Pacific Heights

SF-terrasses

San Francisco Dreams

Devant la boutique des livres éclairés
un clochard hirsute
balaie des paillettes

Pendant que le ciel bas se déchire
à la cime d’une pyramide

Routes en collines
Sédiments macadam

Un désir nommé tramway
sous la pluie américaine
avance en ahanant

Sous le bitume, le câble roule

Sur Nob Hill

une Voie lactée
d’ hôtels de luxe et de limousines

Au bord du Pacifique
d’étranges nageurs couverts de plumes
vont nourrir des phoques

Et je vois au-delà de la vitre
du bus
une tour qui penche

L’herbe s’enfonce
les dernières feuilles jaunes tremblent

D’un bout à l’autre de Market Street
une voiture canari

qui vient du Missouri
– elle y était en service
dans les années quarante –

tangue vers Ferry Building
comme à la ville un bateau.

Le vent à cinq heures

du côté de Mission

ou de Fisherman’s WharfSF2 SF3-BobKaufmann SF-CityLights4 SF-Ferlinghetti SF-Loris2 SFMOMA-interieur SF-phoques SF-RussianHill-allongé

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San Francisco, revue

SF3A Mission, la basilique et le petit enclos des premiers colons évangélisateurs, cimetière moussu, tombes francophones et huttes indigènes, souvenir de scène de Vertigo, quand Kim Novak saute du haut du campanile,

SF3-MissionA Alamo Square, les six maisons sœurs universellement photographiées,

SF3-AlamoSq-1Fisherman’s Wharf, pour un sandwich aux crabes et le spectacle inépuisable des éléphants de mer mugissant au soleil

SF3-CastroA Castro, quartier gay, les étendards arc en ciel,

A Washington Square, quelques habitants d’origine chinoise pratiquant le Tai Chi,

SF3-TaiChi

Coit Tower dominant la colline du télégraphe, des maisons en terrasse, baie vitrée sur l’Océan,

Golden Gate Bridge, pont symbole, belvédère vers le large,

SF3-GGBridge-2

Nob Hill, Hotel Fairmont, palais de Noel tout de pain d’épices,

Russian Hill, maisons de bois, isba de Jack Kerouac,

Fillmore Street, rue du jazz,

SFMOMA, le plus moderne, méditation devant Rauschenberg, admiration pour Hassel Smith, Joan Mitchell, Clifford Still, irradiance de Mark Rothko, humour de John Currin ou d’Allessandro Pessoli…

SFMOMA-2

SFMOMA-Rauchenberg

SFMOMA-HasselSmith

SFMOMA-Mitchell

SFMOMA-Rothko

Dernier étage du Marriott : une galaxie concentrée autour de Market Street…

SF3-Marriott

Douce endormie enfin au café Vesuvio…

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Escapade à SF


SF-AGUMais où vont-ils tous, ces hommes et  ces femmes, d’un pas rapide, tenant en bandoulière, presque tous, un étui cylindrique et noir, les jeunes en jeans et headphones aux oreilles, les moins jeunes aux cheveux argentés, lunettes cerclées, femmes en robe parfois longue, tous s’emboitant le pas les uns aux autres, sans un mot le plus souvent et sans guère de sourires non plus, tous s’orientant vers un seul et unique point de la ville, en l’occurrence le Moscone Center ?

Ils se rendent à la session d’automne de l’AGU (« American Geophysical Union »), et moi j’accompagne C. qui, comme presque chaque année, va là-bas, elle aussi, pour présenter son travail, avec quelques collègues, travail qui porte sur les « data center » à propos de séismes dans le monde.

SF-pyramidBelle escapade pour moi qui en profite chaque matin pour partir explorer, un à un, les quartiers, chics ou branchés, bohèmes ou populaires, gays ou financiers de San Francisco. Première balade, à tout seigneur tout honneur, réservée aux poètes qui ont tant fait pour faire connaître cette ville et amener jusqu’à nous, qui étions enfants, au creux des banlieues de nos villes grises, un peu de l’enthousiasme et de l’esprit de renaissance de la Beat Generation. Le carrefour entre Colombus Street et Broadway est un des quartiers les plus calmes et à la fois les plus excitants. C’est là qu’on trouve la fameuse librairie « City Lights », immortalisée par Allen Grinsberg et Lewis Ferlinghetti (entre autres), avec son coin de poètes en haut de l’escalier. SF-CityLights3On peut prendre une chaise, s’arrêter, lire des heures, des jours si on veut, personne ne nous délogera. On peut découvrir la poésie américaine et c’est là un continent qui vaut bien que l’on s’embarque de bonne heure. Les murs sont tapissés d’œuvres qui souvent, à ma grande honte, me sont inconnues. Au hasard l’on pioche. Et c’est ainsi que l’on ramène dans son filet les livres d’une grande poétesse, Louise Glück. Que j’ignorais jusqu’ici. Mais je trouve, malgré mon anglais lacunaire, ce qu’elle écrit magnifique, sombre et somptueux comme une nuit étoilée. « Vita Nova », « The Seven Ages », deux recueils courts. Ce serait bien si je parvenais à traduire certains poèmes sur ce blog. La Kerouac Alley borde la librairie, ruelle fantaisiste où l’on ignore si le charme italien est spontané ou recherché. De l’autre côté de la rue, le Vesuvio, bistrot ouvert en ce matin pour un « regular », au moins, à deux dollars. Deux étages de souvenirs et de coupures de presse, où se mêlent aux écrivains américains (Henry Miller…) des apparitions fugaces de nos poètes français, Baudelaire, Rimbaud… Les gens ici n’aimaient pas Hemingway (à cause dit-on de la manière dont il avait traité Dashiell Hammett). Ils aimaient Rimbaud.

