Ce n’est pas Anelka qu’il faut virer

 

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Il y en a un qui se paye douze mille euros de cigares sur le budget de l’Etat, un autre qui ne craint pas de voyager en jet privé à 116 000 euros la place, un autre encore qui magouille, par épouse interposée, avec la femme la plus riche de France. Laquelle – on l’entend très bien sur un enregistrement mis en ligne sur le site de Mediapart, – se fait dire par un conseiller qu’il est bien de donner de ses deniers à deux joueurs et au capitaine, car « c’est pas cher et ça peut nous rapporter ». Oui, la honte, la honte. Il faut des Etats Généraux du Foot, au plus tôt ! Mais tout va bien, on a viré quelques pitres et autres amuseurs, il ne faudrait tout de même pas trop rire de cette équipe.  Les enfants regardent.

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Ces philosophes que le monde nous envie

 

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Il y a quelque chose de confondant dans les commentaires que nous entendons à longueur de journée après la défaite des bleus en Coupe du Monde, et il semble que ce soit  un « philosophe » qui ait donné le ton. A savoir celui qu’un commentateur sympa d’un de mes billets récents nomme « Finkie ». Qu’a dit en substance Finkie ? Que tout ça… c’est la faute des banlieues. Il a trouvé une jolie formule pour ça : « l’esprit de la cité remplacé par l’esprit des cités ». C’est ce qu’on appelle une approche bottom-up : ce qui va mal dans la société (ou dans le sport) trouve son origine dans ses strates les plus basses, chez les plus misérables, les plus laissés pour compte, qui ne trouvent rien de mieux, à ce qu’on croit comprendre, que secréter pour se venger une idéologie malsaine qui s’insinue dans le corps social telle une gangrène.
Ainsi, ces joueurs benêts, qui roulent en Ferrari, achètent des prostituées, et s’enferment, pleins de morgue, dans des palaces cinq étoiles, ce serait des Cités qu’ils s’inspirent. Si un joueur grande gueule traite son entraîneur de « fils de pute » c’est parce qu’on parle comme ça dans les banlieues.
Drôle de raisonnement, où je verrais plutôt une inversion des effets et des causes. A l’approche bottom-up, je préfère l’approche top-down. Allons, Finkie, d’où vient l’exemple ? Des banlieues vraiment ? On peut aussi penser que ce qui va mal dans une société et dans le sport vient plutôt du pourrissement de la tête, et que lorsqu’un chef de l’Etat se permet de traiter un de ses concitoyens de « pauv’ con », l’exemple vient de haut. Rouler en voiture de luxe, se payer des cinq étoiles, arranger des rencontres clinquantes, arborer ostensiblement la Rolex au poignet ne sont pas des comportements de cité, mais bel et bien des comportements de notre prétendue élite.
Il y a une tendance bien française qui devrait nous faire peur : croire que « le monde nous envie ». Les joueurs bleus perdaient déjà leurs matches avant mais ce n’était qu’apparence : lors du Mondial, on allait voir ce qu’on allait voir, puisque nous avions quelques-uns parmi « les meilleurs joueurs du monde ». Similairement il est entendu que la terre entière a les yeux braqués sur nos intellectuels, quant à notre chef de l’Etat… n’en parlons pas, ils paieraient cher, les autres, pour en avoir un comme ça. Seulement voilà, quand on regarde plus avant, le Roi est nu, les soi-disant meilleurs joueurs du monde ont en réalité un niveau technique lamentable (dixit Arsène Wenger hier), quant aux autres… je vous laisse deviner la suite.

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Beautés de l’Afrique du Sud…
(photo prise sur le site http://wwwbergoiata.org)

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Aller voir ailleurs

ladakh.1276948125.jpgUne année sans grand voyage a quelque chose d’orphelin, à moins que ce ne soit qu’un long moment qui ne serve à rien d’autre qu’à apprécier encore plus le voyage futur. Il faut choisir la seconde voie, sans doute. Et encore quand je dis « grand voyage », je dis presque à tout coup : voyage en Asie. L’an dernier, vers la même époque, d’un hôtel de Tokyo, j’écoutais sur mon ordinateur portable les émissions de la nuit de France Inter (il n’y a que dans ce genre de situation qu’on les écoute, bien entendu, à cause du décalage horaire) et je me souviens du comédien Jean-Michel Ribes qui disait être tombé amoureux des voyages grâce à l’Asie. Tous les voyages qu’il avait fait auparavant, disait-il, l’avaient déçu car, au bout du chemin, il avait toujours retrouvé… lui-même. Il n’y a qu’au contact de l’Asie qu’il s’était vu débarrassé de ses propres oripeaux. Car il n’est nul voyage si ce n’est pour rencontrer un autre, qui soit un vrai autre, c’est-à-dire différent de soi-même. J’enviais beaucoup récemment Lieve Joris, qui était de passage dans une librairie grenobloise, d’avoir fait coïncider le voyage avec son métier, et en l’occurrence non un voyage rapide, fugace, comme il s’en fait tant, mais un voyage lent, au rythme des installations, permettant de faire s’épanouir les rencontres.

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Le contact de l’Asie, de l’Inde surtout, et du Tibet (et notamment de cette toute petite partie de l’Inde, qui se trouve proche du Tibet, aux confins qu’elle occupe de la Chine et du Pakistan, le Ladakh) m’aura appris qu’il est une autre philosophie que la notre et surtout une autre manière d’être, qui peut-être sauront résister aux assauts répétés de l’occidentalisme.

