Instantanés ladakhis – XIII – Le Maître de Stakna

La nécessité de rénover les temples fait éclore comme des fleurs de lotus des écoles de peintres spécialisés dans l’art bouddhiste. Le peintre actuellement le plus célèbre est Tsering Wandus, du village de Nyemo. Sa rénovation des fresques du monastère de Stakna (où, venus des quatre coins de la bouddhicité, les pélerins affluent pour admirer un magnifique masque de tara blanche), inaugurée récemment, est renommée dans tout le pays. On appréciera notamment la salle des taras vertes, dont le corps ondule au milieu des champs de lotus. Art religieux en même temps qu’art du fantastique, fresques où les déités gracieuses alternent avec les monstres dévorants, et les Bouddhas à face de lune aux gestes efféminés avec les scènes d’étreintes propres à un culte qui sait honorer l’union charnelle en tant que symbole de la spirituelle… tout cela rappelle le bruissement des ateliers de la Renaissance, quand l’artiste se faisait aider par ses apprentis pour les scènes de détails, quand Fra Lippi mêlait au devoir de peindre des vierges diaphanes la volupté de le faire sous les traits de sa bien-aimée.

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Instantanés ladakhis – XII – Les Oracles de Matho

Ils dansent en équilibre sur les bords acérés du toit du Gompa, ils se coupent avec des bouts de verre sans que cela saigne, ils agissent semi-conscients et prédisent l’avenir. C’est du moins ce que l’on nous raconte car nous ne les avons pas vus. Il faudrait, pour les voir, venir en hiver, lors du Festival de Matho.

Matho est un monastère unique au Ladakh puisqu’il est le seul à appartenir à la branche Sakyapa du bouddhisme vajrayana (autrement dit du bouddhisme tantrique). Rappelons que ces branches sont au nombre de quatre, dont certaines connaissent des subdivisions. La plus ancienne est celle des Nyngmapas (de nyngma qui signifie ancien), puis viennent les Kargyudpas (ou « voie de la parole ») qui se sont divisés en karma-kargyudpas (la branche des karmapas) et drugpa-kargyudpas (puissants au Bouthan, mais aussi au Ladakh, dans la mesure où de nombreux lieux ladakhis sont reliés à des « possessions spirituelles » bouthanaises). Les Sakyapas viennent du Tibet, du monastère de Sakya précisément. Les moines de cet ordre doivent en principe y séjourner régulièrement. Enfin, la « Réforme », celle du moine Tsongkapa, autour du XVème siècle, est à l’origine de la branche des Gelugpas, célèbres pour leurs bonnets jaunes, et à laquelle appartient le Dalaï-Lama. On raconte que les conflits entre ces branches ont été par le passé aussi sanglants que nos guerres de religion. Aujourd’hui, elles coexistent pacifiquement. Encore que l’attitude du Gyalwang Rimpoche à la tête des Kargyudpas de Hémis (et donc de tous les monastères inféodés à Hemis, jusqu’en nos campagnes bourguignonnes) n’est certainement pas pour plaire à notre 14ème Dalaï-Lama : visiblement plus préoccupé d’affaires à conclure dans le monde entier que de vie spirituelle, il déclare haut et fort se soucier de l’autonomie du Tibet comme d’une guigne !

le kangyur

A toutes ces branches, on peut ajouter des survivances de la religion primitive, précédant l’arrivée du bouddhisme : le bön, qui relève plutôt du chamanisme. On raconte que le grand introducteur du bouddhisme au Ladakh fut le moine Padmasambhava, dont on voit l’effigie (ornée d’une fine moustache) dans presque tous les temples ladakhis. Des recherches plus récentes tendent à montrer que celui-ci fut plutôt un magicien du culte bön qui fit ce qu’il put pour résister à l’avancée du bouddhisme en adaptant le bön à la nouvelle religion.

