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La gauche et l’intelligence – 1
Récemment, je feuilletais quelques blogs pour en arriver à l’un d’eux , assez couru si j’en crois le nombre de commentaires, blog sympathique, où une dame parle de son vécu et développe ses analyses politiques, et dialogue avec ses lecteurs, en général de gauche. Lire son dernier billet m’a donné envie d’y répondre et de réfléchir un peu sur ce que devrait être une pensée de gauche en ce début de 21ème siècle… – Non mais quelle prétention ! allez-vous me dire, comment inventer comme ça, au débotté, une « nouvelle » pensée de gauche, après tous ceux qui s’y sont essayés et s’y sont cassé les dents…
Je vous répondrai que oui, certes, ça ne manque pas de culot, mais si tout le monde a ce genre de crainte face à ce sujet, on n’avancera pas beaucoup… et puis, il y a en ce moment des sources d’inspiration et de réflexion. Je citerai par exemple Badiou et Zizek , mais nous reviendrons sur ces exemples plus loin (ou dans des billets futurs). Qu’est-ce qui m’a fait réagir dans le billet de cette dame ? simplement le fait que j’ai cru y voir, hélas, ce que ne devrait pas (plus) être une pensée de gauche en ce siècle. Des aspects qui me font immédiatement penser que ce n’est peut-être pas étonnant que la droite « fasse des résultats »… Passons d’abord sur l’attitude désagréable qui consiste à s’en prendre à ses contemporains en les traitant de tous les noms parce qu’ils ne partagent pas les mêmes points de vue. « Ils » ont tendance à ne plus faire confiance dans les luttes, « ils » ne se battent plus pour préserver leurs acquis, bref, « ils » trahissent… Des lecteurs font part de leur dégoût et disent que, de toutes façons, ils ont abandonné la partie. On ne se pose pas la question de savoir pourquoi il pourrait bien en être ainsi, pourquoi les individus souvent exploités voire même surexploités, donnent l’impression de non seulement se laisser faire mais en plus semblent en redemander puisque certains… votent même Sarkozy !
Or c’est là que le bât blesse. Et il faudrait peut-être se demander en quoi et pourquoi la pensée officielle de gauche (de Hollande à Besancenot y compris) n’attise que le scepticisme alors que les discours de droite paraissent plus en prise sur la réalité vécue des citoyens. Cela veut dire exactement tenter de renouveler la pensée de gauche, ne plus chercher à s’accrocher, en tout cas, à la « vieille », celle dont, hélas, cette dame nous donne quelques exemples.
Faisons le point.
Notre siècle n’a plus grand-chose à voir avec celui du capitalisme industriel, époque où s’est forgée la matrice de nos discours politiques. La phase historique qui y correspondait commandait qu’avant toutes choses on visât à libérer les « armées de travailleurs » et que pour cela on mît en place des organisations quasi militaires (« militantes » à la même racine). On sait ce que ça a donné : partis communistes, union soviétique et puis un beau jour tout s’est écroulé. Badiou décrit ça très bien. La phase actuelle n’est plus celle du capitalisme industriel, n’est plus celle des « armées de travailleurs » : elle a mis en place la fiction d’individus autonomes qui ne se battent pas pour la victoire de leur « camp » mais pour la reconnaissance de leur rôle. Zizek met cela en rapport avec les nouvelles manières d’appréhender la réalité humaine au travers du cognitif. La cognition supplante en effet la « force de travail ». On ne « s’élève » plus aujourd’hui dans la société « à la force du poignet » mais à l’activité de son cerveau. Les plaintes n’y changeront rien.
La dame de ce blog nourrit beaucoup d’amertume et de frustration parce qu’elle a obtenu une fois un DEA de sciences sociales, ce qui lui a coûté beaucoup d’efforts, et que, visiblement, cette peau de chagrin ne lui a pas permis d’obtenir l’ascension sociale qu’elle espérait. Elle s’est résignée à se faire embaucher comme enquêtrice dans un institut de sondages en espérant que ses mérites éclateraient aux yeux de tous et qu’elle bénéficierait à terme d’une progression dans sa carrière (il se trouve qu’un de ses lecteurs a, lui aussi, fait une expérience similaire, mais que, pour lui, c’était dans le contexte d’un job temporaire, pour payer ses études, ce qui lui donne une manière complètement différente d’appréhender la situation). Au passage, elle se plaint que l’université n’apprenne pas « la vie »… comme si c’était son rôle ! Je suis triste de lire cela, triste de constater le malentendu à la source d’une telle frustration, qui repose sur la croyance, probablement héritée des générations antérieures, que le diplôme qu’on a obtenu une fois dans sa vie va automatiquement ouvrir les portes de la promotion sociale. Nous n’en sommes plus là. Dans une société où les connaissances deviennent de plus en plus répandues et partagées, où l’université accueille (et c’est un bien) des masses de jeunes, le diplôme (surtout un DEA, et de sciences sociales qui plus est) est décerné comme simple « coup de pouce » afin d’aider le jeune dans sa recherche d’emploi, ce n’est plus une garantie (et ce n’est même plus une preuve d’excellence, quand on voit le nombre de diplômes de ce genre qui fleurissent dans nos universités, tous forcément de qualité inégale). Que fait-on ensuite du diplôme ? Cela a été souvent répété, mais, semble-t-il, sans qu’on en tire les conclusions : notre société requiert une formation des individus tout au long de leur vie. Là où peut surgir une différence d’interprétation, c’est dans l’acception de ce mot : certains (allez, disons-le : le patronat) verraient bien là le simple souhait d’une adaptation constante des individus aux postes et statuts qu’on leur impose. Mais il en est de cette formation comme de l’école de jadis : impossible de la faire servir seulement à une utilité particulière. Ouvrir l’accès à des savoirs c’est déclencher une activité mentale qu’on a du mal à brider et « formation » veut dire aussi remise en cause, retour sur soi, changement, mutation, toutes choses il est vrai que beaucoup d’individus craignent, mais qui sont aussi pourtant l’assurance d’une vraie progression des cerveaux et des mentalités. La lutte contre les racismes, l’homophobie, le sexisme etc. ne progresse en particulier que par ces remises en cause auxquelles les individus, dans le secret de leur être, sont capables de procéder.
