Instantanés ladakhis – III – La route de Srinagar

Sur la route vers Srinagar, Mulbeck est le dernier village majoritairement bouddhiste. Il est célèbre pour son Maitreya (Bouddha dit « du futur ») qui daterait du premier siècle avant notre ère, gravé dans la pierre, veillant sur un minuscule monastère de deux ou trois moines. Après Mulbeck, il est vrai qu’il reste encore Shergol et cet autre monastère, fascinant, agrippé au rocher comme un nid de guêpes et qu’on ne peut sans doute atteindre que par un rude sentier très raide. On le voit depuis notre campement, mais hélas manque le temps d’aller le visiter. Après, c’est le Bas-Ladakh, ou « Purig », capitale Kargil, habitée à plus de 80% par des musulmans chiites. Kargil laisse en principe une impression pénible à nombre de visiteurs à cause probablement de la rigueur des mœurs pratiquées, toute en contraste avec l’effervescence  colorée des villages bouddhistes. Mais par ce temps superbe, la petite ville prendrait presque des allures de cité de villégiature estivale. Pourtant, l’agglomération a souffert : la bataille de Kargil, livrée par l’armée indienne contre le Pakistan en 1999, a en partie détruit les maisons, qu’il a fallu reconstruire, désormais sur un modèle uniforme, toutes de pierres grises. Cette région du Ladakh est boisée. C’est bien la seule. La ligne de cessez-le-feu passe sur la crête rocheuse qui domine la ville : c’est de là qu’en 1998, l’armée pakistanaise bombardait la gare routière. Mais si on oublie cela, on remarque surtout les sommets du Nun et du Kun qui, de loin, inscrivent la petite ville parmi les villes de haute montagne. Entre les arbres fruitiers, la route sinue jusqu’aux villages de la vallée de la Suru, direction Rangdum. Elle reste goudronnée encore un long moment. Au moins jusqu’à Pannikar.

Kargil

Au premier village traversé, Sanku, nous nous heurtons à une lente procession dans la rue principale. De jeunes hommes, torse nu, se frappent violemment avec leurs poings. Notre chauffeur nous dit que c’est « Mouharram », pourtant cela ne concorde pas tellement avec la période où nous sommes. Pas plutôt la commémoration du martyr d’Ali ? Nous ne nous sentons pas très à l’aise face à ces démonstrations, préférant nous effacer prudemment plutôt que nous exposer (voire prendre des photos…). Repartis, la sortie du village nous réserve une surprise : non, ce n’est pas un champ de fleurs cette étendue colorée, majoritairement rose, qui ondoie à l’ombre des grands arbres, mais toutes les femmes du village rassemblées, avec leurs enfants, dans l’attente de la fin des cérémonies.

Tous les villages à traverser vont en fait nous réserver le même sort. Jusqu’au blocage pur et simple à un poste de contrôle du côté de Pannikar. Là, les fonctionnaires sont absents parce que participants à la fête chiite et la route est carrément close. Les files de voitures, cars et camions s’allongent des deux côtés. Un car de moines de Rangdum se rendant à Leh se trouve parmi eux. Lamas de tous âges s’égaillent dans la nature, qui vautrés sur l’herbe, qui à conter fleurette aux aimables touristes. Des fonctionnaires cachemiri font semblant d’ignorer la raison de notre blocage et nous informent doctement qu’ils ont pris quelques jours de vacances afin de visiter cette région qu’ils n’ont jamais vue (alors qu’ils vivent à Srinagar). Les paysans et paysannes bouddhistes, de type tibétain, sont traités, de manière hautaine, de « gipsies » par les riches cachemiri qui s’éprouvent sûrement d’une essence supérieure. La route se libère d’un seul coup. Comme par enchantement.

Et on longe à ce moment-là un paysage de montagne parmi les plus beaux du monde. Jusqu’à Rangdum, où nous pénétrons à nouveau dans une zone majoritairement bouddhiste. Le monastère en son nid d’aigle, seul, regarde vers le lointain, par-delà la vaste plaine garnie d’edelweiss.


Publié dans Inde, Ladakh, Voyages | Tagué , , | Laisser un commentaire

Instantanés ladakhis – II – Un an après l’inondation


Nous sommes à Leh un an après la terrible inondation de 2010. On se souvient qu’en quelques heures, il était tombé du ciel plus d’eau qu’il n’en tombe au cours d’une année normale. Chaleur, évaporation, accumulation de nuages au-dessus d’un même point conduisent à ce que tout à coup le ciel éclate et les tonnes d’eau déversées sur un terrain aride créent instantanément des torrents qui emportent tout sur leur passage. Le phénomène fut le plus intense en divers points de la vallée de l’Indus (Basgo, Saspol) sur Phyang (village à demi recouvert par la boue) et sur Leh, dont des centaines de maisons fragiles, en torchis, furent balayées, et avec elles leurs habitants : environ trois cents disparus. Plus bas, toujours dans la vallée de l’Indus, Choglamsar a dû être reconstruit et presque toute la population a été emportée.

Monsieur Dorjay garde bien sûr un souvenir ineffaçable de ces moments. Il déménagea toute sa famille vers le lieu qui lui semblait le plus sûr : la Lamdon School toute proche. Mais les élèves eux-mêmes de cette école avaient été déjà transférés au Shanti Stupa, cette énorme construction bâtie sur des fonds japonais, qui domine la ville. Il nous explique qu’il n’y avait plus rien d’opérationnel : l’aéroport était à moitié détruit, l’hôpital envahi par les coulées de boue, le réseau téléphonique inexistant. L’armée (omniprésente en ces confins exposés aux menaces venant de Chine et du Pakistan) était la seule institution susceptible de faire face. Ce qu’elle fit, et la population survivante lui doit aujourd’hui, toujours selon Monsieur Dorjay, une immense gratitude. En peu de jours, l’aéroport fut d’abord remis en état, puis l’hôpital. Au cours de l’année, des fonds importants furent alloués pour la reconstruction, qui n’est pas encore terminée, mais on voit en de nombreux endroits que décision a été prise de construire en plus solide. Fondations, béton, tôle pour protéger les toits. La route Leh – Srinagar a beaucoup souffert et les énormes engins s’activent encore à la réparer et à reconstruire les ponts emportés. Le Dalaï-Lama s’est déplacé au Ladakh peu de temps après cette catastrophe pour se rendre compte des dégâts, ce qui a donné l’occasion à monsieur Dorjay de s’entretenir avec le responsable religieux en tête à tête pendant une bonne demi-heure. [On peut voir sur cette video de TibetTV le film du discours public du DL. M. Dorjay – l’homme à la ceinture verte – apparaît à la droite du chef spirituel tibétain au bout d’environ 5 minutes. Ce film est exceptionnel, tant par ce qu’il montre du Dalai-Lama en action – c’est autre chose que Sarkozy s’adressant aux victimes d’un crash! – que par les gros plans sur la foule immense. Visiblement tout le Ladakh est là, ses moines, ses écoliers, ses vieilles paysannes parfois avec leur coiffe traditionnelle etc.].

Evidemment, si nous ne savions pas tout cela, nous marcherions dans les rues de la capitale du Ladakh sans nous rendre compte de rien. Des constructions ? oui, mais comme il y en a presque toujours eu. En tout cas, les humeurs des habitants ne semblent pas avoir été trop affectées et, quand ils nous croisent, leurs visages s’éclairent toujours d’un sourire, assorti d’un sonore « Djulé ! ».

photos extraites de http://rohanghosh.net/blog/disaster-at-the-public-hospital-in-leh/ et de http://ladakhfloodrelief.org/

Publié dans Inde, Ladakh, Voyages | Tagué | 2 commentaires

Instantanés ladakhis – I – La Guest House de Monsieur Dorjay


La Milarepa Guest House est un havre de paix, à l’écart du bruyant « market » de Leh. Elle est sur la route de Sankar, petit village au Nord de Leh abritant un monastère gelugpa. Exactement au lieu-dit « Chubi ». Juste au bas de la montée – raide – vers le Tsemo Gompa.

Elle est confortablement installée au fond d’un jardin, où se mêlent légumes – ceux que la cuisinière nous prépare pour le dîner – et fleurs, éclatantes en ce mois d’août. Elle est la propriété de monsieur Tsering Dorjay, personnalité bien connue dans cette partie du Cachemire, en tant que grand militant pour la défense de la communauté bouddhiste ladakhie. Les ouvrages qui portent sur l’histoire récente de cette région (comme « Recent Research on Ladakh » publié en 2007) n’oublient jamais de mentionner son rôle en tant que notamment, fondateur de la LBA (« Ladakh Bouddhist Association ») puis initiateur du Conseil de Développement du Ladakh (LAHDC – « Ladakh Autonomous Hill Development Council »), dont il était le « chief executive » jusqu’à récemment. Monsieur Dorjay est un grand bel homme au type tibétain. Il parle peu, se déplace avec majesté, et est peu porté à l’exubérance. On voit peu son épouse, malheureusement atteinte d’une grave maladie dégénérative. La maison est tenue par une jeune gouvernante, Chojskit, maman d’un petit garçon de six ans, Tenzing. Chojskit passe l’été à Leh et l’hiver à Delhi, où elle possède un étal de marchandises tibétaines. Tenzing va à la Lamdon School, ce qui signifie une école privée (Lamdon étant le nom  – « voie vers la lumière » – qui est donné aux écoles privées reconnues dans tout le Ladakh, quel que soit leur mode de financement – souvent financées par des associations étrangères, comme celle de Pipiting qui est dirigée par une association franco-italienne, AAZ, et que nous avons visitée après notre escale de Padum), tout comme d’ailleurs la fille cadette de Monsieur Dorjay.

