En ce siècle, mais déjà depuis le précédent, si tôt que vous êtes concerné par le champ philosophique, il vous faut choisir votre camp : « analytique » ou « continental ». Appellations absurdes, bien évidemment : en quoi et comment un adjectif géographique pourrait-il s’opposer à un concept tel celui « de l’analyse » ? Mais c’est ainsi. Disons, en gros, que le premier camp, territorialement surtout concentré en Amérique du Nord et en Angleterre, tire les conséquences d’une analyse propositionnelle inspirée par la logique (en particulier les travaux de Frege), ayant commencé par un « tournant linguistique » qui voulait que les problèmes métaphysiques se dissolvent grâce à l’étude du langage (mais ayant évolué vers bien d’autres choses, puisqu’il existe même aujourd’hui une « métaphysique analytique »), et que le second, représenté surtout par la philosophie allemande, fait assez peu de cas de la logique (voire de la science) pour se concentrer sur la phénoménologie, l’existentialisme etc. On y trouve bien sûr Heidegger (qu’on peut qualifier, sans scrupules, de philosophe nazi), mais aussi Husserl (le maître du précédent, honteusement lâché par lui), mais aussi en France quelques noms comme Derrida. On peut alors ajouter dans cette tradition « continentale » Foucault, Barthes, Deleuze, Badiou … bref ceux que d’aucuns nomment les « philosophes hermétiques ». Je ne me hasarderai pas aux classifications. Qui ranger dans quel camp ? Les intéressés ont l’air d’être très au courant, eux, mais pour moi c’est
beaucoup plus difficile. Ainsi, Wittgenstein est-il en général réquisitionné par les tenants du premier camp, alors que j’ai rarement lu philosophe plus obscur, au point que par moment il pourrait presque tenir la dragée haute à Derrida… mais il faut dire que beaucoup de ces philosophes logiciens, surtout au début de leur engouement wittgensteinien n’ont retenu de lui que les passages les plus positivistes du Tractatus (quitte à en faire même un vulgaire traité de calcul propositionnel, ce qu’il n’est pas, de toute évidence). Dire que « le monde est tout ce qui arrive »… ça ne mange pas de pain. Mais quand on dit : « 6.522 – il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique », là, silence. Que faire de ça ? Bien sûr, il existe une interprétation de Wittgenstein qui le tire vers le mysticisme. On est alors à des années lumières de la pensée positiviste qui anime la plupart des écrits « analytiques ». Peut-être des philosophes « continentaux » se sont-ils alors montrés plus proches de cette « délimitation de l’inexprimable » requise par le philosophe autrichien que ne l’ont été maints analytiques… Je lisais hier sur FB (c’est fou ce que l’on parle philosophie sur les réseaux sociaux !) le commentaire de quelqu’un en réponse à une profession de foi analytique, qui disait en substance : « vous êtes bien gentils, mais moi, quand j’ai eu envie de mieux me connaître, de mieux comprendre les sentiments des autres autour de moi, de mieux comprendre ma situation dans le monde, j’ai appris davantage chez Deleuze, Lacan ou Foucault que chez les philosophes analytiques – à l’exception, disait-il, de Richard Rorty ». J’ajouterai aussi : par la littérature.
Les philosophes analytiques donnent souvent l’impression, notamment en France, d’être de vieux barbons engoncés qui n’ont jamais frémi à la lecture d’une ligne de poésie. Certes, vous leur parleriez de Hugo ou Lamartine encore, ils vous diraient leur admiration, mais sitôt que se trouverait franchie la barrière Apollinaire, il n’y aurait plus personne. Poésie, jeu de mots ? Un digne représentant de l’Ecole (au double sens, « Ecole » pouvant aussi désigner ici l’Ecole, la seule, la vraie, entendez la Normale Supérieure…) utilise, pour en parler, le terme de « conception thaumaturgique » de la littérature (Pascal Engel, « Littérature et connaissance » dans la dernière livraison de La Quinzaine littéraire, n° 1089), ce qui, à la lettre, signifie une conception de la littérature comme un tour de passe-passe, faiseuse de « miracles » (au sens très péjoratif du terme). Il vise principalement Mallarmé et Maurice Blanchot. Je ne me hasarderai pas à écrire en soutien à ce dernier (que je connais trop mal pour cela), d’autant qu’il est un fait que certaines de ses formulations extrêmes, surtout quand elles sont extraites de leur contexte, peuvent aujourd’hui faire sourire (du genre « ce n’est pas nous qui lisons les mots, ce sont les mots qui nous lisent » etc.), mais tout de même, ces attaques ne témoignent-elles pas d’une grande insensibilité à la question de la poésie, voire plus généralement à la question de l’écriture ?
