De « Stellet Licht » à « je vais bien, ne t’en fais pas »

Ce dimanche, comme j’estimais avoir suffisamment travaillé, ayant fini de préparer mon exposé, je me suis décidé à quitter la chambre d’hôtel pour aller au cinéma. Dans une salle d’art et d’essai, avenue de Clichy, on passait « Lumière silencieuse » de Carlos Reygadas. Je n’avais pas entendu parler de ce film, je n’avais jamais rien vu de ce réalisateur.lumieresilencieuse1.1197669175.jpg

Me voilà dans une salle immense, vaste structure métallique, avec des frises découpées dans le métal en haut des murs, style « art nouveau ». La salle s’appelait Etienne André Mouret, ou un nom comme ça, je ne sais pas pourquoi. En face de l’écriteau en grandes lettres qui disait ce nom ou un nom approchant, il y avait quatre dates, en aussi grands chiffres que les lettres du nom : 1830, 1882, 1899,1904. Je ne sais pas ce que veulent dire ces dates. Le plus surprenant est qu’en arrivant dans cette salle, qui est faite pour contenir dans les 400 personnes (oui, j’ai à peu près compté les sièges, une vingtaine dans une rangée et au moins une vingtaine de rangées, si ce n’est plus), j’étais seul. Oui, le seul spectateur ! J’ai choisi le siège qui me semblait le plus central. J’ai trouvé cela un peu angoissant. Au moment où le film a commencé, d’autres spectateurs sont venus, d’abord deux, puis encore deux. Donc nous étions cinq dans une salle de 400 places pour voir ce film. Les premières images montraient la nuit pendant de longues minutes. Il y avait comme le souffle d’une personne respirant avec peine en arrière fonds sonore. Je commençais à être de plus en plus angoissé. Heureusement, sur la pellicule, le jour s’est levé. ça s’est mis à rougeoyer au fond, le soleil a commencé à envoyer ses rayons comme des flèches acérées. C’était un beau pays, avec des champs allant très loin dans la direction d’une chaîne montagneuse, des arbres solides et noueux. Des animaux se sont mis à mugir. Au début j’ai même cru que c’étaient des barrissements, que peut-être nous verrions des éléphants, mais non, ce devait être des vaches dans leur étable. Il m’a semblé distinguer quelques grenouilles. J’ai pensé à ce que j’avais entendu sur France-Inter, la veille très tôt, vers cinq heures, juste avant de prendre mon train, il y avait une émission sur les animaux, on parlait des croassements des grenouilles qui se déclenchent dès que l’une d’elles commence, ce sont des grenouilles mâles qui rivalisent de leur organe. Un jour Kissinger avait fait un discours près d’une mare, et il se trouve que sa voix avait eu la même action que celle d’une grenouille mâle et avait entraîné toute la population batracienne dans un concert qui ne s’était arrêté qu’avec la fin du discours. Sur l’écran, se révélait une ferme, et dans la ferme une famille : un homme, une femme, leurs enfants, au moins cinq. Ces gens étaient très pieux, ils priaient devant leur bol de corn-flakes, la caméra les fixait en gros plans, portraits extraordinaires. Le plan d’après, l’homme restait seul, à triturer une cuiller à soupe, avant tout à coup d’éclater en sanglots. On se dit : il doit y avoir quelque chose de terrible dans sa tête, il dit adieu à sa femme, il lui dit qu’il l’aime. Que va-t-il faire ?

Le plan d’après, on roule dans un pick-up sur un chemin de terre rouge. La nature exhale, dans ce film, toutes ses couleurs, toutes ses ardeurs. Il fait chaud ici, les mouches sont collantes et la sueur coule sous les aisselles. L’homme va au garage pour y chercher un vilebrequin. C’est son pote, le garagiste. Là on apprend que s’il est si malheureux, c’est… qu’il est amoureux. Il a rencontré celle qui est faite pour lui et pour qui il est fait. Son copain l’encourage : c’est vrai, ça va être dur avec Esther (c’est le nom de son épouse légitime), mais chacun doit faire son chemin, on ne doit pas se trahir soi-même. Le héros est revigoré, il part sur une chanson que diffuse la radio.

