Toujours la même histoire

blackbird-affiche.1228900776.jpgOui, c’est toujours la même histoire, celle de femmes violentées, blessées par des hommes qui ne maîtrisent pas leur désir : la belle pièce de l’auteur anglais David Harrower, Blackbird , jouée en ce moment au Théâtre des Abbesses par Léa Drucker et Maurice Bénichou, raconte les séquelles sur une jeune femme de l’abus que s’est permis sur elle un homme de quarante ans alors qu’elle n’en avait que douze.

L’exposition sur Lee Miller, à première vue, n’a rien à voir et pourtant on apprend que la célèbre photographe aussi s’est fait violer à l’âge de sept ans par un ami de son père. Une pièce, une exposition vues toutes les deux durant ce week-end.

La pièce d’abord : magnifiquement jouée. Lea Drucker est poignante dans son rôle de jeune femme qui, près de vingt ans après, a voulu revoir l’homme par qui son existence a basculé : ses amis, ses parents se sont éloignés d’elle, elle n’a plus pu sortir de chez elle, n’a plus pu avoir de relations amoureuses confiantes, a eu sa vie gâchée. Maurice Bénichou est le comédien qu’il faut dans ce rôle d’homme qui subit les évènements, s’est laissé aller à son désir et dit s’en être repenti. Ils se retrouvent dans l’entrepôt où il a, lui, trouver du travail. Il a aussi souffert (mais moins) et a dû entre autres choses changer de nom. Il lui jure, il lui promet que tout ça est arrivé « par amour », qu’il n’est pas un violeur ni un pédophile. Ils revivent leur histoire. Combien la petite fille admirait l’homme, voulait captiver son attention, bref, l’aimait, et comment cette relation est devenue fuite, au bord de la Tyne, vers Newcastle, Tyhehouse, il est question de ferry, de petit hôtel au bord de la mer, de faire l’amour. Puis de fuite de l’homme, d’errements de la petite fille dans la ville à la recherche de l’homme pour qu’au moins il la ramène chez elle, de police appelée, de parents arrivés en catastrophe, d’examen médical subi de force par une gamine qui veut encore protéger son violeur, de mépris de la mère, de retour, de procès, de condamnation (trois ans). Et à la fin un coup de théâtre… que je ne peux donc pas raconter, et dont l’interprétation est nécessairement ambiguë.leemiller-1.1228900808.jpg

L’expo ensuite : Lee Miller . Est-ce que dans son cas, on doit parler de résilience ? ou bien simplement de jeune femme chanceuse d’avoir vécu dans un milieu qui lui aura permis d’oublier le drame ? Beaucoup ont déjà parlé de cette expo (cf. ). Je ne m’y étendrai donc pas, sauf pour dire la beauté du petit film de Jean Cocteau (Le Sang d’un Poète) projeté juste avant l’entrée dans la salle de l’exposition, où Lee joue le rôle de la femme-statue, et celle des photos artistiques de la première période (une simple main en silhouette entre une barre de métal et une toile de bistrot qui frappe comme l’annonce d’une tragédie, ou bien des ombres de piliers sur un mur de soutènement du métro qui créent artificiellement l’impression de gens qui marchent). Ensuite, Lee Miller devient reporter de guerre pour Vogue, et elle est parmi les premiers à entrer dans les camps de déportation, lee-miller-3.1228900842.jpgla seule aussi sans doute à prendre certaines photos : ce corps de noyé qui flotte au fil de l’eau, ce n’est pas Ophélie, c’est un gardien SS dont les ex-prisonniers se sont vengés. Ses photos de guerre, son ex-amant David Schermann a raison de le dire dans le petit film qu’on peut voir en sortant, ont ceci de particulier qu’elles conservent quelque chose de la période purement artistique du début, elles reposent toujours sur un contraste, tel celui entre un char entrant dans une ville et le rideau de dentelles qui recouvre un paquetage au bord de la rue, ou bien le spectacle étrange de ces jeunes femmes munies de lunettes spéciales pour se protéger, pendant le blitz, à Londres, des éclairs causés par les explosions de bombes au phosphore

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Je ne parlerai pas de Mantegna ce coup ci….