Tenzing a joué avec mon Nikon et il en a tiré ces quelques photos.


A mon tour, il fallait bien que je le prenne en gros plan.

Nous avons trouvé, au marché, des petites autos pour Tenzing, qui ont du l’enchanter, puisque nous avons eu droit à des embrassades, chose rare en ces contrées.

La veille de notre départ, monsieur Dorjay nous attendait, le soir, pour nous saluer chaleureusement. Au petit matin – quatre heures trente – Chojskit et la cuisinière nous attendaient pour nous faire le café avant de partir, et sur le pas de la porte, nous ont passé au cou les fameuses « kata », écharpes de soie blanche qui s’échangent traditionnellement lors des arrivées et des départs.

Publié dans Ladakh, Voyages | Tagué , , | 2 commentaires

Y aura-t-il assez d’essences?

De nos jours, la métaphysique court les rues.
Mais si.

[peinture métaphysique, Chirico]

Au cinéma (« Matrix »), au restaurant (la cuisine « moléculaire » : peut-on reconstituer des goûts aussi vrais que les vrais), dans l’art (qu’est-ce qu’un « faux », qu’est-ce qu’une copie, qu’est-ce que la représentation d’un tableau ?)…
… et même dans le contre-la-montre de Grenoble dans le dernier Tour de France, lorsque j’entendais qu’on se posait la question de savoir ce qu’était une « vraie » performance, un « authentique » champion, celui se rapprochant le plus de « l’essence » même du cycliste, comme le disait un quotidien sportif qui avait sondé ses spécialistes sur le sujet (c’était tombé sur Jacques Anquetil, très beau sur sa selle en effet).

[Tony Martin, vainqueur du contre-la-montre de Grenoble, se rapproche-t-il de « l’essence » du cycliste, ici incarnée par Jacques Anquetil?]

Ainsi, on voit que toujours, la question de l’essence se trouve posée. Or les essences, c’est ce qui peuple les pensées et les rêves de nos philosophes métaphysiciens.

Le livre de Claudine Tiercelin (cf. billets antérieurs) m’ayant ouvert l’appétit métaphysique, j’ai commencé de faire une petite enquête sur le sujet. Pour m’y aider, ce petit recueil de textes, établi par l’ami F. Nef sous le titre « Métaphysique contemporaine – Propriétés, mondes possibles et personnes » (ed. Vrin) où l’on trouve les réflexions des auteurs les plus significatifs de cette discipline comme Armstrong, Chisholm, Lewis, Plantinga ou Simons (et d’autres aussi). La métaphysique comme discipline à part entière était en terrible perte de vitesse au XXème siècle. Kant lui avait porté un grand coup par son affirmation que le réel des choses (les « noumènes ») nous demeurerait à jamais inconnu et qu’il ne servait à rien de s’escrimer à percer des mystères hors de notre portée. Plus près de nous, les existentialistes, les phénoménologues, les marxistes avaient balayé toute cette phraséologie essentialiste en la renvoyant au rayon des lubies. Habermas faisait et fait encore tout son possible pour dépasser définitivement le stade de la métaphysique. Il présente sa philosophie comme une « pensée post-métaphysique ». Il s’agit de montrer que la Raison ne tombe pas du ciel mais vient d’un agir typiquement humain : « l’agir communicationnel ».

On pensait donc – je pensais donc – que  tout était fini. Qu’on n’en parlerait plus. Et voilà qu’on en parle, et que cela vient même à faire du bruit. Mes modestes compétences de logicien auraient dû cependant me mettre la puce à l’oreille car enfin, si la logique modale est bien une branche de la logique, si elle a même été abondamment utilisée dans les travaux d’Intelligence Artificielle, elle a bien eu un commencement, puis des prolongements philosophiques. C’est Aristote, on le sait, qui, dans « De l’interprétation », chapitre 9, ouvre la question des futurs contingents. Si on traite, dit-il, les phrases au futur comme les phrases au présent, il s’en suivra que, puisque « l’affirmation ou la négation portant sur les choses présentes ou passées est nécessairement vraie ou fausse », il en sera de même pour les phrases au futur, mais alors « rien n’est, ni ne devient, soit par l’effet du hasard, soit d’une manière indéterminée, rien qui, dans l’avenir, puisse indifféremment être ou n’être pas ; mais tout découle de la nécessité, sans aucune détermination […] Il en résulte ainsi que tous les futurs se produisent nécessairement ». La solution consiste à établir une distinction entre des propositions qui sont simplement vraies et des propositions qui sont nécessairement vraies. Il est nécessaire que demain il y ait ou il n’y ait pas une bataille navale, mais aucun des deux termes n’est en lui-même nécessaire.

[Bataille de Syracuse, 1676]

Le calcul sur le nécessaire et le possible devait cependant attendre le XXème siècle pour trouver son expression dans la logique dite modale (sous l’inspiration d’un certain C. I. Lewis, rien à voir avec cet autre Lewis, David celui-ci, dont nous parlerons plus loin). Les règles de ce calcul sont telles que la Nécessité de p implique p et qu’au moyen de l’opérateur de négation, on peut définir une modalité « duale », la Possibilité : la Possibilité de p est simplement la non-Nécessité de non-p. Et bien sûr, p implique sa possibilité (si p arrive c’est qu’il est possible !). Cette idée formelle manquait d’une « sémantique », c’est-à-dire d’un moyen simple, autrement que par les seules règles, de dire si une assertion du calcul est vraie ou fausse, moyen aussi de revenir à des notions d’ensemble pour définir ce qu’on entend par une proposition modale. C’est Kripke qui devait donner cette sémantique, de nos jours intitulée « sémantique des mondes possibles ». En gros, « p est nécessaire » si et seulement si « p appartient à tous les mondes possibles » et « p est possible s’il existe au moins un monde possible où p est vrai ». On ne se promène donc plus, maintenant, sans son « ensemble de mondes possibles », un rival par rapport à « l’ensemble de tous les individus » qu’on baptise en général « l’univers »….
De là à parler de multivers comme dans certaines interprétations de la physique moderne, il n’y a qu’un pas.
Mais on peut ne pas franchir ce pas ! Des philosophes « raisonnables » comme Hintikka admettent ces mondes possibles pour ce qu’ils sont : des fictions commodes. Après tout, ne sont-ce pas de telles fictions commodes que nous convoquons sans cesse dans notre langage quand nous faisons des conditionnelles irréelles (ou « contrefactuels ») du genre « si la Corse n’avait pas été française, Napoléon n’aurait pas pu devenir empereur ». Evoquer une hypothèse que nous savons être fausse pour affirmer le contenu d’un lien entre deux faits, voire d’une relation de causalité est quelque chose de courant. On peut décrire cette action de manière imagée en disant que l’on se reporte dans un monde (imaginaire), dans lequel certains faits qui sont vrais dans notre monde actuel ne le sont plus.

L’usage des mondes possibles devient ainsi un moyen de donner sens à la nécessité, voire aux propriétés essentielles. Notre essence, c’est ce que nous sommes dans tous les mondes possibles (qui nous sont accessibles). Parfois, nous n’avons certaines propriétés que dans certains mondes possibles : ces propriétés ne nous sont donc pas « essentielles », nous dirons qu’elles sont juste « contingentes ».

Le glissement vers la métaphysique (à mon avis pernicieux) s’effectue lorsqu’un philosophe malin, David Lewis par exemple, nous dit ceci : la science, depuis Galilée, ne se contente pas de fictions commodes. Elle vise à établir des modèles du monde qui soit « réels ». Donc si nous avons besoin de la notion de monde possible pour rendre compte de certaines évidences liées à notre sens commun, nécessairement ces mondes possibles doivent exister quelque part !

Oui, mais où ?

Ici, le métaphysicien peut rétorquer qu’il y a, après tout, nombre d’entités mathématiques dont nous sommes bien obligés d’admettre l’existence alors même qu’elles ne sont localisées nulle part, comme les nombres par exemple… Oui, les nombres. Est-ce que les nombres existent ? Il serait difficile de le nier, ou alors il faudrait faire des contorsions terribles, qui aboutiraient quand même finalement à l’idée que, d’une certaine façon ils existent. Comme « idéalités » par exemple.

Mais examinons jusqu’où nous conduit ce qu’on appelle désormais le « réalisme modal ». Si nous comprenons bien, le fait que chaque individu possède des propriétés essentielles et des propriétés non essentielles (accidentelles) se traduit par le fait que certaines propriétés sont vraies de cet individu dans tous les mondes possibles et d’autres seulement dans certains. On peut même avec cela induire l’existence « d’essences individuelles ». L’essence d’Alain Lecomte est l’ensemble des propriétés qu’il possède dans tous les mondes possibles. Cela entraîne inéluctablement qu’Alain Lecomte existe dans tout un tas de mondes et pas seulement dans le monde actuel. Nous voilà bien. Dans le petit livre cité plus haut, Alvin Plantinga, un philosophe américain qui n’est pas innocent (sa notice de wikipedia nous renseigne sur ses positions en faveur du créationnisme…) analyse la théorie de Lewis et explique que ce dernier a bien vu la difficulté : pour lui, les « mondes possibles » sont des entités séparées, il n’y a pas de continuité spatio-temporelle entre eux. Or, si j’existe dans plusieurs mondes, de fait, j’établis une connexion entre tous ces mondes ! La cohérence de la théorie veut même qu’à ce moment-là j’appartienne à un seul monde, le monde maximal obtenu en réunissant tous les mondes où j’existe. Mais alors, nous voià revenus au point de départ, quand nous n’avions pas encore distingué les essences et les accidents… Comment s’en sort Lewis ? En inventant cette idée ravissante : nous existons dans un seul monde. Mais nous avons des répliques dans les autres mondes !!!