 

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Il va voir l’autre. Elle se nomme Marianne. Pas plus belle que ça. Mais c’est pas le problème. Les gens dans ce film ne sont pas plus beaux que d’autres. C’est bizarre, je ne l’ai pas encore dit, ils parlent une langue germanique. Ca ressemble au flamand, c’est du flamand ? Etrange que dans ce pays de nature si riche, si pauvre en gens (on ne voit pas un chat à la ronde quand on traverse les grands champs de maïs ou bien une sorte de brousse qui fait penser à l’Afrique, à l’Australie, à l’Amérique du Sud ? au Mexique ?), qui ressemble si peu à l’Europe du Nord, il y ait toute une communauté qui parle le flamand…

Ils font l’amour. Quand le réalisateur filme les gens en train de faire l’amour, il les montre en gros plans. On voit leurs visages se mettre à exsuder. La peau comme un paysage parsemé de perles lourdes. On ne sait pas s’ils souffrent ou s’ils prennent du plaisir.

De longues séquences montrent les enfants blonds, nageant dans le ruisseau, jouant, se lavant, se faisant laver par les parents. Longues séquences de savonnage.

La femme légitime, Esther donc, souffre. Elle ne dit rien. Ils doivent partir à la ville. Elle souffre trop. Elle lui dit : « arrête-toi », « arrête-toi, je vais vomir ». Une pluie torrentielle a éclaté, je n’ai jamais vu une pluie comme ça au cinéma, instinctivement je remonte le col de ma veste. Elle prend un minuscule parapluie bleu et s’en va vers un arbre, elle lui a dit : « ne me suis pas », elle pleure toutes les larmes de son corps contre l’arbre, et ses larmes, avec cette pluie en plus, sont vraiment mouillées. Elle se couche sur le sol. Elle devient inerte. Il va à son secours. On voit la scène de loin, on devine que c’est terrible. Il la ramène au bord de la route umieresilencieuse3.1197669371.jpget reste prostré près de son corps. Un lourd semi-remorque s’arrête, le chauffeur et son aide parlent espagnol, il se confirme qu’on est du côté de l’Amérique latine. L’homme et la femme sont emmenés vers le médecin le plus proche. Elle est morte, d’un « traumatisme coronarien ». D’habitude c’est pour les personnes obèses, ou alcooliques, ou qui fument trop. Alors là, pourquoi ? « elle devait être très fatiguée ».

Cérémonie funèbre. Les vieilles lavent le corps. Un vieil homme guide le chant des psaumes. Une clameur rauque, lugubre, un volume sonore puissant. Les enfants s’interrogent sur la mort.

Marianne, la rivale arrive, celle dont Esther a dit : « cette pute », mais c’était juste avant de la plaindre : « pauvre Marianne ». Elle entre lentement, majestueuse (c’est l’affiche du film), se prosterne et embrasse la morte sur la bouche. La morte ressuscite, nous sommes dans du Dreyer, on croirait Ordet ordet060.1197669734.jpgou un truc comme ça. Les deux petites gamines attirent leur père vers la chambre mortuaire, et la Marianne, elle s’en va, droite et digne. Ce qu’il advient après, on ne sait pas. Le ciel étoilé de nouveau recouvre l’écran, avec le chant des grillons en arrière-fonds.

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Sans doute le film veut-il dire que les tourments s’arrêtent après qu’un cap ait été franchi dans la douleur, mais on peut penser aussi que « la tristesse durera toujours ». ce mot-ci – la tristesse durera toujours – vient de van Gogh, dans une lettre à son frère Théo, repris par Maurice Pialat dans son film sur van Gogh, je le sais car le matin même de ce dimanche, dans un autre hôtel, à Lille celui-là, où j’étais venu pour faire partie d’un jury de thèse, j’ai suivi à la télé cette émission littéraire, sur France 5, animée par je ne sais plus qui, un type tout propre, tout lisse, qui a l‘air gentil comme un sou neuf, cette émission m’a d’ailleurs permis de voir Ananda Devi à l’occasion de la sortie de son roman (Indian Tango) dont j’ai déjà parlé ici, il avait invité Elsa Zylberstein, et elle rappelait ce mot de van Gogh, qu’elle avait prononcé elle-même pour la mort de Pialat. Elle en parlait parce qu’un autre invité était Olivier Adam, jeune romancier ayant écrit un recueil de nouvelles dont l’une s’appelait justement « Pialat est mort », et cela m’a donné envie de lire du Olivier Adam. Et justement en me promenant à Lille – une si belle ville – et en visitant la cour de la vieille Bourse, transformée en marché du livre d’occasion, j’ai trouvé et acheté le premier roman écrit par Olivier Adam, qui s’appelait « je vais bien, ne t’en fais pas », éditions « le Dilettante », un joli roman, qui, comme toujours chez cet auteur, se passe en milieu populaire (l’héroïne est une caissière de Shopi, chaîne de magasins fictive). Voilà, c’est là peut-être où je voulais en venir : Olivier Adam, c’est pas mal.

