« Nous ne sommes pas des anges » ou Understanding Chomsky-I

Chomsky ? oui, vous savez, ce vieillard qui radote, cet intellectuel baroque, ce farceur qui a l’outrecuidance d’être américain et de gauche à la fois, ce membre de la « Jetset révolutionnaire » qui « oublie » de se rendre au Mexique pour la fiesta organisée autour du « Sub » (dixit le Monde, notre journal favori), ce copain à Chavez, ce linguiste dont les idées sont, paraît-il, contestées, celui qui fait en même temps (comme si c’était possible) carrière de chercheur linguiste et itinéraire de militant politique, Chomsky aimé par Mermet, haï par Val, autrefois cloué au pilori par Vidal-Naquet, souvent pris comme phare au Monde Diplomatique.

On a tout lu, tout entendu sur Chomsky, jusque dans les billets (et les commentaires à ces billets) parus sur la plateforme blogueuse du Monde…

 

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crédit Philip Jones Griffith / Magnum

Voilà que ce Chomsky nous dit : « nous ne devrions pas être surpris d’apprendre que les humains sont des organismes biologiques et non des anges », et qu’à mon avis, cela devrait nous permettre de réfléchir un peu. [Ce billet est le premier d’une série qui prétendra mieux faire comprendre la démarche du linguiste américain – qui n’est pas seulement un linguiste d’ailleurs, mais aussi un philosophe et un penseur politique].

 

Toute une tradition philosophique, qui se continue aujourd’hui dans une certaine philosophie de l’esprit (Dennett, Putnam, Searle…) fait comme si notre horizon de savoir pouvait s’élargir sans cesse, comme s’il allait de soi que demain des questions aussi fondamentales que le langage, le sujet, la conscience, le moi, le tout, que sais-je, allaient bien sûr être résolues, par quelques audaces de l’esprit s’affranchissant de ses barrières biologiques…. alors que notre faculté d’appréhension du réel, ce que Chomsky appelle notre faculté épistémique, est inéluctablement limitée, au même titre que n’importe laquelle de nos facultés, qu’elle soit physique (se mouvoir dans l’espace…) ou mentale. Afin de comprendre la pensée de Chomsky, il importe à mon avis de bien situer le cadre épistémologique qu’il se donne et qu’il appelle lui-même un « naturalisme méthodologique ».

Ce qu’il dit, notamment dans « Naturalisme et dualisme dans l’étude du langage et de l’esprit », une de ses conférences reprises dans le livre qui a été traduit en Français sous le titre « Nouveaux horizons dans l’étude du langage et de l’esprit » (trad. Alain Kihm, ed. Stock), c’est que :

 

Nous ignorons jusqu’où l’intelligence humaine peut aller dans la poursuite d’une [telle] compréhension du monde naturel ; après tout, nous sommes des organismes biologiques et non des anges. Cette dernière remarque suggère une [autre] façon de répondre à la question de ce que sont les sciences de la « nature ». Parmi les aspects de l’esprit, certains participent à la recherche naturaliste : désignons-les sous le nom de « faculté épistémique » (FE). Dotés de FE, les individus se trouvent confrontés à des « situations problématiques » consistant en certains états cognitifs (croyance, compréhension ou malentendu), à des questions posées etc. Souvent FE a le regard vide. […] Tout comme d’autres systèmes biologiques, FE a sa portée potentielle et ses limites ; nous pouvons distinguer entre les problèmes qui, en principe, sont à sa portée, et les mystères, qui ne le sont pas. Cette distinction est relative aux humains ; les rats et les Martiens ont des problèmes et des mystères différents dont, dans le cas des rats, nous savons pas mal de choses. La distinction n’est pas nécessairement nette, bien que nous nous attendions avec certitude à ce qu’elle existe, chez tout organisme et pour toute faculté cognitive. Les sciences naturelles qui réussissent se trouvent par conséquent à l’intersection de la portée de FE et de la nature du monde ; elles traitent des aspects (épars et limités) du monde que nous pouvons en principe appréhender et comprendre par la recherche naturaliste. Cette intersection est un produit fortuit de la nature humaine. Contrairement aux spéculations qui ont cours [depuis Pierce], il n’y a rien dans la théorie de l’évolution, ni dans aucune autre source intelligible, qui permette de penser qu’elle devrait contenir des réponses aux questions sérieuses que nous nous posons, voire que nous devrions être capables de formuler correctement les questions dans les domaines qui nous laissent perplexes. (Le soulignement en gras est de moi).