La plupart des monastères du Ladakh sont kargyudpas, quelques-uns sont gelugpas (Spituk, Thikse, Sankar, Karsha). Aucun n’est nyngmapa, un seul est sakyapa. Cette dernière branche semble s’illustrer au plan de l’ésotérisme. Une visite au monastère de Matho est une incursion dans un univers de BD. Ce n’est pas là que les fresques sont les plus belles (voir Stakna pour cela), ni les thankas les plus lumineuses. Au contraire, elles sont toutes noires de fumée et donnés pour être très anciennes (XVIème siècle). Surtout, la pièce des oracles attire l’attention : c’est là que sont entreposés les objets magiques, ustensiles de divination, masques « chams » utilisés lors des festivals. Un panneau surmonte la porte : interdit aux appareils photos, aux sacs et…. aux femmes ! Pour une raison qui me demeure inconnue, le sol est parsemé de graines.

Lorsque nous en parlerons avec M. Dorjay, il nous assurera de sa croyance dans les oracles. Il nous racontera qu’à l’époque où il avait des responsabilités dans la banque locale, une somme importante avait disparu et les dirigeants de la banque ne savaient que faire, dans quelle direction enquêter, l’oracle consulté avait alors conseillé de ne rien faire, promettant que l’argent réapparaîtrait, ce qui en effet arriva. Les oracles sont consultés pour prédire les pluies. Mais, dit malicieusement son fils, assis à côté, ils n’avaient pas prévu les inondations de 2010…

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Instantanés ladakhis – XI – Roads

Le Sir Sir la est le dernier grand obstacle sur le chemin de Wanla. La dernière pente est raide. Je me hisse au sommet avec énergie. Souvent en ces moments d’effort, je pense à des exploits sportifs, ça m’aide. C’est à ça de positif, je crois, que peuvent servir les spectacles sportifs, l’image d’un athlète ou d’un joueur qui se transcende devient le symbole de l’effort dont on est toujours capable s’il nous reste un peu de détermination, de courage, d’envie de vaincre. Mais aussitôt suis-je arrivé, déception : ce que nous trouvons au col, c’est tout bonnement une route ! « La » route, celle que l’on construit au Zanskar depuis des années, et qui devrait servir comme moyen de communication directe avec Leh, la capitale. A quatre mille cinq cent mètres d’altitude, voire plus, d’énorme engins ultra-modernes creusent le rocher et nivellent le sol pour ouvrir la voie à ce qui sera bientôt un troisième accès routier à Leh, le seul passant par le Zanskar. On peut être surpris d’autant de moyens dépensés, surtout si l’on croit naïvement que c’est juste pour désenclaver les quelques milliers d’habitants qui vivent dans ces villages reculés et isolés du reste du monde neuf mois sur douze. En réalité, il y a aussi un intérêt stratégique à la construction de ces routes. Celle qui va de Manali à Leh passe trop près de la frontière chinoise… et celle qui vient de Srinagar passe trop près de la frontière pakistanaise. Pour des raisons de défense, il est donc important qu’il y en ait une qui passe loin des deux frontières, donc soit médiane. Et évidemment, la population voit là un moyen de se relier à la capitale sans avoir à passer par les régions musulmanes toujours redoutées et objectivement peu sûres. Les routes sont financées par la Banque Mondiale, le contrat stipule que les fonds ne seront accordés que durant une période de trois ans ( !), pas question donc de tergiverser et de mollir : les travaux doivent être faits. Ceci contraste avec la fameuse route que nous avons prise pour arriver à Padum, venant de Kargil, toujours dans un aussi mauvais état depuis cinquante ans malgré, nous dit monsieur Dorjay, les millions de roupies (pardons, les « lakhs ») attribués par le gouvernement central afin de l’améliorer… évidemment millions de roupies détournés, remplissant les poches des dirigeants politiques de Kargil.

A terme donc, Padum, mais aussi Lingshed et Photoksar devraient sortir de leur isolement. Mais nous a dit M. Sonam Dorjee, à la Lamdon School de Padum, il ne faut pas rêver : de telles routes vont nécessiter un entretien énorme et pendant l’hiver, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elles soient, par enchantement, libres de neige. A moins que l’armée, comme toujours, y mette les moyens… Où que nous allions, nous retrouvons finalement cette même présence de l’armée indienne désormais enracinée au sein de la vie des ladakhis. L’armée qui protège des invasions, l’armée qui sauve des inondations, l’armée qui construit et entretient les routes.
Rien sans l’armée, donc ? mais rien non plus sans l’apport des travailleurs venus en général du Bihar (l’Etat le plus pauvre de la fédération indienne) qu’on croise comme des fantômes au bord des routes goudronnées et qui sont là justement pour étaler l’asphalte, dégager les éboulis, combler les trous. Travailleurs en famille. Les femmes trimballant des pierres plus lourdes qu’elles. Parfois suivies de leurs enfants emmitouflés dans des chiffons de fortune, les pieds eux-mêmes dans des chiffons, suant et toussant sous la surveillance de soldats.

