Balbinus

Nous voilà grands-parents pour la deuxième fois en l’espace de neuf mois (les parents ne sont pas les mêmes les deux fois !), et nous sommes sans doute les seuls au monde à avoir deux petits-enfants répondant aux doux noms respectifs de Shanti et Balbino ! « Shanti » est certes désormais un nom connu depuis que la culture indienne masala a rempli les écrans et nos bacs de CDs. Pieux nom que celui de « shanti » qui signifie « paix » en sanscrit.

Mais Balbino ?

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Sache, cher lecteur, qu’il y a eu un et un seul Balbino dans l’histoire, encore qu’il est plus juste de dire qu’il se nommait Balbinus .

jerphagnon.1247650768.jpgCela remonte à une période troublée de l’histoire romaine, dite « de l’anarchie militaire ». En quarante neuf ans (si j’en crois l’excellent livre de Lucien Jerphagnon sur l’histoire de la Rome antique) se succédèrent vingt-trois empereurs, dont treize périrent sous le glaive. Le métier d’empereur était devenu si dangereux que l’on ne parvenait pas à trouver de candidat : ce pauvre Maximin dut ainsi promettre qu’il le deviendrait… mais pas tout de suite ! En son absence et le craignant (car du coup, semble-t-il, il était prêt à maltraiter les parlementaires), le Sénat choisit parmi ses membres deux co-empereurs. Il s’agissait des honorables Calvinus Balbinus (notre héros) et Clodius Pupienus. Le problème était qu’ils ne s’entendaient pas : chacun avait ses partisans. La confusion était totale. Maximin mourut et nos deux co-empereurs ne tardèrent pas à le suivre. C’était en 238.

Et voilà, depuis, il n’y a plus eu de Balbino dans l’histoire (si l’on excepte un guitariste et un peintre peu connu)… jusqu’au 12 juillet 2009.

Au-delà de cette anecdote onomastique, les deux enfants et les deux mères (et les deux pères) se portent bien, merci. C’est étonnant comme deux bébés peuvent ne pas se ressembler. L’une toute en sphères, l’autre tout en traits. Mais aussi beaux l’un que l’autre, bien entendu.

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Français de Suisse romande : le verbe « cupesser »

Intéressons-nous un peu à la langue de nos voisins. En Français de Suisse Romande, on dit qu’il cupesse de quelqu’un qui tombe… sur le cul, plus généralement qui fait une culbute involontaire (il paraît aussi d’ailleurs qu’on peut « cupesser une dame », le verbe devient en ce cas transitif). La première fois que j’ai entendu ce mot, j’ai évidemment ri… presque autant que lorsque j’ai appris que lorsqu’on va au lit pour un simple repos, on va y faire un « petit niquet »…

En tout cas, voici ce que l’on entend par « cupesser » :

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Martine et le « post-matérialisme »

aubry.1246946574.jpgQuand j’ai lu, en première page du « Monde », cette déclaration de Martine Aubry : « nous allons inventer le post-matérialisme », mon sang n’a fait qu’un tour. Mazette ! Nous avons sous-estimé l’ambition philosophique de la première dame du PS, me suis-je dit, me précipitant alors, anxieux, sur le contenu de l’article afin de trouver peut-être – qui sait ? – réponse à des questions que je me pose. Martine aurait-elle compris Badiou et Zizek? Leur emboîterait-elle le pas, proposant enfin quelque synthèse entre marxisme et platonisme ou bien quelque approfondissement radical de la pensée matérialiste en s’aidant des restes de la théorie lacanienne ? On allait vite savoir !

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Las, en fait de dépassement du matérialisme, il ne s’agissait que de la sempiternelle soupe tiède à propos de l’opposition de « l’être » et de « l’avoir », une sorte de pensée molle à tonalité vaguement religieuse sur le thème « ce n’est pas bien de toujours en vouloir plus », « matérialisme » étant pris dans son sens dérivé vulgaire « d’attitude de qui n’attache de l’intérêt qu’aux biens matériels »… Un peu plus inspirée, Martine Aubry aurait pu dire par exemple « avec le PS nous allons trouver une sortie hors du Samsara ».