SF-Vesuvio2

Comme il est pas loin de midi, je dine, en face, d’un sandwich dans un restaurant italien. Je déballe mes livres achetés, dont ce livre récent de G. Lakoff et G. Nunez sur les mathématiques vues du point de vue des sciences cognitives, qui m’intéresse au plus haut point (« Where do Mathematics come from ? »), ainsi qu’un court ouvrage de Scott Soames sur la philosophie du langage. De l’autre côté du croisement, il y a cet immeuble dont les murs sont des fresques géantes à la gloire du jazz. A deux pas de là, il y a le Spec’s et le Tosca encore deux haut-lieux de la culture san-fransciscaine, mais qui n’ouvrent que le soir.

SF-Jazz

Après l’expresso, je continue ma route, à la recherche de lieux littéraires de San Francisco comme, dissimulée au sein d’une ruelle minuscule (« Russell street ») sur « Russian Hill », la petite maison de bois où KerouacSF-KerouacHouse écrivit « On the road ». On ne peut pas entrer bien sûr. Rien d’autre à voir que la façade proprette, qui fait face à une autre maison charmante, construite en 1908. Puis le « cable car» sur Hyde Street, la célèbre « Lombard Street » vue du haut, avant de retomber sur Fisherman’s Wharf, un peu trop touristique, un peu trop kitch.

Rentrer à l’hôtel (« Vertigo », comme le célèbre film de Hitchcock) par le tramway ligne F, dont les voitures sont toutes des pièces de collection, avec leur histoire propre, affichée à l’intérieur. Telle voiture vient de Philadelphie, y fut en service dans les années quarante, telle autre vient de Milan etc.

SF-ColombusStr

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Un roman de Philip Roth

Je ne suis pas un spécialiste de littérature américaine. Encore moins de Philip Roth. Je me suis intéressé à lui suite à ce léger choc psychologique, raconté dans mon dernier billet, et parce qu’une de mes amies y a fait référence à propos d’un roman, son avant-dernier, « Exit le fantôme ». Un roman bien intitulé, qui capte ce moment – qui peut parfois s’éterniser – où l’individu qui était, l’instant d’avant, actif, oscille et bascule vers une vieillesse irrévocable. Que mes lecteurs et lectrices se rassurent, je ne crois pas en être là. Mais il vaut mieux prendre les devants. Prévoir. Vu que comme dit ci-dessous, c’est une expérience qui tôt ou tard nous assaille. Nathan Zuckerman, donc, est seul. Il a quitté New York voilà déjà onze ans pour se réfugier dans un coin perdu du Massachussetts, près d’une petite ville universitaire du nom d’Athena. Il y contemple de sa fenêtre le givre de l’hiver se poser délicatement sur les ajoncs des marais. On l’a compris, Nathan Zuckerman, c’est le double de Philip Roth (les familiers de cet auteur le savent). C’est donc un écrivain ayant acquis une grande notoriété. Il a quitté la ville à la suite de menaces qui demeureront à jamais mystérieuses. Et il n’est jamais revenu, laissant son agent s’occuper de ses affaires. Et cependant, il revient à Manhattan en cette année 2004, juste afin de subir un traitement chirurgical très hypothétique qui devrait le soulager des séquelles laissées par une prostatectomie. Enfin vous voyez, vous les femmes, vous comprenez : c’est toujours cette même angoisse chez les hommes, une angoisse qui a suscité un très beau livre, il y a quelques années : « La balance des blancs » de Jacques Henric (cf. ici). Mais « Exit le fantôme » n’est pas de la même veine. C’est un roman, ça signifie un thème, des sous-thèmes, une histoire, des personnages. Ce qui m’a plu dans ce roman, c’est que, dès le début, l’auteur n’y va pas par quatre chemins : « Je n’étais pas retourné à New York depuis onze ans. A part un bref séjour à Boston afin d’y subir l’ablation de la prostate pour cause de cancer ». On songe au début de « Mars » de Fritz Zorn (cf. ici), où l’auteur, dès la première page, annonce qu’il a un cancer, mais c’est pour dire que, finalement, c’est la meilleure chose qui lui soit arrivée de sa vie. Non, ici, ce n’est pas la même chose. De fait, si les troubles majeurs dont souffre Nathan (incontinence…) font bien la toile de fond du roman, c’est d’autre chose que l’on veut nous parler, de littérature tout bonnement. Ou plus précisément de ce qu’on fait à la littérature, ce qu’une certaine presse lui fait, qui s’intéresse davantage aux petits secrets contenus dans la vie des écrivains qu’aux vertus ou aux défauts de l’œuvre même. Au cours de ce bref séjour à New-York, Nathan renoue avec ses habitudes d’antan : ses pizzérias préférées notamment, et dans l’une d’elles,  il aperçoit Amy Bellette, une femme qu’il a connue autrefois, quand elle était la maîtresse d’un écrivain qu’il admirait alors beaucoup, un certain Lonoff. Le temps a transformé cette belle jeune femme en une malade, atteinte d’une tumeur au cerveau, qui va au restaurant dans une blouse d’hôpital , la moitié de la tête rasée. Il  va voir cette femme, qui lui raconte ses jours avec le grand écrivain, au moment où un jeune critique littéraire débutant, plein de rage et sûr de son droit, tente d’écrire une biographie de Lonoff dans laquelle il prétend révéler le vrai secret de celui-ci : il aurait couché, vers ses dix-sept ans, avec sa demi-sœur !  On touche ici à la fois le problème, effectivement, de la critique littéraire, et celui, qui semble ne pas être particulièrement thématisé par Roth, du puritanisme américain : le jeune journaliste fera d’autant plus mouche en dévoilant un secret de l’artiste que celui-ci touchera à un sujet supposé scabreux…  Et c’est le thème d’une lettre que la femme malade a voulu envoyer à la direction du TLS et qu’elle fait lire à Nathan :

