Un jour d’automne, par les rues de Ramatuelle…

C’était il y a deux ans, lors des vacances de la Toussaint, avec des amis je parcourais les rues de Ramatuelle…

 

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et au détour d’une rue, un bref instant, de battre mon cœur s’est arrêté : nous tombions sur Nancy Huston et Tzvetan Todorov. Après que j’aie dit à mes amis de qui il s’agissait, bien sûr, eux, curieux, voulaient les suivre, voir où ils allaient, mais heureusement je les en dissuadai. J’avais du mal à dire pourquoi cette rencontre me donnait autant d’émotion. J’avais déjà vu Nancy Huston au cours d’une rencontre organisée par un libraire, lors de la sortie de « Dolce Agonia », mais là c’était la voir… en liberté. La gêne venait en plus du fait de saisir, d’une manière interdite, un moment d’intimité.

4-3723-g2894.jpgNancy Huston fait partie de mes écrivains « cultes ». Avec Robert Walser (j’en ai déjà assez parlé ici), et Haruki Murakami (je n’en ai pas encore parlé). Avec aussi, que je ne les oublie pas, Marguerite Duras et Peter Handke (pas encore parlé non plus, et puis pour le second, pas facile d’en parler avec toutes les affaires qui ont affecté son image, le soutien aux Serbes, l’appui plus ou moins clair à Milosevic… etc – tiens, au fait : en 2006, deux tyrans abhorrés ont disparu : Saddam Hussein et Milosevic, les médias n’ont pas fait ce rapprochement, et pourtant… les deux fins sont aussi peu à la gloire de leurs geôliers l’une que l’autre).

J’ai commencé ces derniers temps de lire le dernier roman de Nancy Huston, celui qui a reçu le Prix Femina, « Lignes de Faille ». La romancière s’y met à la place d’enfants ayant vécu en diverses époques et divers lieux. Au début, elle est un gamin américain de six ans qui vit en Californie. Quand j’écris « elle est », c’est à prendre au sens fort : elle est cet enfant. Ce que j’admire particulièrement chez Nancy Huston c’est la manière extraordinaire de faire parler des personnages qui sont a priori les plus éloignés d’elle. Se mettre ainsi à la place de l’autre suppose une sensibilité d’extralucide qui n’est pas seulement un « don » mais le résultat d’un travail littéraire intense. Le précédent roman que j’ai lu d’elle est « Une adoration » (tous ces romans sont parus aux éditions Actes Sud). Le roman tient sur treize journées d’un procès imaginaire au cours duquel les personnages d’un drame sont confrontés les uns aux autres. En préambule, la romancière dit : « ceci est une histoire vraie, je vous le jure. Oh, j’ai changé les noms, bien sûr ; j’ai changé les lieux, l’époque, les métiers, les dialogues, l’ordre des évènements et leur signification ; et pourtant, tout ce que je vais vous raconter est vrai. C’est une audition comme toujours, une fantasmagorie comme toujours : les témoins vont converger ici et s’efforcer un à un de vous convaincre, de vous éblouir, de vous mener en bateau ; je leur prêterai ma voix mais c’est sur vous qu’ils comptent pour les comprendre, de vous qu’ils dépendent pour exister, alors faites attention, c’est important : vous êtes seul juge… comme toujours. » Y a-t-il meilleure définition de la littérature, de son rôle et de ses fonctions ? Quand Nancy Huston dit qu’elle va « prêter sa voix », je crois que ce n’est pas une simple métaphore, mais au contraire la description fidèle de ce qui se produit en littérature. D’autre part, que le rapport « romancier – lecteur » soit vu sous l’auspice du tribunal, avec un juge qui toujours sanctionne, pèse et évalue, dont l’existence des personnages dépend littéralement, c’est aussi, me semble-t-il une caractérisation très juste de ce rapport. Cette vision de la littérature était présente aussi dans « Dolce Agonia » où le point de vue central est carrément celui de Dieu qui s’amuse de ses créatures tout en étant toujours finalement surpris par elles.