Hanupatta

La rumeur de la construction de ces routes n’est pas tombée dans l’oreille de sourds. Lorsqu’après Hanupatta (charmant village, où l’on passerait bien ses vacances…), nous nous arrêtons en bordure de la fin de portion de route achevée, à une « tea shop » installée sous un vieux parachute, nous sommes rejoints par un luxueux 4×4, avec à son bord un lama et une dame en habits de ville, agitant ses bagues et allumant sa cigarette, qui ne nous salue pas particulièrement mais qui, au bout d’un moment où elle s’est rongée les ongles, anxieuse, vient brutalement à nous et nous demande en parfait français, accent parisien en sus, si nous n’avons pas une carte de la région ( !), « afin, nous dit-elle, de voir où en est la construction de la route. Car elle aimerait savoir, elle, représentante d’une grande agence de voyage franco-indienne, si elle peut dès l’an prochain amener des touristes en voiture au moins jusqu’à Photoksar…

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Instantanés ladakhis – X – Photoksar

Photoksar, village mythique. Je n’aurais peut-être pas souhaité entreprendre ce voyage si je n’avais désiré ardemment voir Photoksar, seul endroit mythique du Ladakh que nous ne connaissions pas encore. Village paisible incrusté dans la pente entre deux cols avoisinant les 5000, c’est dire combien en hiver, on ne risque pas de l’atteindre. Ces deux cols sont le Singge la et le Sir Sir la. Nous avons franchi le premier la veille, en provenance de Lingshed. Précisons qu’il a fallu deux jours, d’abord aller de Lingshed au camp de base du Singge, puis le passage proprement dit du col. La première étape passait par le Kyupa la, monstre de raideur, avec son chemin en zigzags, laborieux chemin où nous avons été rattrapés et dépassés par nos chevaux, dur chemin de soif et… de faim car nous n’avions dans l’estomac que les pauvres rations de légumes verts de notre hôte amchi. Arrivés en haut du col en début d’après-midi, nous ne nous étions pas encore arrêtés pour manger. Un couple était assis au pied des monticules de drapeaux, francophone. Au cours de la conversation, il s’avéra qu’ils étaient Suisses, habitants d’Orvins (près de Bienne). Cela tombait bien : C. est de cette région et nous y connaissons des amis de ses parents, que ces trekkeurs connaissent aussi bien sûr. Les montagnes du Ladakh sont ainsi sillonnées de ces voyageurs de tous âges issus des Alpes, Suisses, Savoyards, Grenoblois… qui viennent là chercher simplement une autre vision de la montagne. Ce couple nous apporte un peu de fraîcheur… et de nourriture. Nous voilà fraternisant autour de deux sandwiches qui leur restent et d’une tablette de chocolat suisse. Le fendant, ce sera pour plus tard. Au loin, après la redescente dans la vallée, nous voyons ce qui nous reste à faire. Remonter, comme toujours… mais de fait, l’étape sera moins dure que prévu et l’arrivée au camp du Singge la se fera en douceur. Où nous retrouverons deux jeunes belges qui viennent, eux, d’un autre périple, où, nous disent-ils, ils ont risqué leur vie : le chemin de Dibling à Lingshed, devenu dangereux. Obligation de passer en hauteur sur un sentier à peine taillé dans la roche, avec nécessité de se tenir en équilibre au-dessus du vide. Leur guide – népalais – s’est effondré nerveusement après la traversée (quelle idée, aussi, de prendre un guide népalais pour voyager au Ladakh, quand on sait justement à quel point les voies peuvent se modifier d’une année sur l’autre).

