Debra, que je ne connais pas, mais qui commente souvent mes billets, me dit, à propos du précédent, qui porte sur le processus d’individuation vu par la philosophe Cynthia Fleury : « Il y a des distinctions fines que je voudrais introduire dans ce que vous venez d’exposer ici. On peut dire que la qualité unique d’un sujet singulier n’a pas à être recherchée de manière volontaire et consciente par une personne. Parce qu’elle est déjà donnée. Elle est.. une grâce […] Songez un peu : chaque feuille sur chaque branche sur chaque arbre est un sujet singulier (lire irremplaçable) dans l’instant donné. Donc… nous sommes délivrés de ce lourd fardeau de rechercher l’individuation, qui est déjà là. Qui est un don… ». Je la remercie pour cette réflexion qui me semble tout à fait profonde… et juste. Chaque sujet porte en lui, en effet, cette singularité. Je parodierai à peine Badiou en disant là que nous touchons en quelque sorte au fondement… mathématique de notre être. Je rappellerai que la célèbre « théorie des catastrophes » de René Thom développe abondamment le concept de singularité, que l’on peut définir comme un point, une valeur (donc quelque chose d’irréductible, de non saisissable, en tant qu’il s’agit d’une entité singulière au sein d’un continuum) qui a cette particularité que lorsqu’un paramètre (d’une variété, d’une fonction) le traverse, il s’ensuit une forme totalement neuve de ladite fonction (par exemple elle avait un seul minimum et maintenant elle en deux, ou bien elle n’en a plus, cas où quelque chose était stable et a tout à coup disparu). Les mathématiciens classifient alors les singularités en question selon les types de forme qu’elles sont susceptibles de générer, et René Thom en son temps leur donnait des noms « poétiques » : le pli, la fronce, le papillon… (voir ici, par exemple, sous la plume d’un psychanalyste).
Reconduite à notre être, la singularité serait alors ce point de l’espace-temps invisible à partir duquel se déploie notre trajectoire de vie, toujours unique, jamais superposable à une autre. C’est là, me semble-t-il, le fondement d’une théorie de l’individuation. Mais, me dira-t-on alors, comme Debra, si cette singularité existe et si nous sommes le résultat de son déploiement (en quelque sorte inéluctable) alors… qu’a-t-on à faire de travailler à son accomplissement… Peine perdue. Oui en un sens… mais ce n’est pas si facile. D’abord : sans doute le travail (autrement dit la nécessité d’être conscient) fait-il partie de notre trajectoire même. (On peut penser ici aux belles pages de la Baghavad Gita où Lord Krishna explique à Arjuna que sa rébellion contre le destin est vaine. Arjuna a compris que
la bataille qu’il allait conduire se solderait par des millions de morts et des dégâts incommensurables et, en homme sage, il dit « à quoi bon, stoppons là les frais », ce à quoi Krishna lui répond qu’on a besoin de lui simplement pour actionner la Roue du Temps, point ! On pourrait imaginer aussi qu’Arjuna dise ou pense : puisque cela doit advenir, inutile que je m’en charge, pourquoi moi ? La réponse de Krishna serait sans doute la même).