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Intermède : écriture des blogs

Dire deux ou trois choses de temps en temps des quelques blogs que je lis régulièrement. Que les autres m’excusent : je n’ai vraiment pas assez de temps pour embrasser un plus vaste ensemble. Donc cette revue ne ressemblera en rien à celle d’OSC (ou bien ici ), quotidienne, étendue, mêlant tous les sujets. C’est juste un coup de chapeau donné à certains auteurs, et un encouragement à les lire. Ils sont là pour l’essentiel, dans la colonne de droite. Ces blogs que je parcours de temps en temps, ils me font voyager tout en restant devant mon écran, voyager dans des lieux que souvent j’ai déjà connus et aimés.

Buenos Aires, l’Argentine, si bien chroniqués par Dul, dont les billets se lisent autant sur « Chroniques de BA » que sur « chez Dul » : photos superbes, poésies tendres et récits pleins d’humour qui relatent ce qui peut bien vous arriver de drôle aux contacts de la bureaucratie argentine ou bien lorsque vous vous lancez à l’assaut du trafic dangereux des rues de Buenos Aires.

L’Inde ensuite, dont Anne-Gaêlle sur son blog « l’Inde en ébullition » nous envoie de temps à autres des informations que nous ne pourrions jamais connaître sans elle, à nous en tenir à notre presse nationale. J’invite particulièrement à lire son dernier billet , sur Bombay, ville qu’elle aime et où elle est retournée ces jours-ci, billet vibrant d’énergie et d’optimisme.

Et la montagne parfois aussi évoquée, notamment chez Totem, avec une précision analytique.

Les voyages dans les blogs sont aussi ceux de l’esprit : belle érudition chez François Prost grâce à qui j’en sais un peu plus sur Lucullus, et qui vous donne envie de vous inscrire à des cours de latin ( !), vaste culture littéraire chez Chantal qui nous plonge chaque samedi dans une nouvelle énigme (j’en sauterais presque mon petit déjeuner) et dont le dernier beau billet a trait… au regret .

Et puis la critique sociale et politique, illustrée par RV de Posuto (Kiki s’étant mise à l’écart, pour une période seulement passagère, j’espère) ou le Chasse-Clou qui mêle la critique à l’observation de la capitale.

Et Céleste (qui me fut recommandée par Kiki) qui dévore le monde et dénonce la façon dont il marche (très mal !), entre France, Italie et Inde.

La magie du blog est de créer et de maintenir des relations entre des personnes qui bien sûr sans cela ne se seraient jamais connues, tisser des relations virtuelles et qui peuvent parfois devenir réelles : je suis heureux ainsi de retrouver de temps en temps autour d’un bon repas, mon ami jmph, celui des petits riens , qui nous a fait voyager aux Etats-Unis pendant les élections américaines, comme un jour peut-être, j’irai du côté de Dunia revoir cette si poétique ville de La Chaux de Fonds, dont elle nous relate les changements climatiques, les traces de splendeur passée et les bizarreries de l’architecture, tout en pestant contre les vicissitudes de la vie et les malheurs du quotidien.

J’aime ces écritures. Qui un jour fera une thèse emballante sur l’écriture bloguistique ?

Elles sont infiniment variées. Elles font parfois fi de l’orthographe, inventant une sorte de nouveau langage (certes pas aussi distordu que celui des SMS) qui sert à maintenir éveillée en nous une curiosité à connaître ce que l’auteur a voulu transmettre comme sens parfois caché. Certaines écritures sont lisses et classiques, on savoure leur anachronisme, d’autres sont intimes et pathétiques : elles nous plongent, presqu’à notre corps défendant, dans les abimes d’une subjectivité. Dans un cas comme dans l’autre, c’est déjà, ou encore, de la littérature, dans le bon sens du terme. Bref, écrire le monde passe d’abord par l’appropriation d’une écriture : la sienne propre.

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Levi-Strauss et les mathématiques

cls-afp-p-pavani.1227879477.jpgLes anniversaires, comme les disparitions sont propices aux louanges et ce n’est pas un mal quand ils concernent des personnages qui nous donnent encore à réfléchir.

Je me souviens avoir lu dans le métro parisien lorsque j’étais adolescent les livres les plus accessibles de Claude Lévi-Strauss : « Le totémisme aujourd’hui » et « Race et histoire ». Nous sortions à peine d’une époque où les idées sur « la mentalité primitive » étaient dominantes et nous éprouvions, moi et mes contemporains avides de progrès, encore une vive contradiction entre notre anti-racisme et le spectacle peu compréhensible de coutumes et de pratiques de survie semblant appartenir à un autre âge. C’est Claude Lévi-Strauss qui nous apportait la clé pour résoudre cette contradiction : les cultures sont toutes complexes, la pensée Nambikwara est aussi difficile à pénétrer que notre tradition occidentale. Déjà, les grands linguistes (de Saussure à Jakobson, en passant par Harris, aux Etats-Unis, avant que n’émerge la pensée chomskyenne) avaient mis l’accent sur une relative équivalence des langues : il n’en est pas qui soient « supérieures » à d’autres, car elles sont toutes aussi complexes (même si peut-être certaines sont plus spécialisées que d’autres dans certains domaines). Et ce n’est que dans les commentaires déjantés des articles du blog de Pierre Assouline qu’on trouve encore des dinosaures qui pensent le contraire.

