Kyoto, 2 : à vélo sur le chemin des philosophes

Il est fréquent qu’on parte pour une chose et qu’on s’échoue sur une autre. Ainsi hier, le hasard et l’incompréhension nous ont fait descendre du bus là où nous ne pensions pas être. Dans ces cas, on s’étonne de choses ordinaires alors que celles qui sont étiquetées comme vraiment intéressantes se révèleront plus loin : la moindre maison de bois mérite une photographie mais à cinq cent mètres, celles que nous verrons les feront vite oublier.

Aujourd’hui à vélo dans les rues de Kyoto (pas facile, nous circulons comme les autres cyclistes sur les trottoirs, ce qui nous oblige à une gymnastique entre les piétons et à une vigilance de chaque instant pour ne pas en renverser un), nous nous sommes retrouvés au Palais Impérial au lieu du château Nijo, or il n’y a pas là grand-chose à voir si ce n’est un immense parc gravillonné, avec de loin en loin des carrés de végétation cernés de hauts murs : c’est là que se trouveraient les appartements impériaux, mais qu’on ne peut zyeuter que si l’on possède un permis…

legules.1245420887.JPGLe vélo nous aura surtout permis de traverser la ville de part en part et de découvrir en son centre les rues couvertes d’un riche bazar où se côtoient magasins de soie et boutiques alimentaires. Là encore, on voit et on ne sait pas ce qu’on voit : poissons improbables et ventrus, coquillages gigantesques, légumes dodus marinant dans la saumure, friandises de riz et de haricot rouge, gâteaux roses ou verdâtres emballés sous cellophane comme des bijoux de luxe.

Il faut un bon coup de pédale pour atteindre en pas trop de temps, à l’extrême nord-est de la ville, le chemin dit « des philosophes » que les japonais empruntent, paraît-il, le dimanche par milliers. Le Zenrin-ji est un temple sympathique, à flanc de colline, avec sa pagode qui domine et son escalier de bois recouvert par un toit d’écaille qui le fait ressembler à un dragon. Il jouxte une école enfantine où les petits sont soignés et éduqués par un personnel pléthorique (à chaque enfant son adulte référent au moins !) et peuvent jouer sur une caravelle en bois presque grandeur nature.

bouddha.1245420845.jpgLe temple est surtout connu pour son bouddha doré, figé dans une posture unique. Saisi sur le vif au moment d’un dialogue, il regarde son interlocuteur par-dessus son épaule, lequel interlocuteur n’est autre que le seigneur Eikan, le fondateur du temple. Eikan priait quand tout à coup, Bouddha est apparu à ses côtés. Pris de stupeur, il s’est arrêté. A ce moment précis, Bouddha se retourne et lui dit : « pourquoi t’arrêtes-tu de prier ? » et le seigneur Eikan de répondre : « afin de savoir si je rêve ».

A quelques centaines de mètres de là, s’élève le Nanzen-Ji, un vaste monastère, avec en particulier son jardin Tenjuan, premier jardin de pierres que nous verrons avant bien d’autres… Quand l’art du jardin, qui consiste à maîtriser l’exubérance de la nature, va à son terme extrême, il ne reste plus rien semble-t-il que les pierres et le sable.

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(photo de Bouddha extraite du site dharmawheel.net)

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Kyoto, 1: où on voit et on ne sait pas ce qu’on voit

En voyage, ce qui compte ce sont les toutes premières visions des choses, les secondes déjà nous emplissent d’un sentiment de déjà vu et, quand on a vu ces choses plus de deux fois, on ne sait même plus revenir à son premier sentiment de découverte.

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Vue depuis le Shinkansen, la campagne défile, pylônes après pylônes et rizières sur rizières. En se tordant le cou (car dès qu’un détail est perçu, il faut regarder loin en arrière pour le saisir et l’identifier), on arrive parfois à entr’apercevoir une repiqueuse à l’œuvre. Nicolas Bouvier dit quelque part (p. 216 exactement) qu’au Japon, il n’y a pas de très beaux paysages : « L’ennui au Japon, c’est que le paysage ne se lance jamais et quand d’aventure, il s’y risque vous avez vite fait de découvrir la camionnette rouillée, les trois feuilles de tôle abandonnées dans un champ, le détail qui vient tout foutre en l’air ». C’est bien ce que l’on ressent à scruter pendant deux heures vingt la plaine qui s’étend – souvent en bordure de mer – entre Tokyo et Kyoto.

Mais au lieu du grandiose, on a l’infime, la miniature, le chef d’œuvre d’antiquaire. Et puis le premier temple venu est une aventure : on entend des sons de flûte, on se dirige à l’oreille et on tombe sur une cérémonie funèbre – ou du moins ce qu’on croit être tel –  La famille recueillie est installée sur des chaises et un prêtre de noir et de gris vêtu rythme les entrées et sorties de ses comparses : un dignitaire religieux escorté de deux autres, plus jeunes qui  s’assoient au sol et disent leurs litanies. Chants graves ponctués de silences brefs. On allume les bâtonnets d’encens et chaque membre du groupe familial doit tour à tour venir au premier rang s’accroupir et touiller la cendre. Dure épreuve pour la plus vieille qui doit se sentir la plus concernée car qui sait quel kami viendra d’ici peu la chercher ? Ce n’est que lorsqu’elle menace réellement de s’étaler qu’une autre personne âgée, son mari sans doute, se lève pour la soutenir.

