Oh! Joyce

trinity-dublin-square.1275035791.jpgJ’ai été invité à Dublin pour faire office d’examinateur extérieur à Trinity College. Pour une filière d’informatique et de traitement des langues. Ils ont ce système, en Irlande, comme ailleurs peut-être – mais pas en France (!)  – qui consiste à faire venir de l’extérieur des gens pour évaluer ce qu’ils font, et notamment la teneur des examens qu’ils font passer. Pas bête comme pratique. J’imagine qu’en France, un truc comme ça, ce n’est même pas envisageable, c’est bien connu, on se suffit à soi-même, n’est-ce pas ? et puis il faudrait encore payer. Vous vous rendez compte ce que ça coûte faire venir un étranger pour chaque discipline qui existe, il faut lui payer le voyage, l’hébergement, le repas du soir et l’inviter à un lunch le jour de la réunion du jury. Enfin bref, me voilà à Dublin. J’aime cette ville. La seule capitale européenne qui soit reposante. Les plages sont à un quart d’heure de train, cette ligne de train – le DART – qui fait le tour de la baie, et vous emmène jusqu’à Bray et Greystones d’un côté, Howth de l’autre. Elle passe par des lieux mémorables comme le fameux stade de Lansdowne Road, et Sandycove, où je suis allé cet après-midi, célèbre for what ?

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Pour la tour de Martello, joyce_tower_sandycove2.1275063995.jpgcette tour où commence la journée décrite par Joyce dans Ulysse. Je n’avais jamais bien compris cette scène « En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait doucement derrière l’homme une robe de chambre jaune dénouée à la taille. Elevant haut le bol, il entonna : – Introibo ad altare Dei. » Ceci est la nouvelle traduction en Français, celle qui est sortie en 2004, menée par tout un aréopage d’universitaires et d’écrivains sous la houlette de Jacques Aubert. Elle est beaucoup plus vivante et sans doute plus proche du texte original – par le travail de la langue, les traducteurs ont su notamment introduire des mots-valises pour exprimer les néologismes joyciens, comme « chaudememmitouflé », par exemple, pour une personne (ou une statue) emmitouflée dans des vêtements chauds – que la vieille, celle de 1929, à laquelle collabora Valéry Larbaud. Les tours Martello sont des fortifications qui furent construites à partir de 1804, de place en place, le long de la côte entre Dublin et Greystones, celle de Sandycove avait été louée une bouchée de pain par un ami de Joyce. Au premier étage, on a reconstitué la pièce où les trois compères dormaient, dont le hamac où dormait Haynes (l’Anglais). « L’escalier » sus-mentionné est un minuscule et très étroit escalier de pierres qui monte en spirale vers la terrasse fortifiée. Le rez-de-chaussée est aménagé en musée : premières éditions, lettres, portraits etc. Joyce rencontra Nora Bernacle en 1904, il avait vingt-deux ans, elle devait être jusqu’au bout la femme de sa vie. Ils eurent deux enfants, dont une fille, Lucia, qui fut hélas atteinte de schizophrénie. Ulysse ne fut publié qu’en 1922, et grâce aux bons soins de la dame qui dirigeait « Shakespeare et Compagnie » à Paris. Ni les Anglais ni les Américains n’en avaient voulu : on ne badine pas avec la décence, or explorer les détails de toute une journée, par le menu menu, oblige nécessairement à parler de ces moments que la décence paraît-il réprouve, qui consistent pour l’essentiel à s’enfermer dans les toilettes avec un bon journal… Joyce partit assez tôt de son pays pour vivre en différents endroits : Trieste, Paris, Zürich, et même une courte année un village près de Vichy, au début de la guerre, il y attendait un visa pour gagner la Suisse, mais vainement semble-t-il, ce qui ne l’empêcha pas d’aller en Suisse avec sa famille, à cette époque le gouvernement helvétique demandait… un état des finances des candidats à l’immigration pour s’assurer qu’ils ne resteraient pas à charge des hôtes ! on voit ainsi une lettre de déclaration de fortune à destination des autorités zürichoises. Il devait avoir triché un peu si on en croit d’autres lettres où il se plaint amèrement de sa situation matérielle, il se plaint notamment quand il est à Paris (beau quartier, près de la Tour Eiffel) auprès de son père. Il lui met les points sur les « i » des fois que le paternel s’imagine que le fiston roule sur l’or, eh bien non Pappie (c’est comme ça qu’il l’appelle) ne te fais pas d’illusion, je suis probablement moins riche que toi.
Ainsi l’Irlande, c’est chouette : on peut y lire Joyce, et entrecouper sa lecture de ruminations. Je me demande dans quelle mesure le pari joycien est tenable jusqu’au bout : exprimer le fameux « flux de conscience » de toute une journée sans rien rater. Si on est complètement honnête, cela signifie que forcément on doit retranscrire toutes les pensées qui nous passent par la tête, y compris les plus inavouables. Il ne faut pas craindre la censure du « politically correct ». Noter en fait que cette censure se manifestait à l’époque de Joyce pour tout ce qui touchait à pipicaca, enfin, dit savamment, aux mouvements et substances organiques issues du corps, cela de nos jours serait sans doute accepté (et l’est objectivement, il n’y a parfois qu’à écouter certaines radios ou chaînes télé pour s’en rendre compte). Ce qui gênerait aujourd’hui ce serait les pensées dites déplacées à propos du physique des personnes. Or, on en a tous, pas vrai ?
Je suis assis dans le DART au retour de ma ballade en bord de mer. En face de moi, en diagonale, une dame, la cinquantaine, qui gratte allègrement ses cuisses nues sous sa jupe, et qui jongle avec son portable, gloussant et se trémoussant, un appel chassant l’autre. A côté une fille aux longs cheveux, dont je ne verrai jamais les yeux, qui lit un livre en polonais. En face des hommes en costard, tous ont leurs oreillettes dans le coin des oreilles, ils sont tous aïe-podés en quelque sorte et ne lâchent les écoutilles que lorsque leur portable à eux sonne à son tour, allo, no, I am still not engaged…. Yes, exactly, this week end, l’autre à côté : I have two programs presently, yes I have problems with them. Depuis que je me suis légèrement laissé pousser la barbe, je suis frappé de ce que les hommes de mon âge (ou à peu près) se ressemblent. Ces poils de trois jours, aux trois quarts blancs, censés vous donner l’allure d’un baroudeur, tu parles, ça ferait beaucoup de baroudeurs dans le monde, mais on a au moins ça pour se reconnaître. C’est un peu la honte, quand même. Je descends à la station Pearse. On m’a dit que la rue qui longe Trinity College est parcourue par Bloom, je n’ai pas encore trouvé le passage. Je n’avance pas vite.
Le retour à Trinity me remet sur le thème des études. J’ai demandé à mon collègue Carl V. si les frais d’inscription étaient chers à l’université. En fait, les étudiants paient mille euros pour l’inscription proprement dite et le gouvernement paie les charges diverses…. Mais si l’étudiant échoue, il doit rembourser ! ce qui lui fait sept mille euros à rembourser… Y a intérêt à réussir dans ce pays… Moi, dans mes ruminations, j’avais pensé autre chose, car c’est vrai, et tout le monde me le dit ici, il faut bien que les Français résolvent la crise de leur université. L’Etat pourrait payer les études des étudiants (comme en Irlande) mais il se ferait rembourser par un impôt particulier qui serait payé par les ex-étudiants ayant trouvé un travail grâce à leurs études, et au prorata bien entendu du salaire qu’ils touchent, cela me semblerait plus juste. Quel système préférez-vous ? J’ai encore une nuit à passer à Trinity avant de rendre mon rapport….

