Tokyo, Otemachi

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Les Français, outre qu’ils « mangent mal » une fois passée la première frontière, sont en général trop pressés de faire de la littérature ou de l’esprit. Ils sont trop impatients de comprendre et cette rapidité leur nuit. Au lieu de regarder passer et repasser les idées, ils les attrapent au vol et leur tordent le cou.

Nicolas Bouvier, « le vide et le plein », p. 194, ed. Folio

Phrase à méditer et qui devrait nous empêcher de dire trop de bêtises ou de faire des généralisations hâtives. Puisqu’on se tue à nous répéter que l’esprit japonais est incompréhensible pour nous, pauvres occidentaux, inutile de prétendre donner une remarque intéressante ou quelque trait d’esprit qui montrerait que, plus malin que les autres, on a compris mieux qu’eux. Ici, comme ailleurs, si on tient absolument à dire quelque chose (encore que ce « dire quelque chose » ne soit pas indispensable, on en connaît qui s’en passent), se cantonner dans le petit fait narratif, la première impression venue, le détail qui n’a peut-être aucune signification ou qui n’en a une que pour soi.

Ainsi lorsque nous arrivons dans Tokyo ce mardi matin, après le trajet du Narita Express (première vision du Japon, végétation déjà luxuriante – les bambous, les fucus géants – puis la zone urbaine vite installée, grise et monotone, les villages de banlieue qui se succèdent, maisons à un seul étage en général et routes étroites coupées au cordeau, bariolées de signalisation routière, parcourues de drôles de voitures cubiques, comme dans un film de Naomi Kawaze), il est encore tôt (neuf heures). De la gare de Tokyo (architecture inspirée de celle d’Amsterdam) au quartier Otemachi, où se trouve notre hôtel, ce ne sont que grands buildings, sièges de banques et de compagnies de télécommunications, grands axes aérés pour  une circulation fluide et automobiles étonnamment silencieuses. Les foules travailleuses emplissent les trottoirs dans le silence et le recueillement : pas une parole et pas un sourire. Pas un regard qui dépasse. A l’hôtel, l’employé de la réception nous annonce que le check-in est à 15 heures (ce que je vérifie en effet en consultant le guide), et que si nous voulons occuper la chambre plus tôt, il nous coûtera un supplément, qui revient aussi cher qu’une nuit complète ! Que faire lorsque le décalage horaire et 12 heures d’avion ont fait de nous deux masses comateuses avant tout désireuses d’un bon lit ? En maugréant, nous repartons. Je n’ai dans ma manche, en guise de solution proposable, que celle qui consiste  à dormir sur un banc public en attendant l’heure fatidique… Justement, j’ai avisé sur la carte la présence du Parc Impérial (« cœur vide de la cité », à en croire Claudel). Au moins là, nous serons au frais et on ne nous dérangera pas… A deux doigts de la maison de l’Empereur, nous voilà donc somnolents, pour mon compte parfois ronflant sur un tel banc, bercés vaguement et de loin par quelques échos de flûte de cérémonie émanant d’un temple.

Las ! l’humidité s’en vient et avec elle une sensation de froid, qui, comme on sait, est toujours plus forte avec la fatigue. Foin de supplément, nous retournons à l’hôtel pour signifier que cette chambre, même avant son heure, nous la voulons bien, quelque en soit le prix. Mais entre temps, le personnel a changé : il n’est simplement plus question de check-in à 15 heures, mais tout bonnement à midi, comme cela sied à tout honnête voyageur, du moins c’est mon avis. Tout va bien et rentre ainsi dans l’ordre. La question qui se pose est bien sûr : qu’ont-ils fait de l’employé du matin ? L’ont-ils contraint à se faire hara-kiri après avoir ainsi mécontenté deux honorables étrangers ? Mystère, nous n’en saurons jamais rien.

Le soir, le quartier se révèle plein de ruelles transversales et de minuscules tavernes. Nous allons là où les plats sont photographiés et où une gentille serveuse en habit traditionnel de son pays (la Corée) nous fait signe d’entrer. Le bouiboui est fort sympathique. La mamma fait la cuisine pendant que la fille sert les clients en veillant sur eux comme sur une casserole de lait bouillant, attentive aux moindres de nos désirs et de nos impairs (comme celui consistant à prendre une soucoupe pour un dessous de verre et y poser en conséquence sa chope). L’entrée gratuite se compose de trois petites assiettes, une pour chaque couleur : le vert foncé d’un petit tas d’algues, le rouge vif de la sauce piquante où marinent trois cubes de navet, et la teinte un peu ocre, un peu verdâtre d’œufs durs trempés dans du thé. Non seulement cela est esthétique, mais c’est simple et délicieux. Dehors, l’orage gronde.

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Un commentaire pour Tokyo, Otemachi

  1. jmph dit :

    Je commençais à me dire que tu étais « Lost in Japan »…
    Mais non, tu es toujours vivant, malgré les douloureux supplices japonais infligés à l’arrivée…

    J'aime

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