Lectures philosophiques d’été – I (Lévinas)

J’ai dit récemment qu’en parallèle avec le livre de Michel Malherbe sur Alzheimer, j’entamais la lecture de Lévinas (Totalité et Infini). Lévinas n’argumente pas, il ne démontre pas. On a l’impression qu’il avance pas à pas, de suggestion en suggestion. Sous sa plume, comme sous celle de nombre de ses semblables (Derrida, Lacoue-Labarthe, Nancy…) se confondent philosophie et littérature, confusion violemment combattue par d’autres philosophes, comme Engel ou Bouveresse. Est-ce grave ? Pour certains, qui pensent que la philosophie a à résoudre des problèmes précis, semblables à ceux de la science, oui sans doute. Mais si on lit Lévinas, comme d’autres, avec la seule recherche d’un bonheur de lecture, susceptible de nous donner des repères, des images, quitte à les critiquer ensuite, quitte à ne pas être d’accord, alors non, ce n’est pas grave. Et même, pourquoi pas ? L’avantage d’un livre comme « Totalité et Infini », à la différence d’un ouvrage de philosophie plus analytique, est qu’on peut le prendre à n’importe quel endroit du texte, et lire le passage que l’on découvre, s’arrêter s’il ne nous convient pas ou bien au contraire continuer s’il nous convient. Ici, par exemple, Lévinas parle de ce que c’est que « vivre de » et il en tire la conclusion réconfortante que le bonheur est inhérent à la vie. [Entre les passages, je mets des commentaires, ce n’est pas par prétention d’expliquer ou de mieux dire ce que Lévinas dit très bien et très clairement, c’est juste pour moi, comme une scansion, une respiration, une sorte de résumé qui, à moi, m’est utile].

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[Totalité et Infini, ed. Livre de poche, pp. 112 – 113]
Nous vivons de « bonne soupe », d’air, de lumière, de spectacles, de travail, d’idées, de sommeil, etc. … Ce ne sont pas là objets de représentations. Nous en vivons. Ce dont nous vivons, n’est pas non plus « moyen de vie », comme la plume est moyen par rapport à la lettre qu’elle permet d’écrire, ni un but de la vie, comme la communication est but de la lettre. Les choses dont nous vivons ne sont pas des outils, ni même des ustensiles, au sens heideggerien du terme. Leur existence ne s’épuise pas par le schématisme utilitaire qui les dessine, comme l’existence des marteaux, des aiguilles ou des machines. Elles sont toujours, dans une certaine mesure, – et même les marteaux, les aiguilles et les machines le sont – objets de jouissance, s’offrant au « goût » déjà ornées, embellies. De plus, alors que le recours à l’instrument suppose la finalité et marque une dépendance à l’égard de l’autre, vivre de … dessine l’indépendance même, l’indépendance de la jouissance et de son bonheur qui est le dessin originel de toute indépendance.

[Lévinas veut ici donner sens à l’expression « vivre de » (quelquechose), ce dont nous vivons n’est pas intrument ou outil, ni même but que l’on s’assignerait. Ce dont nous vivons ne ressort pas de l’utilitarisme, mais de la jouissance telle qu’elle est véhiculée par les objets dont nous nous servons. Dans ce rapport, il n’y a plus de dépendance, dépendance à l’outil ou à qui fabrique l’outil : ils sont mis entre parenthèses au bénéfice d’un rapport purement esthétique.]

Les contenus dont vit la vie ne lui sont pas toujours indispensables au maintien de cette vie, comme des moyens ou comme le carburant nécessaire au « fonctionnement » de l’existence. Ou, du moins, ils ne sont pas vécus comme tels. Avec eux, nous mourons et, parfois, préférons-nous mourir que d’en manquer. Toutefois, le « moment » de restauration est phénoménologiquement inclus dans le fait de se nourrir, par exemple, et il en est même l’essentiel sans que, pour s’en rendre compte, on ait à recourir à aucune connaissance de physiologiste ou d’économiste. La nourriture, comme moyen de revigoration, est la transmutation de l’autre en Même, qui est dans l’essence de la jouissance : une énergie autre, reconnue comme autre, reconnue comme soutenant l’acte même qui se dirige sur elle, devient, dans la jouissance, mon énergie, ma force, moi. Toute jouissance dans ce sens est alimentation.