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Comme tous les bons commentateurs actuels le disent à longueur d’émissions sur France-Culture et sur ARTE, c’est dans « La pensée sauvage », en particulier, que le célèbre anthropologue a mis en évidence la difficulté d’accès à une pensée qui prolifère comme un rhizome, utilisant et ré-utilisant des blocs de sens comme le bricoleur reprend pour un nouvel usage les débris éclatés de constructions anciennes.

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J’ai été totalement convaincu de ce qu’avançait Lévi-Strauss, et, incidemment, de la validité du structuralisme lorsque, par-dessus son œuvre, sont arrivés d’authentiques modèles mathématiques visant à expliquer les structures de la parenté. Philippe Courrège avait en effet écrit un merveilleux article de mathématiques, se servant de la théorie des groupes, repris dans une anthologie parue en 10-18 sous le titre « Anthropologie et calcul ». Si des outils mathématiques aussi sophistiqués étaient requis pour rendre compte de la manière dont les Arandas ou les Karieras choisissaient leur conjoint, d’une part, c’était parce que leur société avait ce degré de complication, et d’autre part cela prouvait qu’au moins inconsciemment, ils étaient capables de pratiquer des mathématiques, activité souvent identifiée aux degrés les plus élevés de la pensée.

On évoque quelquefois les rapports de Lévi-Strauss avec la politique, ou, plus généralement, de l’anthropologie structurale avec la politique. Sujet délicat. Nous sommes dans un domaine où, malheureusement, les thèses scientifiques avancées ne peuvent pas ne pas être, à un certain moment, victimes de tentative de récupération par les politiques. On rappelait sur France-Culture ce matin, qu’il avait fallu aller déranger Lévi-Strauss dans sa retraite pour qu’il dénonce de sa main la récupération que les politiques de droite tentaient de faire de ses idées sur la parenté, lors de la discussion sur le PACS !

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Autre exemple, que personne n’aborde en ce moment, sûrement par déférence : il ne serait pas étonnant, si on demandait quelles étaient ses sources d’inspiration à Henri Guaino, l’auteur du tristement fameux « discours de Dakar », qu’il cite l’opposition avancée comme hypothèse dans les « entretiens avec Georges Charbonnier », entre « sociétés chaudes » et « sociétés froides ». Evidemment, il ne serait pas difficile de montrer qu’il s’agirait en l’occurrence, d’une erreur d’application. Développer l’idée que certaines sociétés isolées et sans écriture ont une sorte de fonctionnement ralenti, se reproduisant plus ou moins à l’identique, et que de ce fait les lois qu’on peut y observer peuvent donne lieu à une algèbre, alors que nos sociétés occidentales et technologiques se reproduiraient plutôt selon des lois statistiques ne peut absolument pas se traduire brutalement en « tout un continent n’a pas d’histoire » ! Pourtant, l’amalgame se fait, commis par des esprits certes mal intentionnés.

Une autre question, qui nous interpelle aujourd’hui est celle, évidemment, du voyage. Lévi-Strauss, on le sait, commence « Tristes Tropiques » par son affirmation de la haine des voyages (et des explorateurs !). Sur France-Culture encore, ce matin, on l’opposait à un voyageur comme Nicolas Bouvier. Selon moi, cette opposition n’a pas beaucoup de sens. Deux sortes de voyages sont ici opposés : le scientifique et l’aventureux. Le deuxième est plutôt une expérience de vie. Le premier ne peut rien lui retirer.

