Nous ne sommes pas des anges – 2

Comment peut-on parler d’un langage interne alors que l’évidence est du côté de l’externalité, de la communication avec autrui, de la langue comme « structure sociale », ainsi que la caractérisait Ferdinand de Saussure et, après lui, l’école que l’on a appelé « le structuralisme européen » ? On ne peut pas nier qu’il s’élabore à partir du langage une véritable réalité sociale. Les institutions, souvent, ne sont-elles pas autre chose que des faits ou des effets de langue ? On dit par exemple « la gauche », « la droite », au sens politique de ces termes, ou bien « le peuple », « la nation » etc. est-ce que ces notions peuvent prendre sens autrement que par et dans la langue ? Affaire de jeux (« jeux de langage », eux-mêmes basés sur des « formes de vie ») dira Wittgenstein. Dans certaines réponses à des interviews récentes, Chomsky met aussi en avant l’importance du caractère ludique de l’activité langagière, je dirai même son caractère débridé… mais tout cet aspect, nous dirait certainement Chomsky, est encore à ranger du côté des mystères, de ce que nous arrivons encore à peine à comprendre….

controle.1200995000.jpg(Noam Chomsky – « sur le contrôle de nos vies »)

Au départ, il y a la faculté biologique. Ici, il me faut prendre des précautions car une récente discussion avec Dominique Hasselmann sur le site Le Chasse-Clou m’incite à le faire. Parler de biologie quand il s’agit de langage (ou de la vie mentale en général) sent son réductionnisme. Un article polémique récent de Jacques-Alain Miller définit le cognitivisme en ces termes : « le cognitivisme désigne un courant de recherche scientifique endossant l’hypothèse que la pensée est un processus de traitement de l’information ». Ceci s’applique à une tendance particulière au sein de la « psychologie clinique » qui trouve avantageux d’adopter cette étiquette dans son combat contre la psychanalyse, mais cela ne serait en aucun cas le point de vue de Chomsky, dont je cite ici un passage du livre déjà évoqué précédemment (« Nouveaux horizons etc. » publié chez Stock en 2005) :

La grammaire générative est née dans le contexte de ce qu’on appelle souvent la « révolution cognitive » des années 1950, et elle a été un facteur notable de son développement. Que le mot « révolution » soit approprié ou non, il se produisait un important changement de perspective : on passa de l’étude du comportement et de ses produits (tels les textes) à celle des mécanismes internes constitutifs de la pensée et de l’action. Le point de vue cognitiviste ne considère pas le comportement et ses produits comme son objet de recherche mais comme autant de données susceptibles de fournir des indications sur les mécanismes internes de l’esprit et sur les façons d’opérer de ces mécanismes dans l’exécution des actions ou l’interprétation de l’expérience. […] Cette approche est « mentaliste » […] Elle s’intéresse aux « aspects mentaux du monde », qui existent à l’instar de ses autres aspects, mécaniques, chimiques ou optiques. (p. 43)

Intégrer la vie de l’esprit au sein des sciences biologiques, comme Chomsky le revendique, ne consiste donc en aucun cas à vouloir « réduire » le mental au biologique. C’est « unification » qu’il faut dire et non pas « réduction » : « une réduction à grande échelle est rare dans l’histoire des sciences (p. 236). Généralement la science plus « fondamentale » a dû faire l’objet d’une révision radicale pour que l’unification se fasse. La physique et la chimie en sont des exemples récents : la description par Pauling de la liaison chimique unifia ces deux disciplines, mais seulement après que la révolution quantique eut rendu possible cette avancée […] Dans le cas présent, les théories de l’esprit et du langage qui semblent les mieux fondées sur des bases naturalistes attribuent à l’esprit/cerveau des propriétés computationnelles dont l’on comprend assez bien la nature, mais pas suffisamment pour expliquer comment une structure formée de cellules peut les posséder. Cela pose un problème d’unification qui nous est familier ».

On aura noté au passage l’emploi systématique de l’expression « esprit/cerveau » (Mind/Brain) en lieu et place de « cerveau » (ou « d’esprit »…). Cela entre dans une démarche délibérée de la part de Chomsky qui a, à vrai dire, une conception très originale de l’opposition classique entre corps et esprit.