[Ce dont on vit, c’est de contenus qui, donc, ne sont pas des outils ou des instruments, ne nous sont pas indispensables « pour la survie », ou du moins, on ne les ressent pas comme tels, mais ils nous sont indispensables dans un autre sens, au sens où l’on serait prêt à mourir si nous en étions privés – on songe ici à l’art, à la culture. ]

On vit sa vie. Vivre est comme un verbe transitif dont les contenus de la vie sont les compléments directs. Et l’acte de vivre ces contenus est, ipso facto, contenu de la vie. La relation avec le complément direct du verbe exister, devenu transitif (depuis les philosophes de l’existence), en réalité, ressemble au rapport avec la nourriture où, à la fois, il y a rapport avec un objet et rapport avec ce rapport qui, lui aussi, nourrit et remplit la vie. On n’existe pas seulement sa douleur ou sa joie, on existe de douleurs et de joies. Cette façon pour l’acte de se nourrir de son activité même, est précisément la jouissance. Vivre de pain n’est donc ni se représenter le pain, ni agir sur lui, ni agir par lui. Certes, il faut gagner son pain et il faut se nourrir pour gagner son pain, de sorte que le pain que je mange est aussi ce par quoi je gagne mon pain et ma vie. Mais si je mange mon pain pour travailler et vivre, je vis de mon travail et de mon pain. Le pain et le travail ne me divertissent pas, au sens pascalien, du fait nu de l’existence, ni n’occupent le vide de mon temps : la jouissance est l’ultime conscience de tous les contenus qui remplissent ma vie – elle les embrasse.

[On vit des choses dont on vit et le contenu de la vie est finalement l’acte même de vivre ces contenus, ces choses. Manger, se nourrir, ce n’est pas simplement s’alimenter pour survivre, car à l’acte qu’ils supposent s’ajoute le fait de vivre cet acte, l’acte se nourrit de lui-même en quelque sorte. On ne travaille pas pour occuper son temps, ni on ne mange pour pouvoir travailler, ces activités en elles-mêmes nous nourrissent.]

Même si le contenu de la vie assure ma vie, le moyen est aussitôt recherché comme fin et la poursuite de cette fin devient fin à son tour. Ainsi, les choses sont toujours plus que le strict nécessaire, elles font la grâce de la vie. On vit de son travail qui assure notre subsistance ; mais on vit aussi de son travail, parce qu’il remplit la vie. C’est à ce deuxième sens du « vivre de son travail » que retourne – si les choses sont en place – le premier. L’objet vu occupe la vie en tant qu’objet, mais la vision de l’objet fait la « joie » de la vie.

[Les choses sont plus que le strict nécessaire, il y a toujours quelque chose qui les déborde et fait d’elles quelque chose qui nous comble et qui constitue notre vie même. Vivre de a donc deux sens : d’une part utiliser un moyen pour pouvoir vivre, ce moyen étant par exemple le travail, et d’autre part jouir de ce que ce moyen nous apporte, qui remplit notre vie, et même la constitue, le moyen se faisant fin et la poursuite de cette fin devenant fin à son tour dans une progression qui, peut-être, ne finit pas.]

Nous vivons dans la conscience de la conscience, mais cette conscience de la conscience n’est pas réflexion. Elle n’est pas savoir, mais jouissance, et, comme nous allons le dire, l’égoïsme même de la vie.

[On peut résumer cela en disant qu’à côté de la conscience, il y a la conscience de la conscience, qui n’apporte pas en elle-même la réflexion ou le savoir, mais la jouissance, tout simplement].

Finalement, en vivant, nous rencontrons la jouissance, donc la joie et le bonheur, qui s’identifient purement et simplement à notre conscience d’avoir conscience que nous vivons.

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Ce que disait le poète

Récemment (le 9 mai), Yves Bonnefoy était sur France Inter, interrogé par Augustin Trapenard. Un si grand poète sur une chaîne grand public, cela méritait un coup de chapeau et prouvait une fois de plus que la haute culture n’est en rien incompatible avec les exigences d’une audience de masse. L’écrivain parlait de poésie bien sûr, mais aussi de politique, de lien entre la poésie et la politique, au sens où, disait-il, « la poésie est la reconquête de la présence de l’autre dans notre vie, cette présence étant au fondement même de la démocratie » car, disait-il encore : « la démocratie n’existe que dans la mesure où l’on se sent capable d’assumer la totalité des aspects de l‘existence d’autrui ».

8902553A mon avis, ces paroles doivent être soigneusement méditées, soupesées. C’est d’un enjeu profond que réfléchir à ce que nous entendons par démocratie. « Pouvoir du peuple » ? « pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple » comme me le disait un jour un Indien du Kérala, fier de sa formule et plein d’espoir dans l’avenir de son pays, ou plutôt de son Etat (le Kérala étant souvent présenté comme fer de lance de la démocratie indienne) ? Si l’on veut. Mais cela ne veut pas dire grand chose si on ne réfléchit pas à ce dont est fait ce peuple dont on parle. Or de quoi est-il fait si ce n’est… d’autrui ? La démocratie n’est pas seulement « le moins mauvais de tous les systèmes » (formule rabâchée qui sert d’alibi pour ne pas penser plus loin), elle est aussi le seul système de gouvernement qui mette l’Autre en son centre. La Monarchie n’a pas d’autre, la dictature non plus : ce sont des systèmes qui fonctionnent sur l’Un. Alors que la démocratie marche à partir du Multiple. Ainsi, nous ne fonctionnons pas en démocratie tant que nous n’avons pas bien perçu la présence de cet autre, pas pris en compte, comme le dit Bonnefoy, « la totalité des aspects de l’existence d’autrui ». Vaste programme… que l’on peut croire impossible à réaliser, d’où il vient que nous perdons nos espoirs. Car nous n’avons que des simulacres. Les élections à intervalles réguliers opérant sur des choix restreints à des individus dûment encartés et pré-sélectionnés par leurs partis ne sont qu’un lointain reflet de ce programme. Qui y croit encore ? Voyons-nous dans le fonctionnement du système de gouvernance autre chose qu’un affrontement entre groupes de pression et d’intérêt, ce qui est le contraire même d’une prise en compte d’autrui ? Un philosophe, Pierre Livet, me disait un jour que dans certaines assemblées voulant jouer réellement le jeu démocratique, on songeait sérieusement à faire défendre une thèse par ceux qui s’y opposent et vice-versa, cela serait en effet un moyen de faire pénétrer en chacun les arguments de l’autre. Cela peut s’étayer expérimentalement sur des considérations de Théorie des Jeux.