Une pensée de droite fait le constat de cet état de fait et cherche à savoir comment l’utiliser pour le bienfait d’une classe dirigeante : elle aura tendance à accentuer le côté fragilisant de ces remises en cause par l’augmentation de la précarité et en mettant l’accent sur une formation limitée aux aspects strictement opérationnels des tâches à accomplir. Une pensée de gauche s’en distinguera en dépassant ce constat et, outre qu’elle continuera à viser l’objectif d’une société sans classes (mais oui !), elle stimulera les individus à entrer dans cette dynamique. Loin de les materner dans un confort illusoire (ornière dans laquelle tombait Ségolène quand elle disait : « je m’occuperai bien de vous ! »), elle leur montrera au contraire qu’ils ont tout à gagner à maintenir tout au long de leur vie une attitude de recherche, de travail sur soi et de maintien et enrichissement de leurs ressources intellectuelles.
Je crois, à l’instar de Badiou (voir un résumé critique de sa pensée dans un récent numéro de la « Revue Internationale des Livres et des Idées ») qu’on peut très bien aujourd’hui continuer de rêver à une société « communiste », sauf que ce communisme-là n’aurait rien à voir avec celui de nos pères et grands-pères. Que ceux-ci aient rêvé d’une sorte d’Eden où ils seraient avant tout libérés des chaînes de l’asservissement causé par un travail physique lourd, quoi de plus normal, mais ce que l’on souhaite c’est autre chose aujourd’hui : une société où tous les individus, avides de développer leurs potentialités, pourraient le faire sans entrave et seraient certains de pouvoir tirer partie des efforts de formation, de réflexion et de remise en cause qu’ils seraient amenés à faire tout au long de leur vie.
Lorsque j’étais gamin, un prof de philo féru de la doxa marxiste m’enseignait que la devise du communisme était : « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités ». Que voilà bien la devise d’une idéologie révolue. Comme si chaque individu se définissait comme un lot de capacités fixe attribué une fois pour toutes à la naissance ! comme si chaque individu était avant tout une somme de « besoins » et une autre de « capacités ». Une telle devise (qui sert probablement encore de référence à cet « économisme vulgaire » en quoi s’est muée la vulgate marxiste) est aujourd’hui forcément rejetée : qui accepterait cette vision condescendante qui voit en nous des sujets figés juste bons à recevoir et à donner mais pas trop, dans la limite de « ce qu’on peut » ? alors que toute la recherche contemporaine en sciences cognitives et en neuro-sciences montre au contraire que nous pouvons toujours améliorer nos capacités, voire même en acquérir de nouvelles ? Il n’est pas rare que nous trouvions que telle ou telle personne a fait preuve d’un talent dont nous ne la croyions pas capable. Nous reconnaissons à ce moment-là que chacun peut dépasser une borne arbitraire, fixée à l’avance, de ses capacités mentales.
Si tant d’exploités et d’individus floués par le système votent néanmoins pour la droite sarkozyenne, ce n’est pas par « amour » de cette exploitation, c’est parce qu’il leur semble (à raison peut-être) que la pensée de cette droite-là, à tout prendre, serait plus encline que la gauche (au niveau de son discours apparent tout au moins) à reconnaître leurs efforts.
La gauche, elle, se voit implicitement soupçonnée de prôner un nivellement par le bas qu’instinctivement, en tant qu’individus, nous rejetons. Il lui reste donc à revoir fondamentalement son socle idéologique en se débarrassant au passage de son économisme vulgaire, en s’enrichissant des acquis des sciences cognitives contemporaines, et en substituant au nivellement par le bas une attraction par le haut. Autrement dit, il lui reste à (re)devenir le parti de l’Intelligence, laissant à la droite son rôle historique de parti des Affaires.
Publié dans Actualité, Politique
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Ca y est, c’est fait. Il fallait qu’il le dise
Certains commentateurs patentés de la vie sociale sont ainsi faits qu’on peut toujours prévoir ce que seront leurs réactions. On n’est jamais déçu. Ainsi d’Alain Finkielkraut qui, dans une tribune du Monde s’en prend bien évidemment au « lamentable » exemple fourni par le film « Entre les murs » qui vient d’obtenir la Palme d’Or à Cannes, et au passage à Sean Penn, à François Bégaudeau, au journal « le Monde » lui-même (« [qui aurait dressé] le repoussoir des « fondamentalistes de l’école républicaine » »), bref à (presque) la terre entière.