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Leonardo Cremonini, une fenêtre qui se ferme

cremonini-2.1274511819.jpgDepuis plusieurs jours, à la page nécrologie du Monde, je vois figurer le nom de Leonardo Cremonini , peintre admiré des années soixante-dix. Je me souviens d’une exposition de ses œuvres qui eut lieu à Grenoble en 1983, quand le musée de peinture était encore l’un de ces édifices napoléoniens qui bordent la Place de Verdun, et quand il avait pour conservateur un excellent théoricien de l’art qui se nommait Pierre Gaudibert . Cette peinture fluide, en larges pans liquides mixant les mauves, les roses et les jaunes d’or, ou bien les gris et les bleus délavés, me fit beaucoup d’effet. Je confesse que dans mes rares essais de peinture qui n’étaient pas l’aquarelle, je me suis souvent vu tenter d’imiter platement de telles harmonies. Mais Leonardo Cremonini n’était pas seulement un riche coloriste, il était aussi un narrateur. Ses tableaux se regardaient à la manière de textes à déchiffrer.

cremonini-le-tableau-et-les-voyers-sito.1274511858.JPGDans « Le tableau et les voyeurs », de 1971, par exemple, que voit-on ? un buste romain sur le coin d’un meuble de style soutenant un miroir, parallèlement au miroir un tableau, dans le miroir, une porte fenêtre qui s’ouvre sur un extérieur qu’on devine être une plage, et par cette porte fenêtre pénètre la tête d’une jeune fille (d’un enfant ?) qui se reflète encore partiellement dans la vitre. Jeux de miroir et jeux de plans. Le temps est en suspens. On comprend qu’en ces années « lacaniennes », cela ait plu à beaucoup. Umberto Eco, dans une préface au catalogue rappelle que « le nombre d’auteurs qui ont écrit sur Cremonini reste impressionnant : Alberto Moravia, Stephen Spender, Louis Althusser, Pierre Emmanuel etc. » et bien sûr, Eco lui-même.

« Les naïfs pensent que les miroirs servent à se reconnaître (c’est vraiment moi) et au contrôle (ma cravate est bien droite). En fait ils servent surtout à épier ce que l’on ne devrait pas voir. S’ils servent à reconnaître, ils sont toujours traumatisants (c’est moi, cet Autre ?) ; le stade du miroir pressent notre identité au moment où il nous livre pour la vie au doute et à la division. »

Chez Cremonini, chaque tableau est une fenêtre. Lui disparu, c’est donc une fenêtre qui se ferme.

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La pêche aux crabes et le sens moral

Les rencontres de l’esprit sont, autant que celles qui se produisent dans la réalité, des évènements imprévisibles. Vous ne pouvez pas prévoir que vous allez lire deux livres en même temps et que l’un parlera de la pêche aux crabes au Japon dans les années 1930, et l’autre de la naissance du sens moral chez les bébés …. Et puis qu’est-ce que cela a à voir ? Mais on trouve toujours quelque chose à accorder, même une machine à coudre et un parapluie, eût dit Lautréamont. Ainsi va la pensée, elle se nourrit de tous les hasards, de tous les évènements. Vous y mettez un germe, et le voilà qui pousse et si vous n’y prenez pas garde, cela vous entraînera très loin, vers une redéfinition du monde ou une méditation sur ce qu’il convient de changer en lui.

takiji-kobayashi.1274435346.jpgDans « Le bateau-usine », le roman récemment redécouvert du Japonais Kobayashi Takiji , « l’une des figures majeures de la littérature prolétarienne de l’entre deux guerres » (quatrième de couverture), mort torturé par la police en 1933 à l’âge de 29 ans, des marins et des ouvriers embauchés sur un bateau usine dévolu à la mise en conserve des crabes pêchés au voisinage des côtes du Kamtchatka, partis sur une chaloupe, dérivent et par miracle sont sauvés et recueillis par des paysans russes. On leur a décrit les Russes sous des traits tellement hostiles qu’ils n’en reviennent pas d’être traités par eux comme des hommes, ce qui n’arrivait jamais sur leur bateau. Au cours de cette rencontre, ils vont faire la connaissance des  idées du communisme et ils se promettent bien, à leur retour de les mettre en pratique. Heureux temps où les lendemains étaient encore chargés d’espérance et où l’on pensait qu’il allait suffire de renverser la classe dirigeante pour installer à demeure un état d’harmonie où enfin les hommes seraient traités comme des hommes et non comme des esclaves. Cette prise de conscience d’un autre monde possible ne va pourtant pas sans mal :  Kobayashi Takiji nous montre des hommes humiliés chaque heure de chaque jour, mais qui pourtant pleurent à la seule évocation des « valeurs de la patrie » (quand un destroyer de l’Armée Impériale croise leur route par exemple). Pourquoi sommes-nous tellement attachés à « notre groupe » (notre nation, notre drapeau), même quand cet attachement est contraire à nos intérêts et nous maintient dans ce qu’il faut bien appeler objectivement une aliénation ?

