Du côté de la Brévine (2)

toutunhiversansfeu.1174850769.jpgEn 2005, sortait en Suisse un film dont on a peu parlé en France. Ce film reçut alors le prix du Cinéma suisse. Il était l’œuvre d’un jeune cinéaste polonais, Greg Zglinski. Le scénario était écrit par un ancien présentateur du JT et grand reporter, Pierre-Pascal Rossi. Ce film est un chef-d’œuvre authentique. Il s’appelle « Tout un hiver sans feu » et se passe entièrement dans cette région que j’ai évoquée il y a quelques jours, la partie la plus froide d’Europe occidentale, du côté de la Brévine. (On peut trouver le DVD de ce film, éditions film coop). L’histoire ? Jean et Laure, fermiers, ont perdu leur petite fille dans l’incendie de leur étable. Je n’ai jamais vu au cinéma le chagrin et la douleur représentés ainsi, de façon aussi poignante. Ni d’ailleurs la lente remontée vers la vie de ce couple en perdition. La prise de vue est superbe. Les vents glacés balaient la vallée enneigée. Le blanc, le blanc, et en alternance la couleur, le feu, le bruit de l’usine (où le père est obligé de s’embaucher pour survivre). Il rencontre des kosovars, frère et sœur, et toute leur communauté, qui ont connu eux aussi l’horreur. Il y a peu de mots. Pas besoin. Comme dit C. c’est dans ce genre de film qu’on réalise que le cinéma peut être un langage.

 

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Lors de notre balade en ces terres, il m’est venu l’envie de me retirer là à l’heure de ma retraite. C’est bien l’un des seuls endroits du monde où j’aurais envie de vivre après une vie active. Pourquoi ? Pour m’y cacher ? mais on me dit que jamais je ne supporterais le froid.

« Quel pays! quel climat! N’y résistent que ceux qui y naissent. mieux vaut encore ne pas y regarder de trop près. Quand, par bonheur, une journée de plein soleil recharge nos accus, le soir, déjà, on déchante. Le ciel se couvre par l’ouest et des nuages aux ressources inépuisables s’y entassent. Alors, nos élans retombent, nos rires, nos rêves, nos appels s’y enlisent. Voilà à quoi ressemblent nos renouveaux. » (Hughes Richard, « L’Or du Chasseral », p. 123) 

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Une autre intellectuelle engagée

Dans ma note du 7 février j’ai parlé d’un véritable intellectuel engagé : Noam Chomsky. Voici que disparaît une grande dame (aucun journal français à ma connaissance ne s’en est ému, en tout cas pas « Le Monde »). Cette dame, Tanya Reinhart, était une grande linguiste, mondialement connue, amie de Noam Chomsky. Elle a en particulier beaucoup travaillé sur ce qu’on appelle en linguistique théorique « la théorie du liage ». Il s’agit de la théorie qui tente d’expliquer comment des pronoms (réflexifs, anaphoriques etc.) sont liés par leurs antécédents. Pourquoi par exemple dans « Pierre croit qu’il est malade », « il » peut renvoyer à « Pierre », mais ce n’est pas le cas avec « il croit que Pierre est malade » (ce n’est pas seulement une question d’ordre des mots comme on pourrait le croire, cf. « quand il vient à Paris, Pierre couche toujours au même hôtel »). Mais elle est connue aussi pour ses positions engagées. Je reproduis ci-dessous le texte d’une dépêche que j’ai reçue via la liste de diffusion [parislinguist].