Vos pages culturelles, ce sont des potins de tabloïde déguisés en intérêt pour « les arts » et tout ce à quoi elles touchent est converti en ce qu’elle [la littérature] n’est pas. […] Quelle transgression l’écrivain a-t-il commise, et ce, non pas à l’encontre d’exigences d’ordre esthétique, mais à l’encontre de sa fille, son fils, sa mère, son père, son conjoint, sa maîtresse ou son amant, son ami, son éditeur, son animal de compagnie ? […]
L’écrivain travaille pendant des années dans la solitude, mise tout ce qu’il ou qu’elle a sur son écriture, pèse ou soupèse chaque phrase trente-six fois [mais] tout ce que l’écrivain construit, méticuleusement, expression après expression et détail après détail, est une ruse et un mensonge. L’écrivain n’a pas de mobile d’ordre littéraire. Décrire la réalité ne l’intéresse absolument pas. Les mobiles qui le guident sont toujours personnels et généralement méprisables.

Indirectement, ce livre est donc un plaidoyer pour la littérature et pour les écrivains. Testament ? Peut-être puisque nous savons que depuis, Roth n’a écrit qu’un seul roman (« Némésis ») et qu’on nous annonce qu’à 79 ans, il met un terme à son œuvre, considérant qu’il lui est de plus en plus difficile d’accomplir cette tâche d’écrire, si harassante.  « Exit le fantôme » laisse entrevoir cette sortie à maintes reprises : comment écrire si la mémoire nous joue des tours, si d’un jour à l’autre, on ne se souvient pas de la page écrite.

Roman subtil et intéressant, donc. Qui cependant laisse juste selon moi une petite gêne. Roth a voulu, en marge de ce que je viens de raconter, nous convaincre d’une autre histoire : en revenant à New York, il est tombé sur un jeune couple, dont la femme fut autrefois une étudiante qui l’admirait. Pour un court instant, Nathan Z. en oublierait son infirmité. Il fantasme une rencontre impossible, qui pourrait au moins lui donner la substance d’un nouveau livre, qu’il ébauche sous forme de dialogue (« Elle et lui »), dialogue décevant (Lui : « est-ce que vos seins vous donnent confiance en vous ? »,  Elle : « oui », Lui : « Racontez-moi ça »), dérisoire. Mais peut-être est-ce voulu, après tout. Comme pour signifier qu’avec la vieillesse, vient aussi le dérisoire, non pas en le disant, mais en le montrant.

A la fin, Nathan disparaît… Exit, le fantôme…  (souvent désormais, roman ou film, le héros « disparaît » à la fin… on ne sait pas où il va. C’est le cas aussi dans « Amour » de Haneke… y a-t-il quelque part un lieu de destination des héros disparus ?).

 « Exit le fantôme » est dans la lignée de ce que nous pouvons connaître d’un certain état d’esprit anglo-saxon, qui refuserait de trop s’épancher. En ce sens, il échapperait – comme bien d’autres romans américains – à l’objectif de réalisme qu’il se donne. N’attend-on pas aussi, d’une œuvre littéraire, qu’elle nous dise la vérité, y compris sur les replis intimes de notre être, y compris la vérité de la douleur.

Photo extraite du site du « Monde-magazine »  (photo de Erik Madigan Heck)

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L’âge

Il arrive un temps où vous ne pouvez plus cacher votre âge, il sonne à la porte de votre corps – encore heureux que ce ne soit à celle de votre tête, enfin, pour l’instant – et vous fait sentir cette pointe de douleur que l’on associe parfois au regret, celui de ne plus être comme on a été, mais qui, plus concrètement, est liée à une soudaine limitation de nos possibilités. Avec l’âge viennent les risques de l’âge, les mots que l’on appréhende, ce moment qui, vous pensez, inévitablement arrivera,  où l’on égrènera comme des cailloux des énoncés de diagnostic portant sur vos douleurs (« Cancer »,  « carcinome », « tumeur »…). Encore que ce qui fait la vertu de l’âge, ce en quoi l’homme (ou la femme) âgé(e) se distingue de gens plus jeunes, est qu’alors que chez ces derniers de telles annonces tomberaient comme la foudre, ils arriveront aux plus vieux comme des vérités attendues, comme une confirmation, en quelque sorte : celle selon laquelle vous êtes mortel et que, quoi que vous fassiez, il n’y a strictement aucune raison pour que vous échappiez aux maux dont souffrent vos contemporains. Surtout après cinquante, surtout après soixante. Et ainsi de suite.

