Où il est question de se chatouiller soi-même

274052-cynthia-fleuryLa philosophie possède visiblement deux versants, l’un aride et grave, argumentatif et logicien (voire logiciste), l’autre pétillant et intuitif, plein d’aphorismes et d’appels au ressenti, versant du logos face à celui du pathos peut-être, vieille opposition qui remonte peut-être aussi au duel d’Apollon et de Dyonisos… Si Hintikka, dont j’ai parlé ici, clairement s’identifie au premier, Jankélévitch, lui, dont j’ai aussi parlé, s’identifierait plutôt au second. Un second versant, dont je suis moins familier que du premier, où l’on verrait sans doute aussi Kierkegaard ou Nietzsche… et pourquoi pas aussi quelques émules de ceux-ci, et notamment de Jankélévitch, comme la jeune philosophe française Cynthia Fleury. Leurs textes sont souvent (pas toujours) emprunts de coups d’éclat, de formules qui, sans revêtir l’autorité d’un théorème, n’en recèlent pas moins leur force de conviction. Cette philosophie a à voir avec la littérature. Pas étonnant donc que le livre de Cynthia Fleury paraisse dans la collection blanche de chez Gallimard. On aurait pu penser qu’il s’agissait d’un roman. Mais non, c’est de philosophie qu’il est question, et même oserai-je dire : de philosophie morale, un genre qui fait vieillot mais qui revient au goût du jour. Elle a intitulé son livre « Les 0fe0cb65b99f3a4d4330c9703bc49df2irremplaçables », par quoi nous devinons immédiatement qu’elle va traiter de cette propriété caractéristique de l’humain, propre à chaque individu : son irremplaçabilité. « Nul n’est irremplaçable » a-t-on coutume de dire, mais c’est toujours en référence à une fonction publique, un travail, un poste, autrement dit à un ordre qui aplatit l’humain sur ses fonctionnalités. En vérité, nul n’est remplaçable car chaque individu est un monde à lui tout seul et on ne saurait remplacer un monde par un autre monde… encore faut-il que les sujets jouent le jeu, et cherchent véritablement à « s’individuer ». L’individuation – et non l’individualisme – apparaît ainsi comme un fondement, en premier lieu de la démocratie, bien entendu : avoir le « souci de l’Etat de droit » s’apparente alors à avoir le « souci de soi », du moins devrait-il en être ainsi dans une démocratie idéale. Mais qu’est-ce que l’individuation ? Où ce processus prend-il ses racines ? Pour l’Occident sans doute dans l’oracle delphique : « connais-toi toi-même ». Ailleurs sans doute aussi dans quelque autre oracle : je me souviens d’un livre d’Amartya Sen sur ce sujet, qui s’appelait « la démocratie des autres, pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident ». Mais Cynthia Fleury s’en tient à l’Occident et elle démonte dans une première partie les « figures de l’individuation » ; d’abord ce « connais-toi toi-même » (gnôthi seauton) en quoi elle voit en premier la connaissance de nos limites : « l’individu n’est pas tout puissant. Il est résolument fini ». Se connaître soi-même, est-ce nécessairement se regarder le nombril, comme d’aucuns le soupçonnent ? On se souvient d’une entrevue entre Onfray et Sarkozy où ce dernier rejetait avec mépris cette injonction, au nom probablement du fait qu’elle n’était guère « virile », un homme, un vrai, a autre chose à faire que sonder son âme à tout bout de champ, il a à gouverner, par exemple, à faire des lois, bref, à exercer le pouvoir. Où l’on voit immédiatement que cette problématique a à voir avec le pouvoir. L’individuation combattrait-elle le pouvoir ? Serait-elle une maladie que l’on attrape et nous rend impuissant à exercer quelque pouvoir que ce soit ? Mais il faut ici sans doute s’interroger sur ce que nous entendons par « pouvoir ». Est-ce le pouvoir des institutions, des lois érigées pour le seul privilège des forts en défaveur des faibles ? Ou bien est-ce le vrai pouvoir, qui est celui qui nous vient de notre seule présence, de la force de nos convictions et du fait que nous sommes allés assez loin dans la quête d’une vérité pour que celle-ci, d’elle-même, s’impose comme vérité à tous ? Mais non, se connaître soi-même ne relève pas d’une contemplation égoïste, car « la connaissance suppose déjà de s’éloigner de soi, et le décentrement demeure un souci de soi ». « Connais-toi toi-même » équivaut à savoir que « tu n’es pas monde » ». D’ailleurs, dit-elle, « les dialogues platoniciens montrent un Socrate qui s’attarde finalement très peu sur la description de ce qu’il est. Socrate, c’est d’abord un regard sur le monde et le désir d’aimer ». Voilà ce qui contredit ce que j’ai dit plus haut – et entre dans ma méditation entreprise sur la notion de « monde » – les individus ne sont pas des « mondes », encore moins des mondes possibles, ce qui suppose chaque fois des totalités closes, hermétiquement closes, des monades leibniziennes. Au contraire leur connaissance d’eux-mêmes passe par l’extérieur, il faut qu’ils aiment et qu’ils suspendent leur souci de complétude pour exister en tant qu’êtres se saisissant d’eux-mêmes (tout cela, c’est moi qui le dis, ce n’est pas elle, vous avez compris). Ce logicien dont j’ai déjà parlé, J-Y. Girard, a eu une fois cette comparaison amusante : il est impossible de se chatouiller soi-même, essayez, vous verrez, vous n’y arriverez pas, il faut que ce soit un autre qui vous chatouille, et alors vous rirez à n’en plus pouvoir, de ce rire dont il sera question tout à l’heure.