Bonnefoy voit les choses autrement, ce dont nous disposons, selon lui, pour réaliser cette présence de l’autre, c’est la poésie. Pourquoi la poésie ?

Un bon commentateur de l’oeuvre du poète, un blogueur que j’ai découvert de puis peu, un certain Joël J… écrit, à propos d’une rencontre avec l’écrivain :

L’horizon poétique tel qu’il le dessinait, ne pouvait décidément être sa propre fin : il n’y a de poésie qu’ouverte à la présence d’un moment que l’on ne peut que partager avec autrui. Qu’est-ce que la poésie en effet, sinon l’intention de toucher au monde dans l’effusion d’être auprès d’un autre ?

product_9782715243965_195x320Ici, la poésie se trouve donc définie par toute autre chose qu’une propriété formelle, elle consiste en cette joie éprouvée d’avoir pu rencontrer l’autre au cours d’un dialogue, de l’évocation d’une chose absente. Pas un « discours » (nécessairement conceptuel, c’est-à-dire représentationnel) mais une atteinte véritable du sens à la racine même des mots, lorsqu’on en perçoit le sens avant qu’on ait pu les agencer comme concepts (cf. : « la poésie n’est pas de formuler, de trouver, d’étaler de la signification mais de remonter à travers la signification vers le niveau dans les mots où c’est du sens qui remplace les représentations conceptuelles »).

On peut voir là une forme d’élitisme : faudrait-il être un poète, c’est-à-dire, selon les représentations populaires, quelqu’un de mystérieux, d’habile à écrire ses émotions, pour entrer dans le jeu de la démocratie ? Non, il n’est peut-être pas nécessaire même d’écrire pour vivre l’instant poétique, il s’agirait juste de favoriser l’écoute et la présence de soi au monde, près des autres qui peuplent ce monde autant que soi.

On peut certes avoir des doutes sur la possibilité pour le poète de réussir dans sa tentative, et c’est bien là ce qu’exprimait Yves Bonnefoy quand il disait, au cours de cette émission :

la poésie aurait pu éclairer le chemin mais apparemment cela n’a pas été le cas

Phrase terrible qui sonnerait presque comme un renoncement, voire un désaveu si l’on ne savait aussi pourquoi il en fut ainsi et que le poète en fut assez peu responsable, face à la force des puissances extérieures de l’économie et de l’argent. Mais alors que faire ? Faut-il finalement se rabattre, comme il semblait le dire, sur des tâches plus humbles, mais combien nécessaires, comme :

Préserver du sens aux mots
Ranimer les mots, les rendre à leur capacité d’appréhension du monde ?

Ce serait déjà pas mal en effet, même si les pouvoirs du langage peuvent nous sembler faibles, même si nous avons le sentiment que l’économie écrase tout sur son passage, semblable à ces machines agricoles dévorant aveuglément les herbes et les fleurs pour installer en lieu et place un espace uniforme de monoculture. Il y a cependant ces mots optimistes du poète :

je crois avoir compris la nature essentielle de la poésie
pas de construire des mondes de l’imaginaire mais au contraite de les déconstruite afin de faire apparaître la réalité particulière, la réalité d’autrui comme être particulier

et il y a ses derniers livres, L’écharpe rouge et Ensemble encore, d’où est extrait l’avant-dernier passage ci-dessus :

Que voulions-nous ?
Seulement préserver du sens aux mots.
C’étaient eux notre coupe, le langage,
je la lève pour vous et avec vous,
est-ce nos voix, ce désordre d’échos
sous une voûte, sombre, puis ce silence ?

Et, plus loin :

je crois, presque je sais
que la beauté existe et signifie. Je crois
qu’il y a sens encore à faire naître,
j’atteste que les mots ont droit au sens.