Et le titre… ! jugez-en : « Palme d’or pour une syntaxe défunte », rien que ça !
Je suis chaque fois affligé de voir à quel point un « intellectuel », une personne « de réflexion », quelqu’un qui au départ sans doute a beaucoup approfondi la philosophie et son histoire (encore lundi parlions-nous, à table, avec jmph , de la renommée de Finkielkraut dans le domaine de la pensée philosophique d’un Lévinas par exemple), comment donc un tel homme en principe avisé peut en venir à s’égarer et, pour tout dire, à penser faux.
Car enfin, comment parler d’une « syntaxe défunte » ? faut-il à ce point tout ignorer des travaux sur le langage, que ce soit d’un point de vue formel (Chomsky) ou d’un point de vue sociolinguistique (Labov), pour croire sincèrement que la syntaxe d’une langue peut disparaître sans que la langue elle-même disparaisse ? ou pour croire tout bonnement que la langue peut « disparaître » ; ou pour croire que la langue, par laquelle nous nous repérons, par laquelle nous donnons du sens à nos actes, peut ne pas changer ? faut-il à ce point tout ignorer pour croire que la maîtrise de la langue réside dans la contemplation béate des « Grandes œuvres » de la littérature et non dans l’aptitude à jouer de ses registres ?
Finkielkraut nous ressert le fameux épisode (bien sûr je n’ai pas vu le film, puisqu’il n’est pas encore sorti en salle) où le professeur reprend une élève qui a dit qu’elle s’était faite « insultée de pétasse » en lui expliquant que le verbe « insulter » ne se construit pas de cette manière, pour, plus tard, en finir lui-même par utiliser certaines tournures du langage de ses élèves. Et bien sûr, le philosophe de France-Culture en tire une preuve du renoncement si caractéristique des enseignants face à la pression exercée par « la société ».
![]()
(photo du film « Entre les murs »)
Je dois dire que, moi-même, enseignant, il m’arrive aussi de reprendre les expressions qu’utilisent les jeunes qui sont en face de moi. Je ne dirai pas que c’est une question « d’efficacité » (là-dessus, je serai donc en désaccord avec Bégaudeau), mais que c’est simplement une manière d’assurer et de maintenir un lien (que ce lien soit considéré comme « social », « affectif » ou « intellectuel », peu importe). L’enseignant a face à lui, il est vrai, des élèves ou des étudiants à qui il doit transmettre un savoir, mais il a aussi face à lui un groupe d’individus vivants en qui il se reconnaît plus ou moins et qui, dans les meilleurs moments, peuvent arriver à se reconnaître en lui. Autrement dit, il y a quelque chose de commun entre lui et eux, et ce « commun » doit être porté en avant pour qu’une relation pédagogique efficace puisse avoir une chance d’exister. Ce « commun » s’exprime alors par des jeux de langue : je veux bien te reconnaître au travers de (ou malgré) la manière dont tu t’exprimes si toi en retour tu veux bien reconnaître mon langage. Je compense le fait d’utiliser parfois de telles « licences » par l’usage d’un langage dont j’ai conscience qu’il est en général plutôt « soutenu » : les étudiants ne m’en tiennent pas rigueur, ils savent qu’ils sont là pour apprendre, y compris des manières de parler ; donc nul n’est dupe. On a parfois des surprises. Ainsi après avoir trouvé la réponse d’une étudiante « laconique », je me suis vu répondre : « je ne sais ce que ça veut dire, mais je vous crois » ( !). Faudrait-il que j’en sois bouleversé ? non, j’explique au passage, et je suis simplement heureux de cette confiance qui peut s’établir et qui aboutit à ce qu’une personne puisse dire « qu’elle ne comprend pas » tout en acceptant qu’on la corrige. C’est cela, l’enseignement.
(cours à Saint-Denis)
Je ne vois pas en quoi l’existence de tels jeux de langue irait à l’encontre de la reconnaissance de la beauté de grandes œuvres littéraires. On se souvient de ce merveilleux film « l’Esquive », qui porte à l’écran l’aptitude des sujets parlants à parler plusieurs langues, pas seulement la leur propre mais celle de l’autre (en l’occurrence celle de Marivaux). Ce genre de phénomène étonne les gens peu au fait des questions de linguistique, alors que si on a lu un peu Chomsky ou Pinker, on sait que cette aptitude est inhérente à notre « Faculté de Langage « . Celle-ci ne réside pas dans le simple apprentissage behavioriste d’UNE langue (celle qui est autour de nous), mais dans un dispositif très général grâce auquel on peut aussi bien jongler d’une langue à une autre que… secréter sa propre langue (car en dernier ressort, la langue est individuelle, intime, propre à chacun de nous).
NB: la photo d’A. Finkielkraut ci-dessus a été prise lors du Forum de Libération du mois de septembre 2007 (tenu à la Maison de la Culture de Grenoble), au cours d’un débat avec Laurent Fabius)
Publié dans Actualité, Langage, Société
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Coiffeuses
Quoi de plus commun que d’aller se faire « couper les cheveux » me direz-vous (tant que ce n’est pas en quatre, voire plus…). Certes et pourtant… ce petit acte rituel commis une fois en moyenne tous les deux mois me donne toujours un plaisir, modeste mais réel, surtout depuis que, fort heureusement et depuis longtemps, les hommes peuvent se faire shampouiner, tailler, égaliser, frotter par des coiffeuses.
