Philosophie et littérature

En ce siècle, mais déjà depuis le précédent, si tôt que vous êtes concerné par le champ philosophique, il vous faut choisir votre camp : « analytique » ou « continental ». Appellations absurdes, bien évidemment : en quoi et comment un adjectif géographique pourrait-il s’opposer à un concept tel celui « de l’analyse » ? Mais c’est ainsi. Disons, en gros, que le premier camp, territorialement surtout concentré en Amérique du Nord et en Angleterre, tire les conséquences d’une analyse propositionnelle inspirée par la logique (en particulier les travaux de Frege), ayant commencé par un « tournant linguistique » qui voulait que les problèmes métaphysiques se dissolvent grâce à l’étude du langage (mais ayant évolué vers bien d’autres choses, puisqu’il existe même aujourd’hui une « métaphysique analytique »), et que le second, représenté surtout par la philosophie allemande, fait assez peu de cas de la logique (voire de la science) pour se concentrer sur la phénoménologie, l’existentialisme etc. On y trouve bien sûr Heidegger (qu’on peut qualifier, sans scrupules, de philosophe nazi), mais aussi Husserl (le maître du précédent, honteusement lâché par lui), mais aussi en France quelques noms comme Derrida. On peut alors ajouter dans cette tradition « continentale » Foucault, Barthes, Deleuze, Badiou … bref ceux que d’aucuns nomment les « philosophes hermétiques ». Je ne me hasarderai pas aux classifications. Qui ranger dans quel camp ? Les intéressés ont l’air d’être très au courant, eux, mais pour moi c’est wittgensteinbeaucoup plus difficile. Ainsi, Wittgenstein est-il en général réquisitionné par les tenants du premier camp, alors que j’ai rarement lu philosophe plus obscur, au point que par moment il pourrait presque tenir la dragée haute à Derrida… mais il faut dire que beaucoup de ces philosophes logiciens, surtout au début de leur engouement wittgensteinien n’ont retenu de lui que les passages les plus positivistes du Tractatus (quitte à en faire même un vulgaire traité de calcul propositionnel, ce qu’il n’est pas, de toute évidence). Dire que « le monde est tout ce qui arrive »… ça ne mange pas de pain. Mais quand on dit : « 6.522 – il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique », là, silence. Que faire de ça ? Bien sûr, il existe une interprétation de Wittgenstein qui le tire vers le mysticisme. On est alors à des années lumières de la pensée positiviste qui anime la plupart des écrits « analytiques ». Peut-être des philosophes « continentaux » se sont-ils alors montrés plus proches de cette « délimitation de l’inexprimable » requise par le philosophe autrichien que ne l’ont été maints analytiques… Je lisais hier sur FB (c’est fou ce que l’on parle philosophie sur les réseaux sociaux !) le commentaire de quelqu’un en réponse à une profession de foi analytique, qui disait en substance : « vous êtes bien gentils, mais moi, quand j’ai eu envie de mieux me connaître, de mieux comprendre les sentiments des autres autour de moi, de mieux comprendre ma situation dans le monde, j’ai appris davantage chez Deleuze, Lacan ou Foucault que chez les philosophes analytiques – à l’exception, disait-il, de Richard Rorty ». J’ajouterai aussi : par la littérature.

pascalengel(un philosophe analytique)

Les philosophes analytiques donnent souvent l’impression, notamment en France, d’être de vieux barbons engoncés qui n’ont jamais frémi à la lecture d’une ligne de poésie. Certes, vous leur parleriez de Hugo ou Lamartine encore, ils vous diraient leur admiration, mais sitôt que se trouverait franchie la barrière Apollinaire, il n’y aurait plus personne. Poésie, jeu de mots ? Un digne représentant de l’Ecole (au double sens, « Ecole » pouvant aussi désigner ici l’Ecole, la seule, la vraie, entendez la Normale Supérieure…) utilise, pour en parler, le terme de « conception thaumaturgique » de la littérature (Pascal Engel, « Littérature et connaissance » dans la dernière livraison de La Quinzaine littéraire, n° 1089), ce qui, à la lettre, signifie une conception de la littérature comme un tour de passe-passe, faiseuse de « miracles » (au sens très péjoratif du terme). Il vise principalement Mallarmé et Maurice Blanchot. Je ne me hasarderai pas à écrire en soutien à ce dernier (que je connais trop mal pour cela), d’autant qu’il est un fait que certaines de ses formulations extrêmes, surtout quand elles sont extraites de leur contexte, peuvent aujourd’hui faire sourire (du genre « ce n’est pas nous qui lisons les mots, ce sont les mots qui nous lisent » etc.), mais tout de même, ces attaques ne témoignent-elles pas d’une grande insensibilité à la question de la poésie, voire plus généralement à la question de l’écriture ?

quinzaine_993.qxpSi des gens écrivent, ce n’est pas, en général, pour « décrire des états de faits ». On peut comprendre chez certains auteurs, le souci de s’effacer en tant que sujet narrateur. J’ai déjà parlé ici d’Annie Ernaux. On obtient alors une « écriture blanche », mais qui est encore un effet d’écriture. C’est dire que le sujet ne s’efface jamais. S’il est une question qui semble maudite pour la tradition analytique, c’est bien celle-là, justement, qu’on peut dire « la question du sujet ». Comment ça dit « je » ? (comme questionne Lorette Nobécourt dans une interview récente). Comment le « je » advient-il ? Qui ne voit que toute la littérature (en tout cas contemporaine) est traversée par cette question ? Ecrire, c’est « s’écrire ». Comme s’il n’y avait pas, avant le geste d’écrire, de « je » pré-existant mais qu’il n’existait que par l’acte (j’entends ici « écrire » d’une manière quelque peu métaphorique, il ne s’agit pas nécessairement « d’écrire un livre », mais de toutes les activités conscientes de notre vie pratique par lesquelles nous posons des actes qui peuvent s’apparenter à l’écriture, comme photographier, peindre, ou simplement lire…).

La question qui se trouve en général posée par les philosophes « analytiques » est celle du rapport de la littérature à la connaissance (c’est le thème de l’article de la Quinzaine déjà cité) : qu’est-ce que j’apprends en lisant ? En voilà une, de question ! Une question qui ne se pose qu’à partir d’un espace clos au sein duquel on a décidé qu’il ne pouvait y avoir de sens à la littérature qu’à communiquer des idées, d’une manière en quelque sorte « pédagogique ». Pascal Engel (puisque c’est de lui qu’il s’agit)  ne voit que trois options possibles, en guise de réponse (si on souhaite éviter deux écueils : la conception thaumaturgique ( !) et la résignation à faire que « la littérature ne puisse relever que de la poétique et de la rhétorique ») : 1) l’assimilation de la connaissance littéraire à une connaissance vécue, 2) la conception de la connaissance littéraire comme interprétation, 3) l’expression d’un savoir pratique. Ces trois solutions sont problématiques : si nous commençons par la dernière, il est évident que nous n’apprendrons pas à naviguer sur les mers du Sud en lisant Conrad ( !). La deuxième présuppose toujours un savoir sur notre culture particulière, la littérature ne faisant que nous proposer de nous reconnaître dans les traits d’un monde partagé (lire pour dire finalement : « oui, comme c’est bien ça », un peu comme les bourgeois du XIXème devant les tableaux réalistes). La première est également rejetée, au nom d’un argument qui me semble curieux et me touche particulièrement. Cette conception, dit Engel, « assimile la connaissance littéraire à la connaissance de ce que des philosophes comme Thomas Nagel appellent le « quel effet cela fait », ou de ce que Beckett appelle le « comment c’est » ». On sait que Nagel est l’auteur d’un fameux article, intitulé « Qu’est-ce que cela fait, d’être une chauve-souris ? », dans lequel il souhaite montrer que quels que soient les progrès des sciences cognitives, on n’arrivera jamais à rendre compte du sentiment d’être soi, de la même manière que nous ne saurons jamais ce que cela fait, d’être une chauve-souris… Engel a une comparaison glaçante, et, à mon avis, assez scandaleuse, car il dit : « si près que nous puissions nous approcher de ce que furent les camps soviétiques en lisant Chalamov, on ne peut pas dire que nous sachions comment c’était ». Et cette conception se trouve balayée ainsi, d’un trait.

Or, moi qui sors des écrits de Charlotte Delbo, je peux dire que, s’il est vrai que ce n’était pas « comme si j’y étais vraiment » – entendez par là que je suis bien portant, je n’ai perdu ni mes dents ni mes cheveux etc – c’était quand même une expérience, et qui relève du vécu. J’ai dit plus tôt sur ce blog, mes impressions de lecture et ce que j’en tirais comme conception de la transcendance en littérature : les écrits de Charlotte Delbo, en faisant d’Auschwitz un sujet de littérature, loin de « banaliser » les camps les font entrer définitivement dans la mémoire des générations futures. Les mots choisis, notamment le poème d’ouverture (sur « une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés ») donnent à tout jamais le sentiment de l’horreur et de la désespérance attaché à ce lieu. Est-ce que, ayant lu Charlotte Delbo, je ne peux pas légitimement dire que je sais – un peu – comment c’était ? Devrais-je, pour être plus légitime, me mettre moi-même au régime d’Auschwitz, quitte à en mourir ? Non.

S’il y a « connaissance » en littérature, elle est donc là. Non pas dans un « savoir » qui s’apparenterait à un savoir « propositionnel » (je dis que « la marquise est sortie à cinq heures » parce que, en effet, la marquise est sortie à cinq heures) – et de ce point de vue, je m’accorde avec les philosophes analytiques : elle n’a rien à voir avec la philosophie, mais dans la construction d’une œuvre qui parachève le réel en le transcendant. Et en ce sens, il n’y a pas de raison de vouloir écarter cette littérature taxée de « thaumaturgique » qui, quel que soit son hermétisme, est lue (ce qui est bien le critère définitif pour juger d’une œuvre ! si je la lis, c’est qu’elle m’apporte quelque chose, et personne n’est en droit alors de mettre en doute ce qu’elle m’apporte).

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Retour en Avignon, pour « Les Papesses »

image-96804Selon Guy Chassigneux, c’était manquer quelque chose que de venir en Avignon sans avoir un œil pour l’exposition des Papesses. D’où notre retour en ce lieu si effervescent il y a un mois à peine. On aimerait trouver un théâtre qui ait oublié de fermer, un qui, comme ces vieux soldats cachés dans un lieu inaccessible et qui ne savent pas que la guerre est finie depuis longtemps, continuent à se jouer la comédie de l’uniforme,  proposerait comme si rien n’était une nouvelle représentation des Précieuses Ridicules, des Femmes Savantes, ou, que sais-je, même, d’un opéra réduit à quelques personnages. Mais non, las, le Chêne Noir est fermé, tout comme les Lucioles, et la Condition des Soies ne fait plus recette. Ni « in » ni « off » mais des longues rues éclatantes de chaleur et des esplanades rendues aux promenades lascives. Le Palais des Papes a repris de sa vertu, lui qui durant des semaines bruissait de propos diaboliques quand il ne s’agissait pas d’appels à la lutte des classes…

palais des papesPlus besoin de réserver au camping de la Barthelasse, on m’a dit au téléphone qu’il suffisait de se pointer et de demander un emplacement, et les emplacements ce n’est pas ce qui manque  à l’ombre des peupliers et des micocouliers. Il n’est même plus besoin de les déserter en urgence avant 10 heures comme c’était le cas en ce matin du 14 juillet où, dès l’aube, l’artificier venait déjà planquer son matériel juste au dessus du camping, sur la digue regardant la ville. Le bac distrait attend le client au coin herbu d’un chemin et d’une rive, il en coûte deux sous de se faire transporter aux pieds des remparts.