Voici donc venue l’heure de la science-fiction.

On comprend alors que Claudine Tiercelin, dans son premier chapitre, où elle fait le tour des « illusions modales », estime qu’il faille chercher une autre voie que le réalisme modal, si l’on veut, dit-elle (p. 62) « se donner les moyens de répondre au défi de l’intégration sur le plan métaphysique, en restant fidèle au réalisme » où, par « défi de l’intégration », elle entend « la tâche générale consistant à fournir, pour le domaine déterminé, une métaphysique et une épistémologie simultanément acceptables ». En clair, selon elle, le raisonnement sur les essences ne saurait jamais rester séparé de la question de la manière dont nous accédons à leur  connaissance. Or, là encore, le « réalisme modal » est tout sauf éclairant. La logique modale autorise en effet la définition de modalités « épistémiques » – comme croire et savoir – au terme desquelles un sujet S croit que p si et seulement si p appartient aux mondes possibles compatible avec l’ensemble de ses autres croyances. Si ces mondes sont séparé radicalement du monde actuel, cela rend très mystérieux l’établissement d’une relation de croyance entre le sujet et le contenu de la proposition qu’il croit. Il y aurait une sorte de rapport « magique ». En tout cas, de rapport établi a priori puisque sans accès au contenu de la proposition.

Or, la métaphysique appelée par Tiercelin est tout sauf cette science a priori qu’un auteur comme Jonathan Lowe voudrait voir située parmi les mathématiques et la logique : « la métaphysique, si engagée soit-elle dans un projet de révision, doit être attentive à ce que la philosophie de l’esprit, la psychologie, les sciences cognitives peuvent avoir à lui apprendre ». (p. 86)

 Pour terminer, je suggèrerai ceci : que les nombres existent, soit. D’après les travaux récents en sciences cognitives et en linguistique, ils sont profondément ancrés dans nos conduites. Nous « avons » les nombres avant même de les avoir théorisés. Il se trouve qu’ils ont des propriétés, au même titre que des objets physiques, et que l’étude de ces propriétés conduit aux mathématiques (arithmétique et théorie des nombres). Les nombres ne viennent pas « de surcroît » pour donner une sémantique a posteriori à un système. On peut dire sans doute la même chose des plus importantes structures mathématiques : la notion de groupe « existe » au sens où nos opérations (transformations, permutations…) sont spontanément organisées en des groupes (ce qu’avait bien vu Piaget). Mais les mondes possibles ne dérivent que d’une schématisation commode. Quelqu’un (qu’il s’appelle Kripke ou un autre) a vu que partant d’un ensemble de points muni d’une relation (ce qu’on appelle un « graphe »), on pouvait facilement traduire les énoncés d’une logique modale, mais on aurait pu procéder autrement. On aurait pu rester à un niveau purement syntaxique du calcul, où n’auraient existé que les « propositions », modales ou pas. Les modèles de Kripke ne sont rien d’autre que des graphes très simples, ils n’ont pas de propriétés complexes, ce ne sont pas des objets mathématiques dignes d’une attention particulière. Juste une façon de dessiner les représentations que nous pouvons avoir de telle ou telle situation incluant le possible et le nécessaire. Alors, pourquoi en faire des « objets primitifs » ?

Dans un futur article, j’essaierai de montrer que certains objets fondamentaux des mathématiques mériteraient davantage que les « mondes possibles » qu’on les considère comme existants.

[Tony Martin rentre au paddock, sa besogne accomplie, est-il encore une essence?]
Publié dans Cyclisme, Philosophie | Tagué , , , | Un commentaire

Back to Ladakh – 2

C’est cette année-là (deuxième trek, 2000) que sur le chemin du retour, nous fîmes un crochet par le Spiti, toujours avec Moti, et où, surprise, nous eûmes la chance d’assister à un enseignement donné par le Dalaï-lama au monastère de Ki. L’enseignement du Kalaçakra est un cycle initiatique dont certaines parties sont tenues secrètes. Ces cérémonies sont l’occasion pour toute la population des environs de venir festoyer. L’organisation en est rigoureuse, le « plan de table », comme dirait une bonne ménagère, est lui aussi rigoureux : on ne mélange pas les genres. Moines regroupés en un coin, premiers rangs bien sûr, mais sur un côté seulement, l’autre côté étant réservé aux… « invités d’honneur », entendez les touristes occidentaux, qu’ils soient confits en dévotions ou non. Et au fond, le bon peuple. Qui n’hésite pas à s’ennivrer de ch’ang pendant que Sa Sainteté prêche l’abstinence. Les plus dévots ne sont pas ceux à qui l’on pense… ce sont les quelques occidentaux fraîchement convertis. Qui se lèvent et se prosternent quand le signal est donné. Je suis fasciné par la culture et la philosophie bouddhistes mais je dois avouer que ce qui m’en tient définitivement éloigné c’est cette hâte avec laquelle les initiés se croient obligés de surpasser dans les comportements rituels ceux dont c’est la culture de naissance. La prosternation reste pour moi avant tout un symbole de soumission qui me rebute.

 Au cours de ce voyage, Moti Lal avait plusieurs fois fait allusion à l’envie qu’il avait de s’affranchir de son agence. Pourquoi, nous disait-il, ne viendriez-vous pas une année en relation directe avec moi ? Je vous organiserais tout sans passer par l’agence. L’idée eut le tort de nous paraître séduisante. Il faut prévenir ici toute personne intéressée par ce genre de déplacement que les choses ne sont en réalité pas si simples… (d’abord la médiation de l’agence est une garantie : sans elle, c’est vous, voyageur, qui êtes l’employeur direct de votre guide, avec tout ce que cela peut induire en cas d’accident qui lui surviendrait). Peut-être cela eût-il été faisable aisément au départ, une nouvelle fois, de Darsha, mais comme notre but suivant était le Tso Moriri (grand lac dans l’est du Ladakh, au Chang Thang, haut plateau qui se continue au-delà de la frontière chinoise dans l’immense plateau tibétain) et que le départ devait avoir lieu des environs de Hémis, c’était beaucoup plus difficile. Il fallait pour Moti trouver des chevaux et les acheminer jusque-là, et donc disposer de l’avance d’argent que cela requiert (car les chevaux ne sont pas la propriété des guides). Et donc l’année suivante, en 2001, alors que promesse avait été faite pour une rencontre à Leh – cette fois, au sortir de l’avion, la ligne Delhi – Leh étant de mieux en mieux desservie par diverses compagnies privées naissantes – il n’y avait personne en vue dans les dizaines d’agents touristiques venus chercher leurs clients. Ni le lendemain, ni le surlendemain… sauf un vague oncle venu pour nous faire patienter et qui nous était de peu d’utilité. Dix jours se passent. Leh est plaisant à parcourir, mais quand on a un montant limité de jours de vacances, on s’impatiente de pouvoir enfin parcourir ces étendues juste aperçues d’avion… Il fallut donc prendre une décision et partir avec un autre guide, par une agence, recrutée sur le tas, pas forcément sérieuse. Et Moti n’arriva qu’au tout dernier moment, une fois l’accord conclu avec cette agence. Tristes retrouvailles…

 

C’est ainsi que nous avons débouché sur le haut plateau tibétain, le vent de face et le mal au crâne provoqué par l’altitude en compagnie d’un gentil fonctionnaire qui voulait arrondir ses revenus durant l’été et d’un conducteur de chevaux roublard qui se demandait où et quand il allait tirer de nous le meilleur profit… Là encore, comme dans le premier voyage, la ruse consistait à dérober la nourriture pour la revendre en passant près des nomades… mais nous étions avertis et nous avions faim, alors c’est sans scrupule que je demandais au « horseman » d’ouvrir les cartons dont je savais qu’il avait la charge afin d’en contrôler le contenu.

Petits larcins de bien peu d’importance. On peut vous inventer autant de ces petites misères au cours des voyages, ce que vous conserverez à jamais de ceux-ci c’est la pure étendue des prairies vertes à quatre mille cinq cent mètres, les drapeaux de prières claquant au vent au sommet des cols et les lacs salés survolés par des grues à cou noir (qu’on essaie de surprendre  le soir en pataugeant de bloc de sel en bloc de sel). Ou les amples pentes neigeuses qui se reflètent dans le miroir des lacs. Au bord du Tso Moriri, il y a le village de Korzok, avec son guéshé, son monastère, son lieu de séjour pour le Dalaï-Lama. Nous rentrâmes en jeep, par les pistes du Chang Thang

Comme il restait quelques jours, C. voulut « faire » un sommet. Le Stok Kangri est un « trekking peak » qui culmine quand même à 6151 mètres (ou un peu moins, selon les cartes). On campe la nuit d’avant à 5000 mètres. On vous réveille à minuit avec un bol de nouilles. On part à la lumière d’une lampe frontale. Les crampons loués s’avéraient être des pièces de musée, donnés autrefois par l’armée autrichienne, ils avaient fait les batailles du Siachen. Ils n’étaient pas à nos tailles. Arrivés à 5800, l’oxygène vient cruellement à manquer. Je me souviens d’un jeune anglais d’une cordée rivale qui dormait de fatigue à chaque pas. Pour moi, je n’étais guère plus flamme. Ayant omis de m’alimenter convenablement, je tendais lamentablement la main pour quelque biscuit. Heureusement j’en avais gardé deux dans ma poche, qui me provoquèrent le coup de fouet salutaire. Il ne restait plus que 200 mètres à parcourir. « Toi et tes sommets… ». Ouf, enfin, dans une sorte de demi-conscience paniquée j’émergeai au sommet. Vue inoubliable bien sûr. De là, on voit jusqu’au K2. Après : la redescente, la peur au ventre car la glace et la neige avaient fondu, donnant un cloaque blanc très casse-gueule, et retour à la tente vers midi. Redescente ensuite vers Leh en une seule étape, via le village de Stok, où demeure encore en son château l’ancienne reine du Ladakh, la gyalmo. Un petit musée expose des photographies en noir et blanc, du temps où elle recevait son homologue britannique, la reine Elizabeth.