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Tanya Reinhart aurait pu se contenter d’être une brillante linguiste et de parfaire sa carrière universitaire en Israël. Mais elle a fait le choix de dénoncer, de résister aux pressions. Dans sa tribune bi-mensuelle dans le quotidien israélien Yediot Ahoronot, comme dans ses livres, « Détruire la Palestine » et « L’héritage de Sharon », elle a brossé un tableau sans concession de la terrible situation créée par les dirigeants de son pays, avec une faculté d’anticipation rare.
« Détruire la Palestine » (Editions La Fabrique) est une description magistrale de l’ensemble des stratagèmes utilisés depuis toujours par les dirigeants israéliens pour ne pas s’engager dans un véritable processus de paix, et pour faire croire que la responsabilité en incombe aux Palestiniens. Tanya Reinhart décortique notamment les 7 ans que durèrent les « accords d’Oslo » et montre la distorsion entre ce qui fut présentée comme « l’offre généreuse » de Ehoud Barak, et la réalité. C’est à dire à la fois le resserrement de l’étau autour des Palestiniens dans le même temps (entre 1993 et 2000), et les « propositions » totalement inacceptables des Israéliens, car ne permettant aucune viabilité pour un Etat palestinien qui se serait retrouvé morcelé, sans continuité territoriale, et privé de Jérusalem Est.
Plus récemment, Tanya Reinhart fut la première à dénoncer la « poudre » aux yeux » que constituait l’annonce du « désengagement » de la Bande de Gaza par Sharon, auquel elle n’a jamais cru. « Derrière l’écran de fumée du ‘retrait’ de Gaza se profile le transfert des Palestiniens », écrivait-elle, tandis que nos gouvernants saluaient le « grand homme de paix ».
Tanya fut également l’une des rares opposantes israéliennes à soutenir le boycott des institutions de son pays, notamment universitaires. « Nous cesserons de redouter le boycott quand nous respecterons le droit international », répondait-elle non seulement à l’establishment israélien, mais aussi à cette « gauche » israélienne timorée, soi-disant pacifiste, qui accepte l’impunité dont jouissent l’Etat d’Israël et l’ensemble de ses institutions. Tanya Reinhart n’hésita pas à apporter son soutien à l’université Paris 6, lors du vote par son conseil d’administration, en 2003, de la suspension de ses relations privilégiées avec les universités israéliennes.

Lors de sa dernière conférence en France, le 7 décembre dernier à la librairie Résistances, elle dénonça violemment l’embargo imposé au peuple palestinien, expliquant que les pays européens, dont la France où nous nous trouvions, n’avaient pas le droit de couper ainsi le vivres aux Palestiniens. « Ce n’est pas un acte de générosité que l’Europe aurait la faculté de poursuivre ou pas, expliquait-elle. C’est un choix qui a été fait de se substituer aux obligations de l’occupant israélien auquel le droit international impose de veiller au bien-être des populations occupées. L’Europe a choisi de ne pas obliger Israël à respecter ses obligations, et a préféré verser de l’argent aux Palestiniens. En cessant de la faire, elle viole le droit international ».

Fatiguée, Tanya s’était « excusée » de ne plus avoir la force de rester en Israël où, indiquait-elle, la répression physique contre les vrais opposants, était devenue de plus en plus brutale. Elle avait donc décidé d’aller enseigner aux Etats-Unis et venait de s’installer à New York.

J’ajoute que Tanya Reinhart avait 63 ans et qu’elle est décédée d’un accident vasculaire cérébral.

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Du côté de la Brévine

Il y a deux semaines, j’étais dans cette région du Jura suisse dont j’ai déjà souvent parlé, et qui a vu naître maints auteurs (Walser, Cendrars…) et maints peintres (Comment, Lhermitte…). Plus précisément, nous étions avec C. dans cette petite partie aux confins de la Suisse et de la France, qu’on qualifie parfois de Sibérie de l’Europe Occidentale, tant la température peut y atteindre de sévères minima (le moins 35°C n’y est pas rare…), du côté de la Brévine, vers les Ponts-de-Martel, le Grand Cachot du Vent, les Bayards et le lac des Taillères.dsc02167.1173642245.JPGLac des Taillères

 

 

 

 

 

 

La journée était étonnamment douce pour cette période de l’année et l’habituel gel des eaux du lac, sur lesquelles en principe, les autres années, s’aventurent les patineurs, ne donnait qu’une couche de glace fragile en surface, souvent recouverte par l’eau, clapotante en bordure de la rive. Du chemin qui, lui, était bien gelé et qui s’élève un peu en surplomb de l’étendue bleutée, on voit deux ou trois solides fermes en contrebas des collines boisées. Le Jura offre cette vision apaisante de lignes de crête ondulées et de formes montagneuses allongées, comme couchées, étirées, se poursuivant en langues de verts, avec toutes les nuances du plus bleu au plus jaune, celles qui ont justement inspiré les peintres cités plus haut. En revenant de ce lac, on passe par le Grand Cachot du Vent, rendez-vous culturel de la région, une ferme isolée sur un fond de vallée dégagée qui, comme le nom l’indique, est balayée par le vent, le vent qui siffle entre les planches disjointes de la masure (actuellement en travaux de rénovation). A la Chaux-du-Milieu, on peut s’arrêter chez le boulanger du coin pour une totche ou une taïole, spécialités de l’endroit.