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(scène du film adapté du roman en 1953)

alison_sm_cropped.1274435567.jpgAlison Gopnik (cf. billet antérieur du 26/04), dans les derniers chapitres de son livre si riche « Le bébé philosophe » (qui est plus un livre de philosophie qu’un livre sur les bébés à proprement parler, et qui n’est en tout cas pas un « livre de recettes pour bien élever son enfant »), aborde la question du sens moral. Elle y montre que celui-ci émerge à partir de l’empathie, attitude que le jeune enfant possède dès la naissance à l’égard de son entourage, car il sait, le chérubin, se reconnaître dans les sourires et les éclats de joie de ses proches, il adopte même littéralement, dit-elle, les sentiments des autres. A dix-huit mois, Minie éclate ainsi en sanglots quand elle voit sa maman (ou sa grand maman) soigner une ampoule au pied, car elle sait d’emblée se mettre à la place d’autrui et elle réalise que ce bobo pourrait être le sien. De là vient l’altruisme : si je souffre moi-même de ce que l’autre endure, alors je vais essayer de supprimer la source de cette douleur. Si nous en restions là, comme l’humanité serait heureuse ! Mais l’empathie se manifeste pour le meilleur comme pour le pire : percevoir la colère d’autrui met en colère le jeune sujet. La haine suscite la haine et la violence, la violence. Il se développe ainsi des cycles vicieux de l’interaction sociale au même titre que des cycles vertueux.

Autre défaut grave, et qui nous conduit au cas des pêcheurs japonais : apparaît vite la propension à établir des classifications et des groupements : prenez un groupe d’enfants (et même d’adultes) et distribuez leur arbitrairement des maillots rouges et des maillots bleus. Supposons que le sujet qui nous intéresse se voit assigner un maillot bleu. Très rapidement, vous allez le voir manifester une préférence pour les bleus. Et cela conduit bien sûr aux bagarres de supporters, aux massacres inter-ethniques et aux guerres fratricides. C’est que l’empathie semble-t-il a bien du mal à sortir des limites du groupe social d’appartenance (voire de la tribu, ou de la famille), même quand celui-ci est déterminé arbitrairement. Les religions et les doctrines révolutionnaires s’efforcent d’étendre cette notion de groupe, mais se heurtent aux limites de celui qu’elles définissent elles-mêmes par leur appartenance.

On se réjouit d’un certain progrès moral : l’abolition de l’esclavage, après tout, est un de ces pas qui ont conduit à la reconnaissance que tous les humains étaient semblables, (quand bien même des formes modernes d’esclavage demeurent, notamment sous la forme de l’esclavage sexuel).

Renouveler la pensée de gauche, entend-on souvent. Il le faut en effet, mais cela passe nécessairement par une prise en compte sérieuse des découvertes scientifiques les plus récentes en sciences humaines. Il sert à peu de choses de s’évader dans une doctrine idéaliste qui ne prendrait pas en compte les déterminants de base de l’espèce humaine. C’est à partir de ceux-ci qu’on peut se poser des questions utiles comme : existe-t-il des moyens de développer l’empathie entre les humains, de faire en sorte qu’ils adoptent un parti pris de coopération mutuelle ? Comment combattre l’effet dévastateur de l’argent ? La question était déjà posée par les marxistes et les léninistes du début du XXième siècle : que substituer au stimulant matériel ? La genèse du sentiment de possessivité vis-à-vis de l’argent (« toujours plus » quand on en a déjà bien assez) n’est pas étudiée par Alison Gopnik : c’est un manque. Il faudrait pourtant la comprendre, n’est-elle pas à la base de notre économie et de sa « crise » ?

Est-ce que la réflexion que semble avoir le PS autour de la notion de « care » va dans cette direction ? Par charité, on pourrait répondre par l’affirmative, même si c’est une avancée encore bien modeste… et qui, pour modeste qu’elle soit, n’a pas fini de se voir ridiculisée par les « beaux esprits », de Valls à Mélenchon.

chomsky2.1274435899.jpgDans les entours de cette pensée figurent aussi les réflexions politiques de Noam Chomsky, que cite le dernier numéro du « Monde Diplo » (Je pense que ni l’histoire ni l’expérience ne démentent les suppositions d’Adam Smith et de David Hume selon laquelle la sympathie et le souci pour le bien-être des autres sont des traits fondamentaux de la nature humaine).

 

(Il est vrai toutefois que la théorie du sens moral développée par les chomskyens est sensiblement différente de celle d’Alison Gopnik : ils le font dériver d’une sorte de système de règles inné, un peu comme dans le cas du langage, mais je ne crois pas que cette analogie soit nécessairement la bonne et je préfère décidément la thèse de l’empathie).