(NB: photo de C. Lévi-Strauss: cliché AFP, crédit P. Pavani)

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Derrière ce mur

stendhal.1227859727.JPGOui, derrière ce mur, il y a la treille de Stendhal. C’est là haut que le grand-père Gagnon recevait le jeune Henri Beyle. Sur cette terrasse. Mais en dessous de cette terrasse, aujourd’hui, il y a une école maternelle. Et dans cette école maternelle, avant-hier, il s’est passé de drôles de choses. La police est intervenue. Accompagnant des parents raflés pour être mis manu militari dans un centre de rétention, puis dans un avion à destination, en l’occurrence, de Leipzig (parce que c’était le lieu où avait été enregistrée cette famille à leur arrivée dans l’espace européen). Ils sont venus pour cueillir les enfants. Dans l’école. Devant les petits camarades et les enseignants. En dépit des lois et des réglementations qui interdisent une telle intrusion.

Environ cinq cents personnes se sont retrouvés hier soir devant la préfecture de l’Isère.

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Noam Chomsky sur Obama

chomskyweb.1227636945.jpgComme je lui avais demandé : « et alors, Chomsky, qu’est-ce qu’il pense de tout ça ? », mon ami P. P. m’a aussitôt envoyé ce lien vers une émission de télévision américaine câblée où l’on peut voir Chomsky répondre à la question : « what’s next ? the elections, the economy and the world». On constatera au passage que « le célèbre linguiste » porte encore bien ses plus de quatre-vingts balais et… que ce programme de télévision s’intitule « Democracy Now ! » (essayons d’imaginer en France une chaîne de télé dénommée « Démocratie Maintenant ! »…).

On s’étonnera peut-être que je consacre si souvent, sur ce blog, un billet à Chomsky (il est certain que cela n’encouragera pas les rédacteurs du Monde à m’inclure dans leur liste de « blogs préférés »…mais cela n’a vraiment aucune importance! -), je m’en explique aisément : je ne vois pas aujourd’hui, dans notre monde occidental, beaucoup d’intellectuels qui puissent soutenir la comparaison avec le penseur américain (j’ai parfois mentionné Badiou ou Zizek mais ces derniers ont une pensée encore très abstraite et spéculative, relativement peu étayée sur des faits concrets, voire des arguments scientifiques). Etre un intellectuel dans notre monde, ce n’est pas simplement agiter des idées, fabriquer des mythes ou vouloir « ré-enchanter » la vie en société, c’est d’abord, et avant tout, faire un effort de lucidité et s’armer d’assez de courage pour risquer d’aller parfois (souvent) à contre-courant de l’idéologie commune. C’est ce que fait Chomsky.

Car que dit-il en substance dans cette émission enregistrée à Boston ?

Certes que l’élection d’Obama est un évènement historique :

The word that the rolls off of everyone’s tongue is historic. Historic election. And I agree with it. It was a historic election. To have a black family in the white house is a momentous achievement. In fact, it’s historic in a broader sense. The two Democratic candidates were an African-American and a woman. Both remarkable achievements. We go back say 40 years, it would have been unthinkable. So something’s happened to the country in 40 years. And what’s happened to the country- which is we’re not supposed to mention- is that there was extensive and very constructive activism in the 1960s, which had an aftermath. So the feminist movement, mostly developed in the 70s-–the solidarity movements of the 80’s and on till today. And the activism did civilize the country. The country’s a lot more civilized than it was 40 years ago and the historic achievements illustrate it. That’s also a lesson for what’s next.

Mais bon, peut-on parler de « grande victoire de la démocratie » pour autant ? Ce qui s’est passé aux Etats-Unis est certainement unique si on ne regarde que les pays occidentaux développés (les pays européens…), mais cela ne l’est pas si on élargit son champ de vision. La victoire d’Evo Morales en Bolivie par exemple, un Indien Aymara, était tout autant inimaginable il y a quarante ans que celle de Barack Obama aux Etats-Unis. Et cette victoire permet d’opposer deux types de « démocratie » : il y a celle dont nos pays se réclament (dont on sait les limites : rôles des grands groupes de média et, d’une manière plus générale, de l’argent, passivité des « citoyens » dont le rôle se résume à glisser un bulletin dans une urne de temps à autre et à observer la vie politique comme un spectacle) et il y a celle qui permet l’expression de mouvements de masse qui élisent leurs propres représentants et propulse ainsi sur le devant de la scène des individus qui n’ont pas été pré-sélectionnés par des enquêtes d’opinion, mais choisis en fonction du rôle qu’ils ont eu dans des luttes effectives.

L’élection américaine, comme la française, ou l’italienne, sont avant tout question de rhétorique, ou pour dire mieux « d’avertising », autrement dit de publicité. Et :

The goal of advertising is to create uninformed consumers who will make irrational choices. Those of you who suffered through an economics course know that markets are supposed to be based on informed consumers making rational choices. But industry spends hundreds of millions of dollars a year to undermine markets and to ensure, you know, to get uninformed consumers making irrational choices.

