Jules Supervielle dans « Les Bienveillantes »

hjules.jpgEn commentaire à ma note du 25 octobre sur « Les Bienveillantes », une certaine Catherine B. , que je remercie, me signale qu’elle aussi a été stupéfaite de lire dans le roman de Littell que le poète Jules Supervielle y était décrit comme s’acoquinant avec des écrivains collaborationnistes. Elle dit que rien dans l’homme (ni dans le poète ajouterai-je) ne laisse prévoir cela. Elle indique qu’elle a pris contact avec d’autres amoureux de la poésie de Supervielle pour en savoir plus et qu’à ce sujet, une lectrice lui a dit avoir pris contact avec Jonathan Littell pour savoir vraiment ce qu’il en est, c’est-à-dire d’où viennent ses sources. Peut-être avons-nous levé un lièvre… une faille dans la documentation de l’auteur des Bienveillantes ? Se serait-il fait piéger par une homonymie ? Je n’ai lu, en guise de « biographie » de Supervielle qu’un livre très daté, de 1964, que j’ai retrouvé dans ma bibliothèque, et qui avait été publié chez Seghers dans la collection « Poètes d’aujourd’hui », signé de Claude Roy. Ce texte suggère que le poète Jules Supervielle aurait passé les années de guerre en exil dans son pays d’origine, l’Uruguay. On peut d’ailleurs voir des photos prises à cette époque, avec une de ses filles. Il y a aussi des poèmes écrits pendant la guerre qui, pour ne pas être aussi engagés que ceux d’Eluard ou Aragon à la même époque, n’en portent pas moins la marque d’une réelle douleur devant la situation faite à la France (« Les poèmes de la France malheureuse »). Alors ? qui croire ? qui dira la vérité sur ce mystère ?

En passant, relisant ce vieux livre, je redécouvre ce texte présenté alors comme un inédit, qui m’avait tant ému dans mon adolescence, et qui s’appelle « La première fois ». C’est le récit d’une « première fois » d’un jeune garçon chez une femme « de petite vertu » comme on disait alors. Un chef d’œuvre de pudeur et de délicatesse. « Il avait l’impression de n’avoir jamais connu que des fragments de femmes jusqu’alors, têtes et cous, mains avec un bout du bras, pieds jusqu’à la cheville. Maintenant c’était la nudité de tout le bras qui se reliait à la nudité de l’épaule, donnait au bras une justification extraordinaire. Il caressait la femme avec pudeur tout comme s’il commettait sacrilège sur sacrilège ou comme si ses mains étaient seules responsables de ce qu’elles faisaient. Mais elles ne se permettaient presque aucune liberté. »

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Peste brune

Aujourd’hui, sur France Inter, peu avant 8h30, Marine Le Pen, qui défend l’idée que le FN serait « au centre droit », déclare que la première mesure concernant le logement prise par le FN serait de réserver le logement social aux nationaux. Le journaliste lui fait remarquer que ce n’est pas une mesure de centre droit, ça. Pourquoi? demande-t-elle, parce que c’est une mesure discriminatoire lui répond il. Elle de s’insurger: tout n’est-il pas discrimination dans la vie? si vous êtes marié, avez-vous songé aux femmes que vous avez discriminées avant de vous marier?

La nazification commence par vider les mots de leur sens. Banaliser, toujours banaliser…

C’est la suite à « l’antisémitisme peut être drôle ».

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Encore Robert Walser

Après l’émission « Travaux Publics » de Jean Brun et Vincent Lemerre, sur France-Culture, le 1er janvier… la nature d’un compagnonnage possible avec Robert Walser…

Penser à Walser quand on passe les fêtes de fin d’année pas très loin de Bienne, ou Biel, qui est justement sa ville de naissance… dans un de ces petits villages, sillon de Saint-Ismier, parcouru par la Suze. Oui, c’est de là que vient le nom de l’apéritif : la gentiane fleurit sur ces rives.

