A quoi sert la logique – 2

 

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A Autrans, du 21 au 23 mai, j’organisais un de nos séminaires de projet autour de la ludique, cette théorie inventée par Jean-Yves Girard , qui vise à donner un cadre pour repenser la logique moderne au travers du concept d’interaction. La ludique part de l’exemple paradigmatique des preuves, telles qu’on les fait en logique (cf. mon billet antérieur sur la logique ) et telles qu’on puisse les faire interagir. Imaginons deux acteurs (élèves ou chercheurs, ou bien deux moitiés de soi-même) dialoguant sur le crédit qu’il convient d’accorder à une thèse. L’un défend A, l’autre défend B. Si A et B «s’opposent globalement», on va pouvoir, en analysant A et B, percevoir plus précisément en quelles sous-parties elles s’opposent, puis à ce moment-là, reprendre la même démarche, analyser ces sous-parties et voir, encore plus haut, en amont, où elles s’opposent, et ainsi de suite. Ceci n’a pas nécessairement de fin (contrairement aux preuves usuelles qui, elles, ont une fin) et cela s’arrête simplement quand un des deux acteurs (ou « joueurs ») en a assez, soit qu’il finisse par être convaincu par l’autre, soit que, de guerre lasse, il préfère renoncer et s’en aller tranquillement de son côté, pour éventuellement, recommencer à interagir de cette façon avec d’autres joueurs ou d’autres acteurs. C’est cela que la « ludique » essaie de décrire. Ce cadre est remarquablement en accord avec des approches philosophiques parfois très anciennes. Ainsi de la logique de Nagarjuna , sage indien du 2ème siècle de notre ère, sur laquelle une jeune chercheuse de Lille nous a fait un brillant exposé.

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Le maître-mot de Nagarjuna était « je n’asserte rien », ce qui ne signifiait pas bien sûr qu’il ne voulait rien dire, mais simplement qu’aucune assertion n’était définitivement acquise, ni d’ailleurs aucune négation. Le fameux « Traité du Milieu » donne quantité d’exemples de discussion à propos d’une thèse où, selon le sage bouddhiste, on ne peut dire ni qu’elle est « vraie », ni qu’elle est « fausse », ni qu’elle et son contraire sont vraies, ni que ni elle ni son contraire ne sont vraies ! L’idée est qu’on n’en a jamais fini de déplier les raisons (celles de s’opposer comme celles d’affirmer). Penser ce genre de choses est très compliqué car on est obligé de conceptualiser des espaces infinis de discussions. Une autre jeune chercheuse, de Lille toujours (vraiment très jeune car elle n’était qu’en master), parlait, elle, de la logique médiévale et du célèbre jeu de l’Obligatio , surtout pratiqué au 14ème siècle dans les universités de Paris, Oxford, Bologne, Florence etc. épreuve pratiquée aux examens pour passer en classe supérieure, où il s’agissait de répondre à un maître sans se tromper avec la consigne de départ de défendre une thèse quelconque (« Dieu existe si et seulement si les champs sont couverts de blé ») en la présupposant « vraie », ou en la présupposant « fausse » ou même en la présupposant « incertaine ». Le maître devait poser des questions et l’élève répondre en maintenant la cohérence de l’ensemble de ses réponses. Ce « jeu » fut théorisé au moyen de traités fort longs et très complexes tant par Guillaume d’Ockham que par William Burley ou d’autres. L’histoire nous apprend que ce jeu cessa d’être pratiqué quand arriva l’Inquisition et avec elle l’effondrement du système universitaire… Ces jeux ont certes moins à voir avec la ludique dans la mesure où ils sont extrêmement codifiés dans un cadre fini (ils correspondent davantage à des approches concernant la « sémantique basée sur la théorie des jeux » antérieurement développées par des auteurs comme Hintikka ), néanmoins je trouve assez fascinante celle collision que nous pouvons observer entre des théories très anciennes et la pointe de notre technologie : la ludique possède également un terrain privilégié d’application dans le domaine du web, afin notamment de savoir spécifier les réponses aux attentes possibles des clients à l’égard de leur serveur. Vous interagissez chaque jour sur Internet avec des agents fictifs par exemple pour commander un billet de spectacle ou connaître l’horaire des trains. Chaque « clic » commande une interaction et le serveur doit être programmé pour vous satisfaire. Comment être sûr par exemple que si jamais vous avez payé un service sur le web et que vous êtes revenu en arrière, ou si vous avez « rechargé » votre page, on ne va pas vous faire payer deux fois la même chose ? Il faut que les programmes distribués (sur votre ordinateur et sur le serveur) soient assez malins pour répondre en fonction de vos interactions antérieures. On ne peut simplement laisser cela aux bons soins de « hackers » aussi professionnels et doués en programmation qu’ils soient : il faut des langages spéciaux qui permettent de spécifier les attentes, et des systèmes (ils sont basés sur des formalismes logiques) qui plus ou moins automatiquement génèrent les bons programmes. Aujourd’hui, le sérieux des théories logiques sur lesquelles se base la programmation de systèmes complexes est vital : comme le dit Jean-Yves Girard : « je ne veux pas voyager sur un avion dont les programmes seraient basés sur la logique non-monotone » (mettez à la place de « logique non monotone » n’importe quel cadre en lequel vous n’accordez aucune confiance !). Le Web donne ainsi un exemple de dialogue potentiellement infini, lui aussi. La différence avec Nagarjuna réside en ce que les deux partenaires sont ici asymétriques : le client seul peut abandonner la partie… mais jamais le serveur de son propre gré sans quoi…

De nombreuses applications peuvent se faire jour mais l’une d’elles, particulièrement, attire mon attention : en un sens, les dialogues que nous avons sont « infinis ». Nous abandonnons provisoirement la partie certes, mais le plus souvent pour continuer ou recommencer ailleurs. J’ai tenté de faire une analogie avec la biologie et notamment avec la reduplication de l’ADN.