Au bout de la rue Joseph Vernet, toute brûlante de lumière, un hôtel particulier du XVIIIème siècle abrite la moitié de l’exposition « Les Papesses » (l’autre moitié est dans l’enceinte du Palais des Papes). On entre par la cour, sous deux sculptures en bronze suspendues dans les platanes, bien nommées « Les Bienvenus », œuvres de Louise Bourgeois.

5_The-Welcoming-Hands_LouiseThe Welcoming Hands – Louise Bourgeois

Attention : voici la plus belle exposition d’art contemporain qu’il m’ait été donné de voir…

Est-ce, là encore, parce que nous sommes bouleversés par la violence de l’art au féminin, comme nous le fûmes il y a quelques années au centre Pompidou, lors de l’exposition « Elles » ? Non qu’il y ait un art « féminin », mais parce que tout semble montrer ces temps-ci (et la lecture de certaines œuvres littéraires est là encore pour nous donner cette idée – je pense notamment à Lorette Nobécourt), qu’il existe une libération, une explosion de la créativité féminine en un siècle où les carcans se sont ouverts, l’art, la littérature, la philosophie étant enfin devenus pleinement accessibles à une moitié de l’humanité maintenue pendant des siècles dans l’ignorance et la soumission servile. Rien d’étonnant alors à ce que cela explose et qu’il se mêle ensemble de purs traits de violence et des accents de douceur, des cris paroxystiques et des murmures de rivière, des expressions brutes comme le bois des arbres tombés et des suavités extrêmes de bijoux élaborés.

6977-51b9c1d3837ad-300x366-5Camille Claudel, vers 1884

montdevergues2Entrée de l’hospice de Montfavet en 1936

L’exposition « les Papesses » est exactement cela, qui réunit cinq grandes artistes : Camille Claudel, Louise Bourgeois, Kiki Smith, Jana Sterbak et Berlinde de Bruyckere. Seule la première, donc, est non contemporaine. Et s’il fallait évoquer la souffrance avec laquelle cet accouchement de l’art au féminin a pu s’accomplir, c’est bien par elle que cela devrait commencer, qui en a payé le prix extrême. Vingt-neuf années d’internement en l’asile de fous de Montfavet. Dans une salle, sont rendus publics des documents longtemps cachés, ce sont des rapports hospitaliers, des lettres. Lettres de Camille à sa mère (la plus féroce à souhaiter cet internement), et de Camille à son frère, l’illustre Paul (« Mon cher Paul, j’ai écrit plusieurs fois à maman à Paris, à Villeneuve sans pouvoir obtenir un mot de réponse. Toi-même, tu es venu me voir à la fin de Mai et je t’avais fait promettre de t’occuper de moi et de ne plus me laisser dans un pareil abandon. Comment se fait-il que depuis ce moment, tu ne m’ais pas écrit une seule fois et que tu ne sois pas revenu me voir. Crois-tu que ce soit amusant pour moi de passer ainsi des mois, des années sans aucune nouvelle, sans aucun espoir ! D’où vient une pareille férocité ? » – lettre non datée et jamais envoyée selon l’instruction de la mère), lettres et rapports qui montrent qu’avec un peu de bonne volonté de la part de la famille, il eût été facile de sortir l’artiste de là. Mais non, rien ne se passa. Paul Claudel (« monsieur l’ambassadeur ») eut beau écrire plus tard un assez beau texte en hommage à sa sœur, il faut croire que l’admiration qu’il lui portait ne suffisait pas à dénouer le cordon qui contraignait Camille au silence… Et pourtant, elle en avait, elle, de l’amour, pour ce frère, pour le portraiturer ainsi à plusieurs âges de sa vie : enfant d’abord, au visage poupin, et que le maître d’exposition a mis en regard d’une goutte en verre plein de Jana Sterbak, adolescent, ensuite, se destinant à un avenir d’empereur romain et que l’on a évidemment mis en regard d’une couronne de lauriers en feuilles d’argent, puis homme, déjà reconnu, déjà ambassadeur, imbu de lui-même, juste menacé par une petite araignée de Louise Bourgeois, censée représenter celle qui, déjà, lui grignote l’esprit…

edd0511a-3fd2-439b-83ba-155d8c4b2c0d_g_273Les causeuses

Ainsi, tout au long de cette très longue exposition, sont intimement mêlées les œuvres de ces cinq femmes. La belge Berlinde de Bruyckere expose des œuvres de résine et de bois, assimilables de loin à des quartiers de viande de boucherie (je pense à Lorette Nobécourt et à « La Conversation » (p. 46) : « l’image de mon corps pendu par un crochet de boucherie planté dans le sexe »), à moins que ce ne soient des cadavres posés verticalement dans de vieilles armoires, corps mutilés qui commencent par des jambes décharnées et se terminent en branches ou en racines qui se nourrissent de terre. Dans l’autre lieu (Palais), une pauvre dépouille s’accroche au sommet d’un mât (Schmerzenmann), et non loin de là, au centre d’une pièce ronde, comme un animal blessé suspendu, une sculpture qui porte ce titre : « We are all Flesh ».

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dsc02154« We Are All Flesh » – B. de Bruykhere

14_Bloedend-haar_Berlinde-450x599De Bruykere – Bloedend Haar, 2000

Jana Sterbak explore la peau, le dehors et le dedans, la tunique qui brûle comme celle de Nessus, l’étrange, l’ambigu, l’hermaphrodite : une chemise d’organza tout ce qu’il y a de plus légère, avec des poils d’homme greffés sur la poitrine. Un texte commente une tunique électrique (qui s’allume quand on l’approche), il y est question de la douleur à rester prisonnier de sa peau, de l’impossibilité à immiscer une part d’autrui sous la peau de soi. Ou le contraire. Je pense de nouveau à Lorette Nobécourt , dans « la Démangeaison » : « le petit canif que je plantai dans ses flancs, l’enveloppe se déchirant, le sang » (p. 107).

10_I-Want-You-to-The-Way-I-Do_Jana1-783x1024Kiki Smith, artiste particulièrement prolixe, passe du gigantisme cosmique (étoiles, lune suspendues au plafond) à l’éphémère du papier-craft où sont accrochées des paillettes d’or ou bien des tapisseries murales qui rappellent les maîtres anciens de la Licorne, aux dessins aériens qui montrent des oiseaux mythiques, des regards aux cils vaporeux ou des seins légers surmontés de deux roses bleues. Elle montre aussi une biche accouchant d’une femme.

2013-08-19 14.45.36Et Louise Bourgeois enfin, qui semble avoir été le détonateur de cette exposition (Eric Mézil, commissaire d’exposition ayant téléphoné une nuit d’avril 2010 de Montfavet à New-York pour appeler son amie Brigitte Cornand, autre commissaire, qui se dévouait alors aux côtés de l’artiste au cours des dernières années de sa vie, pour commencer à mettre au point ce projet), avec ses araignées géantes, qui lui rappellent tellement sa mère ( !), et ses nombreux dessins qui bouleversent notre inconscient, ayant pour thèmes l’enfance, son enfance (retour dans la propriété familiale qui était au bord de la Bièvre, avant qu’elle ne fût recouverte, et dans laquelle, petite et venant de perdre sa mère, elle eut la tentation de se jeter), ou bien la naissance, l’accouchement, l’homme et la femme, le sexe lumière rouge.

01araignee

altered-statesPourquoi « les Papesses » ? Il y eut autrefois cette légende… Une femme se serait faite passer pour un homme afin d’être nommée pape, ce qui lui advint, jusqu’à ce jour où elle accoucha en public, révélant le pot aux roses. On raconte que depuis les cardinaux sont soumis à un examen des organes génitaux pratiqué grâce à des sièges spéciaux… je ne sais pas si c’est vrai, n’ayant été ni pape, ni même cardinal.

En tout cas, cette idée de « papesses » porte en elle sa force symbolique : il fallut tout risquer, la vie, la santé mentale, le déshonneur pour qu’un jour enfin l’accès soit donné aux femmes aux rôles accaparés par les hommes…

150px-Jean_Dodal_Tarot_trump_02La papesse du tarot de Marseille

PS: pourquoi la plus belle exposition d’art contemporain? Cela ne tient probablement pas seulement à la grandeur de chacune des cinq artistes évoquées, mais aussi à l’extraordinaire façon de créer une réelle unité entre elles, et cela on le doit bien sûr au commissaire de cette exposition, Eric Mézil. Les oeuvres se côtoient sans cesse, se projettent les unes dans les autres, se complètent comme rarement on a pu voir dans un musée. Pour en donnée une idée, voici ce qui est dit concernant la première salle, dans la notice de présentation: « La première salle donne le ton de l’exposition: deux sculptures qu’un siècle de création sépare ont exactement la même intention, quasiment la même facture, le même sujet. Si Camille Claudel choisit le bronze d’un noir d’airain, Kiki Smith choisit le blanc laiteux du biscuit, cette technique classique de la porcelaine la plus noble. Mais toutes deux immortalisent un regard dirigé vers l’au-delà, « l’Aurore » qu’un visage illumine, rehaussé par un mouvement de cheveux très cinétique, alors que la « Femme au bras levé » regarde le ciel, telle une incantation« . Plus loin: « Le célèbre portrait de Camille Claudel qui avait été choisi pour illustrer la couverture du livre d’Anne Delbée est associé à la toute première araignée très conceptuelle de Louise Bourgeois« .

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Véloter sur les bords de l’Isère

On dit pianoter pour faire un peu de piano… alors vélotons, laissant à Félix le vallotons. L’Isère est une rivière chaste, loin des tumultes du Rhône qu’elle n’épouse que bien plus loin, aux confins du quart de l’hémisphère (45ème parallèle…), pour l’instant elle coule, en dansant parfois, entre deux falaises calcaires, Chartreuse d’un côté, Vercors de l’autre.  Les villages, commencés en hauteur, descendent le long des pentes et s’étalent auprès d’elle, Noyarey, Veurey-Voroise.