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Chomsky et « Le Monde »

Noam Chomsky, qui sera bientôt à Paris pour plusieurs conférences, débats, rencontres etc. est avant tout l’un des esprits majeurs de ce siècle dans le domaine des sciences humaines (qui englobe, bien entendu, la linguistique) au même titre qu’un Levi-Strauss. Il se double d’un remarquable polémiste, penseur politique et philosophe de l’esprit, ce qui l’inscrit dans la lignée d’un Bertrand Russell, présidant dans les années soixante le Tribunal International des crimes de guerre commis au Vietnam. Mais « Le Monde » le présente avant tout comme « une idole de la contre-culture américaine », comme une vulgaire pop-star. La formulation apparaît dans un article où « le Monde » relate (comme il le ferait d’une anecdote pittoresque concernant une personnalité du show-biz) le fait que Chomsky ait été bloqué à la frontière israélienne, alors qu’il devait se rendre à l’université Bir Zeit de Ramallah pour y donner un cours. Le plus étonnant dans cette histoire, et relativement drôle, est que l’auteur de l’article se perd en conjectures sur les raisons qui ont bien pu pousser le célèbre linguiste à, finalement, rester modeste face à cet incident,  « Cela n’a rien changé au cosmos, a-t-il dit. Israël se tire une balle dans le pied. mais ils ont fait pire avec d’autres personnes » (car bien entendu, il est loin être le seul à avoir souffert de ce genre de limitation). Ainsi, le non événement fait l’événement et « le Monde «  tirera sans doute la conclusion que cette « figure de la vie intellectuelle de la gauche américaine » est décidément bien imprévisible, donc, n’est-ce pas, assez peu fiable…. En d’autres temps, « Le Monde » avait taxé Chomsky « d’esprit sulfureux ». Est-on sulfureux dès qu’on est tant soit peu attaché à la vérité, et  exigeant sur le respect des droits humains ?

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Bertrand Russell

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De la crétinerie et de la vérité au cinéma

J’ai vu deux films en très peu de temps. Le premier, ce dimanche, se nomme « Mammouth ». on y voit Gérard Depardieu, déguisé en Obélix à la recherche de feuilles de paye pour sa retraite. Le film se veut loufoque, cocasse et « poétique ». Avouons que certaines séquences feront date : celle, notamment, où le bon gros géant s’évertue à faire passer un caddie de super-marché entre deux voitures en stationnement, alors que manifestement il n’y a pas la place… ou bien celle de la salle de restaurant où dînent des hommes solitaires qui éclatent en sanglots à l’écoute de la conversation téléphonique de l’un d’eux avec son enfant. Drôle, bien sûr, drôle. En même temps, éloge de la crétinerie, c’est ce qui gêne un peu. Le dénommé Serge Pilardosse part avec sa moto (une « Munch ») sur les routes de Charente : on nous présente ça comme un road movie à la Easy Rider.

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On apprend vite que la moto lui a coûté cher dans la vie : celle dont il était amoureux, jeune, est morte après qu’ils aient culbuté dans le talus, elle, lui et la moto. Son fantôme à elle réapparaît une fois, deux fois… dix fois dans le film, c’est trop. Le visage ensanglanté de la belle Adjani, (oui, rien que ça), est d’un kitsch épouvantable. Tout ça pour avoir sur la même pellicule deux monstres du cinéma français (quand je dis « monstres », je ne veux pas dire nécessairement « sacrés » et je ne veux pas nécessairement être gentil). Drôle au début, le film sombre dans un sentimentalo-rococo d’un mortel ennui. Je sais que des critiques se sont émerveillé des grâces de Depardieu prenant son bain dans une rivière… Admettons. Evidemment il y a un petit côté Groland, Siné (qui d’ailleurs me semble-t-il joue dans le film) etc. mais la branlette de deux vieillards, chacun dans son plume, moi, ça me gave. Et ça me gave grave. Quand cessera-t-on de confondre poésie avec vulgarité + nunucherie. Comme s’il suffisait qu’un colosse se saisisse d’une pâquerette pour qu’on se pâme d’émoi. Ou qu’il se masturbe en regardant les étoiles.

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L’autre film vu, « 8 fois debout » vaut nettement plus la peine. D’aucuns prétendront que c’est parce que je suis plus sensible au charme de Julie Gayet qu’à celui de Depardieu… Il doit y avoir de ça. Mais surtout voilà un film qui, en comparaison du précédent, parle vrai. L’héroïne est une paumée, elle aussi, elle devient même SDF, c’est une « looseuse », mais tellement plus crédible que le gros plein de soupe susnommé, et le cinéaste (Xabi Molia) la respecte, comme il donne le sentiment de respecter les êtres fragiles qui sont dans la situation de cette femme. On pense en regardant ce film à Florence Aubenas et à son quai de Ouistreham, bien entendu. Le réalisateur ne nous épargne pas : il ne cherche pas à nous faire prendre des situations dramatiques pour des bluettes « poétiques-z-et-sentimentales ». La pauvre nana russe qui tombe de son échafaudage alors qu’elle travaille au noir et que son employeur ne voudrait surtout pas avoir d’ennui, ce n’est pas « du cinéma ». Quand le personnage de Julie Gayet s’affronte au propriétaire de son studio, ou à son ex-mari, plein de pitié à deux balles, qui la menace sans arrêt de ne plus voir son gosse, et qu’elle tremble comme une feuille pendant les entretiens d’embauche qu’elle rate tous, on est sincèrement ému. Quand elle manifeste des désirs mortifères à l’égard de son propre fils, à cause de son désespoir, on y croit. Et le réalisateur n’essaie pas de terminer « sur une note d’espoir » (même s’il y a  de la musique), parce que dans la réalité, de l’espoir, il y en a peu à avoir.