Le passage du Singge la s’est fait tranquillement. A mi-pente, nous croisons un moine, qui, lui, revient de Photoksar, et rejoint son monastère de Lingshed. Au sommet, une bande d’Irlandais, criant et éructant, en voyage pour quelque cause écologique non identifiée. Le chemin vers Photoksar, doucement en pente (sauf une ombre de col vers la fin, le Bumikse la), est terriblement long et oblige à traverser des torrents qui, en fin de journée, sont tumultueux des eaux qu’ils reçoivent de la fonte des glaciers. Enfin Photoksar. Mais que nous ne toucherons jamais : il est de l’autre côté de la rivière, ponts emportés, il faudrait pouvoir aller passer à gué en quelque endroit sécurisé puis revenir sur l’autre rive. Nous n’en avons pas le courage et regardons ce beau village de loin, imaginant ce que ce serait de s’y perdre dans ses ruelles.

crédits photos : C.

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Instantanés ladakhis – IX – Polyandrie

« Instituée au XVIIIème siècle pour des raisons essentiellement économiques, la pratique de la polyandrie tendait à préserver l’intégralité du patrimoine familial en empêchant sa division entre les divers héritiers, ce qui s’avérait indispensable dans ce pays pauvre en terres arables. Aussi, lorsque le fils aîné se mariait, son épouse (tib. nama) devenait aussi et systématiquement celle de son (ou de ses) frère(s) ; cependant, si ce dernier le souhaitait, il avait aussi la possibilité d’épouser une femme, à condition toutefois de s’établir dans une maison différente et de renoncer à tout l’héritage. Bien qu’ayant, génétiquement, des pères différents, les enfants reconnaissaient néanmoins tous les hommes de la famille comme leurs pères ; cependant l’aîné des frères avait droit au titre d’aba (« père ») tandis que les cadets étaient appelés aba chun ou aba-chunun (« petit-père »), parfois encore agu (« oncle »). Dans le cas où la famille n’était composée que de filles, le schéma restait identique : l’aînée prenait un époux (tib. magpa) qui devenait nécessairement celui de ses sœurs aussi. Le plus souvent fils cadet, donc sans fortune, ce dernier ne jouissait pas pour autant d’un sort agréable : ajouté au fait qu’il ne possédait aucun droit sur les biens de sa femme, il lui devait en plus obéissance absolue, ce qui signifie qu’il passait son existence à travailler et était plus ou moins considéré comme un commis de ferme ! Sort peu enviable donc, comme en témoigne le proverbe ladakhi qui affirme : « Il y a toujours une corde autour de la tête du magpa » (la corde évoque ici tout labeur pénible). De plus, si ses services n’étaient pas satisfaisants, son épouse pouvait divorcer très facilement et à n’importe quel moment : il lui suffisait de porter l’affaire devant le chef du village (tib. goba) qui faisait alors fonction de juge. Et le pauvre magpa pouvait aussi, du jour au lendemain, se voir refuser les faveurs de sa dame si celle-ci décidait de prendre un pho-tsak, c’est-à-dire littéralement un « mari en plus »… Propre aux pays de civilisation tibétaine mais plus particulièrement au Ladakh, cette institution sociale, qui agit comme un moyen naturel de limitation des naissances, permit avant tout d’éviter le phénomène de famine endémique qui autrement n’aurait pas manqué de frapper la population ladakhie ».

 Extrait de Géraldine Doux-Lacombe : « Ladakh », guide Arthaud, 1987

photos prises par C.

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Instantanés ladakhis – VIII – « Dental » amchi à Lingshed