And when they turn to selling a candidate they do the same thing.

Autrement dit, l’élection d’Obama, même si elle traduit une évolution de la société américaine dont on ne peut que se réjouir (et qui laisse nos sociétés européennes à la remorque), n’échappe pas à cette règle. Aussi ne devrions –nous pas nous étonner outre mesure des « déceptions » que nous ne manquerons pas d’endurer. De qui s’entoure en effet le leader démocrate ? Les commentaires de Chomsky sur le sujet sont éloquents, notamment quand il cite les futurs responsables de l’économie :

They [Robert Rubin et Larry Summers] are among the people who are substantially responsible for the crisis. One leading economist, one of the few economists who has been right all along in predicting what’s happening, Dean Baker, pointed out that selecting them is like selecting Osama Bin Laden to run the war on terror.

Voilà donc ce que pense Chomsky sur cette élection historique.

Mais revenons maintenant à ce qui nous concerne plus directement : la situation française. On a du mal en effet à imaginer une émission, une chaîne câblée, un mouvement politique en France qui s’intitulerait « La démocratie, maintenant ! » (même Besancenot, même Bayrou ne le feraient pas). Et il est particulièrement étonnant qu’on ne puisse pas l’imaginer. Comme si dans nos pays, la démocratie était pleinement réalisée. Or, tout ce que nous voyons autour de nous prouve le contraire. Avons-nous accepté, par un vote effectif, l’âge de la retraite à 70 ans ? Avons-nous accepté la privation de revenus pour les chaînes de télévision publiques, en faveur des chaînes privées ? Est-ce que nous disons notre mot sur les réformes dans l’enseignement, là où même les principaux intéressés ne peuvent pas se faire entendre ?

Chomsky a sans doute raison de dire que si les Etats-Unis ont pu élire un Afro-Américain à leur tête, si une femme a pu aller si loin dans la course au pouvoir, elle aussi, Hillary, c’est grâce aux mouvements de masse des années soixante : ce ne sont pas des « cadeaux tombés du ciel », et si nous souhaitons que des progrès de cette sorte soient encore possibles dans le futur, cela ne pourrait être que grâce à d’autres mouvements de masse qui seraient similaires. Il est pourtant bien évident que la structure des pouvoirs autant que l’organisation des médias font tout pour les empêcher. Comment parler de démocratie dans ces conditions ?

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Kakis dans les jardins de Venise

La plupart du temps, on oublie les jardins de Venise.

venise23.1227475931.JPGQue le plus petit passage, le plus bas sotoportego donne en général sur un rio, bras de canal dérouté, étroit goulot où peuvent à peine passer les bateaux des éboueurs, n’empêche pas qu’il y ait des arrière-cours de palais ou bien des endroits de terre ferme en marge des zones les plus humides où fleurit l’arbre du kaki : le plaqueminier, originaire de Chine et du Japon.
Le matin, les pas résonnent sur les dalles des campi et le long des canaux : là comme ailleurs, le téléphone portable retentit, ce qui donne aux passants à l’allure pressée ce geste désormais habituel qui consiste à marcher vite en portant une main à l’oreille.

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Venise, je disais, est une ville estudiantine : environ dix mille étudiants sur une population dans le centre ville de soixante mille habitants environ.
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Les fameuses pietre, pierrailles incrustées dans les murs, parfois aux allures de saintes, de chevaliers ou de vierges, font bon ménage avec les lessives tendues en travers des fenêtres.

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Le souvenir de familles anciennes.

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Des poteaux reliés entre eux par de solides anneaux pour servir d’amarres ou de refuges aux oiseaux

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Un chat qui peut encore dormir en paix sur ce qui reste de terre asséchée
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Usage de Venise

 