Bref, ce qu’on demande aux cinéastes ce n’est pas forcément qu’ils soient géniaux (tout le monde n’est pas Godard), mais au moins, au moins, qu’ils nous donnent des personnages et des situations VRAIS. La « poésie » viendra après. N’oublions pas que, comme le disait Eluard, « la poésie doit (d’abord) avoir pour but la vérité pratique ». Et les niaiseries à la Depardieu peuvent repasser…

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Le crime et le châtiment à Orsay

victor-hugo.1273407605.jpgVictor Hugo a dit (de mémoire) que face à la peine de mort, on pouvait demeurer longtemps sans avis, jusqu’au jour où on voyait de ses propres yeux une guillotine.guillotine191.1273407775.jpg C’est l’expérience offerte en ce moment au Musée d’Orsay dans le cadre de l’exposition « Crime et Châtiment », organisée sous la direction de Jean Clair et sur une idée de Robert Badinter. Magnifique  travail d’érudition et de sensibilité qui nous sort de nous-mêmes et nous fait basculer dans la réalité humaine du sordide, dont, malgré les espoirs mis dans le progrès au XIXème siècle, nous ne sortirons probablement jamais. Le crime est de toutes les époques. L’exposition commence par une salle dévolue à ses aspects religieux et mythiques : d’abord le crime de Caïn tuant  Abel premier crime de l’histoire selon la Bible, qui entache à jamais l’espèce humaine de ce lourd fléau : l’engeance issue des amours charnelles d’un homme et d’une femme connaîtra le crime. Dans le livre publié à l’occasion de cette exposition, Robert Badinter, auteur du premier chapitre choisit d’ailleurs pour titre : « sous le signe de Caïn », il y relève que ce premier crime est inséparable d’une prescription divine : que nul ne porte ensuite atteinte à la vie du fratricide ; pour cela Dieu lui-même marque au front Caïn « pour que quiconque le trouverait ne le tuât point ». Nous ne comprendrons décidément jamais pourquoi tant de pieux Américains, adeptes de la Bible et des Evangiles sont en faveur de la peine de mort. Sur ce registre de Caïn, il faut signaler cette effrayante peinture de George Grosz, qui date de 1944 : « Caïn ou Hitler en enfer » qui représente le dictateur nazi s’épongeant le front, assis sur un tas de squelettes alors que les flammes de l’enfer créent autour de lui un fond rouge.

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L’auteur a sûrement voulu signifier que l’aboutissement ultime du crime de Caïn était dans la barbarie nazie, revêtant celle-ci, du coup, d’une surprenante signification mystique. Mais dès qu’on franchit la porte de la seconde salle, l’univers du crime bascule du religieux et du mythique vers la recherche d’une rationalité. Le XVIIIème et le XIXème siècles se demandent quelles sont les racines du crime et comment les extirper. La punition n’est plus alors divine, c’est celle des hommes. Elle devra être graduée en fonction des crimes commis. Certains de ceux-ci, comme le parricide, jugé particulièrement scandaleux, sont punis d’une mise à mort entourée d’un cérémonial particulier : avant l’exécution proprement dite, le supplicié se voit le poignet droit tranché. Les artistes du XIXème, Géricault en particulier dessinent des exécutions, ainsi de cette « scène de pendaison à Londres » où l’existence de trois condamnés permet à l’artiste de raconter les différents moments qui précèdent la pendaison : le pasteur qui donne les derniers sacrements à celui qui a encore la face libre de tout voile, que le dessinateur représente comme ayant des yeux immenses, fixes et hagards, l’aide qui enfile des cagoules sur les têtes des deux autres pendant qu’un troisième personnage, perché probablement sur un tabouret, vérifie que la corde est bien fixée. Georges Rouault illustrera aussi le supplice (Homo Homini Lupus), lui qui écrivait :

Le condamné s’en est allé
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Son avocat en phrases creuses
Et imposantes
A clamé son innocence
Un homme rouge tonitruant
Et se dressant
A disculpé la Société
Et chargé l’accusé
Sous un Jésus en croix
Oublié là

Car en effet, au XIXème, la croix ornait les prétoires, ce qui permit d’ailleurs à Hugo, lors du procès de son fils, qui, justement s’était opposé à la peine de mort, de prendre à témoin, face aux juges, l’image même du plus célèbre des  condamnés à mort exécutés.

Géricault, pour revenir à lui, fit de nombreuses… « natures mortes », l’expression ici fait grincer des dents, natures on ne peut plus mortes puisque tombées de l’échafaud. Membres coupés, pieds, lui servirent d’ébauches pour son grand « Radeau de la Méduse ». Dans les célèbres crimes de l’histoire, apparaît immédiatement l’assassinat de Marat, tellement glorifié par l’histoire de l’art, jusqu’à Munch et à Picasso qui s’y sont essayés, mais il est vrai en extrayant le sujet de son contexte.

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Chez Picasso, il ne reste qu’une forme monstrueuse et féminine se jetant sur un homme ratatiné qui perd déjà son sang. Est-ce que Picasso avait moins de compassion pour Charlotte Corday que n’en eurent Paul Baudry (qui dresse une image majestueuse de la meurtrière) et surtout, André Chénier (et aujourd’hui notre démagosophe national Michel Onfray) ? La femme criminelle en tout cas a fasciné les artistes, comme il se doit, songeons aux multiples versions de Judith et Holopherne, notamment celle, surprenante, offerte par Klimt.

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Elle est l’envers de cet autre crime scandaleux que constitue le viol, et qui lui aussi, inspira les peintres.

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Le tableau de Degas portant ce titre est ici bien mis en valeur : la symbolique y est explicite. Le viol lui-même n’est pas représenté, mais ce que l’on nous donne à voir c’est ce coffret ouvert, rouge, au centre de la toile, comme source de lumière sanglante, métaphore du crime. On apprend à cette occasion combien le réalisme de Degas a pu paraître déplacé à son époque : il s’est beaucoup inspiré des prisonniers et des brigands. Cette statuette si fameuse représentant une jeune danseuse en tutu, que l’on présente souvent comme un chef d’œuvre de grâce et d’innocence, ses traits ne sont-ils pas copiés de ceux d’une « fille dépravée » comme on disait alors ?degas-danseuse.1273408318.JPG

L’exposition se poursuit avec les nombreuses tentatives de mesurer le crime : les premières mesures anthropométriques sont dues à Bertillon. On se met à croire à la phrénologie pour « prévenir » le crime et identifier par des moyens objectifs les criminels potentiels… ce qui nous ramène, mais ça, l’exposition ne le dit pas, à nos temps modernes où certains politiciens verraient bien que l’on identifie les futurs délinquants dès l’âge de cinq ans à partir de leur comportement scolaire…. Mais ce que l’on apprend surtout c’est que tous ces projets sont vains et que le déterminisme faillit en la matière.