Cela ne fut pastoujours le cas : il fut un temps où les soins capillaires étaient soigneusement séparés entre hommes et femmes, les hommes coiffant les hommes, les femmes coiffant les femmes. Triste époque. Encore parfois il m’arrive que dans un de ces salons (qui prolifèrent en ville), on m’inflige un jeune débutant mâle qui effectue son office avec la précision et la froideur d’un arracheur de dents. Mais quand il s’agit d’une femme, c’est autre
chose, et la sensation de leurs doigts très fins farfouillant la masse chevelue et caressant le crâne apporte une satisfaction que n’égale souvent que leur conversation qui devient vite complice. Comme je suis un homme fidèle en tout, j’ai toujours essayé de garder la même coiffeuse d’une fois sur l’autre, tissant ainsi des liens uniques, strictement limités au terrain du salon de coiffure bien entendu, et qui demeurent presque secrets. Ainsi, à celle, blonde et élancée, qui dans un magasin d’un centre commercial de la périphérie, me racontait des histoires vécues tellement drôles qu’elle me permettait d’oublier mes soucis d’alors, aussi bien qu’à celle qui s’appelait Rosine, femme seule devant élever ses deux filles, à qui j’essayais d’expliquer que ce n’était pas un bon remède à ses problèmes que d’avoir la tentation de rejoindre une secte, ou qu’à la pétulante rousse qui, tout en me coiffant, me racontait où elle avait mangé les meilleurs couscous de sa vie, je rends hommage aujourd’hui. La dernière en date, pas plus tard qu’hier, une jeune brune efficace a eu l’idée de me proposer de m’égaliser les sourcils et la moustache, doux délice que celui de la tondeuse qui vous fait vibrer les ailes du nez. En sortant de là, je ne pouvais penser qu’à ce passage du « Paysan de Paris » où Aragon chante, lui aussi les magasins de coiffure, et comme je n’avais plus le livre, je suis allé le chercher en librairie, mais, las, je n’ai trouvé qu’une édition pour lycéen, où le texte est tronçonné par des explications pédantes et des questions idiotes pour vérifier « qu’on a bien compris ».
![]()
Malheureusement pour lui, Aragon était de cette époque où les sexes étaient séparés, il parle ainsi d’un passage dans Paris où « deux coiffeurs à la queue leu leu font suite [à un] marchand de timbres : le premier coiffeur pour dames, le second Salon pour messieurs » et le voilà contraint d’agir en cachette pour saisir quelque chose du voluptueux trafic des chevelures de femmes (« je me suis souvent arrêté au seuil de ces boutiques interdites aux hommes et j’ai vu se dérouler les cheveux dans leurs grottes »
). Le passage sur la coiffure se termine par cette merveilleuse imprécation : « Un jour peut-être les savants se partageront-ils le corps humain pour y étudier les méandres du plaisir : ils trouveront cette étude aussi digne qu’une autre d’absorber l’activité d’un homme ».
Je crois que ce jour, hélas, n’est pas encore venu.
Publié dans Ma vie
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A quoi sert la logique – 2
A Autrans, du 21 au 23 mai, j’organisais un de nos séminaires de projet autour de la ludique, cette théorie inventée par Jean-Yves Girard , qui vise à donner un cadre pour repenser la logique moderne au travers du concept d’interaction. La ludique part de l’exemple paradigmatique des preuves, telles qu’on les fait en logique (cf. mon billet antérieur sur la logique ) et telles qu’on puisse les faire interagir. Imaginons deux acteurs (élèves ou chercheurs, ou bien deux moitiés de soi-même) dialoguant sur le crédit qu’il convient d’accorder à une thèse. L’un défend A, l’autre défend B. Si A et B «s’opposent globalement», on va pouvoir, en analysant A et B, percevoir plus précisément en quelles sous-parties elles s’opposent, puis à ce moment-là, reprendre la même démarche, analyser ces sous-parties et voir, encore plus haut, en amont, où elles s’opposent, et ainsi de suite. Ceci n’a pas nécessairement de fin (contrairement aux preuves usuelles qui, elles, ont une fin) et cela s’arrête simplement quand un des deux acteurs (ou « joueurs ») en a assez, soit qu’il finisse par être convaincu par l’autre, soit que, de guerre lasse, il préfère renoncer et s’en aller tranquillement de son côté, pour éventuellement, recommencer à interagir de cette façon avec d’autres joueurs ou d’autres acteurs. C’est cela que la « ludique » essaie de décrire. Ce cadre est remarquablement en accord avec des approches philosophiques parfois très anciennes. Ainsi de la logique de Nagarjuna , sage indien du 2ème siècle de notre ère, sur laquelle une jeune chercheuse de Lille nous a fait un brillant exposé.