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Pour une éthique de la proximité

livre-malherbeLe rapport à l’autre dans le cas d’Alzheimer est évidemment un cas extrême, l’ouvrage de Malherbe (cf. mon billet précédent) vaut la peine d’être lu non seulement parce qu’il traite de ce cas, mais aussi parce qu’il aborde, plus généralement, la question du rapport à l’autre. Or, c’est la question qui apparaît dans tous les aspects de notre vie quotidienne, politique, citoyenne. Rapport avec l’autre dans l’intimité du foyer : comment maintenir le caractère privilégié, unique, de la relation que nous entretenons avec le conjoint ou la conjointe, rapport avec l’autre dans la vie sociale, bien entendu : comment interpréter ses gestes, ses paroles qui peuvent nous sembler parfois en dehors de ce que nous attendons, et rapport avec l’autre dans la vie citoyenne : que faire des migrants, par exemple, ou bien encore de « ceux qui ne pensent pas comme nous (sur tel et tel sujet) » ?

On pourrait penser que ce rapport à l’autre nous est donné, nous serions équipés pour, en quelque sorte. Or, malheureusement, les choses ne vont pas ainsi. Il faut, semble-t-il, que je sois convaincu que l’autre est bien mon semblable, il faut en tout cas que je le reconnaisse comme tel. Et, a priori, pour le re-connaître, il faudrait d’abord que je le connaisse. Mais comment s’établit la connaissance de l’autre ? (Noter que chez Levinas, on parvient à douter même qu’une telle connaissance soit possible sans altérer l’altérité. Connaître, n’est-ce pas ramener au Même (le connu) ?). Malherbe a une belle exemplification de la dualité qui existe entre connaître et reconnaître, dans l’amour. A la question « Comment est-on amoureux ? », il répond qu’il y a deux façons, l’une est le « coup de foudre » : « je » « la » reconnais, oui, c’est elle, c’est bien elle, et sans doute aurai-je bien toute la vie pour faire oeuvre de connaissance. Dans l’autre, on ne remarque pas forcément l’élue du premier coup d’oeil, mais à force de pénétrer dans notre champ, elle y demeure : nous remarquons tel geste, telle attitude qui nous font décidément la remarquer et nous dire qu’après tout, ce pourrait bien être elle. Dans le premier cas, la reconnaissance précède la connaissance alors que, dans le second, il y a bel et bien une connaissance – mais partielle, fragmentaire, certes très incomplète – avant la re-connaissance. Mais dans les deux cas, on arrive à un même point : je « la » reconnais évidemment bien avant que je ne la connaisse complètement. D’ailleurs, la connaîtrai-je un jour vraiment ? La connaissance de l’autre peut-elle jamais s’épuiser ? Malherbe reprend à Leibniz une image que je trouve magnifique – et qui m’a fait comprendre en un clin d’oeil pourquoi Leibniz est le grand mathématicien, inventeur du calcul infinitésimal (avec Newton) et le grand philosophe que l’on sait.

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L’identité personnelle selon Leibniz tient dans ce genre d’égalité que nous connaissons tous pour peu que nous ayons fait des mathématiques : égalité entre une fonction et son développement en série entière ou, plus simplement, égalité entre un terme (par exemple 1) et la somme d’une série infinie (par exemple la somme de la progression géométrique de raison 1/2). A gauche : une entité connue, une singularité, une limite ou une coupure comme peut-être aurait dit Deleuze, et à droite une série dont nous savons que la suite des termes est infinie. Il n’est donc pas question que nous fassions empiriquement la somme des termes de la série, mais juste quelque théorème nous assure qu’il y a bien égalité entre cette somme infinie (dont il faut donner une définition rigoureuse, qui n’est pas acquise) et le terme de gauche, le nombre 1 ou la fonction développée en série entière. Deux identités, dit Leibniz : une identité principielle (la « limite ») et une identité composée (la somme des termes de la série). On peut dire que l’individu c’est cela, justement : un principe et une identité composée. Dans le second cas, il s’agit d’une infinité de propriétés et nous ne les connaîtrons jamais toutes, dans le premier cas, c’est quelque chose… qui n’est pas construit, l’être même du sujet qui nous paraît à jamais mystérieux. Mais Malherbe nous prévient que si l’image est belle, nous n’en ferons pas grand chose car seul Dieu pourrait connaître l’identité principielle, alors que la seconde nous renvoie à un infini potentiel. Ca ne fait rien, c’est une belle image. Et qui nous aide à comprendre cette question de l’identité personnelle et, en même temps, le pourquoi de notre indétermination constante à connaître l’autre.

Mais il ne faudrait pas croire que la connaissance de Soi soit moins problématique, certes peut-on toujours dire, je suis en première personne et je sais que c’est « moi », moi qui parle, moi qui agis etc. d’ailleurs le langage lui-même me le dit. Sublime instance que celle du langage par quoi est défini, chez Levinas, le rapport du Même à l’Autre (« Le rapport du Même à l’Autre est le langage. Le langage accomplit en effet un rapport de telle sorte que les termes ne sont pas limitrophes dans ce rapport, que l’Autre, malgré le rapport avec le Même, demeure transcendant au Même »). Or, justement, c’est le langage qui me le dit. Donc sans lui, que saurais-je de moi-même ? (On voit bien ici que dans le cas d’une maladie comme Alzheimer, la destruction du sujet va de pair avec la disparition progressive des structures du langage).

