Huguenots, artistes et résistants

Quand on parle de la Drôme, parler de ses habitants, de ses plus obscurs aux plus célèbres, de ses paysans blottis dans leurs fermes et de ses révoltés, maquisards et protestants. Quand on parle de la Drôme, parler de ses artistes, de ses manuels comme de ses intellectuels, issus de là ou bien réfugiés, réfugiés des guerres, des affrontements, des révocations d’édit de Nantes, cachés ou au grand jour. 1330871810_img10La grande Marguerite Soubeyran fondant avec son amie Catherine Krafft l’école de Beauvallon pour les enfants asthmatiques puis les « caractériels » et les handicapés, puis un beau jour des ans quarante, comme c’est curieux comme tout à coup il y avait d’asthmatiques en ces maisons… ils n’avaient pas peur. On disait qu’ils se sentaient à l’abri car ils n’étaient pas sur les grands axes de communication. Le Vercors était à côté, prenait tous les coups et il paraît que les Allemands ne savaient pas que les approvisionnements venaient de plus bas, vers Dieulefit, en contrebas de la montagne, vers là où le Lez coule. En cela les habitants de ces villages reprenaient sans forcément y penser, sans que cela ait suscité de leur part la moindre solennité, la longue tradition des protestants huguenots d’abord installés en leurs terres grâce à l’Edit de Nantes, protégés, acceptés à condition toutefois qu’ils rendent aux catholiques les lieux de culte qu’ils avaient conquis parfois par la force (comme la chapelle Saint-Sauveur que l’on voit aujourd’hui en ruines dans le village de Poët-Laval) et qu’ils se contentent des leurs, pour lesquels d’ailleurs ils n’avaient pas de revendication particulière étant donné que la règle de Martin Luther recommandait de faire le culte dans les lieux les plus ordinaires, les plus modestes, comme une belle maison bourgeoise ou bien une halle de grains, il y eut juste un modèle qui circula en ces temps là du temple plus ou moins idéal, comportant une galerie en hauteur et au centre, en bas, juste une tribune, avec un rabat-voix qui permettait au pasteur – n’importe qui, le pasteur, le plus commun des hommes (des femmes je ne sais pas, peut-être n’était-on pas encore assez avancé à cette époque là, mais qui sait, oui, je verrais bien une femme ayant tenu la chaire pour lire des psaumes) – de prononcer son sermon et de se faire entendre. Le musée du protestantisme, sis à Poët-Laval justement, montre cela, il est lui-même un ancien temple et son intérieur est calqué tant que faire se peut sur ce modèle. Lors de la révocation, en 1685, ce genre de lieu est passé au travers des démolitions, justement parce qu’il pouvait facilement retourner en apparence à son ancien usage, qui était de simple habitation. Après la répression féroce, qui vit une migration des fidèles jusqu’au Nord de l’Allemagne – on commémore cela toujours aujourd’hui, sous forme d’un trek qui part du village puis monte vers le nord, vers Mens, dans le Trièves, puis Grenoble, Chambéry avant d’atteindre Genève et bien au-delà, les villes de Suisse, Neuchâtel, Bienne, Bâle puis le Bade-Würtemberg et la Hesse jusqu’à Bad Karlshafen  – ceux qui restèrent durent dissimuler les objets qui leur servaient à prier, des bibles se réfugièrent jusque dans les chignons des femmes – je me souviens que lorsque j’étais enfant, dans les rues de Valence, on distinguait les protestantes à leur chignon justement, qui ne devait laisser aucun cheveu libre, qui aurait été alors la marque d’un relâchement, d’une sensualité débridée, d’une tromperie à l’égard de Dieu – d’autres furent camouflées dans les foins, on en avait retiré la première page afin que si un soldat – un dragon – venait à les surprendre, ne sachant le plus souvent pas lire ou bien alors n’ayant appris à lire que le mot « Bible », ils ne sachent pas que c’en était une.

chapelle-Saint-sauveurchapelle Saint-Sauveur (Poët-Laval)

Ainsi la tradition d’une sourde résistance s’installa et perdura, propice à une attitude critique face aux pouvoirs, qui déboucha évidemment sur le grand espoir mis dans la Révolution Française : les pasteurs se firent le relai des idées parisiennes et ne furent jamais inquiétés lors des pages sombres de la Terreur. C’est comme ça qu’en principe la Drôme est devenue terre de gauche, je dis bien « en principe » car je n’ignore pas hélas la manière dont ces cadres anciens sont brouillés aujourd’hui et qu’il existe aussi en Drôme des villes de droite, des crispations FN, des replis sournois et identitaires. Pourtant de tels replis ne furent pas de mise dans les années quarante, on dit que la population de Dieulefit fut unanime à soutenir les activités des partisans, à couvrir le refuge des pourchassés, qu’ils fussent juifs ou communistes. On sait que Louis Aragon est passé par là, mais aussi Pierre Emmanuel le poète, et Emmanuel Mounier et, parmi les artistes, Robert Lapoujade, Etienne-Martin, Wols etc. Et encore : Pierre-Jean Jouve, Henri-Pierre Roche. Pierre Vidal-Naquet faisait partie des enfants de Beauvallon etc.