Ce ne fut ensuite qu’en 2008 que nous retournâmes au Pays des Cols (traduction de « la-dhags » ?) et j’ai raconté dans le détail, cette fois-là, notre itinéraire sur mon ancien blog, kiki soso largyalo. Le titre de ce blog, comme il était dit dans la bannière, venait lui-même de la langue et de la culture ladakhi. Le slogan est quelquefois traduit en « les Dieux seront toujours vainqueurs ». Crié au sommet des cols il est un signe d’humilité, et signifie qu’aussi haut que nous allions, d’autres sans doute, même s’ils ne sont pas littéralement des « Dieux », sont allés encore plus haut. La phrase elle-même semble venir du récit fondateur de la culture ladakhi, la geste de Gesar de Ling, longue épopée dont les stances sont ponctuées de SO, de KI KI et de KI KI SO SO.


Chevauchant le souffle éternel de la vie
A travers le ciel ouvert de la présence primordiale,
Grand Protecteur, Magyel Pomra, avec ton escorte éblouissante,
Brûle jusqu’au sol la sombre forêt du karma universel,
Et dans le jeu du Soleil du Grand Est,
Fais que le royaume sans limite des phénomènes purifiés
Etincelle sans cesse, danse et resplendisse,
Comme un océan doré de félicité de sagesse immortelle
KI KI SO SO SAMAYA SO

(d’après l’adaptation de Douglas Penick, trad. Annie Le Cam)

Ce quatrième voyage était plus tranquille. Nouvelle agence (prise sur place, à Leh, et non plus à Manali puisque désormais nous n’y passons plus) et nouveau guide, Sarfaraz. Musulman cette fois. La ville de Leh a longtemps cultivé l’entente des religions. On raconte qu’au XIXème siècle et au début du XXème, Musulmans, Bouddhistes, Hindouistes et Chrétiens (de l’église Morave) cohabitaient en parfaite harmonie : les membres de chaque communauté invitaient les autres à leurs fêtes rituelles respectives. Les décennies récentes ont certes apporté quelques tiraillements dus au conflit du Cachemire mais les communautés (surtout musulmane et bouddhiste, les plus nombreuses) trouvent des terrains d’entente en ce qui concerne la gestion collective de la cité, une gestion qui se heurte à d’énormes difficultés : problèmes d’approvisionnement, surpopulation touristique des mois de juillet et d’août, précarité d’un environnement soumis aux aléas climatiques, présence massive de l’armée dans la vallée de l’Indus.

 Ce quatrième voyage nous conduisit dans la vallée de la Nubra, vallée orientée vers le Nord, par où l’on atteint le point le plus septentrional de l’Inde qui soit accessible aux voyageurs (pour des raisons de sécurité militaire : l’Aksaï Chin, partie conquise par la Chine sur l’Inde en 1962, n’est pas loin). Le chemin va de Phyang à Hundar, via le haut col de Lasermo (5200 mètres), et dans sa partie la plus basse, il rencontre des villages riants baignant dans des champs d’orge. A l’alpage du village, le berger seul dans sa cahute de pierres, entouré de ses chèvres et brebis, avec pour seuls objets de survie sa barate pour faire le beurre salé, la marmite où bout la tsampa, quelques tasses et des livres à l’écriture bouclée raconte (via notre guide et traducteur) combien rien n’a changé dans cet enclos depuis au moins dix générations.

A l’arrivée, étonnement de trouver un vrai désert de sable, hanté d’un pas lent par les chameaux de l’antique Bactriane. On est dominé par la chaîne du Karakorum et il reste à rentrer par la route goudronnée la plus haute du monde, via le Khardong la.

 (http://alainlecomte.blog.lemonde.fr/2008/09/16/retour/).

En sept ans d’absence, Leh avait bien changé… les guest-houses et les restaurants s’étaient multipliés : un quartier neuf entier avait été construit à cet effet. Trois ans se sont écoulés. En interrogeant Internet sur les hébergements dans Leh, je découvre quarante et un hôtels répertoriés…

la petite fille de Rumtse

Publié dans Inde, Souvenirs, Voyages | Tagué , | Laisser un commentaire

Back to Ladakh

Cela fait déjà quatre fois que, C. et moi, avons arpenté les chemins du Ladakh. La première fois, en 1998, pour aller de Darsha à Padum, moitié d’un trek fameux connu comme « la traversée du Zanskar », avec un guide d’une petite agence de Manali. A l’époque nous passions par Manali pour atteindre ce qui nous semblait être un bout du monde : il fallait deux jours entiers de car sur cette route par endroits défoncée qui franchit les premiers contreforts de l’Himalaya au Rohtang la (« col des cadavres » !), puis traverse le Lahaul, avec halte à Kyelong et ses quatre monastères bouddhistes. Pour le voyage à pied de Darsha à Padum, on stoppe bien sûr à Darsha, groupe de dhabas et « d’hôtels » sous tente autour d’un pont qui franchit la rivière Barai Nala. C’est déjà haut en altitude. La première nuit sous la tente, sentiment de suffoquer à cause du manque d’oxygène. Le lendemain, tout doucement (kalé, kalé) préliminaire à la première difficulté : l’ascension du Shingo la (5100 mètres). Cette année-là, il y avait en même temps que nous une petite troupe de jeunes lillois qui n’avaient pas pris avec eux le minimum d’équipement nécessaire. Leur guide, recruté sur place (dans les « hôtels »), brave berger qui s’en retournait chez lui avec ses deux mulets et son petit gamin, ne les avait pas attendus. Nous leur avions fait une place avec nous pour la nuit, quand du haut du chemin de l’autre côté de la rivière, le gamin surgit en courant : son père s’était rendu compte que les trois jeunes touristes ne l’avaient pas suivi et avait envoyé le fils les rechercher. Mais nos compagnons d’un jour étaient épuisés. L’arrivée au sommet du Shingo la fut une sensation de bonheur et de légèreté. Au bas du col, premier village de la vallée, Kargiak. Les paysans commençaient déjà à s’équiper en panneaux solaires. De Kargiak à Raru, c’est un enchantement : on longe le fleuve dans les prairies et les champs de pavots bleus, au pied du Gumburanjon. Au petit village de Ki, les femmes nous demandaient du savon dont elles manquaient. Et les enfants nous donnaient en échange des bouts de fromage de chèvre durcis qu’ils avaient malaxés avec les doigts. Plus loin, au confluent avec la Tsarap, il est d’usage de faire un détour pour visiter le monastère de Phuktal, construit à flanc de falaise, dominé par une grotte qui renferme le « chorten » le plus sacré. Environ soixante-dix moines y vivent toute l’année, avec une solide armée de moinillons dont le plus jeune doit avoir au plus quatre ans, tous bonnets jaunes comme le Dalaï-lama, autrement dit comme la secte des Gelugpas. C’est ici, dans une cellule de ce monastère, que séjourna le philologue hongrois Sandor Körösi Csoma, qui entreprit des recherches sur la langue tibétaine et la philosophie bouddhiste autour de 1820.

Cette année-là était une année de tension avec le Pakistan. Avant Padum nous avions déjà les échos de la guerre : la gare routière de Kargil avait été bombardée depuis la ligne de cessez-le-feu sillonnant le nord du Cachemire, or c’était par là que passait le car qui devait nous conduire à Leh. C’est la route de Srinagar, celle que l’on ne prend quasiment plus de nos jours par crainte des attaques. Nous, notre car roulait tous feux éteints en pleine nuit : le chauffeur n’avait voulu s’arrêter à Kargil que le temps de faire le plein, nous en avions profité pour prendre un dhal bhat (riz aux lentilles), avec un très jeune couple de Français. C’est arrivé à Muhlbeck, entrée du pays bouddhiste, que le chauffeur avait enfin consenti à s’arrêter : nous étions hors de danger. Nous avions dormi à au moins six dans une pièce surchauffée et sans air. Le lendemain, le car survolait littéralement les paysages désertiques du Ladakh, effaçait sur sa droite Lamayuru et arrivait enfin à Leh, dans la très vieille partie de Leh, au pied d’un hôtel antique où de tous temps, les voyageurs en caravane s’étaient reposés. Nous, nous étions allés dormir à la Milarepa Guest-House, déjà. Elle était tenue par une famille joyeuse à l’époque (pas encore frappée par la maladie de la mère), dont le père exerçait encore le métier de guide (depuis il est devenu « chief executive ») et le fils faisait des études de sociologie (il a depuis sombré dans l’alcool et la débauche).

