Manif Grenoble 10/01

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Rhétorique (à propos de Gaza)

Donnons aux mots le sens qu’on veut leur donner… C’est ainsi que va l’argumentation par les temps qui courent et notamment à propos de la guerre menée par Israël à Gaza.

art-avoir-raison.1231319573.jpgSchopenhauer nous a habitués à l’idée selon laquelle tous les moyens sont bons pour avoir raison (cf. « l’art d’avoir toujours raison »), il suffit d’utiliser des « stratagèmes ». Le philosophe allemand en cite une bonne trentaine, mais sa liste n’est pas limitative. Prenons par exemple le (faux) débat qui a lieu sur l’emploi du mot « disproportionné » au sujet de la riposte d’Israël aux tirs de roquettes du Hamas. Glucksmann (« intellectuel » en cours au beau pays de Nicolas et de Carla) conteste le terme et se permet d’ironiser, le bougre ( !) : « un consensus universel et immédiat sous-titre les images de Gaza sous les bombes : Israël disproportionne. » ! Or, dit-il, voyez la définition : « est disproportionné ce qui est hors de proportion » (merci monsieur Glucksmann, on a savait ça, et justement c’est pour cela qu’il nous paraissait que l’adjectif était approprié à la situation). A partir de là deux stratagèmes :

le premier : dire que, de toutes façons, un tel adjectif ne peut pas s’appliquer à une situation de guerre. A la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ? On ne peut quand même pas s’attendre à ce que « Tsahal » (oui, l’armée israélienne est la seule qu’on appelle par son petit nom, c’est plus charmant, plus « humain ») réponde aux jets de pierres par des jets de pierres, ni à des roquettes mal dirigées par des roquettes mal dirigées. Puisque Israël a les moyens, il doit les utiliser. La conclusion de Glucksmann est fantastique :

« qui dit conflit, dit mésentente, donc effort de chaque camp pour jouer de ses avantages et exploiter les faiblesses de l’autre »,

et elle est d’autant plus fantastique sous la plume de quelqu’un qui a défendu les arguments exactement inverses lorsque c’est la Russie qui s’en est prise à la Georgie ou à la Tchétchénie… Nous ne savions pas Glucksmann tout à coup converti au point de vue de Poutine !

le deuxième stratagème (des fois que le premier ne marche pas) consiste à passer de la partie au tout pour noyer le poisson : si vous voulez appliquer le concept de « proportionnalité » à la force des attaques, alors vous devez l’appliquer à la globalité. Cela supposerait que puisque le Hamas souhaite la fin d’Israël, alors Israël devrait souhaiter la fin de la Palestine. Mais alors cela devrait supposer aussi que, puisque Israël est un état puissant militairement soutenu par les Etats-Unis, il faudrait que l’entité palestinienne soit aussi un état puissant soutenu par une grande puissance. Finalement on ne pourrait parler de proportionnalité des attaques qu’entre des adversaires exactement homologues. Ce qui est évidemment absurde (on ne voit pas pourquoi il faudrait une telle condition exorbitante pour s’autoriser à constater que lorsqu’une partie tue au hasard une personne, l’autre en tue une centaine). Absurde oui, mais on ne sait jamais : ça peut marcher comme argumentation.

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(photo Rue 89)

Il en va un peu de même pour la notion de « bouclier ». Si Glucksmann ironise sur l’usage assez répété de l’adjectif « disproportionné » pour caractériser l’action de représailles d’Israël dans le cas présent, il pourrait aussi relever que le concept de « bouclier humain » est un de ces poncifs que l’on entend constamment, mais de la part, cette fois, des soutiens d’Israël. Si les actions de Tsahal font des dégâts chez les civils (et quels dégâts !), c’est parce que les mouvements comme le Hamas ou le Hezbollah utilisent la population comme « bouclier humain »… L’argument est un peu confondant, venant de la part de gens qui ont tout fait pour que les populations en question vivent sur un mouchoir de poche où, par la force des choses, toutes les activités sont concentrées. Ne pourrait-on pas alors, en réponse, soupçonner plutôt l’inverse, à savoir qu’Israël force la population civile à être mêlée physiquement aux miliciens armés en espérant ainsi retenir leur bras ?