Karma Tenzing a environ deux ans. Il porte des pantalons coupés, alternative commode aux couches, jetables ou non et vit avec ses grands-parents, dans la « petite » maison, celle où normalement se retirent les parents quand le grand fils, une fois marié, reprend la maison principale. Karma Tenzing a une épaisse couche de crasse sur les joues. Il faut dire qu’il vit dans un environnement de terre et de poussière. Quand nous montons, en nous courbant afin de ne pas heurter des pierres, le fragile escalier qui nous conduit à notre « chambre », nous avons plutôt l’impression de descendre dans une cave. Nous avons la meilleure pièce pour dormir. Deux matelas séparés par une table basse (« chogsay »). Au mur des affiches médicales naïves expliquant les parties du corps, un calendrier raccorni illustré d’objets de luxe occidentaux (cottage anglais, bolide devant la porte, blonde vaporeuse…). Dans un coin des livres (« pour le dharma »). Des diplômes : notre hôte est amchi, entendez médecin tibétain, spécialisé dans les soins dentaires. Sa femme est une paysanne sans âge, en habit traditionnel, et noire à la fois de soleil et de saleté. Elle refuse d’ailleurs que je la photographie, car il faudrait qu’elle se lave avant. Elle me réclame un bonbon pour le petit. Nous étalons nos affaires. L’espace est réduit, mais en dur, relativement accueillant. La petite fenêtre donne sur un paysage fantastique : le col de Hanuma et, sur ses pentes, quelques hameaux isolés qui font partie également du village de Lingshed. Les gens ici communiquent rarement : les champs et maisons sont souvent séparés par des ravins, obligeant à des détours très longs par la montagne quand on veut se rendre visite. D’ailleurs nous-mêmes avons été surpris : nous voyions le village dès le sommet du col, mais étions alors bien loin d’être arrivés. Il nous a fallu faire un très long parcours, à flanc, et qui passait par d’autres cols avant enfin d’arriver à la limite de Lingshed. Nous en avions plein les bottes. L’étape était prévue pour sept heures de marche, mais nous en avons bien mis neuf…

 Notre amchi nous apporte du thé. Nous essayons de parler, il a quelques notions d’anglais, et je me risque à quelques mots de ladakhi. C’est lui qui nous raconte leur transfert dans la petite maison, selon la coutume. Il a un frère qui est moine, mais moine itinérant : il peint.

Nous retrouvons quelques traits caractéristiques de la société ladakhie : le nombre de maisons dans les villages qui doit demeurer fixe, la pratique du monachisme (chaque famille doit envoyer un ou plusieurs de ses enfants au monastère). Reste un troisième élément, qui doit se trouver présent aussi, et qui est l’une des conditions de ce fonctionnement : la polyandrie. Alors je me risque à poser la question. On sait que dans l’ancienne société, une femme avait plusieurs maris (de fait quand elle épousait un aîné, elle épousait aussi automatiquement ses frères, ce qui permettait d’éviter le morcellement des terres), qu’en est-il aujourd’hui ? Notre hôte balaie cette question d’un revers de main. Il refuse de répondre. Ne comprend pas ce que nous voulons dire. Plus tard, j’en parlerai avec M. Dorjay qui m’expliquera que le polyandrisme ne continue d’exister que là où c’est vraiment nécessaire (environs de Ang, Temisgang ?) c’est-à-dire quand l’étendue des terres est vraiment limitée, mais à Lingshed, ce n’est pas le cas : il n’y a même pas assez de bras pour cultiver toutes les terres.

L’heure du repas arrive. Deux bols de soupes de légumes. Au petit déjeuner, ce sera la même chose, et pour le lunch, dans notre gamelle, nous aurons les mêmes légumes verts entre deux chapatis. Au matin, nous remplissons nos gourdes à la source toute proche. Nous laissons en cadeaux une lampe de poche et une savonnette (mais notre guide a déjà payé la « pension », pas si bon marché que ça aux tarifs indiens : quatre cents roupies par personne).

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Instantanés ladakhis – VII – Les Coréens du Hanuma la

