Ponto final (2)

 

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Il eut beau appuyer sur le bouton plusieurs fois, il ne se passa rien… Il était seul à la base de cette tour où tout exprimait l’abandon, vitres cassés, graffitis, ambiance d’usine délaissée. Lucas ressortit de son abri, prêt à revenir en arrière même s’il fallait affronter la bourrasque. Une femme, une touriste probablement, vint prendre sa place à l’intérieur de la petite salle d’attente. D’instinct en voyant Lucas, elle avait serré son sac à main contre elle. Elle et lui n’eurent aucun échange. Lucas était prêt de s’éloigner quand il vit au travers d’une vitre le visage d’un vieil homme qui lui faisait signe, la casquette vissée sur le crâne, les lunettes mouillées d’embruns. Lucas se rapprocha, il comprit que le vieil homme lui demandait si c’était bien lui qui avait appelé. Sans réfléchir, Lucas fit « oui ». Son interlocuteur eut l’air rasséréné et lui montra l’intérieur de la cabine de l’ascenseur, maintenant ouverte. C’était une cabine dont les deux-tiers étaient fermés par des vitres donnant sur l’extérieur, de telle sorte que durant l’ascension, le passager pouvait voir le paysage se transformer, le fleuve s’éloigner lentement, à la vitesse peut-être d’une montgolfière s’élevant dans les airs. Mais à la différence d’une montgolfière, la cabine en montant émettait des grincements, des sifflements, des soupirs de fatigue. L’homme lui fit payer cinquante centimes et en échange de sa monnaie, il reçut un ticket grand comme une demi-feuille A4, ornée d’un dessin où l’on pouvait voir la tour élancée se détacher sur un ciel bleu, aux côtés du pont. Du pont qui continuait de mugir au loin, et qu’on entendait malgré les bruits de l’ascenseur.

Lucas eut l’impression d’être aspiré vers le ciel. L’ascension durait. Il lui sembla qu’à partir d’un moment, on avait depuis longtemps dépassé le niveau de falaise où la cabine aurait du s’arrêter et que celle-ci continuait sa course ascensionnelle dans une nuit bleutée. Des étoiles tombaient sur les épaules de Lucas comme les étincelles d’un fer à souder. En s’assoupissant, Lucas se dit qu’il avait eu raison tout à l’heure de penser qu’en ce point serait la fin de sa promenade.

Mais ce n’était qu’un étourdissement. L’ascenseur enfin stoppa. La porte s’ouvrit sur un paysage clair et rose, baigné d’un soleil plutôt pâle. Une longue passerelle joignait la sortie de la cabine aux premières marches d’escalier qui menaient à un village paisible, si ce n’est que le grondement s’était encore amplifié depuis tout à l’heure.

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Lucas s’aventura dans les ruelles blanches sans remarquer que le vieux gardien d’ascenseur empruntait le même chemin, à quelques pas derrière lui. Le village semblait complètement inhabité, comme si un cataclysme l’avait vidé. Lucas eut un frisson quand il entendit comme des bruits de pleurs, qui venaient du porche de l’église. En s’approchant il vit trois femmes d’âges différents, pelotonnées les unes contre les autres dans l’encoignure du portail. Interdit, il allait leur adresser la parole (mais en quelle langue ?) quand il sentit la présence du petit vieux juste derrière lui. Le petit vieux hochait la tête d’un air triste. Lucas comprit le mot « terremotto ». Ces femmes pleuraient qui son mari, qui son père, qui son amant. Lucas n’avait pourtant pas entendu parler de tremblement de terre ces derniers temps en cet endroit. Pourtant il se dit que le grondement qu’il entendait était quand même bien anormal. Il eut peur et se sauva à toutes jambes dans la rue qui s’élargissait au-delà du sommet du village, redescendant vers une vallée. Il lui semblait qu’en effet le sol tremblait sous ses pas. il n’arrivait pas à comprendre comment il pouvait y avoir certains signes de séisme sans que le sol ne s’ouvrît entièrement ni que les édifices ne s’effondrassent.

 

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C’était comme si un très vieux tremblement de terre n’avait jamais réussi à quitter complètement les lieux, et qu’il rôdait, comme un fantôme, au-dessus des berges du Tage.