Le maître-mot de Nagarjuna était « je n’asserte rien », ce qui ne signifiait pas bien sûr qu’il ne voulait rien dire, mais simplement qu’aucune assertion n’était définitivement acquise, ni d’ailleurs aucune négation. Le fameux « Traité du Milieu » donne quantité d’exemples de discussion à propos d’une thèse où, selon le sage bouddhiste, on ne peut dire ni qu’elle est « vraie », ni qu’elle est « fausse », ni qu’elle et son contraire sont vraies, ni que ni elle ni son contraire ne sont vraies ! L’idée est qu’on n’en a jamais fini de déplier les raisons (celles de s’opposer comme celles d’affirmer). Penser ce genre de choses est très compliqué car on est obligé de conceptualiser des espaces infinis de discussions. Une autre jeune chercheuse, de Lille toujours (vraiment très jeune car elle n’était qu’en master), parlait, elle, de la logique médiévale et du célèbre jeu de l’Obligatio , surtout pratiqué au 14ème siècle dans les universités de Paris, Oxford, Bologne, Florence etc. épreuve pratiquée aux examens pour passer en classe supérieure, où il s’agissait de répondre à un maître sans se tromper avec la consigne de départ de défendre une thèse quelconque (« Dieu existe si et seulement si les champs sont couverts de blé ») en la présupposant « vraie », ou en la présupposant « fausse » ou même en la présupposant « incertaine ». Le maître devait poser des questions et l’élève répondre en maintenant la cohérence de l’ensemble de ses réponses. Ce « jeu » fut théorisé au moyen de traités fort longs et très complexes tant par Guillaume d’Ockham que par William Burley ou d’autres. L’histoire nous apprend que ce jeu cessa d’être pratiqué quand arriva l’Inquisition et avec elle l’effondrement du système universitaire… Ces jeux ont certes moins à voir avec la ludique dans la mesure où ils sont extrêmement codifiés dans un cadre fini (ils correspondent davantage à des approches concernant la « sémantique basée sur la théorie des jeux » antérieurement développées par des auteurs comme Hintikka ), néanmoins je trouve assez fascinante celle collision que nous pouvons observer entre des théories très anciennes et la pointe de notre technologie : la ludique possède également un terrain privilégié d’application dans le domaine du web, afin notamment de savoir spécifier les réponses aux attentes possibles des clients à l’égard de leur serveur. Vous interagissez chaque jour sur Internet avec des agents fictifs par exemple pour commander un billet de spectacle ou connaître l’horaire des trains. Chaque « clic » commande une interaction et le serveur doit être programmé pour vous satisfaire. Comment être sûr par exemple que si jamais vous avez payé un service sur le web et que vous êtes revenu en arrière, ou si vous avez « rechargé » votre page, on ne va pas vous faire payer deux fois la même chose ? Il faut que les programmes distribués (sur votre ordinateur et sur le serveur) soient assez malins pour répondre en fonction de vos interactions antérieures. On ne peut simplement laisser cela aux bons soins de « hackers » aussi professionnels et doués en programmation qu’ils soient : il faut des langages spéciaux qui permettent de spécifier les attentes, et des systèmes (ils sont basés sur des formalismes logiques) qui plus ou moins automatiquement génèrent les bons programmes. Aujourd’hui, le sérieux des théories logiques sur lesquelles se base la programmation de systèmes complexes est vital : comme le dit Jean-Yves Girard : « je ne veux pas voyager sur un avion dont les programmes seraient basés sur la logique non-monotone » (mettez à la place de « logique non monotone » n’importe quel cadre en lequel vous n’accordez aucune confiance !). Le Web donne ainsi un exemple de dialogue potentiellement infini, lui aussi. La différence avec Nagarjuna réside en ce que les deux partenaires sont ici asymétriques : le client seul peut abandonner la partie… mais jamais le serveur de son propre gré sans quoi…
De nombreuses applications peuvent se faire jour mais l’une d’elles, particulièrement, attire mon attention : en un sens, les dialogues que nous avons sont « infinis ». Nous abandonnons provisoirement la partie certes, mais le plus souvent pour continuer ou recommencer ailleurs. J’ai tenté de faire une analogie avec la biologie et notamment avec la reduplication de l’ADN.

Deux brins de la même « double hélice » se séparent et chacun se reduplique par action des ARN et comme cela indéfiniment, et ce processus de base assure le maintien de la vie, c’est-à-dire de la quantité d’information nécessaire à la vie. On pourrait de même imaginer que c’est la poursuite indéfinie de nos conversations qui assure une autre hérédité que biologique et qui surtout maintiendrait ce bien aussi précieux que la vie : le sens. La signification d’un énoncé n’est plus alors dans une hypothétique « valeur de vérité » mais dans l’ensemble des énoncés avec lesquels il interagit « positivement » (autrement dit avec lesquels un certain processus de normalisation converge). Les énoncés qui interagissent de la même manière avec les autres énoncés sont supposés avoir « le même sens ». Le sens n’est plus dans un rapport à l’extérieur (ne suppose plus un lien direct entre les mots et le monde) mais dans un rapport strictement interne au langage. Position « internaliste » certes. Autant dire « anti-réaliste »…
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Les pommes du TGV
Lundi matin, très tôt. TGV Grenoble – Paris, départ 5h21. J’ai un peu faim. Je vais au wagon-bar, pour un petit café et quelque chose à manger, j’aimerais un fruit.
– vous avez des fruits ?
– heu…nnnnon, heu…. ssssi, un fruit à croquer vous voulez ?