La dernière salle évoque plutôt la glorification du crime… mais le crime « littéraire » comme intégré au texte en tant qu’évènement de rupture : Sade, le Surréalisme. Lautréamont aurait pu être là aussi, mais je ne me souviens pas l’avoir vu cité

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Lautréamont?

Il est dit fréquemment que le crime et le sexe sont les deux éléments les plus puissants à susciter l’impulsion artistique et/ou littéraire. Cette exposition explore magnifiquement le volet du crime.

 

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Les ruminations d’un grand-père universitaire

Est-il possible de raconter dans son blog les perplexités que l’on éprouve en tant que membre de la clique de ceux que Lacan qualifiait par provocation d’unis vers Cythère ? Au soir de ma carrière, à Cythère me suis-je rendu ? me suis-je dirigé vers, seulement ? Non. Sûr que non. Et ce que je vois des désolations de mes amis, de mes proches ou de mes étudiants devrait me dissuader d’une telle croyance.

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Watteau : l’embarquement pour Cythère

Imaginez un pays où les semestres universitaires ne durent que treize semaines, où les universités sont donc, en principe, closes le reste du temps, les campus morts tout l’été (sauf quelques formations isolées pour les étudiants étrangers) alors qu’au contraire, un semestre d’été devrait être mis à profit soit pour approfondir des matières qu’on a aimées, soit pour refaire des modules où l’on avait échoué. On pourrait penser que dans ce pays, les gens ne veulent pas travailler. Ou bien que ceux qui travaillent dans ce système s’y laissent séduire par la possibilité de se livrer tout l’été, dans ce second mi-temps à eux attribué, à d’autres activités. De recherche, par exemple. Supposez qu’ils le pensent, le désirent et le disent en effet. Et que les ministères feignent de ne point y voir d’objection en faisant le raisonnement suivant. Les universités, c’est bien connu (des « voies de garage », des structures de gardiennage pour grands enfants ainsi soustraits au marché du travail) n’ont pas besoin de plus de moyens, ni de fonctionner bien, ce serait même fâcheux et risquerait de porter ombre aux enseignements prestigieux des Ecoles d’Ingénieurs ou des Ecoles de Commerce. Alors, soit. On aurait l’alibi de la recherche d’un côté, et de l’autre, l’indifférence à ce qui se fait dans les universités (contenu et forme de l’enseignement) et de toutes façons, la ferme intention de ne pas y mettre un sou de plus (financement ou postes supplémentaires).
Mais pour faire de la recherche, ne faut-il pas des moyens ? Imaginez un pays où les crédits de recherche seraient distribués au hasard, où la directrice de la principale agence de distribution de moyens avouerait que son principal travail est de justifier chaque année les plus de 15 000 projets qu’elle a refusés, ou avec des contraintes administratives telles que les bénéficiaires en perdraient immédiatement au moins 15% en cours de route… un pays où les chercheurs devraient abandonner leurs projets de recherche tous les trois ou quatre ans (rythme de renouvellement des « ANR »), un pays où l’on chanterait les mérite de « l’évaluation » mais où les projets, en principe évalués sur rapport tous les six mois ne seraient en réalité jamais évalués, jamais sanctionnés par autre chose que des phrases de routine (une fois en trois ans), comme « le projet semble suivre normalement son cours »  (sic), où l’organisme chargé de l’évaluation mettrait un temps tendant vers l’infini pour remettre son évaluation finale, dont en principe dépend le versement du solde. Imaginez un pays où, après quatre mois de silence, un fonctionnaire anonyme vous apprendrait que le solde finalement ne vous serait pas versé car dans les limites strictes du temps de votre projet, vous n’avez pas réussi à tout dépenser des sommes qui vous avaient été allouées ? où on vous sanctionnerait d’avoir été économe des fonds publics en quelque sorte.
Imaginez un pays où les décisions en matière scientifique seraient devenues tellement politiques que dans des domaines aussi retentissants que les sciences de la terre, c’est le laboratoire qui fait le plus de bruit médiatique (quitte à utiliser les moyens les moins scientifiques pour cela) qui parvient à emporter la mise.  Au point qu’on pourrait penser que les polémiques et les controverses suscitées par un tel laboratoire n’ont d’autre but que de  le maintenir dans l’actualité pour gommer la présence des autres.
Imaginez un pays où ceux qui sont installés aux gouvernes des « grands instituts » et, particulièrement, de celui des Sciences Humaines et Sociales, sont tellement ignorants que lorsqu’un très grand nom relevant de leur domaine de supposée compétence, un linguiste internationalement connu, vient à Paris, ils ne savent pas qui c’est, et qu’un collègue soit obligé de le leur expliquer. Imaginez un pays où le directeur des sciences humaines et sociales ignore ce qu’est la linguistique. Où donc on aurait nommé des gens non pas pour leurs connaissances et leur culture mais grâce à leurs appuis politiques. Comment une activité de recherche saine pourrait exister dans un tel pays ? Ne serait-il pas illusoire d’y songer développer une activité de recherche pendant un mi-temps professionnel ?
Ce pays ne serait-il pas à la fois doté d’un enseignement supérieur marchant sur la tête (car dans ce pays, les meilleurs lycéens seraient bien sûr encouragés à aller vers des « filières courtes » (parce que « sélectives » !) plutôt que vers les filières longues débouchant en principe sur des doctorats !) et de structures de recherche perverses ?
La France, ce pays ? Mais vous n’y pensez pas, j’aime mon pays moi monsieur, et je n’irais pas raconter de telles sottises sur lui, alors que de toutes évidences elles ne s’y appliquent pas.