La rue qu’il avait prise s’élargissait de plus en plus et devenait une véritable avenue bordée d’immeubles modernes. Au bas de l’avenue, des tramways circulaient. Il fut soulagé de se faire emmener très loin, en une seule traite, vers sa rive de départ.

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Ponto final (1) – Nouvelle

Depuis longtemps Lucas Martin avait envie de traverser le fleuve, principale voie d’accès à la blancheur de la ville. Il y était déjà venu il y a trente ans. Les drapeaux rouges flottaient encore sur les toits des usines et des fresques révolutionnaires faisaient vibrer les murs du port de pêche de l’autre côté de l’estuaire. On ne voyait plus aujourd’hui de trace de ces élans vers une vie nouvelle. Ce qu’il avait pu y avoir d’inconnu dans une fraternité nouvellement créée avait été conjuré. Il restait maintenant de l’autre côté du Tage des ateliers abandonnés, de vieux hangars et quelques salles de restaurant pour touristes.

Le navire moderne l’avait déposé, au milieu de promeneurs ou d’employés, de gens qui faisaient la navette d’une rive à l’autre, sur un grillage mouillé. La ville dans son dos s’était réduite à quelques collines revêtues de toits orangés. Un dôme par ci, par là, un clocher rappelaient la fréquence des églises.

 

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D’un pas ferme, évitant les flaques, Lucas se dirigea au sortir du bateau vers la droite, le long du quai où ne s’amarrait plus désormais le moindre navire en panne. Il se retrouva instantanément seul. Instinctivement, il releva son col : le ciel était énorme au-dessus de lui, une masse nuageuse semblait vouloir l’aspirer et si tel était le cas, il se déclarait par avance vaincu. Le vent hérissait le fleuve et rabattait sèchement les volets vermoulus sur les façades des ateliers abandonnés. Lucas se courba même un peu pour affronter le grain. Il lui fallait marcher. Mais jusqu’où ? C’était comme si les restes d’un festin inconnu l’appelaient vers cette tour grise et bien maigre, adossée à la falaise, à l’intérieur de laquelle il se promettait de grimper. Deux silhouettes avançaient vers lui, elles tanguaient au gré du vent. Machinalement, il serra les poings. Quand elles furent à son niveau, il distingua un couple. La fille se rabattit brusquement dans une anfractuosité du mur tandis que le garçon émit un gémissement avant de disparaître dans la brume. Quelques secondes plus tard, Lucas se demanda s’il avait rêvé, il ne lui restait en mémoire qu’une grimace qu’il avait aperçue sur le visage de la fille avant qu’elle ne disparaisse dans l’abri de fortune que constituait une ancienne usine décapitée. Les murs se couvraient de graffitis et de vieux restes de réclame pour des huiles de moteur, et Lucas continuait sa marche. Un ponton métallique s’était cassé en deux, ne menait plus nulle part, si ce n’est dans l’eau grise.

 

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Au travers de la brume il vit alors comme une jetée qui entravait la marche du fleuve. Il lui sembla que plus il avançait plus un vrombissement emplissait l’espace. Il n’était plus très loin de ce gigantesque pont qui fait la fierté de la ville, portant le nom du plus illustre des navigateurs. Etait-ce lui, ce pont, qui crachait sa clameur aux pauvres hères qui arpentaient le sol cimenté du quai en contrebas de son tablier qui comme une griffure déchirait la brume ?

Alors il distingua très nettement ce qui était écrit sur le mur du promontoire : ponto final.

Il frissonna, sûr désormais qu’il n’irait pas jusqu’au bout de sa promenade. Les paquets d’embruns rugissaient autour de lui et le vrombissement qui semblait venir du pont s’amplifiait toujours. Arrivé au pied de la tour grise – c’était un ascenseur – il se mit à l’abri à l’intérieur et appuya machinalement sur le bouton près de la porte d’acier.