La Suze

 

Avant de répondre aux questions de Vincent Lemerre, je lisais « La Promenade », l’un des livres les plus récents de Walser traduits en français, paru l’an dernier je crois (cette année est parue en collection « Points » une suite de nouvelles, en couverture on a mis une banalité proférée par Philippe Delerm, qui est un spécialiste bien connu es-banalités, une histoire de « faux naïf » etc. Robert Walser serait un « faux naïf »… non mais…). Quand j’essayais de répondre aux questions du journaliste (ce n’était pas facile, c’était au téléphone, j’avais peur de faire un faux pas, comme s’il s’agissait d’un examen), il m’est venu tout à coup à l’esprit la comparaison avec Artaud. Je ne sais vraiment pas si elle est bonne. Elle venait de ce que Walser me paraissait compter dans la littérature parce qu’il relève aussi d’une tradition de littérature « maudite », c’est ce qui transparaît sous sa plume elle-même quand, dans « Le brigand », il appelle le lecteur à ne pas toujours se contenter de littérature « saine », il plaide alors pour une « littérature malade ». Autrement dit la sienne, puisqu’il devait passer le plus clair de sa vie dans un hôpital psychiatrique. Pourtant ça n’atteint pas la « folie » d’un Artaud, sa fulgurance. Mais quand même, quand on lit « La promenade », on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il se place hors de la « normalité ». Les discours qu’il tient aux gens qu’il rencontre sont incroyables, si ampoulés, si cérémonieux. On peut les prendre aisément pour des manières de se moquer du monde. Par exemple sa visite au libraire, lorsqu’il lui demande avec beaucoup de cérémonie de lui montrer la dernière parution qui marque l’époque et que l’autre lui amène un ouvrage et que très poliment, il le remercie et s’en va sans rien acheter, sous les insultes du libraire… c’est vraiment comme quelqu’un qui se contenterait de répondre « oui, c’est possible » à quelqu’un qui lui demanderait « s’il peut lui donner l’heure »… Et puis la rencontre avec la jeune fille qui deviendra une chanteuse, avec la femme en qui il voit une ancienne actrice etc. Tout cela n’en finit pas d’exploser comme des bulles de folie, d’une euphorie qui combat un quotidien que le poète devait juger bien morne. J’aurais pu dire aussi qu’il y a du Zouc dans Walser, ou plutôt qu’il y a du Walser dans Zouc. Comme l’écrivain biennois, Zouc transformait en délire l’oppression des convenances et du bien-pensant régnant dans les villages tranquilles. J’ai parlé d’une Suisse ouvrière, d’une population modeste vue au travers des récits de Walser, mais peut-être aurait-il été plus juste de dire aussi le caractère pesant des traditions, la monotonie du quotidien, perçus en creux dans le discours pseudo-euphorique du baladin Walser. Que sait-on d’un écrivain ? de ce qui a fait de lui ce qu’il est devenu, un pauvre hère dans un hôpital sous la neige ou bien un berger sauvage (Lovay) dans les monts du Valais ? ou bien aussi un écrivain voyageur (Nicolas Bouvier, dont Pierre Assouline parle récemment dans son blog en des termes qui me semblent justes).

Le rire quand on lit Walser vient non seulement de cette incongruité des rencontres (ce qu’il dit aux femmes en particulier) mais aussi du dialogue qu’il entretient avec sa propre langue. Ceci intéresse le linguiste. Rares sont les écrivains qui interpellent leurs mots. Je me souviens d’un passage où Walser emploie le mot « certes » et s’arrête immédiatement pour revenir sur ce mot. Ah ! Monsieur « certes », fichez-moi la paix, dit-il en substance, comme s’il s’insurgeait contre cette tendance obligée à devoir concéder dès qu’on avance un propos qui nous engage un peu…

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« Les Bienveillantes » contre Le Pen

Je n’ai fait que parcourir les deux cent dernières pages des « Bienveillantes ». En deux lignes, cela peut se résumer ainsi : le narrateur, Maximilien Aue, auteur d’un crime perpétré sur ses propres parents, est soupçonné par deux fins limiers du Reich qui, en dépit du rang de l’officier nazi, persistent dans leur enquête. Aue profite de la situation chaotique causée par l’effondrement dudit Reich pour leur échapper, non sans avoir au préalable éliminé tous les gêneurs.