Non que la civilisation occidentale n’ait rien apporté, après tout elle nous a donné « La Ronde de Nuit » de Rembrandt, les aquarelles de Venise par Turner et les sonates nos 9 et 10 de Ludwig van Beethoven, pas si mal. Mais elle a apporté aussi, outre les désastres que l’on sait au XXème siècle, une vision du monde qui engendre surtout de la souffrance. Cette souffrance s’écrit « séparation », séparation du corps et de l’esprit, de l’être et de l’avoir, séparation du penser et du sentir, et la pire de toutes : de la vie d’avec la « valeur de la vie ». C’est par exemple assez stupéfiant d’entendre dans le débat actuel sur les retraites, dire constamment que puisque l’espérance de vie augmente, la durée du travail doit aussi augmenter, comme si la vie n’était qu’un capital et la durée du travail une sorte d’impôt que l’on prélève sur elle.

tibet-conscience.1276948237.jpgUn livre récent, Tibet, une histoire de la conscience , de J-P. Barou et S. Crossman (pas très bon de mon point de vue, un peu trop superficiel, mais non entièrement dénué de mérites malgré tout) tente d’expliquer ce que vie et conscience signifient du point de vue d’une philosophie orientale, en l’occurrence le bouddhisme tantrique (celui pratiqué au Tibet, aussi dénommé vajrayana, ou « voie du diamant » car on vise à faire de la conscience un outil aiguisé comme un diamant). Dans la tradition occidentale, la conscience est perçue comme un théâtre où des perceptions s’agitent, « nous » avons un rôle passif, au point que d’ailleurs, les sciences cognitives modernes rencontrent la question : mais après tout, pourquoi la conscience ? à quoi sert-elle, puisque les opérations cognitives, que l’on peut modéliser, pourraient agir toutes seules ?

varela_photo.1276948211.jpgLe neuro-biologiste Francisco Varela s’étonnait, il y a une quinzaine d’années de ce que nous soyons finalement moins confrontés au problème du corps et de l’esprit qu’à celui de… l’esprit et de l’esprit (il reprenait les termes d’un autre cogniticien, Ray Jackendoff , pour qui le premier « esprit » était l’esprit computationnel et le second, l’esprit qu’il qualifiait de « phénoménologique », mais alors que Jackendoff se satisfaisait de cette opposition, Varéla s’en inquiétait). Dans les philosophies orientales en question, la connaissance n’arrive pas à une telle impasse. L’esprit est actif, et les nombreuses techniques (méditation, attention vigilante etc.) ont pour but de modifier la conscience. Notre civilisation occidentale n’a jamais été capable de l’envisager : les humains que nous sommes se résignent à leur sort, et moi qui ai l’occasion ces temps-ci, pour des raisons familiales, de visiter des résidences pour personnes âgées, je me rends compte à quel point les « soins » sont extérieurs et les consciences encouragées dans leur passivité. Suggérer autre chose serait bien mal perçu et hors de notre vision d’occidentaux.

La doctrine du « care » dont se réclame Martine Aubry (avec beaucoup de courage) irait peut-être dans ce sens, mais d’une façon bien timide (et avec tellement de contresens… voir à ce sujet la tribune de l’incorrigible Onfray dans « le Monde » du 12 juin).

Ce billet n’est pas une incitation à se convertir au bouddhisme. Le bouddhisme a sa spécificité et son aire de développement (même si l’actuel Dalaï-lama est parvenu de manière spectaculaire à l’élargir à la quasi totalité de la planète) et il n’est pas sans scories qui perturbent sa propre histoire. Mais simplement une invitation au voyage. C’est-à-dire à aller voir AILLEURS.

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Après Chomsky…

Maintenant que le soufflé est un peu retombé, on peut revenir de manière critique sur cet évènement que fut la visite de courte durée accomplie par Noam Chomsky à Paris (du 28 au 31 mai) et dont il a été rendu compte sur ce blog. Merci aux commentateurs, particulièrement à ceux et celles du billet sur Milner. Merci à Hans qui a fait connaître ma réaction aux linguistes, et aux nombreux visiteurs curieux qui, du coup, sont venus « voir », et pour certains, mettre leur point de vue. On ne dira jamais assez le bonheur que c’est, pour un blogueur, « d’avoir des commentaires », même si ceux-ci sont critiques. Surtout s’ils le sont, d’ailleurs. Extraordinaire opportunité d’Internet que de faire se rencontrer des gens et des pensées qui, dans le monde « réel », s’ignorent (oui, je sais, c’est dommage, mais c’est ainsi). J’ai dit et je maintiens que la visite de Chomsky a apporté une bouffée d’air dans une vie intellectuelle qui tourne au ralenti. Mais elle a suscité aussi un engouement surprenant. Etrangeté de cette petite communauté intellectuelle et parisienne qui peut s’enflammer pour un philosophe ou un écrivain quitte à l’oublier bien vite…

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sortie rue de l’Ecole de Médecine

Revenant un peu en arrière sur ces jours, je suis plus à même de discerner cette part (allez, disons-le) d’amour dans ce genre de phénomène. J’y pensais aussi en cette fin d’après-midi du 31 mai lorsque, après avoir un peu flâné dans et autour du Collège de France, et remontant la rue Saint-Jacques, je me suis retrouvé par hasard marchant derrière le célèbre linguiste. Ne me suis-je pas surpris moi-même à ralentir mon pas pour le suivre, comme si cela me procurait du plaisir, j’éprouvais évidemment de l’affection pour cet homme [je peux vous le dire – un scoop ! – il est entré dans une petite épicerie en haut de la rue Saint-Jacques, juste avant le croisement avec la rue Gay-Lussac, probablement pour s’acheter un sandwich, après je sais pas, j’ai continué vers le Jardin du Luxembourg]. Chomsky aura été, pendant ces quatre jours, entouré, chouchouté et protégé. Nul ne saurait s’en plaindre. Après tout c’est un vieil homme à la voix fatiguée. Mais quand même, comme toujours en ces cas-là, on aurait aimé plus d’impertinence, moins de consensus respectueux dans l’assistance…