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Nuée d’oiseaux blancs

oiseaux-blancs.1246692000.JPGL’objet était joli : un petit volume, format agréable (10 x 17), papier juste un peu rêche au toucher, couverture blanche avec deux arabesques violettes discrètes. Je l’avais acheté avant d’aller au Japon, prévoyant de l’emporter pour le lire là-bas, et puis je l’avais laissé car je vise à voyager léger (pas de bagage en soute, cela fait perdre trop de temps), je l’ai donc retrouvé à mon retour et je me suis plongé dans sa lecture. Manière de prolonger l’enchantement de ce voyage dans une autre planète. « Nuée d’oiseaux blancs » fut publié par Kawabata Yasunari en cinq fragments, correspondant aux cinq parties du roman :

Sembazuru (« les Oiseaux blancs »)
Mori no yûhi (« le Soleil couchant sur le bois »)
Eshino
Haba na kuchibeni-1 (« Le rouge à lèvres de la mère, première partie »)
Haba na kuchibeni-2 (« Le rouge à lèvres de la mère, deuxième partie »)
Nijûboshi (« Etoile double »)

Ces fragments furent publiés sous le titre Sembazuru en février 1952 à Tokyo. Le livre a étékawabata-1.1246691972.jpg traduit en français par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne et fut publié la première fois en France chez Plon en 1960. (Il est cette fois publié par une petite maison d’édition qui s’appelle « Sillage », avec un appareil critique neuf). C’est un chef d’œuvre. Que raconte-t-il ? l’histoire d’un trentenaire dans les années cinquante, assez fortuné, qui a perdu ses deux parents et qu’une redoutable marieuse, éphémère maîtresse de son père, professant dans le domaine de la cérémonie du thé, veut à tout prix marier avec une jeune fille très charmante. Mais une autre maîtresse de feu le père du héros, celle-là une amante durable, qui pleure encore l’homme qu’elle a aimé, fait irruption dans le jeu. Troublée, elle confond le père et le fils. Ayant commis cette faute impardonnable, elle se renferme chez elle, puis se suicide, mais elle a une fille, Fumiko, et le héros, Kikuji, a tôt fait lui aussi de confondre la mère et la fille… le pauvre Kikuji ne sait où donner de la tête. L’histoire finira sans doute mal, mais Kawabata a ce trait de génie de laisser la fin en suspens, de sorte que tout ça peut s’évanouir comme dans un nuage (de thé, bien entendu).

Ce qu’il y a d’extraordinaire dans la narration est que toute la communication des sentiments passe par l’intermédiaire des objets, tous forcément sublimes, datant de trois siècles au moins, des vases de shino (céramique du XVIème siècle répondant aux exigences de l’art du thé) ou des tasses signées (de Ryônyû, maître céramiste du XVIIIème siècle), dont une noire qui a appartenu au père. La discussion porte essentiellement sur les qualités comparées de ces objets de style, sur leur plus ou moins bonne adaptation à l’usage qu’on leur fait subir. Tout à partir de là devient métaphorique… Kukimo, dans un accès d’audace, propose à Kukiji de lui offrir une tasse, rouge celle-là, qui a appartenu à sa mère (se souvenir que les parents des deux jeunes gens ont été amants), mais qui a la particularité que celle-ci l’a si souvent portée à sa bouche… qu’on n’a jamais pu effacer la trace de rouge à lèvres qui s’est déposée ! Sommet d’érotisme et de trouble, mais Fumiko a des remords : cette tasse a-t-elle une valeur esthétique suffisante pour faire l’objet d’un cadeau ? Elle se libèrera de l’emprise maternelle qui s’exerce au-delà de la mort en brisant l’objet et Kukiji ramassera pieusement les morceaux, avant de faire succomber la jeune fille à son charme. Eternel recommencement, Fumiko aura des remords et peut-être suivra le chemin de sa mère…

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Livre court qui n’est pas sans rappeler certains essais qui paraissaient en France vers la même époque autour du « Nouveau Roman », sauf que là, il n’y a rien de « théorique », seulement une forme de vie qui s’est développée à une certaine époque dans un certain pays. Reste à savoir ce que recouvre objectivement cette forme de vie au Japon (d’un point de vue sociologique), autrement dit à savoir qui, dans la société, demeure (ou demeurait) attaché à cette manière raffinée d’exprimer ses sentiments…