Gion est le cœur de la ville ancienne. Près de la station de bus, on ne peut rater un portail orange : sanctuaire plein de babioles énigmatiques, planchettes de bois dessinées et peintes, cylindres qu’on agite et d’où finit par sortir une tige de bois, rubans à mettre dans les arbres et mille autres choses auxquels on ne sait donner une destination. Ce temple est un lieu très fréquenté, on s’y fait prendre en photo tirant sur une grosse corde. Tous ces objets sont manifestement pour la divination.

 

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Mais l’essentiel de Gion n’est pas là, nous n’allons pas tarder à l’apprendre. Une rue piétonne magnifique, bordée de maisons basses, et là, massés à quelques virages, des gens postés en attente, le télé-objectif en bataille comme s’ils attendaient le passage d’une course cycliste, sauf que là, il ne s’agit pas de venir crier « vas-y Nanard » à un quelconque Thévenet en rage de victoire. Non, les objets de cette attente fébrile… ce sont les GEISHAS, car c’est justement (entre17h et 18h) leur heure de sortie (ou d’entrée, cela dépend du sens dans lequel on voit les choses). Par hasard, nous tombons sur l’une d’elles à un coin de rue, juchée sur ses sabots de bois, ce qui ne l’empêche nullement d’activer le pas, et escortée de son aide privée. Plus tard, d’autres feront leur arrivée pendant que les limousines luxueuses déposent des invités de marques auprès des maisons de thé de luxe (zashikis).
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Pontocho est un autre endroit de plaisirs : petite rue longeant la rivière, chaque maison est un restaurant. Les « hommes arrivés », qui ont la cinquantaine replète, y viennent en général escortés d’une « jeunesse » élégante à la coiffure en plumeau.

 

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Kennin-ji

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Intérieur d’une ryokan

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Tokyo, Otemachi

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Les Français, outre qu’ils « mangent mal » une fois passée la première frontière, sont en général trop pressés de faire de la littérature ou de l’esprit. Ils sont trop impatients de comprendre et cette rapidité leur nuit. Au lieu de regarder passer et repasser les idées, ils les attrapent au vol et leur tordent le cou.

Nicolas Bouvier, « le vide et le plein », p. 194, ed. Folio

Phrase à méditer et qui devrait nous empêcher de dire trop de bêtises ou de faire des généralisations hâtives. Puisqu’on se tue à nous répéter que l’esprit japonais est incompréhensible pour nous, pauvres occidentaux, inutile de prétendre donner une remarque intéressante ou quelque trait d’esprit qui montrerait que, plus malin que les autres, on a compris mieux qu’eux. Ici, comme ailleurs, si on tient absolument à dire quelque chose (encore que ce « dire quelque chose » ne soit pas indispensable, on en connaît qui s’en passent), se cantonner dans le petit fait narratif, la première impression venue, le détail qui n’a peut-être aucune signification ou qui n’en a une que pour soi.

Ainsi lorsque nous arrivons dans Tokyo ce mardi matin, après le trajet du Narita Express (première vision du Japon, végétation déjà luxuriante – les bambous, les fucus géants – puis la zone urbaine vite installée, grise et monotone, les villages de banlieue qui se succèdent, maisons à un seul étage en général et routes étroites coupées au cordeau, bariolées de signalisation routière, parcourues de drôles de voitures cubiques, comme dans un film de Naomi Kawaze), il est encore tôt (neuf heures). De la gare de Tokyo (architecture inspirée de celle d’Amsterdam) au quartier Otemachi, où se trouve notre hôtel, ce ne sont que grands buildings, sièges de banques et de compagnies de télécommunications, grands axes aérés pour  une circulation fluide et automobiles étonnamment silencieuses. Les foules travailleuses emplissent les trottoirs dans le silence et le recueillement : pas une parole et pas un sourire. Pas un regard qui dépasse. A l’hôtel, l’employé de la réception nous annonce que le check-in est à 15 heures (ce que je vérifie en effet en consultant le guide), et que si nous voulons occuper la chambre plus tôt, il nous coûtera un supplément, qui revient aussi cher qu’une nuit complète ! Que faire lorsque le décalage horaire et 12 heures d’avion ont fait de nous deux masses comateuses avant tout désireuses d’un bon lit ? En maugréant, nous repartons. Je n’ai dans ma manche, en guise de solution proposable, que celle qui consiste  à dormir sur un banc public en attendant l’heure fatidique… Justement, j’ai avisé sur la carte la présence du Parc Impérial (« cœur vide de la cité », à en croire Claudel). Au moins là, nous serons au frais et on ne nous dérangera pas… A deux doigts de la maison de l’Empereur, nous voilà donc somnolents, pour mon compte parfois ronflant sur un tel banc, bercés vaguement et de loin par quelques échos de flûte de cérémonie émanant d’un temple.