Ce premier voyage en appelait un autre.

Pour le suivant, en 2000, nous avions aussi jeté notre dévolu sur un départ à pieds depuis Darsha, mais sur un autre itinéraire : celui du Rupshu cette fois, qui devait nous faire arriver non loin de Leh (nous voulions éviter le nord-ouest !), au très célèbre monastère de Hemis. C’est cette année là qu’à notre halte désormais habituelle de Kyelong, nous avions sympathisé avec le grand Lama du Bhoutan, qui était venu sur des terres acquises par réincarnation, afin de faire quelques « pujas » consistant à baptiser des bâtiments modernes. Les grands lamas ont une  curieuse tendance à se considérer comme chez eux là où leur communauté a élu domicile, ainsi celui-ci revendiquait-il un coin de Bourgogne, au titre qu’il s’y trouve un monastère Drugpa… et il nous vantait les mérites de nos vins. Sa femme, (eh oui, certaines sectes tolèrent et même recommandent le mariage, d’autres non), belle tibétaine vêtue de soieries, nous entretenait de la difficulté d’éduquer les enfants. Ce lama était semble-t-il le frère du roi, ou quelque chose comme ça. Il voyageait par Drukair. La traversée du Rupshu, avec pour guide Moti Lal Singh, toujours de la même agence (« Chandertal Trek and Tours »), mais nouveau pour nous (puisqu’il avait été avéré que celui de deux ans avant nous avait « volé » la nourriture à laquelle nous avions droit !) était des plus solitaires. Pas de village à traverser ou alors des « villages d’hiver » abandonnés en cette saison par leurs habitants partis faire paître les troupeaux de chèvres en haute altitude (cette espèce particulière connue sous le nom de « pashmina » est celle qui donne la laine « cachemire » si appréciée pour les pulls). Peu de groupes de touristes. Hélas, la pluie s’abattit souvent sur nous. On disait alors que le Ladakh était sec en été car la mousson ne pouvait jamais passer la barre des premières chaînes de l’Himalaya, mais les choses commençaient à changer. La pluie commençait à perturber les récoltes. Les orages dévastateurs entraînaient déjà des coulées de boue et des éboulements qui emportaient des champs, des fermes, des chemins. La route du Rupshu rejoint le fameux trek de la Markha. Il fallait alors traverser à gué la rivière Markha qui, cette année là, était en furie et haute jusqu’à niveau d’épaule. On allait se sécher ensuite sur la plaine de Nimaling… où les nouvelles nous parvenaient, inquiétantes, mais cette fois non plus à cause des actions guerrières mais à cause des perturbations climatiques : la voie de la descente vers Hémis risquait d’être dangereuse. De fait, il fallut des dizaines de fois nous encorder à trois pour franchir la rivière descendue du Kongmaru la tant son flot était impétueux alors que notre livre-guide nous disait que nous devionsavoir les pieds au sec. Le monastère de Hémis est bien sûr un monument. Des adeptes viennent des quatre coins du monde pour y rencontrer – lorsqu’il est là – un grand lama,  le Gyalwang Drukpa, aussi prisé que le dalaï-lama pour ses enseignements spirituels. Au village, la guest-house était tenue par la mère et la fille. Elle, Dol-Dol, intriguée par nos manières de faire, nous avait donné la plus belle des chambres mais en même temps la pièce où on faisait la « puja ». Alors chaque soir, nous avions sa visite, et participions un peu au rite. Comme elle me voyait peindre et dessiner, elle avait voulu, elle aussi, me faire part de ses talents, au moyen d’un beau dessin, où elle avait représenté tout ce que, pour elle, représentait son beau pays.

Un autre trek, cette année-là : sans guide, rien que nous, avec nos sacs sur le dos, cinq jours au Bas Ladakh, passant par Ridzong, Likir, Yangtang, Hemis-Shukpashan, Ang et Temisgang, dormant chez l’habitant. Les ladakhis n’avaient pas encore développé leur réseau de guest-houses. Au village de Yangtang, une maison s’essayait timidement à l’accueil des visiteurs. Nous étions traités comme des hôtes de marque, si j’en crois tout au moins la disposition de nos places au cours du repas du soir, au premier rang, et premiers servis de soupe faite avec les légumes délicieux que nous avions vu cueillir et écosser au cours de l’après-midi. Dans le fond de la cuisine « mémé » (le grand-père) faisait cuire la confiture d’abricots que nous aurions le lendemain matin au petit déjeuner sur des chapatis. A Ang, c’est une jeune paysanne qui nous avait accosté et conduit chez elle pour y dormir, dans une pièce du dernier étage, la plus prestigieuse, celle qui est à proximité de la maison des divinités. Dans la vallée, au retour sur Leh, l’armée indienne fouillait les cars et les camions. Les paysans locaux qui étaient dans le car protestaient de ce que l’on ait osé réveiller un « mémé » qui dormait profondément…

(à suivre)

Publié dans Souvenirs, Voyages | Tagué , | Laisser un commentaire

Du ciment des choses au tissus des lois

Revenant sur le livre de Claudine Tiercelin, le rouvrant au hasard, parcourant des paragraphes et des chapitres, je me dis, inévitablement, que je l’ai mal lu, que je n’en ai peut-être pas compris l’essentiel. Comment établir un lien avec d’autres choses que je sais plus ou moins, avec mes préoccupations par exemple, qui sont liées à la fois à la logique et au langage ? Un livre, plus mince celui-ci (seulement 173 pages, contre 416 au « Ciment des choses ») est paru presque en même temps, avec dans le titre (ou le sous-titre), la même référence au « réalisme » (rappelons que le livre de la philosophe du Collège de France est sous-titré : « Petit traité de métaphysique scientifique réaliste »), il s’agit des « Eléments de philosophie réaliste » de Jocelyn Benoist. J’ai consacré déjà un billet à Jocelyn Benoist, c’était à propos de son précédent livre, sobrement intitulé « Concepts ». Celui-ci en est la suite. Ou le complément, comme on voudra (lui, il dit « l’envers »). Le point de départ des deux philosophes, Benoist et Tiercelin, pourtant tous deux issus de traditions philosophiques différentes (la phénoménologie pour le premier et la philosophie analytique pour la seconde), est semblable. Il s’agit de réfuter l’idéalisme, en particulier l’idéalisme kantien. Cette idée que le « réel » des choses (les fameuses choses en soi kantiennes, les « noumènes ») nous serait à jamais inaccessible, et que, quoique nous fassions, notre connaissance serait limitée aux phénomènes, à l’apparence des choses, telle que notre esprit la fabrique. Ou bien, si on est « réaliste », autrement dit si on croit quand même un peu à la réalité externe et à notre possibilité de l’atteindre (par la perception ou par la connaissance scientifique), cette idée que c’est toujours de manière médiate, par le biais des « représentations », comme si (pour reprendre Benoist), le « réel », nous n’y étions pas déjà, comme s’il fallait ménager des voies d’accès particulières pour l’atteindre, comme s’il nous était généreusement « donné » comme on dit, alors qu’il n’y a aucune donation à l’œuvre dans sa prise en compte.
Claudine Tiercelin y va plus fort encore : ces idées kantiennes, ou bien ces idées « anti-réalistes » (élaborées notamment par Michael Dummett), sont pour elle de la paresse d’esprit, alors que leurs défenseurs invoquent, eux, la modestie, l’humilité. Qui sommes-nous, semblent-ils dire, pour que nous prétendions à une connaissance réelle du monde réel ? Où on voit pointer une nuance de soumission à un ordre divin. Tiercelin leur répond avec ces mots terribles (p. 363, note 1) :

« L’idéalisme, quand il s’accompagne d’une préférence pour le style et la fable, est le plus souvent attendrissant. Quand il va de pair avec l’antiréalisme qui se pare des certitudes de la science, il tourne vite à la paresse intellectuelle. Dans un cas comme dans l’autre, si l’on a des prétentions philosophiques, on se trompe de genre et on perd son temps ; on l’emploiera mieux, dans le premier, en s’adonnant aux arts et à la littérature ; dans le second, en s’abandonnant, une fois pour toutes, à la théologie ou à la religion. On observera au passage que c’est la voie que suivent la plupart de nos savants et philosophes antiréalistes des sciences contemporains ».

Dur. Personnellement, auparavant, je n’avais jamais songé à établir un parallèle entre antiréalisme et engagement religieux (même si wikipedia nous renseigne sur la catholicisme de Dummett !). J’ouvre ici une parenthèse car j’ai été moi-même très attiré par l’anti-réalisme, et cela pour des causes essentiellement liées à la logique. Je trouvais, et je trouve toujours, que l’intuitionnisme en logique (Brouwer, Heyting) est beaucoup plus intéressant que le « classicisme » à la Tarski. Baser la logique sur le concept de « preuve » (en tant qu’une preuve est un objet dynamique à part entière) plutôt que sur celui de « valeur de vérité » s’est avéré extraordinairement fécond dans l’histoire récente de cette science : la logique. Une sémantique des preuves a cet avantage, par rapport à une sémantique des formules, de donner par exemple une signification intrinsèque à la notion d’algorithme en informatique. Et si nous pensons (ce que je pense en effet) que le « sens » est plus procédural que dénotationnel, alors assigner à un énoncé, quel qu’il soit (d’un langage ordinaire comme de la science), en tant que contenu, un ensemble de preuves plutôt qu’une valeur de vérité, doit permettre d’aller plus loin dans ce qu’on nomme « sémantique » que ce que permet la sémantique formelle dérivée de Gottlob Frege (en particulier en permettant d’individuer les significations mieux que ne le fait la dichotomie brutale entre le vrai et le faux). Or, on le sait, l’intuitionnisme de Brouwer débouche sur un parfait idéalisme : on ne connaît que ce que l’on peut construire et ces constructions sont toutes entières du côté du sujet, de « l’esprit connaissant ».