Si nous suivons la philosophie classique et son dérivé la philosophie de l’esprit contemporaine, esprit – corps renvoie à une opposition consacrée, celle de l’esprit et de la matière, en gros. De là, on dégage en général deux attitudes : le dualisme, qui reconnaît les deux mais a du mal à les articuler : comment expliquer que des propriétés mentales puissent avoir un effet de causalité sur des corps physiques (Dennett illustre ça par l’image du gentil fantôme Casper qui à la fois passe entre les murs et est capable de venir en aide à la ménagère lorsqu’un coup de vent fait s’envoler son linge fraîchement tendu, en le rattrapant au vol), et le monisme qui ne reconnaît qu’une des deux dimensions, la seconde n’étant en réalité qu’un effet de la première (d’où les nombreuses tentatives de « naturaliser l’intentionnalité »). L’affaire est en général entendue chez la plupart des philosophes de l’esprit qui ont pignon sur rue : la dichotomie corps – esprit se tranche en faveur du corps, c’est-à-dire de la « matière », c’est-à-dire de la physique… comme si on savait ce que tous ces mots veulent dire ! On dit souvent que ces philosophes adoptent un point de vue « physicaliste »… que des physiciens honnêtes seraient bien en mal de défendre !

Sur ce point, Chomsky fait (encore) preuve d’originalité en faisant remonter le débat à l’opposition entre Descartes et Newton. La physique d’aujourd’hui doit évidemment beaucoup à Newton… on a oublié que pourtant, les cartésiens étaient très opposés au savant anglais. Le dogme cartésien voulait que le domaine du corps (la matière) soit régi uniquement par la mécanique des contacts entre corps : le lien de causalité n’était recevable que s’il s’exprimait en termes de contacts, un peu à la façon des boules de billard. Toute notion de force en tant « qu’action à distance » était bannie : magie disait-on ! et… on n’avait pas tort, en un sens… si l’on pense que le « mystère » de la force gravitationnelle n’est toujours pas vraiment éclairci, que les types de forces se sont multipliés avec la physique des particules, qu’on ne parvient toujours pas à les unifier et que quand bien même on y arriverait, on n’aurait pas pour autant expliqué ce qu’est une force (peut-être une propriété de l’espace géométrique, mais c’est très postérieur à Newton, cette idée d’Einstein !). Bref, dans la dichotomie corps – esprit… c’est plutôt l’esprit qui a gagné ! ou en tout cas, notre idée de la matière s’est trouvée drôlement transformée…

Ce que Chomsky traduit en disant :

La formule largement répandue affirmant que « le mental est le neurophysiologique à un niveau supérieur » met les choses à l’envers. Il faudrait la reformuler et supposer plutôt que le neurophysiologique pourrait bien être le mental à un niveau inférieur, c’est-à-dire que la neurophysiologie pourrait un jour se révéler avoir un rapport avec les phénomènes mentaux dont traitent les théories computationnelles-représentationnelles. Quant aux autres affirmations du matérialisme réducteur, cette doctrine demeurera mystérieuse tant que l’on n’aura pas fourni une explication de la nature de la matérialité, et, cela fait, une raison pour laquelle nous devrions la prendre au sérieux ou nous soucier de savoir s’il y a des théories prometteuses au-delà des limites qu’elle stipule (p. 82)

Un petit mot pour finir puisque j’ai parlé de Newton… j’étais l’autre jour émerveillé d’entendre sur France-inter, pendant que je lavais mon assiette, une très belle émission sur Emilie du Châtelet, dont je dois confesser ma honte de l’avoir ignorée, contemporaine (et maîtresse) de Voltaire, grande savante de son époque, qui fut la traductrice en Français des Principia de Newton. Vive la Radio Publique !

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et gloire à la belle Emilie!

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Neiges et langues

 

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(neige des Alpes – Chamrousse, 13 janvier 2008)

Une légende tenace
veut que les Inuits aient neuf, voire quinze, voire cinquante mots pour désigner ce que nous, nous appelons simplement « la neige »…

et selon Benjamin Lee Whorf , grand linguiste américain des années quarante, ceci serait un argument capital pour établir les relations étroites entre langage et pensée, soit que la langue détermine carrément notre façon de penser, soit que la langue la reflète.

Cette idée, connue sous la dénomination de « Hypothèse de Sapir-Whorf », a été très discutée. Geoffrey Pullum , un autre linguiste américain, d’origine britannique, et contemporain celui-là, a même écrit un livre qui dénonce cette histoire de neige comme un « hoax », c’est-à-dire une rumeur infondée. Steven Pinker a conduit une attaque en règle contre l’hypothèse whorfienne dans « L’instinct de langage ».