 

(Le Locle) dsc02160.1173642185.JPG

Plus loin, on retourne à la « civilisation » autrement dit à la ville, Le Locle, puis La Chaux-de-Fonds, avec ses anciennes villas de luxe pour héberger les patrons de l’horlogerie d’un autre temps, qui empruntaient à ce style baroque qui s’est répandu dans toute l’Europe Centrale : à quelques kilomètres de nos frontières, nous sommes déjà ainsi en Europe Centrale, dans ce continuum qui passe par les pays du Rhin et du Danube, et s’étale jusqu’à la Roumanie. A La Chaux-de-Fonds, je trouve des ressemblances avec Cluj, la capitale de la Transylvanie. Mêmes maisons témoins d’une époque de gloire, aujourd’hui défraîchies, voire tombant en ruine, car la crise économique a aussi, contrairement à nos schémas mentaux concernant une Suisse de l’opulence, frappé cette région. La librairie Payot de La Chaux-de-Fonds est une mine renfermant toutes les nouveautés de Suisse romande qu’on ne trouve pas en France. Elle recèle évidemment un rayon débordant des œuvres complètes de Cendrars, dont il faudrait peut-être relire aujourd’hui la description qu’il faisait de nos banlieues, à une époque où il habitait en banlieue parisienne. Un hasard : nous parlions des peintres que les paysages jurassiens ont inspirés, et parmi eux, d’un certain Ivan Moscatelli, et justement le livre mis en valeur en vitrine de la librairie est un ouvrage de ce peintre, consacré à Venise. Ce qui frappe dans cette école de peinture, alors qu’on a plutôt tendance à imaginer des paysages tout de noir et de blanc (la tourbe brune des étangs et la neige, la neige à perte de vue, sur les sommets, dans le fond des vallées), c’est l’accent mis sur la couleur. Une couleur qui éclate et sort complètement même des limites du vert et du bleu couramment répandus « à la belle saison » (pendant ces six mois qui ne sont pas d’hiver, donc d’impôts, si on en croit le dicton local : « six mois d’hiver, six mois d’impôts »). Ici, dans le livre de Moscatelli, explosent les rouges, les jaunes, les mauves. Beau symbole de tous ces talents suisses qui ont souvent quitté leur pays pour donner libre cours à une invention joyeuse de formes, de récits, de couleurs et de voyages (les Bouvier, Maillart etc.).

Plus tard, on me prête un livre édité localement, d’un écrivain du cru que je ne connais pas. On se méfie (à juste titre…) de la littérature « régionaliste ». Mais là, je retrouve exactement chez cet auteur la tradition littéraire de Walser. Un certain Hughes Richard, « poète, écrivain, chercheur, éditeur, directeur de la Collection Jurassica. Depuis 1985 installé aux Ponts-de-Martel », et l’éditeur ajoute : « libraire bien chambré » ( ???). Il a semble-t-il déjà beaucoup écrit (Petite Musique des pays sans printemps, Neiges et même un certain recueil de poèmes intitulé Cher Blaise, qu’on imagine évidemment dédié à l’écrivain manchot). Ce livre-ci s’appelle « l’Or du Chasseral » (Nouvelle revue neuchâteloise, 2003). Il y est bien sûr question du Chasseral, ce sommet du Jura d’où la vue domine les trois lacs de la plaine (Neuchâtel, Bienne et Morat) et bute, par-delà ces trois flaques, sur les sommets du Haut-Pays Bernois, avec l’Eiger, la Jungfrau, le Finsterarhorn etc.

On peut monter au Chasseral en voiture par une petite route à péage, mais il est mieux, bien sûr, de l’atteindre à pieds, en partant par exemple de Villeret, et en passant par la Combe-Grède. Hughes Richard parle de ces « expéditions touristiques » vers le sommet vues au travers du regard d’un habitant du lieu :

 

« Des étrangers, en effet, il en arrive sans cesse : des Neuchâtelois, des Fribourgeois, des Glaronnais, des Valaisans, des Tessinois voire des Nidwaldiens trahis par leur langue, leur accent ou leurs plaques minéralogiques. A l’approche du sommet, sans récriminer, ils s’acquittent de la taxe, légale ou non, exigée pour leur passage sur une route au statut controversé, puis, non sans se retourner souvent, ils se perdent dans la nature pour réapparaître dès qu’un gros orage menace. Alors, sans vergogne, ils s’entassent dans le hall de l’hôtel ou s’allongent à proximité d’un feu entretenu par la providence et le boute-en-train de ces hauts lieux, un Napolitain au teint rosâtre, récemment débarqué de son golfe sans la moindre notion de notre idiome, mais dispos, souriant, débordant de prévenance, de grâce et de gaieté. Assoupis, bouffis, grognons, puant des pieds et de la bouche, ces hôtes déplaisants lui réclament qui des soupes chaudes, qui des cochonnailles, qui des sandwiches que, le regard vissé aux fenêtres, ils ingurgitent sans y prendre garde. »

