Coiffeuses

Quoi de plus commun que d’aller se faire « couper les cheveux » me direz-vous (tant que ce n’est pas en quatre, voire plus…). Certes et pourtant… ce petit acte rituel commis une fois en moyenne tous les deux mois me donne toujours un plaisir, modeste mais réel, surtout depuis que, fort heureusement et depuis longtemps, les hommes peuvent se faire coiffeuse-2.1212150244.JPGshampouiner, tailler, égaliser, frotter par des coiffeuses. coiffeuse-1.1212065481.JPGCela ne fut pastoujours le cas : il fut un temps où les soins capillaires étaient soigneusement séparés entre hommes et femmes, les hommes coiffant les hommes, les femmes coiffant les femmes. Triste époque. Encore parfois il m’arrive que dans un de ces salons (qui prolifèrent en ville), on m’inflige un jeune débutant mâle qui effectue son office avec la précision et la froideur d’un arracheur de dents. Mais quand il s’agit d’une femme, c’est autre coiffeuse-3.1212150526.JPGchose, et la sensation de leurs doigts très fins farfouillant la masse chevelue et caressant le crâne apporte une satisfaction que n’égale souvent que leur conversation qui devient vite complice. Comme je suis un homme fidèle en tout, j’ai toujours essayé de garder la même coiffeuse d’une fois sur l’autre, tissant ainsi des liens uniques, strictement limités au terrain du salon de coiffure bien entendu, et qui demeurent presque secrets. Ainsi, à celle, blonde et élancée, qui dans un magasin d’un centre commercial de la périphérie, me racontait des histoires vécues tellement drôles qu’elle me permettait d’oublier mes soucis d’alors, aussi bien qu’à celle qui s’appelait Rosine, femme seule devant élever ses deux filles, à qui j’essayais d’expliquer que ce n’était pas un bon remède à ses problèmes que d’avoir la tentation de rejoindre une secte, ou qu’à la pétulante rousse qui, tout en me coiffant, me racontait où elle avait mangé les meilleurs couscous de sa vie, je rends hommage aujourd’hui. La dernière en date, pas plus tard qu’hier, une jeune brune efficace a eu l’idée de me proposer de m’égaliser les sourcils et la moustache, doux délice que celui de la tondeuse qui vous fait vibrer les ailes du nez. En sortant de là, je ne pouvais penser qu’à ce passage du « Paysan de Paris » où Aragon chante, lui aussi les magasins de coiffure, et comme je n’avais plus le livre, je suis allé le chercher en librairie, mais, las, je n’ai trouvé qu’une édition pour lycéen, où le texte est tronçonné par des explications pédantes et des questions idiotes pour vérifier « qu’on a bien compris ».aragon.1212065076.jpg
Malheureusement pour lui, Aragon était de cette époque où les sexes étaient séparés, il parle ainsi d’un passage dans Paris où « deux coiffeurs à la queue leu leu font suite [à un] marchand de timbres : le premier coiffeur pour dames, le second Salon pour messieurs » et le voilà contraint d’agir en cachette pour saisir quelque chose du voluptueux trafic des chevelures de femmes (« je me suis souvent arrêté au seuil de ces boutiques interdites aux hommes et j’ai vu se dérouler les cheveux dans leurs grottes »cheveux.1212065417.jpg). Le passage sur la coiffure se termine par cette merveilleuse imprécation : « Un jour peut-être les savants se partageront-ils le corps humain pour y étudier les méandres du plaisir : ils trouveront cette étude aussi digne qu’une autre d’absorber l’activité d’un homme ».

Je crois que ce jour, hélas, n’est pas encore venu.

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Un commentaire pour Coiffeuses

  1. jmph dit :

    Mmmm, pas trop envie qu’on coupe le corps en morceaux pour y étudier les méandres du plaisir. Certes, il existe des endroit plus spécifiques que d’autres. Mais le plaisir ne vient-il pas de la « connexion » de ces différentes parties entre elles… et accessoirement celles d’une autre personne ? 🙂

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