Les Lumières et l’écran moniteur

 

Sur l’écran moniteur noir, elles avancent inlassablement, ces deux lignes vertes d’oscillations de faible ampleur, ponctuées à intervalles réguliers d’un petit pic, suivi de son reflet. En haut à droite un chiffre, entre cinquante et soixante-dix.

Attendant patiemment que ces lignes et ces chiffres se délient de moi, je me plonge dans les livres emportés. Les repos forcés ont ceci de bien qu’ils vous font lire. D’habitude, je ne sors des lectures liées à ma spécialité que pour lire des romans. Le repos me donne l’occasion de varier mes lectures.Me voici avec deux livres de philosophie, qu’on peut dire de philosophie morale ou politique :

« Le malaise de la modernité » de Charles Taylor,

et « L’esprit des Lumières » de Tzvetan Todorov (lire ma note du 7 janvier – c’était avant !), que je lis en parallèle.todorov1.jpg

 

 

Ils sont pleins de correspondances. Celui de Todorov est certes davantage « grand public », occasionné par la grande exposition sur les Lumières qui s’est tenue l’an dernier à la BNF, mais celui de Taylor, reprenant des conférences données à Radio-Canada, est aussi destiné à un large public. Le point commun entre les deux est bien sûr la prise en compte des grands changements dans la pensée qui se sont produits à l’Age des Lumières.

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Quelques mots circulent de l’un à l’autre, comme « anthropocentrisme » et « autonomie ». Les deux auteurs apportent en somme une défense de l’esprit des Lumières, et une opposition à ce qui peut en paraître des déviations ou des détournements (plus qu’à ses rejets purs et simples). La déviation centrale, analysée par Taylor, est celle qui conduit, sur la base d’une reconnaissance de l’importance de « l’authenticité », à un individualisme qui conçoit la recherche de « l’épanouissement personnel » comme seul horizon. De cette déviance, résultent des maux dont nous souffrons aujourd’hui : l’atomisme social, le narcissisme, et l’apparente « futilité des esprits ». Au plan politique, le risque de cette idéologie, portant au repli sur soi, est celui exprimé sous la métaphore de la « cage de fer », à savoir la situation où un Etat règle les problèmes de la société dans l’indifférence d’une population davantage attirée par son petit bonheur quotidien, au jour le jour, que par des responsabilités à assumer au sein d’un système démocratique. Todorov parcourt un éventail plus large (son objectif étant centré explicitement sur une défense et illustration) concernant les détournements de l’esprit des lumières. C’est que, si nous voulons défendre les acquis de ce dernier, il faut aussi rendre compte du fait malheureux que de nombreux mouvements en ce récent XXème siècle (en particulier les idéologies totalitaires) se sont de près ou de loin réclamés de lui. On a même pu défendre l’idée de colonisation sur sa base, au nom de ce qu’elle aurait eu pour but de « répandre dans le monde une idéologie bienfaitrice ». On ne devrait cependant pas se laisser abuser par de telles proclamations de façade (pas plus que nous ne saurions aujourd’hui nous laisser abuser par celles d’un Sarkozy durant le dernier week-end… NB : ceci ne figure pas dans le livre de Todorov, et pour cause… c’est moi qui l’ajoute) : lors des moments décisifs du processus colonisateur, quand par exemple, le général Bugeaud « pacifiait » l’Algérie, on ne se gênait pas pour ridiculiser l’argument philosophique et il ne demeurait dans la bouche des politiques (Jules Ferry) que les « bienfaits rendus à la mère patrie »…

Todorov à titre d’exemple des critiques faites à l’esprit des Lumières, cite les attaques de Soljenitsyne : une fois « l’autonomie » humaine proclamée, et les valeurs dictant les comportements humains redescendues sur terre, à l’abri du Divin, tout deviendrait possible, y compris la tyrannie, effectuée alors (détournement majeur) « au nom du bonheur de l’humanité ».

Ce ne sont pas les Lumières qui sont responsables, mais bel et bien un détournement de leur esprit. L’équilibre nécessaire à leur réalisation est rompu de multiples façons dans l’idéologie léniniste : elles assignent notamment à l’être humain non seulement un idéal d’autonomie et de liberté, mais aussi un idéal de vérité, celui-là même qui a permis l’essor de la connaissance scientifique, idéal allègrement piétiné par le léninisme ou réduit au rang de moyen subordonné à la soi-disant réalisation d’un bien plus grand. Une idée (même dans le domaine biologique ou physique) n’est pas jugée au nom de sa vérité ou de sa fausseté, mais au nom de ce qu’elle est utile ou non à la réalisation du « Grand Projet ».