 

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(neige du Jura, étang de la Gruère, Noêl 2007)

De fait, ce thème fait partie des questions agaçantes qui parsèment le débat scientifique… en grande partie parce que bien souvent les termes dans lesquels on s’exprime sont plein de malentendus potentiels : on peut leur faire dire tout et n’importe quoi. On finit par obtenir une thèse Sapir-Whorf faible, avec laquelle presque tout le monde est d’accord, à côté d’une thèse forte, peu acceptable. La thèse faible revient à reconnaître ce truisme selon lequel bien sûr une langue finit toujours par contenir un vocabulaire sensible aux conditions de l’environnement; qu’un peuple confronté chaque jour à des variations de l’état de neige crée tout un répertoire pour en parler… ce n’est pas plus étonnant que de constater que les vignerons du Beaujolais ou du Bordelais ont développé un vocabulaire d’une grande richesse pour parler des subtilités d’arôme des vins. Mais à ce point de faiblesse, l’hypothèse de Sapir-Whorf ne veut plus rien dire. Son véritable objet semble bien d’avoir été de postuler que nous ne voyons le monde qu’au travers du filtre de notre langue et qu’en conséquence des peuples parlant des langues différentes ont des conceptualisations du monde très différentes au point même que ces dernières pourraient devenir incommensurables entre elles. En somme, nous ne pourrions pas nous comprendre entre possesseurs de langues distinctes…. Et de nous dire que les embarras de la traduction automatique vont à l’appui de cette thèse. On pourrait plutôt au contraire s’émerveiller du fait que des textes appartenant à des langues différentes soient traductibles les uns dans les autres (hormis certaines propriétés esthétiques, comme cela se voit dans la difficulté de traduire la poésie).

 

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Si comme j’ai tenté de le dire dans mon billet sur Chomsky, la faculté de langage fait partie de nos dispositifs biologiques, il n’en reste pas moins que la langue apprise est celle de la culture où nous naissons, cela va de soi, et qu’elle se développe en passant par différents états, mais si nous pensons que nous sommes tous, humains, des êtres biologiques semblables, il faut bien que la source biologique soit la même, d’où un attirail de mécanismes et de systèmes (finalement encore peu explorés) qui demeure constant entre les peuples (et les individus) parlant des langues différentes. Même s’il y a des différences, un noyau commun semble bien exister.

 

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(à suivre…)

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« Nous ne sommes pas des anges » ou Understanding Chomsky-I

Chomsky ? oui, vous savez, ce vieillard qui radote, cet intellectuel baroque, ce farceur qui a l’outrecuidance d’être américain et de gauche à la fois, ce membre de la « Jetset révolutionnaire » qui « oublie » de se rendre au Mexique pour la fiesta organisée autour du « Sub » (dixit le Monde, notre journal favori), ce copain à Chavez, ce linguiste dont les idées sont, paraît-il, contestées, celui qui fait en même temps (comme si c’était possible) carrière de chercheur linguiste et itinéraire de militant politique, Chomsky aimé par Mermet, haï par Val, autrefois cloué au pilori par Vidal-Naquet, souvent pris comme phare au Monde Diplomatique.

On a tout lu, tout entendu sur Chomsky, jusque dans les billets (et les commentaires à ces billets) parus sur la plateforme blogueuse du Monde…

 

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crédit Philip Jones Griffith / Magnum

Voilà que ce Chomsky nous dit : « nous ne devrions pas être surpris d’apprendre que les humains sont des organismes biologiques et non des anges », et qu’à mon avis, cela devrait nous permettre de réfléchir un peu. [Ce billet est le premier d’une série qui prétendra mieux faire comprendre la démarche du linguiste américain – qui n’est pas seulement un linguiste d’ailleurs, mais aussi un philosophe et un penseur politique].

 

Toute une tradition philosophique, qui se continue aujourd’hui dans une certaine philosophie de l’esprit (Dennett, Putnam, Searle…) fait comme si notre horizon de savoir pouvait s’élargir sans cesse, comme s’il allait de soi que demain des questions aussi fondamentales que le langage, le sujet, la conscience, le moi, le tout, que sais-je, allaient bien sûr être résolues, par quelques audaces de l’esprit s’affranchissant de ses barrières biologiques…. alors que notre faculté d’appréhension du réel, ce que Chomsky appelle notre faculté épistémique, est inéluctablement limitée, au même titre que n’importe laquelle de nos facultés, qu’elle soit physique (se mouvoir dans l’espace…) ou mentale. Afin de comprendre la pensée de Chomsky, il importe à mon avis de bien situer le cadre épistémologique qu’il se donne et qu’il appelle lui-même un « naturalisme méthodologique ».