« Chomsky, à mon sens, est trop attaché à une rationalité de type positiviste rigide » dit erikantoine dans son commentaire. C’est là en effet une image que l’on peut avoir. Qu’a fait Chomsky pour s’en défaire ? Souhaite-t-il seulement s’en défaire ? Il ne renierait certainement pas cette étiquette, semble-t-il. D’ailleurs, à mon sens, derrière l’invitation faite par Bouveresse n’y avait-il pas de la part du philosophe du Collège de France, volonté de récupérer l’intellectuel du MIT au service du positivisme ?
Or, le positivisme, en tant que doctrine qui prône la réduction des énoncés de la science à des « énoncés protocolaires » retraçant nos perceptions directes, et à leur traduction totale dans un langage formel, pose évidemment problème. Et c’est sûrement une position que Chomsky ne tiendrait pas longtemps : il suffit de lire ses positions épistémologiques à propos du réductionnisme, justement, ou bien sa défiance à l’égard d’une formalisation mathématique de sa théorie qui s’avère toujours selon lui en excès, pour s’en convaincre. Pourtant on ne saurait nier ses tendances vers le positivisme, ainsi qu’en témoigne notamment son jugement étrange à l’égard des mathématiques, assimilés à une science empirique. S’il y a bien eu des pas décisifs de faits sur la réfutation de cette doctrine, c’est pourtant bien en mathématiques, et ce, depuis au moins la théorie des ensembles (et Dedekind, Cantor etc.). Le philosophe Jean Cavaillès en a bien fait l’analyse.
Quel dommage que dans ces assemblées respectueuses, y compris au Collège de France, il n’y ait pas eu quelque mathématicien distingué pour lui en faire la remarque.

D’autres questions auraient valu la peine d’être posées, même si le questionneur eût risqué dans une telle hypothèse de se voir immédiatement condamné par des centaines d’yeux courroucés, imaginons par exemple : « Professeur Chomsky, que pensez-vous de la psychanalyse ? ». La réponse aurait peut-être été très décevante, et pas si éloignée d’arguments à la Onfray, hélas.
Le même érikantoine, dans son commentaire, pointe également l’ambiguïté de la notion de « computationnel », mise en avant dans la théorie chomskyenne. « Ainsi, dit-il, il choisit (dans les années 1950) de dire que le langage est un système computationnel et il exclut toute autre approche ». Je pense que Chomsky utilise cette notion comme métaphore et qu’il n’a absolument pas en tête la calculabilité au sens informatique du terme. Ceci d’ailleurs enlève l’eau au moulin de ceux qui continuent de le critiquer « parce qu’il assimilerait l’esprit à un ordinateur », ce qui est tout à fait faux : depuis de nombreuses années, Chomsky se détourne de toute application informatique et s’oppose à ce que sa notion de complexité soit identifiée à la complexité algorithmique. Il semble penser qu’il existe une complexité (et une « computation ») d’un autre ordre, biologique en quelque sorte. Mais cela n’est-il pas justement mystérieux ? Cela n’ajoute-t-il pas encore plus de mystère à l’objet qu’il n’en a déjà ? En contradiction même avec son souci de ne regarder que les choses qui peuvent avoir une solution, peu nombreuses en raison de notre modeste équipement cognitif?

Voilà pourquoi je disais, il n’y a pas longtemps, que je n’étais pas toujours nécessairement d’accord avec Chomsky. Et je continue à rêver d’une fois où, au lieu de me contenter de le regarder filer dans la rue… je pourrais le lui dire entre quatre yeux.

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pigeon, jardin du Luxembourg, 31 mai

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Art des adivasi

Entre deux conférences de Chomsky, l’autre dimanche : escapade au musée du Quai Branly pour y voir une exposition très originale , celle consacrée aux « autres » maîtres de l’Inde. Qui peuvent bien être ces « autres », qui supposent bien sûr qu’il existe des non-autres ? Ces non-autres et qui pourtant pour nous sont encore bien autres, ce sont tous les maîtres de l’art officiel et principalement religieux de l’Inde classique. On rêve ici des magnifiques sculptures des temples anciens de Bellur, de Konarak ou de Somnathpur, ou bien des miniatures cachemiri. Ou bien ce sont les maîtres contemporains de l’art indien, comme cette Nalini Malani entr’aperçue dans une galerie de Dublin.

Les « autres », ce sont ceux qui avaient pour vocation de passer inaperçus parce qu’ils se confondaient avec le terreau du peuple, ou plus précisément des milliers de peuples dits « tribaux » qui forment la partie la plus mystérieuse de l’Inde, la plus ancrée aussi dans un âge lointain. « Adivasi » les appelle-t-on. Ils sortent du système des castes, des religions officielles, ils n’adorent pas forcément Vishnu, ni Ganapati. Certains habitent au fond des forêts, ce qui ne les empêche pas de cultiver le café, le poivre ou les gousses de vanillier. Ils ont des villages avec des cimetières bariolés. Les ethnologues les étudient car ils sont les « peuples premiers ». Pris pour des « sauvages » par l’administration coloniale (une salle expose des photographies anciennes qui mettent en valeur les traits supposés appartenir à ces peuples, de la prétendue « innocence «  à la lascivité des courtisanes indigènes), ils s’affirment dans l’Inde d’aujourd’hui comme citoyens à part entière (qui peuvent parfois s’enrôler dans des mouvements radicaux). Cet art vient donc d’un artisanat ancré dans les coutumes et l’univers mythique d’une population restreinte, mais ce n’est pas pour autant que ses auteurs restent anonymes. Certains deviennent d’authentiques professionnels et s’auréolent d’une renommée qui dépasse leur peuple. Ainsi de ces artistes que sont Jivya Soma Mashe (de la tribu warli), Jangarn Singh Shyam (de la tribu Pardhan Gond) ou Kalam Patua (des « patua » de Kalighat).