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Chronique du beau pays de Nicolas et de Carla (suite)

Nicolas (celui de Carla, cf. mon billet du 23 décembre) va supprimer le juge d’instruction. Madame Delmas-Marty explique, dans « le Monde » du 7 janvier, que, certes, une telle réforme peut être souhaitée à des fins d’amélioration de la procédure mais que, dans ce cas, elle doit être complétée par la garantie d’une véritable indépendance du parquet. Or, dit-elle, on en est loin et le motif non avoué de la réforme est « la méfiance à l’égard d’un juge indépendant qui ne peut pas recevoir d’injonctions du gouvernement ».

Nous vivons dans un beau pays, le pays de Nicolas et Carla, où Nicolas a déjà supprimé (de fait) le CSA afin de devenir lui-même celui qui nomme les chefs de la télé. De zélé(e)s ministres de Nicolas ont expliqué que c’était mieux comme ça, car, de toutes façons, avant aussi c’était le président de la République qui les nommait (ou sa majorité), et grâce à un tel changement, au moins on échappe à l’hypocrisie. Ah ! quel beau projet, échapper à l’hypocrisie… on pourrait aussi en ce nom supprimer plein de choses qui sont complètement hypocrites. A quoi sert un parlement si, à la fin, les lois voulues par le gouvernement sont toujours votées ? Pourquoi faire semblant qu’il y ait une justice équitable puisque, de toutes façons, à la fin, les voleurs de mobylettes sont toujours plus punis que les chefs d’entreprise indélicats ? Pourquoi maintenir une pluralité de la presse puisqu’on sait qu’en définitive, les patrons de presse reçoivent toujours des « recommandations » qui aboutissent à ce que la présentation des informations soit plus ou moins uniforme ?

Que tout serait plus simple, plus HONNETE surtout au beau pays de Nicolas et de Carla si on supprimait toutes ces institutions inutiles (et stupides).

Il y a en fait deux situations où les réformes peuvent et doivent s’appliquer. Dans la première, on l’a vu, c’est afin de supprimer des sources d’hypocrisie (le but est noble : rendre la société transparente). Mais il y en a une seconde : c’est celle où, par inadvertance sans doute, il y a un pouvoir qui échappe encore au président, alors évidemment en ce cas, supprimons-le, non par haine de l’hypocrisie, mais par souci d’efficacité et de simplicité.

Ainsi au beau pays de Nicolas et de Carla, deux vertus cardinales s’affichent : le souci de transparence et le souci d’efficacité. Qui dira que nous sommes mal gouvernés ?

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Petite aquarelle pour les temps difficiles

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copyright Alain Lecomte

 

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Joyeux Noêl!

 

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Joyeux Noêl au beau pays de Nicolas et de Carla. Un pays si heureux, où le miel coule dans les ruisseaux et qui ne connaîtra jamais ni la crise ni les retombées radioactives, grâce à son grand leader que le monde entier nous envie, et à son épouse si belle, si douce, ange de la planète. Que cette chance ne nous empêche pas d’oublier les pauvres, les malheureux, qui doivent se coltiner des dirigeants beaucoup moins agréables, et qui connaissent eux la crise, la pluie, le choléra, les moussons intempestives, la poussière, l’absence d’eau potable, le vin au goût de piquette et des programme télé stupides. Nous, grâce au Timonier, nous aurons bientôt enfin une télé délivrée de la publicité, qui fonctionnera à l’air du temps, nous pourrons nous épanouir dans la joie jusqu’à 70 ans, dans un pays où nous serons débarrassés des épiciers-terroristes et des bombes à deux sous placées dans les grands magasins par de vilains organisateurs chargés de nous faire peur (bouh !).

Merci Nicolas et Carla, grâce à vous nous sommes HEU-REUX. Dès que nous vous regardons, il ne nous vient plus à l’esprit le moindre soupçon de revendication et nous nous repentons d’en avoir eu l’idée par le passé. Mais que ces temps sont lointains. Joyeux Noêl à vous, je sais, vous le passerez au Brésil, sur les belles plages près de Bahia. Mais vous le valez bien.

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Herzog sur l’autoroute

Je roulais sur l’autoroute, revenant de voir ma mère, qui vit en cette station balnéaire du bord de la Méditerranée qui a des habitations pyramidales. J’écoutais la radio. Ça s’appelait « Cosmopolitaines » et la journaliste interviewait Werner Herzog , herzog-werner-050811.1229883781.jpgdont je me souviens avoir lu le récit de sa marche à pied de Münich à Paris, pour sauver son amie, historienne du cinéma : s’il faisait ce pèlerinage à pied et s’il arrivait avant telle date, elle serait sauvée. Elle a été sauvée. Elle a vécu encore dix ans de plus. Beau succès.

