Brazil, Brazil – I

25 aout

Arrivé hier soir (heure locale) à l’aéroport international de Rio. Attendu par L.C.P. Ai voyagé en compagnie de M. B. et son épouse, ainsi que A.M., M.B. et O.L. Tous espérés pour participer à l’Ecole de Logique de Paraty (Etat de Rio de Janeiro) suivie de la conférence sur « Syntaxe transcendantale et conditions de possibilité du langage » ( !). La nuit était rendue moins noire par la présence de la Lune, pleine, au zénith, promenant son œil unique et torve sur un paysage de gratte-ciel et de favélas.

Vue de l’autoroute pénétrant dans la ville, bordée d’amoncellements  de containers venant du port, Rio avait des airs de Grand Marseille. Hôtel pour groupes de touristes dans le quartier de Catete, près de la plage de Flamingo. Retrouvailles avec les autres sur la place pleine de terrasses du quartier Gloria, au pied de la petite colline dominée par l’église d’Outeiro da Gloria, charmante petite église baroque. Caipirinhia de bienvenue.

Ce matin, je me suis aventuré à l’extérieur. Ai marché dans le soleil aveuglant vers le bout de la rue qui ouvre sur un grand parc, prélude à la plage. Sur la plage ai foulé le sable fin en clignant des yeux pour observer le pain de sucre avec  son drôle de téléphérique, fait de gros câbles noires sur lesquels glissent les roues des wagonnets, comme ceux dont ici on use pour véhiculer le ciment d’une rive à l’autre de la rivière.

L’autoroute était fermée aux voitures, comme paraît-il tous les dimanches afin d’encourager les cariocas à faire du sport. En fait de sport, ce matin, c’est  triathlon. Je regarde un moment les athlètes musclés, hommes et femmes, qui en terminent avec le parcours cycliste avant d’entamer leurs dix kilomètres de marche. L’autocar arrive à dix heures. Il doit tous nous emmener à Paraty. En chemin, entre l’hôtel et le car, presque sous mes yeux – mais je ne vois rien – un jeune se fait arracher sa chaînette en or. Le même s’était, parait-il, fait dépouiller deux jours avant, au cours de la nuit, dans le quartier de Lapa. Pas de chance. Pas prudent.

La route longe la côte, laquelle est très découpée. Tellement que parfois on se retrouve avec la mer à droite, comme si nous montions vers le Nord. Relief de collines, souvent en forme de pains de sucre, îles, ports de plaisance, palmiers et bananiers. Fleurs comme des flammes, rouges, orange. A l’entrée de Paraty, le car s’arrête, il n’a pas le droit d’aller plus loin. La petite ville, très touristique, essaie de limiter la présence des lourds véhicules. Un canal descend vers l’océan, bordé de maisons aux toits de tuiles rondes et de bougainvilliers qui se reflètent dans l’onde verte. Pousada de luxe. Bungalows, appelés « chalés », séparés. Chacun le sien. Dans les arbres de petits singes, certains disent « ce sont des lémuriens », recrachent les coques des fruits qu’ils grignotent. Piscine. Le soir, nous découvrons le Paraty historique, qui nous semble un décor de théâtre.

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HM, film génial

De jour et de nuit, entre l’aube et minuit, de longues limousines blanches parcourent les rues de Paris pour y mettre des rencontres inattendues entre laideur et beauté. C’est à cela qu’on pourrait résumer le film de Leos Carax, un chef d’œuvre. Denis Lavant, habitué des réalisations du metteur en scène, se fait tour à tour banquier, mendiante (curieusement copiée sur celle qui existe vraiment et que j’ai pu voir presque chaque semaine de l’an dernier sur le Pont en Change), assassin, danseur d’un monde futuriste (séquence d’une beauté stupéfiante), père un peu trop possessif, amant séparé, clochard céleste… au cours de neuf missions à accomplir, sous le regard vigilant de celle qui le conduit, Edith Scob. Il ne faudrait peut-être rien dire de ce film, en tout cas ne rien dire de son scénario pour que tout spectateur le voie d’un œil vierge : il n’en aurait que plus de surprise à chaque instant. On saura simplement que les critiques en général y ont vu surtout à la fois un hommage et un requiem pour le cinéma. Requiem ? Rien n’interdit d’imaginer pourtant d’autres films, ou alors on veut sans doute dire par là qu’un certain cinéma est mort, celui des caméras pesantes qui imposaient leur présence dans des studios bien localisées, ou celui « de la pellicule », qui exigeait des projecteurs « 24 images par seconde ». Le numérique a tué ce cinéma-là, à n’en pas douter… et « Holy Motors » veut sûrement dire cela (séquences muettes de chronographies reconstituées de Marey, début du film, où Carax lui même nous présente le lieu du spectacle, une salle de ciné à l’ancienne, spectateurs silencieux pendant qu’un redoutable molosse parcourt les travées), et qu’avec cette disparition, toute démarcation nette entre fiction cinématographique et réalité s’est estompée : nous sommes maintenant sur l’écran, à moins que ce ne soit l’écran qui nous ait rejoint. D’autres films ont fait l’allusion (je pense à « La rose pourpre du Caire ») à cette osmose entre l’écran et nous, mais de manière tellement plus « sage », convenue. « Holy Motors » est une mise en abîme perpétuelle, sauf que bien malin qui saurait à chaque instant indiquer le niveau précis où l’histoire se déroule. Il culmine sur la magnifique séquence du toit de la « Samaritaine », déjà souvent commentée, celle où Kylie Minogue fait son apparition et chante une superbe chanson (« Where are we ») écrite pour l’occasion. Puisqu’au cinéma, on laisse libre cours à son imagination et à ses souvenirs, j’ai pensé à cet instant (rapprochement incongru ?) à Corinne Marchand chantant « toutes portes ouvertes » dans « Cléo de cinq à sept » (sauf que Carax n’a pas pensé à elle mais plutôt à Jean Seberg)… Bref, humour, amour du cinéma, cinéma d’horreur, relents de vampyres (avec Monsieur Merde sortant des égoûts, kidnappant le top model (Eva Mendes) au Père Lachaise, et refusant de répondre à l’assistante du photographe en lui bouffant les doigts…), et sur la fin, deux séquences, deux séquences encore, inoubliables, que je ne décrirai pas pour qu’encore une fois l’effet de surprise soit complet, mais où, là, le film nous projette vers le futur, un futur où la différence entre humains et non humains n’existerait plus. Dans le film « 2001, l’Odyssée de l’espace » (autre film génial), un bloc noir apparaissait soudain par moment pour marquer des mutations : l’espèce humaine surgissait ainsi, et à la toute fin, dans une chambre ultra-moderne habitée par un jeune couple heureux, le parallélépipède brusquement encore se montrait, mais le film s’arrêtait, nous laissant avec notre interrogation sur de quoi demain sera fait. La dernière mission de monsieur Oscar est du même esprit.