???????????????????????????????L’Isère au niveau de Noyarey

Nous rentrons la tête dans le guidon, le pédalier rend son doux grondement. J’ai déjà dit ici ma passion ancienne pour les coureurs du Tour de France. On en est loin. Nous nous appliquons pourtant à développer – ne parle-t-on pas de « développement » pour indiquer le rapport entre les pignons ? – le  mouvement de bielle des mollets sur les pédales, mon compteur s’affole : 22, 25, on frôle le 30 à l’heure. Au niveau de Noyarey, la petite route de la Vanne conduit au bas de la côte qui mène au village. Petit plateau pour l’occase. On est bientôt sur la place. Bistrot et boulangerie fermés. Sous la pénombre des hêtres, découvrir en contrebas de la route le mince torrent qui s’écoule jusqu’à la rivière autre et passe de fontaine en fontaine. En forçant un peu son talent, on va jusqu’à Saint-Quentin, extrémité de la piste cyclable (28 kilomètres de Grenoble), effectuant ce coude de l’Isère qu’il nous faut longer sur la rive droite car, à gauche, la falaise du Vercors est devenue trop abrupte. Au bout de la ligne droite le vieux pont à l’armature qui rouille. Pause. Retour. Revoir en sens inverse les mêmes Buddleia-Adonis-Blueacacias, les mêmes ambroisies, les mêmes buddleias, dites aussi arbres aux papillons, flore que nous saluons à peine, absorbés que nous sommes dans l’effort musculaire. Si nous avions un peu de temps à distraire à notre peine nous pourrions faire le détour de Voreppe et qui sait, qui sait, retrouver les pas de Stendhal, et l’entendre évoquer le souvenir de Mme de Merteuil (« Vie de Henry Brulard » ed. Folio n°447, p. 84)

Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre encore aujourd’hui : Les Liaisons dangereuses avaient été composées à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie, et peignaient les mœurs de Grenoble.
J’ai encore connu Mme de Merteuil, c’était Mme de Montmaur, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la maison Drevon au Chevallon, près l’église de Saint-Vincent, entre Le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du chemin séparait le domaine de Mme de Montmaur (ou loué par Mme de Montmaur) de celui de M. Henri Gagnon. La jeune personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une demoiselle de Blacons, de Voreppe […]

J’ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil , comme un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu de voir ces choses dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.

Mais le petit Henry ne vélotait pas, il allait au domaine de la marquise en calèche, accompagné du grand-père Gagnon et cela devait lui prendre plus de temps qu’à nous l’aller-retour à bicyclette…

les-javelles-1915.jpg!BlogLes javelles – Félix Valloton – 1915

Bien plus loin…

hauterives-1environs de Hauterives

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Lisant Charlotte Delbo

Delbo-2-212x300D’abord des excuses. De ne pas avoir connu, lu Charlotte Delbo plus tôt. Certes, au détour d’un propos le nom m’avait effleuré. Mais je ne l’avais pas lue jusqu’à aujourd’hui, vraiment lue. Si je le fais maintenant, est-ce d’en avoir parlé dans ce mémorable atelier d’écriture avec Lorette N. ? Probablement.

Je n’avais pas entendu parler de Charlotte Delbo dans les années soixante, quand elle avait publié son premier récit sur Auschwitz : Aucun de nous ne reviendra (1965) (d’après un vers d’Apollinaire). Je venais de passer mon bac. Ma scolarité secondaire s’était pourtant entièrement passée à Drancy, à quelques rues de la cité qui avait servi de camp de transit des déportés juifs. Là où Max Jacob était mort. Des enseignants méritoires nous avaient montré « Nuit et Brouillard », mais, à mon souvenir, nul ne nous avait parlé de Charlotte Delbo.

Je n’avais pas entendu parler de Charlotte Delbo dans les années soixante-dix, quand elle avait écrit la suite de « Auschwitz et après » et qu’elle était passée à l’émission de Jacques Chancel, « Radioscopie » (en 1974), et que, grâce à cela, encore aujourd’hui on peut entendre à la radio sa jolie voix, un peu gouailleuse, aux intonations de titi parisien. Il apparaît que Charlotte Delbo a été en ces années-là une militante proche du Parti Communiste (sans lui avoir jamais appartenu, mais à qui, à quoi aurait-elle pu appartenir ?), or, moi, justement, j’étais à cette époque-là, adhérent dudit parti, où je connaissais des proches de dirigeants qui avaient été des résistants, des déportés (la sœur et la nièce de Jean K. membre du bureau politique) et je ne me souviens pas qu’ils m’aient parlé de Charlotte Delbo.

Je n’avais pas entendu parler de Charlotte Delbo dans les années quatre-vingt, au moment de sa mort d’un cancer du poumon, en 1985.

Où avais-je la tête ?

Mais se sera accompli son vœu : que ses écrits ne disparaissent pas dans la masse des témoignages immédiats, mais au contraire servent à éveiller les consciences longtemps après.

charlotte-delbo-de-gelly-932393170_MLDans une conférence donnée à New-York, le 10 octobre 1972, citée par Violaine Gelly et Paul Gradvohl dans leur belle biographie parue cette année chez Fayard, Charlotte Delbo explique son projet : transformer en littérature Auschwitz. Elle dit :

« Transformer en littérature la montée de la bourgeoisie du XIXème siècle, et voilà Balzac. Transformer en littérature la vanité et la médisance des gens du monde, et voilà Proust. Transformer en littérature Auschwitz, et voilà pour moi. La littérature n’est pas l’avatar, la métamorphose ultime d’un évènement ou d’un réel. Elle est infiniment plus que cela. Elle est réel et transcendance du réel. Elle est art, c’est-à-dire création : elle est sens et porteuse de sens ». Les auteurs de la biographie ajoutent : « Delbo n’écrit pas pour ses contemporains, elle écrit, dit-elle, « pour les générations futures ». ».

Qu’est-ce que la transcendance ? une réponse apportée ici réside dans l’idée qu’au lieu de raconter un réel immédiat – un de ces « témoignages » comme il en sort abondamment en librairie – prêt à consommer, on le transforme en œuvre d’art. A la beauté évidemment consubstantielle. Mais une beauté qui vient d’où ? On ne sait pas. Miracle de la beauté comme miracle du sens : l’analyse n’en vient pas à bout. La beauté de l’écrit de Charlotte Delbo ne vient évidemment pas de ce qui est décrit, puisque c’est l’horreur même qui est décrite. Un autre mot qui conviendrait sans doute est celui de sublimation, au sens où l’emploient les psychanalystes. Il faut une sublimation du réel immédiat pour qu’il devienne le Réel, autrement dit fasse son entrée dans l’Histoire par la grande porte, celle qui donne l’accès à l’impérissable. Les mots de Charlotte Delbo dans « Auschwitz et après » sont à jamais la figure hiératique, le symbole même de ce que fut Auschwitz pour toutes les générations futures. Désormais, dès que nous entendrons ou lirons ces mots :

« Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
Une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus
C’est la plus grande gare du monde ».

nous saurons d’où ils viennent, et qu’ils marquent à tout jamais le sentiment d’effroi et de désarroi ressenti par tous ceux et toutes celles qui débarquèrent un jour de 1942 ou de 1943 aux portes du camp d’Auschwitz. Et les générations futures liront ces mots et ces mots les feront frissonner tout comme ils nous font aujourd’hui frissonner. C’est sans doute cela, la « transcendance » en littérature.

Dans une autre conférence à New-York (en 1974), elle dit aussi ceci :

« Voilà pour répondre à ceci : pourquoi j’ai écrit sur Auschwitz ? pour porter à la connaissance, pour porter à la conscience ? L’évènement – l’Histoire – n’entre dans la mémoire de l’Humanité que s’il est porté à la connaissance, c’est-à-dire à la conscience. Porter à la conscience, c’est porter au langage. Porter au langage ne signifie pas pleinement mettre en écrit. Porter au langage, cela veut dire se servir du langage, des mots que savent les autres, pour leur communiquer émotions, sentiments, expériences vécues – ou imaginées – vérité. Le langage est porté par l’émotion, par la force du sentiment. S’il n’est plus chargé de ce contenu, de cette richesse, le langage n’est plus langage. Il est verbiage. Le langage est plein, inépuisable. C’est pourquoi les grandes œuvres trouvent un écho chez ceux qui les lisent des siècles plus tard, c’est pourquoi les grandes œuvres nous parlent encore et portent encore une vérité inépuisée ».

Ainsi la « transcendance » nous vient par le langage. C’est parce qu’il nous est donné d’avoir le langage – le langage humain, dont on sait « scientifiquement » qu’il ne se ramène à aucun système de communication à l’œuvre dans d’autres espèces animales – que le réel peut se trouver transmué en un sens pour autrui, et que ce sens persiste, est transmis. C’est en se rapprochant au plus près de l’être du langage que l’on se trouve au plus proche de ce trésor que l’espèce humaine se transmet de génération en génération, qui est un trésor de sentiments et d’émotions (et dont nul ne sait précisément d’où il vient…). Delbo élève vers notre conscience en même temps que les pires atrocités dont l’humain est capable, ses plus beaux gestes, comme les marques de tendresse entre les co-détenues, les gestes de soulagement des unes envers les autres, un verre d’eau offert, une main secourable, l’entraide, dissimuler la faiblesse d’une voisine qui pourrait lui coûter la vie, faire en sorte que les mêmes détenues ne soient pas toujours exposées au froid glacial, offrir la tiédeur toute relative des aisselles comme refuge pour les mains froides des autres etc.

delbo

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Images entre rêve et réalité

Polina093La bande dessinée, c’est le cinéma moins le son. Ou bien, c’est le cinéma moins le mouvement. Qu’en pensez-vous ? Mais comme toujours, dès qu’il y a contrainte ou absence de certaines possibilités d’expression, l’art compense en inventant des ressources insoupçonnées, ainsi la BD invente, la BD innove, la BD devient art. L’image, au départ simplissime, de par cette simplicité justement, ce schématisme, crée un espace imaginaire autour d’elle que nous investissons et par où passe notre émotion. Le film on l’a déjà dans la tête. Parfois ainsi l’image BD appelle le cinéma : on sent la transition possible en continu. C’est bien sûr ce qui se passe avec le très beau « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh, dont on sait maintenant qu’il a servi de base au film de Kechiche, « La vie d’Adèle », qui vient d’obtenir la Palme d’or du Festival de Cannes. Le film n’est pas encore sorti, aussi ne le connaissons-nous, forcément, que par ouïe dire, ou bien via de courtes séquences présentées de ci de la dans les émissions consacrées au cinéma (j’en ai aperçu une un soir dans une émission de France 5 animée par Jean-Marie Colombani , où il avait invité le directeur du Festival et elle était d’une intensité qui m’a paru exceptionnelle – vivement qu’on puisse voir ce film !). Le dessin de la BD est loin d’être parfait, il y a quelque chose qui dérange dans ces yeux trop grands, ces expressions figées sur les visages, ces vignettes où l’indétermination du trait fait qu’on ne sait pas trop ce qui se passe, mais ces défauts sont peu de chose face à la manière d’exprimer les sentiments, ce qui, bien sûr, ne va pas de soi dans une BD. On comprend qu’un réalisateur ait flashé sur cette histoire qui, loin d’être « encore une histoire d’homosexualité » (comme l’ont clamé les Boutin et consorts) est une histoire d’amour bouleversante, d’amour à mort, ce qui est beau.