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La dernière partie du livre s’intitule « Mémoire des forêts fabuleuses ». C’est là où je trouve des accents walsériens :

 

« Ces villes, quel cauchemar ! Il suffit qu’un des nôtres s’y rende pour qu’on panique et claque des dents. De peur qu’il s’égare ou que, pour une cause inconnue, changeant d’avis en route, il ne revienne pas. Ca s’est vu si souvent qu’à chaque départ, évidemment, on y songe. Vous pensez sans doute que j’exagère. Vous avez tort. C’était comme ça à l’époque où je suis né. On accompagnait ces gens-là jusqu’à l’entrée du sentier des gorges où, une dernière fois, on leur criait : – N’ya llez pas ! Croyez-vous qu’ils se retournaient ? Rien, même pas un signe. Ils dévalaient la pente, une hotte ou un superbe rucksack aux épaules, puis, bientôt, ils s’évanouissaient dans les arbres et les feuilles mortes. »

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Bouddha et Epiménide

Lu aujourd’hui sur la page d’acceuil du site web du linguiste Brendan Gillon:

(http://arts.mcgill.ca/linguistics/faculty/gillon/index.htm)

It is said that the very clever Cretan, Epimenides, once travelled to India. While there, he learned of the Buddha and, eager to demonstrate his cleverness to the Indians, he requested an interview with the Buddha. He was granted the interview, but was told that he could ask the Buddha only two questions. Epimenides pondered for a very long time. Finally, satisfied that he had arrived at the two supreme questions, he went to the Buddha and asked: Oh Lord Buddha. I have been granted the privilege of asking you but two questions. Here are my two questions:
What, oh Enlightened One, is the best question I can ask you; and
what, Lord of Light, is your best answer to that question.The Buddha closed his eyes and went into deep meditation. Then, opening his eyes he said: Oh Cretan, the question you have asked me is the best
question which you can ask; and the answer I am giving is the best answer I can give.

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week end chargé

Ce week-end, deux spectacles surprenants de qualité : « Scream and whisper », la chorégraphie de Saburo Teshigawara, et « L’année suivante », film de la jeune réalisatrice Isabelle Czajka.

604portrait-scream-and-whisper-mc2.1171361091.jpgLa danse d’abord. Je ne suis pas un fan de danse. La plupart du temps (honte) quand je vois un spectacle de danse, je me cale dans la position « pensons à autre chose tout en regardant les jolis mouvements de corps ». Ce ballet de la compagnie KARAS (installée à Tokyo) ne me l’a pas permis. Les mouvements saccadés, stroboscopiques, incarnaient trop bien une musique techno. Corps machines, corps qui crient, gesticulent et se tendent. Corps comme habités par un mécanisme sans retenue. Et puis là où il est impossible de prendre la position « repos » c’est dans le merveilleux duo où les danseurs ont de petits micros, sécrètent eux-mêmes leur musique : ce sont leurs souffles et leurs chuchotement. Les corps se frôlent comme les mots se murmurent. On est pris comme par une conversation intime à l’intérieur d’un couple, où se racontent des souvenirs, des peurs inavouables, des secrets que l’on s’arrache l’un à l’autre. Grand moment d’émotion.

