What Makes Us Smart?

 

Non Kiki, je ne vais pas vous vendre une smart.1203166477.jpg (marque déposée), mais ce titre c’est celui qu’une éminente psychologue américaine, Elisabeth Spelke (Liz pour les intimes), donne à un de ses articles, écrit pour nous expliquer ce qui peut bien nous rendre « intelligents », nous, « les humains »… par rapport à eux… « les animaux ».spelke200.1203010757.jpg
Je mets plein de guillemets à « intelligents » bien entendu, d’aucuns pouvant vite prétendre qu’être capable de déverser du napalm sur des populations et d’en exterminer d’autres au seul prétexte de leur religion ou de leur origine ethnique est loin d’être une preuve de supériorité de l’espèce humaine. Mais au sens technique, si, il faut croire que ça l’est, au même titre qu’il est bien connu que toutes les pannes, toutes les gabegies, tous les trous percés n’importe où font croître le PNB des nations… alors… qu’est-ce qui nous rend « intelligents », plus « intelligents » que les abeilles, les fourmis, les doryphores, les toucans, les dauphins ou les babouins (« baboons » disent les anglophones, je trouve ça joli).

 

oiseau2.1203166530.JPG(oiseau sur la fenêtre de ma belle-mère, à Cormoret (BE))

La question se pose, et drôlement, en ces temps où de plus en plus d’expériences sur nos cousins animaux remettent en question les idées reçues. Ainsi, le « Nouvel Obs » de la semaine dernière se faisait-il l’écho, par la plume de Michel de Pracontal , de nouveaux travaux portant sur l’intelligence des grands singes, effectués par des chercheurs japonais. singes.1203166497.jpgPour résumer : on a toujours prétendu que les chimpanzés (par exemple) avaient une intelligence très limitée, qu’ils ne savaient évidemment pas compter et que, lorsqu’on essayait de leur apprendre des rudiments d’un langage, c’était un relatif fiasco : tout juste étaient-ils capables de mémoriser vingt-cinq symboles et de les associer vaguement deux par deux pour traduire leur désir de manger une banane ou de recevoir une caresse… Aucun des « expérimentalistes » patentés ne s’était avisé du biais qui existe à observer des animaux qui sont en captivité, séparés de leur milieu naturel et surtout séparés de leurs congénères. On en est resté à la vieille image de Descartes, des « animaux-machines » : ces êtres là, monsieur, ça ne ressent rien, vous pouvez les mettre en cage, entre quatre murs de béton, les condamner à passer toute leur vie seuls, rompre tous leurs liens sociaux, ça n’a pas d’importance…. Comme une machine est censée vous répondre en toutes circonstances, ils réagiront comme elle… par « input-output » (selon la vieille antienne du behaviourisme).
Or, on commence à comprendre que cet arrachement au milieu naturel, en réalité, change tout. Regardez les vivre dans la nature, et vous apprendrez des choses étonnantes, que, par exemple, ils sont dotés d’une mémoire fantastique (leur permettant de mémoriser les positions occupées par des chiffres sur un écran, même lorsque l’affichage ne dure que deux dixièmes de seconde, ce qui impossible chez l’homme !), qu’ils fabriquent et utilisent des outils, qu’ils échangent peut-être des signaux évolués etc.
Revenons maintenant à « what makes us smart »… Liz Spelke commence son article par son autocritique : elle aussi, a cru trouver la racine d’une intelligence humaine supérieure dans telle ou telle aptitude (mémoire, comptage, dextérité…) que l’espèce humaine aurait possédé mieux que toute autre. Et puis, elle est revenue sur ce genre d’idée après de nombreuses observations qui l’ont convaincue qu’elle faisait fausse route. Alors ? alors il reste l’hypothèse de la langue.
Plus précisément de la « compositionnalité » de nos langages.