Autre BD, autre émotion, le très beau « Polina » de Bastien Vivès, un récit sur la danse : au départ, Polina est une petite fille qui vit en Russie et que sa maman conduit au cours de danse. Les petits ont très peur de ce monsieur Bojinsky qui les impressionne par sa taille et son intransigeance, mais Polina sera toute sa vie marquée par l’enseignement de cet homme. Plus tard elle deviendra une vedette, en passant par Berlin et Paris, mais reviendra vers le professeur devenu âgé pour finalement accepter de réaliser avec lui la chorégraphie dont il a toujours rêvé. Là, pas de problème : le dessin est parfait. Ce ne doit pourtant pas être facile de dessiner les corps des danseurs et danseuses avec la même grâce que celle dont ils ou elles témoignent dans la réalité. Très peu de décors, ou alors réduit à quelques traits (sauf quand les personnages se rendent dans des grandes villes), tout en noir et blanc, l’accent mis toujours sur l’essentiel dans la scène représentée, c’est du très grand Art.

Polina092On passe ensuite au cinéma, puisque par ces temps de canicule, il n’est guère d’endroit (à part la piscine) où on se sente aussi bien qu’à l’ombre climatisée des salles de ciné. J’ai déjà dit le bien que je pensais du nouveau complexe inauguré l’an dernier à Grenoble, géré par la Fédération des Œuvres Laïques : le Mélies, au confort parfait et à la programmation exigeante. Les deux BDs ci-dessus sont en continuité avec le très beau film de Noah Baumbach, « Frances Ha », avec Greta Gerwig (Frances) et Mickey Sumner (Sophie), histoire d’une jeune nana de 27 ans, qui vit en « colloc » avec sa meilleure amie, jusqu’à ce que celle-ci la quitte pour une autre colloc. Elle veut devenir danseuse mais ça ne se passe pas si bien et avec les mecs ça ne se passe pas si bien non plus (réputée « incasable » ou « undatable »)… jusqu’à ce que, après quelques galères qui donnent lieu à plusieurs gags (la célébration de l’anniversaire de son ancienne fac où elle n’a pas mieux qu’un petit boulot d’hôtesse, chapeautant une sénatrice qui n’a pas d’autre idée en tête que sauter les petits mecs, et où elle retrouve son amie avec qui elle est désormais en froid,  la scène où elle est reçue dans une famille collet monté et où, dans sa détresse, elle dit tout ce qui lui passe par la tête face aux regards éberlués des bonnes gens… son voyage pour deux jours à Paris profitant sur un coup de tête d’une proposition en l’air que lui a faite le riche père de sa nouvelle collocataire, où, évidemment, elle s’emmerde comme un rat mort….) heureusement, les choses s’arrangent, elle peut réaliser sa chorégraphie… et enfin louer un appartement à elle, où elle peut mettre son nom sur la boîte aux lettres, mais comme son nom est « Frances Haliday » et que ça ne tient pas, il reste juste « Frances Ha ».  Film en noir et blanc, qui rappelle un peu les premiers films tchèques, comme « les amours d’une blonde » et qu’on verrait bien… en BD !

Greta GurwigDernier film, dernier lien BD – cinéma : évidemment, nous avons tous en tête, surtout les garçons, les premières petites BD que nous lisions dans notre enfance, toutes histoires de cow-boys et d’indiens. Eh bien, ce n’est pas rien de découvrir aujourd’hui ce que peut être encore un bon western, même si, curieusement, c’est un western allemand et en allemand ! Autre originalité : le personnage principal est une femme, il s’agit d’une certaine Emilie Meyer (l’excellente Nina Hoss). Le film s’appelle « Gold », il est de Thomas Arslan. Un groupe de gens hétéroclite, recruté par un organisateur louche, part pour le Klondike afin de trouver des filons d’or, mais l’organisateur a bluffé, il ne connaît pas la route. Les incidents se multiplient. Tout le monde disparaît un à un : roulotte qui casse une roue, organisateur qui est dévoilé et doit s’enfuir, reporter qui se fait prendre la jambe dans un piège à ours et va en mourir – scène où il faut lui couper la jambe ! – type qui devient fou. Il ne reste que l’héroïne et le responsable des chevaux, Boehmer (Marko Mandic) … ils vont arriver vers Dawson, mais à Telegraph Creek, ils se font hélas rattraper par deux brigands sur les traces de Boehmer  – ils veulent le tuer pour se venger de la mort de leur frère – qui le tuent, et se font tuer à leur tour (par Boehmer lui-même mais aussi par la belle Emilie). La jeune femme va continuer seule sa route, comme un « poor lonesome cowboy », mais au féminin. Affirmant ainsi sa quête de liberté.

nina hossEnsuite, les images continuent leur travail : elles pénètrent nos inconscients et deviennent nos rêves, avant que celles de nos rêves à leur tour s’imposent à nous-mêmes pour devenir sources d’inspiration et le circuit se boucle sans qu’on ait eu tellement besoin de recourir à la froide dénotation.

Post-Scriptum: aujourd’hui, midi, sur France Culture, la philosophe Sandra Laugier, présentant les thèses sur le cinéma de Stanley Cavell, aborde aussi cette idée, que les images du cinéma sont aussi importantes dans la constitution de notre inconscient que les évènements réels que nous avons vécus, et qu’elles se mêlent à nos rêves.

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Handke – villages (suite)

handke… dans mon enthousiasme, j’oublie parfois de parler de l’essentiel. Un article de la revue « l’Avant-Scène », n°1345-1346 consacré à « Par les villages », rappelle les propos de Stanislas Nordey lors de la conférence de presse de présentation de la 67ème édition du Festival : « le théâtre, c’est le texte, d’abord le texte et même seulement le texte »… Enfin. Il fallait sans doute que cela fût dit une fois. Cela n’empêche pas d’autres conceptions, certes, mais celle-ci aussi a le droit d’exister. Pour le bonheur de beaucoup. Handke – Nordey, une rencontre parfaite (et pourtant… on apprend dans ce même numéro qu’ils ne se sont jamais rencontrés en personne, le second laissant cela pour un après, après que cette aventure se soit achevée !). Théâtre-texte, théâtre qui fait vivre les textes et nous convoque à l’étude des textes. Ce que, modestement, j’aimerais pouvoir faire ici.

D’abord noter que, dans ce théâtre particulier qu’est celui de Handke, si bien servi par Nordey, les acteurs portent le texte, mais non comme des personnages dans une comédie, qui se répondent, font du ping-pong, ou bien incarnent, comme chez Brecht, des idées. L’instruction donnée par Handke aux acteurs, au début du texte, est celle-ci, étrange : « « C’est moi qui suis là. » Tous sont dans leur droit. »  C’est moi, cela ne doit pas être compris comme « c’est moi, Peter Handke », non, bien sûr – même si on insiste souvent sur le caractère autobiographique de cette pièce – mais comme c’est « moi » tout le temps, autrement dit, c’est, au travers de chaque personnage, la globalité d’un je, avec sa cohérence et toute sa légitimité. « Tous sont dans leur droit » parce qu’ils sont tous, a-t-on envie de dire, « du bon côté ». La pièce ne donne jamais la parole à la force ennemie, toujours pointée du doigt, mais demeurant sans voix, la contrainte extérieure, économique, financière, représentée par les patrons, les objectifs de rentabilité à court terme, la violence exercée à l’encontre des humiliés, des exploités. Handke ne cite jamais Marx, bien entendu (il craindrait trop, je pense, d’être catalogué comme écrivain « politique »), pourtant il n’est guère d’autre mot que celui « d’aliénation », au sens marxiste, qui semble convenir à ce qui est décrit, cette aliénation dont Marx a dit qu’elle ne frappait pas seulement les exploités, mais, en retour, les exploiteurs eux-mêmes.

Hans : « Quand dans les vallées je regarde nos bâtiments terminés, je le vois bien, quelque chose manque : peut-être comme autrefois une certaine courbure, dans la charpente – non pas un ornement extérieur, une ligne de finesse plutôt, dans les nervures. Je n’ai pas du tout honte de ces constructions neuves, je suis même un peu fier d’y avoir participé, mais tout de même, chaque fois il me manque un petit détail – qui serait le couronnement du tout. Il manque l’arrondi ! Oui, il manque l’art. Depuis toujours nous avons été les esclaves. Par moments, nous avons eu le droit d’être « les ouvriers ». Maintenant on est redevenus les esclaves – tous ici même les architectes ou les scientifiques qui ont analysé le sous-sol, même le ministre qui va bientôt inaugurer le bâtiment. Aucun d’entre nous n’a une activité digne d’un être humain ».

2013-07-08beart-avignon

Les personnages s’adressent donc au public, alternant leurs témoignages, ou leurs incantations, chacun étant une facette d’un vécu finalement partagé. Lequel est, d’une certaine façon, unique, étant le bagage propre de l’humanité, quand bien même cette unité aurait du mal à se réaliser, ce qui soulève la question des trois ouvriers de chantier reprise en chœur avec l’intendante : « Quand les cloches épisodiques retentiront-elles d’éternité et quand y aura-t-il autour de la Terre une seule humanité ? » Témoignages, incantations, et non plaintes. Hans ne se plaint pas, Sophie ne se plaint pas, et la vieille femme non plus ne se plaint pas, il y a une nuance : « On a dit que je n’avais pas de raison de me plaindre, que ma chambre était chauffée et que j’avais assez à manger. A cela, je réponds : je ne me plains pas, je porte plainte. »

On peut parfois penser que la pièce est nostalgique. Après tout, bien des choses ont changé entre l’instant d’avant et maintenant, mais le temps existe-t-il ? Pour parler de passéisme, il faudrait un passé, alors que, comme nous le savons à partir de notre propre expérience, nous n’avons presque pas la possibilité de nous retourner, pris que nous sommes dans des lambeaux d’histoires encore brûlants, qui ne s’éteignent pas, se mêlant et s’entre mêlant dans un présent tout relatif. Hans présente ses trois équipiers à Gregor : tous d’anciens élèves de la même école : « Anton a trimé des années durant outre-mer, dans le Grand Nord, à poser des pipe-lines : or ne vient-il pas d’aller avec toi à l’école communale ? Ici, (il montre) l’oreille gelée – il n’y a pas longtemps l’instituteur avait menacé de l’arracher ? Ici, (il montre) les bouts des doigts écrasés, il y a à peine un instant, c’était la main de celui qui te précédait dans le cortège de Première Communion – il y a à peine un instant encore, les doigts trop courts pour le gros cierge, il y a à peine un instant s’égouttant d’eau bénite ! Et ici, (il montre l’arrière-plan) le tohu-bohu des bétonneuses jour après jour, et pourtant pas plus actuel que les crépitements des feux de Pâques il y a vingt ans […] » La pièce n’est ni passéiste ni nostalgique, encore, parce que le temps se confond avec l’espace, qui est une somme de moments qui ne s’égrènent pas dans un fil (« Le tic-tac de fer blanc des pendules n’a aucun sens » dira plus tard Nova), et qu’il est naïf de croire qu’en supprimant un lieu, on supprime un temps. Là où les chantiers se bâtissent, il reste toujours un coin d’herbe sauvage, même si, comme le crie l’intendante, la nature sauvage est défigurée, même si les humains fatigués, exploités ne voient en elle que motif à domestication : « personne ne retient rien ; rien n’est plus transmis. Au mieux quelqu’un déterre dans les gravats une racine étrange, la rapporte chez lui et la vernit pour en faire un ornement dans son jardin. A bas les sculpteurs de racines, j’ai envie de dire, et finissons-en avec la prolifération de fleurs dans les vieilles brouettes et les niches vides » ( !).