paul-ricoeurPaul Ricoeur est celui qui, sans doute, a su le mieux mettre ce point en exergue. Malherbe le dit : « chez Ricoeur, l’auteur ne s’affirme comme source de lui-même que pour autant que, narrateur, il reprend l’histoire événementielle de sa vie en lui prêtant sens comme étant l’histoire du personnage qu’il est lui-même ». Si je cherche ainsi la source de mon « je », de mon moi en tant « qu’auteur », je trouve la trame de mon histoire telle que je me la raconte (ou que quelque chose en moi raconte cette histoire en lui conférant ainsi le statut d’un « je »). C’est ainsi ce que je fais en écrivant sur ce blog. C’est ainsi ce que font les écrivains bien sûr, et on en a vu de beaux exemples ces temps derniers, notamment avec Annie Ernaux, ou Laurence Nobécourt, ou Nancy Huston (tiens, toutes des femmes, serait-ce que la gens féminine excelle plus que les hommes, dans cette proximité à soi-même que nécessite le maintien du « je » face à tout ce qui, dans le monde, tend à le précariser ?). Mais il n’est pas nécessaire d’être écrivain, ou philosophe, voire poète, pour vivre et être soi, c’est que cette fonction de narration doit bien opérer partout et en chacun de nous. Certains anthropologues n’ont-ils pas dit justement qu’il fallait trouver là l’origine du langage ? Chacun sa propre langue (la linguistique moderne, incarnée par Noam Chomsky, insiste là-dessus, contrairement à toutes les tentatives de concevoir la langue comme un système extensionnel et trans-individuel), autrement dit son propre récit, même si le langage est un Universel constitutif de l’humain.

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Je disais, au commencement de ce long billet que la question du rapport à l’autre est bien celle qui, constamment, nous préoccupe, dans la vie intime comme dans la vie sociale et la vie citoyenne. Malherbe montre que ce rapport est basé sur la reconnaissance, laquelle bien sûr doit être réciproque (et c’est ce qui manque dans le cas du rapport avec un patient alzheimer). Cette reconnaissance n’est pas abstraite, elle repose sur des signes, mais ces signes seront d’autant plus interprétables qu’ils viennent de nos proches. En premier lieu de ceux et celles que nous avons « élus », Malherbe a bien sûr parlé de l’amour, de comment on devient amoureux, et lui-même, dans son calvaire à supporter l’épouse devenue « alzheimer » doit bien arriver à cette conclusion que cette femme, il l’a élue et que donc, il fallait bien qu’il tienne son engagement, même dans l’adversité et même dans le refus de reconnaissance de la part « de l’autre ». Mais suffit-il d’avoir été amoureux ? Au début, nous l’avons vu, il y a l’acte de reconnaissance, mais cet acte en lui-même ne saurait durer (« nous nous fatiguons, nous nous usons, même dans nos sentiments »).

Telle est en nous la fragilité de l’acte : il doit se renouveler et entretemps, d’une manière ou d’une autre, il faut durer et, pour ainsi parler, se refaire des forces. Cette durée, l’acte ne la tire pas de lui-même, il la puise dans ce qu’il dépose derrière lui : l’attachement pour l’autre, la familiarité avec l’autre, le lien substantialisé qui fait que le corps de l’autre a plus de densité, que son geste a plus de charme, que sa parole a plus de force, que son mérite a plus d’éclat […] La passion trouve sa matière et la force de durer dans la chaleur des corps et l’accord des sentiments.

C’est bien sûr ce qui fait défaut dans le rapport à un patient alzheimer. Mais c’est un point qui s’impose à notre réflexion du point de vue de cette méditation plus générale que nous avons abordée concernant le rapport à l’autre. Il y apparaît en premier lieu que le philosophe y concède le poids de la proximité : « l’autre est mon prochain, dit-il, mais tous les hommes ne me sont pas proches à égale distance. Par définition le prochain n’est pas un universel. En ce sens, il n’y a pas d’amour du genre humain, aussi longtemps du moins que les Martiens n’auront pas débarqué sur la Terre »… Cette phrase nous fait déborder de l’intime et concerne son au-delà : autrement dit la vie sociale, la vie citoyenne. Car c’est là bien ce qui est en jeu dans nos systèmes démocratiques : jusqu’où sommes-nous prêts à taire nos revendications particulières ou nos exigences de bonheur individuel pour témoigner un peu de solidarité à l’autre ? Autrement dit quel éloignement tolérons-nous chez l’autre pour que nous le concevions comme notre prochain, c’est-à-dire une personne en qui nous voyons raisonnablement un autre envers qui nous sommes prêts à nous dévouer ? Cela est loin d’être évident et n’est pas le propos de Michel Malherbe. Alors, tentons de réfléchir par nous-mêmes.