A Locarno, où il recevait un Léopard d’or pour son œuvre, Carax répondait aux questions d’Olivier Père (le directeur du Festival). Celui-ci lui demandait quels étaient ses rapports avec la beauté et il répondait : « Excellents ». On ne saurait mieux dire.

« Holy Motors », un film que je rangerai désormais dans la liste de mes plus beaux chef d’œuvres… dont je tente, allez, de faire la liste (on aime les listes):

  • « Pierrot le fou » (Godard),
  • « Paris Texas »,
  • « Les Ailes du Désir »,
  • « Par-delà les nuages » (Wenders),
  • « Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an 2000 » (Tanner)
  • « Nocturne indien » (Corneau)
  • « Short Cuts » (Altman),
  • « Apocalypse Now » (Coppola)
  • « Mulholland Drive » (Lynch),
  • « Eyes Wide Shut » (Kubrick)
  • « In the Mood for Love » (Wong Kar-wai)
  • « Dolls » (Takeshi Kitano)
  • « Copie conforme » (Kiarostami)

plus récemment :

  • « Incendies » (D. Villeneuve)
  • « Une séparation » (Farhadi)
  • « Le Havre » (Kaurismaki)

Remarque : film vu dans la salle du nouveau cinéma « le Mélies », à Grenoble, cinéma d’art et d’essai géré par la Fédération des Oeuvres Laïques…. Merci, la FOL ! puisque, visiblement aucune salle du circuit commercial n’aurait projeté ce film… Curieusement, cette salle faisait partie du spectacle, puisque celle qui est dans le film, au début, lui faisait écho, et puisqu’elle-même était visiblement équipée de tous les moyens modernes de projection numérique, ce qui montrait paradoxalement que bon ménage peut être fait entre cinéma d’antan (grand écran, fauteuils confortables…) et cinéma miniaturisé.

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Val Blenio, val paradisio

L’Europe est un continent magique. On roule sur un axe (disons le long du Rhône encore naissant, entre Martigny et Brigue), on se décale d’un cran (disons qu’on bifurque vers un col, ce pourrait être celui du Nufenen) et on découvre un nouvel axe, parallèle au précédent, mais traversant un pays chamboulé, qui n’a plus rien à voir avec l’autre. Les horizons enneigés, les vergers lourds de leurs fruits (ces mêmes vergers qui inspirèrent à Rilke un volume de poèmes), les châteaux forts germaniques (Valère et Tourbillon) ont été remplacés par des clochers romans, des champs d’oliviers, des collines ondoyantes qui partent vers le Nord de l’Italie. On file d’Airolo à Biasca sur une autoroute qu’on dirait italienne. A Biasca, on sort pour monter dans le val Blenio. On voit que la route moderne s’est substituée aux chemins tortueux d’antan en ce qu’elle passe à l’écart des villages, mais on peut entrer dans ceux-ci et on découvre alors, à deux pas de l’agitation automobile, des ruelles musicales et des maisons aux murs épais au bas desquels somnolent des chats angora.

Malvaglia est le premier de ces villages… un peu mort hélas en ce premier août (nous sommes encore en Suisse, et c’est jour de fête nationale), un café cependant ouvert, où une famille du coin s’est réunie pour l’apéritif. Shorts, décolletés, chemises béantes nous rappellent que nous sommes dans le Sud. Une rue centrale, pavée, fait le lien entre une petite place entourée de commerces et l’église Saint-Martin, du XIIIème siècle, la première de toute une série qui jalonne les sentiers de cette vallée, ornée de fresques gigantesques (représentant Saint-Christophe, du XVIème siècle).

Au-delà, à gauche, à droite, des petites routes grimpent vers d’autres villages aux noms chantants, Semione, Dangio, Acquarossa et, beaucoup plus haut, Olivone, centre de randonnées montagnardes, petite ville accueillante où se restaurer – à l’Osteria Centrale – avant l’attaque du col de Lucomagne (ou Lukmanier, ou Locomagno, selon la langue préférée en ce pays multilingue…), frontière avec le canton des Grisons (ou Graubunden). Camping à Acquarossa, lieudit Lottigna, au bord du torrent, le Brenno, qui va, plus bas, rejoindre le Ticino. Rejoindre le village en longeant la rivière, ce qui évite la route, par un sentier bordé de noisetiers, foulant l’herbe toute fraîche de rosée matinale avant, dès le centre de l’agglomération, de grimper à pieds sur les sentiers qui coupent à travers bois et collines en direction de la plus belle église romane de la vallée : San Carlo de Negrentino, « la » Negrentino, autrefois consacrée à Saint Ambroise – comme la basilique de Milan – du XIème siècle, agrandie au XIIème, à propos de laquelle on a parlé de « révélation » tellement elle s’avérait importante pour la connaissance de l’art roman.

On lit, sur un panneau :

« la fresque la plus intéressante, l’Ascension du Christ au milieu des apôtres, sujet plutôt rare dans la peinture de l’Europe occidentale, remonte probablement à la première moitié du XIème siècle (1050). On la considère comme l’un des plus anciens et illustres exemplaires de la peinture romane dans les régions au Sud des Alpes. Certains détails de style et d’exécution la rapprochent des fresques tout aussi précieuses de Saint Vincent à Galliano et de Saint Pierre de Civate en Lombardie et même des peintures carolingiennes de Munstair et des fresques romanes de Poitiers. L’influence orientale, si répandue en Occident à cette époque, apparaît dans un certain degré de « byzantinité » des personnages, dans la frise et dans les figures d’animaux ».

Ne pas oublier de demander la clé avant d’arriver sur place !

De la Negrentino, à pieds toujours, on rejoint le centre du bourg de Leontica, avec sa propre église – évidemment moins intéressante. Puis on descend en longeant la route vers Corzoneso, nouvelle église romane etc. etc. Les framboisiers accompagnent la descente jusqu’au bas de la vallée, avant que d’autres chemins, sous les arbres, nous fassent remonter, qui longent des ruisseaux malins, des oratoires au milieu des vignes et des châteaux en ruines (Serravalle) à proximité de bassins d’eau limpide d’où l’on verrait volontiers émerger des nymphes…

Sous l’empereur – qui – voulait – mettre – toute – l’Europe  – à – sa – merci, et qui n’a pas laissé que de bons souvenirs là où il est passé, le Tessin devait donner 16000 soldats à l’armée et le val Blenio à lui tout seul dut en donner plusieurs centaines, lesquels… les malheureux, durent faire de force la campagne de Russie et lorsque ce fut la Bérésina, certains d’entre eux jurèrent que, s’ils s’en sortaient, ils organiseraient chaque année en leur village une procession commémorative. Cette dernière existe toujours, prix désormais à payer au floklore, certes, mais dont de géantes photographies anciennes nous rappellent l’existence.