Nature sauvage en allée, on sait aussi que la paix peut à l’occasion s’enfuir, pour le bien de quelques uns, de quelques chefs, de quelques gros bras sans doute qui rêvent de refaire le monde à la mesure de leurs appétits de pouvoir. Handke sera, plus que quiconque, sensible à cet aspect de l’Histoire, lorsque viendra le déchirement des guerres balkaniques et l’émiettement d’un pays en une multitude de « peuples-Etats » (comme il les fustige dans « La nuit morave »), mais ce n’est pas encore le cas quand il écrit cette pièce. De là qu’on puisse dire aussi que « Par les villages » est un texte prophétique et qu’il nous dit aussi en filigrane, que le Vieux Continent, de nouveau, pourrait bien bruire d’étranges et terribles détonations, dans un futur proche. Les frères, les sœurs, les habitants d’un même village prêts à s’entre déchirer, toujours sur le qui vive, prêts à se retourner l’un contre l’autre. « Sois en certain – dit la vieille femme à Gregor l’intellectuel – personne ne t’aime, et là-dedans non plus, tu n’auras pas la paix. Déjà on vient vers toi […] Je vois quelque chose que tu ne vois pas. Déjà ils approchent au pas de course. Jadis un nuage de poussière les aurait enveloppés et la terre aurait tremblé sous les sabots des chevaux, de l’écume blanche serait tombée sur les champs, le souffle des chevaux renforcé par une tôle recourbée devant leurs naseaux et leurs chants de guerre auraient signifié : Enfin cela devient sérieux – enfin ces collines, les ravins, les têtes rocheuses et les clairières recomposent cet ordre du paysage auquel ils sont destinés : le terrain pour la guerre. C’en est fini du jeu du « comme si » : la paix, ça n’a jamais existé. Oui. Leurs mains sont prêtes à défenestrer n’importe qui. Ils ont des masques au lieu de visages, leurs yeux ne sont plus que des pupilles qui s’obscurcissent, impénétrables, élargies de tristesse, comme jadis celles des rois partant pour le royaume des morts, et c’est ton frère qui marche en tête et brandit le drapeau noir. A partir de maintenant, le front c’est ici ».

Gregor fait appel à un souvenir commun pour que la tension s’apaise, l’usage qui était le leur, au temps de leur enfance, de « masques de feuilles » (ces masques viendront sur le devant de la scène lors de l’ultime tableau) : ces masques seuls pouvaient atténuer leurs différences, unifier leurs visages et leurs histoires, c’est en leur nom que Gregor cède à la revendication de Sophie et Hans, concernant la gestion de la maison familiale, mais il ne se fait guère d’illusions, pour lui, ce qui se transmettra de génération en génération, et que recevra en héritage l’Enfant, ce sera encore et toujours une condition d’esclave. Eclat de réalisme, ou de pessimisme ? Pour Sophie, en parlant ainsi, Gregor, « dans le mal, fait le pire » : « voler son avenir à un enfant au nom de la vision d’un monde en délire ».

Qu’est-ce qui nous sauvera ? Sommes-nous condamnés à rire de notre corruption ? L’humanité est-elle à ce point abandonnée, comme le clame Hans, à bout de souffle et de douleur ?

C’est alors que commence le long chant d’espérance de Nova. Où elle donnera ses recommandations : « Négligez les sceptiques loin de l’enfance. N’attendez pas une nouvelle guerre pour être présents d’esprit : on est intelligent en face de la nature. Laissez votre regard survoler la campagne – et finie la bêtise méchante ». Nous sommes sauvés par la Création, par l’Art, qui traversent évidemment les stratifications sociales. Tout un chacun n’est-il pas ému de la beauté des choses humaines… le miracle n’est-il pas dans le je, cette histoire incroyable qui fait qu’à chaque instant nous pouvons nous reconnaître et dire « c’est moi ».

Ce monologue, parfois jugé « trop long », est pourtant ce en quoi Handke se rapproche des grands auteurs de la tradition germanique, comme Hölderlin ou Rilke (d’ailleurs, certains « conseils » délivrés font penser à ceux que donne Rilke dans ses fameuses « Lettres à un jeune poète » comme « ne vous plaignez pas d’être seuls – soyez plus seuls encore »). Le thème de l’enfance est là, pas comme « enfantillage » ni « naïveté », mais au sens de la joie et de l’ouverture au monde : « seul le peuple des créateurs, chacun à sa place, peut devenir enfant et se réjouir comme des enfants ».

« Regardez le jardin d’Eden et ne vous laissez pas convaincre qu’il n’y a pas de beauté – c’est la beauté créée par nous qui est émouvante ».

Cette pièce, Peter Handke l’a écrite quand il habitait Salzbourg, à l’automne 1980 et à l’hiver qui a suivi. Elle a été une première fois mise en scène par Wim Wenders au Festival de Salzbourg en 1982. Elle a été traduite en français par Georges-Arthur Goldschmidt, grand traducteur du poète autrichien, mais aussi grand écrivain lui-même. Stanislas Nordey l’a réactualisée, il en a fait une pièce du XXIème siècle, une pièce d’après tout ce qui a changé notre monde en trente ans. Il a voulu se servir du cadre exceptionnel de cette cour d’honneur du Palais des Papes pour faire entendre plusieurs voix : celles de l’intellectuel (Gregor) mais aussi celles des ouvriers, qui existent encore en ce siècle, « la voix de ceux qui ne parlent jamais ». 

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Handke par les villages

palais-des-papes-2… et puis les martinets continuèrent leurs acrobaties devant la façade du Palais, passant et repassant, partant en vrilles et remontant vers le ciel, entre la scène et nous, spectateurs attentifs,

… de petites guérites bleues nous attendaient sur la scène, comme des cabanes de chantiers, ce qu’elles s’avérèrent être en effet, un peu plus tard, quand le spectacle fut commencé…

Un acteur vint sur scène, lui et sa compagne. Lui était Gregor, joué par Laurent Sauvage, elle était Nova, incarnée par Jeanne Balibar. Il lui dit qu’il avait reçu une lettre et qu’il y était question de son frère, avec qui il n’avait plus de contact depuis longtemps. Leurs parents étaient morts et il fallait régler la succession. Le frère racontait qu’il aurait été bien de laisser prendre une hypothèque sur les terres afin que leur sœur, leur sœur Sophie – le frère étant Hans – puisse avec l’argent se payer une petite boutique, des revenus de laquelle elle pourrait vivre de manière indépendante. Gregor craignait son frère Hans, parti au loin construire des maisons, des immeubles. Il y avait eu coupure entre eux, mais Nova lui dit d’aller affrontement courageusement cette situation dangereuse. « Cherche la confrontation » lui dit-elle. « Mais n’aie pas d’intention. Evite les arrières –pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire ». Elle lui dit aussi : « Ne décide qu’enthousiasmé. Echoue avec tranquillité […] Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire […] Passe par les villages, je te suis ». (voir video ici)

Alors lentement, nous avons oublié les martinets et nous avons laissé les couleurs du jour s’estomper pour laisser place à la nuit. Le Mistral ne soufflait pas. Il ne faisait ni trop chaud ni trop froid, mais qu’importe le degré de température, nous étions embarqués pour une fabuleuse aventure du Verbe.

annonce_imgJe ne connaissais pas la pièce (plus justement qualifiée par Handke lui-même de « poème dramatique ») et n’avais même pas pu me procurer le texte avant la représentation, aussi étais-je surpris plus d’une fois par sa teneur, et notamment sa teneur politique. D’abord, dans la première partie, une description détaillée des conditions de vie des travailleurs. L’intendante, jouée par Annie Mercier, petite femme ronde et blonde avec une voix de stentor, accueille d’abord Gregor, et lui parle de son frère (« lui, le plus courageux, le plus fort de l’endroit, est en même temps le plus désemparé, celui qui a le plus besoin d’aide, le plus misérable »).  Hans survient. Joué par Stanislas Nordey, grandiose dans son rôle.  On sent le ressentiment et la colère : « je t’ai reconnu de loin à ta façon de te tenir. Ce que les parents disaient de toi, on peut toujours le dire : « il a l’air de regarder comme s’il ne comprenait rien. » Mais je sais bien que ce n’est pas vrai. Peu de choses t’échappent. Tu es malin. Ce qui arrive, tu l’as déjà pensé […] Tu m’as battu dans tous les jeux ». Plus tard, parole est donnée « au peuple » :  « peuple des charpentiers », « peuple des travailleurs ». Il y a de sérieux accents de lutte des classes dans les diatribes. « Et tant mieux, pour aujourd’hui, si nos patrons habitent assez près pour rentrer tous les soirs chez eux. Grand bien leur fasse de pousser leurs tondeuses à gazon dans un sens et puis dans l’autre – regardez-les, là dehors, gantés de caoutchouc en train de laver la boue des pneus de caoutchouc… ».  « Ils croient qu’ils marchent et aucun nuage ne fait route avec eux – ils jouent et ils jouent et aucun jeu ne refait d’eux des enfants ». Handke célèbre les fêtes du peuple, les authentiques, celles qui n’ont pas besoin de la télé, des émissions qui ont un « son mort ».