Ce qu’il dit, notamment dans « Naturalisme et dualisme dans l’étude du langage et de l’esprit », une de ses conférences reprises dans le livre qui a été traduit en Français sous le titre « Nouveaux horizons dans l’étude du langage et de l’esprit » (trad. Alain Kihm, ed. Stock), c’est que :

 

Nous ignorons jusqu’où l’intelligence humaine peut aller dans la poursuite d’une [telle] compréhension du monde naturel ; après tout, nous sommes des organismes biologiques et non des anges. Cette dernière remarque suggère une [autre] façon de répondre à la question de ce que sont les sciences de la « nature ». Parmi les aspects de l’esprit, certains participent à la recherche naturaliste : désignons-les sous le nom de « faculté épistémique » (FE). Dotés de FE, les individus se trouvent confrontés à des « situations problématiques » consistant en certains états cognitifs (croyance, compréhension ou malentendu), à des questions posées etc. Souvent FE a le regard vide. […] Tout comme d’autres systèmes biologiques, FE a sa portée potentielle et ses limites ; nous pouvons distinguer entre les problèmes qui, en principe, sont à sa portée, et les mystères, qui ne le sont pas. Cette distinction est relative aux humains ; les rats et les Martiens ont des problèmes et des mystères différents dont, dans le cas des rats, nous savons pas mal de choses. La distinction n’est pas nécessairement nette, bien que nous nous attendions avec certitude à ce qu’elle existe, chez tout organisme et pour toute faculté cognitive. Les sciences naturelles qui réussissent se trouvent par conséquent à l’intersection de la portée de FE et de la nature du monde ; elles traitent des aspects (épars et limités) du monde que nous pouvons en principe appréhender et comprendre par la recherche naturaliste. Cette intersection est un produit fortuit de la nature humaine. Contrairement aux spéculations qui ont cours [depuis Pierce], il n’y a rien dans la théorie de l’évolution, ni dans aucune autre source intelligible, qui permette de penser qu’elle devrait contenir des réponses aux questions sérieuses que nous nous posons, voire que nous devrions être capables de formuler correctement les questions dans les domaines qui nous laissent perplexes. (Le soulignement en gras est de moi).

 

J’insiste sur la portée philosophique de ce texte. Elle contient bien sûr, au plan moral, un message de modestie : nous n’atteindrons jamais les réponses à la plupart des questions, pourtant sérieuses, que nous nous posons. Mais ce n’est pas un interdit d’ordre divin : c’est tout simplement qu’espèce biologique parmi les espèces biologiques, nous ne connaissons le monde que du dedans des organes mentaux dont nous sommes pourvus. Ainsi le projet scientifique n’est-il là que comme une fenêtre sur le monde qui a été aléatoirement ouverte. Il semble que les outils mentaux dont nous disposons soient en mesure de poser comme problème, partiellement, le fait de leur fonctionnement : d’où les sciences dites cognitives.

Parmi ces outils mentaux : le langage, encore qu’ici nous devons être prudent également. De quel sens du mot « langage » peut-il s’agir ? L’ambiguïté de la discussion philosophique vient souvent de ce que les mots appartiennent à plusieurs registres différents, dont le registre du discours ordinaire ou de la pensée du sens commun. Pour ce dernier, le « langage » est « moyen de communiquer », et on mettra volontiers dans le même sac la communication des abeilles ou des singes vervets (ces singes bien étudiés !) avec celle des humains, alors qu’on sait que cette confusion est fautive (les abeilles « communiquent » parfaitement en effet, au moyen

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(photo: crédit John Severns)

de leurs danses et de nombreux biologistes à la suite de K. von Frisch ont étudié le rôle des paramètres géométriques de celles-ci dans la communication des lieux et directions où il faut aller butiner, mais ce moyen de communication est de si bas niveau que, s’il vient à être perturbé par un pesticide – le fameux gaucho ! – alors patatras ! aucune adaptation n’est possible et l’abeille se perd, et meurt).

 

Le linguiste ne s’intéresse pas à cette acception ordinaire du terme « langage », pas plus qu’il ne s’intéresse bien sûr à celle qui sous-tend nos notions idéologiques et politiques de « pureté de la langue » (n’en déplaise à monsieur Finkielkraut…).

Alors à quoi s’intéresse-t-il ?