Las ! l’humidité s’en vient et avec elle une sensation de froid, qui, comme on sait, est toujours plus forte avec la fatigue. Foin de supplément, nous retournons à l’hôtel pour signifier que cette chambre, même avant son heure, nous la voulons bien, quelque en soit le prix. Mais entre temps, le personnel a changé : il n’est simplement plus question de check-in à 15 heures, mais tout bonnement à midi, comme cela sied à tout honnête voyageur, du moins c’est mon avis. Tout va bien et rentre ainsi dans l’ordre. La question qui se pose est bien sûr : qu’ont-ils fait de l’employé du matin ? L’ont-ils contraint à se faire hara-kiri après avoir ainsi mécontenté deux honorables étrangers ? Mystère, nous n’en saurons jamais rien.

Le soir, le quartier se révèle plein de ruelles transversales et de minuscules tavernes. Nous allons là où les plats sont photographiés et où une gentille serveuse en habit traditionnel de son pays (la Corée) nous fait signe d’entrer. Le bouiboui est fort sympathique. La mamma fait la cuisine pendant que la fille sert les clients en veillant sur eux comme sur une casserole de lait bouillant, attentive aux moindres de nos désirs et de nos impairs (comme celui consistant à prendre une soucoupe pour un dessous de verre et y poser en conséquence sa chope). L’entrée gratuite se compose de trois petites assiettes, une pour chaque couleur : le vert foncé d’un petit tas d’algues, le rouge vif de la sauce piquante où marinent trois cubes de navet, et la teinte un peu ocre, un peu verdâtre d’œufs durs trempés dans du thé. Non seulement cela est esthétique, mais c’est simple et délicieux. Dehors, l’orage gronde.

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Lundi à Tokyo

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« Kiki Soso Largyalo » part au Japon pour une dizaine de jours, à l’occasion d’une conférence qui a lieu là-bas. Il emporte son appareil-photo bien sûr, et toute sa curiosité. Quelques livres aussi, comme les notes récemment éditées de Nicolas Bouvier (« le vide et le plein »). Un carnet d’aquarelles ? Ce n’est pas sûr qu’il arrive à en faire quelque chose. Peut-être là-bas rencontrera-t-il Lionel Dersot, l’auteur du passionnant blog Tokyo

Il a un peu peur d’être…

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Petits évènements et grandes catastrophes

On n’en finit pas d’épiloguer sur le résultat des élections européennes… avec cette question lancinante, répétée en boucle sur nos ondes : le PS est-il mort ? Ah !

Je ne vais pas répondre à cette question. Je vais m’en tenir surtout aux chiffres calculées par Siné-Hebdo de cette semaine : compte-tenu des 60% d’abstention, les pourcentages obtenus par rapport non pas au nombre de votants mais à celui des inscrits sont de :

     – UMP : 10, 8 %
PS : 6, 41%
Europe Ecologie : 6,33 %
MoDem : 3, 29%
FN : 2, 47%
Front de Gauche : 2, 35%
NPA : 1, 9%

De quoi relativiser un peu à la fois les déclarations de victoire et la honte des défaites…

Au-delà de ce constat, et sans verser dans l’ironie de l’hebdomadaire des sinéphiles, on peut se poser la question de la signification d’une société qui disparaît des écrans radar. Car c’est cela qui se passe : comme un vulgaire Airbus avec 200 personnes à bord, une société entière, des millions de gens, ont disparu des écrans, ceux de la télé d’abord, ceux des chroniqueurs chargés de nous informer ensuite.

Il y a quelques semaines , c’est avec une certaine allégresse que l’on envisageait des possibilités de révolution, les masses populaires envahissaient la chaussée et les trottoirs en de longs cortèges témoignant d’un fort niveau de mobilisation. Les dirigeants syndicaux ne savaient qu’en faire à vrai dire… et ils se sont évertués à conduire vers les sables du désert ces troupes prêtes à faire feu de tout bois. Depuis, plus grand-chose. Peut-être samedi prochain y aura-t-il un peu de mobilisation, mais comme un renouveau d’incendie qui va de toutes façons s’éteindre.

A côté de cela, les élections européennes sont un mini-évènement. L’Europe pourrait être le lieu stratégique des luttes sociales : leur confinement à l’espace national est en effet dénué de tout débouché (on ne change pas la société dans un seul pays), encore faudrait-il l’émergence d’une conscience européenne, ce contre quoi nos partis « de gauche » (« la gauche de la gauche ») résistent. Ils sombreront dans leur nationalisme.

Ecoeurée, la société a donc fui : le politique ne lui donnait ni perspective de changement national, ni raison de croire en l’Europe. L’écologie triomphe, mais ne nous y trompons pas : grâce à une frange mi-intellectuelle mi-bourgeoise de la société (j’ai voté Ecolo, bien sûr !).