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(ustensiles pour le thé et dessin de Hokusai au Musée national de Tokyo)

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A propos des images

Des images, on ne peut pas faire autrement que les interpréter, c’est notre activité cognitive permanente qui est en cause, ce que, sans arrêt, nous projetons comme schèmes autour de nous. La plupart du temps, quand nous sommes dans un univers familier, ça marche : les choses se sont stabilisées, je vois un homme qui sourit à une femme, je comprends : c’est un homme qui sourit à une femme, peut-être il ne la connaît pas et est en train de la draguer, peut-être il la connaît de longue date et il la reconnaît. Je projette ce schéma là, je sais qu’il a marché une fois, deux fois, mille fois, il s’est donc stabilisé : j’ai rencontré dans toutes ces occasions antérieures des indices qui ont témoigné de la cohérence de mon interprétation. Mais si je change d’univers, qu’est-ce qui me garantit que je vais fonctionner aussi bien en tant que producteur, générateur de schèmes interprétatifs ?

Je propose donc une interprétation, des interprétations. Je suis au Japon (voir mes récents billets). Je vois ce qui ressemble à une fontaine, avec des instruments en forme de louches, je vois des gens se rafraîchir avec, j’en vois même qui versent de l’eau dans leurs mains jointes, pour la « boire » ensuite. Je dis : c’est une fontaine et on vient s’y rafraîchir. Mais ce n’est pas une fontaine pour se rafraîchir. Car c’est dans l’enceinte d’un temple et L.D. me dit qu’en réalité, c’est une fontaine d’ablution, de purification. La grand-mère « n’apprend pas à boire à son petit enfant », elle lui apprend « par l’exemple, la gestuelle » (L .D.), et de toutes façons, même si on porte l’eau à la bouche, on ne la boit pas.

Je me plante ensuite (un peu absurdement, j’en conviens, je n’ai comme excuse que l’euphorie qui s’est emparée en un instant de cette petite rue et qui s’est communiquée à moi, alors que j’étais venu là sans aucune arrière-pensées, je n’avais pas lu les guides qui parlent des geishas qui y passent chaque jour à une heure précise) je me plante donc devant une geisha, non, une meikko, nuance (apprentie) et je crois qu’elle me sourit, mais dit encore L.D. « elle ne vous sourit pas, elle vous supporte avec votre impudence […] Ce n’est pas un sourire que l’on voit sur son visage, tout juste une pause qui sied à son rôle. Elle vous facilite la photo ». Et il ajoute : « Les expressions du visage ne sont pas internationales. Un rire ici peut signifier la gêne ou la tristesse. ». Dont acte. Ce que l’on ressent dans ces cas de méprise, c’est évidemment une certaine honte. Si on s’est trompé dans ces quelques cas, qu’est-ce que cela a dû être dans d’autres ! Horreur, gouffre, vertige de l’incompréhension, du malentendu. Du long malentendu. Se peut-il que nous aimions une chose (une personne), que nous nous enthousiasmions pour un pays, un voyage et qu’en réalité nous soyons dans l’incompréhension totale ? Oui, c’est possible. Se peut-il que le voyage, cette « distraction » typiquement occidentale, par laquelle nous croyons atteindre un savoir indispensable (aller vers l’autre, n’est-ce pas, « comprendre » la différence etc.) ne serve finalement qu’à nourrir le malentendu ? Oui, c’est possible.

Peut-être seuls les anthropologues, ou les ethnologues, devraient être autorisés à voyager : ils ont au moins acquis des méthodes d’interprétation, ils utilisent un arsenal scientifique, ils ne visent pas une quelconque empathie mais seulement une connaissance méthodique, rigoureuse. Certains peuvent même se donner comme règle : « je n’interprète pas » (les écrits des ethnométhodologues, comme Garfinkel, Sacks… sont sans doute à lire ou relire ici).