L’âge, on ne le « fait » pas forcément. Peut-être un jour une de mes étudiantes me demandera : « mais, monsieur, quel âge vous avez ? », c’est dans l’ordre des choses (elles me signalent bien, gentiment, que j’ai mis mon pull à l’envers quand c’est le cas, ou bien toutes sortes d’étourderies comme essuyer le tableau avec un mouchoir au lieu d’une brosse…). Je lui répondrai : « j’ai l’âge d’être votre grand-père », « ô monsieur », me répondra-t-elle peut-être, comme si elle était loin d’y penser, et moi de lui demander l’âge de son grand-père et je suis sûr, a priori, qu’elle me donnera exactement l’âge que j’ai, maintenant. Toutes auront compris, évidemment, qu’elles n’ont rien à craindre de ce vieil homme. Car elles n’ont rien à craindre de ce vieil homme. Qui donne les notes avec générosité, au-dessus de la moyenne, et est prêt à donner autant de devoirs qu’il faut pour leur remonter leur moyenne.

Hier, j’évoquais quelques angoisses, légitimes étant donné ce fameux âge et étant donnée une sourde gêne que j’éprouvais, de nature toute physique et, comme toute gêne, un peu désagréable, mais celle-ci peut-être plus, enfin pour un homme, j’entends. Parler c’est toujours éveiller la parole d’autrui, qui fait part alors des mêmes expériences. On se sent moins seul, on est noyé dans le nombre, le nombre grandissant des êtres vieillissants. Avalanche prévisible de corps malades. Engloutissement de fortunes dans des maisons de retraites où, comme tous les vieillards, nous finirons par attendre. Quand je dis « fortune » je ne dis pas seulement « financière », mais le mot ici s’entend comme dans « faire bonne fortune ». Autrement dit tant de chances, de possibilités ou de (comme disent désormais les économistes) « capabilités », englouties.

Mais son âge à soi n’est rien encore, car il se multiplie aussi dans le corps de l’autre, c’est-à-dire de nos parents quand ils sont encore en vie. Déchéance de l’âge au carré. Comme en témoigne cette mère, vieillarde hagarde ayant trébuché pour la x-ième fois, sortie de son lit, pour finir hanche cassée sur un lit d’hôpital.

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Bribes

Pas écrit sur ce blog depuis longtemps. Je me demande parfois pourquoi faire. Ecrire sur ce support étrange, écrire pour qui ? Ne vaut-il pas mieux se concentrer sur d’autres formes d’écriture ? Ou alors il faudrait que ça en vaille le coup, que le texte – comment dire – que le texte épouse ce qu’on a envie de dire, au rythme où on a envie de le dire. Je l’ai dit déjà, dans l’à-propos notamment, que ce blog me sert surtout d’aide-mémoire. Ne pas oublier ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu. Ne pas faire comme cette fois récente où, avec C., nous sommes allés écouter Samy Frey dans « Cap au pire » au Théâtre de l’Atelier sans nous être souvenus qu’en réalité, nous l’avions déjà vu. Tout simplement, on se rappelait pas que ça s’appelait comme ça. Mais dès qu’on l’a vu, lui, dans son grand manteau noir, avec ses cheveux longs doucement parcourus par des fils d’argent, lui raide, sans un sourire, avec un seul geste : celui de balayer de temps en temps rudement ce qui vient à lui par les mots, lisant penché vers sa console où sans doute défilent les mots, les « Encore », les « Soit dit encore », les « tant mal que pis, encore » voire les « jusqu’à plus mèche encore », car c’est comme ça qu’il s’exprime, Beckett, alors on a compris, oui, c’était bien ça, on l’avait déjà vu. Pas grave, ça se voit bien une deuxième fois. Pourquoi pas une troisième. Voire plus encore. Nous aimons la petite place Charles Dullin avec son théâtre au bout, éclairé dans la nuit, ses bistrots eux aussi éclairés dans la nuit, qui ont ces allures de tableau impressionniste, quand l’un ou l’autre de ces peintres, de Pissaro à Renoir, peignait en petites touches crues de lumière jaune les halos au-dessus des lampes dans la nuit bleutée.

Parlant de peinture, le musée de Grenoble présente depuis peu l’œuvre de Philippe Cognée, jeune peintre français, qui a passé son enfance au Bénin, en est revenu, prétend-il, avec une recette de cire d’abeille pour enduire ses toiles.

Toiles réalistes qui demandent que l’on prenne de la distance, plus on s’éloigne plus les formes s’ordonnent, parfois des arbres, des paysages vus du train, des champs de colza et le plus souvent des segments du quotidien. La machine à laver, le congélateur, la baignoire. Objets comme plastifiés sur une toile blanche. Aller-retour entre la littérature et la  peinture, je partais de Beckett, j’arrive à ces œuvres-là, de Cognée, et c’est pour aussitôt se rappeler d’un roman de Jean-Philippe Toussaint, « La salle de bains » (on en avait fait un film, ça je m’en souviens bien, avec un certain Tom Novembre, film en noir et blanc, même, que c’était). Alors la baignoire, oui, sous toutes ses formes, de trois-quarts, de face et vue du dessus. Ou bien ces grands immeubles, ces barres qu’on voit déformées comme dans les gouttes de pluie qui ruissellent sur la vitre d’un train ou d’un autobus parisien. Il pleut tellement ces temps-ci.