Ensuite, que faire si des forces plus grandes concourent à déformer nos trajectoires ? Nous ne sommes pas des atomes libres qui seraient indépendants les uns des autres (comme on dit en théorie des probabilités que deux variables sont indépendantes) : des processus d’une complexité énorme font qu’il se crée à des niveaux supérieurs d’organisation de notre matière-esprit (ce qui nous sert à penser, pour faire bref) des phénomènes de l’ordre des attracteurs, des trous noirs, voire des annihilateurs de force. J’emploie un peu ici des métaphores… à dessein. Bien qu’attracteur n’en soit pas une, mais « trou noir », oui. Admettons provisoirement ce terme dans son sens intuitif de quelque chose qui en un coup absorbe toute notre énergie. Alors nos trajectoires se désindividualisent, elles peuvent s’agglutiner, se fondre, devenir dégénérées…
C’est pour cela, je pense, que Cynthia Fleury (revenons à elle !), immédiatement après ces beaux passages où elle nous exposait les diverses « figures de l’individuation », en vient aux « formes modernes de l’absence de pensée ». « L’absence de pensée revêt plusieurs modes, dit-elle, la raison instrumentale est le plus couru ». La raison instrumentale, on l’a compris, c’est la raison prise comme outil : on ne « pense » que pour produire mieux et plus vite, le processus de pensée dans son ensemble est subordonné à cette quête de réussite, de productivité, dans laquelle inéluctablement se noie le sujet, qui se trouve transformé en objet. On comprend là que l’individuation se fracasse et que même si l’individu était là avant, il n’a plus, après, grand-chose à dire ou à faire, il s’est perdu de vue, son énergie s’est absorbée dans un produit. On peut relire aussi, pour mieux comprendre ce mécanisme, les belles pages du jeune Marx, dans les manuscrits de 1844, là où il parlait d’aliénation (je sais, les post-marxistes voire les marxistes structuralistes des années soixante voyaient dans ces pages un péché de jeunesse de Marx,,,des traces de son vieil idéalisme, or, ne peut-on dire aujourd’hui, après que le temps a passé, que ce sont parmi les pages de Marx celles qui resteront à jamais ?). Mais, dit encore Cynthia, « tout aussi mortifère est l’impossibilité de faire face aux dynamiques d’anéantissement (de production du sentiment de néant) qui traversent la vie ». Elle parle, là, je crois, de cet ersatz de pensée qu’est « la pensée commune », de cette nourriture proposée pour combler les vides qui auront été créés une fois que les formes du travail aliéné et « la tutelle des puissances de divertissement » auront fini par atteindre leurs fins qui sont de rendre l’esprit raplapla si j’ose dire… : la publicité, les discours oiseux prétendant apporter « du sens » après coup, après que tout sens ait disparu (or, il n’est de sens justement que dans la poursuite de l’individuation de nos trajectoires, laquelle se trouve abolie). Elle cite les thérapeutes à l’américaine – les « racketteurs de sens », selon une formule empruntée à Günther Anders – « qui voient dans l’existence de ce sentiment [de l’absurde] le sens de leur vie, dans la mesure où ils en vivent, et qui ne prétendent pas seulement guérir ce sentiment, mais proclament même sans vergogne pouvoir donner du sens à la vie ». Or, dit Cynthia Fleury, le sentiment d’absurdité de la vie n’est pas le symptôme d’une pathologie mais une disposition à la vérité, non altérée par l’illusion que les notions mêmes de « sens », de « finalité » peuvent provoquer […] S’individuer, c’est prendre conscience de la faiblesse inhérente à l’individu et du seul destin ici proposé sur la terre ».
Et oui, nous ne faisons qu’un avec la trajectoire que nous suivons, à quoi sert-il de vouloir lui donner un « sens » en surplus, pour quoi le faire si ce n’est pour rendre un peu plus floue, sucrée, édulcorée la vision que nous avons de nous-mêmes ?
Debra dit aussi : « mais il y a pire. Si on s’épuise de manière volontaire à chercher ce qui est déjà donné, on peut passer à côté et ne pas le voir. Passer sa vie à.. s’angoisser qu’on n’a pas fait/été… assez… ». S’angoisser est le bon mot, mais comment pourrions-nous éviter de nous angoisser ? Peut-il y avoir des trajectoires heureuses, qui ne doutent jamais de rien ? Cette angoisse, comme douleur, est le prix que nous devons payer pour être, probablement… pretium doloris comme il était dit par la philosophe dans les passages que je commentai la dernière fois. Pourquoi nous en plaindrions-nous, d’ailleurs puisque c’est par ce sentiment probablement que nous sommes le plus près de notre ligne d’existence ; que l’angoisse, peut-être, est le nom de ce rapport à soi par lequel nous nous sentons vivre ? (à suivre)
Pour clore (provisoirement), voici un passage de Pierre Reverdy, extrait de « Le livre de mon bord » (1930-1936) :
La foi, c’est un cran d’arrêt dans la course à la vérité. Une chose est être avide de foi, une autre être avide de vérité. Je voudrais bien pouvoir croire, disent les uns. Et, s’ils y parviennent, leur crise est terminée. Mais les autres n’en ont jamais fini de chercher et d’attendre dans le tourment, et quelqu’un me disait : « Pour certains, c’est le moment où ils s’apaisent dans la foi qui est la véritable crise. Ils reviennent ensuite à leur état normal d’inquiétude.




























