Don’t call me migrant

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(photo APARDAP/Patrick L’Ecolier)
Hasard des rencontres via les blogs… Curieux de connaître les internautes qui me font le plaisir de me « suivre », j’ai découvert récemment qu’une dame anglaise qui lisait mes billets était traductrice en même temps que poétesse. Me baladant sur son blog, arrivé à sa rubrique « poetry », je trouvai un poème écrit en août dernier, au plein coeur de la vague migratoire. J’ai beaucoup aimé ce poème, « Don’t call me migrant » et après avoir demandé à cette dame – qui s’appelle Lesley Lawn – s’il en existait une version française (puisqu’elle a l’air aussi à l’aise dans une langue que dans l’autre), je me suis dit qu’après tout, moi-même, je pouvais faire la traduction. Je la lui ai envoyée en lui demandant son avis et elle m’a fait l’amitié de trouver bonne ma traduction au point, a-t-elle dit, qu’elle n’aurait pu en faire de meilleure. Je publie donc ici la version originale du poème et la traduction que j’en propose.

A quoi sert la poésie ? Nous sommes loin du temps où Eluard écrivait qu’elle avait pour but la vérité pratique (cf. À mes amis exigeants : […] Mais si je chante sans détours ma rue entière/ Et mon pays entier comme une rue sans fin/ Vous ne me croyez plus vous allez au désert/ Car vous marchez sans but sans savoir que les hommes/ Ont besoin d’être unis d’espérer de lutter/ Pour expliquer le monde et pour le transformer[…]), pourtant, il n’avait certainement pas tort, notre poète communiste. Ecrire en littérature et plus particulièrement dans la forme poésie, c’est tout simplement dire les choses en refusant les stéréotypes et les discours convenus. La poésie est contre la langue de bois et le discours de propagande, ces formes de langage qui ont désormais perdu toute efficience et que chaque individu ordinaire sait débusquer et dont il se moque même lorsque le discours est censé servir une bonne cause. Le discours de propagande est une forme de l’ignorance, il se contente de plaquer des formules toutes faites là où un vrai savoir serait requis. A l’opposé, la poésie marche seule, elle s’avance en terrain découvert, on peut contester ce qu’elle dit mais on ne saurait lui dénier son authenticité, elle se déploie à partir d’un point d’être que le poète va chercher très loin dans le maquis de son imaginaire, au plus près de sa verticale (pour reprendre une image fréquente chez le poète argentin Roberto Juarroz).

Les commerciaux (vendeurs de best-sellers dans les gares) défendent souvent leur métier en accusant « quelques intellectuels » de mépriser ouvertement la « littérature de masse ». On ne méprise pas la littérature de masse (Victor Hugo lui a donné ses lettres de noblesse), on rejette simplement une littérature médiocre qui ne mérite même pas le nom de littérature en ce qu’elle n’est qu’une machine reproductrice de clichés et de stéréotypes. Marguerite Yourcenar s’en prenait à une sorte de roman historique en la qualifiant de « bal costumé », elle avait raison, un vrai roman – comme celui dont je parlerai bientôt et que je suis en train de lire, l’extraordinaire « La femme qui avait perdu son âme » de Bob Shacochis – ne se contente pas d’enjoliver une réalité sous quelques costumes exotiques, il décrit le réel en l’inventant à chaque pas : contradiction qui n’est qu’apparente car la seule manière d’appréhender le réel, comme en science, est d’en inventer les structures susceptibles de lui donner sens. Ces structures ne sont pas déjà là, il faut les créer. Quand vous avancez dans un de ces romans (je songe aussi, bien sûr, au génie inventif de Haruki Murakami), vous êtes surpris à chaque pas et pourtant a posteriori vous vous dites qu’il n’y avait rien de surprenant, que vous auriez dû vous attendre à ce qui se passe, et c’est justement à ce moment-là que vous êtes en train de vous rendre compte que vous avez appris quelque chose.

Le poème écrit par Lesley Lawn dit davantage que ne pourrait le faire une déclaration basée sur la morale, la générosité ou les grands principes parce qu’il exprime directement dans la forme et le fond ce qui, pour elle (et pour nous), est essentiel. En peu de mots, il fait le tour de notre sentiment, de ce que nous ressentons lorsque nous nous interrogeons dans le secret de notre imaginaire. « Don’t call me migrant » : contre tous les discours banalisés et banalisants qui appellent ces gens qui fuient l’horreur et la guerre de simple « migrants », alors qu’un mot existe pour cela, celui de « réfugié ». Evidemment, l’auteur pense en premier lieu aux demandeurs d’asile syriens, afghans et irakiens alors qu’il en existe d’autres (venant d’Afrique notamment) mais pourrait-on le lui reprocher? A d’autres de reprendre le flambeau et d’évoquer aussi ces conflits oubliés ou refoulés qui nous envoient sans cesse des réfugiés d’Afrique (de RDC notamment). « Ne niez pas ma vie avec des mots », ce vers touche juste car c’est bien ce que font les politiques et aussi beaucoup d’associatifs, nier des vies en usant de mots inappropriés, inexacts, approximatifs pour décrire des situations concrètes alors que les mots pour les dire peuvent être tout simples. La douleur n’a pas de couleur de peau, la nécessité de fuir l’endroit où l’on a toujours vécu n’a pas de nationalité, on n’a pas besoin de désigner les victimes par des adjectifs de nationalité, elles sont dans la même nasse et nous devons leur apporter à toutes la même attention (allusion à une insistance maladroite à désigner le petit Aylan comme « enfant syrien kurde » sur certaines affiches éditées par des associations qui semblaient éprouver une crainte que cette photo ne fasse oublier les réfugiés dont elles s’occupaient déjà et qui n’étaient ni kurdes ni syriens…).

Don’t call me migrant
My country is torn apart
By war and horror

Don’t call me migrant
I saw them kill my parents
I fled for my life

Don’t call me migrant
They burned my village
I cannot go back

Don’t call me migrant
I am a doctor teacher
Grandmother a child

Don’t call me migrant
I am a human being
Don’t close your borders

Don’t call me migrant
How can you turn a blind eye
To thousands drowning?

Don’t call me migrant
Don’t negate my life with words
Call me refugee

Call me brother

Lesley Lawn – trad. A. Lecomte

Ne m’appelez pas migrant
mon pays est déchiré
par la guerre et l’horreur

ne m’appelez pas migrant
je les ai vus tuer mes parents
j’ai fui pour ma vie

ne m’appelez pas migrant
ils ont brûlé mon village
je ne peux pas y retourner

ne m’appelez pas migrant
j’enseigne la médecine
et j’ai une petite fille

ne m’appelez pas migrant
je suis un être humain
ne fermez pas vos frontières

ne m’appelez pas migrant
comment détourner le regard
des milliers de noyés ?

Ne m’appelez pas migrant
ne niez pas ma vie avec des mots
appelez-moi réfugié

appelez-moi mon frère

 

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Oh! il tombe des cordes

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Les ondes gravitationnelles existent… on les a rencontrées ! Leur observation est un événement scientifique majeur qui validerait enfin la Théorie de la Relativité Générale et confirmerait qu’Einstein fut bien « le plus grand génie que la science ait jamais connu ». Déjà, lorsque le boson de Higgs fut observé, on cria victoire : c’était l’achèvement de la physique des particules. On évoquait la dernière pièce manquante à l’édifice de la connaissance de l’univers… « la particule de Dieu » a-t-on même titré… Ces titres et articles nous font penser que nous arrivons au bout de la science physique. Or, si on lit les ouvrages écrits par de grands physiciens contemporains comme Carlo Rovelli ou Lee Smolin, on déchante…

Il n’est pas si évident que l’observation des ondes de gravitation soit le point d’orgue de la science moderne que l’on décrit : il y a belle lurette que les physiciens étaient déjà convaincus de l’existence de ces ondes, même sans les avoir observées. La Relativité Générale était déjà validée. On savait depuis longtemps que cette affaire de détection ne dépendait que de l’évolution du matériel et des moyens financiers à mettre en œuvre. Cette petite vidéo explique admirablement l’affaire : si une onde se trouve déclenchée par un trouble profond au sein de l’Univers (comme la danse de deux trous noirs l’un autour de l’autre) alors elle viendra traverser tous les objets physiques, et ce faisant, elle les déformera, mais de si peu… un milliardième d’atome pour une barre de un mètre. Alors il suffit d’allonger la barre et de construire un interféromètre dont les tubes sont longs de cinq kilomètres. Un émetteur laser émet un rayon qui se partage en deux directions qui forment un angle droit, au bout de leurs trajets respectifs, ces deux rayons, réfléchis, reviennent et ils interfèrent. S’il y a le moindre décalage, cela s’observera à la figure résultant de l’interférence. Comment s’assurer que c’est bien l’évènement cosmique qui produit cette perturbation ? En ayant le même dispositif treize mille kilomètres plus loin et en sachant combien de temps exactement ledit phénomène met pour se propager. Si on observe bien la même interférence au bout du temps calculé dans le second dispositif, alors on peut dire que c’est bon… Enfin, j’imagine que c’est avec une certaine probabilité, il n’y a pas de certitude là-dessus. On peut juste espérer que le même genre d’observation va pouvoir être effectué un nombre suffisant de fois dans le futur !

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Ce qui était très émouvant, récemment, c’était d’apprendre que madame Choquet, grande mathématicienne (j’ai failli l’avoir comme prof à Jussieu dans les années soixante) qui avait tout calculé sur les ondes gravitationnelles – et donc les avait « découvertes » sur le papier – était encore en vie et avait assisté à la conférence de presse au cours de laquelle le résultat expérimental a été annoncé. Elle n’en fut sans doute guère surprise, eut simplement un regret : que l’on n’associe pas à cette découverte son nom (pourquoi pas ?) ainsi que celui des mathématiciens (majoritairement français) qui travaillaient à cette théorie dans les années soixante. C’était – c’est – l’occasion de célébrer une mathématicienne, autrement dit une femme qui fait des mathématiques au plus haut niveau, cela contre tous les machismes qui sévissent encore dans la science.

