« Les Bienveillantes » contre Le Pen

Je n’ai fait que parcourir les deux cent dernières pages des « Bienveillantes ». En deux lignes, cela peut se résumer ainsi : le narrateur, Maximilien Aue, auteur d’un crime perpétré sur ses propres parents, est soupçonné par deux fins limiers du Reich qui, en dépit du rang de l’officier nazi, persistent dans leur enquête. Aue profite de la situation chaotique causée par l’effondrement dudit Reich pour leur échapper, non sans avoir au préalable éliminé tous les gêneurs.

Ce n’est pas cela qui rend le roman particulièrement fascinant.

Fin juste digne d’un polar banal pour une extraordinaire fresque historique.

Et on continue encore de se poser la question : « mais pourquoi un tel succès ? », et on continue d’insinuer qu’il se peut que ce roman introduise une part de compassion pour l’horreur, un embryon de compréhension de la barbarie qui rencontrerait les désirs des lecteurs en ces temps décadents… Personne n’a l’idée de soulever la question autrement. Et si, en réalité, les lecteurs ne se précipitaient pas sur « Les Bienveillantes » seulement mus par la volonté d’en savoir davantage sur la réalité du nazisme ? Et si cette volonté n’avait pas à voir avec ce moment particulier où les médias serinent sans cesse la progression des idées de l’extrême-droite dans l’opinion ? On a beaucoup dit que si l’on voulait connaître cette réalité, il valait mieux se reporter aux écrits des historiens (Hilberg…), oui, bien sûr, mais la forme « roman » est quand même plus facile d’accès et il se trouve qu’au travers de cette forme, on peut en apprendre presqu’autant. Et que ce « presqu’autant » suffit à la masse des lecteurs qui veulent connaître, à raison, la mécanique de certaines « idées ».

On pouvait lire dans « Le Monde » daté du 23 décembre que Mr Le Pen trouvait que « l’anti-sémitisme pouvait être drôle ». Je ne crois pas qu’un seul lecteur des « Bienveillantes » ait souri en lisant cette déclaration. Ici, l’analyse sémantique s’impose. On notera que Le Pen ne dirait quand même pas « le racisme peut être drôle », parce que dans le vocabulaire courant, y compris celui de Mr Le Pen, le mot « racisme » est connoté négativement. S’il se permet de dire que « l’antisémitisme peut être drôle » c’est donc que, dans ce même vocabulaire, le mot « d’antisémitisme » n’a pas la même connotation négative. D’ailleurs Mr Le Pen enchaîne en disant « ce que tout le monde sait » : « que les Juifs, en premier, aiment rire d’eux-mêmes ». Autrement dit les Juifs sont les premiers antisémites et il y a identité entre le jugement « l’antisémitisme peut être drôle » et le jugement « les blagues sur les Juifs peuvent être drôles » (comme on pourrait dire que les blagues sur les blondes, ou sur les Belges peuvent être drôles). Ce genre de saillie révèle bien ce que le journal « Libération » (décidément mieux inspiré que « Le Monde » ces derniers temps) disait récemment, à savoir qu’en dépit d’un polissage du discours, Le Pen n’avait pas changé.

La lecture du roman « les Bienveillantes » met ses lecteurs de plain pied avec ce qu’est réellement l’antisémitisme : la volonté consciente et manifeste de nier le caractère d’humanité d’une partie de la population et le fait que tout humain qui se livre à cette tentation de nier chez autrui l’humanité en vient lui-même à en être déchu. Il n’existe dans l’histoire aucun cas aussi flagrant, aussi bien organisé, aussi méthodique, aussi délibéré de tentative de nier l’humanité de l’autre. Ayant reconnu cela, on est conduit à reconnaître du même coup que quiconque vise à atténuer, voire nier l’ampleur d’une telle négation, partage quelque chose avec ceux qui s’en sont rendus coupables, autrement dit partagent quelque chose de cette sortie de l’humanité dont ils sont l’objet. Voilà une partie de la réponse que « les Bienveillantes » apporte à Mr. Le Pen.

Mais cela va plus loin. Je m’étonne (et je ne suis pas le seul à m’étonner, je le sais) que les journalistes (y compris M. Serge Moatti) soient aussi pleins de déférence à l’égard de Mr Le Pen. Qu’est-ce à dire ? que dans le fond on s’accommode bien du grand méchant loup quand il sait se faire patelin ? qu’on aime sa manière de renverser les quilles et de perturber le jeu des politiques « classiques » ? Je ne sais. En tout cas, ce que je sais, c’est qu’aucun de ses soi-disant « contradicteurs » ne lui pose de question relative à l’histoire. Il aurait bien trop peur de se faire rabrouer, qu’on lui dise « ah ! mais monsieur Machin, pourquoi vous revenez toujours avec le passé, patati patata… ». Or, les jugements qu’on porte sur l’histoire sont toujours révélateurs d’une attitude fondamentale en matière politique. Je voudrais qu’un jour quelqu’un demande clairement à Mr Le Pen ce qu’il pense réellement de Hitler et de l’hitlérisme (lui qui prétendait il n’y a pas si longtemps que l’occupation allemande avait été douce à la France), et par avance alors, je m’attends à sa réponse. Une de ces réponses qui se murmurent encore parfois dans les familles… que sur le plan économique, c’était pas si mal, que Hitler au moins a donné du travail au peuple allemand, qu’il a construit les autoroutes etc. etc. Bien sûr, comme le disent en général les gens qui avancent ce point de vue, « il » a un peu dérapé. Bien sûr, il n’aurait pas dû… les Juifs et tout ça.

Or, qui ne voit, à la lecture des « Bienveillantes » justement, que les mesures d’extermination allaient de paire avec la politique économique ? que le protectionnisme nazi, pour subsister, exigeait la conquête de toujours plus d’espace pour y installer le bon peuple aryen ? après les Juifs, le même sort était prévu pour d’autres. Les planificateurs nazis avaient évalué exactement le quota de polonais, d’ukrainiens, d’italiens, de français… qui devaient rester en Europe une fois acquis le triomphe du Reich.

Mais personne ne posera ce genre de question à Mr. Le Pen. Tout comme d’ailleurs personne n’a songé à confronter les discours de Le Pen à la lecture des « Bienveillantes »….

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