Le Tessin est également connu pour ses architectes contemporains (dont Mario Botta…)

photos: de haut en bas:

  • – San Martino di Tours, église de Malvaglia,
  • – San Carlo di Negrentino, Progiasco
  • – Intérieur de S. Carlo di Negrentino
  • – Extérieur d’une des absides
  • – toit à Progiasco
  • – San Giovianni Battista, Leontica
  • – San Pietro, Ludiano
  • – San Remigio, sur la commune de Corzoneso
  • – ruines du château de Serravalle
  • – photo de milice historique à Corzoneso
  • – maison moderne à Corzoneso
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Une nuit à Locarno

C’est toujours la même chose, les villes, quand on les conquiert par la route. Il faut d’abord vaincre les zones d’entrepôts, zones industrielles, zones commerçantes, les routes à quatre voies, les murs de béton le long des routes à quatre voies, les garages, les ponts, les passerelles, les rond points, les feux rouges, lire les pancartes, à droite à gauche, voir où est le camping, les campings, choisir, évaluer, freiner, repartir, attendre et au loin comme un ciel lourd brûlant au-dessus d’un lac qu’on devine frais mais qui de près s’avèrera poisseux, liquide, gris, un peu sale, les bancs au bord du lac chauds aux fesses, en plein soleil, tachés de crème glacée, même pas bons à s’y coucher : les passants n’aiment pas ça, ça fait mendiant, ça fait pauvre, ça fait malade et ici, on est pour les riches, les nantis, les bien portants, ici, tout le monde a bien dormi. Ici c’est la fête, mais pas comme en Avignon – qui est une fête populaire – une fête de luxe et de bon goût, on trie les déchets à mettre dans les poubelles, lesquelles poubelles d’ailleurs sont transformées en œuvres d’art, ici les restaus sont chers, heureusement, à la COOP, on peut avoir des salades dans du plastique, salades mêlées, salades de cervelas, salades de poulpes marinés, et fruits aussi emballés dans le plastique, morceaux de melon jaune, de melon vert, de pastèque rouge, à deux pas, à trois doigts de la Piazza Grande. En 1948, P. y faisait son école de recrues, les conscrits étaient alignés sur deux rangs. Cette année-là… j’avais un an, j’étais beau, j’étais bouclé, j’habitais au Bourget au fond d’un jardinet dans une maison de deux pièces qui n’était pas chauffée. Cette année-là, le Grand prix fut attribué à « Allemagne année zéro » de Roberto Rossellini, et la meilleure actrice désignée fut Hildegard Knef, mais la première édition du Festival de Locarno avait déjà eu lieu, en 1946, car, ainsi que le rapporte Wikipedia :

« La première édition du Festival ouvre ses portes le 23 août 1946 avec la projection, dans le parc en pente du « Grande Albergo » (Grand Hôtel), de O sole mio de Giacomo Gentilomo. Le festival a été organisé en moins de trois mois pour pallier l’impossibilité de tenir le festival à Lugano suite au refus du peuple de cette ville de construire un amphithéâtre à cet effet. Il y eut quinze films au programme ».

On appréciera…. « le peuple avait refusé de construire… ». Qu’est-ce qu’il sait, « le peuple » ? Et puis, c’est qui, ce peuple, d’abord ? En Suisse, on parle souvent de « la bourgeoisie » des villes (être « bourgeois » d’une ville, c’est comme y être né, c’ est avoir des droits, comme celui de se faire livrer un fagot de bois si on tombe dans l’indigence). Ce peuple se confondrait-il donc avec « la bourgeoisie » ? laquelle comme on sait à ses forces dominantes, ses – comme on ne disait pas alors – « leaders » d’opinion. Voilà, les leaders d’opinion de la ville de Lugano voyaient d’un mauvais œil s’installer un amphithéâtre pour projeter des films, on pensait sans doute que le cinéma pervertissait les esprits. Doivent s’en mordre les doigts aujourd’hui. Car Locarno visiblement prospère de son Festival.

Au débouché d’une rue un peu à l’ombre, un peu fraîche, on tombe sur la Piazza Grande et découvre d’abord l’écran géant, si grand, si blanc, sa blancheur se confondant avec la couleur du ciel à cet endroit, à ce moment, et comme une ombre fait semblant de prolonger un pan de montagne situé bien plus loin, on a l’impression d’un immense trou dans le paysage, comme si tout à coup, juste là, il n’y avait plus rien, mais alors rien, vraiment rien, juste du blanc qui donne le vertige, c’est ça un écran, ça la source du cinéma : un point de fuite par où se rattachent l’imaginaire et le réel. Face à l’écran, une énorme boîte noire, la cage aux projectionnistes avec ses yeux monstrueux qui donneront toute leur puissance le soir venu. Nous sommes venus en pensant rencontrer les D. puisque nous savons qu’ils viennent cette année et nous les rencontrerons en effet, la ville n’est pas si grande, ce n’est pas Avignon, c’est un plaisir de les rencontrer et de boire le soir avec eux après les films, au PardoBar, discutant jusqu’à deux heures du matin. Entre temps, nous avons vu « Problème d’Image » (voir billet précédent sur ce blog) et, sur la Piazza, puisque nous n’avions pas tellement le choix, « Ruby Sparks », le nouveau film de Jonathan Dayton et Valerie Faris, les réalisateurs de « Little Miss Sunshine », qui reviennent à Locarno pour une histoire mignonne, un conte de fée, une version moderne de Pygmalion, il s’agit d’un jeune écrivain génial (incarné par Paul Dano) qui cherche vainement une compagne et qui d’abord rêve d’une fille, puis écrit sur elle, avant de la faire exister dans la réalité.

Mais elle (Ruby, jouée par la jolie Zoé Kazan) n’est évidemment que sa créature… la créature se révolte, l’écrivain sanglote et se résout à lui rendre la liberté – toujours par la seule ressource de l’écriture – mais rassurez-vous, tout se terminera bien… bôf, bien joué, amusant, « romantique », sans plus. Le journaliste du « Monde » s’énervait des choix du directeur actuel du Festival, Olivier Père, taxé d’américanophilie. De fait, ce petit film charmant aurait pu être de n’importe quel pays, j’en ai même – une fois n’est pas coutume – apprécié la musique, un mix de succès français à la « ça plane pour moi » et à la Sylvie Vartan.