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Parce que nos langues permettent de fabriquer des constituants qu’on peut relativement rendre autonomes (comme des groupes nominaux, des groupes verbaux etc.) et que les ingrédients de ces constituants peuvent alors être perçus comme portant sur un même objet, on parvient à exprimer des idées complexes en reliant entre eux des concepts qui appartiennent à plusieurs domaines de connaissance.
Ainsi, supposez que nous ayons un module cognitif spécialisé dans la reconnaissances des couleurs et un autre spécialisé dans l’identification des objets présentant un certain volume, le mot « jaune » dénoterait une entité du premier module, le mot « maison » une entité du second. Sans un langage compositionnel, nous n’aurions pas les moyens de mettre ensemble ces deux mots au sein d’un même syntagme (groupe) et de faire ainsi communiquer les modules dont ils dépendent. En disant « il faut tourner après la grande maison jaune », nous formons, entre autres choses, un constituant « maison jaune » tel que, quand nous l’interprétons sémantiquement, nous comprenions « un objet x tel que x possède ces deux propriétés : celle d’être une maison et celle d’être jaune ». De la même façon, quand nous appliquons un nombre à une collection d’objets, nous formons un syntagme, par exemple : « cinq doigts », ceci semble être une condition nécessaire du comptage. En disant ou en entendant « cinq doigts », nous formons le concept d’une collection x qui, en même temps possède la propriété d’être « cinq » et celle d’être « des doigts ».
Toutes les langues ne sont pas aussi « compositionnelles ». Imaginez une langue qui n’aurait pas un tel pouvoir de composition, où par exemple, l’adjectif serait éloigné du nom sur lequel il porte, où l’idée de « maison jaune » se traduirait par une expression du genre : « j’habite la maison, jaune elle est », ou bien où le nom de nombre figurerait ailleurs également que dans l’environnement du nom de l’objet comptable. Alors il apparaîtrait dans cette langue un relatif handicap pour utiliser les noms de nombre dans l’usage que nous leur connaissons. Sans doute pourrait-on utiliser ces noms pour eux-mêmes et dans des sortes de jeu, mais moins facilement pour des opérations de comptage. Ce sont des conclusions auxquelles mon collègue Pica est arrivé suite à son immersion fréquente au sein de la communauté Mundurucu , de l’état de Para, au Brésil, et sur lesquelles nous travaillons en ce moment. Il se trouve que la langue Mundurucu possède les caractéristiques que je viens d’énumérer.

 

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femme mundurucu comptant sur ses doigts
(cliché CNRS – Pierre Pica)

Ces travaux ne signifient pas que certaines populations n’auraient pas l’idée de nombre (ni même que certaines espèce animales ne l’auraient pas) mais seulement que, bien que l’ayant, elles auraient des difficultés à l’utiliser, et mettraient en place des stratégies compliquées pour y parvenir néanmoins, jetant l’ethnologue classique dans la perplexité. Lui aussi dans le trouble.
On peut sans doute trouver ici comme une réminiscence de l’hypothèse de Whorf (cf.) que j’ai antérieurement critiqué : c’est l’hypothèse selon laquelle notre langue façonnerait notre manière de voir le monde. Pourtant il y a de grandes différences. Un whorfien dirait que, la langue X ne permettant pas d’exprimer la notion de nombre, les locuteurs de cette langue n’ont pas de concept de nombre : l’univers numérique leur ferait défaut !
Ce n’est pas ce que nous disons : de nombreuses observations montrent que les Mundurucus comme, tout autre peuple, ont bien sûr accès à cet univers de la numération : le concept de nombre existe mentalement indépendamment du langage, mais ce sont les conditions d’utilisation qui changent. Il y a une connexion entre le système mental qui s’occupe des nombres et la faculté de langage qui s’effectue moins bien que dans d’autres langues, et c’est peut-être parce que les ressources mentales (mémoire etc.) sont mobilisées par ces locuteurs-là par d’autres choses, peut-être plus importantes pour la survie, comme l’orientation dans l’espace (ou plus « intéressantes »… allez savoir !).
Revenant encore à la comparaison avec les animaux, une idée schématique à mon avis serait de dire qu’on a trouvé la raison de ce qui nous rend « intelligents » et pas eux : elle résiderait dans le fait que nous avons un langage compositionnel.
Idée schématique … car qu’est-ce qui nous prouve que certaines espèces animales au moins ne seraient pas dotées elles-aussi de moyens pour assurer cette « compositionnalité » ?
Autre question : quel est le prix à payer pour ces possibilités offertes par le langage ? Le chercheur japonais, dit M. de Pracontal, « avance l’hypothèse que cette mémoire [la mémoire visuelle fantastique dont témoigne le chimpanzé « Ayumu »] ait existé chez l’ancêtre commun à l’homme et au chimpanzé, et qu’elle ait régressé dans notre espèce au profit de nos capacités de langage ».

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Jeudi soir, nous avons vu Andromaque…

A la MC2 de Grenoble, mise en scène très drôle d’Andromaque, par Declan Donnellan, acteurs remarquables (Camille Cayol : Andromaque, Christophe Grégoire : Pyrrhus, Camille Japy : Hermione, Xavier Boiffier : Oreste, Romain Cottard : Pylade, Dominique Charpentier : Céphise, Anne Rotger : Cléone, Vincent de Bouard : Phoenix, Sylvain Levitte : Astyanax) dans un jeu très actuel.