pierre-et-verreQuand on parle de la Drôme, parler de ses artistes et poètes vivants, ceux qui sont nés là comme ceux qui s’y  sont installés. Philippe Jacottet bien sûr – dont la dame qui tient la librairie « ma main amie », de Grignan, petite librairie au début de la rampe qui mène au château, librairie-foutoir, je veux dire très encombrée, mais de merveilles, d’ouvrages qu’on ne trouvera que là, qui fume la pipe dans le noir, derrière son bureau, et vous parle volontiers, se fait la porte-parole, la distributrice de poèmes – Lorette Nobécourt dont j’ai déjà souvent parlé, mais aussi quelle surprise en arrivant dans ce bâtiment moderne sorte d’annexe de la mairie, qui se Coline-Serreau-l-indignee_imagePanoramique500_220nomme « la Halle », de voir affiché le nom de « Coline Serreau » et qui correspond bien en effet à « la » Coline Serreau, la cinéaste que l’on connaît, originaire de l’endroit, et qui expose ses photographies aux couleurs fauves. Elle n’est pas seule car on retrouve alors le nom de … Soubeyran, mais c’est ici un neveu de l’illustre Marguerite, Jean Soubeyran, artiste-peintre qui expose des toiles patiemment réalisées aux couleurs d’émail, effet dû à la multitude des couches (au moins huit), des rouges qui nous rapprochent de la force du soleil, des étendues qui nous propulsent dans l’espace, certaines toiles étant grattées, le peintre, insatisfait, étant revenu en arrière sur ses huit couches pour ne plus laisser voir par endroit que la transparence, la toile à nu, comme un trou dans l’espace, ou bien un semblant d’écriture infime au milieu du noir de la nuit, tel un message écrit dans un alphabet inconnu par un mystérieux habitant d’une autre planète. Jean Soubeyran, ex-professeur de mathématiques, a couvert durant toute sa vie, des feuilles de papier A4 d’entrelacs de traits de plumes qui finissaient par figurer, jour après jour, les figures de ses états d’âme, probablement de ses angoisses. Autre manière de résister, peut-être…

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lavandevignesLa lavande la vigne rouge feu des hameaux protestants. Le calcaire strié les plissements d’ailes les vautours sur la plaine en verticale des champs, la meute ouverte / chasse à gros gibier/ fontaine de sang près des sorbiers sauvages. Et on dit toute la couleur, la lumière qui semble unique et venir de l’intérieur des montagnes la marche en silence au creux des épaules calcaires aisselles couchées.

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Aristote et les rochers de Lampedusa

(suite de l’épisode précédent)

Parmi les cours que je fais depuis plusieurs années à Paris 8, en figure un sur la philosophie du langage. « Philosophie du langage » est un prétexte, j’avoue, et me disais-je en cette nuit agitée où les heures s’égrenaient  sans que vienne le sommeil, même pas ces moments fugaces où la pensée s’endormant quelque peu donne naissance à des images absurdes, signe qu’on est peut-être quand même un peu en train de dormir. Un prétexte pour parler à ces jeunes, à 98% féminines, qui deviendront plus tard, si tout se passe bien – ce que je leur souhaite -, institutrices, orthophonistes, rédactrices ou interprètes pour la langue des signes, une dernière fois peut-être puisqu’elles sont en dernière année de licence, de thèmes centraux de la philosophie, mais non pas de ces thèmes qui figurent en tête de chapitres des ouvrages de leur classe terminale, je ne sais : la morale, la connaissance, la société ou la psychologie. Non, de la Raison, simplement. De l’art et de la manière d’argumenter, de ce qui fait la rationalité des sciences, et tout d’abord leur parler des Anciens, bien sûr de Platon dont le moins pour des linguistes est qu’on lise le Cratyle, mais surtout d’Aristote, dont elles ignorent pour la plupart l’incroyable actualité. Il me plaît de leur faire comparer à plus de deux mille ans de distance le petit traité « d’autodéfense intellectuelle » du philosophe québécois Normand Baillargeon (2006) et les fameuses « Réfutations sophistiques », livre 9 de l’Organon, qui devraient être données à lire dès le lycée, tellement c’est simple, instructif et… drôle.