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L’artiste Mohanlal, de Molela, au sud du Rajasthan, a ainsi créé spécialement pour l’exposition cette œuvre en assemblage de tuiles de terre cuite sur le modèle des poteries qui ornaient autrefois les sanctuaires de la région, avant que sous l’impulsion de son frère Khermraj, elles deviennent œuvres profanes.

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Ces figures équestres en « terracotta » honorent le dieu Ayyanar qui protège des villages du Tamil Nadu.

Jyvya Soma Mashe aujourd’hui âgé de 75 ans, de la tribu warli, près de Bombay, peignait au départ des œuvres rituelles pour les mariages. Il eut l’idée de les dé-ritualiser et d’en faire des tableaux qui racontent sa vie (ce sont des œuvres de gouache, d’ocre et de bouse de vache).

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Jangarh Singh Shyam, de Bophal, a connu la gloire avant de se suicider au cours d’une exposition de ses œuvres au Japon, ne supportant visiblement pas la marchandisation de ses toiles.

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maitres-de-linde-7-tsunami.1276188030.jpgQuant à Madhu Chitrakar, du Bengale de l’Ouest, il a tout simplement maitres-de-linde-6-11septembre.1276188010.jpg

voulu adapter son art aux grands évènements de l’actualité… 11 septembre et tsunami !

Un conseil : demain (vendredi 11 juin, c’est gratuit!)

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Jean-Claude Milner dévoile le pot aux roses

Lire les articles consacrés à Chomsky dans « le Monde des Livres » d’aujourd’hui réserve des surprises et en particulier un scoop incroyable : il y aurait selon J.C. Milner (ex-linguiste chomskyen devenu philosophe) une spécificité des philosophes français que les étrangers ne comprennent pas : ils ne prennent tout simplement pas en compte l’existence d’une logique de l’argumentation ! Le passage que je reproduis ci-dessous est stupéfiant :

Il y a des raisons de fond [à l’hostilité que rencontre Chomsky auprès des intellectuels français]. Il faut bien voir que Chomsky place au centre de l’activité intellectuelle un certain type de raisonnement, reconnaissable à deux critères.

Premièrement, une argumentation digne de ce nom doit pouvoir être représentée, sans reste, par le calcul des propositions : si un raisonnement ne peut pas être présenté sous forme logique, il ne vaut rien.

Deuxièmement, la conclusion doit être présentée comme falsifiable, c’est-à-dire comme pouvant être confrontée à un test empirique, comme cela se pratique dans les sciences de la nature. Or, en France, beaucoup d’intellectuels considèrent que la logique formelle classique n’épuise pas le champ des raisonnements possibles ; ce n’est pas vrai seulement de Derrida ou Lacan, c’est aussi vrai de Sartre ou de Lévi-Strauss.

Traduisons pour ceux qui trouveraient (légitimement) cela obscur.
La première chose que l’on demande en principe à quelqu’un qui prétend être philosophe ou scientifique et qui souhaite donc présenter des idées, voire une théorie, est d’être capable d’argumenter en faveur de ces idées ou de cette théorie, c’est-à-dire de présenter des justifications et des arguments face à des objections potentielles. Un discours qui ne s’impose pas ce genre d’impératif est un discours religieux. Nul ne songe à interdire un tel discours, de même que nul ne songe à interdire la poésie et plus généralement la littérature. Mais il ne faut pas mélanger les genres. Argumenter suppose le respect par tous les participants dans une discussion d’une certaine norme. Cette norme est la logique. Les raisonnements que l’on avance doivent pouvoir s’articuler (afin d’être discutés) au moyen de règles d’inférence. La règle fondamentale est appelée depuis l’époque médiévale le modus ponens. Elle est très simple : si vous admettez qu’un fait A implique un fait B, si vous avez A, vous avez B. Cette règle est la règle fondamentale du calcul des propositions dont parle Milner. Si vous n’admettez pas cette règle, si vous vous autorisez à ne pas la suivre, alors vous n’avez plus aucune règle d’inférence, et votre discours n’est plus soumis à aucune norme rationnelle. Evidemment, les textes que nous lisons ne se présentent pas en conformité immédiate avec les règles en question, ce serait bien sûr trop lourd et trop pénible à lire. Aristote avait déjà vu le problème et, dans sa Rhétorique, il disait qu’il fallait laisser le syllogisme à la science (le syllogisme étant une variante du modus ponens, en fait) et que dans le discours ordinaire, ou en philosophie, on devait utiliser l’enthymème. Un enthymème est une figure de style qui ressemble à un syllogisme, sauf qu’on lui a retiré sa proposition du milieu. Imaginez que vous ayez :

          BHL est un intellectuel parisien

          Or, les intellectuels parisiens ignorent la logique

          Donc BHL ignore la logique

Ceci est un syllogisme. L’enthymème que l’on en tire est simplement : BHL étant un intellectuel parisien, il ignore la logique. Ca suffit, dit comme ça : à nous de rétablir la phrase du milieu. Mais on voit qu’en s’exprimant de cette manière, on se ménage toujours la possibilité de présenter les choses conformément à la logique « propositionnelle ». Aristote dit que souvent on s’exprime par enthymèmes parce que, grâce à ce moyen, on peut gommer les vérités générales qui, si elles étaient exprimées, révèleraient un peu trop à notre d’interlocuteur le lieu d’où nous parlons ! Mais on peut toujours rétablir, avec un peu d’efforts, les prémisses manquantes.