Qu’est-ce qui peut bien donner un substrat tangible à cette idée de langue si ce n’est ni l’hypothèse d’une notion universelle de « communication », ni la fiction d’une langue pure existant en dehors et au-dessus des misérables humains ? Eh bien il n’y a pas tellement d’autre solution que celle qui consiste là aussi à se référer à notre « cerveau », autrement dit à notre être biologique. D’où l’idée du langage ou plutôt de la « faculté de langage » comme organe mental, attaché à chaque individu humain comme l’est sa faculté de se mouvoir, de sentir ou de respirer. Bref, la langue comme quelque chose d’individuel, d’interne, propre à chacun.

 

(A suivre)

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Petite chronique de commentaires hebdomadaires

1- Lu ça dans « Courrier International », sous la plume du journaliste argentin Antonio Morales Riveira (de « Terra magazine ») et sous le titre « Sarkozy ou la politique de l’érection permanente » :

Sur l’échiquier politique mondial, il ne semble pas y avoir de chef d’Etat plus satisfait de l’être, […] Nicolas Sarkozy s’amuse beaucoup et veut montrer à quel point le pouvoir le remplit d’énergie pour mieux désirer et être désiré, pour faire de son mandat une fête permanente, une ivresse de lui-même, une érection.

Mais, évidemment, en homme de droite qui se respecte, Sarkozy refuse le concept de lutte des classes hérité du XIXème siècle. Son affaire à lui, c’est plutôt le concept préhistorique de « lutte des sexes », en vertu duquel les mâles qui s’emparent d’un territoire florissant (en l’occurrence, la France) ont droit à toutes les femmes qu’ils peuvent entretenir.

Et plus loin :

En somme, après avoir appris que Sarkozy apprécie comme personne le bonheur et le plaisir que le pouvoir procure, nous venons de découvrir qu’il n’a aucun sens du ridicule.

Et dans le même « Courrier », ceci sous la plume cette fois d’un journaliste anglais :

Depuis sa conférence de presse du 8 janvier dernier, Niclas Sarkozy est devenu le lauréat incontesté du prix Silvio Berlusconi de l’homme politique européen le plus embarrassant du moment.

Là où Sarkozy commet une faute, c’est en affichant son histoire d’amour devant les caméras au moment même où les Français sont profondément inquiets. L’économie française est dans une situation alarmante, et alors que le président part en vacances au soleil avec un cortège de 26 véhicules et une belle héritière italienne, les Français ne se sont jamais sentis aussi pauvres depuis le début des années 1990. Alors que son histoire d’amour avec l’opinion française commence à tourner au vinaigre, Sarko devrait revoir son scénario et, cessant de porter son cœur en sautoir, comme il le fait, le passer au poignet, avec sa montre au luxe clinquant.

Qu’on ne me dise pas que les Anglais et les Argentins nous jalousent… je crois plutôt que de l’extérieur, on a une vue plus juste de la spirale descendante dans laquelle risque de nous entraîner ce pouvoir, qui – je prends le risque de le prédire – sera bientôt honni. Un pouvoir qui en plus n’hésitera pas à jouer avec notre sécurité s’il en éprouve le besoin. De même que des présidents américains sont capables de déclencher des guerres pour renforcer la cohésion sociale autour d’eux, un président français risque demain de nous entraîner dans un affrontement qui, dans ce cas, probablement, serait avec l’Iran : le projet de base française à Abou Dhabi sonne comme une annonce sombrement prémonitoire.

2- Le Premier Ministre indien Manmohan Singh, un homme sage et vénéré, se rend en Chine et déclare « J’aimerais que l’Inde prenne exemple sur le Chine en termes de développement des infrastructures, de création d’emplois et de réduction de la pauvreté ». Voilà un avis qui tranche avec la doxa diffusée en Occident pour qui rien de ce qui est chinois ne saurait être sauvé…. Je ne pense pas que M. Singh ait prononcé ces paroles pour être seulement agréable à ses hôtes. Si quelqu’un connaît des études économiques sérieuses sur la Chine, dépassant la déploration habituelle, je suis preneur.

3- La cause tibétaine, que j’ai défendue avec véhémence, devient (ou a toujours été ?) un motif de mobilisation « clean » et vendable en Occident : « le Nouvel Obs » en fait sa une, le rire du Dalaï-lama après les fesses de Simone… On vend un Tibet sur papier glacé qui n’a plus grand-chose à voir avec la réalité, tiens, il y a longtemps que je n’ai pas de nouvelles du grenoblois de Lhassa … aurait-il abandonné son blog ?