Taylor ne fait pas autre chose qu’affirmer la nécessité de tels équilibres lorsqu’il tente de montrer que, face à l’impossibilité de prôner un quelconque repli réactionnaire, on ferait mieux d’approfondir les exigences posées par la réalisation de ce qu’il nomme « recherche de l’authenticité » et d’y voir les éléments d’un véritable idéal moral.

Se poser en être autonome, cultiver son « authenticité », son « originalité », faire parler davantage son langage intérieur que des « consignes » venues soit « d’en haut », soit d’un ordre hiérarchique, ne sauraient se suffire d’une simple valorisation du choix en lui-même en tant que choix. Il est bien clair que toutes les alternatives ne se valent pas. Ce n’est pas pareil pour moi d’avoir le choix entre un steak-frites et une poutine (l’exemple, très canadien, est de Taylor !) que celui entre combattre ce qui est à mes yeux un danger (politique) et m’y soumettre. Si cette différence existe c’est parce que de manière sous-jacente à la recherche d’authenticité, se trouve toujours ce que Taylor appelle un « horizon de signification ». C’est cet horizon qui constitue un socle pour faire en sorte que les choix que nous opérons ne soient ni vains ni futiles, mais se raccrochent bien à quelque chose qui en vaut la peine.

L’emphase mise sur la conquête de l’autonomie du moi en vient malheureusement à faire ombre à cet horizon : nos contemporains ne voient ou ne thématisent dans leurs propos que « le moment du choix » et pas celui de l’évaluation, de la comparaison des alternatives possibles. Mais si nous voulons que se développe un mouvement contre la fuite vers les méfaits du trop d’individualisme, nous devons faire prendre conscience aux êtres « choisissants » qu’ils agissent bien sur un fonds commun de rationalité, en dépit même de ce qu’ils croient.

Un exemple entre tous, qu’on retrouve aussi bien chez Taylor que chez Todorov, réside dans le mirage de la solitude absolue. On sait que ce thème emplit notre littérature contemporaine. Nous vivons en société mais nous sommes quand même toujours au fond de nous-mêmes irrémédiablement seuls. C’était un thème cher à l’existentialisme des années cinquante, au théâtre de l’absurde comme au cinéma d’Antonioni. Ce thème de l’individu seul au monde se dramatise très tôt chez des écrivains comme Sade, pour qui cette solitude conduit à ce que le sujet individuel n’ait pas d’autre limite que lui-même dans son désir de toute puissance : l’autre n’existe pas, il peut être traité comme objet de jouissance. Taylor autant que Todorov recourent contre cette nouvelle déviation des idéaux des Lumières au thème du dialogue, thème qui n’est pas pour me déplaire, moi qui justement travaille aux logiques du dialogue. Le fameux moi interne se construit sans cesse dans une relation de dialogue avec autrui, et ce n’est pas quelque chose qui se limite à la phase de formation, mais quelque chose qui perdure jusqu’à la fin de sa vie. Même lorsque « ceux qui comptent » ont disparu, le dialogue avec eux ne s’achève pas, qu’il soit dans le plaisir ou la douleur. Un philosophe-pragmaticien (Francis Jacques), en son temps, développait des thèmes semblables à propos de la constitution des particules élémentaires de l’interlocution, qu’est-ce que « je » s’il n’est en présence d’un « tu ». Cette trame dialogique est au fondement de la constitution des sujets en sujets. Et on ne voit vraiment pas comment on pourrait laisser une place à cette fiction que constituerait un sujet seul ne se nourrissant que de lui-même.

Taylor conclut donc sur l’affirmation d’un optimisme fondé sur la raison. Contrairement à ce que crurent les philosophes du sens de l’histoire, il n’y a pas d’avènement miraculeux d’une société assurant le bonheur, mais justement parce que cette perspective loin d’être assurée, peut aussi bien être substituée par son contraire, il y a place pour une lutte continue entre les « formes élevées et les formes basses de la liberté ».

Todorov aborde d’autres thèmes, comme en particulier celui de la vérité et celui de l’humanité. Sur la vérité, il rappelle ainsi que « les détenteurs du pouvoir, que son origine soit divine ou humaine, ne doivent avoir aucune prise sur le discours qui cherche à connaître le vrai ». Il use du rappel de cette position, fondamentale, pour revenir sur des affaires récentes, où nous avons vu des détenteurs de pouvoir (l’Assemblée Nationale) prendre position sur des questions de connaissance historique. De quel droit dicter une loi enjoignant aux professeurs d’enseigner le « rôle positif de la présence française outre-mer » ? Mais aussi de quel droit décréter que telle ou telle question d’histoire ne saurait subir de discussion et que « la Turquie était bien coupable du génocide arménien » ? etc. etc. On appelle « moralisme » l’attitude de « soumission de la recherche du vrai aux besoins du bien », attitude contraire aux Lumières.