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Le colloque était sous-titré « Ontology, Semantics, Pragmatics ». S’agissait-il de l’ontologie de Venise ? alors, oui, très probablement, Venise « est ». Sémantique de Venise ? sa signification serait alors dans la foule de représentations que nous portons en nous de Venise. « Pragmatique de Venise » me va mieux car c’est tenter de ramener la ville au fond de sa lagune à la somme de ses usages. Comme Nicolas Bouvier parlait – si bien – de « l’usage du monde » on pourrait parler de l’usage de Venise. Pour les couples d’amoureux notamment, qui s’y promènent, bien que cela soit un cliché. De fait, qui ai-je rencontré à Venise ? Sur les itinéraires balisés, des groupes de personnes âgées et des couples de vieilles dames, qui s’enfuient en courant vers l’Académie, le guide du Routard ayant depuis longtemps remplacé sous leur bras le Baedeker des voyageurs anglais, et ailleurs, des gens qui partent au travail (avez-vous entendu tous ces bruits de pas qu’il y a dans cette ville, comme le grondement d’une armée qui n’en finirait pas d’envahir la cité) et des cohortes d’étudiants, en particulier autour de l’université (Ca’Foscari) ou de l’Ecole d’Architecture qu’abritent d’anciens docks là où le Canal de la Giudecca oublie les fastes et les festivals pour entrer dans la mer. Il y a peu d’arbres à Venise, sauf justement dans cette direction, au bout du quartier de Dorsoduro, vers la paroisse de San Marta où l’on peut voir rougir les kakis, pendus comme des boules de Noêl à des branches déplumées. Dans « L’autre Venise », l’écrivain croate Predrag Matvejevitch essaie d’éloigner les représentations communes de cette ville en proposant des tableautins, des miniatures, des « coups de zoom » sur les murs, les ponts, les façades, les canaux. Il agrandit les détails, comme par exemple toutes ces pietres, ou sculptures incrustées dans les murs, « exposées au vent et à la pluie, à la chaleur et au froid, à l’humidité et à la moisissure », il observe au microscope les plantes qui parviennent à germer entre deux pierres, sous un balcon, à l’ombre d’un pont, près de la margelle d’un puits. J’ai bien peur que l’obsession de l’ordre et de la propreté ne fasse de plus en plus disparaître ces témoignages de vie.

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Aujourd’hui, je vois en Venise une ville de planches : celles qu’on met le long des rues pour les rehausser, ou bien pour recouvrir les nouveaux chantiers d’assainissement, comme celles qu’on a imaginé de mettre sous forme de longs pans inclinés pour permettre de mieux escalader les ponts le long des zatterre. Des palissades de bois bouchent la vue sur les plus belles églises (y compris la Salute qui ressemble à une dame fragile emmitouflée dont ne sortirait des cache-nez que le plumet du casque). Les heures d’ouverture des églises d’ailleurs sont bien chiche : vous avez intérêt à viser juste si vous êtes attirés par quelque chef d’œuvre. J’étais ainsi parti pour voir Saint Pantalon, peint par Véronèse, dans l’église du même nom (puisque je logeais dans l’hôtel qui avait aussi ce nom), mais foin de Pantalon, l’heure était passée. J’aurais pourtant aimé savoir à quoi ressemblait l’illustre médecin de l’empereur Dioclétien, celui qui fut bien mal récompensé des bons soins qu’il prodiguait à son maître. Tant pis donc pour les églises, je me suis rabattu sur la marche à pied le long des fondamenti, et là j’ai rencontré des gens joyeux : c’était le moment des soutenances de thèses et les nouveaux docteurs ou doctoresses drainaient derrière eux ou elles des cortèges qui scandaient : « dottore ! dottore ! ».

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Usage de Venise encore que l’usage commerçant : les boulangeries y furent fameuses : le pain a une longue histoire à Venise si j’en crois toujours ce même petit livre de Matvejevitch : « la panification était à la fois publique ou privée. Chaque monastère possédait son four […] . Les artisans qui pétrissaient le pain, le faisaient cuire et le vendaient portaient des noms divers : fornero, pistore, panetiere ; on les appelait également panicuoli, par affection ».

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L’industrie du masque est aussi florissante, bien que je la croie hypertrophiée pour le seul plaisir des touristes. En tout cas, plus d’une boutique prétend avoir été le fournisseur de Stanley Kubrick pour « Eyes Wide Shut », et d’autres boutiques s’attellent à la tâche de maintenir le mythe vénitien notamment au travers de son incarnation cinématographique.

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Reste que dépouillée de ses vitrines de bimbeloterie, de ses gondoles artificielles et de ses restaurants touristiques aux quatre coins du Rialto, Venise est une ville (presque) comme une autre, on y travaille, on y est pauvre comme le sont ces maisons retirées que probablement plus personne ne veut acheter car il serait trop coûteux de les retaper.