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Homologie de situation à deux mille ans de distance : Aristote aristotepeste contre les « rhéteurs », ceux qui, dit-il dans la Rhétorique, accordent toute la place dans leurs plaidoiries et leurs traités à la manière d’influencer le juge par toutes sortes de trucs basés sur l’émotion (appel à la pitié, excitation à la colère) au détriment du « corps de la preuve » qu’il appelle enthymème, il cherche à nous dévoiler leurs ruses oratoires afin que nous soyons en état de leur répondre et de ne pas nous laisser marcher sur les pieds. Même projet chez Baillargeon, il a en face de lui non plus les « rhéteurs » mais qui ? on peut penser : les journalistes, les politiques (pas tous), les leaders d’opinion, les manipulateurs de toutes sortes. Et on retrouve dans leurs listes les mêmes figures : amphibolie… pétition de principe… affirmation du conséquent … Baillargeon en met d’autres : le hareng fumé, l’homme de paille, le faux dilemme, la pente glissante… autant d’arrangements rhétoriques qui depuis l’aube des temps nous submergent et manipulent, usent de nous comme de potentiels pigeons, et voilà donc des siècles que des auteurs s’efforcent de dévoiler ces ruses et de nous donner les outils pour les combattre. N’est-ce pas dans un tel combat, dans l’éternel effort de rectifier le cours des arguments échangés qu’est née et se perpétue la Raison ? La raison comme us et habitus à traquer les faux raisonnements comme les fausses évidences. Goya a mis en évidence les monstres qui naissent de son sommeil. L’actualité est là, présente, sans cesse aussi pour nous les révéler. Il m’arrive assez rarement d’approuver Alain Finkielkraut… pourtant l’autre soir lorsqu’il était pris dans un de ses numéros pathétiques dont il a le secret sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (émission de Frédéric Taddei sur France 2), je me suis senti quand même proche de lui lorsqu’il répondait à ses détracteurs – il s’agissait de « l’affaire Leonarda » bien sûr – que certes on peut bien se féliciter, comme il est de bon ton de le faire, d’avoir une « jeunesse  si généreuse et enthousiaste, prête à s’enflammer pour de nobles causes », mais qu’on peut aussi légitimement souhaiter que cette jeunesse… réfléchisse. A condition évidemment d’ajouter qu’on doit lui donner les clés de la réflexion, ces clés que l’on trouve dans une certaine philosophie (pas toutes les philosophies, j’en conviens). Avant de m’endormir enfin, mais c’était déjà le matin, me venaient à l’esprit ce que j’avais entendu, lu au cours des dernières heures, comme discours déraisonnables, un député établissant des parallèles avec la rafle du Vel d’Hiv’, un réalisateur de cinéma hurlant à la trahison et « à la faute grave » et sur un plateau télé, un soir, la honte, un écrivailleur de deux sous traitant Hollande… de fou. Je voyais les manifestations « de jeunes » en branle, qui allaient réclamer le retour de Léonarda… alors que personne, même aucun « jeune », n’avait pensé un instant à manifester sa colère face au sort injuste des réfugiés syriens qui fuient un pays réellement en guerre, et ne trouvent comme refuges que les rochers de Lampedusa…

NB : la stratégie dite « du hareng fumé » est ainsi dénommée parce qu’elle réfère aux ruses employées par les fugitifs du Far-West qui laissaient derrière eux des harengs fumés pour distraire les chiens des policiers lancés à leur trousse. Cette figure est utilisée chaque fois que, pour détourner l’attention d’une cause réelle mais embarrassante, certains trouvent astucieux de balancer une histoire oiseuse qui meublera les télévisions et les consciences un bon bout de temps, étant suffisamment embrouillée et visqueuse pour qu’on n’en ait pas fini avant longtemps… et qui aura en plus l’intérêt (double avantage) de salir à l’avance tous les cas réels qui adviendront où la question qu’on jette ainsi en pâture sera posée sur des bases plus solides.

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Une non-audition d’extraits de « la Route des Flandres »