Avant le début de la séance, nous avions eu droit aux discours (la représentante de Swisscom…) et à la remise d’un « Léopard d’Or » à Léos Carax, présenté ici comme un génie (sans doute il le mérite, pas vu encore « Holy Motors »), escorté de Kylie Minogue, bredouillant trois mots, genre « je suis très honoré d’être honoré », donnant une citation de Céline (très mal traduite en Anglais par la présentatrice… ce qui fit faire la grimace au cinéaste) avant de se remettre une cigarette au bec et de quitter la scène. Mais c’était sans doute mieux que la veille. Ils avaient eu Delon.

Bien sûr j’aurais aimé voir Belafonte… si nous avions pu rester.

En tout cas, je vous conseille le camping de Tenero (comme je vous conseille celui de l’île des Papes, pour Avignon !).

Notez les compléments donnés par Wikipedia :

En 1951 et en 1956, le festival n’a pas lieu.

En 1958 : Nouvelle Vague avec Le Beau Serge de Claude Chabrol et en 1962 : Un cœur gros comme ça de François Reichenbach.

Dès 1968, les prix sont nommés « Léopard ». Avant cette date les récompenses portaient diverses appellations comme par exemple «Voile d’Or ».

En 1971 : Sur une idée de l’architecte Livio Vacchini La Piazza Grande devient le lieu principal des projections et donne une nouvelle impulsion au festival.

En 2007 quatre salles ainsi que la Piazza Grande sont équipés pour la Haute Définition (D-Cinéma). 17 films de la sélection 2007 sont diffusés en digital.

Et cette année, le lauréat est ?

eh bien, Jean-Claude Brisseau! (note du 12 août) pour « La fille de nulle part ».

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La Suisse a-t-elle un problème d’image?

La Suisse a-t-elle un problème d’image ? C’est en tout cas ce que suggère le film de Simon Baumann et Andreas Pfiffner qui passait en avant-première à l’auditorium FEVI de Locarno en ce 3 août. Un film qui devait décoiffer, proposer un portrait grinçant, féroce même, de la « suissitude » (oui, on préfèrera ce néologisme peut-être à celui de… « swissness » sérieusement proposé par les spécialistes de marketing…). De fait, au mieux, on pouvait penser à un Michael Moore, au pire… à une gaminerie gaspillant beaucoup de pellicule. Les deux « héros » du film partent, micro et caméra en bandoulière à travers la Suisse (surtout centrale et alémanique – c’est d’ailleurs un film en suisse allemand – ) afin d’interviewer les gens rencontrés sur le thème : « la Suisse a un problème d’image, comment suggéreriez-vous qu’on le résolve ? ». C’est l’occasion de montrer à la loupe les travers d’une population égoïste, individualiste, raciste, qui cherche à tout prix essentiellement à se protéger de « l’autre ». L’autre, c’est « l’Européen de l’Est », « le Noir » (les deux catégories sont souvent comparées…). C’est l’étranger. On le reconnaît à ce qu’il commet des délits comme rouler trop vite ou démarrer en faisant crisser ses pneus (quand on connaît les habitudes de conduite de maints valaisans sur leurs petites routes, on appréciera !), et même parfois « il salit ». Mais tout cela, on le sait. Et si on partait faire un reportage sur l’électorat du FN, on pourrait obtenir des propos semblables (le public – à 90% suisse – rigole franchement pendant une bonne partie du film, sauf quand tout à coup, un brave citoyen helvétique prend la défense de Hitler, qu’il appelle familièrement Adolf. On pourrait trouver semblable dérapage sans doute ailleurs aussi… suivez mon regard). Bref, ce film s’attache à montrer que la réalité dépasse le cliché, et c’est sans doute vrai. On rit quand la caméra se fixe sur l’image parfaite du village suisse idyllique et que le caméraman déclare hors-champ : oui, c’est beau… mais rien ne bouge !  Combien s’y retrouve-t-on dans cette expression d’une angoisse qui vous saisit chaque fois que vous traversez un de ces beaux lieux et que vous vous dites que personne n’y vit car si quelqu’un y vivait, on verrait des gens dans la rue, des terrasses de bistrot peuplées, des enfants en train de jouer… et au lieu de cela : rien. Juste un lumignon au loin qui signale que peut-être un café est ouvert. Que des Suisses s’emparent de ce problème de mentalité, de repli sur soi n’est pas en soi gênant, bien au contraire, ce qui l’est, c’est la manière de le faire : une manière potache, peu scrupuleuse (le portrait est exclusivement à charge) et surtout éloignée de tout essai de mise en perspective historique ou économique. Quelles sont les bases concrètes de cette idéologie de repli ? Les réalisateurs essaient bien un peu de soulever la question, mais d’une manière beaucoup trop allusive. Ils chercheront essentiellement à faire sentir le constat qu’ils tirent de leur enquête sur le mode de la culpabilité : les Suisses ont à se faire reprocher plein de choses, pêle-mêle : le rejet de vingt mille juifs aux frontières pendant la guerre, la surexploitation des ressources minières des pays pauvres (l’entreprise « Glencore » est citée), l’utilisation sans vergogne des fonds nazis hébergés par les banques suisses, l’encouragement à la fraude fiscale dans les autres pays par le biais du secret bancaire etc. etc. certes, mais aussi, dit-on, « les crimes de guerre commis par les mercenaires au cours des siècles »… A tout vouloir mélanger, on rate son effet. Il aurait été plus intéressant de se demander comment un peuple dont une bonne partie descend des victimes des répressions religieuses accepte si facilement aujourd’hui la discrimination. Autrement dit de mettre les gens interviewés face à leurs contradictions plutôt que les laisser s’enferrer dans des propos souvent odieux que les réalisateurs gardent pour faire rire.

poubelles suisses

Il aurait été aussi intéressant – et il reste intéressant – de tenter de démonter les ressorts de l’économie suisse : d’où lui vient cette réussite étonnante (qui, contrastant avec le reste de l’Europe, peut expliquer que les Suisses préfèrent leur isolement), quels sont ses points imitables pour les autres, et quelles sont aussi ses zones d’ombre ? Comment fonctionne vraiment le système bancaire helvétique, comment en fait-il profiter le pays, quels sont ses liens avec les diverses mafias ? etc. etc.
Au lieu de cela, tout est vu par le filtre de « la morale »… voilà bien justement un travers helvétique qui pourrait faire partie de ceux que le film dénonce.