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Deux brins de la même « double hélice » se séparent et chacun se reduplique par action des ARN et comme cela indéfiniment, et ce processus de base assure le maintien de la vie, c’est-à-dire de la quantité d’information nécessaire à la vie. On pourrait de même imaginer que c’est la poursuite indéfinie de nos conversations qui assure une autre hérédité que biologique et qui surtout maintiendrait ce bien aussi précieux que la vie : le sens. La signification d’un énoncé n’est plus alors dans une hypothétique « valeur de vérité » mais dans l’ensemble des énoncés avec lesquels il interagit « positivement » (autrement dit avec lesquels un certain processus de normalisation converge). Les énoncés qui interagissent de la même manière avec les autres énoncés sont supposés avoir « le même sens ». Le sens n’est plus dans un rapport à l’extérieur (ne suppose plus un lien direct entre les mots et le monde) mais dans un rapport strictement interne au langage. Position « internaliste » certes. Autant dire « anti-réaliste »…

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4 commentaires pour A quoi sert la logique – 2

  1. jmph dit :

    Comment peut-on mesurer l’interaction positive de plusieurs énoncés ? Comment peut-on savoir s’il y a convergence d’un processus de normalisation entre plusieurs énoncés ?
    Si le sens n’est plus dans un rapport au monde, nos « conversations » ont-elles un effet sur le monde ?
    La reduplication indéfinie de l’ADN permet le maintien de la vie à l’identique. Mais l’évolution de la vie est possible quand la reduplication de l’ADN n’est pas totalement à l’identique, me semble-t-il. En prolongeant l’analogie avec l’ADN, quel serait l’équivalent de la mutation génétique dans nos conversations ?
    Mes questions sont probablement très naïves …

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  2. Comme l’impression d’être plus intelligents lorsqu’on emprunte le chemin de ce blog, que ce soit à travers la belle écriture de l’article, même si on ne comprend pas toujours tout (mais c’est toujours passionnant de se tenir en attente de ce qui pourrait être intelligible, mais dont nous n’avons pas encore les clés) ou à travers le questionnement de ceux qui passent aussi par ce chemin.

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  3. Alain L. dit :

    merci Chantal et merci Jean-Marie. Les questions de Jean-Marie ne sont pas si « naïves » et sont intéressantes. En ce qui concerne la « mesure » de l’interaction, nous n’en sommes pas encore là, mais j’imagine que bientôt des idées surgiront (par exemple, on sait évaluer, donc « mesurer » la complexité d’un problème, pourquoi donc ne pourrions-nous pas mesurer la complexité d’une interaction?). Je pense que nos conversations ont un effet sur le monde… du moins, le monde tel que nous le percevons. Souvenons-nous que beaucoup de découvertes scientifiques se sont faites au cours d’un processus de conversation entre plusieurs chercheurs, l’ethnométhodologue Garfunkel a écrit un article célèbre sur comment s’est faite la découverte des « pulsars ». Nos institutions sont aussi dans une certaine mesure le produit de la convergence de certaines conversations, les grandes notions telles que « l’Etat » la Nation, la Gauche, la Droite etc. ne sont-elles pas souvent des manières de parler avant de désigner des entités ayant une existence « externe »?
    L’équivalent de la mutation génétique serait bien sûr le néologisme, l’apparition (souvent vécue comme soudaine) d’une nouvelle manière de parler (le verlan, le parler des banlieues etc.)
    Mais tout cela est vite dit, je te l’accorde, et nécessiterait d’être étudié beaucoup plus à fond.

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  4. jmph dit :

    Il arrive souvent que les mots dont on se sert pour nommer des notions (Nation, Gauche, Droite, Capitalisme, Libéralisme, etc) provoquent une espèce de coagulation du sens qui empêche la circulation des idées (décidemment, l’analogie biologique est bien pratique…).
    Un exemple encore tout récent, celui du mot « libéral » employé par Delanoë pour lancer sa candidiature à la direction du PS. Au lieu de provoquer un véritable débat, il ne sert qu’à se jeter des anthèmes et autres excommunications qui donnent au PS des allures de secte !
    Le champ politique est-il celui qui donne du sens ? Pourtant c’est celui qui donne le pouvoir. Faut-il alors abandonner l’espoir que la politique et le sens puissent aller ensemble ? Si c’est le cas, je m’exile définitivement… dans le domaine des idées et des intuitions, celui de la création autant que j’en suis capable (???) et l’acccompagnement de mes enfants et petits-enfants !

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