Maintenant que le soufflé est un peu retombé, on peut revenir de manière critique sur cet évènement que fut la visite de courte durée accomplie par Noam Chomsky à Paris (du 28 au 31 mai) et dont il a été rendu compte sur ce blog. Merci aux commentateurs, particulièrement à ceux et celles du billet sur Milner. Merci à Hans qui a fait connaître ma réaction aux linguistes, et aux nombreux visiteurs curieux qui, du coup, sont venus « voir », et pour certains, mettre leur point de vue. On ne dira jamais assez le bonheur que c’est, pour un blogueur, « d’avoir des commentaires », même si ceux-ci sont critiques. Surtout s’ils le sont, d’ailleurs. Extraordinaire opportunité d’Internet que de faire se rencontrer des gens et des pensées qui, dans le monde « réel », s’ignorent (oui, je sais, c’est dommage, mais c’est ainsi). J’ai dit et je maintiens que la visite de Chomsky a apporté une bouffée d’air dans une vie intellectuelle qui tourne au ralenti. Mais elle a suscité aussi un engouement surprenant. Etrangeté de cette petite communauté intellectuelle et parisienne qui peut s’enflammer pour un philosophe ou un écrivain quitte à l’oublier bien vite…
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sortie rue de l’Ecole de Médecine
Revenant un peu en arrière sur ces jours, je suis plus à même de discerner cette part (allez, disons-le) d’amour dans ce genre de phénomène. J’y pensais aussi en cette fin d’après-midi du 31 mai lorsque, après avoir un peu flâné dans et autour du Collège de France, et remontant la rue Saint-Jacques, je me suis retrouvé par hasard marchant derrière le célèbre linguiste. Ne me suis-je pas surpris moi-même à ralentir mon pas pour le suivre, comme si cela me procurait du plaisir, j’éprouvais évidemment de l’affection pour cet homme [je peux vous le dire – un scoop ! – il est entré dans une petite épicerie en haut de la rue Saint-Jacques, juste avant le croisement avec la rue Gay-Lussac, probablement pour s’acheter un sandwich, après je sais pas, j’ai continué vers le Jardin du Luxembourg]. Chomsky aura été, pendant ces quatre jours, entouré, chouchouté et protégé. Nul ne saurait s’en plaindre. Après tout c’est un vieil homme à la voix fatiguée. Mais quand même, comme toujours en ces cas-là, on aurait aimé plus d’impertinence, moins de consensus respectueux dans l’assistance…
« Chomsky, à mon sens, est trop attaché à une rationalité de type positiviste rigide » dit erikantoine dans son commentaire. C’est là en effet une image que l’on peut avoir. Qu’a fait Chomsky pour s’en défaire ? Souhaite-t-il seulement s’en défaire ? Il ne renierait certainement pas cette étiquette, semble-t-il. D’ailleurs, à mon sens, derrière l’invitation faite par Bouveresse n’y avait-il pas de la part du philosophe du Collège de France, volonté de récupérer l’intellectuel du MIT au service du positivisme ?
Or, le positivisme, en tant que doctrine qui prône la réduction des énoncés de la science à des « énoncés protocolaires » retraçant nos perceptions directes, et à leur traduction totale dans un langage formel, pose évidemment problème. Et c’est sûrement une position que Chomsky ne tiendrait pas longtemps : il suffit de lire ses positions épistémologiques à propos du réductionnisme, justement, ou bien sa défiance à l’égard d’une formalisation mathématique de sa théorie qui s’avère toujours selon lui en excès, pour s’en convaincre. Pourtant on ne saurait nier ses tendances vers le positivisme, ainsi qu’en témoigne notamment son jugement étrange à l’égard des mathématiques, assimilés à une science empirique. S’il y a bien eu des pas décisifs de faits sur la réfutation de cette doctrine, c’est pourtant bien en mathématiques, et ce, depuis au moins la théorie des ensembles (et Dedekind, Cantor etc.). Le philosophe Jean Cavaillès en a bien fait l’analyse.
Quel dommage que dans ces assemblées respectueuses, y compris au Collège de France, il n’y ait pas eu quelque mathématicien distingué pour lui en faire la remarque.
D’autres questions auraient valu la peine d’être posées, même si le questionneur eût risqué dans une telle hypothèse de se voir immédiatement condamné par des centaines d’yeux courroucés, imaginons par exemple : « Professeur Chomsky, que pensez-vous de la psychanalyse ? ». La réponse aurait peut-être été très décevante, et pas si éloignée d’arguments à la Onfray, hélas.