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Bauchau, amour et répulsion

bauchau.1270575695.jpgLa littérature est faite pour nous happer. Un auteur, un écrivain c’est celui qui nous prend par les épaules ou par le colbac, parfois en douceur et parfois brutalement. Si on est un peu libre, on obéit à l’injonction des mots, du rythme de la prose, parfois bien sûr aussi de la poésie. J’ai lu Modiano d’un seul trait et sa petite musique me donnait un cœur léger et plein d’humeurs primesautières. Je ne sais pas ce qui m’a pris de lire Henry Bauchau . Oh non, pas le dernier, qui, je crois, s’appelle « Déluge », mais l’avant dernier, celui qui s’appelle « Le boulevard périphérique », maintenant sorti en format de poche, qui avait obtenu en son temps le prix des lecteurs de France-Inter. Au début j’ai adoré cette prose. Sentiment qu’on n’avait rien vu de si épique depuis peut-être Hugo. Il y a, vers le début, c’est le chapitre IV, une extraordinaire description d’une scène se déroulant pendant la dernière guerre. Il s’agit d’une grande rafle opérée par les SS afin de ramasser les jeunes pour les envoyer au STO. Apprenant que quelqu’un qu’il cachait s’était fait prendre et devait partir le lendemain pour l’Allemagne, le narrateur songe à lui faire passer un paquet mais sa compagne lui fait remarquer qu’il est plus prudent que ce soit elle qui le fasse. « Mary ne revient que plusieurs heures plus tard, échevelée, les vêtements froissés, elle boite car les talons de ses souliers sont cassés. Elle est épuisée, s’écroule dans un fauteuil, elle raconte et ses paroles sont coupées de crises de larmes et parfois de rires nerveux. » Quand elle est arrivée place de la Gare, bien d’autres femmes étaient là. Des centaines. Elles ont suivi les jeunes hommes, et elles se sont mises à crier. Plus il arrivait de femmes, plus ça criait, et les soldats n’osaient pas les frapper. Mais les hommes sont arrivés et eux ont commencé à jeter des pierres et des boulons. Alors les femmes leur ont fait face et ont voulu les dissuader car cela ne rimait à rien, uniquement à les mettre tous et toutes en danger. Cette confrontation multiple (les femmes contre les soldats, les hommes contre les soldats, les femmes contre les hommes) dure une douzaine de pages. C’est un morceau unique de littérature où l’on sent comme l’esprit de Gavroche et celui des femmes de la liberté guidant le peuple. Rien que pour ça, on peut lire Bauchau.

Et puis j’ai haï Bauchau. Je n’ai pas compris qu’il faille, pour servir de contrepoint à l’histoire de Paule qui se meurt d’un cancer, mettreen parallèle celle d’un duo bien peu probable constitué du Résistant et du Nazi… Le Résistant a enseigné au narrateur les joies de l’escalade au début des années quarante et il y a eu entre eux une sorte d’amour qui met longtemps à se révéler comme tel aux yeux du narrateur… Il faut pour cela que ce dernier rencontre au fond d’une cellule le Nazi qui a traqué le Résistant. Etrange fascination. Ce qui était épique au début devient l’avancée d’une prose au pas lourd. L’excès de sens remplit les épisodes jusqu’à provoquer du dégoût. Je m’étonne à ce stade que la critique ait encensé ce livre sans jamais avoir rien trouvé à redire à cette exploitation invraisemblable de la seconde guerre mondiale. D’autres auteurs sont exécutés en place publique pour moins que ça (Littell, Haenel…).

Et puis j’ai re-aimé Bauchau sur la fin, quand cette histoire glauque enfin s’estompe et qu’on ne parle plus que de ce qui est rude réalité à étreindre : celle de la mort d’une personne proche, et cela avec des accents qui sonnent tellement juste, mais qui vous emplissent d’une telle tristesse….

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Promenade dans Lisbonne – suite

vues détachées d’un carnet à spirales…

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Retour de Lisbonne

Aquarelles promises… aquarelles dues

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(du mirador Santa Luzia)

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(vue depuis Cacilhas)