Mais sûrement, les changements ont déjà eu lieu. Simplement, on ne les voit pas encore sur nos écrans radar.

thom-site_html_444519de.1244706910.jpgCela me rappelle la théorie des catastrophes , cette théorie mathématique inventée par René Thom dans les années soixante-dix. On y représente des phénomènes de singularité. Soit une dynamique représentée par une fonction de potentiel V qui évolue en fonction d’un paramètre m (dans un espace à plusieurs dimensions). Cette fonction possède, selon la position de m, un ou deux minima : ces minima représentent des positions d’équilibre dit stable. Partons d’une situation initiale où V a juste un minimum. Quand m se déplace sur son espace, il peut apparaître un autre minimum, rival du premier. Mais nous sommes toujours dans le premier, pendant longtemps… jusqu’à ce que, m s’étant vraiment déplacé de sa position d’origine, on arrive de nouveau à une fonction V avec un seul minimum, mais cette fois il s’agit du second, celui qui est apparu en position de conflit et qui a avalé le premier.

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Cette représentation met en avant le concept d’hysteresis , c’est-à-dire cette sorte d’inertie qui existe entre deux états : le deuxième état est là, existe depuis longtemps, mais on ne le voit pas. Jusqu’au jour où….

On obtient alors une catastrophe.

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L’art à travers elles

Je l’ai annoncé dans mon précédent billet: j’allais parler de l’expo elles@centrepompidou , que j’ai vue trop vite… je ne m’attendais pas à ça. J’étais pressé, il me restait un peu de temps entre Kandinsky et un rendez-vous dans le cinquième, j’ai vu l’entrée, je me suis engouffré. C’était trop grand. J’ai vu quatre ou cinq salles seulement et je suis ressorti. Remué.

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(quelques « portraits grandeur nature » d’Agnès Thurnauer, à l’entrée de l’exposition)

Certaines critiques se sont élevées contre ce qu’elles ont considéré comme une « ghettoïsation de l’art des femmes ». Je ne vois pas où est le mal à vouloir rassembler des œuvres sur une base inédite, dût-elle être celle du sexe, ou du « genre » comme on dit depuis qu’on veut dissocier la construction culturelle de l’état biologique, bref, surtout depuis les travaux de Judith Butler. Il est des critères de classification qui font apparaître des choses que l’on n’avait jamais perçues. Ainsi de cela : qu’il y a un art qui s’exprime à base de représentations de la douleur et de la violence qui n’appartenaient pas au vocabulaire pictural de l’art masculin qui a traversé une vingtaine de siècles. La violence a été un thème de la peinture classique et moderne : que l’on pense aux batailles, depuis celle de San Romano jusqu’à Guernica, que l’on pense aux massacres, ceux de Scio ou bien ceux peints par Goya. C’est essentiellement au travers des guerres qu’on l’a représentée. Vision masculine d’une violence encadrée, militaire ou militante, avec ses oriflammes et ses trompettes, ses éclats et ses éclairs de feu. Ou bien, le massacre est encore sujet à esthétique et prétexte au déploiement de formes voluptueuses qui excitent notre désir, comme ici, sous le pinceau de Delacroix.

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C’est une autre violence que nous voyons là dans « Feu à volonté » (intitulé d’une salle) ou dans « Genital Panik » (une œuvre de Valérie Export) : c’est une violence ressentie au plus profond de soi, qui s’en prend à nos organes, à notre chair. La peur est là palpable. Elle n’est pas « sublimée ». Valie Export écrit en commentaire :

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Genital Panik a été présenté dans un cinéma porno de Munich. Je portais un pull et un pantalon qui laissait voir mon sexe. J’étais armée d’une mitrailleuse. Entre deux films, je disais aux spectateurs qu’ils étaient venus dans ce cinéma-là pour voir des films sexuels, mais que maintenant je mettais à leur disposition de vraies parties génitales et qu’ils pouvaient en faire ce qu’ils voulaient. Je suis passé lentement dans chaque rang, face aux gens. Je ne me déplaçais pas de façon érotique. Tout en marchant le long d’un rang, je dirigeais l’arme sur les spectateurs du rang de derrière. J’avais peur et je n’avais pas la moindre idée de ce que les gens allaient faire…

L’œuvre elle-même est une série de photos en noir et blanc où on la voit toute habillée, avec seulement le sexe dévoilé, et tenant une mitraillette dans les mains.

Dans la salle « Extrême tension », principalement dédiée à Louise Bourgeois , le corps est objet d’art, mais sous l’aspect du corps interne : l’estomac, les intestins, les muqueuses… et sous celle d’un bloc de polyester peint de trainées rouges sanguinolentes qui tourne autour d’une barré d’agrès comme le corps d’une gymnaste, mais ressemblant plutôt à un quartier de viande (« la rotateuse », œuvre de Marie-Ange Guilleminot ).

