![]()
Il eut beau appuyer sur le bouton plusieurs fois, il ne se passa rien… Il était seul à la base de cette tour où tout exprimait l’abandon, vitres cassés, graffitis, ambiance d’usine délaissée. Lucas ressortit de son abri, prêt à revenir en arrière même s’il fallait affronter la bourrasque. Une femme, une touriste probablement, vint prendre sa place à l’intérieur de la petite salle d’attente. D’instinct en voyant Lucas, elle avait serré son sac à main contre elle. Elle et lui n’eurent aucun échange. Lucas était prêt de s’éloigner quand il vit au travers d’une vitre le visage d’un vieil homme qui lui faisait signe, la casquette vissée sur le crâne, les lunettes mouillées d’embruns. Lucas se rapprocha, il comprit que le vieil homme lui demandait si c’était bien lui qui avait appelé. Sans réfléchir, Lucas fit « oui ». Son interlocuteur eut l’air rasséréné et lui montra l’intérieur de la cabine de l’ascenseur, maintenant ouverte. C’était une cabine dont les deux-tiers étaient fermés par des vitres donnant sur l’extérieur, de telle sorte que durant l’ascension, le passager pouvait voir le paysage se transformer, le fleuve s’éloigner lentement, à la vitesse peut-être d’une montgolfière s’élevant dans les airs. Mais à la différence d’une montgolfière, la cabine en montant émettait des grincements, des sifflements, des soupirs de fatigue. L’homme lui fit payer cinquante centimes et en échange de sa monnaie, il reçut un ticket grand comme une demi-feuille A4, ornée d’un dessin où l’on pouvait voir la tour élancée se détacher sur un ciel bleu, aux côtés du pont. Du pont qui continuait de mugir au loin, et qu’on entendait malgré les bruits de l’ascenseur.
Lucas eut l’impression d’être aspiré vers le ciel. L’ascension durait. Il lui sembla qu’à partir d’un moment, on avait depuis longtemps dépassé le niveau de falaise où la cabine aurait du s’arrêter et que celle-ci continuait sa course ascensionnelle dans une nuit bleutée. Des étoiles tombaient sur les épaules de Lucas comme les étincelles d’un fer à souder. En s’assoupissant, Lucas se dit qu’il avait eu raison tout à l’heure de penser qu’en ce point serait la fin de sa promenade.
Mais ce n’était qu’un étourdissement. L’ascenseur enfin stoppa. La porte s’ouvrit sur un paysage clair et rose, baigné d’un soleil plutôt pâle. Une longue passerelle joignait la sortie de la cabine aux premières marches d’escalier qui menaient à un village paisible, si ce n’est que le grondement s’était encore amplifié depuis tout à l’heure.
![]()
Lucas s’aventura dans les ruelles blanches sans remarquer que le vieux gardien d’ascenseur empruntait le même chemin, à quelques pas derrière lui. Le village semblait complètement inhabité, comme si un cataclysme l’avait vidé. Lucas eut un frisson quand il entendit comme des bruits de pleurs, qui venaient du porche de l’église. En s’approchant il vit trois femmes d’âges différents, pelotonnées les unes contre les autres dans l’encoignure du portail. Interdit, il allait leur adresser la parole (mais en quelle langue ?) quand il sentit la présence du petit vieux juste derrière lui. Le petit vieux hochait la tête d’un air triste. Lucas comprit le mot « terremotto ». Ces femmes pleuraient qui son mari, qui son père, qui son amant. Lucas n’avait pourtant pas entendu parler de tremblement de terre ces derniers temps en cet endroit. Pourtant il se dit que le grondement qu’il entendait était quand même bien anormal. Il eut peur et se sauva à toutes jambes dans la rue qui s’élargissait au-delà du sommet du village, redescendant vers une vallée. Il lui semblait qu’en effet le sol tremblait sous ses pas. il n’arrivait pas à comprendre comment il pouvait y avoir certains signes de séisme sans que le sol ne s’ouvrît entièrement ni que les édifices ne s’effondrassent.
![]()
C’était comme si un très vieux tremblement de terre n’avait jamais réussi à quitter complètement les lieux, et qu’il rôdait, comme un fantôme, au-dessus des berges du Tage.
La rue qu’il avait prise s’élargissait de plus en plus et devenait une véritable avenue bordée d’immeubles modernes. Au bas de l’avenue, des tramways circulaient. Il fut soulagé de se faire emmener très loin, en une seule traite, vers sa rive de départ.
Quel primesautier ce Modiano, quel style fluide, enlevé, qui vous donne envie d’écrire comme lui. « Depuis quelques temps, Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives ». Autrement dit des personnes évanescentes, des fantômes qui passeraient, associés à des lieux bien réels, mais qui seraient improbables, car n’ayant pas de psychologie, d’état d’âme ni de moi profond. Leur histoire elle-même serait vague, floue, imprécise. Quand sommes-nous ? par quelques indices on peut deviner un léger aujourd’hui, et que le gros de l’histoire a eu lieu quarante ans avant. Mais il y a quarante ans, c’était quoi ? Bon, allez, mai 68, mais n’y comptez pas. Et cette manifestation, cette charge de CRS près de l’Opéra, quand les passants étaient obligés de refluer vers la bouche de métro, quand lui, Bosmans, crut se faire étouffer, quand il rencontra pour la première fois la petite Margaret Le Coz, qui fut blessée à l’arcade sourcilière et qu’il emmena à la pharmacie, c’était pour quoi, pour quelle cause ? Et ce Boyaval qui persécute Margaret, qui est-il ? existe-t-il seulement ? Il la poursuivait depuis Annecy, curieux personnage, un psycho-rigide sans doute, pour s’en débarrasser elle avait accepté d’aller au cinéma avec lui, mais il était resté raide sur son siège, juste légèrement penché en avant lorsque l’intrigue devenait violente. Et ce couple menaçant, elle le menton en avant, altière, et lui en faux torero, qui vont au devant de Bosmans, tendant la main, exigeant un dû mystérieux, sont-ce vraiment ses parents, comme il le dit ? Rien n’est sûr, tout se complique comme eût dit Sempé. Il y a des rapports entre Modiano et Sempé d’ailleurs, tous ces petits personnages qui viennent de nulle part pour retourner vers nulle part mais qui dans l’entre deux nous entretiennent d’un instant. Le temps chez Modiano n’est qu’un vaste présent, d’ailleurs il n’est pas rare que le « il » de la narration se mue en « je », même si c’est du passé dont il s’agit. Qu’importe ? Quant à l’avenir, n’en parlons pas. « Et vous, comment vous envisagez l’avenir ? » avait demandé brusquement le docteur Poutrel à Bosmans et à Margaret. Yvonne Gaucher avait souri de cette question. L’avenir… Un mot dont la sonorité semblait aujourd’hui à Bosmans poignante et mystérieuse. ». Quelle est la force qui anime les personnages ? Il semble n’y en avoir qu’une, c’est peut-être la force la plus authentique (en cela, Modiano est très moderne) : le hasard. Le doux, le merveilleux hasard.