Une autre figure de l’individuation est imaginatio vera (l’imagination vraie ?). Il s’agit d’un mode d’accès au Réel, une façon de saisir l’instant car comment se connaîtrait-on si nous n’étions capable de nous saisir nous-mêmes dans chacun de nos instants. Nous ne pouvons marquer notre présence qu’en vivant, si possible intensément, l’instant présent. « L’occasion est au bord du sentier », reprend-elle à son maître Jankélévitch. Ce qui suppose une connivence avec le temps en ce qu’il a d’irrévocable et d’irréversible. « Le temps est irréversible de la même manière que l’homme est libre » reprend-elle encore à son maître (L’irréversible et la nostalgie), d’où une analyse pénétrante de la nostalgie, ce mal qui sans arrêt nous prend (ah ! comme c’était bien lorsque j’étais en Patagonie en 2009, ou bien au Ladakh en 2011, comme j’étais jeune encore) et nous aliène à une perception du temps qui est celle de notre déchéance, de notre « vieillissement ». Y a-t-il vraiment « vieillissement » ? N’y a-t-il pas plutôt façon de rester accroché à un passé qui s’accumule et dont nous ne voulons/pouvons nous défaire. Evidemment, plus nous vivons longtemps, plus les instants passés sont nombreux et plus ils adviennent comme des objets transitionnels auxquels nous nous accrochons (les enfants appellent ça leurs doudous). Ils nous apparaissent comme des points de stabilité auxquels nous nous raccrochons par peur de l’avenir, voire même parfois peur du présent. Cynthia Fleury parle d’une jouissance – suspecte – du refoulement, « jouir du fait que l’on n’arrive pas à se dégager du temps passé », or « faire perdurer la jouissance est antinomique de l’individuation dans la mesure où la jouissance ne perdure qu’à la condition de nier le Réel de la finitude et de l’irréversibilité ». A la jouissance, on oppose la joie qui, elle, se situe dans l’Etre et donc dans la reconnaissance du Réel. La nostalgie est terriblement suspecte, c’est elle qui nous entraîne vers ces sentiments insolites, qui rongent notre joie de l’instant : nous sommes heureux, et nous nous prenons à penser que l’heure d’après, ce bonheur aura disparu : nous vivons la nostalgie par anticipation, ou parfois le contraire : nous éprouvons une angoisse, mais nous nous disons que demain ou dans un mois sûrement, nous regretterons ce moment présent pour la simple raison qu’il aura disparu dans le passé englouti, alors nous aimons notre moment d’angoisse, non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il risque d’apparaître dans le futur, une fois qu’il ne désignera plus qu’un instant t, une forme vidée de son contenu.

Autre figure encore : pretium doloris, le prix de la douleur, « à entendre comme ce que l’homme est prêt à payer et à connaître comme risques pour accéder au Réel, et aux formes de vérité qu’il suppose ». Ici, nous nous faisons tout petits, quels risques avons-nous décidé d’assumer. Etait-ce bien des risques ? N’avons-nous pas eu une existence bien trop tranquille, à l’abri des imprudences, toujours à se garder de fréquenter les « lieux qui craignent », les gens qui nous auraient conduit vers des aventures que nous n’aurions pas décidées ? Nul, pour lui-même, sans doute, ne sait répondre à de telles questions. Telle décision prise à tel moment, qui nous semblait aller de soi, n’était peut-être en réalité pas si facile à prendre, et nous n’en maîtrisions pas toutes les conséquences. En tout cas, nous avons fait ce qu’il fallait pour ne pas nous mentir, et c’est l’essentiel. Tenter de vivre sous les auspices de la vérité en tant que celle-ci est « appréhension d’une mesure propre ; non qu’elle ne puisse servir à autrui, mais ce n’est pas là son enjeu ».