De Snyertse, aimable et discret coin de verdure où coule une rivière propice à quelques lavages (de chaussettes entre autres), le chemin monte très progressivement, croisant quelques pâturages encaissés où vivent quelques yaks ou quelques chèvres, jusqu’au sommet du col, 4700 mètres, d’où paraît-il nous découvrirons le beau village de Lingshed. Heureusement, aujourd’hui le soleil nous boude et nous goûtons à la fraîcheur. Qu’il pleuve même, si possible, nous n’y verrons pas d’inconvénient ! Reste de vieille neige, pont de glace. Nous voyons surgir en sens inverse deux voyageurs, très équipés, lunettes, chapeaux, appareil photo, vestes d’alpinistes. L’un d’eux s’arrête à mon niveau. Ils sont coréens. Celui qui s’est arrêté s’amuse de comparer nos âges et souhaite me tirer le portrait « pour son website ». A la Milarepa Guest House, nous avons rencontré un couple d’organisateurs de voyages au Ladakh, lui Allemand, elle Coréenne. Ils nous ont dit qu’ils coordonnaient le voyage de tout un groupe de Coréens. Aussitôt je demande donc à ces deux spécimens s’ils font partie du groupe. Non, me disent-ils, ils sont tout à fait indépendants. De retour à Leh, je parle de ma rencontre avec les gens de la Milarepa. La jeune Coréenne me demande si par hasard, ce n’était pas des moines. Très interloqué par cette question, je réponds qu’évidemment non, ils n’avaient pas l’allure de moines. Mais deux jours plus tard, nous sommes invités par le couple à partager un repas de fête en l’honneur de la fin de leur séjour. Il y a là nos deux Coréens du Hanuma la. Qui s’amusent beaucoup, et Jeuon, la jeune Coréenne aussi. Oui, ce sont eux, ce sont bien deux moines ! « Are you really monks ? », et solennellement, mon photographe soulève son chapeau afin de me montrer son crâne rasé. Deux moines zen parcourant le Zanskar. Et à cette table on peut compter les nationalités, s’amuser de la diversité : deux Allemands, une Suisse, un Français, un Indien de Pune, deux Ladakhis, trois Coréens. Parmi les deux Allemands, une femme mariée à l’Indien de Pune, qui fabrique des bijoux et va les vendre en Allemagne à chaque Noël.

du haut du col Hanuma

Lingshed vu du haut du col

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Instantanés ladakhis – VI – Les rives de la Zanskar

La vaste plaine, sorte de dépression au milieu des chaînes et des vallées qui confluent, est dure à parcourir sous un soleil de plomb et par plus de 40°C. D’autant que nous n’avons pas prévu assez de litres d’eau. Nos pipettes s’assèchent et le pas devient lourd. Cette plaine est un désert. Un arbre isolé prend les allures de celui (fameux) du Ténéré… un ruisseau qui serpente entre deux brins d’herbe est un court intermède à la sécheresse. En foulant un sol caillouteux, dont la boue sèche et grise garde de vieilles empreintes de passage de Jeep, nous rejoignons le bord de la rivière Zanskar. Elle est beige et tumultueuse. On raconte qu’elle est poissonneuse, mais la population bouddhiste a fait une croix sur le poisson, non par refus absolu de manger de la chair animale, car on veut bien à l’occasion décrocher des solives un vieux morceau de yak séché, mais parce qu’il faudrait tuer trop de poissons pour nourrir un seul homme, alors qu’un yak a lui seul peut nourrir une famille.

Me voici impuissant, assis les jambes ballantes au-dessus du tumulte des eaux, incapable de me relever et de repartir. Je n’entends plus rien, sauf le grondement de la rivière. L’autre rive, face à moi, oscille et je me demande si je ne vais pas tout simplement mettre ici fin à mon voyage. Mourir au bord de la Zanskar. Voilà ce que je n’avais pas prévu. J’ai perdu connaissance. C. est accourue. Elle connaît les gestes qu’il faut en un cas pareil. Elle descend à la rivière mouiller un linge qu’elle me passe ensuite sur le visage. Je suis couché sur le côté, une jambe un peu pliée par-dessus l’autre. Elle a demandé au guide de se grouiller d’aller me chercher à boire. Le guide n’y comprend rien. Ce n’est pas un vrai guide. Juste un vague « cook » donné par l’agence. Je reprends mes esprits. Heureusement il ne reste plus qu’une demi-heure à peu près de marche pour rejoindre le camp de Zangla. En chemin, nous retrouvons le guide qui rapporte de l’eau. Il faut boire, boire, boire. Jusqu’à ce que tu aies envie de pisser, me dit-on. Tiens c’est vrai, pas pissé une seule fois aujourd’hui. Chaleur, altitude, déshydratation. Heureusement, toutes les fonctions vont revenir. Juste quitte pour la peur.