Le film ensuite. Un film assez court (1h30). Une jeune comédienne excellente, Anaïslanneesuivante.1171361150.jpg Demoustier. Une autre, plus connue et même célèbre : Ariane Ascaride. Une ado de 17 ans accompagne les derniers instants de son père (Bernard Lecoq) puis se retrouve en déshérence, en tête à tête impossible avec sa mère qui, elle, s’absorbe dans le travail, dans la recherche de nouvelles relations (le vendeur d’appartements), une ado donc, qui ne peut qu’aller contre le mur de l’échec. Scènes pleines de vérité en milieu lycéen. Seuls moments de chaleur auprès d’une copine d’origine africaine et quand Emilienne (c’est le nom de l’ado) va en visite dans la famille de cette copine (seuls moments d’un contact vrai quand la mère lui fait de petites tresses ?). Elle essaie bien d’appeler son professeur de français, qui met en scène une pièce de théâtre avec les élèves. Appels timides. Et tout cela filmé dans un décor de banlieue qui met à jour de quoi sont faits nos quotidiens depuis bien longtemps, sans qu’on s’en rende compte, tant ces paysages sont intégrés à nos inconscients : des entrepôts, des grandes surfaces, des méga-affiches de pub, des lignes de bus, des RER, des abribus, des gares transparentes, des baies vitrés qui ne donnent que sur d’autres baies vitrées. La mère, à un moment, a l’idée de distraire sa fille en l’emmenant une semaine à Djerba, (semaine « dégriffée » !). On y retrouve les mêmes constructions modernes de toc et quand la mère et la fille font une balade en car, on ne sait pas très bien si cela se passe en Tunisie ou bien si elles sont déjà revenues en banlieue. Le film se termine comme il doit se terminer. Par la disparition. Le personnage s’efface et rejoint l’anonymat de tous, de toutes, un corps évanoui dans les grandes surfaces.

Et entre ces deux spectacles, le discours de Ségolène Royal, magnifique, solidaire, avec accents mitterrandiens. Le seul à évoquer les problèmes de banlieue, notamment, en termes justes.

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Murakami en regardant les Alpes

murakami.1170922637.jpgComment expliquer l’attrait qu’exercent les livres de Haruki Murakami ? Pas particulièrement par la critique littéraire classique. Je me souviens d’un temps où le correspondant du Monde au Japon (Philippe Pons ?) saluait sèchement chaque parution d’un roman de l’écrivain japonais par un court article dans lequel il insinuait que tout cela ne relevait que d’un plan de carrière bien défini pour obtenir, à la fin, le Nobel… mais on était bien en peine de trouver sous la plume journalistique le moindre essai de rendre compte des romans en question. Que des futilités…

Je me souviens simplement de mon émerveillement lorsque feuilletant divers livres au rayon d’une grande librairie de ma ville, je tombais sur la première page de « Chroniques de l’oiseau à ressort ». Elle était de ces premières pages qui donnent immédiatement l’envie de continuer… Continuer ? s’enfoncer plutôt. S’enfoncer dans un univers de plus en plus onirique, baroque, normal et anormal à la fois. Les romans de Murakami c’est comme une jungle épaisse, un labyrinthe en quatre dimensions où le temps est allègrement malmené, au même régime que seraient malmenées les formes et les volumes d’un objet compressé, à la César. Des morceaux d’espace-temps sont jetés dans un apparent désordre que l’espace d’écriture ordonne. Je me demande comment procède Murakami pour développer une telle imagination. Il a truc, c’est sûr ( !).

J’étais debout dans la cuisine, en train de me faire cuire des spaghettis, et je sifflotais en même temps que la radio le prélude de la Pie voleuse de Rossini, musique on ne peut plus appropriée à la cuisson des pâtes, lorsque cette femme me téléphona.

Je fus d’abord tenté d’ignorer la sonnerie et de continuer à préparer tranquillement mes spaghettis. Ils étaient presque prêts, Claudio Abbado et l’orchestre symphonique de Londres étaient en plein crescendo. Réflexion faite, je baissai le gaz, me rendis au salon et décrochai le combiné. On ne sait jamais, ça pouvait être un ami qui m’appelait pour me proposer un job.

Accorde-moi dix minutes, lança une vois de femme tout à trac.

Ainsi commencent les fameuses « chroniques ». On est loin de se douter que le récit va nous emmener dans des contrées inhabituelles : par exemple dans un fragment de temps qui correspond à la guerre sino-japonaise, sur un lieu désertique et perdu aux confins de la Mongolie, épisode de violence sidérante au milieu d’un univers romanesque où dominent plutôt douceur et ironie… le héros de cet épisode, un officier japonais finit dans un puits. Comme le héros du roman d’ailleurs, tombé dans le puits du jardin d’où l’on entend par instants les trilles d’un oiseau, déclenchées régulièrement comme si elles émanaient d’un mécanisme (d’où « l’oiseau à ressort »). Mais quand on est dans un puits chez Murakami, on en sort, c’est probablement parce que le puits est la figure même du passage, du raccourci, entre deux régions spatio-temporelles. Il y a chez lui, une assimilation implicite des contradictions de la physique contemporaine… Murakami un écrivain de l’âge quantique ? en tout cas il a pris à la lettre le paradoxe des particules qui se trouvent en deux lieux en même temps, sauf que l’échelle a changé, les évènements sont bien macroscopiques. Et c’est un érotisme diffus qui constitue le substrat organique de tous ces évènements.

