Rhétorique (à propos de Gaza)

Donnons aux mots le sens qu’on veut leur donner… C’est ainsi que va l’argumentation par les temps qui courent et notamment à propos de la guerre menée par Israël à Gaza.

art-avoir-raison.1231319573.jpgSchopenhauer nous a habitués à l’idée selon laquelle tous les moyens sont bons pour avoir raison (cf. « l’art d’avoir toujours raison »), il suffit d’utiliser des « stratagèmes ». Le philosophe allemand en cite une bonne trentaine, mais sa liste n’est pas limitative. Prenons par exemple le (faux) débat qui a lieu sur l’emploi du mot « disproportionné » au sujet de la riposte d’Israël aux tirs de roquettes du Hamas. Glucksmann (« intellectuel » en cours au beau pays de Nicolas et de Carla) conteste le terme et se permet d’ironiser, le bougre ( !) : « un consensus universel et immédiat sous-titre les images de Gaza sous les bombes : Israël disproportionne. » ! Or, dit-il, voyez la définition : « est disproportionné ce qui est hors de proportion » (merci monsieur Glucksmann, on a savait ça, et justement c’est pour cela qu’il nous paraissait que l’adjectif était approprié à la situation). A partir de là deux stratagèmes :

le premier : dire que, de toutes façons, un tel adjectif ne peut pas s’appliquer à une situation de guerre. A la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ? On ne peut quand même pas s’attendre à ce que « Tsahal » (oui, l’armée israélienne est la seule qu’on appelle par son petit nom, c’est plus charmant, plus « humain ») réponde aux jets de pierres par des jets de pierres, ni à des roquettes mal dirigées par des roquettes mal dirigées. Puisque Israël a les moyens, il doit les utiliser. La conclusion de Glucksmann est fantastique :

« qui dit conflit, dit mésentente, donc effort de chaque camp pour jouer de ses avantages et exploiter les faiblesses de l’autre »,

et elle est d’autant plus fantastique sous la plume de quelqu’un qui a défendu les arguments exactement inverses lorsque c’est la Russie qui s’en est prise à la Georgie ou à la Tchétchénie… Nous ne savions pas Glucksmann tout à coup converti au point de vue de Poutine !

le deuxième stratagème (des fois que le premier ne marche pas) consiste à passer de la partie au tout pour noyer le poisson : si vous voulez appliquer le concept de « proportionnalité » à la force des attaques, alors vous devez l’appliquer à la globalité. Cela supposerait que puisque le Hamas souhaite la fin d’Israël, alors Israël devrait souhaiter la fin de la Palestine. Mais alors cela devrait supposer aussi que, puisque Israël est un état puissant militairement soutenu par les Etats-Unis, il faudrait que l’entité palestinienne soit aussi un état puissant soutenu par une grande puissance. Finalement on ne pourrait parler de proportionnalité des attaques qu’entre des adversaires exactement homologues. Ce qui est évidemment absurde (on ne voit pas pourquoi il faudrait une telle condition exorbitante pour s’autoriser à constater que lorsqu’une partie tue au hasard une personne, l’autre en tue une centaine). Absurde oui, mais on ne sait jamais : ça peut marcher comme argumentation.

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(photo Rue 89)

Il en va un peu de même pour la notion de « bouclier ». Si Glucksmann ironise sur l’usage assez répété de l’adjectif « disproportionné » pour caractériser l’action de représailles d’Israël dans le cas présent, il pourrait aussi relever que le concept de « bouclier humain » est un de ces poncifs que l’on entend constamment, mais de la part, cette fois, des soutiens d’Israël. Si les actions de Tsahal font des dégâts chez les civils (et quels dégâts !), c’est parce que les mouvements comme le Hamas ou le Hezbollah utilisent la population comme « bouclier humain »… L’argument est un peu confondant, venant de la part de gens qui ont tout fait pour que les populations en question vivent sur un mouchoir de poche où, par la force des choses, toutes les activités sont concentrées. Ne pourrait-on pas alors, en réponse, soupçonner plutôt l’inverse, à savoir qu’Israël force la population civile à être mêlée physiquement aux miliciens armés en espérant ainsi retenir leur bras ?

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7 commentaires pour Rhétorique (à propos de Gaza)

  1. Merci pour votre analyse et pour avoir renvoyé Glucksmann à ses sophismes d’ancien « philosophe » maoïste…

    La situation Israël-Palestine est plus complexe que la définition sommaire d’un dictionnaire auquel se réfère le nouveau porte-coton du sarkozysme.

    Mais Israël est bien bon d’octroyer « trois heures » de répit par jour aux habitants de la bande de Gaza : « pourquoi pas quatre, dites, vous pouvez pas nous le faire un peu plus grand ? ». Merci, monsieur Cadburry !

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  2. celeste dit :

    Quel plaisir de lire ce texte!

    Décrypter et démonter si finement l’article du philosophe de salon, bravo!

    J’associe mes remerciements à ceux de Dominique H. 🙂

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  3. jmph dit :

    La situation de Gaza est trop grave pour être l’objet d’un débat de sophiste dans lequel l’ex nouveau philosophe veut nous entraîner.
    Je ne peux que conseiller la lecture du dossier publié par « Courrier international » d’aujourd’hui. Et s’étonner du silence assourdissant de …Téhéran !

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  4. jmph dit :

    As-tu regardé le débat de « Ce soir (ou jamais) » sir France 3, qui était consacré ce soir à la situation à Gaza ? Une heure particulièrement intense, où des avis très opposés étaient exposés et débattus.
    Avec l’habituelle et séduisante habilité médiatique de Tariq Ramadan, mais que je trouve toujours dangereux,
    L’émotion doublée d’une analyse très fine fondée sur la longue expérience de négociations de pourpalers de paix d’Elias Sanbar
    La vigueur extraordinaire de Stéphane Hessel, ami d’Israël mais critique implacable des gouvernements successifs israëliens.
    La note optimiste finale était peut-être forcée. Mais il faut vivre d’espoir.. et de réalisme.

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  5. Dunia dit :

    Merci Alain d’oser dire. Ecrire.

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  6. michèle dit :

    Toute la semaine dernière j’ai suivi cela avidement en allant au boulot : des émissions se sont succédées sur France Culture avec des partenaires (juifs et musulmans, athés) divers. Tenter de comprendre, puis ne toujours rien y comprendre.

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  7. ambatill dit :

    Comment vont-ils reconstruire leur bout de terre? Et reconstruire quoi et comment? Gaza n’est qu’un exemple de l’illogisme humain ‘inhumain’. Les mots spnt gênants, parfois.

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