaucoup de guillemets…) a été envoyé sur le front de l’Est car il n’était pas bien vu de ses supérieurs dans la place qu’il occupait en Crimée. Ni une ni deux, hop, en voiture et en train, direction Stalingrad. L’horreur de la guerre. Les soldats allemands qui ont froid et faim, qui se font canarder comme des lapins. Maximilien Aue se réveille dans un désert blanc. On pense à la neige. Ce sont les draps blancs de la clinique. Grièvement blessé, il a été miraculeusement rapatrié et sauvé (une balle lui a traversé le crâne sans, semble-t-il, avoir rien détruit). Cela lui vaut les honneurs, Croix de Fer, promotion au rang de Sturmbannführer (major). Il entre en convalescence. Longues pages qui nous le montrent déambulant dans Berlin. Il voudrait trouver un poste en France, c’est là paraît-il que les SS trouvent, finalement, le plus de tranquillité…Encore convalescent, il part donc en France pour voir s’il peut convaincre un Abetz. Cela lui permet de revoir ses « bons copains »… Brasillach, Rebatet…Entre Brasillach et Rebatet ça va pas fort. Le second reproche au premier d’être… pétainiste. Vous vous rendez compte ? On comprend alors qu’être pétainiste signifie demeurer attaché à de vieilles lunes. Rebatet, lui, est carrément pro-allemand. J’oublie de mentionner toute la partie « portrait psychologique » de Maximilien Aue. Sexualité très perturbée, ce brave homme… a eu dans son enfance et son adolescence une liaison très incestueuse avec sa sœur très adorée (Una), aujourd’hui mariée avec un infirme de la haute noblesse allemande, hobereau et compositeur de musique sérielle tout à la fois, un admirateur de Schönberg. Quelque peu à l’écart de l’idéologie nazie. Avec la sœur c’était… comment dire… c’était chaud, comme dans ce passage dans un musée des horreurs où il se souvient avoir soudoyé le gardien d’une salle comportant une guillotine pour qu’il les laisse s’y enfermer, ce qui lui permet, ayant mis le cou de sa sœur sous le couteau, de la sodomiser pendant un simulacre d’exécution… mais peut-être n’était-ce qu’un rêve. Bon, la balle perdue n’a peut être pas été si inoffensive…
Et tout à coup le roman bascule dans le polar. Je ne raconte donc pas (suspense !). En bref, cela se passe dans une villa d’Antibes où vivent la mère et le beau-père haïs (parce qu’en se remariant, elle a trahi le père etc.). Il y a là deux mystérieux enfant jumeaux. Puis tout à coup, les cadavres des deux parents sauvagement assassinés. Que voulez-vous, c’était la guerre. Maximilien regagne Berlin. Il est reçu par Himmler qui lui donne comme nouvelle mission d’inspecter les camps d’extermination. Il s’agit officiellement de voir comment on pourrait en améliorer le fonctionnement de manière à fournir à l’économie une main d’œuvre utilisable… ça promet.
« Les Bienveillantes » exploite ainsi un ressort déjà vu dans les œuvres sur le nazisme ou le fascisme, je pense bien sûr aux « Damnés » de Visconti, mais aussi au « Conformiste » de Moravia (qui a donné lieu aussi à un film, dont je me souviens, surtout à cause de la belle Dominique Sanda, dont on ne parle plus guère aujourd’hui), le thème de la perversion sexuelle comme générateur de comportement fasciste. Est-ce généralisable ? Peut-on ramener le comportement de millions de personnes (car le fascisme n’est pas le fait de quelques uns) à des perversions sexuelles ?
J’ai lu récemment dans le Monde l’interview de Raul Hilberg, celle où il dit : « on s’imagine qu’en régime totalitaire les individus passent leur temps à recevoir des ordres et à devoir y obéir. C’est faux. Dans toute bureaucratie, les gens prennent beaucoup plus d’initiatives qu’on ne croit ». Le roman de Littell ne montre pas autre chose. C’est fou comme les consignes de Hitler demeurent floues… c’est toujours aux responsables situés aux différents endroits du dispositif de les interpréter. C’est à qui donnera l’interprétation la plus pénétrante, celle qui ira le plus AU DEVANT des désirs du Führer… la population elle-même participe allègrement, elle qui, vivant autour de certains camps, connaît parfaitement ce qui s’y passe.
Autre chose aussi, pendant que j’y pense : je ressens toujours une petite déception quand j’apprends que des écrivains que j’ai admirés ou que j’admire encore n’étaient pas complètement en dehors des cercles de rencontre de la collaboration, ou même de l’idéologie nationale-socialiste. Feuilletant récemment un livre récent de Tzvetan Todorov (« les Aventuriers de l’Absolu » ) sur de grands idéalistes, je découvrais que Rilke avait de ces sympathies… Là, dans le roman de Littell, je découvre que le nom du poète Jules Supervielle est associé à ceux des Rebatet et compagnie… Dommage…

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