Après les « chroniques », j’ai lu bien sûr les autres (du moins ceux qui sont traduits en français) et en premier lieu « La ballade de l’impossible », qui est sans doute son roman le plus populaire, notamment chez les jeunes. Pour la raison essentielle, je pense, qu’on y sent plus que dans toute autre littérature, une sensibilité à fleur de peau concernant les problèmes de l’adolescence et surtout, de l’amour adolescent. Ce trait prend une importance énorme aussi dans l’avant dernier des romans parus en français, le fameux « Kafka sur le rivage », ballade d’un ado de quinze ans de Tokyo à Shikoku au cours de laquelle il aura de tendres rapports avec une gamine de son âge, puis avec une femme mûre (mais sous l’apparence de l’adolescente qu’elle fut, elle aussi à quinze ans), pendant qu’une autre errance a lieu, celle d’un vieillard, qui a connu en 1944 un épisode étrange au cours duquel il a carrément déserté ce monde, perdu ses aptitudes à lire, écrire (il le dit tout le temps : « Nakata est un idiot ») et qui converge aussi vers un lieu de Shikoku de sorte qu’il ne fait aucun doute pour le lecteur que la rencontre va avoir lieu, une rencontre du même avec son autre, et qui donnera lieu on pense à un de ces évènements paroxystiques, annihilateurs, comme justement… la rencontre d’une particule et de son anti-particule.

Que dit Murakami du Japon d’aujourd’hui ? J’aimerais le savoir. J’aimerais que peut-être l’auteur du blog tokyo me réponde. [Je fais référence ici à un blog remarquable, où l’auteur raconte sa vie de résident à Tokyo au jour le jour, produisant une analyse très approfondie du rapport qu’un étranger peut entretenir avec une société où il vit et qui se présente à la fois comme fascinante et rebutante. En un sens, ce blog participe de cet esprit qui consiste à tenter de transcender les oppositions faciles (« c’est bien , c’est mal », « cette culture est fascinante, cette culture est horripilante »). Il y a toujours un « ailleurs » où les catégories qu’on oppose se réconcilient. Mais en disant cela, ne fais-je pas que suivre sans le savoir des préceptes de philosophie zen… qui se seraient insensiblement incorporés à ma pensée en lisant… Murakami ( !).]

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Un intellectuel engagé

picture-13.1170869937.jpgLes Cahiers de l’Herne viennent de sortir un numéro spécial sur CHOMSKY. Vous savez, ce penseur américain qu’un journaliste du Monde, commentant récemment le dernier livre de Bouveresse (lequel fait référence à Chomsky) considérait comme un penseur « baroque ». Comment un philosophe français digne de ce nom, avait-il l’air de dire, peut-il s’appuyer sur une référence si peu autorisée. Chomsky sent-il le souffre ? (cela rappelle un peu le titre du beau livre de Daniel Dennett : « Darwin est-il dangereux ? »). La pensée correcte qui, ces temps ci, on l’aura remarqué, s’aligne sur la pensée Sarkozy, ne peut plus en effet admettre certains auteurs. Peter Handke ferait-il aussi partie du lot que cela ne nous étonnerait pas. De Handke justement il est question dans l’introduction à ce numéro de l’Herne, sous la ,plume de Jean Bricmont et Julie Franck. Sont ici abordées les positions politiques de l’illustre linguiste. Je ne peux faire mieux que les citer.

 

Un dernier aspect de l’œuvre de Chomsky qui dérange en France est dû à ses choix et à ses priorités politiques. Pour l’expliquer, comparons la Bosnie à l’Irak. Le conflit en Bosnie a suscité une mobilisation massive des intellectuels français, menant même à la création d’une liste électorale (« Sarajevo ») lors des élections européennes de 1994. Et en mai 2006, un grand nombre d’artistes se sont « mobilisés » pour soutenir la déprogrammation par la Comédie Française d’une pièce de Peter Handke, « coupable » d’avoir assisté à l’enterrement de Milosevic et d’y avoir prononcé un discours jugé « négationniste ».