Violence portée au corps encore dans la vidéo de Marina Abramovic où l’on voit une fille nue qui danse le hula-hoop avec un cerceau de fil de fer barbelé, les barbes métalliques s’imprimant à chaque tour davantage dans la chair.

abramovic-lib-rer-corps-1.1244388982.jpg (Freeing the Body)
Tout ce que l’on voit ici sonne comme le rappel lancinant des violences subies par les femmes de par le monde, du viol aux assassinats.

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En sortant de ces salles qui nous tordent les boyaux, juste un petit rayon de soleil venu de Suisse, avec une vidéo projetée sur le sol due à la vidéaste helvétique Pipilotti Rist … des fleurs du printemps, un papillon qui voltige et les enfants peuvent y venir pour suivre un halo de lumière. Temps de respiration qui ouvre sur autre chose : « une chambre à soi », multiples variations sur l’intimité des chambres, émanant de Dorothea Tanning ou de Sophie Calle (« Le lundi 16 février 1981, je réussis, après une année de démarches et d’attente, à me faire engager comme femme de chambre pour un remplacement de trois semaines dans un hôtel vénitien : l’hôtel C. On me confia 12 chambres du quatrième étage. Au cours de mes heures de ménage, j’examinai les effets personnels des voyageurs, les signes de l’installation provisoire de certains clients, leur succession dans une même chambre. J’observai par le détail des vies qui me restaient étrangères. »).

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(Dorothea Tanning, chambre 202)

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(oeuvres de Pipilotti Rist non exposées à Beaubourg)

Autre chose qu’un ghetto : la découverte d’un autre regard tout simplement. Un peu comme si nous nous voyions, nous les hommes, depuis une autre face du monde.

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Intemporalité de l’art

 

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Le hasard des expositions nous rend évident l’existence d’invariants à travers l’histoire. Ne peut-on voir comme une réminiscence des fresques de Lascaux dans cet extraordinaire galop peint par Kandinsky ? Et pourtant… l’art du peintre moderne fondateur de l’abstraction est tout de pensée et de réflexion : si le cheval est ainsi c’est en vertu d’une conception théorique du rôle du trait et de la couleur, de leur dynamique, expression de la vitesse et du temps. C’est une immense simplification, ce en quoi d’ailleurs l’art semble toujours résider. Or cette simplification était là, déjà, chez l’artiste de Lascaux.

D’autres exemples ? dans une des compositions de Kandinsky, le commentaire met en lumière un trait lumineux qui traverse la toile, comme un rappel, dit ce commentaire, de la figuration de la lance de Saint-Georges (une figure qui revient souvent dans la petite mythologie portative du peintre russe). Cette lance qui terrassait le dragon, ne la voyait-on pas déjà chez maints primitifs ? et n’y jouait-elle pas déjà le même rôle plastique de trait d’union, de rayon lumineux ?

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(Bild mit weissem Rand, 1913)

Et ceci m’amène à une autre exposition, vue juste la veille de ma visite à Beaubourg, celle des primitifs italiens de Sienne à Florence , au musée Jacquemart-André. L’histoire en diaporama de presque deux siècles de peinture, entre 1290 et 1450, siècles les plus émouvants peut-être car c’est à leur époque que se sont manifestées les plus belles inventions, depuis les maladresses de la représentation de l’espace au temps de Guido da Siena, puis d’Agnolo Gaddi, jusqu’à sa maîtrise par Fra Angelico.

 

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(La Cène, d’Agnolo Gaddi, aux env. de 1395)

Un blog remarquable sur l’image a déjà consacré un très beau billet à cette exposition et, en particulier, à cette peinture captivante : la prédelle sur la guérison de Justinien, par Fra Angelico. Ajoutons aussi ce lumineux petit tableau, toujours du même, qui raconte « la preuve par le feu de Saint-François ». Les personnages sont comme des blocs de couleur : tout le monde attend ce qui peut sortir de cette flamme. La simplification des plantes et herbages, comme celle de la décoration du trône royal, à l’inverse de la richesse du détail qui adviendra par la suite, nous évitent d’être distraits et nous forcent à nous concentrer sur la figure essentielle, celle du saint, vers qui les regards convergent. Encore des recettes picturales (même si ici peut-être le fruit d’une pure naïveté) qui donnèrent lieu plus tard à mure réflexion, et que Kandinsky explore et systématise.

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Intemporalité… et rupture : je remets à demain d’écrire un billet sur la plus bouleversante des expositions : celle des femmes artistes au centre Pompidou . Rupture ? Oui, cette expo le révèle comme aucune autre ne pouvait le faire. Il a suffi de mettre ensemble toutes ces oeuvres de femmes pour qu’on voie apparaître ce qu’on n’avait pas encore perçu dans des siècles d’art presque exclusivement masculin (encore qu’on ne sache pas très bien le sexe des auteurs de Lascaux !) : une représentation de la violence intime (sexuelle principalement), et du corps, qui échappe aux hommes.