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Lu de Lisbonne

image004.1269595079.jpgQuel primesautier ce Modiano, quel style fluide, enlevé, qui vous donne envie d’écrire comme lui. « Depuis quelques temps, Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives ». Autrement dit des personnes évanescentes, des fantômes qui passeraient, associés à des lieux bien réels, mais qui seraient improbables, car n’ayant pas de psychologie, d’état d’âme ni de moi profond. Leur histoire elle-même serait vague, floue, imprécise. Quand sommes-nous ? par quelques indices on peut deviner un léger aujourd’hui, et que le gros de l’histoire a eu lieu quarante ans avant. Mais il y a quarante ans, c’était quoi ? Bon, allez, mai 68, mais n’y comptez pas. Et cette manifestation, cette charge de CRS près de l’Opéra, quand les passants étaient obligés de refluer vers la bouche de métro, quand lui, Bosmans, crut se faire étouffer, quand il rencontra pour la première fois la petite Margaret Le Coz, qui fut blessée à l’arcade sourcilière et qu’il emmena à la pharmacie, c’était pour quoi, pour quelle cause ? Et ce Boyaval qui persécute Margaret, qui est-il ? existe-t-il seulement ? Il la poursuivait depuis Annecy, curieux personnage, un psycho-rigide sans doute, pour s’en débarrasser elle avait accepté d’aller au cinéma avec lui, mais il était resté raide sur son siège, juste légèrement penché en avant lorsque l’intrigue devenait violente. Et ce couple menaçant, elle le menton en avant, altière, et lui en faux torero, qui vont au devant de Bosmans, tendant la main, exigeant un dû mystérieux, sont-ce vraiment ses parents, comme il le dit ? Rien n’est sûr, tout se complique comme eût dit Sempé. Il y a des rapports entre Modiano et Sempé d’ailleurs, tous ces petits personnages qui viennent de nulle part pour retourner vers nulle part mais qui dans l’entre deux nous entretiennent d’un instant. Le temps chez Modiano n’est qu’un vaste présent, d’ailleurs il n’est pas rare que le « il » de la narration se mue en « je », même si c’est du passé dont il s’agit. Qu’importe ? Quant à l’avenir, n’en parlons pas. « Et vous, comment vous envisagez l’avenir ? » avait demandé brusquement le docteur Poutrel à Bosmans et à Margaret. Yvonne Gaucher avait souri de cette question. L’avenir… Un mot dont la sonorité semblait aujourd’hui à Bosmans poignante et mystérieuse. ». Quelle est la force qui anime les personnages ? Il semble n’y en avoir qu’une, c’est peut-être la force la plus authentique (en cela, Modiano est très moderne) : le hasard. Le doux, le merveilleux hasard.

NB : Jmph m’a devancé en parlant très bien de ce roman modianien dans son dernier billet , on trouvera sans doute des similitudes entre nos deux points de vue.

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Mes mercredis au Portugal

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Tel Armando du bleu dans mes nuages , j’ai mes mercredis portugais. Je pars le mardi soir de Roissy et j’atterris à Lisbonne : il y a trente ans que je n’y étais venu. J’accompagne ma dame qui part là-bas pour une séance de travail (contrat européen, étude des séismes, etc.) et moi j’en profite pour battre la semelle sur les pavés minuscules des ruelles en pente d’Alfama. Mon appareil photo en bandoulière, mon carnet d’aquarelles dans mon petit sac à dos noir, marque Tatonka, là où j’enfouis mes choses. Il faut aussi pour faire de l’aquarelle un verre en plastique, le verre à dent qu’on prendra à l’hôtel, et puis de l’eau bien sûr. Quand il y a une vasque récemment remplie, tout va bien, puisez de l’eau si possible pure car si elle est souillée, cela risque de ternir votre peinture, sinon, cherchez de l’eau, de l’eau de pluie par exemple s’il se met à pleuvoir (ce qui n’est pas rare en ces terres océaniques) ou bien essayez toujours l’eau d’arrosage qui tombe en gouttes sonores du haut des balcons, j’ai essayé à vrai dire mais je n’ai recueilli que trois gouttes qui faisaient juste une grosse larme au fond du verre. Le mieux c’est de se fendre d’une petite bouteille. J’ai peint ainsi la vue qu’on a depuis le mirador san Luzia, au loin la coupole du Panthéon national et plus loin encore le Tage, eau grise enjambée par des monstres métalliques, et plus tard je me suis arrêté sur la petite place de San Miguel, le quartier en contrebas d’Alfama. Mais à force de marcher, on en a plein les bottes, on ne fait que monter et descendre sur les sept collines dont se compose la ville. Enfin si l’on ne cède pas à l’attrait des tramways, jaunes, brinquebalants, de marque Carris, qui se tortillent entre les voitures en stationnement et dans les rues étroites où ils frôlent les murs. La ligne 28 surtout. Retenez. La ligne 28. Elle fait tout Alfama, et plus loin encore sans doute. Mais le château San George, bôf, n’y allez pas, rien à voir que des restes de murailles et de vieux canons. La vue oui bien sûr de là-haut, la vue, mais il y a la vue ailleurs aussi, et ça ne vaut pas les 5 euros qu’on y met. Même si le paon mâle du jardin vous gratifie d’une roue arrogante. On n’est pas celle que vous croyez, monsieur le paon.