Mais quid de l’Irak ? La ville de Fallujah attaquée par les marines en 2004 aura été un Guernica sans Picasso. Une ville de 300 000 âmes privée d’eau, d’électricité, et de vivres, vidée de ses habitants qui sont ensuite parqués dans des camps. Puis le bombardement méthodique, la reprise de la ville, quartier par quartier […]

Face à cela combien de protestations ? […]

La différence de réaction entre la Bosnie et l’Irak est facile à comprendre : dans le cas de la Bosnie, on ne trouvait presque personne pour défendre et exposer le point de vue serbe ; on pouvait par conséquent adopter une posture héroïque de « résistance au fascisme » sans aucun risque. Au contraire, en appelant les Etats-Unis et l’Europe à intervenir, on se mettait du côté du plus fort, renforçant encore des pouvoirs responsables de crimes bien pires que tout ce dont on pouvait accuser les Serbes. Par contre, dénoncer ouvertement la politique américaine en Irak, c’est s’exposer à toute une série d’attaques de la part des medias ou des intellectuels dominants : anti-américanisme, soutien au terrorisme ou à l’islamisme. Bertrand Russell disait que le véritable courage consiste à dénoncer les crimes de son propre camp pas ceux de l’adversaire. Chomsky ajouterait sans doute que ce n’est pas qu’une question de courage, mais de sincérité : les gens qui sont réellement préoccupés par les souffrances humaines commenceront à s’attaquer à celles sur lesquelles ils peuvent le plus facilement agir, c’est-à-dire celles qui résultent de l’action de leurs propres gouvernements.

 

 

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Jeu de mots

En Argentine, pendant le régime de Videla (des centaines de milliers de disparus, d’innombrables cas de torture etc.), face aux campagnes des militants des droits de l’homme dans le monde, les militaires avaient inventé le slogan : « le peuple argentin est droit et humain ». Jeu de mots. Détournement des mots.

Aujourd’hui, Sarkozy, en campagne, explique qu’il défend la valeur du travail (ce qui va avec l’idée selon laquelle il ne faudrait aider que « ceux qui le méritent ») et que, donc, il est pour la défense des travailleurs. Jeu de mots. Détournement des mots.

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La Pension Marguerite

Pour ma convalescence, M. m’envoie un nouveau petit roman d’un écrivain turco-suisse vivant à Genève : Metin Arditi, dont j’avais déjà lu (et beaucoup apprécié) « L’imprévisible » (l’histoire d’un professeur d’art à qui une dame « de la haute » demande d’identifier un tableau de la Renaissance, qui s’avère être un Bronzino.avance.jpg

Le professeur fait une grande découverte en histoire de l’art et tombe amoureux de la dame. Comme il est assez âgé, cela se termine en problèmes cardiaques – c’est de saison ! – ).

Cette fois-ci, il s’agit de « La Pension Marguerite », et c’est encore mieux que le précédent. Le héros est un grand violoniste (la manière dont l’auteur parle du métier de violoniste laisse deviner qu’il ne doit pas être étranger au monde de la musique, de fait, il semble qu’il préside actuellement l’Orchestre de la Suisse Romande) et à quelques heures du grand concert qu’il doit donner à Paris, il reçoit une grosse enveloppe contenant rien moins que la confession ultime de sa mère. La trame narrative est ainsi simple mais efficace : on a en parallèle deux montées crescendo, l’une devant culminer dans le concert, avec toutes ses affres (la peur qu’une fente du Stradivarius ne s’élargisse), et l’autre culminant avec la révélation finale concernant le lien entre la mère et le fils. Très beau roman, lu en un petit week-end.

Ce roman n’est pas sans ressemblance, je trouve, avec ceux dont j’ai déjà parlé de Nancy Huston, notamment « l’adoration ». Même histoire de relation mère-fils, même genre de personnage (le père à peine entrevu) à la fois clown etartiste et qui laisse un souvenir « d’adoration ».

arditi.jpg Renseignement pris (sur le Net), ce Metin Arditi n’est pas n’importe qui : il a fait de nombreuses choses dans sa vie, homme d’affaires entre autres, et même professeur de Génie atomique à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne ! Un Pic de la Mirandole en quelque sorte…

Merci M.

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Réadaptation cardiaque

Vendredi matin : cours sur le stress.

Un échantillon d’humanité. Restreinte surtout à sa partie masculine.