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Rues de Paris

 

 

rues de Paris
descente surprise de la rue Lepic
au coin, quinze, le bistrot des Deux Moulins
demi Carlsberg et lecture d’un roman frais acheté

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marcher d’un pas trop lent de la station
blanche à la place Clichy attendant le jour
où s’épanouiront les fleurs
les fumeurs sur le trottoir polissent les glaces
de brasseries standard où les vieux se rincent
le gosier d’un rouge qui n’a rien d’un palace.

 

nuit en pente
nuit qui vient après la rougeur du Moulin
Rouge sous les charpentes, fenêtres en cœurs
qui donnent sur la cour

théâtre Théâtre Ouvert au fond d’une cité Véron calme
où les artistes brûlent les façades
en craquant les allumettes de leurs doigts

 

Paris cosmopolite
une femme africaine ouvre
couverture de laine
pour en vêtir une enfant de quatre ans
qui saute d’un pied sur l’autre
car c’est un jour de galette

 

un couple de vieillards se fraie un chemin
vers la porte qui grince avec ses deux battants
qui battent au rythme de leur tension
et sur l’avenue de Clichy
la cycliste éblouie
arrête sa mécanique pour aider à traverser une vieille
face au cinéma que j’ai décrit un jour
et qui diffuse à midi la vie d’Eugène O’Neill

 

crêpe au Wepler
où j’irai peut-être
boire une bière
siffler des coquillages
endormir les rumeurs
ou les suivre en leur sillage
effrayer les oiseleurs.
pervertir les pensants
pensent bien pensent mal
corrects politiquement ou bien
incohérents
regardant le ciel ou bien
sombrant
aux égouts de l’enfer
négligeant le sel
à répandre en hiver
et refermant le livre
qui traite de l’ennui
celui qui nous prend
à feuilleter la vie,
le soir, les heures chien et loup
les ricanements, les envies
les fureurs tues, les insultes à demi-mots
les soupirs de tant d’impéritie
des gouvernements
les étalages dans les journaux
les frasques d’un trop élu
la conviction tenace
qu’à trop vouloir en faire,
il finira dans le caniveau.

faute à Voltaire.

la tête dans le ruisseau.

faute à Rousseau.

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La honte ordinaire

Ai vu la télé hier soir.

Beurk.

Oui, des fois ça m’arrive, de regarder la télé. C’est tristement instructif. On voit ce qu’on fait bouffer de force à une population qui n’en peut mais.

C’était une émission animée par Laurent Ruquier et pendant environ une heure (durée approximative de ma patience jusqu’à ce que j’aille voir ailleurs s’il n’y avait pas mieux à faire), « on » n’a parlé que de Sarkozy. Cela se voulait drôle, cela se voulait dans la ligne des chansonniers d’autrefois. Sous un certain angle, « on se moquait », mais la moquerie était tellement complice qu’elle se muait en flagornerie.

Pensez, on a trouvé le moyen de déguiser Sarkozy en Astérix et Carla Bruni (Carlabrunix, ouaf, ouaf) en Boutfiltre. Il ne peut pas rêver mieux, l’autre, « celui dont il vaudrait mieux taire le nom » car évidemment, Astérix, c’est ce qu’on fait de mieux dans l’imaginaire des Français.

Il y avait là aussi, revenu de nulle part, l’ineffable Jacques Chancel, qui révélait sa longue amitié avec le président.

Je lis dans Politis, sous la plume de Bernard Langlois que les rumeurs colportent la nouvelle d’un futur mariage présidentiel et que « l’on » serait allé voir le Pape en partie pour arranger une belle cérémonie, en dépit de tous les obstacles qui séparent les heureux convolant de la respectabilité pontificale.

L’image qui vient immédiatement à l’esprit est celle du sacre de Joséphine et de Napoléon 1er.

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Mais moi, j’en ai une autre : celle de Bokassa 1er.