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Le « vieil écrivain » et Internet

kenzaburo-oe2.1243834553.jpgJ’ai dit un mot de Kenzaburo Ôe dans le billet précédent, ou bien Ôe Kenzaburo si on respecte la convention japonaise consistant à donner ce que nous appelons le prénom en dernier, et aussitôt m’est apparue l’envie d’en dire un peu plus, tant il me semble qu’il est un des plus grands écrivains d’aujourd’hui. Et, qui plus est, l’occasion m’en est donnée par la nouvelle publication d’une conférence qu’il avait prononcée en septembre 1998, dans la livraison récente de la revue « Manières de voir » – une émanation du « Monde Diplomatique » – consacrée au « Japon méconnu » (n°105, juin-juillet 2009). L’écrivain japonais, Prix Nobel de littérature en 1994, s’y interroge avec humour sur le rôle d’Internet vis-à-vis de l’écriture, et de la littérature de notre temps. Il trouve qu’il est déjà un homme âgé – né en 1935, il avait donc 63 ans au moment de la parution de l’article – et qu’il mérite sans doute les moqueries des « jeunes intellectuels » à l’égard du peu d’appétence qu’il avait manifesté jusque là pour les nouvelles technologies. Pensez, au moment du Prix, il n’était relié au monde que par un ancien modèle de téléphone. Il s’est rendu compte à ce moment-là que s’il voulait répondre à tous ceux qui voulaient dialoguer avec lui, alors il lui fallait passer à autre chose : le fax, par exemple. Et là, ce fut pour lui une découverte, « la possibilité de multiplier les échanges de fax en un bref laps de temps et la liberté de répondre au moment voulu [lui] ont fait découvrir une émotion inédite ». Au point qu’il se mit à en faire la publicité, mais sous les railleries encore des jeunes écrivains, car ce mode de communication était déjà dépassé : il fallait passer à Internet. Son idée était alors qu’il y aurait un grand intérêt à tenter de publier sous forme de livres les échanges entre écrivains qui pouvaient se faire par le courrier électronique. Mais pourquoi ? qu’y apprendrait-on de neuf ? Pour Ôe, il y aurait un sens à permettre d’examiner ainsi les transformations de « style » que les nouveaux médias font subir à nos manières de nous exprimer. Cette idée n’est pas très originale à vrai dire et je connais maints collègues linguistes capables de faire leur miel des changements qui surviennent dans notre langue du fait de l’envoi des mails et, bien plus encore, des SMS. (Dans un des cours que j’ai donné cette année, à l’université, j’avais demandé aux étudiant(e)s de faire des exposés, par petits groupes, sur des sujets qui les intéressaient. Le débat a souvent plané autour de ce genre de questions. Il mettait également en avant, de façon périlleuse pour moi – qui ai presque l’âge que Ôe avait lorsqu’il prononçait cette conférence – la question générationnelle. Une fois où je disais qu’il serait malheureux de perdre le savoir de notre langue littéraire, parce que nous ne pourrions plus comprendre les textes de notre littérature, il me fut répondu que de même qu’on avait su traduire les récits médiévaux en français moderne, il se trouverait bien toujours quelqu’un pour traduire les textes actuels dans le langage sans orthographe qui sert à coder les SMS et que Molière en « parler des cités », cela se faisait déjà.)

Mais ce que j’ai trouvé d’original dans l’article d’Ôe, c’est l’appel qu’il fait aux formalistes russes (« Entre parenthèses, dit-il aussi, si l’Union soviétique a disparu, plusieurs de ses mouvements intellectuels si brillants des années 1920 ou 1930 gardent toute leur pertinence et font partie intégrante du patrimoine vivant du XXème siècle »). Il dit :

Disons, pour simplifier les choses, que les mots de l’écriture littéraire, par un procédé que les formalistes russes appelaient ostranenie – « rendre autre » – retardent la transmission du sens et rendent cette transmission plus longue. Ce procédé permet de redonner aux mots la résistance qu’ont les choses elles-mêmes au toucher […] je dois confesser ici que ma vision du roman ou de la littérature en général se fonde sur cette théorie de l’ostranenie, et que c’est à dessein que je complique la transmission du sens. C’est pourquoi beaucoup de jeunes intellectuels estiment probablement que je serai le premier des romanciers à être relégué aux oubliettes par la nouvelle génération Internet.