Il paraît qu’à Beaubourg, on va faire une rétrospective complète de son œuvre et il sera là parfois pour commenter.

C’était bien. Il refusait toutes les catégories où on voulait le caser, ni aventurier (quelle horreur !) ni artiste (quelle prétention). Il disait surtout qu’il n’avait jamais eu la simple idée d’un plan de carrière et que même ses films obéissaient à une mise en perspective qu’il n’avait jamais recherchée.

Werner Herzog vient de sortir un « documentaire » (mais il récusait le terme aussi, afin de nous éviter de croire qu’il faisait des films « comme ceux qu’on voit à la télé », il a même dit : « pourquoi pas de la politique, aussi, pendant que vous y êtes ! ») qui doit être passionnant, sur la vie d’une poignée de scientifiques dans l’Antarctique.encounters_at_the_end_of_the_world_fichefilm_imagesfilm.1229934943.jpg Ils lui ont tous dit que nous n’en avions plus pour longtemps. La journaliste lui a demandé si ça ne lui faisait rien, que tout cela disparaisse : la culture, Mozart, Shakespeare, le peu de solidarité qu’il y a entre les humains. Il a répondu que non, s’il n’y avait plus d’humains, il n’y aurait plus besoin de tout ça. A mon volant, j’ai frissonné. C’était tout à coup comme si la fin de l’humanité était programmée non plus pour dans quelques siècles, ni même pour dans deux cents ans, mais maintenant, pour demain, dans quatre-vingts ans ? dans vingt ans ? Pourquoi les scientifiques ne disent-ils pas ça haut et clair : la fin c’est peut-être pour dans vingt ans. Vous allez la ressentir dans votre chair. Les politiques se bougeraient un peu le cul, peut-être, non ? et nous aussi, par la même occasion.

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Intermède BD – III

Troisième bel exemple. Encore un autre lieu, encore un autre style et une autre histoire. Mais on est comme dans la BD précédente, au milieu de gens pauvres, ou de pauvres gens, de simples gens en tout cas, ayant maille à partir avec la vie. C’est autour de Bordeaux, c’est une histoire d’amour, forcément ratée, qui arrive à se caser dans les interstices d’une situation mal barrée aussi bien pour l’homme que pour la femme. Les images sont souvent bicolores. Parfois seulement dans les bruns. Beaucoup de choses se passent la nuit car l’homme, qui est chauffeur routier, ne passe que la nuit. Le reste du temps, il voudrait qu’elle reste enfermée. Quand elle sort enfin dans les rues de Bordeaux, les images s’éclairent. Les effets d’ombre suggèrent l’animation des petites rues, l’été.

C’est « L’heure la plus sombre vient toujours avant l’aube », une BD d’Emmanuel Moynot , encore éditée par Futuropolis.

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Intermède BD – II

Autre BD, autre temps, autre lieu, autre histoire. Ici, c’est une femme qui en a eu assez, à qui sa vie ne plaisait pas, elle est partie chercher du boulot dans la ville d’à côté, et comme d’habitude, ça n’a pas marché. Le soir, seule dans un restaurant, elle a rencontré quelqu’un qui lui a demandé de se confier et puis qui finalement lui a soufflé dans l’oreille : « pourquoi rentrer au foyer ? ». Elle commence à goûter la liberté.

Dans les phylactères, ce n’est pas elle qui parle, c’est une voix off, celle d’un personnage ami qui a tenté de la retrouver et raconte son histoire. Dans la dernière image, on voit que c’est « off » parce que justement ils se rattachent à un dehors de l’image.