Ce n’est pas cela qui rend le roman particulièrement fascinant.

Fin juste digne d’un polar banal pour une extraordinaire fresque historique.

Et on continue encore de se poser la question : « mais pourquoi un tel succès ? », et on continue d’insinuer qu’il se peut que ce roman introduise une part de compassion pour l’horreur, un embryon de compréhension de la barbarie qui rencontrerait les désirs des lecteurs en ces temps décadents… Personne n’a l’idée de soulever la question autrement. Et si, en réalité, les lecteurs ne se précipitaient pas sur « Les Bienveillantes » seulement mus par la volonté d’en savoir davantage sur la réalité du nazisme ? Et si cette volonté n’avait pas à voir avec ce moment particulier où les médias serinent sans cesse la progression des idées de l’extrême-droite dans l’opinion ? On a beaucoup dit que si l’on voulait connaître cette réalité, il valait mieux se reporter aux écrits des historiens (Hilberg…), oui, bien sûr, mais la forme « roman » est quand même plus facile d’accès et il se trouve qu’au travers de cette forme, on peut en apprendre presqu’autant. Et que ce « presqu’autant » suffit à la masse des lecteurs qui veulent connaître, à raison, la mécanique de certaines « idées ».

On pouvait lire dans « Le Monde » daté du 23 décembre que Mr Le Pen trouvait que « l’anti-sémitisme pouvait être drôle ». Je ne crois pas qu’un seul lecteur des « Bienveillantes » ait souri en lisant cette déclaration. Ici, l’analyse sémantique s’impose. On notera que Le Pen ne dirait quand même pas « le racisme peut être drôle », parce que dans le vocabulaire courant, y compris celui de Mr Le Pen, le mot « racisme » est connoté négativement. S’il se permet de dire que « l’antisémitisme peut être drôle » c’est donc que, dans ce même vocabulaire, le mot « d’antisémitisme » n’a pas la même connotation négative. D’ailleurs Mr Le Pen enchaîne en disant « ce que tout le monde sait » : « que les Juifs, en premier, aiment rire d’eux-mêmes ». Autrement dit les Juifs sont les premiers antisémites et il y a identité entre le jugement « l’antisémitisme peut être drôle » et le jugement « les blagues sur les Juifs peuvent être drôles » (comme on pourrait dire que les blagues sur les blondes, ou sur les Belges peuvent être drôles). Ce genre de saillie révèle bien ce que le journal « Libération » (décidément mieux inspiré que « Le Monde » ces derniers temps) disait récemment, à savoir qu’en dépit d’un polissage du discours, Le Pen n’avait pas changé.

La lecture du roman « les Bienveillantes » met ses lecteurs de plain pied avec ce qu’est réellement l’antisémitisme : la volonté consciente et manifeste de nier le caractère d’humanité d’une partie de la population et le fait que tout humain qui se livre à cette tentation de nier chez autrui l’humanité en vient lui-même à en être déchu. Il n’existe dans l’histoire aucun cas aussi flagrant, aussi bien organisé, aussi méthodique, aussi délibéré de tentative de nier l’humanité de l’autre. Ayant reconnu cela, on est conduit à reconnaître du même coup que quiconque vise à atténuer, voire nier l’ampleur d’une telle négation, partage quelque chose avec ceux qui s’en sont rendus coupables, autrement dit partagent quelque chose de cette sortie de l’humanité dont ils sont l’objet. Voilà une partie de la réponse que « les Bienveillantes » apporte à Mr. Le Pen.