Convient-il d’assumer une sorte de « dogme de la proximité », au nom duquel les humains autour de nous s’ordonneraient à partir d’un centre, qui est nous-mêmes, puis qui s’étend au conjoint, aux enfants, aux parents, aux cousins et ainsi de suite ? On pourra répondre à cela qu’en réalité, la proximité est élastique. Je puis demain me rendre proche quelqu’un qui me semble éloigné aujourd’hui. Il suffit, quand par exemple on s’intéresse au problème des migrants, de passer un peu de temps avec quelques uns d’entre eux, d’écouter, de susciter leur parole, pour que naisse un sentiment de proximité : ces gens avec qui je parle, et sans doute parce que je leur parle et qu’ils me parlent, sont bien, décidément, tout à fait semblables, et ils méritent le même traitement que celui que j’exige pour moi. On peut même penser que ce qui nous manque le plus, en particulier dans ces moments de crise sociale, éthique et politique que nous traversons, c’est justement une éthique de la proximité (on voit que c’est en même temps une éthique de la parole partagée). C’est elle qui nous permettrait de résoudre les embarras de la vie démocratique. Ce sentiment qu’ont les participants à la vie sociale de ne pas être entendus ou pas assez, que leur voix quand elle est vaguement entendue est récupérée, cette exigence qui prend parfois le nom de « démocratie participative » pour indiquer que plus jamais on ne fera confiance à nos « représentants » officiels, cette amertume exprimée par une impression d’abandon – de la part des élites, du gouvernement, des partis – ne trouveraient en effet à être combattus que par cet effort qui, au départ, peut paraître insignifiant, de se rapprocher un peu de l’autre. Ce n’est évidemment pas ce que promeuvent les médias majoritaires, ni, bien entendu, les proclamations populistes : pour ceux là, il conviendra toujours de maintenir le maximum de dissensions entre les membres de la société, afin de faire triompher un point de vue sur un autre, « d’alimenter le débat » comme on dit, c’est-à-dire de dramatiser les fractures, d’insinuer à tout bout de champ que nous allons bientôt tomber dans le gouffre. Le gouffre des égoïsmes, bien entendu. Alors que l’expérience peut être facilement faite : se prêter à l’écoute attentive de l’autre, veiller à le faire s’exprimer, c’est immédiatement faire naître en soi un mouvement d’empathie, quand bien même nous en aurions été dépourvus au départ, quand bien même nous aurions pensé que nous avions déjà tout entendu, que nous savions tout d’avance. Il y a dans cette attitude, cette exigence éthique de proximité quelque chose qui me rappelle Pascal, bien que sur un tout autre plan, quand il prétendait qu’il suffisait de commencer par faire les gestes de la foi pour finalement arriver à croire. Je ne sais pas si cela vaut dans le cas de la foi (je n’ai même pas envie d’essayer… et je n’y crois pas) mais dans le cas de l’attention à l’autre, oui, bien sûr, je suis persuadé que cela marche.

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Pendant que je lis le livre de Malherbe, étendu dans un coin de verdure à l’ombre d’un jeune chêne, avec sous moi, il est vrai, davantage de plantes à piquants que de grasse prairie, j’entends des bruits se rapprocher tels ceux d’un corps qui se déplace dans les buissons, puis je perçois entre les épineux, un pelage marron. Un chien égaré ? Mais je l’entendrais souffler, tôt ou tard il s’approcherait de moi avec des yeux implorants, ou des yeux curieux ou des yeux indifférents. Alors un renard ? Non, c’est bien trop gros pour un renard et, d’abord, je ne vois pas de queue fournie. Mais je vois une petite tête avec de grandes oreilles dressées et pointues, en alerte. C’est un jeune chevreuil qui s’arrête à trois mètres de moi, nous nous regardons en silence et je sens dans son regard tout l’infini d’une présence qui appartient à un autre ordre du vivant. Voici un drôle d’autre aussi, et qui détale à mon premier mouvement.

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L’autre, le philosophe et la maladie d’Alzheimer

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Qu’est-ce que cela fait au philosophe d’être confronté à la maladie d’Alzheimer, surtout lorsque celle-ci atteint la personne qui lui est la plus chère, sa femme en l’occurrence ? C’est à cette question que tente de répondre Michel Malherbe dans un essai qui a pour titre : « Alzheimer, la vie, la mort, la reconnaissance », récemment paru chez Vrin. Cet essai, dense et parfois difficile, alterne les passages descriptifs, autrement dit le récit des visites faites à Annie, et les passages de réflexion et de raisonnement philosophique. Car on raisonne beaucoup dans cet ouvrage, et à juste titre, car il faut bien aller jusqu’au bout des choses à un certain moment, lorsqu’on se trouve confronté à ce genre de cas que sans doute la philosophie classique (Kant en premier) n’avait pas prévu. Il est aisé de dire « agis comme si l’autre était ta propre fin » mais qu’arrive-t-il quand l’autre est devenu si dissemblable à soi, si méconnaissable, si étranger à sa caractérisation comme « tout autre » que l’on se trouve ignorant des règles qui permettraient de donner à de telles injonctions morales un début de réalisation pratique.