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Maintenant, si nous retournons aux découvertes d’Einstein, on sera surpris d’apprendre, notamment en lisant le livre passionnant de Lee Smolin (titre original : The Trouble with Physics – The Rise of String Theory, the Fall of a Science, and What Comes Next, écrit
119346534en 2006, traduit sous le titre Rien ne va plus en physique ! L’échec de la théorie des cordes, paru en 2007, préface d’Alain Connes) que, sur la fin de sa vie, le grand Albert était loin de la forme qu’il avait eue des décennies plus tôt et que ses travaux scientifiques n’étaient même plus pris en considération. Celui que la presse célébrait lors de sa mort comme le plus grand savant qui ait jamais existé, comme celui qui « détenait les secrets de l’univers », il y a longtemps qu’il n’était plus admiré de ses collègues plus jeunes. Pourquoi ? Einstein, visiblement, avait raté le passage obligé par la mécanique quantique et il s’empêtrait dans la recherche désespérée d’un Graal qui devait lui échapper : la théorie de l’unification des forces. Il voulait réaliser l’unification de la gravité et de la force électromagnétique tout en négligeant les autres forces qui étaient apparues depuis la relativité et grâce à la mécanique quantique : forces d’interaction faible et forte. Pour cela, il s’entêtait à travailler sur des hypothèses apparues déjà dans les années 1915 qui prétendaient résoudre le problème « facilement » en rajoutant à l’espace-temps des dimensions supplémentaires (mais si « petites » qu’on ne les voyait pas). Or, cette recherche n’est toujours pas aboutie. Elle a suscité de nos jours la belle invention de la théorie des cordes dont Smolin cherche à nous convaincre qu’elle n’est pas satisfaisante. Reprenons l’histoire, si vous le voulez bien. Le jeune (et talentueux) David Louapre(*), sur cette vidéo, nous explique comment généralement, on passe d’une théorie « classique » à une théorie « quantique », par une transformation que l’on nomme « quantification ». Si vous quantifiez la théorie électromagnétique, vous obtenez l’électrodynamique quantique (EDQ), si vous quantifiez la théorie des interactions fortes (qui s’exerce surtout au sein de l’atome), vous obtenez la chromodynamique quantique (CDQ), alors il devrait être facile, sur cette voie, d’appliquer la même transformation pour obtenir, à partir de la théorie de la gravitation, une théorie de la gravitation quantique. Las ! Patratas, quand vous faites ça vous tombez sur des solutions qui divergent (comme on le dit d’une intégrale qui prend pour valeur l’infini)… et vous ne trouvez donc rien de substantiel. Il a été observé alors que si, au lieu de considérer les particules comme des points, on les considérait comme de petits espaces, de sorte que leurs mouvements, au lieu d’être représentés par des lignes, seraient représentés par des tubes, alors, on résout les intégrales… Mais faire cela signifie que l’on travaille dans un espace avec plein de dimensions, plus que les trois de notre espace (qui sont quatre quand on rajoute le temps), plus exactement pour que cela cadre bien avec l’observation des phénomènes physiques, un espace à 9 dimensions. Oui, vous avez bien lu : 9, mais où sont les 6 autres ? Eh bien comme dans le cas vu plus haut de la recherche de l’unification de la gravitation et de l’électromagnétisme qui date de l’époque d’Einstein, elles sont si petites qu’on ne les voit pas, bien sûr. Elles sont toutes finies, recroquevillées sur elles-mêmes. Qu’est-ce qu’un espace à 6 dimensions finies ? 220px-Espace_de_Calabi-YauC’est un espace de Calabi-Yau, du nom des mathématiciens qui avaient déjà travaillé là-dessus avant même qu’ils sachent qu’un jour, leurs travaux seraient utiles aux physiciens. Y a-t-il un seul tel espace ? Hélas non, et c’est là que l’affaire se corse… il y en aurait des centaines de mille… comment un seul de ceux-ci serait-il sélectionné dans notre univers pour nous donner la physique que nous connaissons ? Mystère ! En fait, la tendance – que nous avons déjà rencontrée dans mes billets de la fin du mois d’août – consiste bêtement à dire que tous les espaces de Calabi-Yau sont réalisés… mais dans des mondes différents ! Des univers parallèles. Nous y revoilà. Mais il y a un sérieux doute sur la physique si chaque fois qu’on fait face à un problème, immédiatement on le résout en faisant appel au « multivers »… Drôle de « solution », non ?

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Il y a ici comme la sensation douloureuse que la science piétine, tourne en rond, n’avance pas. Smolin est très sévère :

L’échec des premières théories de la grande unification déclencha une crise dans le monde scientifique, qui continue jusqu’à ce jour. Avant les années 1970, la théorie et l’expérience cheminaient main dans la main. Les idées nouvelles étaient testées au maximum quelques années après leur apparition, peut-être une décennie mais pas plus. Tous les dix ans, depuis les années 1780 jusqu’aux années 1970, une avancée majeure dans notre connaissance des fondements de la physique eut lieu et, à chacune de ces avancées, la théorie et l’expérimentation s’enrichissaient mutuellement ; mais depuis la fin des années 1970, pas une percée originale n’a vu le jour dans notre compréhension de la physique des particules élémentaires.

Certes, des « progrès » ont été effectués, mais surtout dans l’exploration des hypothèses, notamment dans leur mise en forme mathématique, de sorte qu’il existe plusieurs versions possibles de la gravité quantique (théorie des cordes, des super-cordes, gravité à boucles…) et des tas de spéculations sur le multivers, mais de confrontation de ces théories avec l’expérience ? Jamais. Et le plus grave : on conçoit mal à quoi ressemblerait une expérience aboutissant à une telle mise à l’épreuve.

On a dit que les mathématiques étaient miraculeuses parce qu’elles trouvaient toujours exactement ce dont on a besoin pour décrire et comprendre l’univers : quel bel optimisme ! En fait, les mathématiques viennent de nous, esprit humain, c’est nous qui créons les structures et il se pourrait bien que les ennuis de la science proviennent simplement du fait que nous sommes condamnés à chercher là où les mathématiques nous disent d’aller… un peu comme cette personne qui, ayant perdu ses clés, les cherche sous un réverbère et répond à quelqu’un qui lui demande si elle est sûre de les avoir perdues là : « non, mais c’est là où il y a de la lumière »… (comparaison qui semble d’autant plus justifiée qu’il est avéré, si nos théories sont bonnes, que 96% de notre univers ne seraient composés que de matière et d’énergie noires, c’est-à-dire complètement hors de notre portée, et que donc notre « science » ne concernerait que les 4% restants qui, eux, sont « dans la lumière » !).

Je m’attends à des objections : l’attitude que j’affiche ici est singulièrement défaitiste et elle a déjà été rencontrée de multiples fois dans l’histoire de la philosophie (chez Kant par exemple), on la nomme « idéalisme » et elle n’a pas bonne presse. Je devrais savoir qu’il y a de grands chercheurs, mathématiciens en particulier (je pense à Alain Connes) qui ne désarment pas, ils sont persuadés que de nouvelles théories mathématiques sont susceptibles de résoudre les problèmes innombrables qui subsistent. Je reconnais leur héroïsme d’autant plus qu’ils vivent dans la solitude. Combien de gens sont capables de comprendre la géométrie non commutative ou les algèbres de von Neumann ? Quel travail et quelle abnégation faut-il pour voir filtrer une lumière à partir de travaux si difficiles à réaliser et à comprendre ? Voici un autre problème qui s’annonce : si ces efforts sont couronnés de succès – ce qu’on peut souhaiter profondément – la science échappera à plus de 99,99% des individus qui vivent sur cette planète, comme si on atteignait la connaissance au moment même où personne ou presque n’a les capacités intellectuelles d’y accéder…

On peut risquer l’opinion suivante : ce piétinement de la science dont il est question plus haut, serait dû à une erreur dans la conception globale que l’on en a, résumée dans ce qu’on appelle le « réalisme scientifique », une idée qui veut que le réel existe indépendamment de nous et qui requiert qu’on l’observe et l’étudie d’un point de vue totalement extérieur (où notre subjectivité n’interviendrait pas). Depuis longtemps (Niels Bohr, Ecole de Copenhague…) la physique quantique suggère que cette indépendance de la chose observée par rapport à l’observateur est sujette à caution. Nous sommes dans le monde. Qu’à explorer le monde on finisse par se trouver soi-même (quitte à ce que cela soit sous la forme des structures mathématiques que nous inventons) quoi de plus normal ? Quoi de plus normal de penser qu’alors on atteigne une « limite » de notre savoir. Encore que ce mot de « limite » soit discutable même dans ce contexte. « Limite » ? mais par rapport à quoi ? À quel idéal de savoir ? Notre monde, celui des structures en question, n’a pas de limite. Nos possibilités créatrices (art, science, poésie) n’en ont pas non plus (pour les moins convaincus : considérez les capacités génératives de notre langage comme elles ont été mises en évidence par Noam Chomsky et quelques autres).

Attention : cela ne veut pas dire que notre connaissance serait « indépendante du réel », voire même que ce réel n’existerait pas (!) mais simplement que nos structures développées pour y accéder seraient étroitement intriquées avec lui, que leur rapport ne serait pas de simple « représentation » mais d’interaction. Evidemment, la plus grande part de ce que nous obtenons comme résultat de cette interaction est une connaissance réelle, autrement dit elle est fiable pragmatiquement (nous pouvons bâtir sur elle, comme nous le faisons depuis toujours), mais il y aurait un reste, parfois ininterprétable du côté de la théorie, parfois totalement mystérieux (matière noire, énergie noire…) du côté de ce que nous nous donnons comme objet à comprendre.

(*) par ailleurs auteur d’un livre de vulgarisation scientifique réjouissant: « Qui a attrapé le bison de Higgs?« , qui vient de paraître. Voir aussi son blog: science étonnante

Photos : CNRS PHOTOTHEQUE

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Semaine d’hiver dans la Drôme

Semaine d’hiver dans la Drôme. Le département des Hautes-Alpes n’est pas loin… là-bas la petite Sibérie, comme me dit Marc B. , ce coin qui est pourtant encore la Drôme, mais enclavé dans le département voisin, du côté de Séderon. Alors qu’ici, on lorgne déjà sur la Provence. Une autre enclave, celle des Papes, n’est pas loin. Les amandiers sont en fleurs depuis déjà plusieurs semaines, on pourrait croire qu’ils vont le rester toute l’année tant leurs fleurs fragiles ont l’air de tenir bon malgré le mistral, il n’en sera rien, bien sûr. Pour le reste, l’herbe est encore jaune, parfois grise, les chênes ont gardé leurs vieilles feuilles rousses qui, dans le grand vent – car c’est jour de grand vent – se froissent et tremblotent. Le long du chemin qui descend vers le gros village le plus proche (celui qui a une superette, un dépôt de pain et deux restaurants) des terres labourées portent l’empreinte des sangliers qui ont dormi là, ou qui ont creusé la terre à la recherche de quelque nourriture (des truffes ?). Trop nombreux, ils encombrent la montagne. Mais s’ils sont si nombreux, c’est – à ce qu’on m’a dit – parce que les chasseurs ont voulu les croiser avec des cochons… pour qu’ils repeuplent les forêts, afin que, bien sûr, ces mêmes chasseurs puissent les chasser. Mais à force de les pousser à croître et multiplier, lesdits chasseurs sont devenus incapables d’en venir à bout, les paysans voient leurs terres dévastées. C’est ainsi que la chasse permanente est décrétée ! Gare à toi paisible promeneur qui peut te prendre une balle au détour d’une ornière. C’est état d’urgence perpétuel ici aussi… je ne vois pas sans inquiétude les gros quatre-quatre escalader le chemin qui mène au col le plus proche, ni, au loin, les silhouettes de rouge vêtues des rabatteurs. Par moment, des coups de feu claquent, des chiens surexcités hurlent au fond des vallons… Ambiance de meute et de western.