Le même érikantoine, dans son commentaire, pointe également l’ambiguïté de la notion de « computationnel », mise en avant dans la théorie chomskyenne. « Ainsi, dit-il, il choisit (dans les années 1950) de dire que le langage est un système computationnel et il exclut toute autre approche ». Je pense que Chomsky utilise cette notion comme métaphore et qu’il n’a absolument pas en tête la calculabilité au sens informatique du terme. Ceci d’ailleurs enlève l’eau au moulin de ceux qui continuent de le critiquer « parce qu’il assimilerait l’esprit à un ordinateur », ce qui est tout à fait faux : depuis de nombreuses années, Chomsky se détourne de toute application informatique et s’oppose à ce que sa notion de complexité soit identifiée à la complexité algorithmique. Il semble penser qu’il existe une complexité (et une « computation ») d’un autre ordre, biologique en quelque sorte. Mais cela n’est-il pas justement mystérieux ? Cela n’ajoute-t-il pas encore plus de mystère à l’objet qu’il n’en a déjà ? En contradiction même avec son souci de ne regarder que les choses qui peuvent avoir une solution, peu nombreuses en raison de notre modeste équipement cognitif?
Voilà pourquoi je disais, il n’y a pas longtemps, que je n’étais pas toujours nécessairement d’accord avec Chomsky. Et je continue à rêver d’une fois où, au lieu de me contenter de le regarder filer dans la rue… je pourrais le lui dire entre quatre yeux.
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pigeon, jardin du Luxembourg, 31 mai
cette tour où commence la journée décrite par Joyce dans Ulysse. Je n’avais jamais bien compris cette scène « En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait doucement derrière l’homme une robe de chambre jaune dénouée à la taille. Elevant haut le bol, il entonna : – Introibo ad altare Dei. » Ceci est la nouvelle traduction en Français, celle qui est sortie en 2004, menée par tout un aréopage d’universitaires et d’écrivains sous la houlette de Jacques Aubert. Elle est beaucoup plus vivante et sans doute plus proche du texte original – par le travail de la langue, les traducteurs ont su notamment introduire des mots-valises pour exprimer les néologismes joyciens, comme « chaudememmitouflé », par exemple, pour une personne (ou une statue) emmitouflée dans des vêtements chauds – que la vieille, celle de 1929, à laquelle collabora Valéry Larbaud. Les tours Martello sont des fortifications qui furent construites à partir de 1804, de place en place, le long de la côte entre Dublin et Greystones, celle de Sandycove avait été louée une bouchée de pain par un ami de Joyce. Au premier étage, on a reconstitué la pièce où les trois compères dormaient, dont le hamac où dormait Haynes (l’Anglais). « L’escalier » sus-mentionné est un minuscule et très étroit escalier de pierres qui monte en spirale vers la terrasse fortifiée. Le rez-de-chaussée est aménagé en musée : premières éditions, lettres, portraits etc. Joyce rencontra Nora Bernacle en 1904, il avait vingt-deux ans, elle devait être jusqu’au bout la femme de sa vie. Ils eurent deux enfants, dont une fille, Lucia, qui fut hélas atteinte de schizophrénie. Ulysse ne fut publié qu’en 1922, et grâce aux bons soins de la dame qui dirigeait « Shakespeare et Compagnie » à Paris. Ni les Anglais ni les Américains n’en avaient voulu : on ne badine pas avec la décence, or explorer les détails de toute une journée, par le menu menu, oblige nécessairement à parler de ces moments que la décence paraît-il réprouve, qui consistent pour l’essentiel à s’enfermer dans les toilettes avec un bon journal… Joyce partit assez tôt de son pays pour vivre en différents endroits : Trieste, Paris, Zürich, et même une courte année un village près de Vichy, au début de la guerre, il y attendait un visa pour gagner la Suisse, mais vainement semble-t-il, ce qui ne l’empêcha pas d’aller en Suisse avec sa famille, à cette époque le gouvernement helvétique demandait… un état des finances des candidats à l’immigration pour s’assurer qu’ils ne resteraient pas à charge des hôtes ! on voit ainsi une lettre de déclaration de fortune à destination des autorités zürichoises. Il devait avoir triché un peu si on en croit d’autres lettres où il se plaint amèrement de sa situation matérielle, il se plaint notamment quand il est à Paris (beau quartier, près de la Tour Eiffel) auprès de son père. Il lui met les points sur les « i » des fois que le paternel s’imagine que le fiston roule sur l’or, eh bien non Pappie (c’est comme ça qu’il l’appelle) ne te fais pas d’illusion, je suis probablement moins riche que toi.