 

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C’est l’histoire d’un chef d’état qui s’appellerait Pyrrhus, ici joué très « speed », costume rayé, cravate. Il dirige un pays, l’Epire, mais il estime qu’il a droit au bonheur, comme tout le monde. Sa vie sentimentale est bousculée. Deux femmes. Andro, il l’a dans la peau. Elle lui résiste. Froide, Andro. N’a d’amour que pour son fils, dit-elle. Alors Pyrrhus fait pression sur elle en utilisant son fils : « si tu ne viens pas avec moi, tu ne le verras plus». Et l’autre c’est Hermione. Ah ! Hermione, que ne ferait-elle pas pour séduire son Pyrrhus… (hmmm, chanter, peut-être ?) elle en a et en a eu bien d’autres, des hommes, à commencer par Oreste qui la suit comme un petit chien, mais ce qui la séduit par-dessus tout, Hermione, chez un homme, c’est le pouvoir. Alors, on fait comprendre à Pyrrhus que le temps presse, qu’il doit se décider, il est en baisse dans les sondages. Si Andro le rejette, si décidément elle n’est pas un bon coup politique, il doit choisir Hermione. Alors il s’engage auprès de celle-ci : le mariage est prévu, mais à deux jours du mariage, il envoie un SMS à Andro : « si tu reviens, j’annule tout, sinon, ton fils, couic ». La belle Andro se lamente, dit qu’elle va consulter Richard Attias. Celui-ci, implacable lui dit : « vas-y, mais tout de suite après : quitte-le ». Aussitôt dit… le mariage prévu pour Hermione, c’est Andro qui s’y colle. Il y a du monde au temple. Hermione tord ses mains de rage et demande à Oreste de la venger, malheureux Oreste. Pyrrhus, tout à son bonheur, se laisse griser de mots. La tête dans ses amours, il a oublié les affaires de l’Etat. Le pouvoir d’achat des Epiriens est en baisse. Sa majorité le lâche. Le peuple, en furie, l’écharpe à la sortie du temple et un bras assassin venge Hermione.

A la fin, Sarko est mort. Cécilia apparaît au balcon, tenant par la main son fils Louis, elle salue la foule, elle est élue Reine de France. Et son fils régnera sous le nom de Louis XIX. Vous voyez, j’ai suivi le film, j’ai tout compris !

 

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mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir à se dire…

Aujourd’hui, dans Libération, paraît cet excellent article de mon collègue Alain Kihm, linguiste et directeur de recherches au CNRS, en réponse à une tribune d’Alain Bentilola (le plus ou moins « linguiste officiel ») parue dans « Le Monde », le 21 décembre. Je cite en entier cet article.
Ce qu’il me paraît particulièrement bien relever c’est cette croyance, propre à certains milieux « cultivés », selon laquelle au sein d’une communauté réduite et ne partageant pas a priori les mêmes croyances ou valeurs que lesdits milieux, les gens ont forcément un langage appauvri parce que, n’est-ce pas, « qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir à se dire – sous-entendu : d’intéressant ? ».

Les préjugés sur la langue ont la vie dure. Dans quelques billets précédents (qui n’ont pas eu un immense succès, je le confesse 😦 ), j’ai essayé d’en démolir certains, notamment cette idée (hypothèse forte de Sapir-Whorf) selon laquelle notre langue particulière déterminerait complètement notre image du monde, empêchant certains peuples d’avoir accès à certaines pensées sous prétexte qu’ils n’auraient pas, dans leur langue, de moyen de les exprimer (on est allé jusqu’à croire que les Chinois ne pouvaient pas raisonner normalement parce que le mode conditionnel leur faisait défaut !).

Un autre préjugé porte sur l’idée que certaines populations s’exprimeraient avec un vocabulaire de quelques centaines de mots seulement, manifestant ainsi leur indigence intellectuelle et linguistique. Ceci est absurde. La rapidité d’acquisition des mots du langage autour de l’âge de deux ans (qui voisine les deux mots par heure aux périodes les plus propices) fait que ce seuil de « quelques centaines » est bien vite atteint. Si « l’environnement » joue un rôle quant au développement de certaines facultés intellectuelles, il n’est pas évident qu’il en joue un si grand en ce qui concerne le développement du langage. Les questions de « bon ou mauvais usage de la langue » ou de « norme communautaire » ressortissent de l’étude sociologique, non linguistique. Il n’est d’ailleurs pas rare de constater (et ceci a été étudié scientifiquement (Pateman, 1987 entre autres)) qu’une personne est capable de parler plusieurs langues, en entendant par là non pas qu’elle peut parler français ou allemand, mais qu’elle peut parler le dialecte de son quartier aussi bien qu’une langue plus conforme à la norme de la société quand elle sort de celui-ci.

esquive3.1202394022.jpg(photo du film « l’esquive » d’A. Kechiche)

Enfin l’étude des langues parlées par des populations isolées (comme en Amazonie par exemple) révèle une complexité aussi grande que nos langues à tendance hégémonique et montre que leurs locuteurs se livrent à des jeux au moyen de la parole qui sont comparables à ceux que nous pratiquons continuellement.

Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’université Paris-V, soutient que les jeunes des banlieues souffrent massivement d’un «déficit linguistique», manifesté par un «vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases» (1). Selon lui, les causes de cette carence résident dans le fait que ces jeunes vivent en vase clos dans leurs quartiers ghettos et leurs bandes, partageant les mêmes goûts, les mêmes intérêts et le même désintérêt pour le reste du monde. Ainsi réduits à une «communication de proximité», ils n’auraient presque rien à se dire, car tout entre eux serait déjà connu. Deux ou trois mots, juxtaposés sans ordre et à peine articulés, suffiraient alors dans la plupart des cas à évoquer dans l’esprit de l’interlocuteur une information trop prévisible.

Alain Bentolila est linguiste. Un linguiste devrait savoir que la majorité des langues du monde (environ 5 000) se parle au sein de groupes humains dont les membres se comptent en quelques centaines, souvent bien moins. Dans ces sociétés, dites traditionnelles, les individus se connaissent tous, partagent les mêmes croyances, les mêmes coutumes, les mêmes travaux, la même nourriture. Où trouverait-on connivence plus forte ? Qui aurait moins besoin de se parler pour se comprendre que ces villageois d’Amazonie, d’Afrique, d’Australie, de Nouvelle-Calédonie, etc. ? Si l’on suit le raisonnement de Bentolila, leurs langues devraient être de peu de mots et de syntaxes imprécises… comme on l’a longtemps cru, du reste. Pourtant – un linguiste ne peut l’ignorer – elles sont non seulement aussi riches que le français «cultivé», mais bien souvent d’une complexité dans les procédés de formation de leurs mots et de leurs phrases (morphologie et syntaxe) dont même le latin et le grec ne nous donnent qu’une pâle idée. Cette absence de corrélation entre le nombre et la condition des locuteurs et le degré d’élaboration du système linguistique qu’ils partagent montre que la communication, au sens strict du terme, n’est pas la fonction première du langage. C’est bien plutôt le récit. La complexité du langage s’explique avant tout par ce besoin vital de conter des histoires aux enchaînements intriqués, pleines d’entités fictives. Comme outil de communication pratique, le langage est du reste bien peu efficace. Essayez donc d’expliquer par les seuls mots comment monter la chaîne d’une tronçonneuse !

Des récits communs, cela s’appelle de la culture. Il faut donc que ces jeunes aphones n’en aient pas… et c’est bien ce qui nous est donné à entendre. Ils ont de la religion, en revanche ! Ils «croient en le même Dieu». Façon contournée de nous dire que ce sont tous des musulmans. A supposer que ce fût vrai, cela ne suffirait pas à leur donner une culture. Ou bien l’islam n’en est pas une, mais je me garderai d’imputer à Alain Bentolila une opinion aussi outrancière ; ou bien ce n’est chez eux qu’un reste obscur de cet «ailleurs estompé et confus» qu’ils auraient pour unique origine, affirmation gratuite et certainement fausse, car les jeunes des banlieues savent pour la plupart fort bien d’où ils viennent. Mais l’important pour Alain Bentolila n’est pas qui ils sont mais ce qu’ils sont, à savoir des pauvres. Et les pauvres, on l’a dit avant lui, n’ont pas de (vraie) culture, donc pas de (bon) langage. Le développement absurde sur la «communication de proximité» n’est là que pour nous resservir cette rengaine qu’on voulait croire réfutée. Ici, la référence essentielle reste Richard Hoggart sur la Culture du pauvre, sans parler des travaux de Pierre Bourdieu, qui nous manque toujours davantage. Dans les années 60 et 70, le grand linguiste américain William Labov découvrait chez les jeunes Noirs des quartiers ghettos de New York une culture narrative, d’une richesse insoupçonnée, faite de récits d’expérience, d’énigmes, de blagues ritualisées, de poèmes satiriques, le tout manifestant une virtuosité langagière que presque tous partagent. Insoupçonnée cette richesse, parce que d’une culture consciente d’être stigmatisée. On ne montre pas ce qu’on peut faire à qui, on le sait, l’a par avance jugé et condamné.

Je n’affirme pas que les jeunes de nos banlieues possèdent des richesses équivalentes ; j’affirme que, s’ils les ont, ils ne les montreront jamais aux semblables d’Alain Bentolila… et ils feront bien. Le point de vue de Bentolila participe de ce courant néoréactionnaire, anti-68, où, sous couvert d’opposition à une prétendue «pensée unique», les pires contre-vérités s’énoncent fièrement. Il démontre que les sciences du langage ont si peu pénétré le public que quelqu’un qui s’en réclame s’estime autorisé à soutenir une idée aussi absurde que des personnes, qu’aucune pathologie neurologique n’affecte, aient un déficit de langage. Comme si la faculté de langage n’était pas une propriété génétique de l’espèce humaine ; comme si tous les enfants, ayant acquis sans effort leur langue maternelle, ne se livraient pas à des jeux de langage que seule la maîtrise spontanée d’une syntaxe et d’une sémantique élaborées rend possibles.