Et puis encore ces carcasses de viande multipliées à n’en plus finir dans cette salle où une gardienne est venue me dire qu’il ne fallait pas prendre de photo. Elle voulait que j’efface celles que j’avais déjà prises. J’ai fait semblant. Salle de paysages indiens aussi, mais pas du tout comme on s’y attendrait. D’abord, « portrait d’un arbre ». J’aime l’idée de « PORTRAIT d’un arbre ». Car oui enfin, pourquoi ne pas faire aussi le portrait des végétaux ? des choses ? Le portrait est en principe limité à la reproduction des traits d’un être humain. Sans doute veut-on y voir une noblesse particulière. Tout bon portrait en effet se doit de laisser deviner l’âme qui est en-dessous. C’est la tradition, ou du moins la tradition occidentale. Il n’y a pas longtemps, je relisais, pour préparer un cours, le texte que Philippe Descola a fait pour l’exposition de l’an dernier au musée Branly sur « La Fabrique de l’ Image ». Descola ramène à quatre le nombre d’ontologies susceptibles d’influencer la manière dont on conçoit les images. L’une de celles-ci est bien évidemment le « naturalisme », couramment pratiqué en Occident depuis la Renaissance. Elle consiste à instaurer une séparation nette entre être dotés d’une vie intérieure et être qui n’en sont pas dotés, tout en reconnaissant que tous sont néanmoins soumis à des lois qui s’exercent de manière extérieure, les lois de la nature. A la différence de l’animisme, par exemple, qui, lui, accorderait vie intérieure à des êtres comme des animaux, des rivières ou des arbres. Parler de portrait d’arbre serait ainsi une manière d’évoluer vers un certain animisme.  Dans un court film présenté à l’entrée de l’exposition, Philippe Cognée montre ses techniques de travail, notamment en ce qui concerne ses dessins au crayon gras, qu’il enduit, eux aussi, de matière plastique, une matière plastique qu’ensuite il concasse, avec un rouleau à pâtisserie, faisant éclater les bouts de fusain qui se sont égarés, créant des trous noirs, comme il dit, à la surface de la toile. Quant à ses séries de petits tableaux juxtaposés pour former de véritables mosaïques, il les compare à des assemblages de signes. Etiquettes, objets, images, photographies, recouverts de vifs coups de pinceaux. Ils ne sont plus des images car, dit-il, la peinture, c’est davantage l’épreuve de la matière.

Peinture / photo / littérature. En septembre (autant dire il y a une éternité…) se tenait dans l’ancienne bibliothèque, une exposition prenant Stendhal pour prétexte, consacrée aux portraits d’écrivains. On avait ressorti les Nadar, ceux de Théophile Gauthier, de Baudelaire ou de Georges Sand (curieusement absence de Nerval, mais c’était paraît-il parce que les organisateurs n’avaient pu exposer que ce que l’agence de photographies avait pu leur procurer) et dans la salle du fond, on avait rassemblé des tirages de portrait d’écrivains contemporains réalisés lors du « Printemps du Livre » – dont j’ai abondamment parlé en avril – encore plus une éternité… ! – Des photographes plus ou moins talentueux avaient essayé d’imprimer leur style… superposant ainsi des clichés réalistes avec des tâches abstraites, ou bien exploitant le thème (éculé) du miroir. Miroir, mon beau miroir. Ne sommes-nous pas tous de simples reflets, blabla, disait un commentateur qui se croyait profond… J’en ai gardé quand même la photo d’une photo, celle de Lorette Nobécourt, dont j’ai aussi abondamment parlé en avril, ou bien en mai. Photographie / Peinture / Image : ici, la romancière nous apparaît comme capturée (on voit derrière elle celui qui la capture, qui lui tire dans le dos, en quelque sorte), réduite au signe d’elle-même, sans que rien ne puisse dire au spectateur ce qu’elle endure, ce dont, dans son beau livre « l’usure des jours » (une sorte de « making of » de son dernier roman « Grâce leur soit rendue »), elle fait le récit, à la fois exaltant et poignant.