Mais cela va plus loin. Je m’étonne (et je ne suis pas le seul à m’étonner, je le sais) que les journalistes (y compris M. Serge Moatti) soient aussi pleins de déférence à l’égard de Mr Le Pen. Qu’est-ce à dire ? que dans le fond on s’accommode bien du grand méchant loup quand il sait se faire patelin ? qu’on aime sa manière de renverser les quilles et de perturber le jeu des politiques « classiques » ? Je ne sais. En tout cas, ce que je sais, c’est qu’aucun de ses soi-disant « contradicteurs » ne lui pose de question relative à l’histoire. Il aurait bien trop peur de se faire rabrouer, qu’on lui dise « ah ! mais monsieur Machin, pourquoi vous revenez toujours avec le passé, patati patata… ». Or, les jugements qu’on porte sur l’histoire sont toujours révélateurs d’une attitude fondamentale en matière politique. Je voudrais qu’un jour quelqu’un demande clairement à Mr Le Pen ce qu’il pense réellement de Hitler et de l’hitlérisme (lui qui prétendait il n’y a pas si longtemps que l’occupation allemande avait été douce à la France), et par avance alors, je m’attends à sa réponse. Une de ces réponses qui se murmurent encore parfois dans les familles… que sur le plan économique, c’était pas si mal, que Hitler au moins a donné du travail au peuple allemand, qu’il a construit les autoroutes etc. etc. Bien sûr, comme le disent en général les gens qui avancent ce point de vue, « il » a un peu dérapé. Bien sûr, il n’aurait pas dû… les Juifs et tout ça.

Or, qui ne voit, à la lecture des « Bienveillantes » justement, que les mesures d’extermination allaient de paire avec la politique économique ? que le protectionnisme nazi, pour subsister, exigeait la conquête de toujours plus d’espace pour y installer le bon peuple aryen ? après les Juifs, le même sort était prévu pour d’autres. Les planificateurs nazis avaient évalué exactement le quota de polonais, d’ukrainiens, d’italiens, de français… qui devaient rester en Europe une fois acquis le triomphe du Reich.

Mais personne ne posera ce genre de question à Mr. Le Pen. Tout comme d’ailleurs personne n’a songé à confronter les discours de Le Pen à la lecture des « Bienveillantes »….

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Reprise

oui, reprise. à plus d’un mois de ma dernière note. Serait-ce qu’on se lasse d’alimenter un blog? ou plus simplement que les tâches quotidiennes nous absorbent. Plus probablement la deuxième solution… de nos jours, à l’université les semestres font… 13 semaines. C’est peu. Oui. Cela veut dire que les étudiants n’ont guère le temps de respirer, et leur prof non plus.

La reprise… le titre d’un beau film paru en DVD. Réalisation de Hervé Le Roux. Des étudiants, en juin 68, avaient filmé la reprise du travail aux usines Wonder. trente ans après, le réalisateur part à la recherche des témoins de cet évènement, et surtout de cette femme sur laquelle se fixe la caméra, la femme qui crie « qu’elle y foutra plus les pieds dans cette taule ». Le travail était particulièrement sale. Dégueulasse même. Un mélange à base de manganèse, noir (« comme du talc qui serait noir » dit l’un des ouvriers retrouvés) qui imprégnait leur peau… La femme refuse de rentrer et des responsables syndicaux essaient de « la raisonner » en arguant qu’après cette grève, les ouvriers ont obtenu une belle victoire.. tu parles. Elle n’est pas dupe. On ne l’a jamais retrouvée. Le sous-titre du film est: « Un voyage au coeur de la classe ouvrière », c’est aux Editions Montparnasse.

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Ceci n’est pas une guillottine. Mais un instrument pour compter les moutons.

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Lire les Bienveillantes – III