Le livre commence par une réflexion sur « l’autre » : qui est l’autre ? A première vue, certes, cela pourrait être demandé concernant… tout autre. Après tout, les philosophes des sciences cognitives nous ont depuis longtemps habitué à nous poser des questions en apparence incongrues, qu’est-ce qui nous prouve qu’il y a un esprit dans ce corps par exemple, comment suis-je assuré que « tu » n’es pas un zombie ? « je » suis, moi, doté d’une connaissance en première personne, qui fait que je sais bien que moi, « j’existe », que je suis là, que c’est bien moi, oui, mais pour l’autre ? Et après tout que sais-je de ma personne, de ma volonté ? Des expériences de neuro-psychologie ne sont-elles pas parvenues il y a quelques temps à mettre en évidence que mon geste d’étendre le bras avait été déclenché dans mes neurones avant même que j’aie eu conscience d’une décision prise de l’accomplir.
Mais la question « qui est l’autre ?» ici est… autre, si j’ose dire et, de toutes façons, posée par les neuro-scientistes, elle ne l’est qu’au niveau cognitif justement, c’est-à-dire au niveau biologique, de l’être de nature. Elle paraît comme un jeu, un artifice de style. Bien sûr que la notion de personne ne prend pas sens à partir de l’individu isolé, un solus ipse … comme disent les latinistes, c’est une notion morale et comme telle résultante d’une interaction : immédiatement « je » suis mis en présence de « toi » ; d’ailleurs dans le langage, l’un ne se définit pas sans l’autre, pas besoin de « je » s’il n’y avait un « tu » dont il faut que je me distingue, et réciproquement, « tu » n’est qu’un « je » pour un autre « je »… (le philosophe Francis Jacques, un peu oublié, avait écrit des choses profondes là-dessus dans les années soixante-dix). La notion de personne s’inscrit dans un jeu de réciprocité. Il n’est pas utile ici de référer à une métaphysique, voire une mystique de l’autre (ou de l’Autre) comme le fait Lévinas, mis en perspective et critiqué par Malherbe (même si c’est d’une façon tout ce qu’il y a de moins agressif).

Levinas-portraitQue dit Lévinas ? (je ne suis pas un spécialiste, je lis Totalité et Infini en même temps que je lis l’essai de Malherbe). Il dit en quelque sorte, si j’ai bien compris, que c’est l’Autre qui est au commencement de tout, que nous ne pouvons pas, que nous ne devons pas essayer de penser cet autre à partir de Soi, autrement dit du Même, car si nous faisions cela évidemment, nous aurions éternellement tendance à faire de l’autre un autre nous-mêmes et donc à le nier d’une certaine façon, nous serions dans l’uniformisation, la normativité absolue, l’attitude qui pourrait aboutir à le rejeter au cas où il ne serait pas totalement conforme à ce que nous sommes. Nous serions à deux pas du racisme, de l’essentialisme, de la Négation. Or, ce que nous a appris l’Histoire et en particulier l’Histoire récente (oui encore la Shoah, le nazisme, les camps…) c’est que cela conduit au Néant. D’où l’Autre comme absolu, comme transcendance, comme totalement irréductible au Même, comme n’ayant même pas de point de contact avec lui (donc même pas de frontière pour séparer le Même et l’Autre) car, dit Lévinas :

Autre d’une altérité constituant le contenu même de l’Autre. Autre d’une altérité qui ne limite pas le Même, car, limitant le Même, l’Autre ne serait pas rigoureusement Autre : par la communauté de la frontière, il serait, à l’intérieur du système, encore le Même. (p. 28)

D’où la primauté de l’Autre. L’idée « d’une allégeance du Même à l’Autre, préliminaire à toute conscience » (cité par Malherbe p. 43). C’est cet autre qui me constitue dans ma subjectivité propre, et qui serait antérieur à tout acte que je pourrais commettre d’identification de moi avec lui.
Penser l’Autre ainsi en absolu a cet immense avantage qu’il nous évite de nous poser la question de savoir si cet autre qui nous fait face est encore bien un semblable, un humain avec qui nous pouvons ou non maintenir une relation, l’injonction est là : oui, il participe de l’Autre et à ce titre nous lui devons allégeance et il n’y a pas d’histoire à faire, ni à se demander si en faisant semblant de le comprendre et en lui parlant comme s’il était un autre nous-même, nous ne nous rendons pas coupable de non-authenticité.
Mais un tel Autre, finit-on par dire, c’est Dieu (« Il n’est pas nécessaire d’être un grand théologien pour observer que seul Dieu peut être en lui-même et par lui-même sa propre épiphanie ; que seul Dieu peut être cet Autre premier, sans substance définissable, qui m’appelle à l’existence », Malherbe, p. 45) . Il requiert autrement dit un acte de foi infini. Mais si vous n’avez pas la foi ? Ne vous reste-t-il que l’incertitude face à l’autre, qui vous mine et vous fait douter au point que vous vous dites : « est-ce que tout cela, rendre visite à une malade qui ne nous reconnaît même plus, qui semble perdue dans la compulsion, la répétition indéfinie du même geste, en vaut bien la peine ? » ?