(comme si je voulais un fruit à regarder, non mais…)
– ben, oui, à croquer….
– alors on a ça, vous savez c’est des fruits pré-découpés en lamelles…
– ??
– je vais vous faire voir
La préposée du comptoir me sort de dessous la banque, au frigo, un sachet hermétique et costaud, avec une petite fenêtre sur quelques morceaux de pommes découpés. Interloqué, je demande le prix de cette petite merveille technologique. Elle n’ose pas me le dire et me renvoie à la liste des prix affichée sur ma gauche, que je consulte aussitôt. Le prix ?
3 euros 20. 3 euros 20 ! la pomme même pas entière !
Bon, merci, j’en veux pas. Trop cher. La préposée pouffe de rire. « Qu’est-ce qu’i font pas, maintenant, hein ? ».
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1968-2
Voilà que je cède à la tentation du souvenir.
10 mai 1968
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Je me souviens ce jour-là de la grande manifestation qu’il y eut au quartier latin, je ne me rappelle plus l’heure ni si elle partait de Denfert-Rochereau, de l’Observatoire ou d’ailleurs mais elle arrivait à la Fontaine Saint-Michel, au bout d’un boulevard qui avait été rebaptisé Boulevard du Vietnam Héroïque, mes potes ne disaient plus le Boul’Mich’ mais, fièrement, le Viet’Héro’…. Impossible pour la manifestation de se dissoudre. Nous restions là, je me souviens avoir fait la chaîne dans le service d’ordre et qu’à hauteur du Musée de Cluny, des habitants nous apportaient des biscuits et du café. J’étais « politisé » comme on dit (membre des Etudiants Socialistes Unifiés, comme d’ailleurs l’était Jacques Sauvageot, président de l’UNEF, je me souviens avoir participé à des assemblées importantes du syndicat étudiant, où il fallait défendre la position définie par notre petite tendance – Jacques Sauvageot n’avait du son rôle de président qu’à une solution de compromis entre les tendances à l’époque dominantes comme l’Union des Etudiants Communistes, l’UJCML et les Trotskystes, les petits « PSU », eux, n’étant pas dangereux – j’avais courageusement essayé d’assumer mon rôle, je dis « courageusement » car j’étais vraiment très timide… je ne pouvais parler que si j’avais écrit mon discours avant, et ce dimanche là j’avais imperturbablement lu mon texte, je me souviens mon truc c’était la culture, je voulais que la classe ouvrière ait accès à la culture, et les mecs bien plus grands que moi et meilleurs parleurs m’avaient écouté, mon « chef » m’avait dit « bravo, t’es bon sur la culture »), nous étions donc au niveau du musée de Cluny. Vers 22h30, un cortège très structuré avec une première ligne casquée et armée de manches de pioche, drapeaux rouges au vent, était apparue, scandant « cinq cent mille travailleurs au Quartier Latin », c’était la FER (Fédération des Etudiants Révolutionnaires), autrement dit l’ancêtre de l’AJS, autrement dit l’ancêtre du MPPT, autrement dit les Lambertistes (peut-être Jospin y était ?)… de fait, trois jours après, il allait y avoir bien plus de 500 000 travailleurs au Quartier Latin… mais ce ne serait pas à la FER qu’on le devrait ! (ces gens ont toujours su être opportunistes !). J’avais retrouvé une camarade de cours – je faisais une maîtrise de mathématiques à l’époque, à Jussieu – elle s’appelait Liliane (non, ce n’était pas Liliane Marchais…), elle avait les cheveux courts, elle était blonde, elle était aussi chez les Socialistes Unifiés. Je me disais que peut-être je pourrais la draguer. Nous sommes restés ensemble toute la soirée et toute la nuit, mais dans d’autres contextes, cette phrase aurait une toute autre signification que celle qu’elle a en fait ! Nous restions sur place. Nous ne voulions plus partir, il y avait à la fois une simple curiosité (comment cela allait finir ?) et comme un sentiment trouble de vivre quelque chose d’historique. Devant les grilles du Luxembourg, les premiers pavés ont été descellés, nous nous y sommes rendus, avec ma copine, et nous avons rempli notre rôle de passeurs de pavés. Les barricades se montaient en un rien de temps. Nous n’osions pas y croire nous-mêmes. Les CRS, alignés le long des grilles, ne bougeaient pas. Ils ont fait probablement un mouvement à un moment donné (je ne me souviens plus très bien), qui a fait que nous nous sommes retrouvés rue Gay-Lussac. Nous étions cette fois derrière la plus grosse des barricades. Je serais bien allé en première ligne (il m’arrive d’être téméraire) mais je me sentais des responsabilités vis-à-vis de la petite Liliane, qui commençait à en mener pas large. L’heure avançait. La permission de minuit était dépassée depuis longtemps… vers deux heure trente, ça s’est mis à crier et vociférer… derrière nous ! nous étions pris à rebours et nous qui cherchions la dernière ligne, nous nous trouvions les plus proches du danger. Je me souviens alors avoir pris ma copine par la main pour