Mais possédons-nous (possèdent-ils eux-mêmes) les moyens, les outils qui permettent de trancher sur la question des « variations » (de comportements, de coutumes, …), quelque chose qui nous permette de dire : oui, les attitudes et comportements de ce peuple sont complètement différents des nôtres, ou bien : non, finalement, nous sommes semblables ?

Il faudra revenir sur ces questions au cours de l’été…

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Gens de Tokyo et d’ailleurs

Moins triste que mon billet d’hier, mais autant tourné vers les passants, ce billet offre de nouveaux portraits de gens de Tokyo et d’ailleurs (Kyoto).

Ainsi, cette femme en kimono gris s’apprête-t-elle à traverser la cour du temple en réparation de Hongan ji dans le quartier de la gare à Kyoto. La chaleur est lourde et orageuse, elle se protège du soleil avec une ombrelle. Me voyant sortir mon appareil photo, elle a pressé le pas.

 

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Cette famille visite le sanctuaire de Yasaka jinja, à Kyoto. La fille m’a aperçu prendre la photo et elle ébauche un sourire, le père, lui, contemple la végétation.

 

 

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Jeunesse branchée: dans la rue piétonne de Gion, là où passent furtivement les geishas et où arriveront plus tard les grosses limousines des patrons qui paient fort cher pour leur compagnie, deux jeunes, probablement touristes, se tiennent par la main. La fille a une tenue vestimentaire assez typique des filles de son âge.

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Ces trois personnes, assises, attendent l’arrivée des geishas, notamment une mère avec son jeune fils, elle tient un appareil photo dans les mains et jette un regard anxieux vers l’autre bout de la rue.

 

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Dans cette petite rue habitent des geishas. Je souhaiterais qu’un spécialiste de japonais me traduise ce qu’il y a d’écrit sur les enseignes…

 

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Celle-ci me sourit, c’est une meikko (apprentie). Avant elle, je prenais des photos furtivement, mais là, je me suis enhardi. C’est cette hardiesse sans doute qui la fait sourire, car je me suis immobilisé en plein milieu de la rue pour la photographier, alors qu’un taxi survenait derrière moi. L’instant d’après, elle va me sermonner car je bloque la circulation.

 

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Dans un temple de la zone marchande de Kyoto, une grand mère enseigne à son petit-enfant comment utiliser les ustensiles de la fontaine pour boire un coup.

 

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Ecolières visitant le temple d’or. Elles se font photographier par leur instituteur. C’est la grande sortie de l’année, elles n’oublieront jamais qu’elles ont vu le Pavillon d’Or, le Kinkaku-Ji, cette année-là, en 2009.

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Métro de Tokyo. j’aime bien la tenue vestimentaire de ce monsieur, pantalon rouge et bretelles. Ce n’est pas courant. Il a une forte complicité avec la dame à ses côtés, qui lui raconte probablement des anecdotes: ils rient souvent.

 

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Là, la célèbre avenue Omote-sando, à Tokyo, la rue des grands couturiers et des boutiques de luxe (Prada etc.) traverse Aoyama-dori, c’est comme si non seulement deux avenues se croisaient mais aussi deux styles de vie, deux époques: la moderne avec ces jeunes femmes à la mode et l’ancienne, incarnée par cette belle femme d’âge mur en kimono.

 

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Parc Ueno, Tokyo

Le parc Ueno, à Tokyo, est un  des endroits les plus populaires. Les gens y viennent à la sortie des bureaux s’asseoir sur un banc, lire le journal et observer les oiseaux à l’écart de l’agitation des quartiers d’affaires. Les amoureux s’y retrouvent aussi, tournant en solitaires la main dans la main autour du petit lac engorgé de nénuphars géants.

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Mais il n’y a pas seulement les amoureux, les touristes et les salariés en fin de journée. Il y a aussi les sans domicile fixe, ceux et celles qui ont été mis sur la touche par un système aussi impitoyable là qu’ailleurs, et par une société qui l’est peut-être encore plus que les autres, tant il importe avant tout d’y sauvegarder les apparences. En me baladant parmi tous ces gens, j’entends encore les propos de L.D.: « c’est une société si peu compassionnelle, ici ». Oui, les chômeurs ont honte de l’être, souvent le cachent à leurs proches (voir l’excellent « Tokyo Sonata » dont j’ai déjà parlé ici ) et après quelques semaines d’indemnisation, perdent pied peu à peu.