mais la voix, les paroles s’élevant maintenant dans les ténèbres froides où, invisible, s’étirait interminablement la longue théorie des chevaux en marche depuis toujours semblait-il : comme si son père n’avait jamais cessé de parler, Georges attrapant au passage un des chevaux et sautant dessus, comme s’il s’était simplement levé de son siège, avait enfourché une de ces ombres cheminant depuis la nuit des temps, le vieil homme continuant à parler à un fauteuil vide tandis qu’il s’éloignait, disparaissait, la voix solitaire s’obstinant, porteuse de mots inutiles et vides…. etc.  Tiens, deux fois le mot « vide » en deux lignes… je me disais, ayant renoncé à aller écouter Denis Podalydes lire « La route des Flandres » ou, du moins, des extraits, au Centre Pompidou en ce lundi soir où, pourtant j’étais à Paris, et ayant préféré plutôt qu’écouter le texte, tiens, pourquoi pas, le lire ; aux causes de ce renoncement se mêlant non seulement la fatigue de mes cours (cinq heures à la suite, avec quelques courtes pauses, d’abord en logique puis en philosophie du langage, mais j’y reviendrai par la suite), mais aussi une réticence à me mêler à une foule dont je perçois aisément, à distance, les contours, queue interminable de gens sérieux qui vont à la culture comme à la messe, assemblée de gens qui souhaitent se reconnaître entre eux sur la base de leur supposée érudition qu’ils ne partageraient en aucun cas avec la masse, les gens issus du peuple qui ne songeraient pas, eux, un instant à franchir ces portes pour aller écouter de la diction, pensant et peut-être à juste raison, que ce n’est pas pour eux, qu’on les regarderait drôlement, qu’on les respirerait comme des relents de la terre, du feu de bois, des feuilles qui pourrissent dans les composts mis à l’écart des jardins paysans. Oui, je sais, je subissais encore l’effet que « la Vie d’Adèle » avait eu sur moi, celui de me rappeler cela, qu’il existe de tout temps et ne disparaîtra pas de sitôt une barrière invisible qui sépare les nantis du savoir et les autres, en me disant que si, du fait de mon statut, j’avais un pied dans le premier groupe, mon ascendance sociale, mes penchants, mes méfiances à l’égard de toute domination, même dans l’ordre du symbolique, me poussaient à maintenir l’autre pied dans le second, averti  que ce dont souffre en premier notre monde social c’est de ce fossé des cultures. Pas sûr que Claude Simon aurait été en désaccord avec mon point de vue, d’ailleurs. Bref, la journée avait été rude car je m’étais dépensé sans compter : c’est en général ce qui m’arrive chaque fois que je donne des cours, oui que je donne, ce n’est pas une formule, c’est un dessein. Couché tôt donc en ma chambre d’hôtel. Mais hélas réveillé en pleine nuit, non pas à cause de quelque porte claquée au fond d’un couloir ni de pas dans l’escalier, encore moins de la minuterie des WC du palier que les utilisateurs oublient presqu’à tout coup d’éteindre – c’est vrai qu’elle devrait s’arrêter toute seule, mais ce n’est pas le cas – non, simplement au choix : parce que j’avais pris un café trop tard dans la journée, sur le coup de quatre heures, ce qui n’est jamais recommandé, ou bien parce que le souvenir de mon cours ne passait pas, qu’il m’avait trop excité. Et lors de mon premier réveil je vis une lueur inonder la chambre, provoquant en moi immédiatement la réflexion « tiens c’est le matin », pour vite déchanter, car en réalité il n’était que deux heures, la clarté entr’aperçue n’étant pas celle du jour, mais celle du lampadaire de la rue faisant face à ma fenêtre, ou de l’enseigne du restaurant d’en face, si vous passez dans cette rue, vous verrez que c’est un restaurant tibétain. Cette méprise me fit aussitôt penser à celle qu’évoque Proust au début de la Recherche, lorsque lui aussi se trompe en voyant une raie lumineuse sous la porte en l’interprétant comme un signe du matin, alors que bientôt elle s’éteint : c’était la dernière lueur du soir, le dernier domestique fermait les lumières avant de s’en aller et de laisser le petit Marcel seul avec sa douleur. (Passer de Simon à Proust en si peu de lignes, je sais, c’est trop). Il ne restait donc qu’à penser en espérant qu’à force, le sommeil viendrait, utopie vaine car au contraire à trop penser, vous vous excitez, les nerfs s’aiguisent, vous avez envie de tout bazarder, le drap et la couette. Heureusement vous pouvez lire… qu’on l’avait trouvé entièrement dévêtu, qu’il s’était d’abord dépouillé de ses vêtements avant de se tirer une balle dans la tête à côté de cette cheminée au coin de laquelle, enfant, et même plus tard, Georges avait passé combien de soirées à chercher instinctivement au mur ou au plafond (quoiqu’il sût bien que, depuis, la pièce avait été plusieurs fois repeinte et retapissée) la trace de la balle dans le plâtre, imaginant, revivant cela, croyant le voir, dans ce trouble, voluptueux et nocturne désordre de scène galante… etc. Puis revenant à ce qui faisait vraisemblablement la cause de mon énervement, la pensée d’un truc à dire, d’une volonté à affirmer, du sentiment que peut-être, pour ce dernier cours je n’avais pas tout dit et que bientôt, puisqu’il s’agit de ma dernière année, je ne pourrai tout simplement plus dire. (à suivre)

rue et hotel

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Adèle vit

la-vie-d-adele-lea-seydoux-adele-exarchopoulosAdèle vit. Une Adèle en chair, pas comme dans la BD, irradiante touchante, pas forcément « belle », juste d’une beauté quotidienne, aux côtés d’une Emma au départ jeune elle aussi, mais qui vite se range, pour qui bien trop vite, le son de clairon de la réussite est appelant. Alors, on ne se suffit plus d’un amour de deux sous, on cherche autre chose, la petite institutrice n’a pas assez d’ambition, on ne met plus au premier plan la vérité du désir, pour la remplacer par l’éclat superficiel du mondain. Et pour se débarrasser de qui ne veut pas nous suivre sur cette voie-là, on crée une situation où c’est l’autre qui ment, l’autre qui nous trompe, et la jeune Adèle a beau pleurer toutes les larmes de son corps, elle est eue, grugée par les pièges de l’amour. Si « la vie d’Adèle » s’appelle ainsi, c’est de toute évidence à cause de Marivaux, et par référence à « la Vie de Marianne », l’œuvre qu’on voit étudier par une classe de première au tout début du film. Khechiche renoue avec la tendance qu’il avait déjà manifestée dans « l’Esquive », celle de nous montrer l’universalité de l’auteur du XVIIIème siècle qui, au-delà des différences de langage, demeure compris dans les lycées, pied de nez magistral à tous les doctes et sentencieux professeurs à la Finkielkraut qui pensent que si, dans votre vie de tous les jours, vous ne parlez pas le Français « pur » vous ne pourrez pas suivre, pas comprendre une pensée tant soit peu élevée. Est-ce la division sociale qui traverse le film ? ou la division culturelle comme dirait plutôt Alain Touraine ? ou la division coloniale, comme l’analysait finement un récent article lu dans « Le Monde » (de Jacques Mandelbaum, 8/10/13)(*), cette dernière étant à l’origine de la polémique engendrée par le film autour de la personnalité de son réalisateur ? Il reste qu’il s’inscrit dans la lignée de Marivaux, et donc des Lumières. La Raison nous commande d’admettre les changements qui se produisent dans le temps. Les années 2010 et plus ne sont plus les années soixante, chères au philosophe des plateaux télé, le désir lui-même s’est déplacé, transformé. On a attribué à ce film de supposées vertus militantes au moment des manifestations contre le mariage pour tous, alors qu’il en est à mille lieux, se déroulant dans un temps ou un espace d’où ces querelles dépassées ne sont même plus visibles, un temps où l’homosexualité ne fait même plus problème. On pouvait s’attendre à ce que Khechiche, reprenant le scénario de la BD, nous montre des parents désorientés, un père en furie de voir sa fille dans les bras d’une autre, même pas. Cela déjà n’est plus. Quant au sexe, s’il se montre, c’est loin de l’être sous le jour scandaleux que l’on nous a dépeint.  N’a-t-on pas dit que « la » scène de sexe durait quarante minutes et qu’elle était dure à supporter ? Allons… tout juste dix minutes. Et c’est si beau.