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La végétation est en avance, et avec elle tout ce qui l’accompagne. P. qui est apiculteur me dit que les abeilles sont déjà à l’affût du moindre rayon de soleil. J’ai coupé trois branches d’amandier pour les mettre dans une bouteille et dans deux verres, mon but étant de les peindre. Je passe un après-midi entier à cela. Le résultat me semble encourageant. Demain, je rajouterai les détails, je ferai des glacis pour mieux faire briller l’éclat des pétales, la peau des oranges qui servent de fond, le jaune paille du pot à eau. J’irai au village à pieds, peut-être prendrai-je un taxi pour remonter, s’il en existe. A longueur de journée, j’entretiens le poêle de marque anglaise, j’y enfourne des bûches qui nous viennent de nos amis, les propriétaires précédents, A. et M. Douce chaleur, face intérieure confortable d’un univers dont l’extérieur est parcouru d’un mistral violent. Chaud froid, la maison est soudain comme une omelette norvégienne. Si demain, en plus quelques flocons de neige font leur apparition, ce sera complet…

OLYMPUS DIGITAL CAMERALe lendemain, la neige n’est pas venue, au contraire, un beau soleil a chauffé tout l’après-midi la terrasse sur laquelle il faisait bon s’installer pour lire. Cette chaleur, j’en ai profité aussi pour tailler la vigne qui, cet été, nous donnera l’ombre indispensable et, cet automne, les délicieux raisins qui sont originaires du Valais (de Vétroz, même, pour tout dire, autrement dit, ils produisent de l’Amigne, cuvée peu connue en France mais dont les Suisses raffolent et qui donne en effet un vin excellent, à consommer très frais). C’était peut-être déjà tard pour cette taille : les sarments me donnaient l’air d’avoir déjà repris vie… Le mistral vient du Nord, on le sait. Ici, il tombait donc du col au-dessus de la maison par brusques rafales ressemblant à des vagues, elles s’annonçaient au loin par un grondement marin puis tout à coup se déversaient, rafraîchissant immédiatement l’atmosphère. Le Ventoux brillait comme un dôme cristallin. On aurait dit qu’il vibrait au rythme des vagues éoliennes.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPost-scriptum : est paru le numéro 54 de la revue « Voix d’Encre », dirigée par un comité qui comprend les poètes Alain Blanc, Jean-Pierre Chambon, Alain Contassot et Hervé Planquois. Pour la première fois, sont publiés quelques-uns de mes poèmes, en même temps que la réédition du numéro 2 de la revue « Le peignoir de bain » datant de 1953, avec des poèmes de René Char, Alain Borne et Lucien Becker. Belles illustrations à l’encre de Liliane-Eve Brendel.

voix d'encreVoici le poème de René Char (à peu près dans sa mise en forme originale):

Ne cherche pas les limites de la
mer.Tu les détiens. Elles te sont
offertes au même instant que ta
vie évaporée. Le sentiment,
comme tu sais, est enfant de la
matière, il est son regard admi-
rablement nuancé.

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Echenoz : de la Creuse à la Corée

envoyee-speciale,M289853Le dernier roman de Jean Echenoz a été fort bien reçu par la critique. Jean Echenoz renoue avec une veine picaresque et plutôt humoristique. Comme Cervantes parodiait les romans de chevalerie, Echenoz parodie les romans d’espionnage. Tout y est, le rapt, le bout de doigt enlevé et expédié, la mise en condition, les agents secrets, les missions en pays exotique. Seulement voilà, les éoliennes ont remplacé les moulins à vent. Constance, la belle Constance qui chantait Excessif, le tube créé par son ami Louis Tausk – drôle de nom, mais c’est pas son vrai nom, qui est Louis-Charles Coste, Coste, Tausk… juste une inversion de consonnes – est mise à l’abri dans une nacelle au sommet d’un de ces aérogénérateurs (comme les appelle l’auteur, histoire d’éviter les répétitions). Un faux mouvement de sa part aboutit à faire tourner les pales dans le mauvais sens (par rapport aux autres), c’est comme ça qu’on la remarque. Les personnages secondaires – enfin, secondaires c’est vous qui le dites ! – sont drôles comme les seconds rôles des polars des années cinquante avec Jean Gabin, Touchez pas au grisbi par exemple, propos sexistes inclus, pour faire bonne mesure (notez que personne n’a bronché, pourtant les remarques que Tausk se fait à lui-même quand il suit une assistante de son avocat valent bien celles de Jean Gabin quand il emboite le pas de l’hôtesse de boîte de nuit en lorgnant ses seins généreux, lui demandant « si c’est pas trop lourd, si elle a pas besoin d’aide pour les porter », mais tous les lecteurs de Jean Echenoz l’ont excusé car ils se sont tous dits : « c’est du second degré », alors que c’était pas du second degré quand est sorti le film, peut-être qu’on parlait comme ça aux femmes au début des années soixante… j’étais trop jeune pour savoir. Allez savoir… ).

touchez-pas-au-grisbi-53-09-gLino Ventura, Jean Gabin et Jeanne Moreau dans Touchez pas au grisbi

Evidemment, on a beaucoup signalé, dans la critique, les nombreux clins d’œil au lecteur. Bien sûr c’est amusant quand l’auteur intervient (p. 87) pour dire qu’on ne va pas passer trois plombes à décrire l’intérieur d’un appartement, car on a bien d’autres choses  à faire… de même que, pourrait-il dire sans doute, on ne s’éternisera pas dans les scènes d’adieu. Echenoz a son chic pour expédier ad patres les personnages devenus encombrants, le sont-ils pour d’autres protagonistes ou pour lui-même, ça on ne le sait pas bien, les deux encombrements se confondent sans doute. « C’est ainsi que n’ayant rien prémédité, n’y pensant à vrai dire pas vraiment, Clément Pognel a extrait son Astra Cub de sa poche et, sans viser spécialement quoi que ce soit, il a juste tiré sur ce qui se trouvait en face de lui : cette fois le projectile 25ACP s’étant introduit par l’œil droit dans la boîte crânienne de Marie-Odile Zwang, celle-ci est morte sur le coup, sous le regard placide de l’animal Biscuit qui n’a même pas sursauté sous l’effet de la détonation ». Adieu Marie-Odile, adieu coiffeuse pleine de piercings…

Et puis, on aborde un autre sujet, ouf enfin on cesse de tourner en rond entre le département de la Creuse qui nous laissait sur notre faim (car la Creuse, ça creuse) et quelques rues parisiennes de bon goût. Constance est sortie de son enfermement, l’action rebondit et ça devient franchement drôle : Echenoz nous expédie en Corée du Nord ! J’ai toujours trouvé que c’était bien dommage que derrière ces gesticulations de Kim et de Sung, voire de Jong et de Un se cachait à peine une réalité des plus tragiques, hélas, car sans cela, je crois qu’ils nous amuseraient bien, les Coréens du Nord, avec leurs ballets de masse, les faces triomphantes de leurs leaders, leurs petites fusées qui explosent un peu partout, plouf, plouf. Bon, je rigole, je rigole… On sait bien que comme les grognards de Bonaparte ne jetaient pas leur poudre aux moineaux… les petits Kim ne jouent pas de leurs fusées comme de feux d’artifice qui feraient la joie des petits et grands… Ceci dit, avouez quand même : cette présentatrice télé de rose vêtue qui, récemment, vociférait pour annoncer la mise en orbite de Kwangmyongsong-4 avait de quoi figurer dans un bon film comique…

55cfb0c0-4414-11e2-a9e2-2627e13fdcaa-493x328mais revenons à notre roman. « Je vous demande pardon, s’est impatientée Constance page 192, mais vous parlez de quelle affaire ? C’est très simple, a répondu le général, vous allez déstabiliser la Corée du Nord ». On attaque alors la partie III, chapitre 26 : « Vous vous foutez de moi, a supposé Constance ». Eh bien non, a répondu le général… et la voilà, la pauvre Constance, à servir d’appât pour un dignitaire du régime qui sera vite mis en disgrâce. Je ne raconte pas la suite. Ça se termine bien pour les uns (pour Constance je vous rassure tout de suite), moins bien pour d’autres… on a droit à un passage par la DMZ (la fameuse zone démilitarisée entre les deux Corée). Rien d’inattendu en somme. Et finalement pas si drôle, hein ? (comme disait le personnage de Cidrolin dans « Les Fleurs bleues » de Raymond Queneau, qui reste quand même le roman qui m’a fait le plus rire jusqu’à maintenant…)

Raymond_Queneau-6cfe6Raymond Queneau

Extrait :

Il y a quelquefois des pianos là où on les attend le moins : celui-ci, droit, vermoulu, déverni, sans marque de fabrique à l’entrée de la grange, tenait d’abord lieu d’étagère où s’entassaient des contenants vides de produits agricoles. Constance, ayant soulevé son abattant dans un bruit chuintant de bouche pâteuse, découvrit un clavier auquel restaient presque toutes ses dents, quoique fort jaunes et cariées par leurs dièses et bémols. (p. 109)

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Théâtre : Ric’Hard Rock et Orestie, Jolly et Castelucci