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Aurions-nous gagné?

Dites, les blogueurs qui, comme moi, ont protesté contre la pub intempestive apparaissant en haut et à droite de nos blogs, vous avez vu? Il semble que nous ayons gagné (si! il arrive parfois que l’on gagne, même si c’est la plupart du temps improbable!): elle a, ce matin à 7h40, disparu!
Merci « le Monde »! 

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Tables et chaises ou: commentaires sur une situation universitaire

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Lundi 3 décembre vers midi : comment se présentera aujourd’hui la situation universitaire ? je veux dire : combien de chaises, combien de tables obstrueront encore le couloir d’accès aux salles où se font les cours et les TDs ? Passé le hall d’entrée et ses banderoles de papier, passés les petits stands où sont juchés quelques anars fatigués de veiller trop tard les nuits d’occupation et qui appellent d’une voix lasse, au mégaphone, à participer à une énième AG, la chose s’annonce plutôt bien. « Vente aux enchères » ont-ils marqué avec une pointe d’humour au-dessus d’un monceau de chaises censé symboliser à mon avis toute l’université, et puis au-delà, plus rien, évanouis les piquets de grève qui la semaine dernière encore refoulaient l’étudiant qui venait prendre ses notes. Seul un escalier est encore bloqué et les salles vidées de leur mobilier. On va pêcher quelques tables et le cours peut commencer. En sera-t-il de même le lendemain ? mardi 4 décembre, la situation s’améliore encore et quand j’arrive à mon cours à 9 heures, inquiet de trouver une salle dévastée, je trouve en réalité mes trente étudiantes déjà là et… qui ont fait le ménage ! entendez par là qu’elles sont allées elles-mêmes rechercher les tables et les chaises qui maintenant leur permettent de travailler. Ainsi va la vie dans cette université du nord de Paris….

Et j’apprends que, pendant ce temps, dans mon ex-université de province, on s’est castagné : le président n’a pas trouvé mieux que d’envoyer les CRS, un directeur d’IEP, rompant un câble, s’est emparé d’un panneau métallique pour partir à l’assaut d’étudiants irréductibles. Est-ce bien raisonnable ? Bon, si j’ai quitté ma précédente université, c’est bien parce que déjà, je n’appréciais pas sa dérive « néo-libérale » (une dérive qui n’est jamais incompatible avec l’envoi des CRS, bien au contraire).

Comment se situer « objectivement » par rapport à cette crise universitaire (qui touche à son terme) ?

J’ai désapprouvé la grève des étudiants et surtout le blocage des facs d’abord parce que je trouve que ce sont des modes d’action négatifs, qui ne nuisent qu’aux étudiants eux-mêmes. Ils/elles sont déjà pénalisés en étant inscrits dans des « facs généralistes » et souvent, qui plus est, dans des disciplines littéraires ou de sciences humaines et sociales (les secteurs qui reçoivent les subventions les plus chiches, les plus ridicules, quand on les compare notamment au élèves des Grandes Ecoles, et même des IUT). Ils/elles viennent, de surcroît, de milieu populaire : l’opposition à la grève de la quasi totalité des étudiant(e)s que j’ai en cours n’indique pas qu’elles seraient des « petites bourgeoises filles à papa tranquilles qui ne veulent rien avoir à faire avec ça », car elles sont, pour la plupart, tout le contraire. Issues de milieu populaire et venant de quartiers défavorisés, beaucoup d’entre elles doivent travailler pour payer leurs études (vendeuses chez Ikea, serveuses de restaurant etc.) et tout ce qui leur fait perdre du temps leur coûte financièrement. J’ai désapprouvé cette grève et ce blocage ensuite parce que je savais bien que le mot d’ordre « d’abrogation de la loi Pécresse » était vain. La conjoncture actuelle, autant politique que sociale, ne permet absolument pas d’imaginer un recul de la part du gouvernement sur un tel projet : les pauvres étudiants qui croyaient pouvoir refaire le coup du CPE étaient en retard d’une guerre et n’avaient pas perçu le fossé qui sépare la chiraquie de fin de règne de la sarkozie victorieuse…