(*) où il est dit : « Autant de films et de situations où l’inégalité sociale et ethnique vient pourrir la sphère intime, et où chaque tentative d’émancipation conduit, par une cruelle ironie, à renforcer l’aliénation. La Vie d’Adèle, qui voit le déterminisme social causer une fois encore la rupture du couple, semblait du moins ne pas reconduire l’épure du rapport ethnique. La lecture du dossier de presse du film est à cet égard troublante. L’auteur y loue en effet « l’arabité » de Léa Seydoux, et précise que le prénom « Adèle » (celui de l’actrice Adèle Exarchopoulos et de son personnage) signifie « justice » en arabe ».

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Bois et neige sans paroles

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(Post-) modernité de Goya

230px-Capricho1(detalle1)_Goya« Le sommeil de la raison engendre des monstres »… gravure emblématique de Goya, en ce moment exposée parmi des centaines d’autres à la Pinacothèque de Paris, vous savez ce grand magasin reconverti en musée privé, place de la Madeleine, entre un sex-shop et une épicerie de luxe. Mais nous ne bouderons pas notre plaisir : faire de Goya une figure de la modernité s’imposait, voire même de la post-modernité, tant les œuvres goyesques donnent le sentiment de sauter les siècles (et celui de la modernité justement, qui fut celui de la croyance en un progrès humain et social, en un sens de l’histoire) pour atterrir de plain pied dans le XXIème, celui où la litanie des massacres a exténué l’espérance. Si des contemporains espagnols de Goya ont adhéré à l’aventure napoléonienne au nom des « libertés » qu’elle était supposée apporter, d’autres dont Goya lui-même en ont surtout vu l’aspect conquérant et dévastateur. « Les désastres de la guerre » est une série qui, par les scènes de violence inouïe qu’elle révèle, vaut bien les reportages actuels. On n’y « gazait » pas encore les victimes, certes, mais on les découpait au sabre, dans une ambiance jouissive, voir « Que peut-on faire de pire ? », la gravure où un homme nu est écartelé et émasculé avec entrain par des hommes en toque de fourrure. Amoncellements de cadavres au bord des chemins, femmes violées. « Elles ne veulent pas » dit le désastre n°9. La fille lutte contre le soudard pendant que la mère, derrière, brandit le poignard.

quoi-peut-on-faire-de-plusEt à côté des « Désastres », les « Caprices » : scènes de la vie quotidiennes, prostitution, misère, mais aussi ridicule du clergé et… désastres de l’éducation. Là, c’est un âne qui enseigne, ici une mère qui souffle à sa fille comment se prostituer. La fille a le visage qui s’emplit d’ombre et de cernes mais elle devra se soumettre au commerce de sa chair. Ailleurs, c’est une mère qui administre une magistrale fessée à sa progéniture pour « que la leçon entre mieux dans la tête », sans doute. C’est aussi la description du macabre ballet des hommes entrant et sortant du bordel, ils arrivent parés de leurs plumes… mais ressortent déplumés ! Sorcières en cavale, scènes de fornication, usage des enfants à des fins douteuses comme dans « Sopla » (« souffle ! ») qui, dans un manuscrit explicatif est commenté par Goya lui-même en ces termes : « Les enfants sont l’objet de mille obscénités de la part des vieux et des gens sans morale ».

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Les quelques peintures exposées, portraits des rois et reines et princes de la cour (de Charles III ou de Charles IV), si techniquement remarquables, sont en revanche désespérantes tellement elles semblent soumises aux impératifs du travail alimentaire. Mais les visiteuses de la bourgeoisie, qui ne peuvent pas regarder les gravures car elles sont trop violentes,  les admirent car disent-elles, on y trouve une ressemblance avec l’actuel… « Point de vue, images du monde » a encore un bel avenir.