Il n’est pas question de nier l’inégalité sociale. Ce pays est en situation de diglossie : il s’y pratique plusieurs langues qui, pour être égales en valeur expressive aux yeux du linguiste sans préjugés, ne le sont pas aux yeux de beaucoup de ceux qui font les promotions – maîtres, professeurs, recruteurs, intellectuels, etc. Cette situation ne changera pas dans un avenir prévisible. Ce serait alors le rôle de l’école que d’avertir les élèves issus des banlieues (entre autres) que, s’il n’y a rien de mauvais à dire «la cité que je t’ai parlé» (correct en ancien français et dans bien des langues), il est recommandé, pour des raisons qu’on peut leur expliquer (ils ne sont pas idiots et connaissent le monde), d’écrire et dire devant certaines personnes «la cité dont je t’ai parlé». Il s’agit de les rendre bilingues, de leur apprendre le français «standard» comme une autre langue. Si certains en profitent pour l’approfondir et l’illustrer, tant mieux. On peut espérer qu’ils vivront mieux de n’avoir pas été dénigrés dans leur plus intime, leur langue quotidienne.

(1) Le Monde, 21 décembre 2007.

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Un week-end helvétique

peu de commentaires…

samedi 11 heures, Saint-Imier
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samedi 16 heures, Bienne

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dimanche 10 heures, vallon de Saint-Imier

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dimanche, midi, lecture du « Matin »: un mariage poutzé en dix minutes
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L’Académie et les termites

On n’en a jamais fini de parler du langage. Si vous cliquez sur ce lien , vous verrez une conférence étonnante donnée par Steven Pinker, pinker_profile.1201797273.jpgqui est un éminent spécialiste de linguistique et de sciences cognitives aux Etats-Unis, à qui on doit entre autres des livres qui ont atteint le grand public comme « The Language Instinct » ou bien « How the Mind works » (les deux ont été traduits en français). Ce qui vous étonnera sûrement c’est qu’il commence sa conférence en parlant de… Maurice Druon (!), secrétaire Perpétuel de l’Académie Française, et de cette même académie.

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Bien sûr il se moque, et nous autres, Français, nous sentons mal à l’aise en écoutant ça.

En gros il dit : « vous vous rendez compte, les Français s’imaginent que la langue est une entité qu’une Académie peut réguler, à quoi elle peut donner forme, et il en est parmi eux, prestigieux en plus, qui ont assez de temps à perdre pour fabriquer des dictionnaires qui recommandent d’utiliser tel ou tel mot dans telle ou telle circonstance, et quand leur dictionnaire est terminé, la langue a tellement évolué… qu’il leur faut recommencer ! ». Oui, il a pas tort, Pinker….

Son idée à lui est que la langue émerge à partir de l’interaction des esprits humains entre eux. Et c’est ainsi qu’il faut l’étudier. Il y a là quelque chose de complémentaire par rapport à la faculté de langage comme organe biologique. La faculté de langage est l’organe, et la langue est cette réalité énorme, parfois monstrueuse, qui se développe lorsqu’on met en contact (par le dialogue, entre autres) les innombrables réalisations de ladite faculté.

termitiere-manujunblogfr.1201797320.jpgUn autre linguiste américain, Ed Stabler (côte Ouest celui-là), dans son très intéressant cours sur « langage et évolution », fait le rapprochement entre langue et … termitière ! « It is no surprise that we find emergent phenomena even above the level of the organism. One example that has been quite extensively studied is the structure of ant and termite nests”. Comment la structure est-elle construite? Il n’y a sûrement pas une fourmi ou une termite toute seule pour déterminer un plan (ni même un comité, genre « académie »). « In some sense, the structure must emerge from the behaviour of each ant doing what seems natural to it”.

(photo de termitière en Australie extraite du blog http://manuj.unblog.fr )

Un autre aspect émerge des réflexions que nous pouvons avoir sur le langage, c’est l’aspect de jeu. Il n’est pas dit que tout ce qui se développe en matière de structure linguistique réponde à une fonctionnalité bien précise… Il y a la part du jeu. Il semble que les communautés humaines quelles qu’elles soient (je veux dire aussi bien nos sociétés que celles que l’on dit primitives) passent une bonne part de leur temps… à jouer. De ce point de vue, qu’est-ce que notre Académie si ce n’est un club fermé qui se réunit pour jouer au Grand Jeu des définitions ? A des milliers de kilomètres de là, au fond de la forêt amazonienne, des peuples abritent des sous-groupes « d’experts » qui développent des moyens ingénieux pour suppléer le manque de mots pour les nombres dans leur langue.