Dire comme le fait Milner que « en France, beaucoup d’intellectuels considèrent que la logique formelle classique n’épuise pas le champ des raisonnements possibles » c’est laisser entendre qu’il y a d’autres raisonnements ( ?) mais que leurs critères de validité sont mystérieux, autrement dit, auxquels personne ne peut objecter puisque personne ne connaît la règle permettant d’objecter quoique ce soit ! Milner révèle alors ce que bon nombre de chercheurs (à commencer par Chomsky bien sûr, mais pas seulement, en France il y a Bouveresse par exemple, mais bien d’autres encore) disent ou soupçonnent depuis longtemps, à savoir qu’une certaine littérature philosophique qui emplit les rayons des bibliothèques françaises n’est tout simplement pas de la philosophie, n’articule aucun discours rationnel et qu’on ferait mieux de l’ignorer si on veut comprendre quelque chose.

Ceci sonne, pour moi, comme un coup de tonnerre. Pendant longtemps en effet, j’ai essayé de comprendre ce qu’un Derrida voulait dire. Souvent je ne comprenais rien et quand je croyais comprendre, je trouvais ce que je comprenais absurde. Mais je continuais, me disant : « il y a des subtilités qui m’échappent ». Maintenant que je sais que Derrida, comme d’autres, a toujours considéré qu’il ne valait pas la peine de s’embêter avec la logique de l’argumentation…. Je n’aurai plus de scrupules ! Je suis très content pour mes amis blogueurs (comme Carole ) qui depuis longtemps posent des questions sur leur blog, se demandant avec anxiété comment s’orienter dans la masse de livres qui existent. Ils savent, maintenant !

Dernier mot : les propos de Milner sont évidemment absurdes. Le pauvre Claude Lévi-Strauss doit se retourner dans sa tombe fraîchement creusée, lui qui au contraire, accordait une grande valeur à la rigueur logique (le fait qu’il ait confié une partie de son œuvre à formaliser par des mathématiciens comme André Weil le prouve amplement).

Encore un tout dernier mot: dans cet article, Milner, l’intellectuel parisien type, accuse Noam Chomsky de…. provincialisme! Cela en dit long sur l’arrogance de nos prétendues « élites ».

A propos de Milner, lire aussi ceci , car c’est très édifiant.

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Comment marchent les médias

Soit un journaliste un peu penaud devant qui toutes les portes se ferment : il s’est fait piquer sa place d’amphi au Collège de France parce qu’il n’aimait pas les sandwiches ( !), il n’a pas pu obtenir d’entrevue avec Noam Chomsky parce que celui-ci avait déjà un emploi du temps hyper chargé et qu’il s’y est pris trop tard. Il ronge son frein. Il se rapproche donc de membres du comité d’organisation de la venue du célèbre linguiste, leur dit quelques mots flatteurs et arrive vaguement à copiner avec, au point que l’un d’eux se laisse aller à quelques confidences. Celui-ci exprime son amertume face au peu d’audience (de son point de vue) de Chomsky auprès des linguistes et, plus généralement, des intellectuels français, face au fait que son labo ait un peu traîné les pieds. Je suis membre de ce labo. C’est moi qui suis responsable d’avoir colporté un propos de couloir : une collègue m’a dit qu’elle trouvait ça « bling-bling », la venue de Chomsky (c’est son droit de le penser et de le dire mais ça n’engage qu’elle) j’ai eu le malheur de le répéter. L’ami Pierre le répète à son tour, entre deux meetings, au journaliste. Qu’en fait le journaliste ? Il l’utilise évidemment à son profit. Il va mettre ce propos à sa place dans un récit, largement fictionnel, où, en substance, il expliquera qu’il n’a pas pu tout suivre, mais c’est pas grave car il n’y avait rien à comprendre : Chomsky n’a rien dit de plus que d’habitude, rien de plus que ce qu’ont dit déjà Bourdieu ou d’autres en France, et en plus les linguistes ne le suivent pas. Conclusion : circulez, il n’y a rien à voir. Bien sûr, on l’aura noté : pas un mot sur le contenu de ce qui est dit.

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Platon, Orwell, Chomsky

Les conférences, les conversations, les entretiens avec Chomsky nous détournent très souvent des voies que nos habitudes mentales nous incitent à suivre. C’est là la marque d’une pensée exigeante, c’est même à cela que sert de penser, et c’est là ce que devrait toujours être le rôle d’un penseur.

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(copyright Alain L.)