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La mémoire des rues

Il existe à Paris une rue Visconti, elle est frêle et bordée d’immeubles bancals, mais de place en place elle est dotée d’ouvertures qui sont comme les branchies d’un long poisson, d’où probablement l’été doivent s’échapper des souffles d’air frais et ombrés. Ces ouvertures sont des galeries d’art, des maisons d’édition, des échoppes d’art africain. On voit aussi des photos de François Morellet :

morelletBoulevard Saint-Germain, existe depuis peu un Musée des lettres et manuscrits. C’est au 222, au fond d’une allée. En ce moment ce musée expose quelques lettres de et autour de Edith Piaf, ce qui est fort opportun puisqu’on commémore le cinquantième anniversaire de sa mort.  Edith Piaf, « cette beauté de l’ombre qui s’exprime à la lumière » disait Jean Cocteau. Et, justement, la prochaine exposition, à partir du 11 octobre, sera consacrée à Jean Cocteau. Pouvoir lire les lettres privées écrites par d’autres et avec leur propre écriture, c’est s’exposer à l’expérience du voyeurisme, à l’infraction d’une intimité, quelque chose que, finalement, malgré nos dénégations, nous semblons tous désirer bel et bien… Et ces lettres finalement sont bien là pour combler ce désir, surtout les lettres d’amour. Et il n’en manque pas, qu’elle écrit et qu’elle reçoit, à et de Marcel Cerdan, aussi bien que de Toto Girardin, oui, le coureur cycliste, le pistard. Par extension, on obtient même une lettre de la femme dudit Girardin qui se plaint que son homme soit tombé entre les mâchoires de la dévoreuse. On présente Edith Piaf comme une môme issue de la rue, qui serait au départ sans éducation, on en est d’autant plus surpris par la qualité de son style. On ne dira jamais assez combien l’écriture fait l’homme ou la femme. Il ou elle s’invente par son style. La lettre où elle s’agace des remontrances de son éditeur de musique est très drôle. C’est d’une manière extrêmement courtoise et pince sans rire qu’elle lui signifie son congé.

lettre-girardinlettre-piafLe musée expose aussi des pages d’histoire via des documents écrits, depuis les ordonnances de nos rois jusqu’aux messages de la Résistance. Au passage incidemment, ce « bulletin » :

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Incidemment bien sûr, car cela, voyons, n’a rien à voir avec des évènements qui pourraient être contemporains…

Les poètes ne sont pas oubliés, Prévert :

prevert-les-feuilles-morteset les surréalistes :

eluardcette édition originale illustrée par Man Ray date de 1935 (Editions Guy Levis Mano). Il s’agit, dit le commentaire « de l’un des premiers livres dans lequel l’illustration photographique intervient comme une création à part entière ». « Les poèmes de Facile, sans ponctuation, en vers libres et organisés en strophes irrégulières, constituent un hymne à la beauté de la femme, à sa  pureté et à l’amour absolu ».

Mais revenons à la rue Visconti. Elle conduit, après la rue Jacques Callet, à la rue Guénégaud, où se trouve la galerie d’art africain de mon parfait homonyme (c’est au 21). Occasion de lui rendre une petite visite, et de placoter (verbe québécois) entre deux portes sur les heurs et malheurs des collectionneurs, comme Raoul Lehuard, qui lui a servi de maître,  ainsi que sur les hauts et les bas de la réception de l’art africain dans le monde occidental. Et de recevoir en échange de ma visite un joli catalogue sur quelques calebasses d’Afrique de l’est, ce dont je le remercie.

timthumbLa rue Visconti est courte, étroite et bordée de hauts murs. A Grenoble, la rue Génissieu est aussi bordée de hautes façades, assez déplaisante, sans charme – du reste Grenoble est une ville assez moche une fois qu’on s’est écarté du Jardin de Ville et des quais de l’Isère – et Minie, que j’emmène à la danse me dit : « je n’aime pas trop cet endroit, ça fait un peu peur », mais c’est parce que deux semaines auparavant, nous y avions vu un pigeon en train de mourir. « Viens, me dit-elle, passons sur le trottoir – le trottoir où se trouvait l’oiseau presque mort – tu t’en souviendras comme ça ». Les enfants, déjà, cultivent la mémoire des morts.

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Dans l’indifférence générale

Le drame de Lampedusa s’inscrit dans l’indifférence générale. Il n’y aurait plus de place aujourd’hui pour tant soit peu d’humanité. J’entendais hier sur une radio nationale N. Dupont-Aignan railler avec hauteur une interlocutrice philosophe qui avait le malheur de s’émouvoir. Il lui renvoyait à la figure l’émotion facile. Quand on est un responsable, n’est-ce pas, il faut raison garder et tenir sa tête au froid (attention à ne pas s’enrhumer…). Or, ces gens qui traversent les mers au péril de leur vie, ce sont nos frères en humanité. Ils quittent leurs terres non par plaisir mais parce qu’ils ne peuvent plus y vivre. Parce que la guerre y fait rage, de la manière souvent la plus brutale, la plus sanguinaire. La guerre sans pitié. Comme en Syrie, ou en Somalie, comme il n’y a pas si longtemps encore et peut-être encore aujourd’hui au Congo. Comme en Irak ou en Afghanistan. L’Europe ne peut pas accueillir tout le monde ? Non, certes, mais elle doit dépenser des moyens pour accueillir, écouter, filtrer et ouvrir, comme le suggère Jacques Barrot, le commissaire européen, des bureaux de demande d’asile dans les pays limitrophes des zones bouleversées. La planète brûle, sous les guerres, sous les désastres, sous les intempéries ravageuses causées par le réchauffement climatique et il est temps d’œuvrer au développement d’une conscience planétaire au lieu de toujours donner la part belle aux égoïsmes, nationaux ou individuels et aux discours de repli. Nous en sommes arrivés à une situation où on n’accueillerait plus de réfugiés, où on chasserait les Roms non « par nécessité » mais parce qu’il ne faudrait pas fâcher les tendances facho-populistes qui irriguent notre tissus social, amplement attisées par les parties d’extrême-droite et les journaux (surtout hebdomadaires) avides de coller à ce qui leur semble être « l’air du temps ». Le maire de Rome vient de faire un geste admirable : faisant fi des obstacles qui, sûrement, se font aussi dans son pays, il a proposé aux survivants du naufrage de Lampedusa de s’installer dans la capitale. J’attends évidemment que le maire de Paris prenne une mesure semblable pour d’autres réfugiés et que le président de la République fasse preuve de courage en déclarant l’intention de la France de ne pas laisser les demandeurs d’asile syriens dans l’attente d’un accueil. Les fachos-populistes vont ronchonner, la tempête va se lever. Oui. Et alors ? De toutes façons, pour les motifs les plus futiles, la tempête se lève, alors pour une fois… que cela soit pour quelque chose de fondamental. Et nous serons définitivement édifiés, cette fois.