RIII-230Est-ce Richard III version rock ou bien Richard III façon « Star Wars » ? Sur la scène de l’Odéon, cela commence bien : un être maigre et difforme, maquillé tel un vampire démarre sa harangue d’une voix métallique, il se sait laid, donc peu doué pour la séduction, les femmes le fuient, que faire d’autre alors pour connaître le plaisir qu’atteindre le pouvoir ? Cela l’occupera désormais jusqu’à ce qu’il ait le front ceint de la couronne d’Angleterre, et pour cela il faudra qu’il combatte sa propre famille, son frère, devenu roi Edouard IV après la mort d’Henri VI, la femme de celui-ci, Elisabeth, et ses enfants, tout cela en jouant des oppositions et méfiances entre quelques chevaliers et chamballan de la cour…. On connaît l’histoire. Thomas Jolly dans le rôle titre est fascinant en Iznogoud qui veut être vizir à la place du vizir. Les acteurs et actrices qui l’entourent, membres de La Piccola Familia, sont également excellents : les reines entre autres, Elisabeth, RIII-229mais aussi la mère et la princesse Ann. Le spectacle met en avant la manipulation des foules : avant l’entracte, Richard qui voit le pouvoir lui tomber dans la main, feint de ne pas en vouloir et cherche à ce que le peuple lui-même le réclame et là, astuce de la mise en scène, ce sont les spectateurs, nous, qui sommes assignés au rôle du peuple et ça marche… il s’en faut de peu que les spectateurs eux-mêmes ne se lèvent et ne réclament Richard au pouvoir ! Récompense : une fois la royauté atteinte, Richard se mue en bête de scène, rock sauvage, éclairs, rayons lumineux, Richard se saisit du micro et hurle : « I am a dog ! » et il fait reprendre par le public : « I am a dog », « I am a toad ». Après l’entracte, la dégringolade, la bataille dans la pénombre, l’éclat des armes et le fameux : « mon royaume pour un cheval ! ». Encore un homme providentiel qui s’effondre dans les ruines de l’Etat. Auparavant il aura usé tous ses amis, ses alliés, fait tuer ses jeunes neveux et désiré épouser sa nièce. Les spectateurs eux, qui sont toujours fidèles non pas à sa personne mais à son interprète se lèvent et ovationnent la troupe. D’où me vient que je n’ai pas très envie d’applaudir ? D’où me vient ma réserve ? D’où me vient que je n’ai pas eu envie de rire à cette tragédie qui prend les allures d’une farce ? que je suis resté de marbre face à la danse sauvage d’un acteur habillé de peau et d’un masque de sanglier qui montre son cul au public ? Trop facile ? Sentiment que trop vite sont expédiées les profondeurs d’une tragédie qui mérite mieux que ça ? J’aurais sans doute aimé voir autre chose, une mise en scène non pas avec des trouvailles formelles dont toutes ne se justifient pas (comme des robots articulés qui descendent du plafond et rappellent un peu trop Star Wars) mais avec une idée, la possibilité au moins d’une idée de fond, une seule… A Avignon, la mise en scène d’Olivier Py pour Le Roi Lear avait été très critiquée, mais on y trouvait au moins une nouvelle lecture de la pièce, à partir du fil fourni par le thème du langage. Il y a quelques thjours, j’avais assisté à la MC2 de Grenoble à « L’Orestie » de Romeo Castellucci, elle aussi critiquée pour ses audaces : des femmes obèses et nues pour jouer Clytemnestre et Cassandre, un homme affecté de trisomie pour jouer Agamemnon, un homme amputé pour Apollon, émettant souvent des râles au sein d’une pénombre glauque, mais la plasticité effrayante de la mise en scène avait un but, celle de nous interroger sur notre capacité à supporter des scènes d’horreur (et en termes de massacres et d’assassinat, Shakespeare et Eschyle se valent bien) et même, et même, à leur trouver une certaine beauté, alors que c’est là où probablement réside tout le mal car si nous n’avions pas plaisir à l’horreur sûrement celle-ci n’aurait plus lieu d’être. Or, cela n’existe pas dans la mise en scène de Thomas Jolly où, si l’horreur existe, elle n’est vue que sous l’angle de la dérision. Pour rappel, dans la présentation de son spectacle, Castellucci dit ceci:

Ce théâtre [celui d’Eschyle] embrasse le mythe comme une attitude qui doit être portée jusqu’à son accomplissement; ses images sont inacceptables à moins de douter d’elles, mais il est également impossible de les ignorer ou de les oublier. Et si tout cela est vrai, en soutenir la représentation sera comme ne pas pouvoir détourner son regard de celui de Méduse.

C’est à cela que nous convie en effet le metteur en scène italien: soutenir la représentation, comme si cela était possible, et voir jusqu’où on peut la soutenir, ce que ne fait en aucune manière Thomas Jolly qui, comme dans les émissions de télé ou de radio, atténue cet impossible en feignant l’humour et la dérision.

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Démocratie locale

606x340_322870(avant l’échouage)

(Suite à mes deux billets précédents)
La question se trouve posée de l’Etat. Ce que nous voyons actuellement : un Etat sur lequel nous n’avons plus guère de contrôle, des politiques guidées par des intérêts stratégiques suivant des préceptes de Théorie des jeux plutôt que de démocratie. Un fossé souvent pointé du doigt entre la classe politique et les gens ordinaires, un fossé tel qu’un jour on puisse imaginer un échouage, des catastrophes électorales. La forme « parti » de la vie politique, enfin, dépassée, impuissante.

demain_0Or, les gens ordinaires s’animent, font des choses, réfléchissent. Exemplarité du film « Demain » de Mélanie Laurent et Cyril Dion, qui montre l’étendue de ces réflexions et actions en germe partout dans le monde. Articulé en six chapitres : l’agriculture, l’énergie, les transports, l’économie, la démocratie, l’éducation. Il est symptomatique que, dans ce film, il ne soit presque jamais question de l’Etat, ou alors seulement de manière marginale : en Islande, où les citoyens ont réussi à s’entendre pour proposer une nouvelle constitution suite à la perte de confiance dans les politiques, les institutions traditionnelles, bien sûr, font du blocage, la situation est en attente. Sentiment que lorsque des actions sont conduites à terme, le meilleur rôle que l’on puisse conférer aux partis, c’est de les accompagner, voire de les entériner. Cela n’ira jamais sans mal tant les intérêts qu’ils représentent souvent sont puissants. Il y aurait par exemple moyen, nous dit ce film, de faire une agriculture très rentable sans recourir aux énergies fossiles (dans une ferme de Bec-Helouin, en Normandie, on voit en effet à quoi cela ressemblerait), alors l’Etat n’encourage pas ? mais c’est parce qu’il est d’abord lié aux intérêts des grands groupes, dont Total etc. Des solutions existent alors qu’on ne s’y attend guère. Qui sait qu’il existe en Suisse une deuxième monnaie par rapport au Franc Suisse (le « WIR ») qui fut mise en place dans les années trente à une époque où l’économie suisse allait très mal et qui a servi essentiellement à la faire redémarrer, une monnaie qui n’est pas échangeable, sur laquelle donc, il est impossible de spéculer ? Elle permet simplement de rendre pérenne un réseau de petites entreprises (60 000, dit-on). Sait-on donc qu’on peut créer des monnaies à usage local dans le seul but de redynamiser le tissu d’entreprises d’une région ? Curieuse leçon d’économie : on apprend par ce film la manière dont on crée de l’argent, ce sont les banques privées qui créent de l’argent simplement en accordant des prêts, mais lorsque le client rembourse… la monnaie se perd : elle nourrit la spéculation. Ce film montre une foule de choses étonnantes dont les citoyens ordinaires sont les créateurs. La rencontre avec l’Etat existe aussi sur un autre plan, l’Education. Ici, c’est la Finlande qui sert d’exemple, ce pays régulièrement en tête des classements PISA, alors que la France sombre chaque fois un peu plus, entre la vingtième et la vingt-cinquième (la dernière !) place au sein de l’OCDE. Mais quel est l’axiome finlandais ? que L’Etat fait confiance ! Il fait confiance aux régions, aux communes… aux proviseurs. Alors peut exister un climat serein dans l’Ecole, qui n’est plus perturbé par les vapeurs du politique, comme c’est le cas chez nous (réfléchissons au temps et à l’énergie passés en France sur des combats d’arrière-garde initiés par les seuls anathèmes de gourous qui pensent davantage à leur gloriole médiatique qu’à l’avenir de la jeunesse, pensons qu’alors que dans le Nord de l’Europe, on est depuis longtemps convaincu des mérites de l’interdisciplinarité, il s’est encore trouvé ces jours-ci des enseignants pour manifester contre le peu de celle-ci que la réforme des collèges ose introduire !).
Dans l’idéal, la dimension macrocosmique de l’Etat (ou des institutions de la République) et celle, plus microcosmique, des initiatives menées à l’échelle d’un territoire restreint (dont font partie les fermes biologiques comme à Montfroc, dans la Drôme, chez André Bucher, ou, dans le sud de l’Ardèche, chez Pierre Rabhi ) doivent se rencontrer. Penser l’ensemble pourrait certes s’avérer aussi dur que penser la synthèse entre relativité générale (valide à très grande échelle) et théorie quantique (valide à très petite échelle), mais il faudra bien un jour y parvenir. De telles rencontres s’ébauchent dans des villes-laboratoires (ou voulant passer pour telles) comme Grenoble. Il n’est pas indifférent que l’un des principaux spécialistes des mouvements alternatifs, souvent cité dans le numéro d’Uzbek & Rica, Erwan Lecœur, soit en même temps le conseiller d’Eric Piolle.

IMG_1609Eric Piolle aux Assises citoyennes du 23 janvier

Que se passe-t-il à Grenoble ? C’est souvent une question que l’on me pose… puisque j’y habite. Ce qui me paraît le plus notable est l’accent que la nouvelle municipalité a mis, très rapidement, sur la rénovation du processus démocratique (c’est une question vitale en effet). Dans l’idée, il s’agissait de faire surgir des comités citoyens à l’échelle des quartiers (ou des grands thèmes, comme les étrangers et les migrants) composés d’une quarantaine de membres, vingt choisis complètement au hasard, vingt également tirés au sort mais sur une liste de volontaires préalablement déposée. N’ayant pas réussi au début à me frayer un chemin vers les lieux de décision (ou n’en ayant pas attrapé le goût malgré (ou à cause de) mes efforts initiaux qui n’ont pas été couronnés de succès), il m’a été difficile de juger du processus de mise en place. Mais aujourd’hui, où en est-on ? Des Assises Citoyennes ont eu lieu récemment auxquelles j’ai participé. Les Conseils Citoyens Indépendants sont en place depuis le 1er septembre, leurs représentants sont venus s’exprimer. On a ainsi appris leurs difficultés à fonctionner : ils mobilisent peu de monde, souvent les réunions se font à cinq voire dix personnes. Les volontaires se déplacent, mais les tirés au sort ? La bonne volonté de ceux et celles qui participent n’est pas en cause, ils s’attellent courageusement à la tache, mais ne seront-ils pas bientôt lassés de réunir si peu de monde ? A moins peut-être qu’ils n’arrivent à convaincre d’autres citoyens de participer à leurs travaux. Ramassage des encombrants, propositions d’établir des lieux pour le compost, ce sont encore de petites idées, mais qui peuvent s’envoler vers des projets plus enthousiasmants.