Piazza Grande

Et puis, bon, qui a des amis suisses ou vit un peu en Suisse sait qu’il y existe aussi des citoyens conscients, éduqués politiquement, anti-racistes, militant dans des organisations de défense des droits de l’homme ou dans divers partis et syndicats de gauche, et même des Suisses qui ont souhaité l’adhésion de leur pays à l’UE !

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Le « mythe » de la couleur

Mais pourquoi parler d’un « mythe » ? La couleur est une réalité et cette exposition (Fondation Gianadda, Martigny, jusqu’au 29 novembre) le prouve. Elle réunit la collection particulière d’un certain Werner Merzbacher, qui remercie la Suisse de lui avoir sauvé la vie pendant la guerre (il eut de la chance – celle, probablement, d’arriver dès 39 – car bien d’autres hélas se firent refouler…), et qui entreposait en son grenier des merveilles, de Monet et Sisley à Feininger, Beckmann, Kandinsky, Matisse, Franz Marc, Schmidt-Rotluff, Malevitch et bien d’autres. Lui et sa femme Gabrielle avaient un goût très sûr, qui leur venait en partie du grand-père de madame, un riche zurichois qui avait réussi dans le commerce de la fourrure et qui avait déjà, lui-même, une belle collection (en particulier le Matisse et le Picasso ici exposés). Le couple Merzbacher se lança donc dans l’aventure artistique avec… beaucoup d’argent, mais aussi avec une passion unique pour la couleur qui les conduisit à réunir, ce qui est remarquable, des œuvres de toutes nationalités (on trouvera même deux futuristes italiens, dont Severini, dans le bout du couloir, en contrebas de la grande salle). L’intérêt de ces expositions en Suisse notamment (mais aussi déjà à Grenoble cet hiver, où le musée de peinture avait accueilli une très belle exposition sur l’expressionisme allemand), est de mettre au grand jour enfin une palette de grands peintres d’au-delà du Rhin qui ont souvent été occultés chez nous par le chauvinisme bien français, qui a toujours préféré Matisse à Kokoschka ou Kirchner et les Fauves au Blau Reiter.

Certes, Matisse est grand (on l’a bien vu à Paris cette année, grâce à cette passionnante exposition des « séries ») mais tous ces peintres qui ont donné naissance au Blau Reiter ou à Die Brücke ne le sont pas moins. Et entre autres choses par l’exploitation qu’ils font de la couleur, sortie pure de leurs tubes. Regardez ce Nolde qui fait briller les recoins d’un jardin ou bien ce Kirchner qui fait contraster les violets et les verts pour une évocation plus que réaliste de la montagne en été.

Regardez ce peintre peu connu chez nous, Schmidt-Rottluf, et ses champs rougeoyants. Certes, les peintres français ne sont pas en reste : Matisse, bien sûr (ah quelle bonne sieste, à Collioure), Derain et cette belle vue de l’Estaque due à Braque. Mais les artistes de l’Est prennent le dessus (quelques russes : Natalia Goncharova, Polyeva, Malevitch…). Jawlensky est très bien représenté, avec ce qui pourrait aussi passer pour une série, parallèle à celles de Matisse : ces deux portraits qui marquent un progrès dans l’abstraction. Et Kandinsky bien entendu… du temps des rencontres avec les autres, à Murnau (on trouve même deux ou trois Paul Klee dans le couloir en descendant vers l’exposition permanente). Picasso est le seul qui échappe à la rage de la couleur… puisqu’on ne voit de lui qu’un couple de la période… bleue.

voir un billet beaucoup plus complet, et très bien illustré, sur le blog « textes et prétextes » (notes et lectures d’une bruxelloise).
voir aussi l’intéressant article de Philippe Dagen dans « Le Monde » daté du 3 août

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Les violons du diable

Un festival chasse l’autre. Après Avignon, nous passons par Verbier, qui n’est pas loin de cette vallée où nous allons souvent mettre nos petits enfants à l’abri des montagnes… De loin, Verbier n’est pas joli, on y entretient une forêt de grues : chalets de richissimes en construction, fondations de béton pour des façades de bois garnies de géraniums… ô combien monotones. De près, ce n’est guère mieux : hôtels, cybercafés, magasins de luxe… toujours en béton. Le festival s’étale en plusieurs lieux : salle dite « des Combins » (une vaste structure temporaire recouverte de toile), chalet Orny, église (de style « moderne »)… C’est dans cette dernière qu’ont lieu les concerts en petite formation, ceux de 11 heures et ceux de 20 heures. Les premiers en général moins chers que les seconds, moitié moins même. Je ne sais pas pourquoi. Probablement parce qu’il y figure des artistes « moins connus »…

Mais Verbier offre des occasions uniques de rencontrer des génies musicaux. Je me souviens d’Evguéni Kissin découvert ici dans les années quatre-vingt, encore gamin, avec ses cheveux frisés et escorté par sa maman – l’URSS existait encore, je crois bien. Son jeu éclatait sous la tente de plastique et même s’il y avait eu des gouttes d’orage, mitraillant la bâche (comme c’est arrivé il y a deux ans pour un concert avec Charles Dutoit et Yuja Wang), on ne les aurait pas entendues. Cette année, c’est sans conteste Nemanja Radulovic, la découverte. Imaginez un diable sortant de sa boite, géant, costaud, chevelure de jais couvrant les épaules, en pantalons de cuir et habit de marquis. Sade ou Méphisto ? Disons plutôt : Paganini. Tout en pliant son violon à ses quatre volontés, il virevolte, fait face au public, puis lui tourne le dos afin de diriger les quatre jeunes de la Verbier Académie qui l’accompagnent dans cette première œuvre, un prélude de Fritz Kreisler, souriant aux deux violons, s’adressant aux deux violoncelles, échangeant des regards avec son excellent complice, le pianiste Julien Quentin. Il y a des moments de joie intense grâce à la musique – banal ! – mais ces moments sont encore plus forts quand on a le sentiment que les barrières sautent : la musique classique rejoint le rock. Mozart ne ressemble plus tout à fait à Mozart et Bach plus tout à fait à Bach, les sacro-saintes « cadences » sont oubliées, les rythmes varient. En deuxième partie, il nous gratifie des grandes œuvres pour violon du XXème siècle : Enesco bien sûr, et « Tzigane » de Ravel.