Et enfin le rire, oui, le rire, la vis comica, pour faire savant. Parce qu’il n’y a pas de meilleur moyen de subversion du pouvoir et donc pas de meilleur moyen de s’individuer : l’humour est, dans son fond, minoritaire. S’il devient majoritaire, il n’est plus humour, il devient farce, comique, rire gras, volonté d’écraser, mépris de l’autre, on utilise alors le rire pour, au contraire, fustiger les minoritaires : les intellectuels, les poètes, il s’agit alors, comme on dit de « mettre les rieurs de son côté ». Alors que l’humour, le vrai, introduit une disruption, de l’inattendu, retourne l’arme des puissants (ou de « ceux qui s’y croient », comme on dit) contre eux-mêmes. Tel chef d’organisation, ou leader d’association annonçant gravement ce qui va de soi se trouve interrompu par un sourire, voire un fou-rire, son effet se dissout, soit lui-même sourit, soit il s’énerve et perd les pédales. Un point est marqué par l’individu qui a osé. Dimanche dernier, j’écoutais une émission de radio en conduisant, qui portait sur la célèbre journaliste italienne Oriana Falaci. Elle faisait partie d’un groupe de journalistes reçus par le duc d’Edimbourg, celui-ci feint de s’étonner de sa présence, « que faites-vous ici, madame Falaci ? » « je fais ce que vous n’avez jamais fait: travailler ». (à suivre)

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4 commentaires pour Où il est question de se chatouiller soi-même

  1. Pourvu que ce livre devienne « irremplaçable » (et non « indisponible ») !

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  2. Debra dit :

    Intéressant.
    Mais je ne sais pas ce que tant de personnes ont contre le « pouvoir ».
    Je ne sais pas pourquoi tant de personnes vivent le pouvoir (d’autrui) comme étant… la preuve de LEUR PROPRE SERVITUDE.
    Cela me semble traduire une sacré capacité à organiser… SA PROPRE SERVITUDE, en passant à côté de la servitude de l’exercice du pouvoir, qui est bien plus grande encore.
    Il y a des distinctions fines que je voudrais introduire dans ce que vous venez d’exposer ici.
    On peut dire que la qualité.. UNIQUE d’un sujet singulier n’a pas à être recherchée de manière volontaire et consciente par une personne.
    Parce qu’elle est déjà donnée. Elle est.. une grâce. (Et, en employant ce mot, je vous donne une idée de ce qu’étaient les querelles intenses de nos ancêtres autour de QUI avait la grâce, et qui ne l’avait pas, et ce que constituait UNE PREUVE.)
    Songez un peu : chaque feuille sur chaque branche sur chaque arbre est un sujet singulier (lire irremplaçable) DANS L’INSTANT DONNE.
    Donc… nous sommes délivrés de ce lourd fardeau de RECHERCHER l’individuation, qui est déjà là. Qui est un don… de la nature ? De Dieu ? A vous de voir, là.
    Mais… qu’est-ce qui se passe quand nous ne croyons pas que nous sommes DEJA unique et irremplaçable, mais qu’il faut… TRAVAILLER pour le devenir ??
    On peut dire que ça nous fait trimer du matin au soir pour des choses qui sont données.
    Marcher à la baguette du.. mérite.
    Vous ne trouvez pas que nous sommes lamentablement doués pour nous.. ASSUJETTIR à la nécessité de trimer pour ce qui est déjà donné ?
    Moi, si.
    Mais il y a pire. Si on s’épuise de manière volontaire à chercher ce qui est déjà donné, on peut passer à côté ET NE PAS LE VOIR. Passer sa vie à.. s’angoisser qu’on n’a pas fait/été… ASSEZ…
    C’est quand même rigolo que l’Illuminé ait tellement parlé de ces choses, mais que nous ne voulons (plus) le voir, ou l’entendre. (Jésus, en passant, pour ne pas être trop obscure.)
    A croire que si « nous » le pouvions, nous essaierions de réinventer la roue…

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  3. alainlecomte dit :

    c’est intéressant, ce que vous dites sur la grâce et je vous en remercie. En effet, si nous avons déjà cette individualité, à quoi bon s’user à la chercher? Je ne suis pas un grand connaisseur des matières théologiques, mais il me semble comprendre assez bien cette histoire de grâce, j’ai de bonnes raisons de croire que j’en suis pourvu… Seulement voilà: on ne peut pas être sûr. Ce qui nous reste à faire alors est de nous comporter comme si nous avions la grâce, car si nous l’avons, cela ne change rien (nous l’avons, même si nous nous escrimons à l’avoir) mais si nous ne l’avons pas, grâce à nos efforts, nous finissons par faire comme si nous l’avions… et un semblant de grâce finit par se confondre avec la grâce, donc on est gagnant à tous les coups…

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    • Debra dit :

      Ça fait des années que je médite ce thème. Je ne crois pas qu’il s’agit de nous comporter comme si nous avions la grâce. Il peut, des fois, être très important de nous comporter comme si nous avions… le pouvoir, ou la puissance, mais pas la grâce.
      Je crois qu’il s’agit de nous comporter en reconnaissant que la grâce ne se laisse pas posséder, ni enfermer dans la main, qu’elle arrive mystérieusement, sans que nous puissions prédire, prévoir à quel moment, et que nous ne la détenons pas.
      Elle échappe au contrôle volontaire et conscient.
      Nous la recevons de manière fugace. C’est tout.
      Je crois que beaucoup de la réflexion lacanienne autour de la métaphore est peut-être en rapport avec cela.

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