Quelle « démocratie » voulons-nous ? Un adjoint au maire a présenté le projet concernant la votation populaire: pourrait être portée à référendum toute initiative réunissant plus de 2000 signataires (à moins qu’elle ne soit directement approuvée par le Conseil Municipal) et on la considèrerait adoptée à partir d’un suffrage majoritaire de plus de 20 000 personnes. Jolie idée mais dès le lendemain, la presse locale se faisait écho de la rage de la droite et de sa détermination à prouver qu’un tel processus était illégal. De fait, la constitution française ne prévoit pas la démocratie directe et toute mesure prise à l’issue d’une telle votation risquerait de se voir attaquée par n’importe quel opposant pour inconstitutionnalité…

Une démocratie participative se heurte au problème de l’inexpérimentation des personnes, mais qu’à cela ne tienne, direz-vous : il suffit de les former. Voilà qui est toutefois vite dit…. Quelques exemples d’adjoints municipaux choisis de façon malheureuse nous rappellent la nécessité d’un minimum d’exigence de savoir et de réflexion. Au cours de ces Assises citoyennes du 23 janvier, la mairie a voulu nous faire participer, nous devions nous prononcer, par exemple, sur « les lieux culturels à Grenoble ». Cela aurait pu être intéressant. Mais nous étions piégés dans des groupes que nous n’avions pas choisis et, de plus, sommés de répondre à des questions pré-formatées sans intérêts. Aucun véritable débat ne pouvait avoir lieu. Les participants répondaient par écrit à des questions comme : « que ne voudriez surtout pas trouver dans le lieu X ? ». On devine que, dans le groupe sur le Théâtre municipal, la question était pré-formatée pour qu’on y réponde « du théâtre d’avant-garde », voire « du théâtre élitiste » (les cibles actuelles de l’adjointe « aux cultures »)… sans qu’il y ait une place pour que ces notions soient discutées… Approche spontanéiste donc erronée du débat dont le risque est de sombrer dans la démocratie du « micro-trottoir », tout peut se dire et tout se dira, une chose et son contraire (à côté de moi, une dame répond qu’elle ne veut surtout pas voir de « grands panneaux explicatifs » dans l’enceinte du Museum d’Histoire Naturel. Moi, me tournant vers elle : « mais pourquoi ? », elle : « parce que c’est chiant ». Oui, tout est chiant. Les explications sont chiantes, la science est chiante, la musique classique est chiante (groupe sur le conservatoire municipal), lire les romans de Balzac, c’est chiant… qu’est-ce qui n’est pas chiant ? Peut-être regarder Patrick Sébastien à la télé un soir de réveillon…). Tout ça pour ça ? Se dire que la démocratie pour fonctionner doit s’appuyer sur les gens comme ils sont et leurs exigences ne s’affermiront qu’au prix d’un processus lent qui leur restituera la confiance qu’ils méritent. Comme on le voit, le chantier de la rénovation démocratique est immense, espérons qu’il pourra continuer au-delà du terme assigné à cette municipalité. Les listes « Rassemblement citoyen de la Gauche et des Ecologistes » n’ont eu, depuis les municipales de 2014, qu’un succès mitigé (2 cantons sur 4 remportés en ville, les deux autres allant au PS).
On mesure la difficulté de concilier les solutions imaginées en petits groupes avec les nécessités du nombre au sein des grandes villes. L’important aura été d’essayer… certes, mais comme l’écrit Frédéric Lordon dans « Imperium » :

« Des gens se mettent ensemble pour faire quelque chose, et ça colle : voilà la promesse de l’horizontalité. Qui ne veut pas poser la question de savoir si le désir commun, celui qui a d’abord conduit les gens à se rapprocher, offrira une colle suffisante ». (p. 25)

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Dites-nous comment survivre à notre folie – 2

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Dans le billet précédent, on parlait de l’Etat comme d’un Léviathan obéissant aux lois de la cybernétique, se mouvant loin de nous, mais dont les déplacements pourtant ne sont pas sans entraîner des effets sur nous, qui voudrions nous en séparer mais qui ne le pouvons pas car il détient quelques clés importantes pour notre sécurité et notre survie. Il ne s’agissait pas de sociologie, il s’agissait seulement d’une méditation quelque peu philosophique… Nous continuons cette méditation aujourd’hui.

A un certain niveau de la société (niveau d’interface ?), le monde associatif est là pour atténuer les effets des frottements indésirables. Que ferait l’Etat sans le monde associatif ? C’est lui qui prend en charge, la plupart du temps, des taches qu’on pensait autrefois dévolues à l’Etat. L’aide à l’intégration, au logement, à une meilleure éducation… mais dans la grande comédie sociale, l’Etat, le plus souvent, n’en veut rien savoir. Il considère souvent que les associations sont une gêne à son action : on prendra pour exemple les associations de soutien aux demandeurs d’asile et plus généralement à tous les sans-papiers, vite assimilées à des groupes gauchistes qui militeraient pour une ouverture des frontières, alors qu’elles font un travail de vigilance et de contribution à une meilleure intégration sociale (en organisant des cours de Français, des cours d’initiation républicaine). Secours Catholique, Secours Populaire, Restaurants du Cœur… toutes ces associations permettent aux plus pauvres des pauvres en notre pays de manger, tout simplement (pour le logement, c’est beaucoup plus dur).

« En-dessous », il y a les gens ordinaires. Il y en a de toutes sortes, aux destins très variés. Il y a évidemment ceux qui tombent dans l’attracteur FN. Ils sont divers, on ne confondra pas les membres d’une classe ouvrière en déshérence dans le Nord de la France, à la fois abandonnés en rase campagne par les anciens fleurons de notre industrie et par les organisations de gauche qui les soutenaient (syndicats ou partis) et les membres d’une bourgeoisie décatie toujours férus d’Algérie Française, retraités aigris, poujadistes reconvertis du Sud de la France. Mais les uns comme les autres sont absorbés dans un trou noir qui ne les verra plus ressortir, sauf si un jour le FN exerçait le pouvoir pendant quelques temps et qu’ils aient alors la possibilité de se rendre compte que leur situation n’en serait que plus catastrophique (le protectionnisme entraînant la ruine économique puis l’abandon des garanties sociales, puis le recul de l’espérance de vie , le nationalisme risquant à chaque instant de déboucher sur des guerres possibles à l’échelle de l’Europe et la haine des immigrés sur une possible guerre civile). Ils ne sortiront d’autant moins de ce trou noir que rien ne sera fait particulièrement pour les en faire sortir : la stratégie de l’Etat se limitant, à ce niveau, à faire en sorte qu’il n’y ait pas davantage de sujets à tomber ainsi dans l’oubli. Les gens des cités abandonnées (les victimes de l’apartheid social dont a si bien parlé Valls en janvier 2015) ne sont pas mieux lotis. Eviter là qu’il y en ait davantage à partir pour la Syrie… Ces réactions (partir faire le djihad comme voter FN) ne sont en rien des actes de révolte, encore moins de révolution, juste des signes de désespérance, et sont d’ailleurs vouées plus ou moins au maintien du système tel que nous l’avons vu s’établir dans les termes de la cybernétique.

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article_2410-nan03-nddlaffontements3Plus coriaces (même si peu nombreux à première vue) sont ceux qui tentent des expériences isolées (mais qui peuvent finir par se coordonner) à l’intérieur de la société civile et dans l’indifférence volontaire manifestée à l’égard de l’Etat. Ils s’organisent, ils font des réseaux, ils se réfugient souvent dans des stratégies individualistes ou communautaires, au mieux cela donne des acteurs de la décroissance, vivant plus ou moins reclus dans des « lieux de vie » qui sont eux-mêmes plus ou moins structurés et conçus pour durer, au pire des agglomérations de cabanes dans les sous-bois de Notre-Dame des Landes ou de Roybon… La revue « Uzbek & Rica », dans son dossier à leur sujet, parle de zadistes, de survivalistes et de libertariens, trois courants bien distincts (« Les libertariens détestent et les gauchistes et les conservateurs, ils sont pour une forme radicale de capitalisme ; les zadistes rejettent le capitalisme et le libéralisme, au profit d’une sorte de gauchisme communautaire et écologique ; et les néo-survivalistes pensent que le capitalisme s’effondrera bientôt après avoir détruit la nature. Leur objectif est de retourner à des formes tribales de société »), mais qui ont en commun le rejet de l’Etat. Leur idée commune est de faire sécession… joli programme mais à courte vue. Verra-t-on se créer une multiplicité de petites communautés se côtoyant sans interférer les unes avec les autres ? Il y a des institutions qui nécessitent, pour fonctionner efficacement, le grand nombre, la dimension étatique (l’impôt) et dont aucune micro-société ne pourrait assurer le fonctionnement (à commencer par le financement), comme la Sécurité Sociale, dont nous parlions dans le billet précédent. Il n’y a donc pas intérêt à prôner le sécessionnisme. Il faut au contraire tenter d’articuler les velléités autonomistes avec les principes de l’intérêt général. Ce dossier nous apprend en outre que, contrairement à ce qu’on pourrait penser en restant éloigné de ces mouvements, ils sont loin d’incarner une idéologie « de gauche » (héritière, disons, des groupes gauchistes que nous avons pu connaître dans notre jeunesse), mais souvent, la naïveté et le manque de culture politique des jeunes engagés aboutissent à leur faire admettre sans autre forme de procès des composantes identitaires, voire carrément fascistes.

On en revient donc aux liens avec la gauche. Faut-il d’abord nécessairement établir un lien avec la gauche ? Celle-ci mérite-t-elle même qu’on s’attarde sur elle pour lui suggérer des manières nouvelles de se penser ? Rien n’est sûr à ce propos. Disons que… c’est mon choix. J’entends par « gauche » une attitude qui, simplement, vise à développer des solidarités, non seulement à une échelle locale, mais au-delà. Le destin d’un indien d’Amazonie aux prises avec la déforestation de son pays me concerne autant que celui de mon voisin producteur de lavande menacé par l’arrivée des parfums artificiels. Liberté oui, égalité bien entendu (car c’est la justice, et que l’exigence de justice me paraît assez anthropologiquement fondée) mais aussi fraternité. Là, c’est plus problématique : le mot disparaît, il n’est presque jamais employé. La dernière fois, je crois, c’était lorsque Ségolène Royal, voulant rebondir après son (relatif) échec, avait réuni ses partisans au Zénith de Paris pour leur faire scander « Fra-ter-ni-té »… et oui, Ségolène Royal a sans doute été la dernière étoile à briller dans le ciel de la gauche française (sans compter les thèmes qu’elle promouvait lors de sa campagne, comme la démocratie participative, qui était loin de n’être qu’un slogan de marketing).

indiens-d-amazoniephoto extraite de ce site

Alors, faut-il établir un lien avec la gauche et dans quel sens la gauche est-elle la gauche ? Par quoi, d’abord, l’Etat est-il menacé ? L’Etat est-il menacé par les groupes sécessionnistes ? N’est-il pas plutôt menacé par l’extrême opposé, cette « super-élite » dont on dit que, ne représentant peut-être que 1% de la population, elle détiendrait 46% des ressources économiques ? N’est-il pas menacé par l’alliance de cette couche sociale extrêmement fine avec les projets technologiques en apparence les plus fous ? Quand des journalistes et des patrons de start-up empressés s’ébahissent des pouvoirs d’une 4ème révolution industrielle (comme vu récemment à « Bibliothèque Médicis » sur LCP) en ne parlant que des « innovations » qui datent d’il y a déjà vingt ans… de brillants hackers ont déjà prévu de mettre en circulation des devises non nationales, échappant à tout contrôle, garanties par des réseaux d’ordinateurs autonomes et ultra-verrouillés, supra-nationaux bien entendu. Cela s’appelle des « blockchains » et je suis surpris, en posant la question autour de moi (y compris à des informaticiens de haut niveau), de ne trouver qu’ignorance à ce sujet, or cela existe bien (existe déjà sous la dénomination de « bitcoin »), on pouvait lire récemment dans le journal « Les Echos », une interview de Vitalik Buterin ; « Les blockchains géreront des milliards d’utilisateurs d’ici cinq ans » (définition d’un blockchain : « C’est un réseau décentralisé de milliers d’ordinateurs partout dans le monde qui permet de faire fonctionner différents types d’applications – des devises, des systèmes pour enregistrer des actifs numériques, potentiellement plein d’autres choses –, et ce d’une façon totalement sécurisée qui ne requiert pas que vous ayez confiance en aucune de vos contreparties. En fait, c’est une couche informatique au-dessus de tout ordinateur y participant qui est un moyen de créer un système sûr à partir de composants individuels potentiellement pas sûrs »).