Deux femmes seulement sur onze personnes. Une petite femme aux cheveux blancs, qui ne dit rien, recluse en elle-même. Une autre qui s’applique au rôle de grande fille, mais qui ne dira rien non plus. Et des mecs. Un jeune qui grimace (a-t-il mal après son entraînement physique ?). Un vieux plein de malheur en lui. Et un type mal rasé, la quarantaine, en survet’, ne cachant pas sa nervosité, agressif à l’égard de la psychologue. Elle : brune, la trentaine, détachant bien les syllabes pour que tout le monde comprenne. Elle a suivi des cours. Elle présente son cours comme une série de diapos Power Point, pleins de clips rigolos et de point 1, point 2, point 3. Le type mal rasé s’étonne que, dans la liste des évènements reconnus comme causateurs de stress, figure en haut du classement, le mariage. Et puis il se ravise, ça ne l’étonne pas : tout ça, ça vient des femmes. Des coupables toutes désignées. Ça fait rire, mais nerveusement.

Echantillon d’humanité…

 

Je trouve beau le texte d’Elfriede Jelinek, dans « les amantes ».

 

les femmes qui travaillent ici n’appartiennent pas au propriétaire.

les femmes qui travaillent ici appartiennent tout entières à leurs familles.

elles cousent, cousent des corsages, des soutiens-gorge, parfois aussi des corsets et des slips.

souvent ces femmes se marient ou périssent d’une autre façon.

 

En pensant à Elfriede Jelinek : magnifique interview dans le dernier « Monde des Livres ».

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Certains trouveront sans doute « excessif » ce qu’elle dit. Quand elle dit par exemple :

 

Tout langage est langage du mâle, car le sujet parlant est masculin. La femme n’a pu et ne peut s’y inscrire, même si elle l’a toujours tenté, encore et encore… Avec pour seul résultat un échec horrible, qui a conduit beaucoup de femmes écrivains au suicide !

 

Moi je dirai plutôt que ce discours est radical.

Et que nous avons bien besoin d’un discours radical pour nous tenir éveillés.

 

Ainsi, au journaliste (Nicolas Weill) qui reprend une phrase de Karl Kraus où il dit que « la satire est impossible dans un monde nazifié où le grotesque devient la norme même du réel » (ce qui me paraît un trait permanent dans les médias d’aujourd’hui, où, comme me le fait remarquer Y., quand on ouvre la télé pour le journal de vingt heures, on ne sait plus parfois si on est sur les « vraies » nouvelles ou sur la parodie qu’en offre « Groland » sur Canal plus), elle répond que « la satire sera effectivement toujours facilement surpassée par la réalité ». Je ne suis pas sûr de comprendre la suite : « elle a l’obligation (la satire) de se taire si, à cause d’elle, des hommes doivent réellement périr dès lors que le satiriste est confronté à un pouvoir totalitaire ». Tout n’est donc pas, à mes yeux, « compréhensible » chez un auteur comme Jelinek, mais peut-être est-ce pour mieux obliger le lecteur à revenir. Plus loin, elle dit que « la littérature peut éventuellement aiguiser la conscience du réel ». Le couteau s’aiguise quand il se confronte à une pierre plus dure que lui, de même une conscience…

 

Je suis donc bien en désaccord avec Nancy Huston sur le sujet « Jelinek ». Les romans de Nancy sont merveilleux à lire : ils ré-enchantent le monde (même s’ils sont tragiques), mais nous avons aussi besoin d’une littérature de la lucidité, de la radicalité, qui n’accepte pas de se laisser endormir quand le siècle passé a connu de multiples formes du totalitarisme et que le siècle présent semble déjà prêt à un « totalitarisme soft ».

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L’autre soir sur France 2, beau film sur la commune du Chambon sur Lignon, en Haute-Loire, dont les habitants, pendant la guerre, ont caché (et grâce à cela sauvé) de nombreux enfants juifs. A la fin du film, vient un texte fixe qui rend hommage non seulement aux « justes » qui ont sauvé tant de gens menacés pendant la guerre, mais aussi à tous ceux qui AUJOURD’HUI, contribuent à aider les réfugiés, comprenez : les sans papiers. On ne peut qu’être très heureusement surpris…

 

La littérature sert à ça aussi : maintenir vivants ces souvenirs, aider à faire le lien avec les situations d’aujourd’hui. Elfriede Jelinek, encore dit :

 

La littérature – dans une impuissance parfaitement délibérée – doit chercher à dévier la réalité, à la faire un peu dériver de son cours – […].

 

Pas étonnant (je reprends ici ma note du 26 décembre) que nous voyions fleurir toute une littérature autour du souvenir de la guerre et du nazisme (Les Bienveillantes, Lignes de Failles etc), en cette période d’expansion d’idées représentatives d’une droite quasi-extrême.

 

 

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