Et puis, bon. Que faire ? accepter que l’université continue à croupir ou bien attraper le ballon d’oxygène ? L’oxygène est un peu vicié, certes, il a un peu trop le parfum de l’entreprise triomphante : il suffisait d’écouter récemment sur une radio publique, une émission consacrée à l’université et aux entreprises pour comprendre. On pouvait y entendre les « professionnels » se féliciter de ce qu’enfin, les universités allaient être considérées comme des « entreprises comme les autres », des entreprises qui ont seulement l’originalité de produire du savoir, de la formation… de produire… des étudiants (oui, c’était dit). Sûr que de telles paroles, ouïes par de jeunes esprits qui croyaient encore « s’épanouir » sur les bancs des facs, ne peuvent pas être entendues avec sérénité…. Les pouvoirs accordés aux présidents (et équipes présidentielles) sont énormes : cela ne fait que réjouir certaines équipes (que j’ai bien connues) qui depuis déjà de nombreuses années cherchaient avant tout à obtenir des moyens pour faire plus de fric, sous-entendu bien sûr : plus de fric aussi dans leur poche (j’ai connu des doyens de facs qui s’octroyaient des « primes » conséquentes, auxquelles ils estimaient avoir droit, sur le budget « heures sup. » de leur UFR). Elles vont pouvoir maintenant y aller bon train. Seulement voilà, on n’a pas le choix. On n’a plus le choix. L’université est dans la situation d’une prisonnière qu’on aurait laissée à l’abandon et à qui on donnerait tout à coup de quoi s’en sortir et qui, du coup, ne pourrait que se précipiter vers les nouveaux aliments qu’on lui offre, quelle qu’en soit la provenance.

PS: j’en ai toujours aussi marre de voir s’afficher en haut à droite de tous mes billets de la pub. « Rencontrez des femmes » disent-ils, sous prétexte que j’ai écrit un billet sur deux femmes… ras-le-bol! je n’ai pas trop le temps de m’en occuper en ce moment mais je ne vais pas tarder à suivre l’exemple des Posutos et à me tirer sur une autre plate-forme!

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Badiou et les rats

Le livre de Badiou dont j’ai déjà parlé (billet du 6 novembre) fait débat et ça se comprend. C’est sur la formule « l’homme aux rats » que Pierre Assouline se focalise dans son billet du 29 novembre . Il y voit rien moins que le sinistre rappel des années quarante. « La dernière fois dans ce pays, dit-il, qu’on a ainsi comparé des hommes à des rats, c’était, voyons, en 1942 dans un documentaire de propagande sur le péril juif. ».

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Il faut toutefois rappeler (mais Assouline le fait un peu, à vrai dire) que ce titre, « l’homme aux rats », appartient à Freud. C’est celui du récit d’une psychanalyse, celle d’un homme souffrant de ce que Freud a baptisé de « névrose de contrainte » (c’est-à-dire de surgissements pénibles d’affects de culpabilité dès que le sujet envisage le plaisir sexuel). Cet homme avait raconté à Freud qu’au cours d’un stage militaire, il avait rencontré un officier qui s’était fait un malin plaisir de lui exposer un supplice horrible qu’il attribuait aux « peuples de l’Orient » et dans lequel un rat affamé était utilisé. Au moment de raconter cette histoire, l’homme s’était rendu compte qu’il éprouvait du plaisir et cela l’avait empli de confusion. lhommeauxrats.1196326127.jpgJe ne comprends pas tout à fait le rapport que Badiou établit entre cet homme aux rats-là et le sien (c’est-à-dire S…y) si ce n’est qu’à mon avis il s’agit surtout de pointer l’aspect névrotique du personnage, qui a déjà été souvent souligné (on se rappellera à ce sujet le témoignage d’un Michel Onfray…).