Il est de nombreuses prétendues vérités qui forment la « doxa » dans beaucoup de domaines, alors que si on y regarde de près, on découvre que rien ou presque ne les fonde. Ainsi est-ce une croyance communément admise (et enseignée dans les « meilleures universités ») que le langage est fait pour la communication. Il ne fait pas de doute que nous l’utilisons effectivement pour communiquer, mais nous communiquons aussi de bien d’autres manières. Nos gestes, nos mimiques, la façon de nous habiller sont aussi des moyens de communiquer quelque chose à autrui. Certes, souvent on appelle cela des « langages », mais c’est par métaphore. Il y a loin du système de la langue, basé sur la récursivité (le fait que l’on puisse produire et comprendre des séquences de mots présentant des degrés arbitraires d’enchâssement et de subordination) aux systèmes de mimiques ou de signes du code de la route ! Il est même impropre de s’exprimer ainsi, car cela laisse supposer qu’il y aurait continuité, simple différence de degré, alors qu’il y a différence de nature. Peut-être y a-t-il plus de ressemblance entre l’activité de parler des humains et celle de construire des nids des oiseaux qu’il y en a avec les systèmes de cris des animaux ou les codes en usage dans le monde des images et de la publicité, or la construction des nids n’est pas un phénomène de communication. On peut présumer que le langage (au sens d’un langage interne) soit apparu chez les humains et sélectionné par l’évolution pour d’obscures raisons que nous ne connaîtrons peut-être jamais, et qu’un jour quelques membres de l’espèce humaine aient pensé à s’en servir pour communiquer… Il leur est apparu alors probablement, comme il nous apparaît aujourd’hui, que cet « outil » était bien impropre à cette finalité, puisqu’il permettait plus d’ambiguïtés et de non-sens que de manières d’aller droit au but dans l’expression d’une information. Si Chomsky pense à la « grammaire universelle » comme à un module enraciné dans le biologique et donc, en dernier lieu, comme une dotation génétique (a genetic endowment), il se défie de tout raccourci vers des hypothèses faciles et en général vite falsifiées, comme celle d’un prétendu « gène du langage » (on a fait jouer ce rôle au fameux FoxP2), autant qu’il se défie des « récits » vite bricolés sur « l’origine du langage ». On ne sait déjà presque rien sur l’évolution de quelque trait ou système présent chez des espèces animales inférieures (genre insectes) que ce soit, presque rien sur le système de navigation des insectes, comment voulez-vous savoir quelque chose sur un système tellement plus complexe comme peut l’être le langage humain ? Seules quelques propriétés dites « de grammaire » sont connues à ce jour. Pour le reste, « that goes far beyond our understanding »…

Les mensonges de la politique internationale

Cette façon de pourfendre les fausses évidences s’étend, bien entendu, au domaine du politique. Notre monde occidental est censé apporter un modèle de démocratie qui fonde, paraît-il, l’action extérieure des Etats-Unis, alors que la démocratie américaine a largement démontré toutes ses failles (dites-moi quel candidat a l’appui des puissances financières, possède le budget de campagne le plus grand et je vous dirai qui sera « élu »). On parle de la démocratie américaine mais peu de la démocratie en Bolivie par exemple, alors que là, de vraies élections libres ont pu avoir lieu qui ont mené au pouvoir un Indien Aymara choisi par ses compagnons de lutte. Une idée communément admise est que le bombardement de la Serbie a permis d’empêcher des atrocités au Kosovo, alors que si on regarde de près, c’est l’inverse qui s’est produit, les pires atrocités ayant été commises pendant et après le bombardement. Le rapport Gladstone sur l’entrée d’Israël dans Gaza conclut simplement au caractère « disproportionné » de la réaction d’Israël face aux lancers de roquettes palestiniens, ce qui est le point de vue généralement adopté, mais on a oublié qu’au départ du processus, c’est Israël qui a déclenché le blocus de Gaza (qui dure toujours) pour la seule raison que le résultat des élections ne lui plaisait pas (comme il ne plaisait pas, d’ailleurs, à l’ensemble du monde occidental) et ainsi de suite. Dans tous ces cas et bien d’autres encore, une vérité consensuelle s’impose par le biais évident des médias.

Pointer l’ensemble de ces contradictions devrait être le boulot normal de ceux qui, par leur statut et leur position dans la société, ont les outils critiques leur permettant de traiter l’information. S’ils ne le font pas la plupart du temps, c’est qu’il semble bien plus avantageux de développer des théories cachant les faits derrière un écran de fumée (voire professant qu’ils n’existent tout simplement pas !). Bien sûr, il est plus conforme à une certaine idée de la bonne éducation (celle qui est instillée à Sciences Po ou ailleurs) de développer des discours idéologiques sur la faillite de l’Europe, comme le fait un Pascal Bruckner récemment dans « le Monde », que de révéler que des idéologues américains avaient tout simplement décidé une bonne fois pour toutes, il y a quelques mois, de dire « Good bye, Europa » au prétexte que l’Europe ne participait pas suffisamment aux efforts guerriers déployés par les Etats-Unis au Moyen-Orient et en Afghanistan…

Platon et Orwell

Noam Chomsky rappelait ce lundi, dans le grand amphithéâtre « Marguerite de Navarre » au Collège de France (pourvu que Birnbaum ait apporté ses sandwiches…) que deux problèmes l’avaient passionné toute sa vie, qu’il a caractérisés comme le « problème de Platon » et le « problème d’Orwell ».

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Le premier problème peut se formuler ainsi : comment se fait-il que les humains, tout en ayant une information tellement partielle sur le monde, parviennent à en connaître tant ? Platon le résolvait par la réminiscence. Le second problème peut, quant à lui, et à l’inverse, se formuler par : comment se fait-il que les humains, qui ont tellement d’informations disponibles devant eux, parviennent pourtant à connaître si mal les choses…. Deux questions en apparence contradictoires. La première conduit à s’interroger sur notre questionnement. Y a-t-il un sens à dire que nous pouvons tout connaître ? Aurions-nous la faculté d’élargir notre champ de connaissances indéfiniment ? Ne connaissons-nous pas le monde au travers d’un système d’acquisition du savoir qui est nécessairement borné car ancré dans notre organisation biologique ? Et elle débouche sur les travaux du linguiste.