Résistance, « redonner aux mots la résistance qu’ont les choses elles-mêmes au toucher » me paraissent en effet être une tâche irremplaçable de l’écrivain, même et surtout à l’époque moderne.
Mais le plus étonnant encore, concernant cet article, est que, loin de cultiver la nostalgie pour les formes d’écriture du passé et de chercher à y défendre coûte que coûte ce « rôle irremplaçable », il manifeste une ouverture aux formes de l’avenir : « l’information est elle aussi une forme profonde d’expression. On peut y distinguer un « style » ». Mais qu’est-ce que le style ? « Ce que j’appelle « style » peut être défini par plusieurs questions : qu’est-ce que l’être humain ? Quelles sont ses activités ? Que nous révèlent-elles de lui ? ».
Peu importe après tout la forme que nous utilisons, semble-t-il dire – et là, je crois que mes étudiantes de P8 seraient toutes d’accord avec lui – puisque le style en question n’est finalement rien d’autre que le reflet de nos activités, et que ces dernières sont ce qu’elles sont à un moment donné de notre histoire. Comparant le temps qu’il fallut au XIXème siècle pour que la nouvelle de l’existence d’un vaccin contre la variole atteigne le Japon (soixante ans) avec la fraction de seconde qu’il faut aujourd’hui pour acheminer une nouvelle à l’autre bout de la Terre, il se déclare plus préoccupé par l’usage des nouveaux médias dans l’objectif de créer de nouvelles solidarités (« pour apporter une réponse humaine à ces tragédies trop réelles que sont les guerres ») que par le maintien d’un ancien « style ». Comme un écho en somme à la phrase de Sartre qui affirmait qu’aucune cathédrale ne valait la vie d’un homme (je cite de mémoire). (Mais n’a-t-on pas désigné parfois Ôe comme « le Sartre japonais » ?).

A mon avis, ce qu’il veut dire aussi c’est qu’il y a bel et bien plusieurs « styles » qui peuvent et doivent coexister. Ôe est généreux dans son attitude à accorder un « style » à l’information, et trop modeste sans doute quand il se voit relégué déjà aux oubliettes à cause d’un style qui, contrairement à l’information, cultive la lenteur. Car la lenteur est tout bonnement celle de la réflexion. Me semble-t-il en tout cas. Les neuro-sciences – encore elle ? mais je suis sûr que le « vieil écrivain » ne dédaigne pas ce qu’elles disent – ne nous apprennent-elles pas que le traitement de l’information dans le cerveau humain depuis le niveau des neurones et des réseaux élémentaires de neurones jusqu’au niveau cognitif se fait à une vitesse incroyablement plus lente que celle des signaux transmis au sein d’Internet ?
Les textes pour la réflexion se doivent donc de se mouler dans cette lenteur, d’offrir cette résistance afin qu’ils nous laissent le temps de former des pensées.
De fait, Ôe Kenzaburo témoigne d’un optimisme surprenant et qui me semble tout à son honneur.
Lui qui, si souvent, a fait montre de sa douleur (douleur d’homme du XXème siècle devant les horreurs de la guerre – Hiroshima en particulier – douleur, encore, d’homme devant accueillir un enfant lourdement handicapé), finit par voir dans Internet surtout un moyen extraordinairement efficace de répandre l’information utile (lors de grandes campagnes internationales, comme celle contre les mines anti-personnel). Il y voit aussi, à cause de la possibilité de s’y exprimer dans n’importe quelle langue, un autre moyen de résistance, mais cette fois contre la langue du pouvoir dominant.
Ajoutons à cela qu’après tout, ne pourrait-on pas utiliser aussi le réseau pour sauvegarder des écritures, des mots, des façons de parler, des langues entières, qui sont presque toutes menacées ? et ne serait-ce pas là aussi un bon morceau de résistance, qui contre-balancerait l’autre mouvement, celui qui va vers l’oubli ?

Noter en passant que ce travail est celui de mes collègues linguistes, un travail méconnu, injustement considéré comme inutile. Bien sûr.

Vous ne voudriez tout de même pas que l’idéologie régnante se préoccupât de « style » !

Billet trop long encore, me dira-t-on, mais connaissez-vous d’autre moyen de réfléchir que celui qui consiste à y mettre le temps ?

(photo empruntée au site http://www.transientwriting.wordpress.com)

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Une romancière américaine à Grenoble