Certains ont investi les bancs en bordure du parc, un peu à l’écart du flux des passants, ils ont installé leur fourbi, leur petit chariot, leur « caddy », un peu protégé par un parapluie en plastique en vente à 499 yens (3 euros 50) au « 7-eleven ». D’autres attendent que le soleil décline pour s’allonger sur les bancs. L’un d’eux, qui a encore une volonté de bien paraître (mais tous ne l’ont-ils pas ?) se change en cachette à proximité de son « armoire » mobile.

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Quant à cette femme isolée, elle est comme un écho de l’excellent article récent de Philippe Pons dans « Le Monde » (édition du 10/06/09), sur « les naufragées de Tokyo », celles qui doivent marcher toute la journée afin de fuir la violence, fréquente entre exclus (des hommes contre les femmes). Elle se cache entre deux arbres et derrière une haie d’ajoncs, n’est découverte que sur un côté, auquel elle tourne le dos. Elle aussi fait ce qu’elle peut pour paraître présentable et garde d’une époque plus propice un baladeur MP3 pour écouter de la musique.

Noter que les gens ne mendient pas, ne vous arrêtent pas pour vous demander cent balles, cela sans doute leur apparaîtrait comme une honte ineffaçable, ils vont de poubelle en poubelle, passent leur main dans les réceptacles de monnaie des distributeurs de toutes sortes, des fois qu’une pièce y soit restée, ou bien vont dans les arrière-cuisines des restaurants pour recevoir des restes de riz ou de nouilles bouillies (voir dans « Nobody knows », de Kore-Eda, comment les enfants laissés à l’abandon parviennent quand même à se nourrir).

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celui-là mendie… (moine mendiant)

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Retour de Japon

Ah quel pays, le Sarkoland ! Vous faites un pas dehors, vous vous absentez dix jours et quand vous revenez ce n’est plus le même, vous apprenez que le monarque républicain a ressuscité un Mitterrand (rien que ça !) qu’il a viré sept ou huit ministres, transmué les droits de l’homme (décidément archaïques) en ceux du sport (quand même plus « punchy ») et annoncé qu’il allait lancer un emprunt (des fois qu’on ait des fonds de poches intéressants). « L’ouverture » c’est fini, Allègre a fait « pfuitt ». Vous étiez parti, inconscient des problèmes du pays : vous n’aviez même pas vu qu’il se recouvrait peu à peu de femmes en niqab, voire en burqa. Vous revenez, on a projeté d’interdire ces vêtements indécents, le monarque a donné son avis. Point. Circulez. Pays des libertés, des libertés, c’est vite dit… si on ne peut plus revêtir les vêtements de son choix… Mais foutez leur donc la paix. Une dame, dans un article récent du Monde disait qu’elle se sentait mal à l’aise sous le regard des hommes, si elle préfère s’en protéger, c’est bien son droit après tout.

Mon esprit est encore au Japon. C’est si prenant. Tokyo…comment une ville de 12 millions d’habitants peut-elle offrir des coins d’une tranquillité exquise comme ceux que m’a fait découvrir Lionel Dersot, du côté de Mejiro, à deux pas du quartier hyper-urbain de Ikebukuro ?

Tokyo mégapole, voies d’autoroute qu’on superpose, lignes de trains par dessus, gares grondantes entourées de ruelles pleines de victuailles, bistrots minuscules où la patronne vous accueille toujours avec le sourire. Même si les technologies ont terriblement évolué depuis et si les buildings étaient sans doute moins hauts, le choc était visiblement le même quand on passait de Kyoto à Tokyo il y a quarante ans si on en croit Nicolas Bouvier :

Ce qui fait grande ville ici, c’est la présence du train partout et ces longues rangées de troquets et de petites boutiques et éventaires de toutes sortes collés au ballast où l’alcool tremble dans les verres et le thé dans les bols au passage des rames de la Cho Line. (« le vide et le plein », p. 157, ed.Folio)

 

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du « sky deck » de la Tour Mori (Ropponggi)

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depuis l’intérieur de la Tour Mori (Ropponggi)

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Omote sando

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Omote sando

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rues calmes de Mejiro

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Ikebukuro

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Asakusa

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parc Ueno

 

Encore merci à Lionel Dersot pour m’avoir piloté une demi-journée dans un quartier de Tokyo hors des sentiers battus et m’avoir montré cette étonnante école construite par Frank Lloyd Wright et fondée par un couple visionnaire des années vingt, lieu tout de repos, de silence et de sérénité. Merci aussi pour la discussion passionnante et le point de vue d’un résident.