Cette BD s’intitule « Lulu, femme nue » et elle est signée Etienne Davodeau (éditions Futuropolis )

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Intermède BD

Dans les blogs que je lis le plus souvent, l’art de la bande dessinée est rarement abordé. Peut-être est-il arrivé une fois qu’Ecritures du monde évoque Rodolphe Toepffer, Chantal Serrière confirmera, mais cela demeure une exception, parfois je pense que la solution d’une de ses énigmes du samedi pourrait bien être Tintin, Spirou ou quelqu’autre héros ayant fait les délices de mon enfance et… qui continue parfois à les faire aujourd’hui, mais ce n’est pas le cas. Dans un livre concis et illustré avec pertinence, le scénariste de bandes dessinées Benoît Peeters , qui se réclame justement de Toepffer, écrit ceci :

Sommes-nous sûrs, un siècle et demi plus tard, d’avoir tiré toutes les conséquences de cette étrange invention ? […] Au vu des lamentations qui refleurissent périodiquement, il est possible d’en douter. Protestant au nom d’une certaine idée de la Culture, contre une supposée sous-littérature, un Finkielkraut [encore lui… ], un Bernard-Henri Lévy, voire un Milan Kundera ne révèlent peut-être rien d’autre que leur propre état d’aniconètes (ainsi pourrait-on nommer ces analphabètes de l’image).

Or, il m’apparaît difficile de douter que la BD soit une forme d’art spécifique, qui ne tient ni de la peinture, ni du cinéma bien qu’elle puisse avoir certains traits communs avec eux.
La meilleure preuve est que l’on peut disserter longtemps sur des découpages, des cadrages, des jeux d’images (comme autant de jeux de styles) qui s’offrent à nos yeux, avec la même intensité et le même assaut de références savantes qu’on peut le faire par exemple à propos des techniques cinématographiques et des choix opérés par tel ou tel réalisateur.

Ce qui fait sans doute une spécificité de la BD, c’est la nécessaire discontinuité du récit. Contrairement au cinéma qui déroule un fil continu (à nos yeux en tout cas si ce n’est dans la réalité du 24 images par seconde), la BD offre une mise en images limitées en nombre par la page ou la taille de l’album, le résultat est ce que Peeters appelle « les plaisirs de l’entre-deux » :

La véritable magie de la bande dessinée, c’est entre les images qu’elle opère, dans la tension qui les relie. Minimiser ce travail de distribution dans l’espace et le temps serait, pour la bande dessinée, abdiquer de sa plus radicale innovation pour s’aligner sur un autre art.

De là découle qu’il puisse y avoir des effets de transgression extraordinaires, comme quand un personnage ou un objet sort de sa case, ou bien qu’un même paysage se déroule en continu entre plusieurs images accolées alors que l’action est vue selon les différents temps qui la scandent. Ici, le prototype est dans « Tintin au Tibet ».

Donc pour finir l’année, j’offre quelques reproductions de pages de quelques-unes des BD qui m’ont le plus « transporté » dans les récentes parutions.

Voici d’abord un rappel de mes billets de l’été à propos de la société ladakhie dans « Les chevaux du vent », de Fournier et Lax (ed. Aire Libre ) où l’on peut voir que la vie n’est pas si idyllique dans une société polyandrique, car la jalousie existe quand même (que de choses dites en sept images !) …

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croyances populaires

coppel-amorales-web.1229246134.jpgLes croyances populaires détachées de leur contexte tombent en nous comme des paroles poétiques, au point que l’on se demande si elles n’ont pas, justement, leur origine dans des tentatives de jeu de langage de la part de poètes exceptionnels comme on en trouve dans chaque culture. Nous autres, êtres conquis par la raison technologique occidentale, serions les plus ballots de croire que vraiment ils y croient au-delà du jeu de langue amusant qui consiste à s’y référer.

Parmi les œuvres actuellement exposées à la Maison Rouge (10, boulevard de la Bastille), toutes issues de la collection de deux amateurs d’art mexicains, Agustin et Isabel Coppel, on trouve les photos de Maruch Santis Gomez, une artiste qui appartient au groupe ethnique des Indiens Tzotzil (région du Chiapas). Elle réalise notamment des photos de son village légendées par de courts textes en langue Tzotzil, supposés être des croyances populaires.

Ainsi :

K’alal nu’ay buch’u kaki bakil choy ta snuk’e ta xich’sa el jkot ik’al sup ta xich’ mesal exmesal ti’ nuk’ il e ; up’I jech le ta xlek’ tal ti babil choye

Ce qui veut dire :

Si quelqu’un se coince une arête de poisson dans la gorge, il faut trouver un chat noir, lui caresser trois fois la nuque et l’arête s’en va.

Ou bien aussi :

Ne vous asseyez pas dans le chemin, sinon votre mère peut mourir

Ou encore :

Il ne faut pas balayer la maison l’après-midi, ou la chance peut disparaître et vous laisser sans argent

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