l’entraîner. Nous avons couru, couru…. Les premiers CRS arrivaient à notre hauteur et les matraques faisaient des moulinets dans la nuit rougeoyante (des voitures flambaient, des grenades avaient atteint les balcons des premières maisons de la rue Gay-Lussac, un appartement avait été endommagé, vingt-cinq ans plus tard, je devais rencontrer P. B. qui avait suivi les évènements du haut de son balcon). Ce qu’on raconte souvent est vrai : dans la fuite éperdue, on perd souvent ses chaussures. Je courrais ainsi en tenant Liliane d’une main et une de mes deux chaussures de l’autre. La rue d’Ulm était à notre portée. Je ne sais pas comment nous avons pu faire : il y avait des grilles pour protéger l’Ecole Normale et pourtant, nous nous sommes retrouvés de l’autre côté. Oui, c’est ainsi que je suis entré à Normale Sup. On nous a fait monter dans les étages, là où les internes avaient leurs chambres. Ils nous ont accueillis et nous nous sommes assis en rond, en attendant que ça passe. Pendant ce temps, le directeur de l’ENS de l’époque, le professeur Facellière, un spécialiste de littérature grecque, parlementait avec un officier CRS pour le convaincre de ne pas poursuivre les étudiants dans son établissement et heureusement, il obtenait gain de cause. Nous restâmes jusqu’au petit matin, jusqu’à ce que les magasins ouvrant, nous puissions nous mêler discrètement aux passants sortant de chez eux pour aller acheter le pain et le lait. Mais la sortie avait quelque chose de surréaliste. Tant de verre brisé, tant de carrosseries calcinées… les gens venaient déjà des alentours en touristes pour constater l’étendue des dégâts. Le 11 mai, nous pensions qu’une nouvelle ère s’annonçait. C’était seulement une nouvelle journée. De retour à la Fac de Jussieu (qui était devenue mon lieu de vie), je retrouvai mes amis. Le soir, je rencontrai une amie de ma copine Liliane qui me salua avec respect en me disant à quel point cette dernière me devait une fière chandelle : j’en étais bien sûr très fier… pas si souvent qu’on peut jouer les héros aux yeux d’une fille. Mais je ne devais plus jamais la revoir… avait-elle été récupérée par papa et maman ? avait-elle eu peur ? Le mois se passa et se termina en juin comme on le sait. Les vacances arrivèrent, avec la déception, et la dépression.
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1968-1
1968… j’avais vingt ans, je découvrais… Herbert Marcuse.
(photo I. Ohlbaum)
Cela fait curieux de retrouver à quarante ans d’intervalles, dans une librairie du centre ville, la couverture de « L’homme unidimensionnel », réédité. Puis de le retrouver dans sa propre bibliothèque, inchangé, avec sa même odeur et, surprise, entre les pages, un article jauni découpé dans « le Monde » du 16-17 juin 1968, et signé par Henri Lefebvre.
Ces noms sont un peu oubliés aujourd’hui, jaunis comme le papier soigneusement archivé. Qui dit que dans les cortèges, nous scandions aussi « Marx ! Mao ! Marcuse ! » ? Marx, Mao, passe encore : tout le monde, y compris les jeunes générations, connaît (du moins j’espère…), mais Marcuse ? Qu’avait à faire en compagnie de ces leaders, un modeste philosophe naturalisé américain qui prolongeait la pensée de l’Ecole de Francfort ? Il faut croire que, tout comme moi, bon nombre d’étudiants de mai 68 avaient eu une révélation en lisant Marcuse (tout comme d’autres auteurs à cette époque qui nous firent découvrir l’enjeu écologique, tel que André Gorz, alias Michel Bosquet, dont j’ai déjà parlé dans ce blog ). Marcuse nous initiait à la pensée critique : une pensée de l’histoire, non pas en ce qu’elle aurait un terme, mais en tant, au contraire, que son essence devrait être de toujours se continuer. « A travers son propre développement, disait Marcuse, la pensée dialectique en vint à appréhender le caractère historique des contradictions et le processus de leur médiation en tant que processus historique […] Si dans l’univers social de la rationalité opérationnelle cette dimension est supprimée, c’est l’histoire qui du même coup se trouve supprimée et il ne s’agit pas d’un évènement qui relève de l’université, il s’agit d’un évènement politique. C’est le passé même de la société qui se trouve supprimé – et son futur dans la mesure où à travers lui sont évoqués le changement qualitatif, la récusation du présent ». Il insistait sur l’annihilation des oppositions telle qu’opérée dans le langage lui-même, d’ailleurs le chapitre sur le langage (« l’univers du discours clos ») serait à relire aujourd’hui dans sa totalité, tant les « trucs » forçant à reconnaître de soi-disant évidences sont les mêmes, trucs syntaxiques consistant à bloquer des expressions (« libre entreprise », « élections libres »…) ou à coordonner des contraires, trucs de « récit » (le « story telling » est à la mode…) mêlant la sphère du privé et celle du public.