(mais il semble que le dessinateur Cabu ait déjà eu cette idée…)

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Meilleurs voeux à tous les lecteurs de ce blog

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(Cormoret, Suisse, canton de Berne)

mais, comme Réseau d’Education Sans Frontières … je ne souhaite pas la bonne année à monsieur Brice Hortefeux…

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De l’utilité des blogs pour découvrir une artiste

Oui, c’est utile de bloguer… sans le billet de « des petits riens » (qu’il faut lire!), je serais sûrement passé à côté de l’exposition consacrée à Hélène Shjerfbeck au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Après que « jmph » en ait parlé, cette exposition a été abondamment mise en valeur : affiches dans le métro, article récent dans « Le Monde » et sûrement ailleurs aussi (Télérama etc.). Etonnante rencontre avec une artiste finlandaise peu connue, qui meurt en 1946 à un âge fort avancé (elle était née en 1862). Etonnante parce que l’œuvre est très particulière et assez répétitive, à la fin faite surtout de portraits et, parmi eux, même, de plus qu’un seul : le sien, qui, comme tous les commentateurs l’ont signalé, évolue de plus en plus vers l’état de squelette. C’est la mort qui sourd toujours un peu plus à chaque autoportrait, jusqu’à ces lèvres qui disparaissent, mangées par les dents qui s’allongent, ces yeux qui s’engloutissent au sein d’orbites toujours un peu plus creusées. Disons-le : il y a une part morbide importante dans cette exposition, ainsi qu’un malaise trouble qui nous est communiqué quand on prend conscience au travers elle d’une existence tellement tissée de renoncement voire de refoulement.

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Penser qu’elle n’a vraisemblablement jamais connu de plaisir charnel et que c’est en 1915 seulement (alors qu’elle est dans sa cinquantaine) qu’il semble qu’elle ait nourri une passion de courte durée pour un homme qui admire sa peinture, cet Einar Reuter, peintre et garde forestier, dont elle se plut à peindre le torse noueux, passion toute platonique, bien vite brisée par les fiançailles du jeune homme avec une autre femme.

Le jour où j’ai visité l’exposition, il y avait affluence, beaucoup de visiteurs donc, mais d’une moyenne d’âge au-dessus de soixante ans : autre malaise (mais peut-être aussi le prix de l’entrée de 8 euros 50…. y est pour quelque chose, alors que ce genre d’exposition devrait, à mon avis, être gratuite).

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Train de nuit

Mercredi soir, prenant le train de nuit pour Barcelone, but : rencontrer quelques collègues et discuter de nos idées, proches mais différentes sur la bonne théorie pour expliquer le fait qu’une expression interne à une phrase puisse pourtant avoir une portée extérieure. Je prends le train de nuit car c’est le seul moyen que j’aie pour arriver le matin à l’heure frais et dispos. Quand j’ai choisi cette solution, on a ri, avec C. car cela venait juste après la diffusion d’un film à la télévision, que nous avions regardé, et qui n’était pas si mal (pour la télé), qui portait ce titre, « train de nuit », où le héros faisait la rencontre d’une femme dont il tombait amoureux, cette femme attendait les résultats de ses examens médicaux, elle avait un cancer, mais elle se soignait, ça n’était pas trop grave, ça se terminait bien. On avait ri car, depuis, l’idée de ce train est associée à celle de rencontres amoureuses. Mais je ne voyage pas en première, c’est donc plus difficile, d’autant que les compartiments couchettes ne sont pas mixtes.

Quel long préambule…

Bref, montent avec moi, dans le même compartiment un grand gaillard africain, lourdement chargé, j’apprendrai qu’il est malien, et deux voyageurs chinois, faisant partie d’un groupe en goguette, j’apprendrai qu’ils viennent de Hangzhou. Le grand type du Mali a cherché à caser ses énormes sacs un peu partout, sans grand succès, maintenant son plus gros bagage trône, posé sur le lavabo. Ouf, il s’assoit enfin et prend conscience de mon existence.

ça va ?

je lui réponds :

oui, ça va

t’es pas jeune !

eh non, je ne suis pas jeune

moi, je suis jeune

oui, tu es jeune.

Quel âge tu me donnes ?

Bôf, 25 ans ?

Ah non, quand même pas, j’ai trente ans

Tu habites en France ?

Oui, dans le Val d’Oise

Tu viens de quel pays ?

Du Mali

tu es en vacances ?

non, je vais à Barcelone pour mon travail

qu’est-ce que tu fais comme travail ?

je suis prof, chercheur si tu veux

dans quoi ?

oh, des maths, de la logique, tout ça

ah…. Moi j’ai fait des maths.

Ah oui ?

Oui, des maths pour la comptabilité, j’ai un diplôme de technicien comptable

C’est bien ça, dis donc, pour trouver du boulot !

Ouais, mais tu vois, avec cette peau, là, je peux pas faire mon métier.

Ils te prennent pas ?

Non, ils te prennent pas, avec cette peau…

Alors qu’est-ce que tu fais ?

Je suis grutier, tu te rends compte du décalage ?

Oui, je me rends compte

Bon, on dort ?