J’avance dans ma lecture. Notre « héros » (beaucoup de guillemets…) a été envoyé sur le front de l’Est car il n’était pas bien vu de ses supérieurs dans la place qu’il occupait en Crimée. Ni une ni deux, hop, en voiture et en train, direction Stalingrad. L’horreur de la guerre. Les soldats allemands qui ont froid et faim, qui se font canarder comme des lapins. Maximilien Aue se réveille dans un désert blanc. On pense à la neige. Ce sont les draps blancs de la clinique. Grièvement blessé, il a été miraculeusement rapatrié et sauvé (une balle lui a traversé le crâne sans, semble-t-il, avoir rien détruit). Cela lui vaut les honneurs, Croix de Fer, promotion au rang de Sturmbannführer (major). Il entre en convalescence. Longues pages qui nous le montrent déambulant dans Berlin. Il voudrait trouver un poste en France, c’est là paraît-il que les SS trouvent, finalement, le plus de tranquillité…Encore convalescent, il part donc en France pour voir s’il peut convaincre un Abetz. Cela lui permet de revoir ses « bons copains »… Brasillach, Rebatet…Entre Brasillach et Rebatet ça va pas fort. Le second reproche au premier d’être… pétainiste. Vous vous rendez compte ? On comprend alors qu’être pétainiste signifie demeurer attaché à de vieilles lunes. Rebatet, lui, est carrément pro-allemand. J’oublie de mentionner toute la partie « portrait psychologique » de Maximilien Aue. Sexualité très perturbée, ce brave homme… a eu dans son enfance et son adolescence une liaison très incestueuse avec sa sœur très adorée (Una), aujourd’hui mariée avec un infirme de la haute noblesse allemande, hobereau et compositeur de musique sérielle tout à la fois, un admirateur de Schönberg. Quelque peu à l’écart de l’idéologie nazie. Avec la sœur c’était… comment dire… c’était chaud, comme dans ce passage dans un musée des horreurs où il se souvient avoir soudoyé le gardien d’une salle comportant une guillotine pour qu’il les laisse s’y enfermer, ce qui lui permet, ayant mis le cou de sa sœur sous le couteau, de la sodomiser pendant un simulacre d’exécution… mais peut-être n’était-ce qu’un rêve. Bon, la balle perdue n’a peut être pas été si inoffensive…
Et tout à coup le roman bascule dans le polar. Je ne raconte donc pas (suspense !). En bref, cela se passe dans une villa d’Antibes où vivent la mère et le beau-père haïs (parce qu’en se remariant, elle a trahi le père etc.). Il y a là deux mystérieux enfant jumeaux. Puis tout à coup, les cadavres des deux parents sauvagement assassinés. Que voulez-vous, c’était la guerre. Maximilien regagne Berlin. Il est reçu par Himmler qui lui donne comme nouvelle mission d’inspecter les camps d’extermination. Il s’agit officiellement de voir comment on pourrait en améliorer le fonctionnement de manière à fournir à l’économie une main d’œuvre utilisable… ça promet.
« Les Bienveillantes » exploite ainsi un ressort déjà vu dans les œuvres sur le nazisme ou le fascisme, je pense bien sûr aux « Damnés » de Visconti, mais aussi au « Conformiste » de Moravia (qui a donné lieu aussi à un film, dont je me souviens, surtout à cause de la belle Dominique Sanda, dont on ne parle plus guère aujourd’hui), le thème de la perversion sexuelle comme générateur de comportement fasciste. Est-ce généralisable ? Peut-on ramener le comportement de millions de personnes (car le fascisme n’est pas le fait de quelques uns) à des perversions sexuelles ?
J’ai lu récemment dans le Monde l’interview de Raul Hilberg, celle où il dit : « on s’imagine qu’en régime totalitaire les individus passent leur temps à recevoir des ordres et à devoir y obéir. C’est faux. Dans toute bureaucratie, les gens prennent beaucoup plus d’initiatives qu’on ne croit ». Le roman de Littell ne montre pas autre chose. C’est fou comme les consignes de Hitler demeurent floues… c’est toujours aux responsables situés aux différents endroits du dispositif de les interpréter. C’est à qui donnera l’interprétation la plus pénétrante, celle qui ira le plus AU DEVANT des désirs du Führer… la population elle-même participe allègrement, elle qui, vivant autour de certains camps, connaît parfaitement ce qui s’y passe.
Autre chose aussi, pendant que j’y pense : je ressens toujours une petite déception quand j’apprends que des écrivains que j’ai admirés ou que j’admire encore n’étaient pas complètement en dehors des cercles de rencontre de la collaboration, ou même de l’idéologie nationale-socialiste. Feuilletant récemment un livre récent de Tzvetan Todorov (« les Aventuriers de l’Absolu » ) sur de grands idéalistes, je découvrais que Rilke avait de ces sympathies… Là, dans le roman de Littell, je découvre que le nom du poète Jules Supervielle est associé à ceux des Rebatet et compagnie… Dommage…

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la ville et le Mont Blanc

dimanche 22 octobre – 15h23

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qui dit que, depuis Grenoble, on ne voit pas le Mont-Blanc?