La deuxième question, elle, concerne le versant politique de la pensée de Chomsky, et il l’a d’ailleurs introduite au moyen d’exemples politiques. Dans de multiples circonstances, nous sommes face à des faits qui devraient logiquement nous faire induire certaines conclusions, mais quelque chose nous en empêche, et c’est en général la force de la propagande. Noam Chomsky fait remonter à la Première Guerre Mondiale l’affirmation que, désormais, la contrainte physique (militaire, policière) ne suffit pas pour que l’Etat s’assure la soumission de ses sujets, mais qu’il faut y ajouter la contrainte idéologique. Il n’a pas fallu attendre Patrick Le Lay et sa proposition de « vendre aux annonceurs du temps de cerveau disponible », pour voir apparaître l’idée sous la plume de certains idéologues libéraux comme Edward Bernays (1928) que « les minorités intelligentes [devaient] enrégimenter jusqu’à la moindre parcelle de l’esprit public, exactement comme une armée enrégimente le corps de chacun de ses soldats » (Chomsky, Raison & Liberté, p. 230, éditions Agone).

Chomsky s’est toujours défendu de la « thèse du complot ». Si les médias fonctionnent d’une certaine manière, ce n’est pas suite à un plan concerté, car ils n’en ont pas besoin. Le processus de sélection des « élites », au travers des (toujours « grandes » !) écoles est en général suffisant pour que les classes dirigeantes (au premier plan desquelles figurent évidemment les tenants du capitalisme financier) soient sûres d’avoir près d’elles des agents fiables et dociles. La thèse des « chiens de garde » autrefois défendue par Nizan, continue de s’appliquer. Les « traitres » (Bourdieu, Rancière … ) sont dénoncés avec hargne par ceux que les hebdomadaires présentent comme « nos intellectuels influents » (même s’ils y incluent Badiou… un loup qui s’est fait bien agneau ces derniers temps !). Ou bien, ces médias font ce qu’ils font en ce moment : passer l’évènement de la visite de Chomsky à Paris presque sous silence. Chut !! Il ne s’est rien passé. Chut !! Il n’a rien dit d’intéressant. Vite, allez voir ailleurs !

Or, la présence de Chomsky à Paris a, je crois, apporté un souffle de fraîcheur et de liberté que l’on n’avait pas connu depuis longtemps. Toujours raison, Chomsky ? Non, rassurez-vous, je ne pense pas ça… et il y a bien des points où j’aurais aimé le titiller si j’en avais eu l’occasion. Mais ceci est une autre histoire, que je développerai un jour…. Si vous le voulez bien !

NB : on peut trouver la version intégrale de la conférence donnée par Chomsky à la Mutualité sur plusieurs sites y compris un blog hébergé par Le Monde.fr , je n’en parlerai donc pas, m’étant concentré plutôt sur les aspects des conférences données ces derniers jours qui ont été peu couverts jusqu’ici. On trouve aussi toujours un grand ensemble de documents et de videos ici .

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Can eagles swim? [Chomsky à Paris, le 29 mai]