Applaudissements nourris du public, mis à part quelques égarés frissonnant sur leurs gradins accueillant d’un air glacial ces homélies qui pour eux sans doute sont d’un autre temps et qui pourtant, pourtant, font tellement de bien à entendre…

La nuit noire ou plutôt la nuit lumineuse du festival d’Avignon s’est déployée depuis longtemps quand advient l’entracte.

beart_imgEn seconde partie, le décor a changé. Nous sommes le long d’un cimetière mais Handke, paraît-il, dans ses didascalies, demande qu’on ne voie pas les tombes ni les croix, mais seulement des arbres, lesquels sont ici finement ciselés sur des toiles tendues. La pièce reprend sur un monologue d’Emmanuelle Béart, qui joue Sophie, la sœur, qui revendique sa liberté face à un frère qui l’écoute d’un front obtus. Magnifique diction d’Emmanuelle Béart (il n’est guère facile, pour les acteurs, de se faire entendre, comprendre, en ce lieu immense – beaucoup de spectateurs des derniers rangs en savent quelque chose, qui souvent, de guerre lasse, désertent leur place – Certes,  ils ont des petits micros qui amplifient leurs voix mais ceux-ci ajoutent souvent de légers chuintements, il faut que les comédiens aient donc un phrasé qui détache les mots d’une façon particulière, ce à quoi Jeanne Balibar, notamment dans le fameux dernier monologue, arrivera avec plus de difficulté que les autres… du moins me semble-t-il). Si les rapports sont tendus entre le frère et la sœur, elle n’en finit pas moins cependant par rendre à Gregor un bel hommage : « ton problème c’est que la misère d’autrui tu la ressens comme si c’était la tienne. Et comme tu ne peux pas t’en rendre maître et que tu n’en tombes pas non plus raide mort, ce qui te sauve, c’est la transfiguration par laquelle tu nous crois sauvés […] Oui, tu n’as pas la faiblesse de rendre les choses inoffensives, mais la force de les transfigurer ».

Apparaît la vieille femme (Véronique Nordey, excellente elle aussi), qui reconnaît Gregor, de retour en son village (ce thème du voyage et du retour au lieu de la naissance, un thème récurrent chez Handke, voir sa Nuit Morave ci-dessous) : « Salut à toi, nourrisson au regard innocent, enfant aux bulles de morve qui pendent, garçon au gros derrière et au manche de fouet en bruyère, adolescent au vélo bleu… » On devine qu’il y eu conflit (une vraie guerre ?) ou qu’au moins, les habitants de ce village en ont bavé « de la bruyante imposture des soi-disant représentants du peuple […] des questionnaires de la fausse sollicitude […] du réseau malfaisant d’images creuses et de discours creux jetés sur nous pour nous tuer les uns après les autres, pour souffler la lumière de l’âme… ». Elle crie vengeance…

Puis c’est la descente vers le désespoir, le constat d’une impuissance.  Hans ne peut que ricaner sur « notre corruption à tous », et crier : « Que l’humanité est abandonnée ! ».

C’est alors que se lève Nova. Fameuse tirade. La dernière de la pièce. Que certains spectateurs n’auraient pas supportée (« une leçon de morale un peu lourde » aurait-on dit) mais qui pourtant s’élève dans la nuit noire comme le chant d’une prophétie grecque, une imploration des dieux, une incantation faite aux valeurs de la vraie vie (cette fameuse « vie vivante » dont parle Lorette Nobécourt dans sa « clôture des merveilles ») : « ne vous plaignez pas d’être seuls – soyez plus seuls encore », « exercez-vous à transmettre – pour que la beauté chaque fois n’ait pas été rien ». Hymne aux créateurs et à la création, qui dit que chacun de nous en son for intérieur peut être ce créateur, peut donner libre cours à cette part de beauté qui est en lui, et qu’il faut aller « éternellement à la rencontre », que la part du divin en nous – sans qu’on se réfère pourtant à un « Dieu » ou à un « Non-Dieu » – s’illustre juste dans ce moment-là : celui de la subjectivité à l’état pur : « le moment où le noir de la menace devient une couleur d’amour et où vous pouvez continuer à dire c’est moi. Vous pleurez, ça pleure – vous riez, ça rit ».

Elle termine. « Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages ».

Nos yeux sont pleins de larmes naissantes et nous n’avons plus qu’à nous lever d’un bond pour applaudir.

Il faut retenir la leçon, évidemment, de ce spectacle. Il faut retenir en soi ces moments de beauté pour qu’ils ensemencent, et qu’ils en engendrent d’autres. Amis blogueurs, rien n’est inutile. Il faut continuer à écrire, rechercher dans nos tréfonds de quoi améliorer ce que nous disons, il faut se moquer de ceux qui parlent de sous-littérature, des sarcasmes de ceux qui voudraient nous faire croire que nous n’avons rien à faire là, n’étant pas écrivains reconnus par éditeurs patentés, de ceux qui affichent un mépris envers nos carnets intimes qui ne seraient pas assez intimes parce que non portés par un support de papier, mais « extimes » (voir le dernier numéro de la revue « Books »). Soyons tous créateurs. Ecrivons pour un petit nombre. Qu’importe la solitude. Au contraire, recherchons-là.

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Peter Handke, au coeur de sa « Nuit morave »

399px-Peter-handkeEcrire sur ou à propos de Peter Handke, ou autour, ou à côté, ou… après. Tache difficile car auteur difficile. J’ai retardé ce moment tant que j’ai pu depuis le premier billet de ce blog. J’ai parlé d’un tas d’autres écrivains, dont les derniers furent surtout des femmes, « femmes qui écrivent » et non « écrivaines », ainsi qu’aime à le dire Annie Ernaux.  Mais jamais de Peter Handke. Dans les années quatre-vingt, il était admiré, au comble de sa gloire, ayant participé à l’écriture de films mémorables avec son ami Wim Wenders. Qui ne se souvient des « Ailes du désir » ? Il appartient ainsi au petit nombre de grands auteurs qui ont écrit pour le cinéma. Faulkner. John Berger (revenir un jour sur ce dernier, dont le roman le plus célèbre, « G. » est quelque chose de vraiment étonnant, mélange d’aventure à la Casanova et de description lyrique du monde enchanteur de l’enfance). Il a lui-même réalisé des films… qui, eux, n’ont guère connu de succès car trop déroutants probablement, dont l’Absence, avec Jeanne Moreau et Bruno Ganz (le retrouver si possible en DVD). Ses romans de ces années-là, « L’angoisse du gardien de but avant le pénalty », « La Femme gauchère », « L’heure de la sensation vraie »… furent hautement appréciés, mais peut-être, dirait-il lui-même aujourd’hui (si l’on en croit ses interviews récentes) sur un malentendu. « La Femme gauchère », par exemple (mise en scène cette A3-Femme_gauchere-PRESSEannée au Théâtre du Rond-Point, avec une réussite que je juge mitigée) est parfois présentée comme une description sociologique pertinente d’un milieu social, celui de jeunes bourgeois modernes, avec l’homme qui mène une vie professionnelle intense et la femme qui reste seule à l’attendre dans son joli lotissement, avec juste l’enfant à s’occuper, mais Handke s’oppose à cette interprétation bien plate : il est vrai qu’il a écrit ce roman alors qu’il vivait en Allemagne dans la périphérie huppée d’une ville et qu’il voyait quotidiennement des femmes restées seules en leur demeure, lui, seul homme restant dans le quartier parce que son statut d’écrivain lui permettait de travailler à la maison. Mais il se défend bien d’avoir voulu faire œuvre « sociologique ». Le thème du roman n’est pas cela, c’est plutôt le fait que la femme dise à son homme : « quitte-moi », avec tout ce que cela entraîne.

La question de Handke n’est ni la sociologie, ni la politique (il faut voir comme il répond violemment à une journaliste qui voudrait comparer son théâtre avec celui de Bertolt Brecht : « je me fous pas mal de Brecht ! »), c’est, dit-il lui-même, le langage, ou plutôt : « l’être du langage ». Pour écrire, il attend que des phrases viennent à lui, se mettent à résonner en lui, créent un accord, alors à ce moment-là, il sait qu’il peut les mettre ensemble. Et le sens, la signification, sont des éléments qui viennent par surcroît. C’est d’abord, dit-il, une question de rythme. Handke est visiblement un  grand lecteur de textes religieux (Bible, Coran…) non pas parce qu’il y trouverait un enseignement positif qui lui serait, à lui, utile, mais parce qu’il est frappé par leur rythme, leur cadence. Il pense sûrement que c’est là la véritable origine des mots, de la syntaxe, du verbe et il ne cesse d’être fasciné par cette dimension là de l’écrit. Au fur et à mesure qu’il avance dans son œuvre (une œuvre qui se continue en dépit du fait qu’il ait déjà annoncé maintes fois y mettre un terme), cette particularité se révèle avec plus d’acuité. Il y eut d’abord « Mon année dans la baie de personne », où l’on peut par exemple lire ceci (qui illustre mon propos – cette citation me saute aux yeux au moment-même où j’ouvre le livre) :

51KKRTF8ZGL._SY445_« Je m’allongeai sur le sol et dormis, ou restai inconscient, jusqu’au lendemain soir.

Puis mon regard fila, en passant, le long de la seule et unique phrase, qui occupait toute une page. Lorsque je l’en détournai, dans mon absence, vinrent la suivre en silence quelques phrases très courtes, en quelque sorte sans lien, comme : « Il acheta. L’arbre était très beau. L’été vint », que j’ajoutai aussitôt.

Et c’est alors que je compris que j’allais écrire quelque chose de tout à fait différent de ce que j’avais projeté – à quoi je n’étais absolument pas préparé et où je me sentais le moins compétent qui fût : l’histoire ou le compte-rendu de recherches de ce qui était certes présent en moi, mais intouchable, ma religion, ou, selon le nom que des tiers donnèrent ensuite au résultat, quel qu’il fût : « une prière narrative » ».

morava(la Morava)

Récemment, en 2008, il a publié « La nuit morave », traduit en français (par Olivier Le Lay) en 2011, treize chapitres, ou histoires, contées par un ex-auteur (Handke lui-même ?) et ses invités sur une péniche-hôtel amarrée sur la rivière Morava, affluent du Danube qui coule… en Serbie. Car oui, entre-temps, et il serait inutile de le masquer, il y a eu toutes les prises de position hétérodoxes de l’écrivain autrichien, en faveur de la Serbie. Causes de tous les scandales (annulation de la représentation d’une de ses pièces à la Comédie Française pour cause de position politiquement incorrecte), raison de son quasi bannissement de la cité des lettres et quasi-condamnation à vie à… ne pas recevoir le Nobel ! Il y est allé un peu fort, certes. Mais n’est-ce pas le rôle d’un écrivain, aussi, que de secouer notre torpeur, notre trop grande facilité à accepter la parole unanime et unanimiste qui s’échappe de nos postes à transistors du matin jusqu’au soir ? Handke était, est farouchement hostile au démantèlement de l’ex-Yougoslavie en cette multitude d’états enchevêtrée les uns dans les autres qui fait qu’on ne peut franchir dix kilomètres à certains endroits sans rencontrer une frontière. Bien que d’origine slovène par sa mère, il était opposé à l’indépendance de la Slovénie et quand la communauté internationale (enfin… je veux dire : l’Occident) est tombée à bras raccourcis sur Milosevic (certes pas un ange), il a trouvé injuste qu’on ne s’en prenne pas aux autres avec la même force. D’où ensuite ce qu’on peut qualifier d’errements (aller aux funérailles de Milosevic etc.). « La nuit morave », donc, a lieu dans cet univers-là, et c’est un texte puissant, une de ces « matières » d’écriture qui nous entraîne… comme le cours d’eau dont il est question, nous emmène et nous débarque au long de rives, ou sur des mers, dans des îles (de la côte dalmate) puis dans des villes. Belgrade. Le personnage principal, l’ex-auteur comme il est dit, est parti à la recherche d’une femme qui le persécute. En chemin, il trouvera une autre femme, l’Etrangère, qu’il a ramenée sur ce bateau, mais saura-t-on un jour si ces deux femmes n’en font pas qu’une seule ?