Oui, on va appeler la dame pour qu’elle nous mette les couchettes.

On dort.

Au matin :

bien dormi ? (c’est moi qui demande en premier cette fois).

ça va….

….

Tu vas prendre le petit déjeuner ?

Oui.

Je vais avec toi, parce que je ne parle pas l’espagnol, l’anglais tout ça

OK

On mange un toast. Avec un café.

Je demande encore :

tu es marié ? tu as des enfants ?

oui,bien sûr je suis marié, j’ai des enfants

ils sont en France, avec toi ?

(gros soupir) non, ils sont là-bas. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour les faire venir, mais c’est devenu très dur, très dur.

….

Mais je vais les voir

Souvent ?

Une fois par an.

C’est dégueulasse, Sarkozy, hein ?

(soupir et mouvement de la tête)

On se sépare…

bonne chance !

oui, au revoir.

 

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Sortie de la gare Barcelona-França, 9 h du matin, quelques taxis jaunes et noirs, comme des abeilles, attendent le long du trottoir, celui qui est disponible pour moi est conduit par une jeune femme blonde, super-charmante. Elle ne comprend pas bien où je vais, c’est loin (Campus Nord), nous traversons toute la ville par la Diagonal. Barcelone est une ville splendide, je me demande si elle n’éclipse pas Paris. Architecture débridée, immeubles gothiques, fenêtres en forme de lanternes, avec des vitres arrondies, des pourtours de baie qui s’alanguissent, des guirlandes de pierre et des édifices modernes, des volumes étranges comme des caravelles de verre échouées sur le rivage. Ma jeune conductrice blonde me raconte elle aussi sa vie, comment elle a laissé tomber, curieuse coïncidence, ses études de comptabilité. Elle aime Noêl, elle voudrait qu’il y ait encore plus de décorations dans les rues. Elle déploie tous ses efforts pour m’amener précisément là où je vais, même si je l’assure que je peux poursuivre un peu à pieds. Elle me laisse près d’un escalier, je prends son numéro de téléphone des fois que j’aie besoin d’un taxi le lendemain, ce qui s’avèrera inutile. En la voyant partir, j’imagine une histoire où un jeune voyageur tombe amoureux et part avec sa conductrice de taxi.

Et le séminaire, après ? C’était très bien.

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Bravo la Suisse!

J’ai déjà fait état sur ce blog de mes inquiétudes concernant l‘évolution de la vie politique suisse : un tribun xénophobe et populiste, Blocher, introduit tel un ver dans le fruit au sein du Conseil Fédéral, gagnant les élections législatives récentes (avec 29% des voix, plaçant son parti nettement en tête) sur une odieuse campagne de propagande illustrée par la fameuse affiche des moutons blancs éjectant de leur pré le mouton noir, représentant de l’étranger, pouvait devenir en 2008 le président de la Confédération. Dans d’autres billets pourtant, je louais la sagesse des institutions suisses et leur sens de la démocratie, manifesté par un cadre légal qui, à mon avis, devait limiter les risques de dérapage populiste. Ces deux sortes d’observations pouvaient sembler contradictoires.
Or, voilà que ces jours-ci, cette sagesse des institutions triomphe : au grand étonnement des observateurs, Blocher a été évincé du Conseil Fédéral grâce aux ressources que donne la loi helvétique. Bizarrerie entre les bizarreries, lors du renouvellement du Conseil Fédéral (le gouvernement collégial), tout le parlement est amené à se prononcer sur chaque candidat alors même que lesdits candidats doivent invariablement appartenir à une liste de partis déterminée à l’avance. Ainsi les socialistes ou les Verts sont-ils appelés à choisir une personnalité d’un parti de droite (ou l’inverse). Cette fois, il a suffi que les socialistes et les Verts s’allient avec d’autres partis (le PDC par exemple) voire même avec une frange minoritaire au sein du parti de Blocher, l’UDC, pour, contre toute attente, faire basculer le vote du parlement en faveur d’une candidate modérée de l’UDC appartenant à la tendance écartée par Blocher. C’est ainsi qu’une inconnue, une certaine madame Widmer-Schlumpf, ministre des finances des Grisons s’est trouvée propulsée au sein des « sept sages », et c’est ainsi que la Suisse s’épargnera la honte d’être un jour représentée par un facho.
NB: question démocratie: imaginons qu’en France, l’Assemblée Nationale au complet vote le choix de chaque ministre, un à un (avec la seule contrainte qu’il appartienne au parti majoritaire)…

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