 

J’insiste sur la portée philosophique de ce texte. Elle contient bien sûr, au plan moral, un message de modestie : nous n’atteindrons jamais les réponses à la plupart des questions, pourtant sérieuses, que nous nous posons. Mais ce n’est pas un interdit d’ordre divin : c’est tout simplement qu’espèce biologique parmi les espèces biologiques, nous ne connaissons le monde que du dedans des organes mentaux dont nous sommes pourvus. Ainsi le projet scientifique n’est-il là que comme une fenêtre sur le monde qui a été aléatoirement ouverte. Il semble que les outils mentaux dont nous disposons soient en mesure de poser comme problème, partiellement, le fait de leur fonctionnement : d’où les sciences dites cognitives.

Parmi ces outils mentaux : le langage, encore qu’ici nous devons être prudent également. De quel sens du mot « langage » peut-il s’agir ? L’ambiguïté de la discussion philosophique vient souvent de ce que les mots appartiennent à plusieurs registres différents, dont le registre du discours ordinaire ou de la pensée du sens commun. Pour ce dernier, le « langage » est « moyen de communiquer », et on mettra volontiers dans le même sac la communication des abeilles ou des singes vervets (ces singes bien étudiés !) avec celle des humains, alors qu’on sait que cette confusion est fautive (les abeilles « communiquent » parfaitement en effet, au moyen

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(photo: crédit John Severns)

de leurs danses et de nombreux biologistes à la suite de K. von Frisch ont étudié le rôle des paramètres géométriques de celles-ci dans la communication des lieux et directions où il faut aller butiner, mais ce moyen de communication est de si bas niveau que, s’il vient à être perturbé par un pesticide – le fameux gaucho ! – alors patatras ! aucune adaptation n’est possible et l’abeille se perd, et meurt).

 

Le linguiste ne s’intéresse pas à cette acception ordinaire du terme « langage », pas plus qu’il ne s’intéresse bien sûr à celle qui sous-tend nos notions idéologiques et politiques de « pureté de la langue » (n’en déplaise à monsieur Finkielkraut…).

Alors à quoi s’intéresse-t-il ?

Qu’est-ce qui peut bien donner un substrat tangible à cette idée de langue si ce n’est ni l’hypothèse d’une notion universelle de « communication », ni la fiction d’une langue pure existant en dehors et au-dessus des misérables humains ? Eh bien il n’y a pas tellement d’autre solution que celle qui consiste là aussi à se référer à notre « cerveau », autrement dit à notre être biologique. D’où l’idée du langage ou plutôt de la « faculté de langage » comme organe mental, attaché à chaque individu humain comme l’est sa faculté de se mouvoir, de sentir ou de respirer. Bref, la langue comme quelque chose d’individuel, d’interne, propre à chacun.

 

(A suivre)

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7 commentaires pour « Nous ne sommes pas des anges » ou Understanding Chomsky-I

  1. Albin dit :

    J’ai découvert vos pages après votre intervention dans le blog du journal Le Monde. Quelle place accordez-vous à la notion de langage privé et au holisme (Wittgenstein, Descombes…)

    Albin, organisme biologique autodidacte bavard.

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  2. Alain L. dit :

    je ne sais pas… quelle place souhaiteriez vous que je leur accorde?