Le premier récit décrit le départ de celui dont il est dit souvent qu’il « a abdiqué l’écriture », depuis l’enclave de Porodin, en Serbie. Un départ qui ressemble à une fuite. « Au matin du départ l’enclave tout entière s’était rassemblée dans la décharge. Pourtant il n’y avait là que bien peu de voyageurs. Comme à chaque fois ils arrivaient en grand arroi, accompagnés non seulement de parents, mais aussi de voisins ; de voisins éloignés plutôt que de voisins proches, qui habiteraient juste à côté ». Le voyage en autocar devient vite épique, car il rencontre l’hostilité et les remugles de la guerre. Quand la route principale est atteinte (« la Magistrale »), le car est escorté par deux voitures de police. Barrages. « et là où il n’y avait pas de barrages, on avait déroulé des barbelés particulièrement robustes, d’une dureté d’acier aurait-on dit, et qui alternaient avec des chevaux de frise. Les canons des chars étaient tous sortis, ne visant pas toutefois la grand-route encore presque vide, mais la chaîne de collines d’un côté, la plaine fluviale de l’autre – où le vide, d’hommes comme de choses, était total ». Arrive un endroit où l’on s’arrête pour manger. « Singulier pique-nique, où tous restèrent ainsi accroupis, personne ne s’assit, à plus forte raison ne mangea ni ne but ; où en plein jour, parmi les aliments et les boissons, on alluma une bougie ; où, alors que, dès la descente du car, non, longtemps avant déjà, depuis qu’on avait bifurqué de la Magistrale vers le village, plus personne ne parlait, des pleurs, parmi ces émigrants, jaillirent, en rien comparables à ceux de la foule qui au matin les avait accompagnés : des pleurs dont on voulait sur-le-champ se détourner ; desquels, sans faute personnelle et sans même l’impulsion d’incriminer qui que ce soit, on se sentait responsable ; qui appelaient à la responsabilité ». Cette douleur provient du saccage du cimetière de ces migrants qui, pour la première fois, reviennent dans leur terre d’origine. Ici, les peuples ne sont pas nommés. On ne dit pas « les Serbes », « les Musulmans », « les Kosovars »… on dit juste « le premier peuple », « le deuxième peuple ». Plus loin, après cette halte, les petits cailloux se mettent à pleuvoir sur ce car. Ce sont des enfants qui les lancent, alors que leurs parents, au bord de l’artère principale d’un village, semblent murés dans leur silence. C’est là que la colère du chauffeur explose : « Vous nous détestez depuis toujours. Vous avez eu tout ce que vous vouliez et vous nous détestez encore. Plus que jamais. Plus enragés que jamais. Plus aveugles que jamais. Vous l’avez eu, votre Etat. Vous êtes maintenant un peuple-Etat comme les Lituaniens, les Catalans, les Transnistriens, les Cisniliens, comme les Kalmouks des Vaux et les Slovènes des Monts, les autonomistes du delta du Danube et du Mékong. Vous êtes un peuple-Etat et, ô votre grand rêve enfin réalisé, l’Etat d’un seul peuple et vous nous haïssez nous autres reliquat du deuxième peuple, qui n’est pas un peuple-Etat, nous haïssez comme si nous autres, reliquat, nous étions le peuple-Etat et vous pas ». Et encore : « vous pouvez bien proclamer chacune de vos meules de foin meule-de-foin-d’Etat, chacune de vos anciennes bornes des champs borne d’Etat, faire du moindre lanceur de pierres le symbole de votre Etat. Je suis un sans-Etat et j’en suis fier ».

Beau plaidoyer me disais-je… qui me rappelait la façon dont je fus – un peu – concerné par ces affaires d’Etat et ces affaires de Balkans, lorsque je m’étais engagé à aider une famille de sans-papiers kosovare et que j’avais du mal à dépêtrer ce qui était vérité de ce qui était mensonge, entre l’histoire officielle d’un couple que les frontières empêchaient de vivre ensemble (lui vrai kosovar, elle serbe, même si citoyenne d’une enclave albanophone de Serbie), et l’histoire que je voyais émerger au fur et à mesure que mes contacts avec l’homme de cette famille devenaient plus confiants et propices aux confidences, aux échanges. Je finis par entrevoir que si sa mère à lui était harcelée par des hommes en arme postés autour de la terre familiale et si son frère avait été battu dans les rues de Pristina soi-disant parce qu’il ressemblait beaucoup à I. mon protégé- ce n’était sûrement pas parce qu’on reprochait à ce dernier d’être amoureux d’une étrangère mais beaucoup plus sûrement, semble-t-il, parce qu’il y avait des soupçons de trahison dans l’air et que si l’UCK en voulait à sa peau, à la peau de toute la famille (et sa mère lui en voulait beaucoup pour cela) c’était peut-être, c’était sûrement parce que I. avait rompu un contrat, un engagement dans cette force pendant longtemps vantée pour son héroïsme combattant puis montrée du doigt pour sa cruauté, ses moyens douteux de s’enrichir, et que I. fuyait quelque chose de beaucoup plus monstrueux, qu’il n’osait révéler, sans doute des violences subies, certes, mais bien plus gravement encore, celles qu’il avait fait subir. Et cette histoire m’avait laissé amer et j’avais deux raisons au moins de l’être : la première était liée à ce genre de dissimulation, qui, de fait, est de mise dans ce genre d’affaire, et la seconde, à laquelle mon protégé ne pouvait rien, qui était que l’Association (celle qui m’avait confié cette tache de « supporter » ces sans –papiers dont la cause était dure à défendre – puisqu’ils avaient déjà bénéficié de « l’aide au retour » pour rentrer une première fois chez eux) me faisait grief d’avoir trop bien réussi (ils avaient obtenu leurs papiers, après que j’aie eu une entrevue avec le Préfet, en compagnie d’autres personnes du monde humanitaire, dont des personnalités religieuses) et que, du coup, on avait aidé le Préfet à se parer d’un vernis humaniste, que ce faisant, le monde ne pouvait plus apparaître en noir et blanc. Mais plutôt gris. Plutôt gris. Comme quoi, en partant de littérature, je parle d’autre chose…

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Encore un tour…

map_homeDieu que je me suis passionné pour la Grande Boucle… exaltation de mon imaginaire au cours des longs juillets où, enfant, je m’ennuyais. Mon rêve : arriver en vainqueur dans une ville-étape, lever les bras au ciel, ah ! comme la victoire est jolie ! La course cycliste en donne le parfait symbole. Et jusqu’à il y a peu, tenez, en 2011, le Tour passait à Grenoble. Et pas rien : le contre la montre décisif, celui qui allait décider de la suprématie du sauvage australien, Cadel Evans. Je suis allé au long du parcours, moi-même à vélo, pour couper au plus vite entre les points de passage intéressants. Je les voyais, tournant à angle droit dans l’avenue Jean Perrot, précédés de motards impassibles, suivis comme à la colle par l’auto suiveuse de leur manager, avec sur le devant, en grosses lettres, leur nom, VOCKLER, ROLLAND, BASSO, SCHLECK… Grand moment pour moi, j’admirais leur forme fuselée. Ils attaquaient le virage un court moment en roue libre, avant de se relancer à la sortie, coup de rein vengeur, casque profilé dans l’alignement de la machine. Les spectateurs tapaient furieusement les pancartes publicitaires qui bordaient la route en scandant leur nom. CA-DEL ! CA-DEL ! Un motard de presse satisfait s’était arrêté près de nous et nous donnait les écarts. Schleck, en jaune jusque là, était battu. Mais on sait, on sait… l’argent, la dope, la misère. Il y a deux jours, France 2 diffusait un documentaire sur « la légende du tour », un documentaire qui se voulait sans doute « à la gloire » des coureurs et de l’épreuve, mais qui n’avait d’autre résultat que d’en faire ressortir le dérisoire. Ah, c’était donc ça, mes héros ? En réalité de pauvres gars, abusés par le système du spectacle et de l’argent, trimant à en crever pour de temps à autre une gloire passagère et ô combien illusoire. Qui de ceux-là sortait du rang ? ils étaient peu nombreux, les Anquetil, les Bobet. Et à quel prix. Vies écourtées, vies gâchées. Cancers à quarante ans quand ce n’était pas mort sur la route. Simpson en train de crever au bord de la montée du Ventoux. La caméra qui, à tout prix, essaie de voir, et qui filme son dernier souffle. Image obscène. Fabio Casartelli qui saigne comme un poulet au bord du ravin. Mort. Et ces victoires fabriquées, ces mises en scène pour faire plaisir au patron (Bernard Tapie !). Hinault qui vole sa victoire à Lemond, et l’année suivante, le second ayant pris sa revanche, ce même Hinault qui grogne à la réception à l’ambassade des Etats-Unis. « C’est pas tous les jours qu’on gagne »… « c’est pas tous les jours ». C’est pas tous les jours, oui, mais que ne ferait-on pas pour elle, de coups tordus, de pots belges et autres auto-perfusions. Et Poupou, le brave Poupou, celui en qui le bon français se reconnaît, « parce qu’il gagne jamais », lui peut-être une exception, peut-être pas dopé, peut-être… mais qui s’incline, s’incline toujours. Devant son grand Jacques. Vous êtes notre bon maître, monsieur Anquetil. Lequel, paternaliste, le remercie d’être venu le féliciter à l’issue de sa victoire à lui, le blond Normand, et qui lui dit : « bravo, je vous félicite. Vous êtes un bon perdant ». Les tours s’enchaînent. Ce sont de moins en moins des tours d’ailleurs. Des chapelets de villes, celles retenues par l’organisation parce que les mieux payantes. Les transferts en avion. Les grèves sur le bitume. L’autre grand espagnol, préparé à on ne sait quelle médecine, qui n’était pas fichu de gagner une étape en ligne mais remportait le tour à tous les coups, régulier comme un métronome. Et puis l’ère Armstrong, bien sûr… le Virenque peroxydé « parce qu’on ne pouvait pas tirer d’enseignement de l’analyse de ses cheveux ». Tour 98. Pantani nouveau héros. On feint de croire… Etapes truquées encore. Décidément Armstrong était trop dominateur. Pour s’attirer – croit-il – un peu de sympathie, il « laisse gagner ». Et ce pauvre pirate encore qui tangue dans la montée de l’Alpe d’Huez, vite rattrapé par la fusée américaine, vidé, à la ramasse, mais qu’on laisse gagner, dites merci monsieur Armstrong. Images de public en délire, qui se lâche. Plus rien n’existe d’autre. Leurs drames, leurs peines oubliées. Leur dignité aussi. Public enthousiaste et encourageant les bons jours quand il encadre de drapeaux et de jets d’eau le petit jeunot qui vient faire ses preuves, mais public haineux des mauvais jours quand le vainqueur ne lui plaît pas. Qu’il donne un coup au foie d’Eddy Merckx. Tout ça, le Tour. Dont on va nous abreuver les oreilles pendant trois semaines, en feignant d’ignorer toute cette misère de très jeunes gens lâchés en pâture, souvent peu éduqués, sans formation autre que le pédalage, qui, lorsqu’ils en auront fini de leur carrière, pourront au mieux terminer leur vie derrière un comptoir, ils auront pu acheter le bistrot dont ils rêvaient. Ou d’autres retourneront aux champs, comme ce Laurent Roux qu’on voyait dans un autre reportage, il y a quelques temps, et qui avait payé pour les autres. Lui n’avait ni l’habileté ni les soutiens d’Armstrong. Il s’était fait piquer. Il avait été radié, peut-être même condamné par la justice. Heureusement, il lui restait le tracteur, et de vieux cadres de bicyclette rouillant dans un coin du jardin.