Je ne suis pourtant pas un « inconditionnel » de Nancy Huston… D’ailleurs, je trouve très énervante cette habitude de vous décerner immédiatement le titre « d’inconditionnel de » dès que vous exprimez votre admiration ou simplement votre goût pour tel ou tel écrivain ou, plus généralement, personnage public. Cette tendance se manifeste actuellement avec force autour du phénomène « Robert Walser ». Vous dites que vous aimez Walser (ce que j’ai fait en plusieurs endroits de ce blog) et aussitôt vous êtes enrôlé dans la clique des « inconditionnels » (voir l’émission du 1er janvier sur France-Culture). Hier, dans le Monde des Livres, on se faisait l’écho de la parution d’une œuvre de jeunesse de Walser qui, disait le critique, « allait réjouir probablement tous ses inconditionnels », ceci dit bien sûr avec force clins d’œil. Vous aimez X, alors vous êtes « forcément inconditionnel », comme le « forcément sublime » ou le « forcément coupable » de Duras…

Eh bien, je ne suis pas un inconditionnel de Nancy Huston. En particulier, je suis souvent déçu par ses écrits plus théoriques. Ici vient naturellement la mention de son autre ouvrage récent qui s’intitule « Professeurs de désespoir », dans lequel elle fait le procès des écrivains du XXème siècle, de Samuel Beckett à Thomas Bernhard, au nom de ce qu’ils n’auraient fait que diffuser une littérature « désespérante ». Comme s’ils n’avaient fait que trop prendre au sérieux l’adage selon lequel « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». Sous sa plume, on en vient presque à suspecter les admirateurs de ces écrivains, les spectateurs de certaines de leurs pièces (elle s’en prend particulièrement à une pièce de T. Bernhard sur Wittgenstein que, personnellement j’ai trouvée géniale et génialement interprétée) de n’applaudir que par snobisme. Dans une interview récente au journal « Le Monde de l’Education », elle s’en prend à « cette schizophrénie qui nous envahit, cette scission entre, d’une part, une littérature nihiliste que l’opinion porte au pinacle et, d’autre part, ce que les individus souhaitent vivre. Comment aimer Bernhard, Houellebecq, Jelinek ou Angot et s’attrister de la mort d’un proche ? ». Ces paroles m’étonnent. Je conçois très bien que Nancy Huston souffre réellement en lisant une littérature qui en effet nous laisse peu d’espoir. Mais il est difficile, voire impossible de théoriser cette souffrance car inéluctablement, ce serait dicter aux écrivains ce qu’ils doivent écrire. Incompatible avec la littérature. N’importe qui n’est pas écrivain. Je me souviens aussi de ces mots de Rilke : « pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses. » L’authentique écrivain (pas Philippe Delerm, bien sûr) a en lui une part unique et tellement forte qu’il ne choisit pas s’il va donner du désespoir ou de l’espoir. Bon, c’est vrai que Houellebecq et Angot, je les abandonne volontiers. Il est exact que Bernhard ou Jelinek (et les autres) ont tendance à nous livrer une vision du monde très désenchantée. Pour Nancy Huston, on ne peut pas en même temps « apprécier » cette vision du monde qu’ils nous donnent dans leurs écrits et éprouver les sentiments simples de la vie de tous les jours. C’est un peu vrai, mais on ne fait pas les deux choses en même temps ! On peut parfois prendre le point de vue désenchanté et d’autres fois le point de vue « enchanté » : c’est cela le pouvoir du lecteur, le fait qu’il ne soit pas lié pieds et poings à l’écrivain. Dans un autre ordre d’idée, on peut très bien accepter un point de vue scientifique, biologique, sur notre existence (savoir que nos vies ne sont jamais que les manifestations des tendances des gènes à se reproduire, comme l’affirme Dawkins) et en même temps vivre celle-ci intensément. Schizophrénie ? peut-être mais on ne voit pas comment l’éviter.

Je m’aperçois que, du couple, je n’ai parlé que d’elle.

Il est vrai que j’ai lu beaucoup plus d’écrits de Nancy Huston que de Tzvetan Todorov… de lui je connais surtout son dictionnaire encyclopédique des sciences du langage… déjà ancien, écrit en collaboration avec Oswald Ducrot. Mais je promets que je vais changer ça. D’ailleurs je me suis empressé d’acheter « L’esprit des lumières ».

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