A l’entretien radiodiffusé qui suivra, avec un journaliste de la RTS, Nemanja Radulovic, qui apparaîtra doux comme un agneau, fera sentir à quel point ces œuvres sont difficiles et propices à tous les dangers. Il répondra à son interlocuteur qu’il réalise à quel point il met en danger son accompagnateur et… lui-même. Entretien captivant, qui révèle un musicien de vingt-six ans qui a déjà beaucoup vécu. Ce goût du danger, c’est le sentiment que nous risquons à chaque instant de perdre notre vie. Comme son nom l’indique, Nemanja Radulovic est d’origine serbe, il a souffert de la guerre, ça se voit. Il est venu à Paris en 2000, il avait quatorze ans. Neuf de ses proches ont disparu en l’espace d’une année et demie. Déjà solide violoniste à son arrivée (il avait donné à Belgrade, son premier concert à sept ans), il fut pris en charge par Patrice Fontanarosa auprès de qui il a développé cette technique magistrale. Un de ses objectifs est évidemment d’amener le maximum de gens – et de jeunes en particulier – à la musique classique. On pense en l’écoutant à d’autres violonistes qui ont une démarche similaire, comme David Garrett (ce violoniste qui a fait cette triste expérience dans le métro de Chicago de jouer sur le quai, déguisé en clochard, afin de voir les réactions des voyageurs, lesquels, comme le montrait une video qui a beaucoup circulé sur Internet, demeuraient hélas indifférents…). Des musiciens pour qui jouer est un immense plaisir, mieux : représente la vie même, à son paroxysme d’intensité. En écoutant le concert, dans mon esprit, à un moment, a jailli l’expression « passer le temps »: la musique fait passer le temps. Cette expression était autrefois utilisée de façon péjorative (« une réussite… ça passe le temps ») et à cause de cela, je riais intérieurement. Or, c’est pourtant vrai que, littéralement, la musique fait passer le temps d’une autre manière. Pendant le concert, on avait l’impression d’un bloc de temps clairement détachable, dont on savait, hélas, qu’il allait s’interrompre (même s’il se prolongeait un peu avec quelques rappels), c’était un présent dilaté mais fini. Après le concert, il en vient toujours des ondes retardataires, mais qui bien sûr s’estompent. Et vous me direz : c’est comme tous les moments forts de la vie ! Et vous aurez raison. On comprend mieux ainsi la passion du musicien…
qui pourtant s’inscrit dans le quotidien puisque…

rejetant sa vaste chevelure en arrière, Nemanja quitta ses auditeurs d’un pas tranquille, tenant sa copine par la main…

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Avignon in, Avignon off

Le théâtre ressuscite en nous l’amour du texte, c’est la principale fonction que je lui vois. L’amour du texte comme l’amour tout court. Il nous dévoile un accès à son corps. Avec lui, le texte en a fini de n’être qu’un mur fait avec des mots-briques. La paroi blanche d’une page se couche à l’horizontale et devient poreuse pour un voyage dans un temps imaginaire. Merci à Avignon, au « in » comme au « off », d’exister pour nous rappeler ça. J’aurais pu aisément l’oublier, d’ailleurs je l’avais oublié. Quarante ans – ou plus, je suis coquet, je ne dis pas mon âge… lequel est presque celui du sien – que je n’avais mis les pieds au Festival, ou peut-être une fois, vite oubliée, au début des années quatre-vingt. Un gros inconvénient d’Avignon : si vous n’êtes pas bien informé, si vous n’avez pas vos habitudes, au moment où vous voudrez réserver, il n’y aura plus de place, plus de place pour rien, et cette année encore, ce fut « moins une », rattrapés par le fil nous fûmes, et juste pour deux malheureuses places isolées dans les derniers rangs. Misère. Ça n’aide pas. Deux places de misère pour le festival « in », pour une « Mouette » controversée. Je ne dirai pas grand-chose, car je crois que je ne l’ai pas vue. Pas « vue » de « littéralement vue ». Le son partait dans le mistral, la vision était celle de corps-fourmis égarés dans un décor d’apocalypse – un avion sans doute avait dû s’écraser par là, on ne voyait plus la fumée, mais on voyait un énorme réacteur, enfoncé dans le sol, et qu’escaladaient par moments les corps-fourmis, en ahanant, poussant des cris stridents, dont les ombres chinoises heureusement se projetaient sur le mur du Palais. Une « Mouette » engluée, a dit « Télérama », une « Mouette »  en survol, a dit la critique du « Monde » – mais curieusement elle ne parle que de la première scène, que de l’entrée des comédiens à masque de mouettes, de la mort de Treplev et de la première phrase – « je suis une mouette, non, je suis une actrice » – et ne parler que de la première scène laisse un doute : a-t-elle bien tout « vu », elle aussi ? A-t-elle entendu ce fonds musical pénible, ce guitariste jouant des accords faux et chantant « lalalala » avec une voix qui déraille ? A-t-elle pu supporter quatre heures (oui, quatre heures, pour une pièce faite pour durer au maximum deux heures trente) cette diction exagérément lente et articulée, conçue sûrement pour vaincre la rumeur du vent, mais qui sied si mal à Tchekhov ? Je sais, nous étions loin, mais si on ne peut apprécier un spectacle à la distance où nous étions, pourquoi y vendre des places (au même tarif que les premiers rangs, bien entendu) ?  Au moins cela m’aura donné l’envie de retourner au texte et de corriger cette fâcheuse impression ressentie à entendre ces phrases pontifiées que dans Tchekhov  peut-être, il y a plus de platitudes qu’on ne le croit en général…

Mais heureusement, notre expérience du texte ne s’est pas arrêtée là. Elle n’avait d’ailleurs pas non plus commencé là. Il y a le « off » aussi, où il est beaucoup plus facile d’avoir des places (un petit coup de fil la veille et hop, c’est bon). Alors là, en deux jours, pensez, pour peu qu’on ne soit pas trop gêné aux entournures question finances (car là est un bât qui blesse et qui doit en décourager plus d’un, notamment chez les jeunes), comme on peut en profiter ! Onze cent soixante et un spectacles simultanément, de « Boucle d’or et les trois ours » à « Electre » ou à « Huis-Clos »… En ces deux jours : Sophocle, Feydeau, Duras, Zweig et Dubillard. C’est là que le texte nous a saisis, bien plus qu’à « la Mouette ». Prenez  « Electre » de Sophocle, par exemple, au Théâtre Notre-Dame, qui nous plonge dans la saga des Atrides – comment depuis Jonathan Littell ne pas penser aux « Bienveillantes » ? – Merveilleuse adaptation d’Antoine Vittez, qui rend limpide et clair un texte difficile, jouée par un sextuor exclusivement féminin, avec une Electre dont les cris de douleur vous tirent les larmes, une Clytemnestre puissante au corps de roc, un Egiste à la voix de renard, dans un décor blanc, où la fausse nouvelle de la mort d’Oreste est annoncée dans To Bima, seul clin d’œil à la situation de la Grèce d’aujourd’hui.  Ou bien ce délire de rire avec « Mais n’te promène donc pas toute nue » (Théâtre Buffon) dans une mise en scène tourbillonnante et avec des acteurs si drôles, et avec juste assez de décalé dans le jeu pour nous faire rire plus encore. Quel as, ce Feydeau ! Un argument si faible au départ et… à l’arrivée tellement de quiproquos calculés au plus près qu’on est prêts à rouler de rire sous les sièges…