Mais ne pourrait-on continuer à tirer  avantage de cette approche « constructiviste » en dehors du carcan idéaliste ? C’est, à mon avis, une des voies issues, au plan philosophique, de la révolution girardienne en logique (de Jean-Yves Girard, l’un des plus grands logiciens contemporains) : il faudra y revenir. Fin de la parenthèse.

Là où les deux réalismes, celui de Benoist et celui de Tiercelin, diffèrent c’est probablement (mais de plus philosophes que moi, voire les intéressés eux-mêmes, le confirmeront ou l’infirmeront) dans la place accordée à la science. Pour l’auteur du « Ciment des choses », le réalisme est scientifique ou il n’est pas, alors que pour Jocelyn Benoist, on sent bien, conformément à la tradition de la phénoménologie, qu’il y a un « réel » dans lequel nous sommes d’emblée (un « réel » que nous « avons ») et dont la connaissance débute en deça de la science, et même qui n’a rien à voir avec la science. Là aussi, il faudra revenir.

« Armons-nous d’optimisme, dit Claudine Tiercelin, et faisons le pari que le réalisme scientifique est la meilleure stratégie à suivre puisque, en dernière analyse, c’est bien lui qui nous permet de considérer que les théories scientifiques que nous jugeons valides sont les meilleures hypothèses que nous pouvons avancer aujourd’hui quant à la constitution de la nature » (p. 220). Où aller chercher ailleurs que dans la science les concepts, les théories, les explications quant aux phénomènes de la nature ? Un réalisme naïf en conclurait que nous pouvons nous arrêter là et dire : voilà, c’est simple, le monde est fait des entités que la science nous permet d’observer. Mais les choses ne sont pas si simples : en formulant ses explications, la science (et particulièrement la physique, bien entendu) convoque un ensemble de concepts dont certains peuvent se révéler inobservables (les « quarks » par exemple). Le réalisme scientifique admettra leur « existence ». Cela, à mon avis, soulève deux problèmes : d’abord celui de l’existence en tant que concept pris en lui-même, et celui de la relative indétermination des théories scientifiques. L’existence d’abord. Qu’entendons-nous par là ? Récemment, une discussion entre amis, dans un restaurant de Nancy, après congrès, conduisait à toutes sortes de questions et réponses saugrenues sur le sujet « qu’est-ce qui existe vraiment ? ». « Les nombres, est-ce qu’ils existent ? », ce à quoi un consensus se fit : les nombres entiers, oui, les rationnels aussi, mais pas les réels ! Oui, bien sûr, on devine pourquoi : les réels sont l’objet d’une construction purement théorique et pour cela plusieurs stratégies sont possibles, et on n’a même pas l’assurance qu’il s’agisse des mêmes objets que l’on obtient selon les diverses stratégies – coupures de Dedekind ou bien suites de Cauchy, pour fixer les idées – mais quel est précisément le critère d’admission de l’existence d’objets ? Sans compter les questions comme « et l’amour, est-ce que ça existe ? ». « Non » dit l’un « parce que c’est culturel » ( !), « oui » dit l’autre parce que c’est un phénomène biologique observable chez d’autres espèces. Ces réponses sont-elles bien raisonnables ? Les objets ou personnages de fiction existent-ils ? « Oui » dit M. à partir du moment où ils ont un nom, ils existent. Mais ne faut-il pas néanmoins introduire un critère de distinction entre ce qui existe dans notre esprit et ce qui existe aussi « dans la réalité », mais qu’est-ce que « la réalité » et ainsi de suite… on peut continuer longtemps. Cela montre en tout cas la force avec laquelle les problèmes d’existence nous interpellent.
Le point de vue dont se réclame Claudine Tiercelin est celui de la scolastique (mon ami Chr. a donc sûrement raison de s’y investir !). Le réalisme scolastique, qui fut, semble-t-il, remis au goût du jour par le philosophe américain Charles S. Peirce, est suffisamment important pour qu’on s’y attarde. Il marque une différence de taille par rapport au réalisme métaphysique à la Platon. Ce dernier postule en effet l’existence réelle des universaux, autrement dit de toutes les entités abstraites, indépendamment de tous moyens que nous aurions ou pourrions avoir de les atteindre : c’est le Ciel de Platon, où se côtoient l’idée du Bien, celle du Beau etc. dont nous ne percevons (mythe de la caverne) que des ombres. A cela, à la suite d’Aristote, les scolastiques mettront une nuance quant à « l’indépendance par rapport à notre esprit » car si le monde réel est indépendant de notre connaissance, comment ferons-nous pour le connaître ? Le problème, disait déjà Peirce, n’est pas celui de savoir s’il existe des universaux en dehors de nos idées ou de nos mots. Les universaux sont naturellement des mots ou des concepts, mais là où les nominalistes ajouteraient aussitôt : « et ils ne sont que cela », le réaliste dirait qu’ils sont aussi ce que ces mots et concepts « signifient ». « Puisque le mot « homme », dit Peirce, est vrai de quelque chose, ce que « homme » signifie est réel ». C’est dire, inéluctablement, qu’il y a des ordres du réel distincts et irréductibles (Peirce en distinguait au moins trois : logique, physique et métaphysique). Mais ce qui est capital ici c’est que ce réalisme-là relativise énormément l’extériorité du réel par rapport à notre esprit : il faut définir le réel non pas comme ce qui est absolument indépendant de la pensée, mais comme « ce qui reste inchangé par ce que nous pouvons en penser ». Mais il faut bel et bien que d’une certaine manière, il soit reflété déjà dans nos façons de penser. C’est là où , à mon avis, une articulation est possible avec le livre de Jocelyn Benoist puisque ce dernier montre (et pas seulement dans ce dernier livre mais dans le précédent aussi) à quel point le conceptuel est ancré dans le réel, de plein pied pour ainsi dire, de sorte qu’en réalité, rien du « réel » n’échappe au concept : le concept requiert simplement qu’il y ait de la part de notre esprit une opération de « reconnaissance », qu’on identifie le même une fois sur l’autre (ce que les logiciens appelleraient, je crois, une opération de « typage »). [Ici surgit encore la thématique de la logique contemporaine, dans ses développements girardiens : la distinction radicale se situe entre le locatif et l’isomorphe. Le pur locatif n’est pas encore « typé » alors que le type fera naître une classe d’objets qui, tous, se comportent de la même façon, même s’ils figurent dans des contextes différents].

 Inside quark : http://www2.cnrs.fr/presse/communique/709.htm

Une autre question est celle de la relative indétermination des théories scientifiques : ce point, souvent relevé par Quine (mais avant lui par Duhem, d’où la dénomination de « thèse de Quine-Duheim » pour son expression philosophique) consiste dans l’observation que plusieurs théories scientifiques sont, dans la plupart des cas, en concurrence pour rendre compte des mêmes faits expérimentaux. On se demandera donc comment nous procèderons au cas où plusieurs ensembles d’inobservables se révèleraient aptes à fournir une explication scientifique d’un même phénomène. C’est là que, pour Claudine Tiercelin, intervient le rôle explicite de la métaphysique, laquelle peut aider, face à une pluralité de solutions, à choisir celle dont les engagements ontologiques nous paraîtront les plus vraisemblables et les plus cohérents. On voit ainsi se dessiner une conception générale de la science qui s’articule autour de trois thèses (p. 223) :

Thèse métaphysique. Le monde existe et a une structure définie et indépendante de l’esprit (modulo les réserves faites plus haut).

Thèse sémantique. Nos théories scientifiques doivent être prises pour argent comptant. Elles sont donc susceptibles d’être vraies ou fausses. C’est la nature, la constitution du monde qui le détermine, c’est elle qui en est le « vérifacteur » ; si une théorie est vraie, les termes qui y figurent (qu’il s’agisse d’observables ou d’inobservables) ont une référence possible ; en d’autres termes, les objets postulés existent et leur constitution rend vraie la théorie en question.

Thèse épistémique. Les théories scientifiques sont, en règle générale, bien confirmées et (approximativement) vraies ; elles sont en mesure de nous donner accès à la constitution de la nature. Nous disposions de méthodes d’évaluation rationnelle applicables à des théories scientifiques rivales – ou des interprétations rivales de la même théorie – capables d’établir, fût-ce de manière hypothétique, quelle est, sur le plan épistémique, la meilleure de ces théories ou de ces interprétations rivales.

On ne saurait en aucune manière identifier cette conception avec un quelconque « scientisme ». Notons en particulier qu’elle se déprend d’une conception naïve de la vérité en termes de « vérité – correspondance » (attitude qui consiste à dresser une liste de correspondances entre entités d’une théorie et objets du monde auxquels elles réfèreraient, pour déduire ensuite que la théorie est un « bon modèle » du monde tel qu’il est) à partir du moment où elle admet un statut des inobservables et où elle considère que les théories peuvent finalement converger. Et s’il y a convergence, c’est (comme le dit encore ce même Peirce) parce qu’il y a contrainte extérieure, une contrainte qu’on peut justement identifier à l’effet du réel.