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Suite à « Fausse science »

Une des objections faites à l’émission sur France 2, notamment par Dominique Wolton sur France Inter, était que nous n’avons pas besoin de tels montages pour savoir hélas à quel point nous autres, êtres humains, pouvons nous laisser être assujettis, à quel point nous pouvons accepter la soumission à l’autorité.

Il suffit d’étudier l’histoire.

Pendant que la majorité des téléspectateurs acceptaient hier soir de se faire torturer (ou bien, qui sait, tiraient une jouissance du spectacle) sur France 2, une autre émission était diffusée, mais  sur Arte, où on pouvait suivre un extrait de film de Claude Lanzmann, réalisé en marge de  Shoah, consacré à Jan Karski, l’émissaire de la résistance polonaise auprès des Alliés. « Le Monde » d’aujourd’hui, par la plume de Franck Nouchi, rapporte certains propos de Karski :

« Ce genre d’évènement [l’extermination des juifs] n’était jamais arrivé. Pour un être humain normal, cultivé, avec des responsabilités politiques – pour chacun de nous d’ailleurs – le cerveau ne peut fonctionner que dans certaines limites : ce que notre environnement, avec les livres, la connaissance, les informations, a mis dans notre cerveau. Et à un certain point, nos cerveaux n’ont sans doute plus la capacité de comprendre. »

Ceci fait écho à une phrase de Raymond Aron, mise en exergue du film :

Je l’ai su mais je ne l’ai pas cru. Et parce que je ne l’ai pas cru, je ne l’ai pas su.

Que dire de plus, au-delà ?

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Fausse science

 

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Il y a différentes manières d’être un « scientifique », ou, simplement, d’avoir à faire quelque chose avec « la Science ». L’une consiste dans une attitude de modestie face à la quantité de savoir que nous n’avons pas et que nous n’aurons jamais. Cette attitude est informée de ce que les « vérités de la science » sont toujours relatives. Elles sont relatives à un cadre d’hypothèses donné, à des possibilités d’expérience limitées et au fait que le domaine du pensable ou du pensé n’est pas extensible indéfiniment. Après tout, notre aptitude à connaître fait elle-même partie de ce que nous avons à mieux connaître, elle est enracinée dans notre monde physique et biologique, dont elle est une composante. Noam Chomsky a dit des choses très originales sur ce sujet, qui tranchent avec « l’idéalisme » de la plupart des philosophes et scientifiques (je renvoie à son livre traduit en français sous le titre « Nouveaux horizons dans l’étude du langage et de l’esprit », éditions Stock, 2005). Une autre manière consiste à se draper dans l’orgueil du scientifique, le « supposé savoir » comme disait Lacan, bref, celui qui sait, et qui de ce « savoir » songe immédiatement à faire un « pouvoir ». Et quand, en plus, ce savoir porte sur les relations à l’intérieur des communautés humaines, donc… sur le pouvoir, alors là, l’effet est redoublé. Non seulement ces scientifiques « savent » donc ont le pouvoir conféré par un tel savoir, mais en plus… ils savent sur le pouvoir. Alors, là, dit vulgairement, vous n’avez plus qu’à fermer votre gueule.

Et ces gens, qui font de « la Science » ( ?) et à propos du pouvoir, font des « expériences », ce sont des expérimentalistes, fiers de l’être en plus car ils s’imaginent de ce fait rejoindre ceux qui sont supposés être les meilleurs fabricants du savoir que sont les physiciens et les biologistes. On les aura reconnus, ce sont les « socio-psychologues expérimentalistes ».