Vitalik-Buterin-150x150le hacker Vitalik Buterin

Et que dire des applications en matière de médecine, dont on nous prédit que d’ici peu, elles permettront de court-circuiter le médecin de famille et de proposer des remèdes à nos maux les plus graves… à des coûts dont on ne parle pas, mais dont on sait que déjà ils atteignent des sommets… (lire à ce sujet le témoignage d’un représentant d’une association de malades dans le supplément « Sciences et médecine » du Monde du 19 janvier : « Evaluant le coût de la prise en charge de mon myélome à plus de 100 000 euros, je mesurais la chance d’être malade dans un pays où l’on sort sa carte Vitale et non Visa pour se soigner, et où l’on conserve son salaire pendant les longs arrêts pour maladie que suppose le traitement du cancer ». Jusqu’à quand la protection sociale pourra-t-elle rembourser les frais occasionnés par la consommation de médicaments vitaux contre le cancer ? Serons-nous obligés de faire comme aux Etats-Unis, où les gens arrêtent de se soigner et meurent parce qu’ils n’ont pas assez d’argent pour payer leurs soins ?).

On est loin de l’Etat au sens spinoziste… car cette fois… l’Etat est dans l’éther, si on ose dire (« Ethereum » est le nom du super-ordinateur créé par V. Buterin pour gérer sa blockchain). Il ne sert qu’à sauvegarder les intérêts d’une infime minorité.

Alors la gauche… qu’est-ce que cela peut être dans ce contexte si ce n’est résister à un effondrement des systèmes qui permettaient jusqu’ici l’accès à la santé, à la sécurité, à l’éducation pour tous ? Ses frontières ne semblent plus être celles qui ont été tracées en des temps anciens… car de tels objectifs concernent une population qui dépasse sûrement le nombre de ceux et de celles qui sont habituellement classés à gauche, incluant tous ceux qui se rendront vite compte que leur (sur)vie même est en jeu.

(à suivre)

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Dites-nous comment survivre à notre folie

h2_2011.493a-jPixCell Deer #24, 2011, Nawa Köhei

(titre emprunté à Kenzaburô Oé)

S’essayer, en ce début d’année 2016, à réfléchir à ce qui nous arrive collectivement, cette perte de repères, ces chamboulements dans la manière que nous avions jusqu’à présent de penser les choses du domaine politique, c’est-à-dire de l’organisation de la société…

Penser la société : sans doute une ambition folle. Elle est devenue si complexe… interférant tellement avec d’autres systèmes, le système environnemental biologique par exemple, que la penser adéquatement supposerait que l’on pense aussi la biosphère et par-delà, qui sait, l’univers. On va me dire aussi que c’est l’affaire des sociologues. Bourdieu s’offusquerait que des non sociologues, ne disposant donc pas, selon lui, des outils et techniques de la science, se permettent en toute innocence de dire qu’ils vont essayer de « penser la société ». Et puis quoi encore ?

Oui, mais enfin n’y aurait-il pas une manière, si ce n’est de penser la totalité, du moins d’en penser une partie, ou de poser les jalons pour une réflexion qui dépasserait les sempiternels ressassements concernant « la politique » (désastreuse), les institutions (en péril) ou les classes sociales (qui se dissolvent, se déforment, donnent lieu à des créatures méconnaissables etc.). Nous tenterions par là de sortir des cadres qui nous abrutissent. Je parle d’abrutissement à dessein : à force de ressasser, nous tournons en rond comme des bêtes. Et puis, si on n’est pas sociologue, on n’a pas moins besoin de cette pensée, ne serait-ce que pour soi, autant peut-être que tout un chacun a besoin de se faire une connaissance de sa langue, même s’il n’est pas linguiste. On pourrait alors essayer de penser cet objet sans référence aux polarités abusives (ce qui est bien vs ce qui est mal, la gauche vs la droite etc.). Le philosophe Vincent Descombes qui commente un livre récemment paru de Frédéric Lordon dans L’Obs n°2228 de début janvier parle des « marxistes post-althussériens [qui] ont parfois recours à une discipline de pensée spinoziste pour se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable ». Ainsi, à propos du livre qu’il commente, il dit : « Précisément, Lordon veut penser les structures politiques « en deça du bien et du mal », préalablement à toute définition d’une ligne politique ». C’est bien dit… et même si je ne sais pas si je peux m’identifier à un « marxiste post-althussérien », je m’y retrouve assez. Oui, il faudrait « se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable… ». Se contenter, justement, de ce que dit Spinoza, ici paraphrasé par Deleuze : « SOCIETE : Etat (civil) dans lequel un ensemble d’hommes composent leur puissance respective de manière à former un tout de puissance supérieure. Cet état conjure la faiblesse et l’impuissance de l’état de nature, où chacun risque toujours de rencontrer une force supérieure à la sienne capable de le détruire », et, plus loin : « … cette puissance du tout ainsi formé est transféré à un Etat, monarchique, aristocratique ou démocratique (la démocratie étant le plus proche de l’absolutum imperium et tendant à substituer l’amour de la liberté, comme affection de la Raison, aux affections-passions de crainte, d’espoir et même de sécurité ».

Mais, c’est une banalité : il est de plus en plus difficile de comprendre les évolutions de la politique menée par l’Etat, lequel apparaît aux yeux des sujets que nous sommes (sujets aux deux sens de sujets psychologiques et de sujets d’une institution) lointain et déconnecté de nos préoccupations immédiates. Il devient alors tentant de rompre avec lui, à la manière de ces groupes dissidents : zadistes, libertariens et autres survivalistes sur lesquels l’excellent magazine « Usbek & Rica » donne un passionnant dossier dans son dernier numéro. Cet Etat est pourtant toujours le garant de ce à quoi nous tenons : les solidarités et la sécurité (interne comme externe). Cela, même les plus individualistes « hors-système » d’entre nous ne peuvent le contester. J’aimerais les voir, sans Etat, résister à une menace terroriste, ou bien toujours sans Etat (ici incarné par son bras puissant qu’est la Sécurité Sociale) faire face à la maladie grave… Alors, l’Etat, finalement, nous concerne quand même, mais à quoi s’apparente son fonctionnement ?

55hobbesleviathansmallL’Etat-Léviathan de Hobbes

On peut faire l’hypothèse que le pilotage de l’Etat s’apparente plus à de la cybernétique (au sens défini par Norbert Wiener), qu’à de la « politique » au bon vieux sens du terme. Ce serait comme un vaisseau gigantesque (qui se nommerait « Léviathan » bien sûr) que des impulsions savamment calculées finiraient par diriger en essayant de lui éviter les écueils. « L’Etat hollandais » (nous appellerons ainsi l’état actuel) manœuvre ainsi au plus près : son but légitime est de nous faire éviter la catastrophe FN. Il n’a plus de « gauche » que le vague souvenir du moment de l’élection présidentielle (on a dit que c’était un président « de gauche », mais ensuite on a vu qu’il se détournait de tous ses engagements « de gauche » – je mets « gauche » ici entre guillemets car je n’ai pas donné de définition précise à ce terme), alors « la gauche », « la gauche de la gauche », « la vraie gauche »… il s’en tamponne. Et celle-ci disparaît. Ou fait semblant de réapparaître de temps en temps, quand, par exemple, un Mélenchon arrive à mettre son mot dans le brouhaha des médias, ce qui, en général, s’avère contre-productif (les gens n’auront rien compris, il apparaîtra comme décalé, son discours d’indignation fera vieillot… à mon avis, les gens de gauche devraient faire carrément la grève des médias, c’est-à-dire ne plus paraître à la télé ni dans la grande presse nationale, ils emploieraient ainsi le temps libéré à se réunir et à réfléchir à des projets nouveaux, si c’est possible, et s’ils le peuvent, ils pourraient aussi intervenir plus efficacement dans les réseaux sociaux, infiltrer les mouvements du genre « zadiste » etc. bref, tenter de conquérir une nouvelle modernité). L’Etat hollandais ayant identifié l’écueil majeur, il ne faut pas s’étonner qu’il agisse en conséquence, il n’est alors gouverné que par les lois de la cybernétique, ou de la théorie des jeux. Sa stratégie peut alors être de retirer le tapis de dessous les pieds du FN (le coup de l’extension de la déchéance de nationalité). Elle vise en tout cas à laminer l’autre « puissance » en jeu dans cette navigation à haut risque, le parti dit des « Républicains » qui, jusqu’ici n’a eu qu’une stratégie fautive concernant l’évitement de cet écueil. « Embrasser les idées de… », « mimer les réactions de… » est évidemment une très mauvaise stratégie et n’a rien à voir avec « retirer le tapis de dessous les pieds » ! Et si un adversaire au jeu se fourvoie ainsi, il y a deux solutions : l’éliminer ou bien le ramener vers soi. Il n’est plus du tout question ici d’opposition « droite-gauche », encore moins de fidélité aux engagements pris à une autre époque de l’évolution du jeu. Dans cette perspective « ludique », les mots et expressions du langage ne sont que des jetons, des pièces que l’on échange sans qu’à aucun moment on ait besoin de savoir le contenu de ce qu’il y a d’écrit sur la pièce. On peut jouer le jeton « unité nationale », ou bien on peut jouer le jeton « valeurs de la République ». La circulation des jetons à l’intérieur de ce grand jeu entre ses partenaires ressemble tout à fait à ce que les informaticiens formalisent dans la synchronisation de systèmes parallèles, un jeton peut être doté d’un certain « poids », acquis au cours de sa circulation, et représenté par un certain nombre de voix (d’électeurs) ramassées au cours de la partie. Mais la formule « unité nationale » ne signifie pas « unité nationale », elle signifie tout juste son poids.