Amour du texte encore et plus que tout, plus que jamais grâce à « la maladie de la mort » de Marguerite Duras, un texte qui pour moi dormait, littéralement : acheté, jamais lu, les pages n’étaient même pas coupées et métaphoriquement aussi, comme un rêve que l’on a fait et qu’on a laissé au sommeil du doute. Mis en scène, le rêve refait surface, il apparaît et on s’y noie presque. La réalisatrice l’a fait en suivant de près les indications de Duras. Elle disait : « La maladie de la mort pourrait être représentée au théâtre. La jeune femme des nuits payées devrait être couchée sur des draps blancs au milieu de la scène. Elle pourrait être nue ». Elle était nue. « Autour d’elle un homme marcherait en racontant l’histoire ». Un homme marchait en racontant l’histoire. « Seule la femme dirait son rôle de mémoire. L’homme jamais. L’homme lirait le texte, soit arrêté, soit en marchant autour de la jeune femme. ».  C’est ce qui se passait vraiment. Sauf que de temps en temps il entrait aussi dans une terreur folle. Elle dit aussi : « La jeune femme serait belle, personnelle ».  C’était  le cas, bien sûr. « Par une grande ouverture sombre arriverait le bruit de la mer ». Mais, disait-elle aussi : « Il n’y aurait pas de musique ». Là, (sacrifice aux temps ?), il y en avait…

Ce genre de texte-là, lu, incarné par la grâce du théâtre, nous rend heureux, infiniment heureux.

Qui est « in » ? Qui est « off » ? Qui est « out » ? On lit sur les murs des théâtres que de nombreuses jeunes compagnies s’insurgent. Contre les propriétaires de salles qui imposent leurs conditions et cherchent avant tout leur profit (quelle aubaine d’avoir eu une arrière-cours, un garage dans les années soixante-dix, une cave minable que l’on a vite aménagée), contre la morgue et le dédain des festivaliers « in » aussi… comme s’il n’y avait pas parfois plus de créativité dans ces petites compagnies que dans bien des troupes officielles et subventionnées… Deux jours cette année… une semaine au moins, l’an prochain !

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On ne va jamais à Dublin sans son Joyce

Ah passer le pont de O’Connell avec son Ulysse sous le bras, s’arrêter au coin du pont, lire la plaque de bronze où est gravé le passage où Leopold Bloom franchit la rivière, et retrouver dans le gros pavé de 600 pages la note, l’alinéa, le chapitre d’où il est extrait. Les bus, comme de son temps, sont là, nous frôlant, avec ou sans impériale. De l’autre côté, Temple Bar, Grafton Street, Dawson Street (ma préférée car bordée d’arbres, et hébergeant la plus belle librairie), James ne devait pas avoir la même vision que celle que nous en avons aujourd’hui. Faisait-on seulement du tourisme à Dublin dans les années vingt ? Proclamation d’indépendance toute récente. Devait encore rester beaucoup de traces de balles sur les murs près de la Poste – je me souviens être venu ici (mon premier voyage) avec un pote pour un tour de l’île en stop, en 1967, la ville n’était même pas encore pleinement reconstruite, on voyait des ruines non loin de Mountjoy Square, où était – est toujours ? – l’auberge de jeunesse, la misère était telle à l’époque qu’on voyait les enfants déguenillés marcher pieds nus dans la rue – , mais ce n’était pas Beyrouth, ni Alep, ni Homs, les progrès ne se mesurent pas. On peut lire dans la grande bibliothèque qui abrite le livre de Kells (avec d’autres du même an mil) une affiche authentique qui annonce la République. Se promener avec Joyce, mais savoir que même les Irlandais cultivés trouvent cela difficile à lire car rempli d’allusions et de clins d’œil dont on ne peut plus connaître la cible, et nous autres, étrangers, qui, de plus, le lisons pour la plupart en version traduite, encore moins. En moins hermétique, on peut lire ses « Lettres à Nora », dont on parle souvent en ce moment, plus directs, plus explicites, un atelier pour ses écrits futurs. Joyce y mélange, autant dans la bonne humeur que dans l’angoisse, ses obsessions religieuses et sexuelles, et il n’y va pas par quatre chemins, le petit père, pornographie, « horribles lettres impudiques », et que je te lèche le con, et que je te branle, et encore je n’en dis que le plus décent. Allez voir, c’est un festival. Mais en même temps le remords, l’auto-flagellation, le blâme. On le sent torturé. Il a dû rentrer à Dublin pendant que sa Nora (miss Nora Bernacle, qu’il a rencontré le 16 juin 1904, qui se trouve justement être le jour où est censé se passer en entier la longue balade d’Ulysse dans les rues de la capitale irlandaise, et qui deviendra madame Joyce en 1931) était restée à Trieste. Autrement dit, elle à Trieste et lui à Triste. D’autant que de malins plaisants de ses « amis » se sont évertués à le convaincre qu’elle le trompe. Il ne supporte pas Dublin à ce moment-là :  « j’ai en horreur l’Irlande et les Irlandais […] Je ne vois rien, de quelque côté que je me tourne, que l’image du prêtre adultère et de ses valets et de femmes rusées et perfides » (p. 111). Le rôle des prêtres en ce temps-là. Je ne sais plus dans quelle rue, une plaque commémorative. Elle dit qu’une femme ayant déjà au moins une douzaine d’enfants, malade, alla voir son curé pour lui implorer le droit de ne plus continuer à procréer, lequel, bien sûr, la prit de très haut et la somma de continuer. La femme et l’enfant moururent dans cette maison où on a mis, depuis, la plaque.

Il est intéressant aussi de visiter en ce moment à la National Gallery l’exposition de photos consacrée à un autre livre : Dubliners. Fut transposé à l’écran par John Huston qui n’en garda qu’une nouvelle : « Les Morts ». Voilà qui me ramène au titre du roman de Lorette Nobécourt, « En nous la vie des morts » (dont J.M. a parlé sur son blog, très récemment). A Dublin, dans le Vermont, à Paris, la mort nous habite. Elle vient et revient sous la forme d’un ange sur une façade, ou d’un nuage dans un ciel exagérément gris.