C’est leur jour de gloire aujourd’hui puisqu’ils nous proposent triomphalement leur dernier chef d’œuvre, l’émission de télé qui tue (littéralement !), afin de nous asséner cette vérité dure à entendre : les humains sont prêts à tous les asservissements dès qu’une relation de pouvoir s’installe, fût-elle par le biais de la science (Stanley Milgram) ou bien par celui de la télé. Ils ne se posent évidemment pas la question de cette curieuse mise en abîme qui aura choqué plus d’un : l’expérience consistant dans ce faux jeu de télévision est elle-même un montage, légitimé par des impératifs « scientifiques ». Autrement dit, il y a double manipulation, celle, bien sûr, des pauvres candidats par une présentatrice télé, mais aussi bien entendu celle de la présentatrice télé elle-même par les metteurs en scène de l’expérience. On ne s’attarde pas assez sur le fait qu’elle aussi subit, accepte d’obéir. Or si elle sait que les tortures infligées par les candidats sont fausses, elle n’ignore pas, elle, que les tortures mentales qu’elle inflige aux candidats sont bien réelles ! Que ne se demande-t-on pas comment il se fait qu’elle accepte son statut?

De façon semblable, dans l’expérience initiale de Stanley Milgram où il s’agissait de montrer que les gens acceptaient d’obéir aux injonctions sous l’emprise d’une légitimité, celle de la science, c’était la science même qui réalisait un dispositif de manipulation pour prouver que la science manipulait. La structure de ce genre de montage ressemble beaucoup à la figure de raisonnement qu’on appelle « pétition de principe ». Toute expérience de psycho-sociologie, même celles qui n’ont pas trait directement à cette question du pouvoir, suppose dès le départ un assujettissement des « cobayes », c’est donc dans la manière constitutive de fonctionner que présente cette discipline que surgit la question « mais pourquoi acceptent-ils de se plier aux injonctions? » (même et peut être surtout quand le but de cette expérience est dissimulé).

Maintenant, que conclure, une fois que le montage a eu lieu ? Ne peut-on penser que les candidats, parce qu’ils se trouvaient sur un plateau de télé, imaginaient tout simplement dès le début, que tout cela était factice ? L’effet « télévision » ne serait-il pas plutôt de « déréalisation ». Il y aurait beaucoup d’hypothèses à faire qui ne sont pas nécessairement celles qui viennent les plus spontanément à l’esprit. On peut s’entendre sur le fait que dans toutes les situations de ce genre (voir par exemple « la rafle ») une attitude constante semble être manifestée par les individus pris au piège, c’est l’incrédulité. C’est si énorme que ça ne peut pas être vrai.

Une question que nos chers psycho-sociologues ne se posent pas au spectacle de ce soir : comment se fait-il qu’aucun candidat ne réagisse en disant : « une décharge de 460 volts est mortelle, cela est une vérité scientifique, or, vous me demandez d’infliger une telle décharge, évidemment je ne peux pas croire un seul instant que vous me demandiez de tuer quelqu’un, donc vous n’êtes pas sérieux, donc ceci est une mascarade, donc adieu… ». Personne ne réagit de cette façon ? Pourquoi ? A mon avis une première réponse possible est qu’ils se disent que … de toutes façons, l’émission est bidon(*), mais une deuxième réponse possible est … que les gens ne savent pas qu’une décharge de 460 volts est mortelle ! Ce qui est à incriminer ici, ce n’est donc pas nécessairement la propension à l’asservissement des gens, mais en premier lieu leur ignorance . Ce que cette manipulation psycho-sociologique aura donc ainsi prouvé, par la bande, c’est qu’en fait de « science » (mais alors de vraie science, celle qui porte sur des réalités physiques tangibles)… celle-ci est bien mal partagée !

(*) lisant « Libé » ce matin, je lis que les promoteurs de l’expérience répondent à cet argument en accusant ceux qui le proposent de « déni », meilleur moyen de se prémunir contre toute objection. Nous voilà alors dans le cas où un discours se présente comme de toutes façons infalsifiable (au sens du philosophe des sciences Karl Popper), ce qui est souvent proposé comme la marque d’un discours non scientifique.

merci à Olivier S.C. pour avoir signalé ce billet sur son blog .
en revanche je ne remercie pas « les rédacteurs du Monde », qui ont refusé de le faire.