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Dimanche 22 octobre – 12h41

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une griffure dans la montagne part de Grenoble et se perd vers le sud. A proximité, le lac de Monteynard: deux petites tâches comme s’il s’agissait de plaques de neige, mais une telle hypothèse est trop peu probable en cet automne. Au-dessus, la chaîne de l’Oisans. On ne voit pas sur la photo les quelques chamois auxquels les promeneurs du dimanche n’ont même pas prêté attention. Ils dévalaient la pente en grand secret (sur le petit chemin en balcon qui surplombe la vallée et mène du col Vert au Pas de l’Oeil, une pierre avait dû tomber).

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Cho-Oyu (suite) et vallée du Khumbu

On parle beaucoup maintenant dans la presse de l’information que j’ai citée dans ma note du 7 octobre concernant l’assassinat d’au moins une jeune nonne par les garde-frontières chinois au col de Nangpa La, non loin du camp de base du Cho-Oyu. Je tenais cette information du bulletin WTN (World Tibetan Network), qui la reprenait lui-même de ICT (« International Campaign for Tibet »). On a vu depuis une vidéo, prise par un journaliste d’une télévision roumaine (ProTV), qui permet d’éviter que l’on ait quelque doute que ce soit au sujet de la véracité de l’événement. On peut en ce moment voir cette vidéo sur le site de cette télévision :
http://www.protv.ro/filme/exclusive-footage-of-chinese-soldiers-shooting-at-tibetan-pilgrims.html#4265
Evidemment, ce n’était pas malin de la part des soldats chinois d’opérer à une distance si courte d’une colonie de voyageurs occidentaux, tous alpinistes. Pour une fois, nous avons une marque tangible de l’utilité des voyages… et même de l’utilité des expéditions menées à haute altitude : cela contribue parfois à mettre des observateurs (en grande partie involontaires) aux « bons » endroits (ou aux « mauvais », cela dépend du point de vue auquel on se place…). D’autres nouvelles diffusées dans le bulletin WTN font part d’une véritable « traque » qu’auraient effectuée des diplomates de l’ambassade de Chine au Népal dans les rues de Kathmandu, à la recherche de témoins potentiels, probablement pour essayer de les dissuader de parler. Mais cela est encore sujet à confirmation et on ne sait pas exactement ce que proposent les diplomates en question (ou au contraire ce dont ils menacent les voyageurs : une condamnation à ne jamais avoir de visa d’entrée en Chine ?).

Je n’ai encore jamais parlé dans ce blog du voyage que nous avons fait C. et moi, ce printemps, dans cette région. J’en reparlerai plus longuement un jour sans doute. Nous avions plusieurs angoisses durant ce voyage : d’abord était-ce bien raisonnable de nous rendre au Népal par temps de crise politique? De fait, nous arrivâmes un jour de grève générale.

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L’avenir paraissait sombre tant le roi Gyanendra était attaché à ses prérogatives exorbitantes (faisant de lui un authentique nabab : les taxes atterrissaient tout droit dans ses poches). Et puis, lorsqu’on voyage dans un pays si pauvre, on n’est pas sûr de ne pas augmenter encore la dose d’exploitation des gens, au lieu d’ apporter un surplus de revenu qui pourrait être redistribué harmonieusement. Et puis, plus égoïstement : allions-nous pouvoir rentrer aux dates prévues pour pouvoir reprendre nos activités régulières ? L’absence de moyens de transport autres que les petits avions des compagnies privées qui font à longueur de matinée claire l’aller-retour entre Kathmandu et Lukhla, nous conduisit à élire cette vallée du Khumbu comme lieu de randonnée. C’est la vallée qui conduit au camp de base de l’Everest, et juste à côté, à celui du Cho-Oyu. Le chemin passe par les endroits qui furent autrefois des lieux-dits, ou de simples arrangements de quelques masures de pierre pour les paysans meneurs de yaks, et sont aujourd’hui devenus des « bases » pour le repos des trekkeurs et alpinistes. Il passe aussi, bien sûr, par le plus gros bourg de la région : Namche Bazar.