Le lendemain, nous repartirons comme si de rien n’était, traversant Zangla puis marchant de nouveau sur du plat, mais souvent au milieu des champs jusqu’à Hanumil. Et le surlendemain, nous suivrons de nouveau le cours de la Zanskar. En un sentier étroit, à flan de montagne, qui s’élève de plus en plus, avec la rivière en bas, presque à la verticale. Puis nous quitterons la Zanskar : le chemin s’élèvera jusqu’au Phensi la avec de là-haut une extraordinaire vue sur une gorge vertigineuse, au fond de laquelle il faudra descendre…. Pour remonter ensuite de l’autre côté. Jusqu’à Snyertse. Allons, la forme physique revient…

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Instantanés ladakhis – V- La Dame de Pipiting

maison traditionnelle de Padum

Nous campons chez Padma, près du centre commerçant de Padum, sur la route de Pipiting. Demain, nous entreprendrons notre première étape de trek, entre Padum et Karsha. Rien du tout. Juste une mise en jambes, et c’est tout plat. On voit d’ailleurs le monastère de Karsha depuis notre camping. Un jeune couple de français voyageurs est aussi là, avec guides, et nous offre des bières pour fêter leur dernier soir. C’est qu’ici, c’est bien le seul alcool qu’on puisse boire, et encore parfois en cachette (il n’est pas rare en Inde qu’on vous serve la bière au restaurant dans… une théière !). Ils se sont liés d’amitié avec plusieurs personnes de la région. En premier lieu la famille royale du Zanskar. Et oui, mazette. Car il y a bel et bien toujours un roi du Zanskar, dépourvu de tous ses pouvoirs, certes, mais qui garde une partie de son aura. Il y en a même deux pourrait-on dire, car l’autre est à Zangla, et il est son vassal. La dénomination de « roi » (gyalpo) impressionne le touriste. M. Dorjay raconte que lorsqu’il exerçait encore la profession de guide, des clients européens l’avaient prié instamment de leur faire rencontrer le roi de Zangla. Il leur avait expliqué que c’était un homme comme les autres. Mais enfin, quand même, les trekkeurs insistaient. Ils traversèrent donc le pont de Pishu à Zangla, et là, qui M. Dorjay vit-il, qui s’avançait nonchalamment vers eux, escortant deux ânes ? Le roi en personne. Eh bien , vous vouliez voir le roi, le voici, dit-il aux touristes qui ne voulurent jamais rien en croire.

monastère de Karsha

Ici, à Padum, si nous en croyons nos jeunes commensaux, le prince en tout cas est très actif, et tient table ouverte à la « German bakery ». Il est heureux de rencontrer des étrangers. Nos amis d’un soir sont aussi allés au monastère de Karsha, où le grand lama les a pris en affection, leur faisant cadeau d’un de ces bonnets jaunes dont s’ornent les moines de sa secte, et d’un collier pour la jeune femme.

Au matin du 24 août, nous remarquons bien une dame européenne assez âgée, sortant de la maison de Padma, mais nous ne savons pas qui elle est.

Sur la route de Pipiting, nous avons décidé de nous arrêter à la Lamdon school, dont nous savons qu’elle a été créée par un voyageur français dans les années 1990. Nous en avions déjà entendu parler lors de notre premier passage en 1998, sans avoir pu alors nous y rendre pour cause de tension à la frontière et de hâte à prendre l’ultime bus pouvant nous ramener sur Leh. L’école de Pipiting n’a cessé de se développer depuis 1988 et elle compte aujourd’hui une centaine de filles et près de deux cents garçons. Elle est gérée par l’association AAZ (« Aide Au Zanskar »).