Pierre Assouline affecte de croire qu’en qualifiant le président « d’homme aux rats », ce sont ses électeurs que Badiou qualifie de « rats », ce qui, évidemment serait extrêmement désobligeant et pourrait en effet rappeler tous les sinistres moments où des hommes et des femmes ont été qualifiés de « rats ». Or, me reportant au passage où Badiou introduit cette expression la première fois dans son pamphlet (p. 45), ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. L’expression est justement introduite dans un contexte « psychanalytique » où il est question de la période actuelle, marquée par un profond désarroi de la gauche traditionnelle, un sentiment d’impuissance de la part de ceux qui se sont opposés à S…y. Badiou dit : « j’éclaire ainsi la perception que j’ai de vous ce soir – il s’adresse à un public dans le cadre d’une conférence donnée à l’ENS – mon diagnostic si vous voulez : une asthénie dépressive ». Il expose ensuite ce qu’il entend par là et tente de donner des remèdes. Bon, OK, ses remèdes valent ce qu’ils valent et on peut n’y voir que des fantasmes de philosophe abscons, mais en substance il s’agit de dire (si j’ai bien compris) que dans de tels périodes, nous ne devons ni rester le museau collé aux échéances immédiates, aux aléas de la conjoncture ni vouloir toujours à tout prix nous conformer à l’immédiateté, la mode, le changement facile et superficiel, mais nous devons apprendre à « tenir un point » (je comprends cela comme « tenir un cap »). Selon Badiou comme selon presque tout le courant philosophique depuis au moins Descartes, « l’animal » est justement celui qui n’est pas capable de tenir un tel cap, constamment assujetti qu’il est aux aléas de son environnement.

Ainsi qualifier S…y « d’homme aux rats », c’est lui conférer les propriétés de ce type d’animalité (au sens des philosophes) et les conférer accessoirement aussi non pas à ses électeurs comme croit pouvoir le dire Pierre Assouline, mais à toutes les personnes qui, dans le moment présent se sentent « piégés »… On dit justement : « piégés comme des rats ».

Il veut sans doute dire que toute la stratégie sarkozyenne est là : piéger les gens et faire en sorte qu’ils ne puissent plus faire autrement que tenter de s’en sortir par des solutions individuelles, à la manière d’animaux de laboratoire qui n’ont pas d’autre horizon que celui du mouvement désordonné au gré de l’expérimentateur. En un sens, ce qu’il veut dire, ce n’est pas que nous serions des « rats », mais que Sarko nous prend pour des rats. Ce qui est très différent.

Je reconnais que la formule peut prêter à ambiguïté. Je ne connais pas assez Badiou pour m’autoriser à supputer que cette ambiguïté puisse être chez lui volontaire.

Je ne peux pas suivre Badiou dans tous ses postulats implicites car je pense (cf. ce que j’en disais déjà ici) que les philosophes de son espèce ont l’esprit déformé (oui, « déformé », ça ne me fait pas peur de le dire !) par une tradition dont ils ne démordent pas, profondément idéaliste, basée sur l’opposition entre une Humanité pure et une animalité dangereuse, qui ne fait aucun cas des progrès dans la connaissance opérés par les sciences cognitives dans les deux dernières décennies.

Néanmoins, encore une fois, il ne faut pas jeter la finesse de certaines analyses avec les effets pervers d’une lecture superficielle.

 

PS : je m’excuse auprès de Dunia , qui doit être horrifiée de voir comment ses protégés sont traités par les philosophes…. Mais elle a beaucoup à faire pour nous convaincre de nous départir de nos préjugés à l’égard des animaux en général.

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Honte au « Monde »

Comme les lecteurs de ce blog l’auront constaté depuis plusieurs jours, des publicités intempestives s’affichent désormais en haut à droite de la page. Il semble que ces textes publicitaires soient automatiquement envoyés en fonction des thèmes traités dans le billet. Résultat: on a aura pu constater que le billet s’intitulant « deux femmes » et relatant l’existence toute simple de deux femmes buralistes de mon voisinage… se voit désormais régulièrement orné d’un bandeau faisant de la publicité pour…. des clubs de rencontre! Ce n’était évidemment pas le but souhaité, et c’est tout simplement scandaleux. Ca marque en tout cas la limite de ce qu’on peut accepter dans l’entreprise de corruption totale de la pensée qui s’entreprend par le biais de la publicité invasive et dont « le Monde » se rend complice.

