L’araignée

 

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C’est comme une araignée très mobile, toute noire sur un fond gris, où l’on devine d’autres arachnides qui bougent. Son corps est épais, avec des pattes menaçantes. Il est relié par un fil ténu à on ne sait quoi qui est dehors du cadre de l’image. Comme un astronaute relié à sa cabine spatiale. Le corps de l’araignée est agité de soubresauts. Elle pourrait avoir une gueule avec une mâchoire cherchant à happer quelque insecte passant à sa portée. On voit bien que le fil qui la retient possède un segment trop étroit. Tout à coup apparaît un fil rectiligne, terminé par une boucle, en forme de lasso.

Les deux hommes au pied de mon lit ressemblent à des pilotes qui chercheraient à affiner leur tir sur un écran radar et se demanderaient quelle frappe chirurgicale ils vont déclencher, en quel lieu ils vont larguer leurs bombes.

Mais eux ne travaillent que pour la vie. Ma vie.

Ils en ont après cette araignée sauvage. La plaque carrée qui surplombe ma poitrine se déplace maintenant en avant, arrière, de côté, se met à me coller même au visage. Elle me cache la vision de l’écran plasma. On traque la bête. Un des deux pilotes dit que ça y est, il l’a eue. Il a obtenu un élargissement du conduit trop étroit.

La lutte fut finalement de courte durée.

Voilà, c’est fini.

On m’emmène ailleurs, dans un lit à roulettes, poussé par un des deux médecins, qui raconte à l’autre comment il s’est débrouillé pour arriver au plus tôt, en doublant même une voiture de flics.

Il me dit que, sûrement je ne retournerai plus dans cette chambre aquarium aux écrans plats.

L’infirmière, en retirant son masque, révèle la forme de son sourire.

 

Je passe une partie de la journée et de la nuit suivante à lire le dernier roman de Nancy Huston. Je reconnais une écriture, j’avais écrit dans un premier temps: « naïve », mais en réalité faussement naïve, en apparence « plate », sans travail, justifiée par le fait de faire parler des enfants de six ans. Mais c’est bien sûr une apparence. C’est extraordinaire en soi de faire parler des enfants, pour mieux saisir ce que la réalité a de dissonnant. Comme toujours, l’histoire est forte. C’est une histoire de famille, de secret de famille. Il y a beaucoup en commun en somme entre le roman de Nancy et celui de Jonathan (Littell). Même retour en arrière sur les horreurs de la guerre. J’avais été frappé par la campagne d’Ukraine racontée par le narrateur des « Bienveillantes ». Cette Ukraine, on la retrouve dans « Lignes de Faille ». La grand-mère, Erra, ou AGM, celle qui a eu une carrière de chanteuse exceptionnelle, fut un enfant volé par les nazis en Ukraine. Cette révélation finale apparaît comme point d’orgue, préparée par les récits des autres personnages, tous pris à l’âge de six ans, d’abord en image très floue, puis qui se précise de plus en plus.

Cette histoire de famille me fait penser à une autre histoire de famille : la mienne. Mais c’est une autre histoire. Elle n’implique pas le sort fait aux Juifs, ou du moins indirectement.

Puisque, nécessairement, elle implique cette seconde Guerre Mondiale dont, décidément, nous ne sommes jamais sortis.

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