Si des gens écrivent, ce n’est pas, en général, pour « décrire des états de faits ». On peut comprendre chez certains auteurs, le souci de s’effacer en tant que sujet narrateur. J’ai déjà parlé ici d’Annie Ernaux. On obtient alors une « écriture blanche », mais qui est encore un effet d’écriture. C’est dire que le sujet ne s’efface jamais. S’il est une question qui semble maudite pour la tradition analytique, c’est bien celle-là, justement, qu’on peut dire « la question du sujet ». Comment ça dit « je » ? (comme questionne Lorette Nobécourt dans une interview récente). Comment le « je » advient-il ? Qui ne voit que toute la littérature (en tout cas contemporaine) est traversée par cette question ? Ecrire, c’est « s’écrire ». Comme s’il n’y avait pas, avant le geste d’écrire, de « je » pré-existant mais qu’il n’existait que par l’acte (j’entends ici « écrire » d’une manière quelque peu métaphorique, il ne s’agit pas nécessairement « d’écrire un livre », mais de toutes les activités conscientes de notre vie pratique par lesquelles nous posons des actes qui peuvent s’apparenter à l’écriture, comme photographier, peindre, ou simplement lire…).
La question qui se trouve en général posée par les philosophes « analytiques » est celle du rapport de la littérature à la connaissance (c’est le thème de l’article de la Quinzaine déjà cité) : qu’est-ce que j’apprends en lisant ? En voilà une, de question ! Une question qui ne se pose qu’à partir d’un espace clos au sein duquel on a décidé qu’il ne pouvait y avoir de sens à la littérature qu’à communiquer des idées, d’une manière en quelque sorte « pédagogique ». Pascal Engel (puisque c’est de lui qu’il s’agit) ne voit que trois options possibles, en guise de réponse (si on souhaite éviter deux écueils : la conception thaumaturgique ( !) et la résignation à faire que « la littérature ne puisse relever que de la poétique et de la rhétorique ») : 1) l’assimilation de la connaissance littéraire à une connaissance vécue, 2) la conception de la connaissance littéraire comme interprétation, 3) l’expression d’un savoir pratique. Ces trois solutions sont problématiques : si nous commençons par la dernière, il est évident que nous n’apprendrons pas à naviguer sur les mers du Sud en lisant Conrad ( !). La deuxième présuppose toujours un savoir sur notre culture particulière, la littérature ne faisant que nous proposer de nous reconnaître dans les traits d’un monde partagé (lire pour dire finalement : « oui, comme c’est bien ça », un peu comme les bourgeois du XIXème devant les tableaux réalistes). La première est également rejetée, au nom d’un argument qui me semble curieux et me touche particulièrement. Cette conception, dit Engel, « assimile la connaissance littéraire à la connaissance de ce que des philosophes comme Thomas Nagel appellent le « quel effet cela fait », ou de ce que Beckett appelle le « comment c’est » ». On sait que Nagel est l’auteur d’un fameux article, intitulé « Qu’est-ce que cela fait, d’être une chauve-souris ? », dans lequel il souhaite montrer que quels que soient les progrès des sciences cognitives, on n’arrivera jamais à rendre compte du sentiment d’être soi, de la même manière que nous ne saurons jamais ce que cela fait, d’être une chauve-souris… Engel a une comparaison glaçante, et, à mon avis, assez scandaleuse, car il dit : « si près que nous puissions nous approcher de ce que furent les camps soviétiques en lisant Chalamov, on ne peut pas dire que nous sachions comment c’était ». Et cette conception se trouve balayée ainsi, d’un trait.
Or, moi qui sors des écrits de Charlotte Delbo, je peux dire que, s’il est vrai que ce n’était pas « comme si j’y étais vraiment » – entendez par là que je suis bien portant, je n’ai perdu ni mes dents ni mes cheveux etc – c’était quand même une expérience, et qui relève du vécu. J’ai dit plus tôt sur ce blog, mes impressions de lecture et ce que j’en tirais comme conception de la transcendance en littérature : les écrits de Charlotte Delbo, en faisant d’Auschwitz un sujet de littérature, loin de « banaliser » les camps les font entrer définitivement dans la mémoire des générations futures. Les mots choisis, notamment le poème d’ouverture (sur « une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés ») donnent à tout jamais le sentiment de l’horreur et de la désespérance attaché à ce lieu. Est-ce que, ayant lu Charlotte Delbo, je ne peux pas légitimement dire que je sais – un peu – comment c’était ? Devrais-je, pour être plus légitime, me mettre moi-même au régime d’Auschwitz, quitte à en mourir ? Non.
S’il y a « connaissance » en littérature, elle est donc là. Non pas dans un « savoir » qui s’apparenterait à un savoir « propositionnel » (je dis que « la marquise est sortie à cinq heures » parce que, en effet, la marquise est sortie à cinq heures) – et de ce point de vue, je m’accorde avec les philosophes analytiques : elle n’a rien à voir avec la philosophie, mais dans la construction d’une œuvre qui parachève le réel en le transcendant. Et en ce sens, il n’y a pas de raison de vouloir écarter cette littérature taxée de « thaumaturgique » qui, quel que soit son hermétisme, est lue (ce qui est bien le critère définitif pour juger d’une œuvre ! si je la lis, c’est qu’elle m’apporte quelque chose, et personne n’est en droit alors de mettre en doute ce qu’elle m’apporte).





