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L’amour en fin de vie

« Je me souviens quand j’étais à la maison, en rentrant le soir, parfois, je vous entendais faire l’amour, et ça me rassurait. Ça prouvait que vous vous aimiez et que nous resterions toujours ensemble ». C’est une réplique d’Isabelle Huppert dans le film de Haneke. Décidément, elle est partout en ce moment, et elle éclabousse de son talent le monde du cinéma. Il n’y a que Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva qui puissent soutenir la comparaison. Dans un registre plus âgé, bien sûr. Forcément puisque ce sont les parents. Des parents qui s’aiment, ça devrait passer pour une banalité, non ? Donc d’où vient la rumeur associée à ce film, d’être, vous vous rendez compte, un film sur les amours de personnes âgées entre elles, ce qui, en soi, constituerait une provocation, presque un scandale. On en a tant dit que je m’attendais à beaucoup plus choquant, qu’allions nous voir, deux vieillards faisant l’amour ? deux seniors se rencontrant dans le métro et fondant tout à coup dans les bras l’un de l’autre ? coup de foudre à quatre-vingts ans ? Non, la réalité est plus sage. Ils ont toujours vécu ensemble, et ils s’aiment encore à un âge avancé. Normal, non ? On a glosé sur l’introduction du sentiment dans le cinéma de Haneke : celui-ci se serait immiscé déjà dans le précédent film, « Le Ruban blanc » (offrande d’un oiseau au père, larmes furtives du père), et reviendrait en force ici. Il y a l’histoire que lui, Georges, joué par Jean-Louis, raconte à elle, Emmanuelle (Anne), tout en faisant la cuisine, de quand il était enfant et revenait d’un cinéma où il avait assisté à une histoire d’amour impossible : les deux amoureux renonçaient à leur amour car cela était plus digne dans la situation de conflit où ils étaient plongés, et lorsqu’il avait à son tour raconté cette histoire à un copain qui lui demandait d’où il revenait, en la racontant, il en avait pleuré. C’était, disait-il, la force du sentiment, qui l’avait fait pleurer. Comme c’est encore aujourd’hui, la force du sentiment qui surnage. On a l’impression en effet dans ce film que les sentiments s’élèvent, et forment comme un nuage de buée au-dessus des corps. Ça me rappelle ce roman indien (de Tarun Tejpal : « Loin de Chandigarh ») qui commence par la phrase : « ce n’est pas l’amour, c’est le sexe, qui fait le ciment entre les êtres », et qui se termine, 600 pages plus loin, après moult péripéties, par la phrase inversée : « ce n’est pas le sexe, c’est l’amour, qui fait le ciment entre les êtres ».  De ce point de vue, ce ne sont pas tant les gestes, plus ou moins spectaculaires, plus ou moins impudiques (comme le transport de celle qui ne peut plus bouger son corps aux toilettes, ou bien la gymnastique imposée des membres inférieures) qui font le centre d’attraction du film, ce sont les regards, les attitudes, le peu de mots échangés. Elle lui dit : « tu ne vas pas abimer ton image dans tes vieux jours », « et qu’est-ce qu’elle a mon image ? », lui répond il, et elle lui répond qu’il est toujours impressionnant. Après tant d’années ensemble, finalement, ils continuent à se découvrir. D’ailleurs, concernant l’histoire de cinéma ci-dessus, elle s’étonne qu’il ne la lui ait jamais racontée, « mais dit-il, il y a beaucoup d’histoires que je ne t’ai jamais racontées ». Cela rappelle aussi ce beau récit de Joan Didion (« L’année de la pensée magique »), après le décès brutal de son mari, il y a quelques années. L’idée qu’en un sens, pour qui le veut bien, l’amour ne s’épuise pas, n’a pas de raison de s’épuiser, puisqu’il reste toujours des histoires à raconter, des impressions à échanger. Le reste, c’est quoi , au juste. Bien sûr les enfants, leurs conjoints, leurs histoires, mais c’est déjà justement… une autre histoire, sans beaucoup de lien avec la première. Evidemment, le film de Haneke draine d’autres choses, sur les thèmes en vigueur de nos jours… fin de vie, maladie, euthanasie… existence d’une maltraitance à l’égard des très vieilles personnes (magnifique séquence où Jean-Louis Trintignant engueule une infirmière brutale et incompétente). La fin ? On n’est pas surpris. Encore faut-il du courage. La disparition de Jean-Louis Trintignant à la toute fin ? On est davantage surpris. Le scenario ne savait peut-être plus quoi en faire.  Et puis, pour le reste encore : l’éclairage indirect, la musique (Alexandre Tharaud), l’impact de la peinture (de grands paysages classiques surgissant comme un signe d’éternité silencieuse) : tout simplement magnifique.

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Faut-il aimer Richter?

« Je n’ai rien à dire, et je le dis », « je veux peindre des belles choses »… ces phrases sont de Gerhard Richter. Elles ressemblent à des platitudes. C’est pour cette raison que j’ai commencé la visite de la grande exposition Richter du Centre Pompidou (avant qu’elle ne ferme dans une semaine) avec un peu de réserve. D’autant que, je vais vous dire, ce photo-réalisme me laissait un peu pantois. Ça peut être ça, aussi, une grande œuvre, recopier des photos, d’abord en noir et blanc, puis en couleurs ? et pour donner un léger cachet « peinture », sur la fin, mettre un coup de brosse pour faire du flou (artistique, bien sûr) ? Et puis, parce qu’on a quitté la RDA en 1961, se jeter dans les bras du loup d’en face en glorifiant le réalisme capitaliste… ça fait tiquer. Enfin, moi, ça me fait tiquer. Mais probablement, il avait ses raisons, de bonnes raisons même. Richter est typiquement post-moderne, si on entend par « modernisme » tous les courants qui ont prôné la révolte, la mise en cause du réalisme, la déconstruction du réel. Duchamp avait conçu un magnifique nu descendant un escalier, dans la manière cubiste : il cherchait à dévoiler, sous la forme apparente des choses, leur multi-dimensionnalité. On peut ici reprendre (de façon très pédante, je vous l’accorde…) l’analyse du philosophe logicien J. Hintikka pour qui le cubisme des années mille neuf cent, c’est le pendant en art des grandes découvertes scientifiques de l’époque, y compris l’invention de la logique contemporaine et la nouvelle réflexion sur le langage qui en découle : il n’y a pas que la dénotation des signes (ce à quoi ils renvoient dans la réalité), il y a aussi leur sens (leur « Sinn »), c’est-à-dire tout leur potentiel d’expression (les différentes facettes sous lesquelles un objet peut se montrer). Les peintres cubistes peignaient le sens. Richter, lui, est revenu à la dénotation, et avec une forte insistance. Son nu descendant l’escalier, à lui, a tout du classicisme. C’est beau, bien entendu. Mais on ne peut pas s’empêcher de penser à l’autre. Je sais, je ne parle ici que de la partie hyper-réaliste de Richter. Il y en a une autre aussi, tournée vers l’abstraction. Intéressante, certes, mais ce n’est pas Kandinsky. La partie réaliste mérite qu’on s’y attarde davantage car, à mon avis, c’est elle qui pose le plus de questions, elle qui nous parle en tout cas, ou qui me parle, si je veux rester modeste et à ma place de simple spectateur de quelques heures.