bilal-couverture.1216885756.thumbnailun rappel: un très beau livre sur le sujet

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Arbre de Diane

???????????????????????????????Emprunté à la Bibliothèque Municipale de Grenoble. Sinon introuvable dans le commerce. Les poèmes d’Alejandra Pizarnik sont peu connus en France. A ma connaissance, même pas un volume dans la collection « Poésie » de ce cher André Velter… Il faudrait qu’il se réveille (à moins que les éditeurs etc.). Ces poèmes furent écrits entre 1956 et 1972, cette dernière année étant celle de sa mort en septembre, par suicide. Ils furent traduits en Français, assez tardivement, dans ce volume qui est paru en 1986 et qui comprend « L’arbre de Diane », « Les travaux et les nuits », « Extraction de la pierre de folie », « L’enfer musical » et « Textes de l’ombre et derniers poèmes », ce dernier recueil contenant le tout dernier poème, écrit à la craie sur l’ardoise de la chambre de travail de la poétesse argentine. Car argentine elle était. Née le 29 avril 1936 à Buenos Aires, dans une famille d’immigrants juifs de Galicie, émigrée en 1934 (cf. notice biographique). Au cours de sa courte vie, elle eut l’occasion de côtoyer de grands noms de la littérature contemporaine, tant sud-américaine que française (Julio Cortazar, Octavio Paz, André Pieyre de Mandiargues, Yves Bonnefoy, Henri Michaux et bien d’autres). On peut présumer que c’est elle qui a servi partiellement de modèle au personnage d’Unica dans le roman de Lorette Nobécourt « Grâce leur soit rendue », paru en 2011. Du moins en ce qui concerne ce que d’aucuns appelleraient ses troubles existentiels et d’autres, un trop-plein de vie, ou de manière plus neutre, sa mélancolie. Meurt-on d’un trop-plein de vie ? Ce mystère reste à élucider. Il semble vrai que certains êtres se brûlent définitivement à avoir voulu outrepasser les limites de leur existence. Alejandra Pizarnik serait de ceux-là. alejandrapizarnik2Sa traductrice en français, elle-même écrivaine et poétesse, Silvia Baron Supervielle (originaire d’Uruguay mais qui n’aurait pas de rapport familial direct avec le poète Jules Supervielle) a une comparaison qui peut paraître saugrenue mais que je trouve sublime. Elle dit que lorsqu’elle était très jeune, elle avait rencontré au bord d’un circuit le célèbre pilote automobile anglais Stirling Moss (jamais champion du monde, toujours battu par Fangio), qui lui dit ceci : « il existe un point crucial que l’on ne peut pas dépasser sans risquer sa vie et pourtant la course ne devient vraiment vivante que lorsqu’on le franchit. » Elle dit donc qu’A. Pizarnik « a désespérément désiré franchir ce point crucial qui en l’occurrence se trouvait déjà hors de la vitesse et de la route. Et finalement elle a payé de sa personne afin que l’obscurité où elle se débattait se transfigure en un noir diamant resplendissant ».

La poésie d’Alejandra Pizarnik est écrite avec des mots simples, se présente parfois comme deux ou trois lignes disposées sur la page, ou bien comme de petits poèmes en prose. Il y est question à la fois d’amour, de mort, de solitude et de silence (« Silences : la mort toujours proche / J’écoute son dire. / Je n’entends que moi. »). Mais aussi de langage. Et qu’est-ce en effet que la poésie si ce n’est une lutte incessante contre la solitude, la mort et les contraintes que voudrait exercer sur nous la langue ? Je ne sais plus quel linguiste inspiré, romancier à ses heures, écrivait, fier de sa trouvaille : « le mot, c’est la mort sans avoir l’r ». Ce n’est pas autre chose que veut dire Pizarnik dans un poème comme :

non
les paroles
ne font pas l’amour
elles font l’absence
si je dis eau boirai-je ?
si je dis pain, mangerai-je ?
en cette nuit en ce monde

Il y est question aussi de « double ». Dédoublement de la personnalité (probablement un trait de la souffrance des êtres atteints de cette « maladie » étrange qui a pour nom « mélancolie »). Comme ici :

Le poème que je ne dis,
celui-là que je ne mérite.
Peur d’être deux
sur la route du miroir :
quelqu’un qui dort en moi
me mange et me boit.