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Namché, ses maisons alignées en demi-cercle face aux montagnes du Kangtega comme les gradins d’un théâtre de montagne. Namché, avec ses rues montantes qui conduisent à un poste militaire et un petit musée de l’himalayisme d’où, déjà, la vue nous offre, sur un plateau, l’Everest, le Lhotse et l’Ama Dablam. Mais à cause de cette situation troublée, le cœur n’y était pas vraiment, et c’est bien dommage : pour supporter de si suffocantes visions il faut un mental ouvert, disponible.

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Dans ces villages-étapes qui jalonnent la vallée (Lungboche, Pheriche…), de nombreux Tibétains se sont installés pour offrir le gîte et le couvert.
Je me souviens d’être arrivé à Pheriche par temps maussade. On voyait les toits bleus de métal longtemps avant dans la vallée. A l’approche du village, quelques yaks pâturaient auprès de masures qui ressemblaient à des cabanes de bergers des Pyrénées. Le village était quasiment mort. Nous choisîmes un gîte près de l’hôpital (car on a construit à cet endroit un hôpital où l’on peut soigner le mal des montagnes, il a dans sa cour un monument en forme de deux moitiés de cônes qui portent, sur leur face plate, la liste des voyageurs morts, alpinistes ayant dévissé, trekkeurs emportés par le mal d’altitude, victimes d’autres maladies peut-être). Ce gîte était gardé par deux jeunes femmes tibétaines (les hommes étaient probablement partis en expédition ou en reconnaissance dans les sommets d’à côté). Elles s’occupaient à tour de rôle d’un bébé magnifique emmitouflé sous des masses de laine. Un poêle était bien planté au milieu de la pièce mais que pouvait-il apporter comme chaleur vu qu’il n’était approvisionné qu’en de rares bouses de yaks et… en bouteilles de plastique ? Il faisait un froid glacial, nous avions le sentiment d’être dans le coin le plus reculé du monde.
Dans un autre village, le couple tibétain qui tenait le gîte avait un grand fils qui, inévitablement, ne pouvait voir son avenir que comme sherpa, avec tous les risques que cela comporte (durant notre séjour, trois d’entre eux périrent, pour simplement préparer la voie à une colonne de grimpeurs britanniques) et deux petites filles très proches en âge. Elles allaient à l’école à Khumjung, près de Namché, cette école qui fut créée par Sir Edmund Hillary et ne continue d’exister que par les seules contributions financières qu’apportent les parents des élèves, quatre mille roupies par mois pour la scolarité, sans compter les frais de pensionnat, une fortune, et c’est le lendemain de notre passage qu’elles devaient y repartir, après une courte période de vacances, toutes les deux, toutes seules, à pieds bien entendu.
Là aussi, on chauffait avec des bouses de yaks et du plastique.
Pourquoi voyage-t-on ? pourquoi part-on sur ces chemins, qui ne sont même plus une aventure tant déjà ils ont été parcourus, exploités, visités, re-visités par des milliers de gens comme nous qui, tous, ont à un moment ou à un autre, l’impression enivrante d’être uniques ?
Des ouvrages paraissent ces temps sur ces destinations célèbres, faisant la critique de ces « trekkings inutiles ». L’un de ces livres s’appelle « L’Everest », il est écrit par un certain Benoît Heimermann, et il est paru aux éditions Guérin qui, bien sûr ont leur siège à Chamonix. L’auteur décrit la capitale du Népal aujourd’hui :
« Kathmandu respire chaque jour un peu plus mal. Au milieu des embouteillages et des vapeurs d’essence, des bruits continuels et des foules innombrables, les crânes dépolis des moines, le ballet des rickshaws et les trois cent soixante-cinq marches du temple Swayambhunath, censées élever les âmes jusqu’au nirvana, ne parviennent plus à garantir à la capitale du Népal un minimum de sérénité. Partout les coups de klaxon et les panneaux publicitaires, les magasins de vidéo et les ordinateurs en ligne prennent le dessus et désignent les valeurs occidentales comme les seules planches de salut imaginables ».