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(poubelles suspendues)

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Un Val suspect

Ce val n’a rien à voir avec le Valgaudemar, apprécié de totem , mais avec un certain Philippe Val, qui est intervenu le 14 novembre sur France-Inter à propos du groupe de gens dit « d’ultra-gauche » ( !) accusé d’avoir saboté des lignes de TGV. Ca commençait plutôt bien puisqu’il ridiculisait cette appellation absurde inventée par Alliot-Marie. Et puis voilà que ça a dérapé. En fait de gens d’ultra-gauche, disait-il, ils n’étaient même pas de gauche puisqu’ils remettaient en cause les transports modernes, les usines modernes, les technologies modernes et que, très probablement ils vivaient avec de la boue sur les godasses. Bref, disait Val, en réalité : des réactionnaires. On aura compris le message, à peine subliminal : il s’agit de discréditer a priori tout ce qui se réclame du mouvement de la décroissance, globalement assimilé à un danger public majeur. Je ne sais pas s’il faut être « pour » ou « contre »  la décroissance. (Ceci est discuté de manière passionnante dans un blog que m’a recommandé Céleste – merci à elle – celui d’un penseur que j’ignorais jusqu’à présent mais paraît avoir beaucoup à dire, Jean Zin ). Ce que je sais c’est que les gens qui s’en réclament le font en général au terme d’une analyse sérieuse, qui prend notamment en compte les véritables dangers qui pèsent sur notre planète, et qu’ils ne sont pas des hurluberlus et encore moins des « terroristes » en puissance.

Vive Siné !

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Utopies d’aujourd’hui

Tant de nuages sombres s’accumulent dans notre vision de l’avenir, autant sur les perspectives climatiques que sur les prévisions économiques, si l’on en croit notamment les avis les plus autorisés, comme ceux d’Albert Jacquard, de Jean-Pierre Dupuy, ou d’Edgar Morin ou d’autres encore (comme Claude Lorius, le savant glaciologue récemment décoré d’une médaille – Blue Planet – qui disait récemment – Le Monde, 12 novembre – « Avant, j’étais alarmé, mais j’étais optimiste, actif, positiviste. Je pensais que les économistes, les politiques, les citoyens pouvaient changer les choses. J’étais confiant dans notre capacité à trouver une solution. Aujourd’hui, je ne le suis plus… sauf à espérer un sursaut inattendu de l’homme »), qu’il nous faut plus que jamais, si nous avons ne serait-ce qu’un soupçon de goût pour la vie, nous tourner vers les Utopies. Car ce n’est guère que d’elles que pourrait provenir le salut. C’est bien comme cela que l’entendait Edgar Morin lors de la séance de clôture des débats de « Libération » tenus en septembre à Grenoble, au cours de laquelle, souhaitant éviter le mot selon lui trop usé de « révolution », il en appelait à une « métamorphose » de l’Homme et de la Société.

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Utopie doit son nom à Thomas More, homme politique (ministre de Henri VIII) et essayiste du XVIème siècle. Littéralement : nulle part. Autrement dit, dès le début, c’est mal parti. Pourtant, à fureter de ci de là, on rencontre des lieux de l’utopie. Lieux de nulle part. Libertalia, Auroville, Uzupis… on en trouvera une liste sur ce blog , établie par quelqu’un qui est parti à leur recherche. Mais s’agit-il de ce que nous souhaitons vraiment ? ou bien de sociétés fermées cherchant à vivre à l’abri de la rumeur du monde ?

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vue aérienne d’Auroville (Inde, état de Pondichéry)

Utopie telle que nous l’entendons, elle est pour tous, ou bien pour personne.

Si elle s’impose, c’est pour éviter une catastrophe, pas pour suivre une Loi.

alice.1226610276.gifEn feuilletant des livres, récemment, dans une librairie de ma ville, je tombe sur un titre : « mais alors, dit Alice, si le monde n’a aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » surmonté, en guise de nom d’auteur, par « Manifeste Utopia ». Avant-propos d’André Gorz. Utopia, je connaissais par son réseau de salles de cinéma dans quelques villes (dont Bordeaux). Là, je m’aperçois que c’est un vrai mouvement et d’ailleurs…, « ils » sont les auteurs d’une motion au sein du PS ( !)(et présents aussi paraît-il au sein des Verts). Qui a dû avoir dans les 2%. Pas si mal après tout. On ne s’attend pas à ce que des idées se présentant comme « utopiques » fassent un score bien supérieur. Car le propre de l’utopie, c’est cela : au début n’exister comme idée que dans la tête d’un nombre minuscule de gens, pour un beau jour éclore comme une évidence. La fin de l’esclavage, l’égalité des groupes ethniques, la fin des apartheids, la reconnaissance du droit au choix de l’orientation sexuelle, la parité hommes-femmes, toutes idées presque universellement reconnues, même si elles sont loin d’être partout ou intégralement réalisées, ont commencé comme des utopies, c’est-à-dire partagées par bien peu.