Pour en revenir alors à l’apport girardien en logique, on pourra dire que la logique elle-même, loin d’être une « création libre de l’esprit », dont on se demanderait bien alors comment il se fait qu’elle s’applique si bien au domaine de la science, est la conséquence d’une contrainte. Comme en physique, la gravité n’est jamais après tout qu’une conséquence d’une contrainte d’espace, dans le monde mental, les lois logiques seraient, elles aussi, simples effets d’une contrainte géométrique (c’est le sens qu’il faut donner au concept girardien de « géométrie de l’interaction »). On a déjà commencé d’étudier comment la définition d’une structure très générale d’interaction entre processus pouvait servir de base à la construction des opérateurs logiques fondamentaux. En ce sens, on échapperait à l’idéalisme du constructivisme logique.

photo du haut: François Morellet, l’Avalanche (une vision d’une géométrie de l’interaction?)

PS: on trouvera ici et ici également une recension du livre de Claudine Tiercelin (par Marie-Anne Paveau)

Publié dans Philosophie | Tagué , , , , , | 9 commentaires

Ciment des choses

C’est terriblement difficile d’entrer dans la philosophie quand on n’est pas soi-même, à la base, philosophe. Quand j’ai abordé le livre récent de Claudine Tiercelin (celle par qui le scandale est arrivé), « le Ciment des Choses », j’ai trouvé, à première lecture, que le livre était bien indigeste, non qu’il soit « difficile » au sens où est difficile la lecture d’un Derrida (c’est-à-dire au sens où la difficulté serait recherchée en elle-même afin de produire un sentiment chez le lecteur d’intimidation ou de nouveauté) mais parce qu’on a du mal à saisir la nature des questions posées, leur importance, en quoi elles rejoignent une interrogation vitale.

Au niveau du vernis, Claudine Tiercelin dit qu’elle recherche l’expression d’une « métaphysique » adéquate à l’état de nos connaissances scientifiques et qu’elle croit la trouver dans un « réalisme » qu’elle qualifie de « dispositionnel ». Qu’est-ce à dire ? que tout bonnement, ce qui existe, ce ne sont ni les choses ni les propriétés, dans leur généralité, mais les dispositions. Qu’est-ce qu’une disposition ? Un type de propriété particulière bien sûr, ainsi la « fusibilité », la « solubilité », la « fragilité » sont-elles des dispositions. La philosophe veut dire par là qu’est fusible l’objet qui, s’il était mis dans certaines circonstances (haute température) fondrait. A première vue, de telles propriétés s’opposent à d’autres, que l’on pourrait définir, croit-on, de manière plus « catégorique », comme les propriétés de couleur ou de forme. Mais ici après tout, rien n’est vraiment acquis : qu’est-ce qu’un objet « triangulaire » si ce n’est un objet tel que si on se mettait à compter ses angles, on en trouverait exactement trois ? Soit. Mais on commence alors à regarder la nouvelle titulaire de la chaire du Collège de France avec un œil de travers: allez-vous nous débiter des sornettes sur les vertus dormitives et autres « dispositions naturelles » que l’on trouverait ainsi dans le réel sans effort et qui ne feraient qu’apporter des justifications tautologiques ? « Si votre fille est muette, madame, c’est qu’elle a perdu l’usage de la parole » et ainsi de suite, où la loi apparente est directement l’expression d’une disposition mais donne l’impression d’une pétition de principe.
Or, penser cela serait se méprendre sur le sens de l’entreprise. N’est pas métaphysicien(ne) qui veut. A mon sens, le livre devient intéressant aux environs de la page 300, autrement dit quand l’auteur attaque résolument ce dont il est question et qui est intimement relié, en effet, à la science. Qu’est-ce qu’une loi de la nature ? N’est-ce, pour reprendre Hume, qu’une régularité qui s’observe ? N’est-ce qu’une façon d’échapper au concept ambigu de causalité ? L’épistémologie classique (le positivisme logique par exemple, complété par Quine) a toujours privilégié une représentation logique des choses (en termes de « modèles ») qui a mis en avant le premier ordre, c’est-à-dire le fait que les énoncés des lois doivent, dans la mesure du possible, s’exprimer comme des quantifications sur des objets particuliers (on connaît l’aphorisme célèbre de Quine selon lequel « être, c’est être la valeur d’une variable », voulant simplement par là dire qu’il n’est loisible de conférer une existence qu’aux objets sur lesquels on peut quantifier sans risque, autrement dit les objets individuels). Dire que les étoiles sont des corps en fusion par exemple, revient « classiquement » à dire que pour toute étoile E, E est un corps en fusion, faisant ici des étoiles (de tout l’univers) les éléments individuels d’un ensemble. Demain peut-être trouvera-t-on un corps céleste qui ressemble à une étoile et qui n’est pas un corps en fusion, et ce, pour toutes sortes de raisons : parce qu’elle est éteinte depuis longtemps par exemple. Il n’en restera pas moins que les étoiles sont des corps en fusion, tout simplement parce qu’il s’agit là d’une propriété dispositionnelle normale de ce genre de corps céleste. Lorsqu’on énonce une vérité scientifique (voir aussi: « tous les corbeaux sont noirs »), on ne quantifie pas sur des individus, ce qui, en général d’ailleurs, ne possède aucun sens  (puisque la loi scientifique n’a d’intérêt que si elle porte sur un domaine d’objets « très nombreux » c’est-à-dire en fait, potentiellement infini, et qu’il n’y a pas de possibilité effective d’énumérer les objets), mais on procède à l’expression d’une propriété dispositionnelle. Cette vision des choses éclaire non seulement les lois supposées exactes (qui en réalité ne le sont jamais), mais aussi les lois probabilistes. La querelle sur l’interprétation des probabilités est vieille comme les probabilités… Devons-nous penser qu’une pièce a une probabilité de ½ de retomber sur Pile parce que nous avons fait une série très longue d’essais pour le vérifier ? Evidemment non, car comme dans le cas de la quantification universelle, nous en sommes incapables. Pour Claudine Tiercelin, nous nous contentons d’identifier une disposition naturelle de la pièce. Empruntant ces mots à Mumford, elle dit qu’au fond, « les lois sont des descriptions de ce qui est naturel pour des classes de particuliers. Il s’agit non pas de descriptions d’évènements, mais de descriptions de ce que peuvent faire (au sens dispositionnel du terme) les objets ». Bien sûr, cela paraît un peu facile, mais c’est une manière, comme toujours en métaphysique (d’où peut-être l’idée que la métaphysique n’est après tout pas si satisfaisante que ça) brutale, de répondre à une question : de quoi l’univers peut-il bien être fait pour que les lois, nos lois de la science s’y appliquent si bien ?

(Astronomy Picture of the Day: when two galaxies overlap)

Publié dans Livres, Philosophie | Tagué , , , | 6 commentaires

L’affaire

Le Landerneau philosophique parisien bruit d’une affaire : Claudine Tiercelin, grande philosophe française, connue en particulier pour ses travaux sur C. S. Peirce, a été nommée à la chaire de philosophie du Collège de France, soutenue par Jacques Bouveresse et au grand dam de quelques « beaux esprits » de l’intelligentsia française. Le N’obs, ou plutôt le S’nob s’en est fait l’écho par l’intermédiaire d’un article particulièrement odieux d’une certaine Aude Lancelin. Selon cette dernière, l’une des plus hautes institutions universitaires de France aurait été bel et bien vendue à l’ennemi, le parti de l’étranger, le courant dit « de la philosophie analytique ». Comble de l’insulte : la journaliste de l’Obs feint d’ignorer qui est Claudine Tiercelin… comme si elle n’avait jamais feuilleté des livres à un quelconque rayon de philosophie d’une grande librairie. Elle débute son article par : « Claudine, qui ? ». C’est toujours ce qui se passe quand on veut renvoyer quelqu’un à son insignifiance : vous n’existez même pas. Mais qu’est-ce qu’elle en sait, Aude ? Elle s’est précipitée sur Wikipedia : elle n’a pas vu de fiche au nom de la philosophe ! c’est dire si cette dernière n’existe pas ! Quelle bêtise… De quoi être atterré. Bien sûr, Bernard-Henri Lévy, lui, il existe. On se moque un peu de lui, mais il est « de la famille ». Alors qu’une femme qui est allée faire une partie de ses études à Harvard, qui a côtoyé les grands noms de la philosophie américaine, dont Quine, (ici orthographié « Quayle ») l’illustre Quine, mort en 2000 presque centenaire, et qu’un autre grand philosophe – mais belge ( !!) – , Paul Gochet, malheureusement décédé il y a peu de temps (qu’hommage lui soit rendu) a fait connaître dès les années soixante en France (« Quine en perspective »), une femme comme ça ne peut tout simplement exister.

La vie intellectuelle française, et surtout parisienne, tourne à la caricature. Nul ne s’étonnera que les philosophes étrangers la regardent avec condescendance. On se souvient des remous causés par la visite de Noam Chomsky l’an dernier (à l’invitation de Jacques Bouveresse, encore lui) et de la double page étonnante du « Monde des Livres », où l’illustre linguiste américain était jugé par quelques-uns des professeurs parisiens « qui comptent », tel Jean-Claude Milner. J’avais dit alors que ce dernier « dévoilait le pot aux roses » en affirmant ceci :

Il y a des raisons de fond [à l’hostilité que rencontre Chomsky auprès des intellectuels français]. Il faut bien voir que Chomsky place au centre de l’activité intellectuelle un certain type de raisonnement, reconnaissable à deux critères.