Nous avons relativement le choix de nos jeux, nous pouvons préférer un autre jeu au jeu académique, par exemple celui de la poésie. Beaucoup de nos contemporains affectionnent les double-sens, les jeux avec les mots, ces mots que l’on dit bizarrement des mots-valises. On peut développer une expertise aussi dans ces jeux là.

C’est l’objet de la sociologie d’étudier le méta-jeu qui consiste à mettre en concurrence et choisir parmi les jeux : à tel groupe, tel genre de jeu préféré.

Qu’est-ce qui justifie le mieux le jeu académique ? Pour le savoir, on peut se demander quelles réactions spontanées suscitent les attaques de Steven Pinker. Je crois que ce qui vient à l’esprit est : « il faut bien défendre la langue française » et l’on donne alors en général comme second argument que le rayonnement du Français dans le monde est vital pour notre économie, autrement dit, c’est juste… un jeu économique et politique.

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maisons du Jura

Dunia dit que la région où elle habite est froide et belle .

J’ajoute aussi que les maisons sont chaudes et belles.

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et accueillantes…

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« Alerter » et la liberté d’expression

L’affaire du bouton « alerter » et des réactions qu’il suscite de la part des éminents blogueurs du Monde Interactif, dont je fais partie, me fait me poser quelques questions. Voilà une affaire qui n’est pas sans rappeler, mais de façon inversée, l’affaire Chomsky à propos de Faurisson… Je m’explique.

En 1979, suite à des sanctions prises par l’Etat contre un certain Faurisson, historien négateur des chambres à gaz (historien dont on a semble-t-il perdu la trace aujourd’hui, et heureusement), une pétition internationale circule pour défendre la liberté d’expression. Noam Chomsky signe, comme, dit-il lui-même, il le fait à tour de bras, jour après jour, qu’il s’agisse de défendre cette liberté en Iran, en Union Soviétique ou aux Etats-Unis, sans du tout se préoccuper de ce que peuvent bien dire les gens incriminés. (cf. video où Chomsky s’explique sur cette « affaire » ).

Il est alors durement attaqué, la pétition est appelée « pétition Chomsky » alors qu’il n’y prenait pas plus de responsabilité que des centaines d’autres signataires. Il pense alors utile d’écrire un texte en réponse à ses détracteurs, dans le droit fil de la fameuse sentence voltairienne : « je déteste ce que vous écrivez mais je suis prêt à me faire tuer pour que vous ayez le droit de l’exprimer ». Il commet alors l’erreur de laisser un de ses correspondants français faire ce qu’il veut de ce texte, lequel en profite pour le transformer carrément en une préface à un livre de Faurisson. C’est une erreur grave. Néanmoins, Chomsky a défendu la liberté d’expression jusqu’au maximum qu’il pouvait faire.

Personnellement, je n’étais pas d’accord avec Chomsky et je trouve qu’il a agi avec une grande légèreté dans cette histoire. Il me semble que la liberté d’expression a peut-être des limites, ne serait-ce que notre refus d’accepter par exemple des appels au meurtre. Oui, la parole parfois tue. On se souvient du rôle de la « Radio des Mille Collines » dans le déclenchement des massacres au Rwanda. Enoncer des propos négationnistes, c’est en un sens absoudre les bourreaux nazis et suggérer que dans le fond, « ça » pourrait recommencer. Enfin tel est mon avis (modeste, comme toujours).

Mais je suis prêt aussi à penser comme Chomsky que toute cette publicité faite autour d’affaires comme celle de Faurisson ne fait en réalité que donner de l’importance à d’aussi misérables auteurs, que l’on ignorerait sans cela… Aux Etats-Unis, une loi comme la loi Gayssot serait impensable, car anticonstitutionnelle et, dans le fond, on peut le comprendre : je ne crois pas que les procès contre les propos racistes soient la lutte la plus efficace contre le racisme.

Néanmoins je crois que beaucoup de gens en France sont encore convaincus de la « culpabilité » de Chomsky dans cette affaire, convaincus entre autres de son « anti-sémitisme » (rappelons qu’il est lui-même fils de rabbin et qu’il a acquis son goût pour l’analyse du langage en étudiant l’hébreu), et qui plus est, je ne serais pas étonné de me rendre compte que certains blogueurs violemment hostiles au bouton « Alerter », pour des raisons très honorables de défense de la liberté d’expression, en font partie…

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Défendre les lanceurs d’alertes!

En ces temps d’affaire du bouton « Alerter » en bas à droite des billets paraissant sur la plate-forme du Monde, ce titre peut paraître provocateur… Et pourtant, rien à voir. Il y a des lanceurs d’alertes utiles. Voici ci-dessous l’appel de l’association Science Citoyenne. (Incidemment, j’apprends grâce à cette « affaire du bouton », l’existence de cas de censure manifeste, dont le Monde Interactif se serait rendu coupable, vis-à-vis d’un blog de défenseur des animaux, ça branle dans le manche , c’est le moment pour tous de nous reporter à ce blog qui est, lui aussi, un lanceur d’alertes!).