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(Norbert Wiener et John Nash)

Fini le temps où la gouvernance charriait des affects, où nous pouvions penser que la venue au pouvoir de tel ou tel allait « changer la vie », apporter le bonheur ou je ne sais quoi. Aujourd’hui, quand un parti pour qui nous avons voté gagne les élections, nous sommes contents comme lorsque notre équipe de foot préférée gagne un match, mais nous oublions le lendemain. S’il perd, on est un peu déçu, mais là encore, dès le lendemain, nous vaquons tranquillement à nos occupations. Je me souviens d’un acteur de cinéma (je crois que c’était Thierry Lhermitte) à qui le journaliste de télé demandait ce qu’il pensait de Hollande et qui répondait qu’il était satisfait parce qu’il n’attendait d’un président que d’être un bon syndic de copropriété. Sage parole, où ne passe aucun affect. De ce point de vue, Hollande aura été, quoiqu’il arrive, le meilleur président de la Vème République. Quel professionnalisme ! Quelle technicité ! On l’aura noté dans la suite des attentats : ses discours sont parfaits. Juste ce qu’il faut d’émotion. Mais surtout, surtout : de la dignité. Cela lui est concédé par ses pires adversaires. Donc tout va bien. Nous pouvons continuer à regarder se jouer la partie en appréciant la finesse des acteurs. Il serait facile ici de ricaner et de prendre position pour un divorce définitif entre « eux » et « nous ». Nous aurions bien tort. Car c’est quand même, l’air de rien, notre sort qui se joue, sans que nous ne sachions à aucun moment quels ressorts figurent derrière telle ou telle prise de décision. Situation terriblement angoissante. Combien de temps allons-nous la supporter ? D’autant que, contrairement peut-être à ce que peuvent penser nos chers dirigeants, les mouvements qui se produisent au niveau de la guidance infligent des traces, des blessures sur le niveau d’en dessous, celui qui, plus ou moins lui sert de substrat (ne serait-ce qu’en « votant »…). Un état d’urgence long de trois mois inflige des marques, sous forme d’assignations à résidence et de perquisitions abusives, inutiles sûrement (car, comme le disait je ne sais plus qui, cela peut s’avérer utile dans un immédiat où des terroristes peuvent être pris de court, mais pas au-delà d’une certaine période). Il y a des frottements qui s’exercent entre les actions du Prince et le socle qui les soutient… et il semble que l’essentiel de l’action militante (dans les associations par exemple) soit de réduire ces frottements…

***

Entre l’Etat et nous : les médias, dont le but est de créer, gérer, contrôler les représentations que les gens sont autorisés à avoir dudit Etat, ou plutôt de la manière dont il est incarné à un moment par une ou des personnalités : président, ministres, intellectuels médiatiques (qui eux, insufflent LES représentations). Les médias auxquels sans doute pourrait s’appliquer le modèle « épileptique » de Lionel Naccache : comment se fait-il que très souvent, leurs couvertures disent la même chose (au point que « Le Point », « L’Express » ou « L’Obs » sont indifférenciés) ? Il n’y a pas de présupposé complotiste ici : les patrons des divers médias ne se réunissent pas le lundi matin pour décider de ce qu’ils vont mettre en couverture à l’unisson, ils sont simplement amenés, de par leurs stratégies, à converger. C’est une banalité de la Théorie des Jeux : si A pense que, inévitablement, B va dire P et qu’il est bien qu’il se coordonne avec B car sinon, il risque de perdre en lectorat car A pense que ce que B met en couverture aura été choisi pour attirer le lecteur, alors A et B mettront la même chose en couverture (raisonnement symétrique bien entendu, B pense la même chose de A). Le résultat est une homogénéisation des représentations qui a pour but de paralyser plus ou moins le corps social, de le figer dans ses représentations.

***

Et puis il y a les gens, vous, moi et tous les autres, qui interagissent désormais sur les réseaux sociaux, ensemble de connexions peu maitrisable et qui peut provoquer par moment l’analogue d’un orage magnétique : tout le monde polarisé dans le même sens, grosse masse qui attire la foudre ou au contraire la provoque…

Comment survivre à tout cela, pour quoi nous ne semblons pas avoir été « programmés » ?

(à suivre)

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Les humains sont-ils des réseaux raisonnables ?

9782738133298FS«Hygiène de vie des sociétés épileptiques», «médications antiépileptiques macrocosmiques », « prise en charge des auras spirituelles macrocosmiques »… autant de titres de chapitres pour un livre étrange, vite lu et probablement vite écrit : « L’homme réseau-nable, du microcosme cérébral au macrocosme social » du chercheur en neurosciences et professeur de médecine à la Pitié-Salpêtrière Lionel Naccache. Son auteur est connu et prestigieux dans son domaine, ayant écrit notamment un livre qui a fait date : « Le nouvel inconscient », dans lequel, loin de renvoyer Sigmund aux oubliettes, il montrait qu’avec les moyens du bord qui étaient les siens, l’illustre Viennois avait compris bien des choses avant l’essor des sciences cognitives et de leur arsenal d’observations. Mais ici, notre neurologue cède à un penchant humain bien compréhensible même si parfois répréhensible, celui d’extrapoler à partir de son domaine pour tenter de tirer des conclusions dans un autre, plus « macroscopique », plus « global » par le seul fait que les deux domaines se ressembleraient, qu’il y aurait même de fortes analogies entre eux.

440px-World-airline-routemap-2009(carte extraite de https://fr.wikipedia.org/wiki/Transport_a%C3%A9rien)

Tout un chacun, feuilletant les revues mises à disposition des passagers par les compagnies aériennes, au moment de l’envol, a pu s’émerveiller des réseaux des lignes de la compagnie, avec ses hubs, ses épines dorsales et ses voies de traverse et à pu se dire : « tiens, on dirait un réseau neuronal »… mais n’en a pas pour autant poursuivi la métaphore. Lionel Naccache, lui, si. L’idée lui vient même paraît-il lorsqu’il se promène avec sa compagne en bordure d’une plage méditerranéenne. Au lieu de se laisser griser par le petit vent qui vient du large, il se dit tout à coup : tiens, cet endroit pourrait être n’importe où, Tunisie, Floride, La Grande Motte (je ne sais pas s’il cite cette station de l’Hérault, c’est moi qui la rajoute !), Israël (plage nord de Tel-Aviv)…. On pourrait facilement perdre ses repères et ne plus savoir où l’on est, si l’on n’avait une mémoire de nos déplacements… A partir de là, il se fait la remarque que, dans notre monde hyper-connecté, de plus en plus de lieux à grande distance les uns des autres se ressemblent trait pour trait : centres commerciaux, aéroports, grands hôtels, avenues des grandes villes où se répètent toujours les mêmes marques etc. Il appelle cela le « voyage immobile » : on a bougé physiquement et pourtant, on a la sensation de se trouver à la même place (Lorette Nobécourt, dans sa « Patagonie intérieure », faisait une observation similaire : partie au bout du monde pour faire un voyage au bout d’elle-même, elle se retrouve à Port-Williams où, finalement, la petite épicerie où elle achète son lait et ses corn-flakes lui rappelle irrésistiblement celle de son village de France). Observation bien banale que nous nous sommes tous déjà faite… mais lui, il rapproche cela du phénomène des crises épileptiques. Que se passe-t-il en un tel cas ? il se passe que des zones plus ou moins éloignées de notre cerveau en viennent à se synchroniser et à être activées simultanément : ces zones ont des patterns d’activité neuronale qui ne permettent plus de les distinguer ! Si ce phénomène s’étend, on a la fameuse crise d’épilepsie complète où le sujet tombe à la renverse, dans les convulsions du corps, les tremblements, l’inconscience. « L’épilepsie, dit-il, n’est rien d’autre qu’un mode de fonctionnement caractérisé par un excès soudain de communication entre des régions cérébrales distantes qui deviennent indistinguables les unes des autres puisqu’elles oscillent ensemble de manière indifférenciée ». Autrement dit, « l’épilepsie est un voyage immobile microcosmique ». C’est de cette analogie qu’il part pour penser notre monde. Je l’ai dit : c’est risqué ! Car enfin, n’y a-t-il pas, à côté de ces ressemblances évidentes, des dissemblances non moins évidentes ? Le rappel qu’il nous donne en deux ou trois pages des fonctionnements de base de notre cerveau indique déjà des points lacunaires importants dans notre connaissance : nous savons tous bien que les milliards de synapses que nous abritons sous notre boîte crânienne obéissent à des règles d’activation qu’on peut reproduire artificiellement sous forme de réseaux électroniques : les décharges électriques sont transmises le long des axones et, à chaque « porte », est calculé un seuil à partir duquel le neurone d’accueil va être activé ou non, ce qui, à son tour, va lui faire envoyer une décharge le long d’un autre axone et ainsi de suite. Cette description fascinante (et scientifiquement exacte) achoppe néanmoins toujours sur un point fondamental : « qui » donne l’impulsion initiale ? « quoi » décide du train de signaux à envoyer ? « Le sujet » ? mais justement, ce sujet, c’est lui qu’on voudrait récupérer comme produit, comme résultat de cette activation en parallèle de ces myriades de cellules… Que vient faire la conscience, là-dedans ? On n’en sait évidemment rien. On a souvent soulevé ce problème en laissant même sous-entendre qu’après tout, la « conscience » était peut-être inutile, nous serions des zombies et le phénomène de la conscience apparaîtrait a posteriori, comme pour nous donner un petit goût à la vie, en quelque sorte (je plaisante, bien sûr). Francisco Varela, qui était un grand cogniticien des années quatre-vingt quatre-vingt-dix, a développé la réflexion sur ces questions dans « L’inscription corporelle de l’esprit », écrit en collaboration avec Eleanor Rosch et Evan Thompson, il partait de l’idée que le problème aujourd’hui selon lui n’était plus tant celui de la relation corps-esprit que celui de la relation esprit-esprit, où dans sa première occurrence le mot « esprit » renvoie aux mécanismes neuronaux, qui n’ont nullement besoin du concept de « conscience » pour être décrits, et dans sa seconde à l’esprit au sens phénoménologique du terme. A ma connaissance, le problème n’est pas résolu, et il est loin de l’être, me semble-t-il… (on lira avec profit sur ce sujet le billet de blog de François Loth : http://www.francoisloth.com/brouillard-dans-lidentite-espritcerveau/ ). Tout cela pour dire que le modèle neuronal exposé par Naccache nous laisse sur notre faim, il lui manque l’essentiel : nous sommes des « sujets » ! Par quel miracle ? Nous n’en savons rien, mais n’empêche que… (à moins de croire à une fable selon laquelle tout cela se déterminerait mécaniquement « sans nous » et que notre moi ne serait que décoratif…). Alors, bien sûr, à partir de là, autrement dit en mettant entre parenthèses le sujet, on peut mettre en rapport réseau de neurones et réseau de connexions sociales (transports, communications etc.), mais on charrie toujours avec soi la même incompréhension, la même difficulté, celle du sujet.