sirihustvedt2.1243529334.JPGLa dernière fois que je suis allé à une de ces mini-conférences d’écrivain dans une librairie, c’était pour Nancy Huston , il y a donc plusieurs années. Entre temps, c’est vrai, j’étais allé voir Annie Ernaux , mais c’était juste pour une dédicace. Cette fois, Siri Hustvedt était là (voir le script de son « chat » sur LeMonde.fr ). Que des femmes, allez-vous dire. Je suis obligé de me rendre à cette évidence. Mais je peux me justifier de tout un tas de façons : d’abord, si certains écrivains masculins venaient, j’irais sans doute. Bien sûr Le Clézio. Mais même un poète tel Philippe Jacottet. J’aurais pu venir pour Peter Handke, mais il n’écrit plus. Ou pour le poète suisse Maurice Chappaz, mais il est mort. Evidemment, si on déborde sur la littérature étrangère… Kenzaburo Oé me ferait me précipiter de n’importe quel endroit où je me trouve. Murakami (Haruki) aussi, mais cela serait plus de la curiosité que de l’empathie. Autre justification, plus évidente à mes yeux, à cette assistance aux présentations de livres par des auteures féminines : bien sûr, en tant qu’homme, quoi de plus naturel que cette attirance pour l’autre sexe ? Comme pour en percer les secrets, en quelque sorte. Mais cette explication ne doit pas convaincre grand monde si j’en juge par la très faible proportion, en général, de gens de mon sexe qui assistent à ces rencontres… Pour environ quatre vingt femmes, seulement quatre ou cinq hommes. (Annie Ernaux s’était amusée de cela d’ailleurs…). Alors il faut bien essayer une dernière justification, et là nous tomberons justement sur un des thèmes préférés de la blonde compagne de Paul Auster : la féminité dans l’homme et la masculinité chez la femme. Il faut que mon côté féminin soit attiré, probablement. En vérité, moi qui viens de commencer la lecture de « Tout ce que j’aimais », je ne peux que trouver du plaisir au fait de lire, moi un homme, un récit écrit par une femme dont le narrateur est un homme, lequel passe de nombreux moments à révéler sa part de féminin…. Situation d’intrication pas si ordinaire, non ? La discussion avec la romancière, une longue herbe fragile terminée par une chevelure paille avec entre les deux un visage fin mais osseux d’où irradiaient des yeux bleu profond enfoncés dans leurs orbites, a beaucoup tourné autour de ce thème. Bien sûr elle a dit qu’elle aimait ce type d’homme, acceptant sa part féminine, que son mari était comme ça et que son père aussi, l’était. L’animateur de la librairie (très appliqué) lui a posé la question de ce mot qui sert paraît-il – je ne savais pas grand-chose d’elle avant de la voir là – de titre à un de ses livres : Yonder. Yonder, ce n’est ni ici, ni là-bas, c’est entre les deux. Cet espace, semblait-elle dire, où se situe le meilleur des relations humaines. Son dernier livre est sur l’Eros. Elle a bien sûr expliqué que même dans un couple, on ne connaissait jamais complètement l’autre et que cela était heureux, quel ennui sinon ! mais ça, d’autres qu’elle l’avaient déjà dit.

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Dans son roman « Tout ce que j’aimais », il est beaucoup question de peinture. On y décrit des tableaux qui n’existent pas mais on a l’impression qu’ils existent, qu’on les verra la prochaine fois qu’on ira à New-York. Par exemple ce tableau peint par Bill (un homme, donc) qui s’appelle autoportrait et qui est pourtant le portrait d’une femme. Mais si on regarde d’un peu plus près, on voit une ombre sur le devant, au point que le spectateur croit que c’est sa propre ombre. Alors que c’est ce que le peintre a inscrit comme son ombre à lui, de créateur, sur la chose créée. Pas mal, non ?

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En réponse à des détracteurs à propos d’un billet récent sur « la politique »

Pour que les choses soient claires concernant ce blog, je tiens à rappeler brièvement ma position. Pour moi, le blog est essentiellement un espace d’expression d’une subjectivité. Il n’a aucune prétention à communiquer un message, ni à dire « une vérité ». Je peux me contredire, cela arrive à tout le monde, c’est même une façon de s’obliger à se poser à soi-même des questions. Je ne suis pas du tout mécontent que l’on me fasse des commentaires critiques, au contraire je suis plutôt gêné par ceux que je trouve trop laudateurs. Ce billet était un mouvement d’humeur et se voulait léger. Il se concluait toutefois sérieusement en faisant appel à une forme renouvelée de la démocratie qui ne me semble pas être mise à l’ordre du jour par la gent politique actuelle, sauf parfois, incidemment, par… Cohn-Bendit (mais la mention de ce dernier n’est intervenu que dans un commentaire en réaction à un autre commentaire) ou par…. Ségolène Royal (cf. sa « démocratie participative » qui n’était vraiment pas une mauvaise idée). Les idées de Cohn-Bendit sont à mon avis elles-mêmes contradictoires et c’est ce qui fait leur intérêt. Elles viennent également d’un univers (l’Allemagne, l’Europe du Nord) où, à mon avis, contrairement à ce que peut nous faire croire notre chauvinisme latin, nous avons beaucoup à apprendre. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il nous faut tout en accepter … mais seulement que nous aurions intérêt à réfléchir à certaines solutions existant ailleurs (et même aux Etats-Unis) en tant que possibles expérimentations.

Ce que je critique avant tout, c’est, outre évidemment la déformation que les médias font subir aux faits ainsi que la manière dont elles nous conduisent à poser les problèmes, une langue de bois de la part des leaders de la gauche dite « vraiment de gauche » qui hélas demeure stérile (j’ai encore entendu ce matin celle que j’appelle, dans mon billet, Marie-Georges par affection et non par ironie, répondre aux questions des auditeurs sur France Inter, les propositions qu’elle avance sont évidemment séduisantes mais comme elles ne contiennent évidemment aucune perspective de réalisation concrète, si ce n’est des renvois aux calendes, elles sombrent dans une phraséologie stéréotypée).

Enfin, en ce qui concerne l’anonymat, chacun doit savoir que la plateforme de blog du Monde met en attente de modération tous les commentaires qui se veulent anonymes, et que, dans ce cas, le récepteur voit en clair la provenance du commentaire. Personnellement, je ne suis pas pour l’anonymat, il n’y a que la signature qui engage.

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