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Clin d’oeil à Jean-Marie.

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Kyoto, 3 : la voie zen

On veut toujours en voir trop, c’est comme les musées, dès que vous avez vu votre superbe Rembrandt ou bien le Monet qui vous comble, vous devriez en repartir aussitôt et rester dans votre coin pour les ruminer un long moment. A force d’en voir, on se fatigue, et puis ensuite, revenus à la maison, on se mélange les émotions. Idem pour les temples. Trop vus = trop mêlés dans la mémoire. Visiter les deux ou trois premiers comme des « appetizers » (dont on raffole ici avant chaque repas), pour l’ambiance, oserais-je dire pour le fun. Toutes ces petites bougies (qui ont des effets différents suivant la case où on les prend), ces lampions, ces stands où vous achetez votre avenir pour deux sous, tout cela vous a une atmosphère de fête. Et puis le premier temple vraiment ancien vous met le sens artistique en éveil. Alors ne multiplions pas les expériences, comme aurait dit un sage émule d’Ockham… Un Bouddha doré qui vous regarde par-dessus son épaule, soit. Mais deux… C’est comme les jardins zen, ces vaguelettes sur gravillons, point trop n’en faut. D’ailleurs ils n’étaient pas conçus pour ça : le moine zen avait bien assez d’un seul jardin pour s’absorber toute une vie durant (et encore aujourd’hui si l’on en croit l’activité que l’on devine dans les temples fermés du Daitoku-Ji).

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Le plus bel ensemble, le plus calme, celui où on respire le mieux, le plus distingué, avec le moins de groupes visiteurs, est sans conteste le Daitoku-Ji : vingt trois temples disséminés dans un parc immense planté de résineux (les branches souvent torturées comme ailleurs, il faut bien qu’elles se plient à l’ordre de l’esthétique), dont trois sont ouverts au public : le Ryogen, le Daisen et le Koutou. Le Daisen est le plus beau. Difficile de ne pas penser au jeu de mots sur Dasein, je ne connais rien à Heidegger mais il a bien dû s’inspirer un peu quand même de l’esprit zen dans la recherche de la pureté de l’être.

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Le Koutou est également très beau. Surtout, pour lui, on retiendra son cadre, l’impression qu’il donne de s’enfoncer dans une épaisse forêt de bambous et, une fois qu’on est à l’intérieur, toutes ces vues qu’il nous ménage sur la nature, bien cadrées entre des lignes calculées.

 

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Pour la fin, on a laissé le temple d’or (Kinkaku-Ji). Alors là, ce n’est plus du même, finie la solitude, tout Japonais doit aller une fois dans sa vie au kinkaku-ji, et les enfants des écoles y ont la balade de l’année (Monsieur l’instituteur, donnez-nous nos photos de groupe quotidiennes, où nous ferons le « V ».). Aller à Kyoto sans voir le temple d’or c’est un peu comme aller à Agra en faisant l’impasse sur le Taj Mahal. Le bâtiment de bois recouvert d’une pellicule d’or fin est en effet d’une rare splendeur. La promenade qui s’en suit, parmi quelques vestiges, une fontaine et deux ou trois vieilles sculptures à qui l’on doit jeter des pièces n’est qu’un joyeux rituel sans grande émotion. Le temple d’or fut incendié en 1950. On raconte qu’un moine ne l’avait pas trouvé assez conforme à ses rêves… Mishima a immortalisé cela en littérature.

Quant au dernier sur la route, le Ryoan-ji, si célèbre pour son seul et unique jardin de pierres (quinze rochers), il nous déçoit un peu, surtout que pour l’atteindre il a fallu longer la route à pied par une chaleur harassante.

 

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