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Quand les bébés philosophent

Il s’agit peut-être d’un thème à la mode (si j’en crois notamment la couverture du dernier « Philosophie magazine »), mais tant pis, il y a de bonnes modes, après tout. Celle-ci nous apporte en tout cas, à ce qu’il me semble, une des meilleures nouvelles de ces dernières années (décennies ?) : les bébés philosophent. Cette nouvelle s’assortit d’une des rares tendances que nous pouvons trouver positives dans l’évolution du monde contemporain et qui fait tellement contraste avec les tendances négatives (violence, pollution, raréfaction de l’énergie, de l’eau, de l’emploi etc. etc.) : celle qui consiste à accorder de plus en plus d’attention au bébé et à le traiter carrément comme une authentique petite personne. Quel fantastique chemin parcouru depuis le temps de nos parents et grands parents qui ne voyaient dans le nourrisson qu’un bout de chair molle où tout était en germe mais rien n’était encore là. Le bébé vagissait, il était tout juste capable de gestes réflexes, et on l’emmaillotait pour qu’il ne prenne pas froid. Il n’y a pas si longtemps (une vingtaine d’années) les meilleurs penseurs et en tout premier lieu l’illustre psychologue genevois Jean Piaget concevaient un modèle du développement où le bébé ne disposait au départ que de quelques schèmes sensori-moteurs qu’il perfectionnait au long de ses premières années avant d’arriver « à l’âge de raison » où il pouvait enfin disposer d’un appareillage de raisonnement formel. Aujourd’hui, on voit les choses autrement. Grâce à la technologie d’observation dont nous disposons (imagerie médicale etc.), on est capable d’observer la multiplication démesurée des neurones dès avant la naissance. « On ne s’imagine pas – dit J. P. Changeux dans « l’Homme de vérité » – qu’à chaque minute de la vie du bébé plus de deux millions de synapses se mettent en place » (cf. billet antérieur) . Loin d’être une larve développant peu à peu ses capacités, le bébé jaillit quasiment tout armé du ventre de sa mère, il n’a plus qu’à sélectionner les bonnes connexions, celles qui lui permettent d’obtenir les meilleures interactions avec le monde ambiant. Du point de vue du langage, dans le fameux débat Piaget-Chomsky des années quatre-vingt (souvenez-vous, Royaumont), c’est Chomsky qui avait raison : imaginer que l’infans parte de rien ne mène à rien, ce serait totalement incompatible avec l’extraordinaire rapidité du développement enfantin.

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C’est parce qu’on a été obnubilé pendant longtemps par une prétendue nécessité de refuser ce qu’on qualifiait « d’innéisme » (« l’innéisme » était de droite, le « constructivisme » était de gauche) qu’on a détourné son regard des évidences pourtant là : les petits enfants comprennent beaucoup plus de choses que ce que l’on croyait, ils comprennent ce qu’on leur dit avant même qu’ils ne puissent eux-mêmes parler. Ce n’est pas d’un « innéisme » au sens ancien (platonicien) qu’il s’agit quand on évoque cette extraordinaire activité mentale du nourrisson : on ne dira pas que les vérités sont déjà là. On ne dira même pas que « les jeux sont faits dès la naissance «  (crainte que l’on avait lorsqu’on rejetait cette doctrine) puisque le milieu est lui aussi nécessaire pour que s’effectuent les réglages et les sélections indispensables. Mais sont en place immédiatement les outils, les structures qui vont permettre de réaliser des choses aussi complexes que le pouvoir d’imaginer, la mise au point de théories du fonctionnement à la fois de l’univers physique et de l’univers psychique, la conscience ou les notions morales.

bebephilosophe.1272311740.jpgDans cet ordre d’idées, le récent ouvrage d’Alison Gopnik, « Le bébé philosophe » fait merveille. Il est écrit pour le grand public, avec beaucoup d’humour mais en même temps avec une précision suffisante pour qu’on comprenne qu’il ne s’agit pas de thèses farfelues. L’auteure montre que, comme elle le dit,  « en termes d’évolution, il y a comme une division du travail entre enfants et adultes. Les enfants constituent le département recherche et développement de l’espèce humaine – les adeptes du brainstorming – tandis que les adultes se chargent de la production et du marketing. Les premiers font les découvertes, les seconds les mettent en application. Les enfants génèrent un million d’idées nouvelles, pour la plupart inutiles, et les adultes gardent les trois ou quatre meilleures pour en faire une réalité ».

Prenons l’exemple des « mondes possibles » : il s’agit de notre propension, au cours de la vie adulte à imaginer des alternatives au cours actuel de nos actions et des évènements qui surviennent, ce que nous appelons aussi des « contrefactuels » (Ah ! si je gagnais le gros lot etc.), cette notion est exercée très tôt par les jeunes bambins. C’est là un fait surprenant. Pendant longtemps on a considéré que si un enfant de deux ou trois ans (voire de 18 mois, comme Minie) faisait la dinette, c’est-à-dire se servait de petites tasses en faisant semblant de les remplir et de boire le contenu ou de les offrir à l’entourage, c’était, bêtement, parce qu’un enfant « imite » l’adulte, mais on pensait qu’il ne faisait aucune différence entre de vraies tasses pleines et ses petites tasses vides, la fiction et le réel étaient indistincts. Alison Gopnik, elle, pense que pas du tout : les chères têtes blondes font la distinction. Elles savent que c’est vide et que ce n’est pas comme le thé servi à la maison. Elles « n’imitent » pas : elles FONT SEMBLANT, et de là vient d’ailleurs qu’elles s’amusent follement. Si les enfants font semblant, alors ils ont accès eux aussi aux mondes possibles, ils savent jouer sur eux, avec eux, et c’est de cette manière qu’ils découvrent la causalité.