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Deux femmes

Jusqu’au 15 mars dernier, elles étaient les marchandes de journaux du cours J.J. tabac.1195812475.JPGJe faisais exprès un détour pour aller acheter le journal chez elles.

Acheter le journal ? Aujourd’hui où on peut parfaitement se contenter du format électronique ?

Acheter le journal parce que je crois que c’est un (petit) acte social.

Cet acte social me permettait en tout cas de les voir et de leur parler de temps en temps. Je les aimais bien. Pas seulement parce que l’une des deux, la plus jeune, avait un visage fin entouré d’une crinière argentée, à la peau diaphane et facilement rougissante… non, pas seulement.

Je crois que surtout j’admirais leur courage. En particulier celui de la plus jeune qui, en plus de tenir le petit bureau de tabac, travaillait dès quatre heures pour livrer les journaux et les affiches aux autres commerces. Comme je lui parlais probablement d’un quelconque film passé la veille à la télé, elle m’avait dit qu’elle, c’était le lit à 9 heures du soir. Je lui trouvais souvent un air épuisé. Elles ont arrêté leur commerce qui ne leur laissait pas de répit et s’en sont parti… où, pour faire quoi ? je l’ignore. Je leur ai une fois envoyé une carte pour leur rappeler que nous existions, leur exprimer notre sympathie, que nous aurions bien aimé, une fois, les avoir pour prendre un café. Elles n’ont pas répondu. Sans doute se sont-elles dit qu’elles n’avaient que faire de nous, que peut-être nous n’étions pas « du même monde », peut-être étaient-elles intimidées parce que je m’étais laissé aller un jour à leur dire que j’étais un professeur etc. etc.

Je sais pourquoi je pense à elles aujourd’hui. A cause de leur courage, je l’ai dit. Parce que aussi, je trouve en elles un exemple de ce que Badiou veut dire quand il dit qu’il faudrait reprendre le mot d’ouvrier en le chargeant d’un contenu nouveau, puisqu’il semble que son sens traditionnel, marxiste, soit aujourd’hui trop restreint. Est ouvrier(ère) aussi celui/celle qui travaille, souvent pour des salaires de misères, à accomplir des tâches invisibles. Cela peut être de la voierie, du nettoyage d’immeuble aussi bien que la dépose des journaux, le matin, à quatre heures. Et le mot d’ouvrier, lui, n’a pas été galvaudé, comme celui de « travailleur ». Il garde encore sa noblesse.

Et puis il y avait aussi une autre raison pour laquelle j’estimais qu’elles méritaient notre admiration : de toute évidence, elles vivaient en couple. Et cela continue aujourd’hui d’être mal perçu, et elles inventaient des façades pour se protéger un peu, parlant de leur hypothétique conjoint ou d’une personne mystérieuse avec qui l’une vivait alors que cette personne était simplement l’autre, présente dans la même pièce. Cela était évident, et cela fut confirmé quand je cherchai leurs adresses (oui, je sais, c’est un peu flic de chercher les adresses des gens, mais c’était pour la bonne cause…) et c’est peut-être pour ça aussi qu’elles ne m’ont jamais répondu. Etre deux femmes, vivant en couple, devant affronter le regard des autres chaque jour, et pas seulement le regard mais aussi parfois l’agression (elles avaient heureusement un gros chien pour les garder), vivre de pas grand-chose… ça demande du courage, et ça peut susciter un peu d’admiration, non ?

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jour de manif à Grenoble

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court intermède aérien

samedi, un ami qui a son brevet de pilote nous propose un petit tour sur les Alpes dimanche matin… bon d’accord, c’est pas très écolo… mais une fois….

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pour les amoureux de la montagne…

Oui, pour les amoureux de la montagne (je pense en particulier à totem dont je parcours parfois les jalons du temps ), voici cette photo prise dimanche dernier vers 16h à Chamonix. Nous revenions de quelques jours au Valais. Une éclaircie est apparue. Nous sommes allés prendre un café sur la place de l’Eglise…

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(r)évolutions et réactions

J’ai découvert récemment le livre passionnant de Youssef Courbage et Emmanuel Todd, dont Pierre Assouline a d’ailleurs déjà parlé sur son blog (pour en dire le plus grand bien) : « Le rendez-vous des civilisations ». rvcivilisations.1195130876.jpgPour l’essentiel, ce livre fait une analyse démographique et sociologique détaillée des pays à dominante musulmane, qui tend à prouver que, loin d’une évolution vers le fameux « choc des civilisations » cher à Huntington, nous assisterions plutôt à une réelle convergence des modèles de société. En particulier, les baisses de natalité enregistrées un peu partout dans le monde, qui ont la plupart du temps suivi le franchissement par les femmes d’un taux d’alphabétisation supérieur à 50%, sont des faits objectifs qui contredisent les discours idéologiques religieux mis en avant. Cela, Assouline le dit très bien.