 

Autre point intéressant : celui de la finalité des actions humaines. Si la pensée des Lumières contient bien l’idée qu’une telle finalité n’est plus d’essence divine et, du coup, redescend sur terre, le dévoiement prévisible résidera dans l’illusion qu’il n’y a plus de finalité du tout, si ce n’est l’action elle-même qui devient sa propre fin. Les moyens deviennent des fins. Et on peut ici convoquer nombres d’exemples issus du monde politique.

Je ferai ici une critique à Todorov : l’exemple qu’il donne est issu du référendum du 29 mai 2005, sur la Constitution Européenne. Sa thèse est que nous avons vu, à gauche comme à droite, des politiciens faire fi de leurs croyances sincères afin d’utiliser le référendum en question pour leurs propres fins personnelles uniquement. Ainsi, Chirac a-t-il choisi le voie du référendum, alors que celle du Parlement aurait été possible, uniquement pour embarrasser la gauche, afin de mieux garantir soit sa réélection aux Présidentielles soit celle de son camp. De son côté, Fabius, connu auparavant pour ses positions pro-européennes, aurait brusquement changé de camp et prôné le non pour une simple raison de positionnement politique, afin de se poser ensuite comme personne incontournable à gauche. Il se trouve que je suis entièrement d’accord avec cet analyse. J’apprécie même que Todorov mette des guillemets à « gauche » quand il parle de « non de gauche » (car je suis persuadé que, d’une part s’il y a bien eu des gens de gauche pour voter « non », ils n’ont fait qu’apporter un appoint aux voix de l’extrême-droite, au point que Le Pen peut aujourd’hui se prévaloir d’un « succès », et d’autre part, les raisonnements dits « de gauche » comme « protection du modèle social français » etc. ne faisaient que masquer une position qui n’était en définitive qu’une position nationaliste, donc de droite). Alors, où se trouve le problème ? Il est que bien évidemment, après avoir fait l’éloge d’une position éthique de recherche de la vérité, on ne saurait présenter avec certitude des faits qui ne sont en réalité que des opinions. Même si je suis persuadé qu’il en est bien ainsi pour Fabius par exemple, il n’est pas complètement impossible que ce soit faux… et qu’après tout, Fabius ait agi par conversion sincère à l’idée que cette constitution était mauvaise… Une limite aux positions défendues par Tzvetan Todorov est leur caractère théorique : il est souvent possible de les étayer a posteriori, quand les évènements ont eu lieu, dans le cas présent, à la lumière de l’histoire (peut-être quelque historien un jour, sortira des documents attestant de la véracité de la thèse selon laquelle Fabius n’a agi que par opportunisme), mais sur le moment, dans l’action, comment juger que l’on ne s’écarte pas des principes mêmes que l’on veut respecter dans le cadre de cet esprit des Lumières ?

Il en va de même pour la science, où Todorov suggère que là aussi les moyens se substituent aux fins : on va encourager la « virtuosité du savant » pour elle-même alors que la voie scientifique explorée n’entre pas à proprement parler dans les finalités humaines que l’on doit assigner à la science. Mais qui décide, qui peut décider de la délimitation entre recherche seulement soutenue par l’obstination du chercheur et recherche orientée vers des finalités humaines valables ? On ne peut pas sonder les esprits. Il n’y a pas de transparence des buts par rapport aux moyens mis pour les atteindre. L’esprit des Lumières achoppe peut-être ici parce que « lumière » implique « transparence » et que la transparence est impossible, et peut-être aussi néfaste. Après tout, Fabius (que je déteste…) n’a-t-il pas droit à sa part d’ombre ?

 

Il n’en reste pas moins que je remercie Todorov (et Taylor) de nous rappeler à point nommé ces problématiques fondamentales, d’où nous sommes culturellement issus, et qui tendent à s’estomper. Ah ! que j’aimerais que la candidate de la gauche (libérale ?) reprenne point par point les thèmes développés dans le livre de Todorov et puisse ainsi renvoyer le candidat de droite, de manière claire, à ses positions anti-universalistes et anti-laïques…

 

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