Comme si, bien sûr, chez les êtres normaux, l’âme et son double se superposaient tant bien que mal, de sorte que nous n’y verrions que du feu (pour notre tranquillité), alors que chez d’autres êtres, il y aurait séparation des images, d’où le trouble, le fait de ne plus savoir… cela me rappelle Socrate dans le dialogue du Cratyle, lorsqu’il dit à Cratyle, qui croit naïvement que les noms sont toujours correctement donnés aux choses et qu’ils leur ressemblent parfaitement : « il n’est absolument pas besoin de reproduire totalement ce qu’on représente, si l’on veut que ce soit une image […] Si un dieu venait à représenter non seulement ta couleur et ta figure, comme les portraitistes, mais aussi le mouvement, l’âme, la réflexion tels qu’ils sont en toi – en un mot, s’il présentait à côté de toi d’autres qualités similaires à toutes celles que tu as, aurait-on dans ce cas Cratyle et une image de Cratyle, ou deux Cratyle ? – CRATYLE : Deux Cratyle, à mon avis, Socrate. ». Ainsi dans le cerveau de la poétesse, deux Alejandra peut-être, l’une ne prenant jamais le contrôle de l’autre.

(et, dans « Grâce leur soit rendue », cette description : « Lorsqu’il avait lu son dernier carnet, il avait été effrayé par la souffrance qui s’en dégageait et qu’il n’avait pas mesurée, ce dédoublement où elle avait vécu, se sentant vivre d’un côté du monde, et mourir de l’autre. Elle était descendue dans cette zone aphotique de sa vie, dans une solitude si complète et si profonde qu’aucune lumière ne pouvait plus y pénétrer. » (p. 148))

Octavio Paz définit ainsi  « l’Arbre de Diane » :

(Chim.) : cristallisation verbale par amalgame d’insomnie passionnelle et de lucidité méridienne dans une solution de réalité soumise aux plus hautes températures. Le produit ne contient pas une seule particule de mensonge.

C’est une autre particularité de l’engagement poétique: on ne saurait mentir. Cela encore me rappelle les textes Grecs et Platon. Il y a une partie de dialogue étonnante dans l’Euthydème… Platon veut y dire… qu’on ne ment jamais, au prétexte qu’on ne saurait parler de ce qui n’est pas (dialogue semblable également dans le Cratyle) :

–   Eh quoi, Ctésippe, à ton avis est-il possible de mentir ?
–   Oui, par Zeus, sinon, c’est que je suis fou !
–   En disant la chose sur laquelle porte ce qu’on dit, ou bien sans la dire ?
–   En la disant.
–   Donc, si on la dit, parle-t-on d’une autre réalité que celle qu’on dit ?
–   Comment pourrait-il en être autrement ?
– Par ailleurs, cette réalité dont on parle est bien une seule et unique chose ?
–   Oui, parfaitement.
–   Donc quand quelqu’un dit cette chose, il dit une chose qui est.
–   Oui
–   Mais alors, si on dit vraiment une chose qui est, on dit la vérité…

Ce raisonnement est faux bien sûr lorsqu’il s’agit du discours ordinaire car notre monde ne se limite pas à ce qui est et aux mots qui désignent ce qui est, il est d’autres mondes possibles et notre esprit est prompt à les inventer. La logique du discours est là pour débusquer les fraudes et les mensonges : tu m’as dit que tu étais à Paris hier matin, mais c’est faux puisque quelqu’un t’a vu à Marseille à la même heure… et que tu ne peux pas être en même temps à Paris et à Marseille. En s’affranchissant de cette logique, la poésie montre qu’elle n’a que faire de « mondes possibles » et qu’elle ne veut en traiter qu’un : l’actuel, celui où alors, quoique l’on dise, on trouvera toujours que c’est à propos d’une « chose qui est », comme le dit Platon. Maintenant… quelle est la nature de son être ? Là, mystère… On sent bien avec Alejandra Pizarnik que la langue – ou le langage, si on veut être moins « technique » – y est pour quelque chose, qu’elle serait en quelque sorte la réalité ultime, comme si, au fond, le langage ne parlait jamais que de lui-même.

alejandrapizarnikQuant au suicide, il nous troublera toujours. Peu d’ouvrages existent où sa signification philosophique serait abordée de front. Jean Améry, l’auteur de « Au-delà du crime et du châtiment » (livre sur lequel je reviendrai un jour) semble avoir écrit des choses fondamentales sur le sujet… mais hélas le livre est épuisé, introuvable et son éditeur, « Actes Sud » ne semble pas prêt à le remettre en circulation. Comme si l’on craignait quelque effet de contagion.

Je termine avec cette citation de L. N. dans « Grâce leur soit rendue », p. 172 :

Les enfants perdus ne reviennent jamais, mais nous vivons avec eux, ailleurs… ce n’est pas nous qui faisons exister les morts, mais les morts qui nous font vivre.

pizarnik-104(dernier poème, septembre 1972)

stirling_moss__1955__by_f1_history-d5s3b2w(Stirling Moss en 1955)

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