Utopia part donc en guerre contre trois dogmes : « la croissance, comme solution à nos maux économiques, la consommation comme seul critère d’épanouissement individuel, la valeur travail comme seule organisation de la vie sociale ». Ce que j’apprécie d’emblée, c’est la volonté affichée de sortir des schémas économistes. Car ces schémas nous enferment. On continue à faire comme si « la propriété collective des moyens de production » allait changer quelque chose à la condition des travailleurs. Comme si le travail (salarié), donc, était la panacée, « comme si, dit le texte d’Utopia, ce qui fonde notre pacte social et notre « vivre-ensemble » devait se réduire à une activité productive rémunérée ». [La gauche qui se réclame de cette conception] « revendique un héritage où le sens de l’histoire de l’homme serait d’humaniser le naturel, de le modeler, de repousser l’animalité du monde.»utopia-1.1226609545.gif

« L’animalité du monde »… comme ils y vont ! Je comprends que, hélas, cette motion n’ait pas « percuté » le cerveau des éléphants du PS !

Voilà qui rejoint le bel article de Michel Onfray, dans Siné-Hebdo de cette semaine (eh oui, depuis que j’ai fait mon coming out , je le cite régulièrement !), celui où il dit :

« Un test permet de départager droite et gauche : la droite aime le travail et, selon ses slogans (« le travail rend libre » à Auschwitz, version hard allemande, « travail, famille, patrie, version hard française, « travailler plus pour gagner plus », version allégée de la précédente), considère que le travail est une vertu.Pour sa part, et dès le XIXème siècle, la gauche milite pour une réduction du temps de travail […]. Dès lors, quand on entend parler de retraite à 70 ans sous prétexte (argument de crétin, vraiment) que nous vivons plus longtemps, il faut entendre dans la bouche de ces gens-là : « puisque le vieillissement de la population se confirme, que la punition qu’est le travail soit encore augmentée ! ».

(Vive les pilotes d’Air France, les premiers à se mettre en grève contre la retraite à 70 ans !)

Evidemment, Utopia est pour une réduction massive du temps de travail. (à suivre…)

PS: « le Monde » du 13 novembre annonce une bonne nouvelle: selon le Forum économique mondial, les disparités entre hommes et femmes s’atténuent (une « utopie » se réaliserait-elle donc?). On sait que cela signifie une convergence des modèles de société, à l’encontre de la trop fameuse thèse du « choc des civilisations », et on ne peut que s’en réjouir (cf. le livre de Courbage et Todd). Et « notre-beau-pays » dans tout ça? Quinzième au classement général seulement (derrière la Suisse et le Sri Lanka) et en matière d’équité salariale…. 116ème!!! Bravo, la France!

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Une vraie honte

Une vraie honte en effet que ce qui vient d’arriver dans le Pas de Calais, avec la traque puis l’arrestation de dizaines d’émigrés afghans (cinquante quatre exactement) dans les forêts entourant Calais. Traque et arrestations très bien relatées sur ce blog .

Saluons le nouveau Prix Goncourt, Atiq Rahimi, d’avoir pris fait et cause pour ses compatriotes.

Le président de la Ligue des Droits de l’Homme disait à l’instant sur France-Inter l’incohérence de ces mesures d’expulsion, et rappelait que si Atiq Rahimi n’avait pas bénéficié de l’asile lorsqu’il est venu en France, le patrimoine culturel mondial serait aujourd’hui amputé d’une œuvre qui vient de recevoir la plus importante récompense littéraire française. Il en va sans doute de même pour le lauréat guinéen du Renaudot, Tierno Monenembo.

Mon ami Jean-Marie sur son blog parle de « l’amour de son pays ». Je suis prêt à aimer mon pays… mais encore faudrait-il qu’il me donne des motifs de l’aimer autres que les traques en hélicoptère au-dessus d’un « hoverport » au bord de la Manche.

Je me permets d’illustrer ce billet avec un dessin, que je trouve en accord avec le propos, œuvre d’un blogueur que je connais depuis peu : François Prost (j’espère qu’il acceptera cette publication de son œuvre)

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