D’un autre point de vue, ce sujet dont nous savons qu’il existe du côté « neurone » sans qu’on puisse voir son rôle lorsqu’on analyse les réseaux, il est singulièrement manquant du gal-1219169côté social… A moins de remonter aux théories obscures d’un Teilhard de Chardin, on n’a jamais entendu parler d’un « sujet collectif », universel, qui exprimerait la conscience que la société a d’elle-même… Soyons honnête, Naccache fait tout ce qu’il peut pour nous montrer qu’il n’est pas prisonnier de son analogie, il cite des exemples, tirés du passé, où l’analogie entre deux ordres de phénomènes a plutôt servi à des fins idéologiques (il évoque le « sida mental », expression inventée par Louis Pauwels, et vite reprise par Le Pen), mais il ne nous convainc pas vraiment de la « neutralité » de sa métaphore. La poursuivant, même, il fait preuve de beaucoup d’audace en proposant d’interpréter des phénomènes liés à l’épilepsie en termes sociétaux. Ainsi de « l’aura épileptique » qui fut décrite ainsi par Dostoïevski : « vous êtes tous en bonne santé mais vous ne pouvez pas vous douter du bonheur suprême ressenti par l’épileptique une seconde avant la crise ». Ces états intérieurs sont caractérisés souvent, est-il dit, par « un sentiment d’urgence à créer ». Y aurait-il de possibles équivalents macrocosmiques à ces auras épileptiques ? « Un monde sur le point de perdre conscience par un mécanisme épileptique fait-il parfois lui aussi l’expérience d’états inédits ? », « Existerait-il quelque chose comme une saillie de créativité sociétale épileptique ? », voici les questions soulevées par Naccache, auxquelles il s’empresse de répondre que… ce qui lui semble le mieux ressembler à une aura épileptique à notre époque serait… le retour du fait religieux ! Hors de question ici de nier, bien entendu, le phénomène en question… mais l’esprit naïf verrait plutôt là un réflexe massif de peur, une sorte de recherche inconsciente d’un refuge auprès de l’idée de Dieu au moment où, en effet, le réel se complexifie et où l’angoisse étreint les peuples face à leur avenir qu’un état de bonheur pour l’individu, voire un grand moment de créativité face à la crise. C’est en tout cas l’établissement d’une correspondance qui paraît bien arbitraire.

260px-Lionel_Naccache_par_Claude_Truong-Ngoc_janvier_2014Décidément, « comparaison n’est pas raison ». Et cela l’est encore moins lorsque le neurologue se demande quels remèdes pourraient s’appliquer à notre société pour éviter les crises épileptiques, en correspondance avec ceux que l’on applique au sujet malade en psychiatrie. Va pour l’hygiène de vie… L’épileptique a à apprendre à vivre avec sa maladie et pour cela, le médecin lui prescrira des règles de vie (sommeil régulier etc.) auxquelles Naccache fait correspondre… les lois de la démocratie (sympathique, mais là encore… bien arbitraire !), le médecin lui fournira également des drogues qui interviendront au niveau des synapses du patient pour maintenir sa conscience éveillée… ici, Naccache affirme sa foi dans les interventions des « lanceurs d’alertes », individus singuliers qui diffusent des « mèmes » dans le système afin de régénérer sa faculté de conscience…

Va pour tout cela, qui est sympathique en effet, mais au niveau de la chirurgie,… c’est autre chose. Bien sûr, Naccache est trop raisonnable et démocrate pour sombrer à ce stade dans la parfaite analogie… car les opérations visant à séparer les deux hémisphères ou à isoler une région en empêchant des influx nerveux de passer vers l’intérieur… n’ont que trop de correspondants évidents dans le monde social, dont de moins démocrates que lui pourraient se faire les propagandistes en s’appuyant sur l’ensemble de la métaphore.

On voit donc bien les limites de l’exercice, le point où tout cela bascule dans un mixte étrange de bons sentiments (sauver le monde comme on soigne un malade) et de tentations redoutables. Il est curieux qu’un scientifique s’adonne (encore) à de telles spéculations, qui n’ont guère de fondements, en réalité. Désir de totalisation du savoir ? Volonté d’intégrer nos évènements contemporains dans une théorie d’ensemble ? De justifier a posteriori le « retour du religieux » ? Difficile de savoir. Ce genre d’approche analogique, provoquant certes des rapprochements amusants, des courts-circuits dans la pensée qui pourraient être féconds, reste en tout cas trop globale, abstraite, générale, pour qu’on en tire quelque chose d’utile, de concret.

La société reste à penser en des termes neufs, qui ne soient pas calqués sur un modèle extérieur (physique, biologique, linguistique). Mais hélas, comme le disait hier Marcel Gauchet sur France Inter, nous n’avons pas avancé beaucoup sur la voie de découvrir les nouvelles catégories qui seraient nécessaires pour penser la société actuelle…

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New York, toujours aussi haut

« J’ai vu New York / New York USA / Je n’avais rien vu d’au / Je n’avais rien vu d’aussi haut / Oh! C’est haut, c’est haut New York » chantait Gainsbourg. Je peux dire la même chose. En ce début de janvier, tu te souviens, C. comme il faisait froid, pas les deux premiers jours pourtant, mais après, quand le beau temps justement était arrivé, avec son ciel bleu et glacial, et comme cela nous fatiguait de marcher au long des grandes avenues depuis l’Empire State jusqu’à Tribeca, depuis là-haut jusque là-bas, au pied des glaciers transparents que sont devenus les gratte-ciel des années 2000. Si transparents que, se confondant avec la lumière du ciel, on dirait qu’ils ne sont là que comme des fantômes ou des sortes de voiles tendues au-dessus d’une vie grouillante d’en bas. New York, le Ciel et l’Enfer.

New York, Manhattan, Brooklyn. Le pont de Brooklyn et ses drôles de manchons autour des câbles. Son couloir trop étroit pour piétons et vélos. Brooklyn Promenade, face à la High Line. Comme ils ont dû être interdits ceux qui se promenaient là un certain jour de septembre quand ils ont « vu »… car d’où pouvait-on mieux voir ? Les « évènements » de septembre, du 11 plus précisément, comme on y pense, en arpentant les rues de Lower Manhattan, et plus encore évidemment quand on visite le Mémorial… La gorge se serre, on prendrait presque mal devant ces témoignages innombrables, restes de vêtements abandonnés, vieux sacs, porte-monnaie, poupées, gants, portraits. Reconstitution, films, récits répétés, piliers extraits de l’enchevêtrement des ruines, camions de pompiers écrasés. New York, Harlem, Bronx. Ne sont plus ce qu’ils étaient. Gentryfiés ils ont été… pourtant subsiste encore quelque église baptiste pour le gospel du dimanche matin. Duane, le jeune guide qui nous y accompagne : « vous croyez tous, les Européens, que le but d’une société est l’égalisation des chances, eh bien, non, pas ici ! ». Passage devant les universités (« ici, c’est entre cinquante mille et quatre vingt mille dollars par an, les inscriptions »). Yankee Stadium. Hudson River. En face le New Jersey. Newark, où se passe « La pastorale américaine », de Philip Roth. Drôle de livre entre parenthèses. Des passages renversants, coup de poing, et puis des longueurs, des longueurs… et tout ça pour faire comme si les déboires de la société américaine étaient dus au fait que maman a un amant et papa a une maîtresse… New York, état de l’Empire, état de luxe, de luxure et de pire. Desesperate Homeless in the streets. Mais qui les voit ? Qui ne marche pas carrément dessus ? Depuis l’observatoire de l’Empire State Building, au moins, on ne voit rien. Je veux dire : on ne voit pas la misère. La misère est trop microscopique, c’est la vermine, elle grouille, on ne la voit pas du ciel. De là-haut, les autos sont des jouets au 1/86ème et on ne voit même pas les gens. On voit juste les tours, les pyramides, les boites qui s’empilent jusqu’aux nuages et les fumées. Et le ciel. Dommage qu’il n’y ait plus de transatlantiques. Dommage que ce ne soit plus comme quand Paul Strand filmait New York en 1920… New York les musées.

Le Metropolitan Museum of Art notamment, les plus riches collections. Je découvre l’Egypte de l’époque romaine. Je vois enfin les plus célèbres El Greco. Et tu vois encore du Caravage toi qui les aimes tant (« les musiciens » entre autres). Et van Dijk et Rubens. Et Vermeer, et Rembrandt. Et Greuze, et Corot et Rousseau et les impressionnistes et Gauguin et van Gogh. Et l’art asiatique. Japonais en particulier. Un faon empaillé coulé dans le verre avec des bulles de cristal, la vision peut-être la plus poétique de tout un voyage (oeuvre de Nawa Köhei, PixCell Deer #24, 2011, Mixed media: taxidermied deer with surfaced covered with glass, acrylic, and crystal bead).

Le Guggenheim qui expose en ce moment Alberto Burri, le brûleur de matériaux, de bois, de plastique, transparent, blanc ou rouge, plastiques troués, plastiques tordus à la manière des poubelles incendiées. Le MoMa un peu en reste, qui n’a que les sculptures de Picasso à se mettre sous la dent (pas ce qu’il y a de mieux dans l’œuvre du maître, cessons de prendre une selle de vélo munie d’un guidon pour l’équivalent de la victoire de Samothrace, voire même pour un Giacometti) et quelques Pollock au format restreint.

New York la musique. « Un Américain à Paris » au Palace. Spectacle qui vous en met plein les yeux les oreilles et dont les décors sont un hommage à l’art abstrait des années cinquante. Malheureusement Chris Botti, un trompettiste, au Blue Note, qui en fait de jazz, joue les rengaines d’Andréa Bocelli. Sirupeux au possible. New York les fast food, les Wendy’s, les Chipotle, les Prêt-à-manger ( ???), les O’Reillys, les Starbucks. Ne pas oublier de rajouter le pourboire. 15% de 16,90, ça fait combien déjà ? Ah bon, c’est pas assez ? faut mettre 18%, 20% ? N’exagérons pas quand même… New York le fric. Il nous a bien dit Duane : « ils n’en veulent qu’à votre argent. Quand vous avez fini de consommer, ils viennent tout de suite avec la note, c’est pour que vous ne restiez pas. Il y en a d’autres qui attendent ». Oui. Il y en a toujours d’autres qui attendent…

Empire States Building oh! c’est haut
Rockfeller Center oh! c’est haut
Internationnal Building oh! c’est haut
Waldorf Astoria oh! c’est haut
Panamerican Building oh! c’est haut
Bank of Manhattan oh! c’est haut

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