On s’habitue à ces grands paysages, la plaine autour de Chinon, des montagnes qui ressemblent au Vercors, des bosquets d’arbres, un arrière de ferme, c’est comme si on y était, enfin presque. Et on se plaît à faire alterner ces paysages classiques avec les vues aériennes que nous ménage Beaubourg en direction du Sacré Cœur : où est la fenêtre, où est le tableau ? C’est la grande question, je crois, de cette exposition. D’aucuns diraient celle de « la carte et du territoire ». Et tout à coup, on repense à ces phrases creuses en apparence lues dans les notices de présentation, et on se plaît à penser à un autre philosophe, Wittgenstein. Car finalement, Richter est un anti-peintre comme Wiitgenstein est souvent présenté comme l’anti-philosophe. L’un vise à effacer l’art plastique sous la reproduction parfaite d’une réalité, comme l’autre s’est attaché à détruire toute tentative de métaphysique en la réduisant à des questions de grammaire. Et puis, Wittgenstein disait-il autre chose que Richter lorsqu’il disait que « ce qu’on ne saurait dire, il faut le taire » ? En ce sens là, oui, l’assertion « je n’ai rien à dire et je le dis » prend une autre signification que la signification triviale. Ce que je ne peux pas dire (parce qu’il n’y a littéralement rien à dire devant la réalité), je le montre (par des tableaux) et pour m’affirmer comme peintre, je dis que c’est cela que je fais. De fait, le Richter contemporain ne fait qu’accentuer cette tendance. Sa dernière série (les « strips ») se présente en effet comme une simple tentative de voir comment la peinture peut encore subsister à l’épreuve du numérique. Et encore : il continue à faire de la peinture parce que c’est bien la seule chose qu’il sait faire. Aucun accent démiurgique dans tout cela, rien que la banalité. Mais Wittgenstein aussi sans doute aurait revendiqué cette banalité. Que d’autres ont essayé de faire entériner en politique sous la dénomination de « normalité »…

Et puisque nous en sommes au chemin du politique, justement, il y a autre chose de notable chez Richter, c’est bien sûr une manière très subtile, très nuancée d’être engagé. On ne s’en aperçoit pas tout de suite. Un regard trop rapide ne comprendrait rien à cette exposition, qui montre des escadrilles d’avions en piquet, et un soldat en uniforme nazi (son oncle) à côté de la peinture photographique d’un jeune enfant dans les bras d’un autre, et puis on lit ceci :

Et on a un frisson dans le dos. Par le relevé scrupuleux des indices, des images et des signes qui peuplent notre réel, sans rien ajouter de plus, Richter parvient à nous faire accéder à un sens, qui n’est pas un « sens profond » (je veux dire qui habiterait quelque profondeur de l’âme) mais un sens qui est toujours déjà là, donné, et qui n’attend que notre regard attentif.

 

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Brazil, Brazil – III – Elections et escaliers

En ce moment, au Brésil, a lieu la campagne pour les élections municipales (le premier tour aura lieu le 7 octobre). Cela se traduit en une multitude de panneaux portant des affiches à l’effigie des multiples candidats, toutes affectées de chiffres bizarres, a priori dépourvus de sens, le 25777 côtoie le 15888 et souvent, en plus gros, un nombre à deux chiffres : 11, 13, 40 etc. De très jeunes filles sont embauchées pour agiter mollement des drapeaux des deux côtés de la rue centrale. A ce jeu, le 13 semble l’emporter, avec, pas loin derrière, le 11. Plus tard, en découvrant la « campagne officielle » sur l’écran de télé de l’hôtel, j’apprendrai que le 13 désigne le Parti du Travail, celui de Lula et de Dilma Roussef, au pouvoir, et le 11, le parti Progressiste, autrement dit… la droite ! Ces élections sont importantes. Elles correspondent un peu aux élections de mid-term aux Etats-Unis. Elles s’inscrivent apparemment dans un contexte où prédominent les accusations de corruption. Lula lui-même aurait perdu de son prestige en s’acoquinant à Sao Paulo avec un vieux brisquard pour maintenir la mairie aux mains du PT. En tout cas, ces élections font beaucoup de bruit. Des haut-parleurs déversent une parole lyrique. C’est à ces moments-là qu’on goûte le charme chantant du brésilien. Sans compter les chansons sur air de bossa-nova où apparaît la suite de sons PARA-CHEE (manière de prononcer « Paraty » à la brésilienne).

En route vers Rio, c’est la même chose dans chaque village traversé, des villages qui ressemblent d’ailleurs à tous les villages ou petites villes de ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps encore « le tiers-monde » (mais c’est fini, c’est les BRICS maintenant…) : absence de plan d’urbanisme, constructions en béton inachevées avec les tiges de métal qui dépassent, les fenêtres comme des trous béants. H. B. sur son blog racontait une vision semblable, mais au Sénégal. Il expliquait cela par l’irrégularité des revenus : un propriétaire, ayant une soudaine entrée d’argent se lance dans une entreprise immobilière, lorsqu’il n’a plus d’argent, il s’arrête… en attendant la rentrée suivante.