Autre exemple : les adultes que nous sommes, imprégnés de nos habitudes, ne saisissent en général pas ce qu’il y a d’extraordinaire dans le fait pour un enfant de moins de deux ans de manifester de la surprise quand un évènement rare se produit. Imaginons deux boites dont l’une contient surtout des boules rouges et l’autre surtout des blanches, si l’expérimentateur sort une blanche de la première ou une rouge de la seconde, l’enfant manifeste par un regain d’attention sa surprise. L’adulte revenu de tout dit « ben, c’est normal » alors qu’il n’y a rien là d’attendu : il faut pour que cette réaction ait lieu que l’enfant ait intériorisé les bases du calcul statistique. Et on pourrait donner encore une foule d’exemples de ce style montrant à quel point nos enfants et petits-enfants sont de véritables petits savants qui n’arrêtent pas de cogiter.

Si vous voulez, je vous en dirai plus dans un prochain « post ». je me contente pour le moment de terminer sur cette belle phrase humaniste d’Alison Gopnik :

« Les éléments les plus triviaux de la vie d’un enfant de trois ans – les mondes imaginaires qu’il s’invente, l’insatiable curiosité qui le pousse à tout explorer, la compassion intuitive qu’il éprouve pour autrui – nous révèlent ce qu’être humain signifie. »

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un long apprentissage…faire et défaire ses lacets

(Et puisqu’il a été question de Noam Chomsky, ne pas oublier la visite qu’il nous rend à Paris, du 28 au 31 mai, tous les détails ici ). (visite dont il sera abondamment question sur ce blog, bien entendu!)

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Voyage vers chez « des petits riens… »

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Quand un bloggueur rencontre un autre bloggueur. Sur place, chez lui . Ils ne se racontent pas que des histoires de bloggueur. Ils parlent de la région, des marées hautes et basses, des restaurants en bordure de port, du temps qu’il fera, des belles littératures et ils regardent la mer face à Bréhat. Il n’y a malheureusement aucune photo pour matérialiser ces instants car… l’appareil a disparu. Oui, disparu. Volé ? Volatilisé ? Il était là, il n’était plus là. Avec lui, des centaines de photos sur une carte. Il ne restera à jamais que quelques impressions de Bretagne immortalisées par un petit numérique. Vite prises, vite numérisées. cafedelapoissonnerie.1272280974.JPGComme cet « à l’aise Breizh » qui vient de Vannes ou bien une devanture de bistrot mélancolique car désert en cette heure de journée.

 

Pour le reste, allez voir chez jmph , de toutes façons je n’avais pas fait mieux dans ma recherche des formes minérales sensuelles des rochers de Ploumanach, fesses rebondies, fentes abyssales rougeoyantes quand elles sont face au soleil, scintillantes quand la nuit approche. Je n’ai pas fait mieux non plus en ce qui concerne le mystérieux temple de Lanleff , où nous tombâmes sur un expert, promenant son petit chien, le fume cigarette à la main, pour nous expliquer que tout ce qu’on savait on n’en savait rien, s’il était gallo-romain, cet édifice circulaire à double enceinte, ou s’il avait été construit après les croisades en s’inspirant du Saint Sépulcre (peu probable, vous connaissez le saint Sépulcre ? ça ne ressemble vraiment pas), mais est-ce bien un temple, et pas plutôt une construction militaire, avec ses meurtrières et ses fortifications ?

lanleff.1272281294.jpgjerusalemsaintsepulcre3_web.1272281113.jpg(à droite, le St Sépulcre)

C. et moi avons remercié jmph et, sur la pointe des pieds, déserté Kerkalou pour ne pas risquer de réveiller quelques fantômes du passé… (dans ces contrées, on ne sait jamais !) et nous le remercions encore.

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Golfe du Morbihan, îles aux Moines

(malheureusement, le scan violente les bleus….)

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J. D. Salinger, plus haut la poutre maîtresse

salinger2.1271333799.jpgQuand je me suis remis à lire Salinger, j’ai choisi de me plonger dans des nouvelles qui m’étaient inconnues, et ce titre m’a plu : « dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers ». Cette phrase étrange intervient à la page 86 de l’édition de poche actuelle, quand le narrateur – un soldat américain en permission pendant la seconde guerre, réquisitionné par sa famille pour assister au mariage de son frère, lequel n’est pas apparu à la cérémonie, ayant auparavant enlevé la fiancée – a dû se réfugier dans l’appartement familial et qu’il entre dans la salle de bains. Sa sœur, Boubou, conformément à leurs habitudes a laissé un message écrit au savon sur le miroir : « Dressez très haut la poutre maîtresse, charpentiers. L’époux, comme Ares, s’approche, et il est de plus haute taille que le plus grand d’entre les hommes […]. S’il te plaît, sois heureux, heureux, heureux, avec ta belle Muriel. C’est un ordre formel : je suis le plus haut gradé dans tout l’immeuble. »

Je lis sur le blog de K . cette citation de Lydie Salvaire : « J’ai parfois l’impression que l’édition survit aux livres. Que veux-tu dire? Dis-je. Je veux dire, dit BW, que je lis de moins en moins de livres qui me brûlent ». Sans doute voulait-elle parler de ce qui s’édite de nouveau aujourd’hui… encore qu’il faille à mon sens beaucoup nuancer cet avis. Qu’est-ce que cette brûlure des livres ? Ce serait sans doute qu’ils laissent en nous des cicatrices, comme, parlant de Seymour, le frère tant admiré,
« 
[c]es cicatrices sur les mains qui [lui] viennent d’avoir touché certaines personnes ».

«Un jour, [écrit-il] dans le parc, alors que Franny était encore dans sa voiture d’enfant, j’ai posé la main sur le dessus duveteux de son crâne et je l’y ai laissée trop longtemps ».

Et plus loin, cette formule :

« Oh ! mon Dieu ! si ce que j’ai porte quelque nom savant, c’est que je suis un paranoïaque à l’envers. Je soup­çonne les autres de faire des complots pour me rendre heureux.»

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