Jeudi 31 janvier prochain à 13h30 au Tribunal de Grande Instance de Paris (île de la Cité) aura lieu le procès en diffamation de Pierre Meneton.

Pierre Meneton est chargé de recherche à l¹INSERM au sein du département de Santé Publique et d¹Informatique Médicale de la Faculté René Descartes à Paris. Il est poursuivi en diffamation par le Comité des Salines de France et la Compagnie des Salins du Midi et des Salines de l¹Est pour une phrase prononcée lors d¹une interview pour le magazine TOC en mars 2006 : « Le lobby des producteurs de sel et du secteur agroalimentaire industriel est très actif. Il désinforme les professionnels de la santé et les médias ».

Pour soutenir Pierre Meneton et la loi de protection des lanceurs d¹alerte, nous organisons une grande mobilisation en présence de Christian Vélot, du Collectif Vigilance Franklin, de Jacques Testart, de Robin des Toits, d¹Anne Bringault des Amis de la Terre et d¹André Cicolella le 31 janvier prochain sur la place à la sortie du métro Cité, en face du TGI (île de la cité) à partir de 12h30.

Au delà du cas de Pierre Meneton, c¹est toute la question du traitement des alertes sanitaires et environnementales (amiante, OGM, ondes électro-magnétiques, pesticides…), et de la protection des lanceurs d¹alerte qui se pose. La liberté d¹expression des citoyens, salariés ou chercheurs doit être garantie lorsqu¹il s¹agit d¹exposer des faits graves à l¹attention de la société civile et des pouvoirs publics, sans que des sanctions ou menaces de poursuites judiciaires ne les en empêchent. Or c¹est encore trop souvent le cas, notamment face à des lobbies pour qui les intérêts financiers priment.

Suite à la mobilisation des associations dans le cadre du Grenelle, une proposition de loi pour la protection des lanceurs d¹alerte a été incluse dans les travaux du Gouvernement. La proposition a été reprise par la Mission Lepage mandatée pour plancher sur la gouvernance. La question des lanceurs d¹alerte s¹inscrit en effet largement dans une réforme du système d¹expertise, en accord avec les principes de pluralisme et d¹indépendance vis-à-vis d¹intérêts financiers ou politiques. Il est primordial de nous mobiliser en grand nombre pour inciter le gouvernement à faire passer cette loi cette année afin que des citoyens, salariés ou chercheurs comme Pierre Meneton ne puissent plus être mis en cause individuellement dans le cadre d’une alerte.

Merci de venir nombreux et n’hésitez pas à faire circuler l¹information !

Vous pouvez également soutenir les lanceurs d¹alerte en signant les pétitions en ligne :

<http://sciencescitoyennes.org/spip.php?rubrique14>

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Nous ne sommes pas des anges – 3 ou « la danse et la parole »

Il en est peut-être de la communication grâce au langage comme de la danse par rapport à la locomotion (ici, tango dans un bistrot du quartier de La Boca, à Buenos Aires, photographié en juillet de cette année) : on « explique » difficilement la danse à partir de la locomotion. A première vue, cette dernière ne semble pas avoir été « sélectionnée » pour danser, et pourtant ça marche, euh, je veux dire : ça danse.

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Quand deux personnes veulent danser ensemble, elles forment un couple et se mettent spontanément à coordonner leurs mouvements, ils forment alors « un seul », enfin… très temporairement, le temps d’une danse.

Parler, se parler, ce pourrait être la même chose : nos mouvements de parole, sans cela désordonnés, se mettent à former une unité, qu’on appelle « dialogue ». Ca fonctionne, le temps au moins d’un échange. La communication serait aussi éphémère que la danse, et le résultat d’une même coordination spontanée, demeurant encore mystérieuse.

La langue, elle, n’aurait peut-être pas non plus été sélectionnée pour cela, mais il faudrait qu’elle soit compatible avec les exigences de l’extériorisation pour que ça marche. C’est-à-dire compatible d’une part avec les gestes articulatoires qui sont nécessaires pour parler (comme sont nécessaires des gestes articulatoires dans le cas de la danse, même si c’est au niveau des hanches et des genoux!) et d’autre part avec les conceptualisations mentales qui se créent dans les esprits/cerveaux des locuteurs au cours de l’échange (peut-être ici peut-on faire l’analogie avec le rythme de la musique).

C’est cela aussi que veut dire Chomsky quand il identifie la faculté de langage à un système qui prend sa place dans l’architecture générale de l’esprit, entre un système articulatoire et perceptuel et un système conceptuel et intentionnel.