Nous sommes maintenant de retour à Rio. Même hôtel. Même quartier, donc. Je n’aurai pas vu grand-chose, à Paraty. Il serait intéressant d’entrer plus avant dans l’histoire du pays et du lieu particulier qu’est cette zone de la Côte Verte… Il y a partout comme une atmosphère d’Afrique, qui viendrait bien sûr des nombreux descendants d’esclaves. A Ouiddah, au Bénin, il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de voir l’envers : le port d’où partaient les esclaves à destination du Brésil. Etait évoquée la peur des gens (habitants de l’antique royaume du Dahomey) que l’on forçait à embarquer sur ces bateaux menaçants fixés au large, par-delà cette barrière de courant qui rend la navigation si difficile. Ils étaient persuadés qu’on les emmenait vers la mort pour quelque obscure raison (ces scènes ont été remarquablement dessinées par Bourgeon). Mais un certain nombre d’entre eux ont survécu, fondant famille, obtenant parfois l’affranchissement, avant qu’enfin des lois soient votées (vers 1880) supprimant l’esclavage. L’article de Wikipedia sur ce sujet semble très bien documenté.

A Rio, pour une dernière matinée, je pars à l’exploration du quartier Santa Theresa. Petites maisons de toutes les sortes, riches et pauvres, parcs, palmiers, escaliers longs à gravir, voies de tramway abandonnées (depuis le carnaval de 2010…). L’Escalier Selaron est ici célébré comme une sorte de Palais du Facteur Cheval… en moins bien (oserais-je dire). C’est l’œuvre d’un patient céramiste ayant récolté des carreaux dans le monde entier et qui en a tapissé les marches. « L’artiste » est d’ailleurs présent, vendant son œuvre sous forme de cartes postales dédicacées et posant volontiers aux côtés de touristes nordiques hilares. Mais il est vrai, le Facteur Cheval accueillait lui aussi ses visiteurs…

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Brazil, Brazil – II – Les marionnettes de Paraty

31 août

Nous avons eu droit à un dîner collectif au restaurant Ondina, en bordure du canal et à l’ombre de la grande église de Notre-Dame de Remedios, dont on fête la patronne à partir d’aujourd’hui. Les rues sont pavoisées des couleurs de la Vierge, le bleu et le blanc. Paraty est sorti du sommeil dans lequel il était plongé  depuis que les mines d’or avaient cessé d’approvisionner ce port,  jadis l’un des plus actifs, et qui n’avait pas seulement servi au commerce de l’or mais aussi à celui des esclaves. Une route pavée descendait alors des montagnes du Minais Gerais pour acheminer le précieux métal. Lorsqu’on a exhumé ce fantôme de village, qu’on avait oublié parce que les routes n’y passaient plus, on a retrouvé quasi intactes les maisons basses et blanches, les églises bancales et les rues de gros pavés, œuvres des Portugais.

Aujourd’hui, on ne s’y promène guère sans se tordre les chevilles. Une « Maison da Cultura » a pris la place d’une ancienne école, dans une de ces rues. On y fait des expositions temporaires d’aquarelles répétitives d’un style plutôt convenu, on y évoque des  indiens (il y aurait tout près une réserve) et une boutique vend de l’artisanat fait main. C’est là que se tient notre savant colloque.  Je ne vois presque rien du Brésil en réalité, puisque je suis absorbé par les cours et la conférence que je dois préparer. A midi et demie, nous sortons de la salle sombre et climatisée (trop froide) pour nous retrouver dans la clarté aveuglante des façades blanches. Les changements observés dans la rue viennent des variations de marée. Lorsque celle-ci est haute, l’eau de l’océan déborde et s’insinue entre les interstices des pavés, formant des mares, qui sont comme des coins de ciel qui se seraient soudain fracassés au sol. On part en bande dans les restaurants (nombreux) de la cité. Ceux du centre historique sont chers, ceux de la partie de la ville où vivent les « vrais gens » le sont beaucoup moins. Au Brésil, il est de coutume de manger « au kilo » : on remplit son assiette de victuailles diverses que l’on fait ensuite peser. Souvent nous retournons à l’hôtel pour nous reposer cinq minutes avant de réattaquer. Lorsque nous sortons le soir, il fait déjà nuit. Comme nous sommes toujours à l’époque de la pleine Lune, celle-ci nous suit lorsque nous rentrons en longeant le canal.

Le canal : à marée haute, l’eau reflue et il devient alors particulièrement poissonneux : des pêcheurs lancent leur filet du haut d’un pont et il suffit de quelques secondes pour qu’il soit relevé avec trois ou quatre éclairs d’argent  qui frétillent à l’intérieur.

 Hier soir, avec un couple d’amis italiens, je suis allé assister à une représentation étonnante de la Compagnie « Grupo Contadores de Estorias », qui donne un spectacle de marionnettes dans une petite maison érigée en théâtre, le « Teatro Espaço ». Ces marionnettes, très réalistes, sont manipulées directement (sans fils) par deux femmes en noir. Lorsque la lumière s’éteint, il ne reste plus d’éclairée que la scénette qu’on a vu mettre en place, et qui, chaque fois, porte sur un thème défini. Le titre de la scénette est annoncé par un carton blanc au début de chaque manipulation : « India », « Valsa », « Fogo », « Primavera »…  « Valsa » montre un couple de petits vieux qui flirtent timidement, « Primavera » une métamorphose faustienne, une vieille femme devenant  jeune fille. La dernière scénette, la plus longue, est la plus bluffante. Une jeune femme  nue, emmêlée dans un drap, est dans un rapport érotique dont on ne voit pas le partenaire, et après un court noir, on assiste à sa grossesse puis à son accouchement, jusqu’à la grosse main de la manipulatrice qui extrait l’enfant de la matrice. Du grand art. Cette compagnie a eu de nombreux succès internationaux.

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