Dublin est la seule capitale européenne où les restes du XIXème sont à ce point présents, pas sous la forme de beaux bâtiments, c’est pas Orsay, c’est pas les palais romains, mais sous la forme d’un habitat ouvrier et d’usines dont les cheminées ventrues, autrefois rouges devenues noires se dressent encore au cœur de la ville. Tout ce quartier dominé par des entrepôts énormes, des passerelles et des charpentes de métal : la brasserie Guiness, emblème, fleuron de la cité. Et pourtant, tout ça pour ça ? ce brouet fade versé à tiers de hauteur de verre « pour la dégustation », après la visite… Dublin, c’est pas les églises qui manquent… Christchurch, Saint Patrick… monuments médiévaux qui ont pris la place des sites Viking. Moyen-Age à Dublin (visiter le musée Dublinia). La peste en a décimé autant que le fera la grande famine en plein XIXème.

En cette fin de mois de mai, les « NO » étalés sur les façades ne sont plus des cris de refus des malheurs et catastrophes s’abattant sur la population, ou bien alors d’un autre type de malheur, qui a pris le nom « d’austérité ». La crise des banques a entraîné l’Irlande dans une spirale descendante. Moins qu’en Espagne peut-être, mais tout de même, l’explosion de la bulle immobilière, qui laisse des appartements construits à la va-vite dans des quartiers excentrés, sans repreneurs. Les frais médicaux augmentent, les gens ne se soignent plus, ils retournent, déçus, à ce qu’ils imaginent avoir été la vie de leurs parents. Le libéralisme économique les a eus, comme il continue de les avoir. Le « non » n’a pas gagné. La peur a été la plus forte : ce fut un « oui » au pacte de stabilité.

Le dimanche, en partant, des bruissements morbides et stridents, comme les hurlements d’un monstre qui voudrait tétaniser ces pauvres Irlandais : la ville a vendu à une marque de bière l’autorisation d’organiser un simulacre de Grand Prix de Formule 1 dans les artères principales de la ville, le long de la Liffey, et sur O’Connell street… le libéralisme, je vous disais.

« The street was busy with unusual traffic, loud with the horns of motorists and the gongs of impatient tram-drivers ». 

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Riga, pour une conférence sur la « Game Semantics »

Riga. Je me rends compte que je n’ai pas parlé de Riga. Riga ? Lettonie. Oui. Merci. La Lettonie ? juste en haut, enfin au milieu, au milieu des trois pays baltes. Plus au nord : l’Estonie, plus au sud : la Lithuanie. La Lettonie est le plus grand des trois. Remarquez sur la carte une belle baie, au fond de laquelle, justement , niche Riga, vieille ville hanséatique. Traversée par un ample fleuve – la Daugava –  qui va se jeter dans la Baltique. Les harengs de la Baltique… La ville, elle, rien de bien étrange. Ressemble à toutes ces villes du grand nord, avec leurs maisons dentelées, leurs pavés sonores et la chanson des carillons. Le cœur de la ville est particulièrement léché. Propre. Trop propre. On me dit qu’il y a quinze ans, c’était noir, sale, déglingué. Comme ces quelques maisons qui restent quelques rues plus loin sans doute, enfin, bien plus loin, dans les quartiers où les touristes ne vont jamais. Sauf quand ils doivent aller faire une déclaration à la police pour déclarer la perte (le vol ?) de leur portefeuille qui contenait plein de choses utiles, pour payer notamment, mais aussi une photo de moi avec ma petite fille sur les épaules quand elle avait deux ans, elle en a trois et demie aujourd’hui. Là, cette perte m’est utile : l’étudiant dévoué qui m’accompagne pour la traduction – le commissariat de police, rien à dire de particulier sur le commissariat de police, on est d’abord accueilli par une blonde gendarmette, puis pris en charge par des officiers de grade de plus en plus élevé : où cela vous est-il arrivé ? décrivez le contenu, euh… derrière cette porte blindée, des cellules peut-être ? une nouvelle altière gendarmette sort des locaux, elles sont pas mal en général les lettones – cet étudiant dévoué donc, m’emmène faire un tour, pas forcément du côté de ses amours mais du côté de sa jeunesse, quartier d’allure soviétique où il vécut enfant, époque brejnévienne où il n’y avait rien dans les magasins, mais où quand même (ah quand même il y avait quelque chose de bon ?) on pouvait le dimanche aller pique-niquer où on voulait dans les grandes forêts ou bien au bord de la Baltique, alors qu’aujourd’hui, l’espace s’est terriblement privatisé. Il m’emmène aussi vers les lieux du souvenir, cimetière aux tombes moussues sous les grands hêtres, monuments grandiloquents à la mère patrie (« mother Latvia »). Nous n’irons pas au musée de l’occupation… qui affiche clairement son point de vue sur l’histoire : elle va, l’occupation, de 1941 à 1991. Hitlérisme et stalinisme confondus. Cinquante ans de déportations. Extermination quasi-totale de la population juive. Troupes lettones incorporées dans l’armée nazie (contre leur gré ? avec leur gré ? on nous demande ne pas juger. Surtout ne jugez pas. Alors je ne jugerai pas). L’étudiant letton, lui, grand, maigre, à l’allure de fille, avec pourtant la pomme d’Adam qui joue l’ascenseur dans son cou décharné, en a tiré une philosophie : que sont nos problèmes d’aujourd’hui, dût-il y avoir la crise économique, comparés avec ce qu’ont connu nos parents en matière de déchirement ? Il a vu revenir son oncle d’un camp de Sibérie. Mais tout n’était pas si terrible. Il vivait dans un quartier de HLM où neuf enfants sur dix avaient le russe comme langue maternelle, alors lui, bien sûr, aussi parlait russe, il n’y avait pas grande différence entre les populations, russes ou lettones. Aujourd’hui, cela lui sert bien cette connaissance de la langue, car le grand voisin revient de temps en temps pour faire ses courses, c’est-à-dire trouver une main d’œuvre moins chère ou mieux qualifiée. Il me dit aussi qu’il a vécu dans un des immeubles Art Nouveau qui sont une des curiosités architecturales de Riga (où certains immeubles rappellent le Gaudi de Barcelone) jusqu’à la naissance de son premier enfant il y a cinq mois, mais ces immeubles, mal entretenus, fuient de partout, seuls deux étages sont habités : le rez-de-chaussée et le sixième et dernier étage. Pas facile quand on a un bébé (bien sûr pas d’ascenseur). Il me ramène à mon hôtel, près d’une cour pavée pleine de terrasses de bistrots où, sous un chaud soleil, des touristes à l’allure bavaroise (ils se gorgent de bière) se mêlent à une noce printanière. Ah ! Bierstube, magie allemande.

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