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Le jour où Aubenas était à Grenoble

aubenas1.1268587695.jpgA l’heure où on l’attend, elle arrive, ponctuelle, d’allure modeste, le cou entouré d’un châle à  carreaux bleus. Elle n’est pas aussi éclatante que sur ses photos, mais c’est tant mieux : elle ressemblera davantage à la grande sœur ou à la cousine sympa. L’auditoire est nombreux : on a mis une affiche « complet » à l’extérieur de la petite salle où ont lieu les rencontres avec les écrivains. Il est également âgé : moyenne autour de la soixantaine. Dans l’assistance, on lit beaucoup, presque tout le monde a le livre. Quelques dames âgées sont arrivées très tôt pour réquisitionner les places assises, d’autres qui n’ont pas pu venir si tôt les regardent avec jalousie. Une étincelle mettrait tout ce petit monde en état de guerre. Je suis debout derrière la dernière rangée de chaises et derrière moi j’entends quelques dames discuter de leurs ennuis avec… leurs femmes de ménage ! Ce qui ne manque pas de sel vu la teneur du livre… La sympathique Florence est présentée et interrogée par un jeune gars de la librairie. Il veut d’abord savoir comment il se fait qu’elle n’ait pas été démasquée, et, deuxième question, comment faire pour ne pas être trahie par sa façon de parler, ses goûts, ses comportements ? La première question, je veux bien. Après tout, c’est vrai, pendant plusieurs mois en 2005, on n’a entendu, vu, lu que ce nom dans les journaux, sur les affiches des comités de soutien, en banderolles géantes pendues aux façades de nos mairies. Le visage nous est également familier. Eh bien, non, même en voyant le nom écrit noir sur blanc, ils n’ont pas fait le rapprochement les employeurs, les agents de Pôle Emploi, ni bien sûr les infortunés collègues. Le visage non plus ils ne l’ont pas reconnu. Tant sans doute c’est inimaginable qu’une célébrité se présente au guichet à la recherche d’un emploi. Mais la deuxième question m’étonne : n’est-elle pas exemplaire d’une société qui cherche à se rassurer et croit encore que le niveau culturel est une barrière contre la dégringolade ? Comme si les « pauvres » ne pouvaient être que des illettrés, des idiots, des demeurés, quand les pauvres aujourd’hui, c’est nous, c’est vous, c’est quiconque n’a pas l’assurance « de ceux dont on devine que le papa a eu de la chance ». D’ailleurs elle nous le dit, Florence, elle n’était pas celle qui « parlait le mieux » dans cette assemblée de précaires au petit matin dans le froid normand (et la pluie, qu’est-ce qu’il pleut souvent, dans ce livre…), il y avait une institutrice et même une prof agrégée qui tâchait d’allonger ses fins de mois pour payer la traite de la maison, une fois le mari parti sous d’autres cieux. Un jour, elle s’est laissée aller devant la dame du Pôle Emploi, madame Astrid, et à la question « quelles sont vos passions ? », elle a répondu : « nager et lire », « ah bon, qu’est-ce que vous lisez ? » a demandé l’autre, « la littérature du XIXème » a répondu Florence, et cela n’a pas choqué, c’était normal. La dame a enchaîné sur ses propres goûts littéraires (pas terribles, PPDA !).

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Le livre de Florence Aubenas, « Le quai de Ouistreham » est ainsi fait d’anecdotes, il se lit avec plaisir et émotion. On regrette, oui, on regrette quand même qu’il n’y ait pas plus d’analyse. Quelques statistiques ne nuiraient pas. On voudrait un livre dans le genre de ceux qu’on édite dans la petite collection rouge « La république des Livres », bref on aimerait du sérieux. On ne lui en veut pas, à Florence, elle a fait un excellent reportage. Il est des lecteurs pour la critiquer parce qu’elle, elle savait qu’elle retrouverait une vie de privilégiée à la fin de son expérience, et que donc… donc quoi au juste ? Jusqu’où exige-t-on d’un narrateur son identification à ses personnages pour prêter attention à ce qu’il nous dit ? N’est-il pas essentiel que certaines situations soient dites ? Qu’est-ce qu’on voudrait ? Que l’écrivain se suicide à la fin ?

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