Premièrement, une argumentation digne de ce nom doit pouvoir être représentée, sans reste, par le calcul des propositions : si un raisonnement ne peut pas être présenté sous forme logique, il ne vaut rien.

Deuxièmement, la conclusion doit être présentée comme falsifiable, c’est-à-dire comme pouvant être confrontée à un test empirique, comme cela se pratique dans les sciences de la nature. Or, en France, beaucoup d’intellectuels considèrent que la logique formelle classique n’épuise pas le champ des raisonnements possibles ; ce n’est pas vrai seulement de Derrida ou Lacan, c’est aussi vrai de Sartre ou de Lévi-Strauss.

En effet, quand on a lu cela, on a tout compris du (faux-) débat actuel. Faites une philosophie qui cherche avant tout à s’ouvrir au débat et à la discussion, autrement dit une philosophie argumentée, et vous n’aurez pas l’heur de plaire à cette intelligentsia. A la fin de l’article d’Ancelin, la journaliste fait dire à un anonyme ( !) : «Vous voulez savoir qui gagnera à la fin ? C’est nous qui allons gagner. Ils peuvent se faire élire où ils veulent, ils peuvent pérorer à Oxford ou Acapulco, mais ils n’ont pas d’oeuvres dignes de ce nom. Or vous savez quoi ? A la fin, c’est l’oeuvre qui gagne ». Cette remarque aussi vaut son pesant d’or car elle dévoile encore autre chose : que, pour un cercle restreint, l’enjeu n’est ni « la vérité » (concept vieux-jeu) ni l’élucidation d’une question, c’est « l’œuvre ». Mais qu’est-ce qu’une œuvre ? c’est avant tout une création artistique ou littéraire. On parle de l’œuvre de Balzac, de Le Clézio ou de Picasso : ce sont des îles, des archipels qui ajoutent au réel quelque chose d’unique et d’inimitable, ce ne sont pas des interrogations conceptuelles. En philosophie, on parle à la rigueur de « système », qualifiant les travaux d’un Kant ou d’un Hegel. Parler « d’œuvre » à propos de philosophie c’est faire ce que Bouveresse a justement dénoncé : ramener la philosophie à la littérature. Or, ce n’est pas ce que nous attendons de la philosophie : si nous sommes si avides de nous y plonger, ce n’est pas parce qu’elle va nous donner des délices liés à la contemplation d’une nouvelle réalité, mais parce que nous escomptons trouver en elle les réponses à nos questions : qu’est-ce que « la réalité » ? Y a-t-il un sens à parler de « l’esprit » indépendamment de la réalité ? Comment les vérités scientifiques s’articulent-elles à notre vision du monde ?

Je ne sais pas vraiment si Claudine Tiercelin répond à de telles questions. Je sais qu’elle les pose, ce n’est déjà pas si mal.

PS: lire la réponse de Jacques Bouveresse au Nouvel Obs

(photos: C. Tiercelin, P. Gochet, W. V. O. Quine)

Publié dans Actualité, Débats, Philosophie | Tagué , , , | 7 commentaires

Mona, la danse macabre et les petits enfants des écoles

C’est JM qui, lors de notre passage en Bretagne l’an dernier, m’avait prêté « Composition française », de la grande historienne Mona Ozouf. Il m’aura fallu plus d’une année pour m’y plonger. Le prêt de ce livre s’imposait : nous étions à deux pas de la chapelle de Kermaria, évoquée par Mona Ozouf dans un chapitre (« L’école de l’église ») où elle s’étend sur cette caractéristique propre à maint village de France (et pas seulement de Bretagne) qui est d’y voir s’opposer de manière farouche deux côtés: celui de l’école publique et celui de la privée. Si la jeune Mona (à l’époque « Sohier ») fréquentait la publique (résultat d’une audace de sa famille qui l’étonne encore aujourd’hui) cela ne l’empêchait pas de devoir aussi rejoindre une fois par semaine l’autre camp, pour le fameux catéchisme. « L’école de l’Eglise » était bien décevante, toute de récitation par cœur, de réponses toutes faites et d’imagerie appauvrie. Dieu n’était pas crédible. A peine son idée pouvait-elle être sauvée par le spectacle des œuvres d’art auxquelles il avait pu donner prétexte. Et il fallut que ce soit une remplaçante de l’école publique qui fasse découvrir aux enfants cet autre pan, cette face cachée de la religion. La jeune fille avait surtout insisté sur le joyau architectural, dont on apprend au passage que nous avons bien failli ne jamais le connaître tant la recherche du neuf à tout prix avait animé un curé de Plouha qui, pour construire une église neuve, n’avait pas hésité à utiliser les pierres des monuments environnants, jusqu’à s’en prendre à cette superbe chapelle. « Ce qui rendait, dit Mona, Kermaria remarquable, c’était, une fois franchi le porche sud où les apôtres montent la garde, la découverte, aux murs de la chapelle, d’une spectaculaire danse macabre : une cinquantaine de figures peintes se tiennent par la main, les squelettes alternent avec les vivants, sans force pour résister à la gigue où ils sont entraînés ».

Je me souviens de cette fresque (dont le motif se retrouve dans quelques autres églises en France, en Suisse et en Italie) qui n’est pas sans rappeler celles qui, à l’autre bout du monde, ornent les murs des temples bouddhistes, au Tibet ou au Ladakh, et qui représentent des divinités terrifiantes, telles le noir Malakala (encore qu’en ces pays himalayens, ces apparents démons fassent office de protecteurs, là où, en Bretagne, ils semblent être là pour terroriser les esprits). Mais ce n’était pas tant la fresque elle-même, que l’espace intérieur de cette chapelle, qui avait ému la jeune écolière, espace qui « communiquait le sentiment de protection, tandis que le clair-obscur suggérait le mystère, si définitivement absent dans la nudité agressive de l’église paroissiale. Ici, la prière cessait d’être tout bonnement ce qu’il fallait savoir et prenait un sens. Ici, quelque chose faisait signe vers l’au-delà. Ici, dans le silence et le demi-jour, on pouvait capter le chuchotement des « Anaon » que ma grand-mère n’avait cessé d’entendre ».

Je ne sais pas, à vrai dire, ce que c’est que ces « Anaon »… imaginons ici quelque mot de langue bretonne, un peu magique, à l’image d’une culture très ancienne.

Il y a bien sûr, beaucoup plus à dire sur cette « composition française » que cette simple anecdote reliée à une chapelle.

Comme dans tous les livres sur l’enfance (mais ce n’est pas ici seulement un livre sur l’enfance) on est ému et attendri par l’évocation de périodes lointaines. Quand l’école s’écrivait encore à l’encre violette et que les valeurs de la République lui tenaient lieu d’autorité suprême et indépassable. Ces évocations laissent cependant un goût amer, comme si, à se complaire dans la nostalgie, on ne cherchait qu’à oublier la dure réalité de l’école d’aujourd’hui. Il y a beau temps que l’heure n’est plus aux dichotomies ancrées dans les premières républiques, opposition bien désuète entre « école de l’église » et « école de la république », ou bien entre « école de la Bretagne » et « école de la France ». Certes, il en reste toujours quelque chose et on trouve sympathique qu’une âme bretonne ait pu survivre à tant de volonté d’hégémonie de la part d’un Etat qui s’est voulu tout puissant, mais l’école qui, comme l’écrit Mona Ozouf « s’ingénie à nous rendre pareils » (« et c’est là sa merveille »), a-t-elle bien réussi son coup ? Il y a, dans ces pages, un plaidoyer qui nous touche parce qu’il est en faveur d’une fiction longtemps maintenue – non toujours sans raison – qui est celle d’une « indivision », indivision de la République comme de l’Ecole qui la représente, où tous les petits enfants d’un coin à l’autre de l’hexagone, apprendraient à la même heure et dans les mêmes livres l’héroïsme de Bayard et de Du Guesclin, la persévérance de Palissy et les bienfaits de Pasteur à l’humanité. Longue est la liste des mérites de cette école là, dont pourtant nous savons à quel point elle fut aussi, selon les termes de Bourdieu, « reproductrice des inégalités ». Mona Ozouf, comme beaucoup de ceux qui ont su franchir les épreuves de la scolarité obligatoire, ne retient évidemment que la part belle de cette histoire. Quand l’heure sera venue pour ceux qui furent les écoliers des années quatre-vingt ou de maintenant, de raconter leurs souvenirs (espérons-le dans une langue aussi belle que celle dont use l’historienne), que diront-ils de cette « unité » ? Ne diront-ils pas qu’elle n’était que de façade, alors que la question importante de l’époque n’était plus d’étendre l’hégémonie culturelle et linguistique sur des provinces, mais d’accueillir et de faire face à la diversité issue du monde entier ? Cette école, qui prônait, à juste titre, les valeurs de « l’universalisme », était-elle prête à recevoir la multitude des particularismes dont l’universel est fait ? Elle qui avait su séduire les Yannig et les Mona, était-elle prête à intégrer les petits Mohamed et Malika ? Ou alors faut-il dire que la cinquième des républiques a été bien piteuse dans ses performances par rapport à celles qui l’ont précédée ?

 (à suivre)

Publié dans Art, Débats, Ecole, Enfance, Livres | Tagué , , | 2 commentaires