Le langage de Marcuse a certes vieilli. Le concept de « société industrielle avancée » n’est plus de mise : il y a belle lurette que nous n’en sommes plus là, baignant dans les pseudo-concepts informationnels chargés de décrire une société dite plutôt « post-industrielle », et cela semble curieux aujourd’hui de trouver en position d’agent une « société industrielle » abstraite, voire une Machine dévorante, comme aux bons vieux temps d’un marxisme du dix-neuvième. Lire, sous la plume d’Henri Lefebvre, que « le monde objet, celui des autos et des autoroutes, des équipements et des aménagements, envahit le corps et la pensée, de sorte que son existence aliénée absorbe le « sujet » aliéné » nous paraît bien désuet et dépassé quand les moyens de contrôle sur nos pensées, nos comportements, sont devenus autrement puissants. Le contrôle, à l’époque de Marcuse, était encore une métaphore, il fallait passer par une analyse globale de la société pour comprendre comment un tel contrôle pouvait s’exercer. Aujourd’hui, il suffit de regarder comment nos mouvements, tant dans l’espace physique que dans le « cyber-espace » sont épiés et manipulés pour nous en convaincre, et (le pire !) semble-t-il sans que cela nous offusque beaucoup…. Comme si nous n’avions qu’une envie : aller au devant des désirs de contrôle pour en tirer je ne sais quelle jouissance… (là aussi, Marcuse s’était trompé, lui qui, dans Eros et Civilisation, pensait que « le souci de productivité tend à s’identifier avec le principe freudien de réalité en s’opposant au principe de plaisir »… il ne pouvait pas savoir que la ruse suprême serait, au contraire, de mobiliser le principe de plaisir).
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Premier mai dans mon quartier
Après le passage de la manif
(Grenoble, Avenue Alsace-Lorraine,le 1er mai 2008)
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L’art peut-il être réactionnaire ?
C’est la question que je me suis posée ce samedi quand, de passage à Berne, après avoir été à la joie de contempler les Klee du Paul Klee Zentrum , nous sommes allés visiter l’exposition Hodler qui se tient au Kunstmuseum de la même ville…
Klee… il se trouve que par coïncidence, le blog Je suis belge mais je me soigne y fait référence ces jours-ci comme à un artiste qui a su dénoncer les dérives nationalistes et totalitaires par l’humour et l’esprit de liberté. Paul Klee, qui a vécu plus de trente années à Berne, n’a jamais obtenu la nationalité suisse et c’est,, paraît-il, pour cela que la ville a tenu, en guise de repentance, à lui dédier un fantastique musée, œuvre architecturale de Renzo Piano, où l’on peut voir non seulement des œuvres de Klee mais également des expositions temporaires inspirées par lui.
Le musée se voit de l’autoroute quand vous venez de Zürich et que vous allez à Thun (si jamais vous y allez… il n’y a pas obligation), mais miracle, quand on est au musée, on ne voit pas l’autoroute ! mais en revanche de belles prairies et des murs au loin qui installent le peintre dans la nature (autrement dit chez lui).
Chez nous, Klee passe peut-être au second rang derrière les Braque et Picasso : c’est bien dommage. Lui et son copain Kandinsky ont vraiment, dans le travail silencieux et la modestie, inventé une manière de peindre, une esthétique de la forme pure et de la couleur pure. Lorsqu’on entre dans l’œuvre de Klee, c’est comme si on pénétrait un univers parallèle, comme si la profusion des végétaux et du règne animal trouvaient leur équivalent sur des toiles. Beauté plastique mais en même temps humour, sarcasme, tendresse (je n’ai pas réussi à obtenir de reproduction de ces petits tableaux de 1905 où il regardait jouait Paul et Fritz , son chat en revanche, je l’ai en carte postale).
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le créateur le couché des quatre
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(personnage rampant)
(toutes ces reproductions extarites du site du Paul Klee Zentrum)
Il n’était pas à proprement parler un peintre « engagé » tentant de délivrer de manière trop ostentatoire un message « pour » ou « contre », non, il s’est contenté de dénoncer l’oppression par l’ironie, lui qui fut expulsé de l’Ecole des Beaux Arts de Düsseldorf par les Nazis.
Hodler, c’est toute autre chose, même s’il possède lui aussi un « message pictural ». A dire vrai, ici, en Suisse, Hodler plaît. Il plaît à tout un public qui ricanerait devant certaines toiles de Klee en les trouvant « enfantines ». Hodler, ce n’est pas enfantin… ça risque pas.
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Pendant que les Klee, Kandinsky (ou Kokoshka, dont Kiki nous parlait il y a peu ) s’aventuraient sur les chemins de la liberté et portaient attention aux choses modestes de la vie quotidienne, Hodler claironnait les vertus du réalisme et du symbolisme lourdingue, exaltant la force, la puissance et la monumentalité. On peut certes admirer ce qu’il est capable de donner comme expression de la puissance dans des tableaux comme Le Bûcheron…
mais j’émets quant à moi l’hypothèse que c’est un art réactionnaire, bien en phase avec la montée du fascisme. Hodler s’y connaît en lacs et en montagnes… mais il y a plusieurs façons de peindre la montagne, comme un sujet d’émerveillement comme un autre (voire de façon amusante comme le fait Klee justement dans sa série sur le Parnasse), ou bien comme motif à exaltation de sentiments martiaux et conquérants. Et puis, quelle morbidité : que l’on songe un instant qu’à la fin de sa vie, il a commis une série de toiles pour dépeindre par le menu l’agonie de sa compagne atteinte d’un cancer. Ces peintures, très indécentes, sont exposées en ce moment.
Je ne suis pas surpris d’apprendre que ce Hodler est le peintre favori du tribun populiste suisse Blocher…non, vraiment pas.
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