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A propos du but de notre voyage de ce mois de mai, le Kala Pattar (« petite » montagne de 5600 mètres qui s’offre comme un promontoire idéal pour contempler l’Everest), il écrit :
« Il paraît que Jimmy Roberts, ancien attaché militaire américain et « découvreur », à la fin des années 1950, du Kala Pattar, aujourd’hui lieu de randonnée le plus fréquenté du pays, coule des moments tranquilles du côté de Pokhara. Paix à se retraite ! En incitant, d’entrée de jeu, quelques clients « payants » à lui emboiter le pas et en invitant les populations locales à bâtir des lodges tenus de les héberger, le sage initiateur a fait davantage qu’inventer la notion même de « trekking » : il a également donné le coup d’envoi d’un mouvement migratoire considérable. En 1960, les registres du tourisme népalais recensaient une vingtaine de visiteurs dans la vallée de l’Everest. Entre 1985 et 1995, le livre d’or du parc Sagarmatha, porte d’entrée obligatoire pour qui espère apercevoir la « montagne tellement haute qu’aucun oiseau ne peut voler dessus », accueillait jusqu’à vingt-cinq mille signataires chaque année ! »
Il est certainement juste de hurler contre les dommages occasionnés à l’environnement, et plus encore peut-être à la culture de pays comme le Népal, par une telle invasion de hordes touristiques. J’ai vu des photos prises sur le même parcours il y a trente ans : quelle beauté que celle de ces villages perdus dont les maisons n’avaient pas encore cédé la place aux lodges modernes toutes recouvertes de toits de tôle. J’ai vu aussi des photos prises par Ella Maillart, il y a bien plus longtemps, au début des années cinquante. Sur l’une d’elles, j’ai cru reconnaître à peu près le même angle de prise de vue que celui que j’ai adopté en 2006 pour photographier la place centrale de Bakhtapur (on disait alors Bhagdaon). Sur la photo de 1951, une foule de villageois en dhoti blanc parcourt la diagonale principale. Au premier plan, le châssis d’un char sacré est préparé pour la procession et au fond de la place figure une maison à trois étages et en trois parties qu’aujourd’hui on a transformé… en un « Namaste Cyber Café ».

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Difficile pourtant de rendre responsables de tels changements les seuls voyageurs…
car en inversant les positions du questionneur et du questionné, on pourrait aussi demander : qu’apporterait aujourd’hui de positif pour ces lieux de voyage, le discours de la nostalgie ? c’est-à-dire le discours du repli ?
Si nous voyageons c’est peut-être simplement parce que nous voulons exprimer, certes maladroitement, que d’une certaine façon, la planète Terre nous appartient. « Rien d’humain ne m’est étranger » disait la devise de l’humanisme au XIXème siècle, qu’on pourrait affiner aujourd’hui en une aspiration à ce que tout étranger me soit proche. Cela peut sembler étonnant d’une époque où, paraît-il, les nationalismes, les revendications d’identité sont si vivaces. Mais ce ne sont pas les mêmes gens, ceux qui voyagent et ceux qui visent d’abord à garantir l’authenticité de leurs racines. Les mouvements qui agitent l’esprit des hommes ne vont pas tous dans la même direction. Heureusement.
Aujourd’hui, les évènements tragiques du Tibet nous rappellent que l’ouverture au voyage d’à peu près toutes les régions du monde a rendu le monde transparent. Tant mieux si cette visibilité du monde nous permet de dénoncer sans retard actes barbares et inepties.

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