dsc_0084_2.1275287158.JPG On peut étudier la langue de différentes manières. On peut prendre des corpus de textes monstrueux et chercher à décrire comment sont faites les phrases, les expressions, les mots. On dira par exemple : telle langue possède un modèle de formation de question déterminé, telle langue possède plus de deux valeurs à son trait de nombre (le duel en plus du singulier et du pluriel par exemple), telle langue ne possède pas de flexion sur les mots (le chinois par exemple), ou bien telle langue ne possède que deux temps, et en tout cas pas le futur et ainsi de suite et on peut s’arrêter là. Ou bien, prenant acte de ces observations, on peut dire aussi : mais, après tout, notre langue est d’abord dans notre esprit et elle joue un rôle dans son fonctionnement. Aristote en son temps l’avait bien dit : qu’est-ce qu’une langue si ce n’est un moyen d’apparier son et sens ? En termes modernes on dirait : une manière d’assurer un lien entre des modules distincts de l’esprit humain. La langue devient alors un système biologique et on se propose de l’étudier comme tel. On s’est souvent mépris sur ce que Chomsky nomme « Grammaire Universelle » (terme peut-être impropre d’ailleurs), on a pensé y voir une sorte de grammaire commune à toutes les langues, qui serait en ce cas un dénominateur commun, un ensemble d’universaux au sens traditionnel du terme. Or, ce que Chomsky conçoit par là, ce serait plutôt un dispositif commun à tous les membres de l’espèce humaine (mais propre à chacun de nous) au même titre que le système de la vision ou celui de la locomotion. Ce système est déjà là, présent au moment de la naissance, puis il se développe à condition qu’il rencontre des conditions environnementales satisfaisantes. Pourquoi alors les langues possèdent-elles une telle diversité ? Le linguiste du MIT a l’audace de suggérer que cette diversité ne serait qu’apparente et résulterait des nombreux choix possibles en matière d’externalisation de cette faculté de langage. C’est que notre espèce n’a pas la chance d’être télépathe. Le langage doit passer par le canal étroit de nos dispositions articulatoires et phonétiques. Ces dernières exercent des contraintes de formes variées. Ainsi la langue des signes est-elle débarrassée des contraintes particulières dues au système vocal étroitement séquentiel (un son après l’autre, et en essayant de réduire l’effort que commettent nos mandibules à articuler des sons parfois éloignés), il en résulte une organisation linguistique (remarquablement stable d’ailleurs d’une langue des signes à l’autre) très différente de celle des langues vocales. Porter donc l’accent sur la diversité extrême des langues, c’est pour Chomsky se laisser abuser, c’est accorder plus d’importance à l’accident qu’à l’essence. Peut-on étudier ce système du langage lui-même ? autrement dit ce système mental sous-jacent à toutes les réalisations possibles ? C’est là quelque chose de difficile puisqu’on ne connaît que ces dernières…
D’où la nécessité d’hypothèses fortes qui serviront de principes méthodologiques permettant de nous guider dans cette exploration. Par exemple on partira de l’idée que le cerveau humain privilégie en principe les solutions les plus simples, c’est-à-dire en l’occurrence les modes opératoires les plus directs. Pourquoi « can eagles swim ? » et pas « eagles swim can ? ». Dans une telle phrase (la première), « can » sert deux fois, d’abord à intervenir sur le verbe « swim » (il le modalise en quelque sorte), ensuite à marquer qu’il y a question. Dans une phrase affirmative, on aurait « eagles can swim » : le modal (ou l’auxiliaire, ou l’inflexion) est juste devant le verbe. Dans l’interrogative, il s’est déplacé : c’est à cela qu’on fait la différence entre les deux modes. Mais autre chose aurait pu tout aussi bien se déplacer, par exemple le nom, comme dans la deuxième proposition. Seulement voilà, dans la structure hiérarchique de la phrase, c’est l’inflexion (« can ») qui se trouve le plus proche d’une position- « clé » en tête de la phrase. La recherche du déplacement minimum conduira donc à préférer une solution à l’autre.
La conférence donnée par Chomsky samedi matin au campus des Cordeliers (rue de l’Ecole de Médecine) tournait autour de ces questions. Chomsky y a mis l’accent sur l’efficacité « computationnelle », que nous cherchons à maximiser. Celle-ci se trouve parfois en conflit avec une autre efficacité, qu’on pourrait appeler « efficacité communicative », mais étrangement dans de tels cas, c’est l’objectif de maximisation de la première qui prend le dessus. Par exemple, il est observé régulièrement dans les langues que des éléments sont interprétés à diverses places. Par exemple, dans « quel livre crois-tu que Jean a acheté ? », « quel livre » est interprété en début de phrase, là où sa position indique qu’il s’agit d’une question, mais est aussi interprété à la position qui se trouve à droite de « a acheté » car il s’agit d’une question sur l’objet de l’achat, et pas sur le sujet. Mais une seule de ces deux positions conduit à une prononciation effective. Il s’agit là d’un principe d’économie régissant notre système de production langagière. Il peut entrer en contradiction avec un impératif communicationnel : si beaucoup de positions en viennent à être ainsi « non prononcées », il peut en résulter des lectures difficiles voire ambiguës mais c’est ainsi… Comme si, finalement, la finalité du langage n’était pas tellement la communication !
Les lecteurs auront remarqué que dans ce billet, j’ai tendance à utiliser indifféremment les mots de « cerveau » et « d’esprit ». C’est que, pour Noam Chomsky, il s’agit en réalité d’une entité toujours hybride. Il y a des articles très intéressants où il traite du problème des rapports entre sciences, et notamment biologie et linguistique. Une vision simpliste consisterait à tenter une « réduction » de la seconde à la première, mais de telles vues réductionnistes, on l’a remarqué dans le passé à propos de la physique et de la chimie, ou bien de la physique et de la biologie, ne marchent pas. Chaque fois qu’il y a eu tension aux frontières des disciplines, on a vu en réalité opérer une sorte d’unification : la manière de concevoir les entités de chaque niveau se trouvait affectée. Ainsi Chomsky parle-t-il usuellement dans ses écrits d’une entité mixte « esprit / cerveau » (the mind / brain).
Beaucoup l’auront constaté au cours de cette visite de Chomsky à Paris : il est difficile d’établir un lien entre le Chomsky linguiste et le Chomsky théoricien du politique, les deux entreprises sont parallèles et n’ont que de rares points de rencontre (si ce n’est la notion de « fait » sur laquelle il faudra revenir), mais il est à mon avis indispensable de connaître l’essentiel des idées scientifiques de Chomsky si on veut parler de lui d’une manière autorisée (ce que ne font pas nécessairement la plupart des journalistes. Espérons que les responsables de l’émission de télé de ce soir auront fait l’effort… !)

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Noam Chomsky, le 29 mai à 11h – copyright Alain L.

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Chomsky est à Paris

Chomsky est à Paris. Tout est dit déjà des foules qui se pressent contre les grilles du Collège de France (article du Monde, signé Jean Birnbaum). Hier la Mutualité était pleine, et Daniel Mermet se plaisait à raconter d’une mine gourmande qu’on n’avait pas vu aussi rapide achat des places mises en vente depuis… le Dalaï-Lama et Sœur Emmanuelle. Comment interpréter cet engouement ? Certains ne manqueront pas d’ironiser sur le phénomène « gourou », d’autres plus simplement remarqueront que même lorsque les grands médias ne sont pas là, les gens en quête de réflexion savent trouver le chemin pour éclairer leur lanterne. Les médias qui, à longueur d’année, nous bassinent avec ceux qu’elles veulent à tout prix nous imposer comme authentiques gourous – en pure perte – les BHL, les Bruckner, les Finkielkraut etc. ont beau jeu de hurler au gourou dès qu’un intellectuel échappant à leur système, et qui plus est « venu d’ailleurs » se présente à Paris. Serge Halimi disait hier que Chomsky n’était pas venu en France depuis le début des années quatre-vingt  et que ce n’était pas « par un malheureux concours de circonstances », mais par un choix délibéré… la fréquentation des intellectuels « de petit calibre » qui sont en vogue à Paris ne lui disant décidément rien. Comme il est d’usage dans les grands médias, je dis ici que je reviendrai très bientôt sur les conférences que Chomsky a données à Paris (et qui n’ont pas encore toutes eu lieu à l’heure où j’écris ces lignes) !

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