Il y a cependant un aspect du livre qu’il passe sous silence et qui, moi, m’a beaucoup intéressé, ce sont les passages où les auteurs tentent malgré tout d’expliquer pourquoi nous avons souvent le sentiment qu’il n’en est pas ainsi et qu’au contraire, les civilisations s’affrontent.
L’islamisme est, par exemple, bel et bien une réalité, de même que les attentats etc. Courbage et Todd montrent alors que ces idéologies exacerbées apparaissent presque tout le temps dans l’histoire après que des (r)évolutions se soient produites, comme si une partie du corps social au moins se devait de réagir face à ce qu’elle vit comme un abandon de ses repères traditionnels en particulier dans le domaine familial.
A propos des pays à dominante musulmane, ils nous expliquent que, contrairement à des idées répandues, la famille traditionnelle y est vécue comme un lieu immensément protecteur. La mise en question du modèle familial de ces pays aurait provoqué un désarroi tel que, dans un dernier sursaut, une grande partie de la société se serait repliée sur ses anciennes valeurs voire même les aurait exaltées au-delà du raisonnable (et du vraisemblable ! nul ne va vérifier en profondeur si les valeurs affichées sont respectées !). Mais il s’agit toujours d’un sursaut temporaire : on ne vit pas longtemps sur des valeurs réchauffées.
Prenons un exemple… la Suisse (!). Eh bien justement, la Suisse a pas mal évolué au cours de ces vingt dernières années (je parle sous le contrôle de vrais Suisses et Suissesses bien sûr ! dont Dunia etc.) et notamment par la mise en question du vieux modèle patriarcal. Je me souviens d’un temps pas si lointain où les femmes non mariées avaient encore besoin de la tutelle de leur père pour de nombreux actes de la vie civile, d’un temps où le divorce par consentement mutuel n’existait pas et où la répartition des biens en cas de divorce était tout sauf égale.
Alors, Blocher, par ailleurs défenseur de la femme au foyer… un sursaut de patriarchisme ? de « machisme » helvétique ?
Si on ajoute à cela que beaucoup de mecs suisses ont ressenti comme une provocation l’accès à la présidence de la Confédération d’une femme… calmy-rey.1195130853.jpgon n’est peut-être pas loin d’une explication vraisemblable (ci-contre: madame Micheline Calmy-Rey, présidente de la Confédération Helvétique)

 

Et la France ? On peut peut-être rappeler ce que fut la période symbolisée par Mai 68 (et qui court au moins jusque vers 75) sur le plan de la libération des mœurs : nouveaux droits acquis par les femmes, relâchement de la pression sur les homosexuels, crise de la famille remettant en cause, là aussi, un certain modèle patriarcal. Quarante ans après, sur quoi Sarko bâtit-il ce qui lui sert d’idéologie ? sur la liquidation de Mai 68…. comme par hasard. Et ce n’est pas alors 29% des votants qui rejettent implicitement ces acquis nouveaux, mais 53%.

 

Un journaliste zélé auprès du pouvoir (du Figaro, je crois) est allé jusqu’à publier dans la période pré-électorale un livre qui fit grand bruit, l’auteur ayant été invité sur tous les plateaux de télévision, pour sonner le tocsin au nom des hommes « désormais humiliés » parce que descendus de leur piédestal à cause de toutes ces « furies du féminisme », et on est remonté dans la dénonciation jusqu’à Simone de Beauvoir, grande pécheresse et fautive de tout ce désordre…
Des deux côtés du Doubs, nous vivons hélas une période de repli réactionnaire après une phase de conquête comme toujours limitée dans le temps. Badiou, dans le livre que j’ai déjà cité, donne à cela un nom : pétainisme.

 

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