Nous n’avons pas besoin de notre guide pour y aller : il nous suffit de suivre les enfants qui se rendent en classe, tous en uniforme grenat. Nous sommes reçus par le principal, M. Sonam Dorjee, qui a bien voulu s’extraire un moment de sa classe juste pour nous renseigner (mais, dit-il, ce n’est pas trop grave car c’était un cours de complément). M. Sonam est tibétain, amené en Inde quand il était enfant, par ses propres parents qui s’en sont retournés presqu’aussitôt. Il a pu les revoir en passant clandestinement au Tibet une ou deux fois, mais actuellement, les visages de ses parents s’effacent de sa mémoire. Il a épousé une femme ladakhie. Nous la rencontrerons plus tard, grande et belle femme en robe bleue et lunettes de soleil, elle enseigne provisoirement les mathématiques. Les problèmes de cette école sont surtout dus à son isolement : il faut que les professeurs rejoignent leurs quartiers avant la fin mars, or en cette saison, le Zanskar est encore bloqué par la neige. Il n’y a que deux manières de l’atteindre : soit par le Chaddar (le fameux « fleuve gelé », immortalisé par Olivier Föllmi), soit par hélicoptère, ce qui demeure un moyen hasardeux, suspendu aux conditions météo et surtout aux disponibilités de l’armée. L’école a actuellement vingt-deux professeurs, mais est en manque de… professeur de mathématiques (avis aux amateurs !). La politique de recrutement est la suivante : toute famille des villages environnants a droit à la scolarisation gratuite d’un enfant. Le choix doit donc s’avérer cornélien au sein des chaumières… Les enfants apprennent quatre langues (le hindi, en tant que langue nationale indienne, l’anglais, le bhodi – langue locale  apparentée au tibétain – et l’ourdou, langue de l’état de Jammu et Cachemire(*)). Et ils peuvent aller jusqu’au niveau 10 (ce qui, en Inde, correspond à deux ans avant le bac, le bac étant niveau 12). M. Sonam espère que les enseignements pourront s’étendre jusqu’au niveau 12 d’ici quelques temps.

Il nous convie à assister à l’Assemblée Générale des élèves : dans la grande cour, en plein soleil, les enfants se rangent selon un ordonnancement impeccable et chantent, au garde à vous, l’hymne national indien. Puis certains d’entre eux montent sur un podium et tour à tour s’adressent à leurs camarades, afin, nous dit-on, de développer leur aptitude à parler en public. Pendant ce temps, une dame arrive, Chantal, la présidente de l’Association, vêtue de voiles bleu ciel. Elle n’est autre que la personne que nous avons entraperçue au camping chez Padma. Salutations et aussitôt franche conversation sur cette école, son avenir, ses problèmes. Chantal est une personne dynamique, loin de certains clichés concernant les membres d’associations humanitaires. Elle ne nous submerge pas d’un discours d’auto-satisfaction et ne prétend pas  que son association est la seule qui existe. Elle aimerait sans doute nous garder un peu plus longtemps afin notamment de discuter de questions pédagogiques, ou bien tout simplement… un peu du pays ! Nous devisons gaiement avec elle, trouvant même à parler de quelques connaissances communes de la région grenobloise… et je me promets de revenir un jour à Pipiting… qui sait ? pour aider les enfants à faire leurs mathématiques ?

(*) je remercie une lectrice, membre de AAZ, pour la correction qu’elle a apportée à une précédente formulation, qui gommait l’ourdou. Ajoutons que toutes ces langues ont des systèmes d’écriture différents.

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Instantanés ladakhis – IV – L’institutrice de Rangdum

Elle était là la veille dans le cortège de bus et de voitures qui attendait que la route se libère. Elle nous avait timidement dit bonjour, tenant par la main un jeune enfant. Nous la retrouvons au monastère de Rangdum. Que fait-elle ? Elle est l’institutrice de la toute petite école, celle qui accueille les enfants de tous les villages à la ronde. Elle enseigne la lecture, l’écriture, les parties du corps. Elle me donne son adresse mail pour que je puisse lui envoyer sa photo. Et puis elle disparaît. C’est dommage, j’aurais aimé lui faire une donation pour son école.

Le monastère de Rangdum est gardé par l’armée. A notre arrivée, nous avons dû confier nos passeports à un militaire, qui les a gardés pendant tout le temps de la visite.

C’est depuis qu’en 1998, un commando de ce qu’on appelle ici des « militants » l’a attaqué, se faisant passer pour livreurs de grains, tirant sur les moines. Trois morts. Un touriste allemand qui passait par là lui aussi abattu.

Les membres de la communauté bouddhiste ont très peur. La zone est sensible. Les cachemiri indépendantistes revendiquent ce territoire. Ils s’en prennent aux terres. Après Rangdum, ce serait Lingshed. C’est la raison pour laquelle Monsieur Dorjay ne veut pas lâcher le morceau. Il n’y a plus actuellement de représentants bouddhistes au parlement, suite notamment à des divisions de la communauté. Il veut à tout prix qu’il y en ait et semble pour cela prêt même à s’allier avec le diable (le BJP).

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