Les propriétés de la langue s’expliqueraient alors par les contraintes dues à l’interfaçage nécessaire avec ces deux systèmes : ce sont eux qui feraient être la langue ce qu’elle est (dans sa généralité, libre aux langues particulières de se décliner ensuite de différentes manières dans l’espace délimité par cet ensemble de contraintes).

On ne peut le dire mieux que Chomsky lui-même:

La faculté de langage est enchâssée dabns l’architecture plus large de l’esprit/cerveau. Elle entre en interaction avec d’autres systèmes qui imposent des conditions auxquelles le langage doit satisfaire pour êttre seulement utilisable. Ces conditions, on peut les concevoir comme des « conditions de lisibilité », au sens où les autres systèmes doivent être capables de « lire » les expressions du langage et les utiliser en tant qu' »instructions » pour la pensée et l’action. Les systèmes sensori-moteurs par exemple doivent être en mesure de lire les instructions ayant trait au son, c’est-à-dire les « représentations phonétiques » générées par le langage. Les mécanismes articulatoires et perceptifs ont une constitution spécifique leur permettant d’interpréter certaines propriétés phonétiques etnon d’autres. ces systèmes imposent donc des conditions de lisibilité aux processus génératifs de la faculté de langage, laquelle doit fournir des expressions ayant la forme adéquate. Il en va de même pour le système conceptuel et pour d’autres qui utilisent les ressources de la faculté de langage: ces systèmes ont des propriétés intrinsèques qui exigent que les expressions générées par le langage possèdent certaines « représentations sémantiques » et non d’autres. On peut par conséquent se demander dans quelle mesure le langage est une « bonne solution » aux conditions de lisibilité imposées par les systèmes extérieurs avec lesquels il entre en interaction.
(« Nouveaux horizons… », p. 50)

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Pas de regrets?

Hier sur FR3, intéressante émission sur Mai 68 .

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Intrigante émission, avec ses invités Max Gallo, Cohn-Bendit, Balladur, Fiterman, Marina Vlady (certains de ces noms probablement inconnus de la jeune génération). Il en est ressorti un consensus, qui n’est peut-être pas si étonnant, malgré la première impression que j’en avais.

Selon lequel d’abord il serait bien difficile d’effacer les acquis de ce mouvement (même Balladur en convenait, il n’y avait que Coppé en bon petit chien du président qui éructait contre le laisser-aller, face à un Cohn-Bendit hilare relevant combien le président était un héritier du « jouir sans entrave »), un mouvement qui a mis au rencart un modèle de domination basé sur le patriarcat, l’autoritarisme et l’encadrement étatique de la télévision.

Selon lequel ensuite, Mai 68 avait gagné sur le plan sociologique et celui des mœurs mais évidemment perdu sur le plan politique.

Selon lequel enfin… il ne fallait pas le regretter ( !), oui, c’est même Cohn-Bendit qui a dit ça.

Ah bon ? pas regretter que les hommes et femmes des milieux populaires, de condition modeste aient été empêché une fois de plus (sans doute la dernière possibilité de l’histoire) de conquérir le contrôle de leur vie ? pas regretter que les ouvriers n’aient pu finalement établir leur liaison avec les jeunes, les étudiants ? pas regretter que des circuits de distribution inédits pour la vente et la répartition des biens de première nécessité n’aient pu se mettre en place de façon pérenne ?

Alors, si on n’a pas de regrets de tout ça… c’est qu’on s’avoue tacitement d’accord avec l’évolution effarante qu’a connu ensuite le système économique mondial, l’essor du capitalisme financier, les fonds d’investissement, les travailleurs traités comme des jetons qu’on échange d’un point à l’autre du monde, le sabotage des services publics, le retour sur les fragiles acquis sociaux obtenus par ces mêmes travailleurs dans les pays qui ont eu la chance de connaître des conditions favorables d’emploi, de richesse et de luttes. C’est qu’on a fait son deuil de toute reprise en main par les individus eux-mêmes de leur destin.

Mes précédents billets parlaient de Chomsky le linguiste et philosophe, terminons celui-ci par une citation de Chomsky l’homme engagé :

Au XXème siècle, l’industrie des relations publiques a produit une abondante littérature qui fournit une très riche et instructive réserve de recommandations sur la façon d’instiller le « nouvel esprit de l’époque », en créant des besoins artificiels ou en (je cite) « enrégimentant l’opinion publique comme une armée enrégimente ses soldats », en suscitant une « philosophie de la futilité » et de l’inanité de l’existence, ou encore en concentrant l’attention humaine sur « les choses plus superficielles qui font l’essentiel de la consommation à la mode (Edward Bernays). Si cela réussit alors les gens accepteront les existences dépourvues de sens et asservies qui sont leur lot, et ils oublieront cette idée subversive : prendre le contrôle de sa propre vie.

 (CHOMSKY – Sur le contrôle de nos vies, ed. Allia, 2003, p. 17, trad. Héloïse Esquié)

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