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Annie et Lorette, deux rapports à l’écriture

1528481264Annie Ernaux vient de publier « Retour à Yvetot », le texte d’une conférence et d’un dialogue avec le public qu’elle a tenus dans cette bourgade de Normandie qui se trouve être la ville de son enfance. Première fois, dit-elle, qu’elle revient en cette ville en tant qu’écrivain, puisque les autres fois où elle y était revenue c’était pour des raisons familiales. Mais jamais par exemple pour y signer ses livres ou pour donner une conférence, alors que ce sont des choses qu’elle a faites dans de multiples endroits (ainsi à Grenoble par exemple, lors d’un « Printemps des livres » mémorable). Point aveugle de la naissance. C’est quelque chose que je ressens bien, moi qui, alors que je travaille depuis sept ans dans une université qui se trouve à trois kilomètres à vol d’oiseau du lieu de ma jeunesse (j’y ai vécu jusqu’à mes vingt ans)…  n’y ai encore jamais remis les pieds. Ce serait pourtant si simple, un après-midi après les cours de faire un saut par le bus jusque là, Le Bourget où je suis né et un peu plus loin Dugny où j’ai vécu, ces deux villes choisies par mes parents en raison de l’aéroport tout proche où mon père travaillait. Seulement voilà : une force invincible me retient. Et ne parlons pas de Drancy, où je fis mes études secondaires, au lycée du même nom, aujourd’hui baptisé « Eugène Delacroix » (bon choix, mais dont j’ignore la raison)… Zones frappées d’interdit qui se rappellent à ma mémoire les seules fois où, prenant le RER à destination de Roissy-CDG, je cherche à percevoir au-delà des rails et des caténaires l’usine Alsthom en bordure de laquelle j’ai grandi (alors dénommée « Electromécanique »).

Annie Ernaux cerne très bien cette question des origines et c’est la raison essentielle pour laquelle je la sens si proche. A première vue rien à voir avec cette autre écrivaine dont j’ai beaucoup parlé ces temps-ci (en particulier pour cause d’atelier d’écriture avec elle), Lorette Nobécourt. Deux évolutions très différentes, deux voies parallèles. Comment fais-je pour me retrouver proche des deux ? ou à mi-distance. A moins que, dans le fond, leurs parcours soient moins éloignés qu’il n’apparaît. Certes Annie vient d’un milieu très ouvrier, avec lequel elle a dû rompre, en éprouvant ensuite grande culpabilité, afin d’atteindre le rayonnement littéraire qu’elle a aujourd’hui, alors que Lorette vient au contraire d’une famille très bourgeoise, mais avec laquelle elle aussi a dû rompre… afin d’atteindre le rayonnement littéraire qu’elle a aujourd’hui. Je relisais récemment deux de leurs premières œuvres : « La conversation » pour Lorette, et « Les armoires vides » pour Annie. Deux textes aux contenus qui appartiennent à deux planètes différentes, et pourtant une parenté. L’expression de la même honte. Honte de soi, de son milieu d’origine, honte, dans l’adolescence, des envies et des pensées qu’on croit être le (ou la) seul(e) à avoir. Chez Lorette honte aussi de la violence subie, de la part de la gent masculine, honte pas tellement pour soi mais pour eux. Comment peut-on accepter ça, comment peuvent-ils accepter de vivre après leurs actes, leurs agressions, leur manière de montrer un tel mépris des femmes.

Mais leurs voies se sont séparées, surtout si on compare aujourd’hui leurs dernières œuvres respectives : « La clôture des merveilles » pour Lorette, et ce « Retour à Yvetot » pour Annie. Dans le premier cas, la recherche d’une écriture au sens quasi mystique du terme, c’est-à-dire une écriture qui approche l’indicible, les racines les plus profondes de notre être, et qui, pour cela, emprunte souvent la voie (la voix) de la poésie. Y a-t-il une limite à ce que nous pouvons dire ? « Mon langage est la limite de mon monde » disait… un philosophe bien connu, qui concluait son « Tractatus » par ces mots : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Mais heureusement, cette injonction n’est pas respectée par tout le monde, et en particulier pas par les poètes. C’est même la fonction de la poésie d’étendre le périmètre de ce dont on peut parler, et s’il le faut, donc, d’étendre notre langage. Ce sont ainsi des coups de sonde dans l’épaisseur du Verbe que pratique Lorette Nobécourt afin d’en ramener ces magnifiques formules que l’on trouve dans « la clôture » (ma belle-mère, à qui j’ai prêté le livre me disait que pour elle cette écriture était comme de la musique, bel hommage de la part d’une femme qui a consacré à la musique la plus grande partie de sa vie), comme : « ce ciel ouvert de l’écriture, il est cette porte invisible qui nous relie à l’origine, ce qui, en nous, accomplit l’innocence : cet enfant aux cheveux blancs qui éprouve notre nom ». A l’image d’autres écrivains, comme Alejandra Pizarnik ou Marina Tsvetaïeva, elle nous donne à lire le bouleversement d’une âme qui a dû se retourner plusieurs fois, se confrontant à la folie, avant de nous servir un texte incandescent.

Quand nous avons parlé avec elle, j’ai été frappé de l’entendre dire combien elle ressentait l’écriture se faire en elle, plus qu’elle ne la faisait, ainsi ne résistait-elle pas à l’envie de mettre noir sur blanc des choses qui lui passaient par la tête pourvu que ces choses lui paraissent suffisamment s’imposer, même au grand dam de son éditeur qui lui aurait conseillé de supprimer certains passages (comme ces blagues de gamin qu’elle raconte dans « Grâce leur soit rendue »). L’image vient à elle et elle l’exprime (ainsi, toujours dans son dernier roman, de cette image des navires de guerre dans le port de Valparaiso, « habillés de costumes Armani » !).

Annie Ernaux a, de toute évidence, un rapport différent à l’écriture. Elle s’en explique dans sa conférence d’une manière limpide. Il n’est pas étonnant de retrouver en elle l’influence de Jean-Paul Sartre. Elle dit ceci :

« Ecrire la vie [tel est le titre qu’elle a choisi pour une anthologie de ses œuvres parue récemment en collection Quarto], non pas écrire ma vie. En quoi consiste la différence, dira-t-on ? C’est considérer ce qui m’est arrivé, ce qui m’arrive, non pas comme quelque chose d’unique, d’accessoirement honteux ou indicible, mais comme matière à observation afin de comprendre, de mettre au jour une vérité plus générale. Dans cette perspective, il n’existe pas ce qu’on appelle l’intime, il n’y a que des choses qui sont vécues de manière singulière, particulière – c’est à soi et personne d’autre que les choses arrivent – , mais la littérature consiste à écrire des choses personnelles sur un mode impersonnel, à essayer d’atteindre l’universel, de faire ce que Jean-Paul Sartre a appelé du singulier universel. C’est seulement ainsi que la littérature « brise les solitudes ». Seulement ainsi que les expériences de la honte, de la passion amoureuse, de la jalousie, du temps qui passe, des proches qui meurent, toutes ces choses de la vie, peuvent être partagées. »

Il y a une dimension « politique » à l’écriture d’Ernaux que l’on ne retrouvera pas chez Nobécourt, à moins alors que le politique soit vu par cette dernière comme quelque chose de tout à fait différent, ayant peu à voir avec le « social », mais seulement avec la vie, comme elle avait essayé de s’en expliquer le 29 mars 2012 dans une série d’articles de Télérama (« Le journal à cent voix », ayant pour ambition de publier le journal de campagne de cent personnalités du monde culturel). Elle y marquait sa défiance à l’égard « de l’actualité » et disait vouloir s’en tenir résolument à l’écart : « Aujourd’hui, c’est la campagne présidentielle française. Je n’ai rien à en dire. Elle m’est réellement indifférente ». Pour ajouter tout aussitôt : « De celle qui se mène, invisible, pour la vie vivante, je pourrais dire ceci : elle n’autorise aucun répit. C’est toujours la mienne. Je la mènerai jusqu’à ma mort. Et au-delà ». Et bien sûr, elle citait – déjà – Hildegarde de Bingen :

« Cette période contient des gouverneurs qui fabriquent contre eux-mêmes une grande noirceur de tristesse et se roulent dans la boue de l’impureté […] Combien de temps supporterons-nous et tolérerons-nous ces loups rapaces qui devraient nous guérir et ne le font pas ? Parce qu’ils détiennent le pouvoir de la parole qui lie et qui délie, ils s’emparent de tout comme des bêtes féroces. Leurs crimes s’abattent sur nous car ils ne clament plus ce qui est juste, ils détruisent la loi, comme les loups dévorent les agneaux. […] Leurs ministères nous apportent pauvreté et indigence : ils se souillent comme ils nous souillent. Jugeons-les donc. Il faut agir si nous ne voulons pas périr, car s’ils persévèrent, ils soumettront et perturberont le pays tout entier. »

Voies différentes que celles d’Annie et de Lorette, et pourtant quelle coïncidence de retrouver chez l’une et chez l’autre la même révolte contre le pouvoir de la parole détenu par une classe sociale. Quand Ernaux fait le choix « d’écrire littérairement dans la langue de tous », elle dit que « c’est un choix politique, puisque c’est une façon de détruire des hiérarchies, d’accorder la même importance de signification aux paroles, aux gestes des gens, quelle que soit leur place dans la société ». Nobécourt citant Hildegarde s’en prend, elle, à ces « loups rapaces » qui « détiennent le pouvoir de la parole qui lie et délie ». Ce n’est certes pas la même façon de s’exprimer, mais c’est une même révolte.

Comme si finalement, le politique, le combat nécessaire en politique, celui des plus opprimés, passait, devait passer par une affaire de langue.

annieernauxphoto.1207756002.thumbnailLorette N

Annie Ernaux au Printemps des Livres 2008 et Lorette Nobécourt dans la Drôme en 2013

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