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  3. michèle dit :

    2008 le retour, Alain ; après Chantal, michèle. Je vais tâcher d’être fidèle, la chronique sur Chomsky m’intéresse fort. Comme d’habitude, je tâtonne, n’affirme rien, tente d’avancer à pas de fourmis.
    nota : message de modestie comme le titre de votre blog. Cela est votre patte.

    De Chomsky, je retiens : une différenciation entre problèmes sur lequel nous pouvons avoir interaction, et mystères qui par définition nous échappent. D’après la suite sur notre organisme biologique, d’où nous (me) vient cette terrible propension à se (me ) poser autant de questions ?
    Et puis sur votre réflexion concernant le langage, s’il est organe mental et peu développé c’est qu’il y a eu carence de stimuli , parce que les interactions sont essentielles dans l’apprentissage du langage…

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  4. totem dit :

    Et si le langage structure la pensée, quelle différence de pensée entre les cultures anglo-saxonne, hispanique, asiatique ou inuit.

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  5. Alain L. dit :

    Albin: la question est trop vague. je parlerai du débat entre Chomsky et Quine (sur le holisme) plus tard.
    Totem: les travaux récents en sciences cognitives ne vont pas dans le sens « le langage structure la pensée », les rapports entre langage et pensée sont beaucoup plus complexes (et j’en parlerai aussi plus tard). Grosso modo: il y a une pensée sans langage, qui implique des modules de connaissances noyau (les nombres, l’espace etc.) et qui est commune aux animaux humains et non humains ( c’est comme ça qu’on dit!). Selon Elisabeth Spelke, une grande cogniticienne contemporaine, la différence entre non humains et humains réside en ce que ces derniers ont « la faculté de langage » qui leur permet de COMPOSER les connaissances appartenant aux divers modules entre elles. Les langues peuvent alors différer selon le degré de compositionnalité qu’elles permettent, il semble que les langues « polysynthétiques » soient moins compositionnellles. Comme cette compositionnalité s’exerce entre toutes les connaissances modulaires, elle comprend aussi la langue elle-même, d’où une « mise en abime » du langage, le fait qu’il puisse aussi… déraper, fonctionner à vide etc. Et cela serait un élément de réponse à la question de Michele; d’où nous vient cette terrible propension à se poser autant de questions?

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  6. jmph dit :

    Je ne pose qu’une seule question (malgré ma propension à m’en poser beaucoup), celle du béotien de service ; qu’est ce qu’une langue « polysynthétique » ? Peux tu donner des exemples ?
    Cette série promise de billets sur le langage promet d’être passionnante … Mais ne t’étonne pas si je pose des questions un peu « basiques » …

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  7. Alain L. dit :

    Je cite Louis Hjelmslev sur le type « polysynthétique »:
    « où toutes les relations grammaticales de la phrase peuvent s’exprimer par des adjonctions ou des transformations faites à un seul radical, aucune partie de la phrase ne pouvant être changée de place. A titre d’exemple, on a cité le groenlandais; une phrase comme:
    « kavfiliorniarumagaluarpunga » : je voudrais faire du café
    n’est constituée que d’un seul mot ».
    J’ajoute, relativement au billet suivant, sur les variantes du mot « neige » en Inuktitut, qu’il n’est pas alors étonnant qu’on trouve cinquante mots voire plus pour désigner la neige, c’est comme si on considérait toutes les phrases décrivant la neige (aujourd’hui elle est molle, demain, elle sera verglacée etc.) comme des mots!
    J’ajoute aussi, en liaison avec ce qui est dit dans la réponse ci-dessus que si ces langues sont moins compositionnelles c’est qu’on n’y discerne pas aisément la notion de constituant comme dans nos langues. par exemple, « chat jaune » forme un constituant et cela se traduit par un x tel que chat(x) & jaune(x), alors que la même idée dans une langue polysynthétique risque de se traduire par des élements d’un mot disséminés dans le mot, pas nécessairement adjacents, ce qui rend la composition des prédicats plus difficile.

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