Interrogeant les philosophes, Malherbe passe par Kant, Leibniz, Ricoeur et quelques autres.

Immanuel_Kant_(painted_portrait)Kant, on l’a dit tout à l’heure, n’a guère à nous donner qu’un principe abstrait : la loi morale, « je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime d’action devienne une loi universelle », et l’application de cette loi conduit au fameux : « l’impératrif catégorique sera celui-ci : agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours et en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». Il y a là bien sûr l’énoncé d’un principe de réciprocité : je traite mon prochain comme j’aimerais qu’il me traite, notamment au cas où il m’arriverait la même affection que lui, la même maladie, ceci repose sur un principe de similitude des agents moraux et l’idée que je reconnais bien sûr en l’autre un agent moral. « La moralité, dit encore Kant, est la condition qui seule peut faire qu’un être raisonnable est une fin en soi ; car il n’est possible que par elle d’être un membre législateur dans le règne des fins ». Cela s’applique-t-il encore au cas de la maladie d’Alzheimer ? Ou alors si on l’applique, ne va-t-on pas se trouver face à une contradiction, une invalidation par les faits concrets ? Le principe kantien implique ainsi nécessairement que je traite l’autre, et même l’autre « alzheimer » comme l’auteur de sa vie, comme moi, je le fais pour moi-même, or cela achoppe sans arrêt sur la réalité concrète, l’écart est énorme entre la réalité et la valeur, « entre le constat et le jugement ». Et puis, ce principe de moralité aboutit, on le sait, à ces termes : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ». Ce serait extraordinaire en effet si la maxime de notre action pouvait être érigée en loi universelle de la nature ; à l’égard des patients alzheimer, cela signifierait que de notre attitude respectueuse et pleine de soin (de care?) résulterait une attitude générale, se reflétant dans les politiques de santé, la méthodologie de la santé. Mais cela est-il bien en notre pouvoir ? Comme le dit Malherbe, « agir comme si on avait le pouvoir de faire et disposer effectivement de ce pouvoir sont deux choses différentes ». On peut toujours dire qu’on a « agi comme si » (nous avions le pouvoir de…) mais en absence du pouvoir effectif, on pourra toujours arguer du « essayé pas pu », autrement dit de notre bonne volonté, mais qui a achoppé sur une réalité plus forte que notre volonté. L’accompagnant du ou de la malade ne trouvera donc pas grande aide dans le précepte moral et finalement, « tiens l’autre pour ton semblable » « ne serait qu’une manière commode de se rapporter à l’autre dans les soins, curatifs ou palliatifs, une sorte de précaution à prendre, mais non un impératif sasn condition ayant la force d’une vérité pratique ».

***

Lévinas, Kant… bien d’autres aussi pour nous aider à mieux comprendre la relation avec l’autre et pour tenter d’appliquer ce que nous avons appris à leur contact dans notre relation avec le patient. Je reviendrai sans doute dans un billet futur sur d’autres développements du texte de Michel Malherbe. Disons tout de suite la chute, une chute que nous attendons au cours de cette lecture comme celle que nous attendons concernant un roman d’aventure : si les philosophies abordées ne nous donnent pas la solution, vers quoi se tourner ? Peut-être faut-il moins philosopher, peut-être faut-il simplement en revenir au ras des faits et des visites (et c’est pour cela que les récits de visites ont une place si importante dans le livre). Là, Michel Malherbe médite, s’introspecte : oui, il pourrait abandonner ce corps désormais donnant si peu d’assurance qu’il continue d’incarner l’être aimé, on peut même dire que nul ne songerait à lui en faire reproche (les maisons de soins, comme les maisons de retraite, sont pleines de vieilles personnes qui ne reçoivent jamais de visites de ceux ou celles dont elles ont été proches jadis), alors pourquoi ne le fait-il pas ? « Quelles raisons fortes ai-je d’être fidèle à l’affection que j’ai pour elle ? En vérité, je n’en ai qu’une, modeste en apparence : cela ne se fait pas d’être infidèle en pareille circonstance, ce serait vraiment inconvenant, ce serait contre la justice, contre l’ordre légitime des choses ». Si nous continuons à être là, finit-il par dire, c’est parce que nous sommes en face de l’injustice la plus totale, or une telle injustice requiert notre opposition, nous nous devons de lui résister et pour cela, nous n’avons à opposer que notre esprit de justice. Il n’y a pas grand chose que nous pouvons faire, ou plutôt : peu de choses qui soient vraiment grandes en ce monde, si ce n’est d’étendre au maximum la notion que nous avons de notre semblable et faire exister toujours plus d’humanité. Malherbe termine sur l’image des rameurs dans un bateau, qui a souvent servi de référence pour dire la part de « miracle » qui émerge du fait que deux rameurs sur un bateau, sans prendre de décision consciente, explicite, en arrivent pourtant à se coordonner pour faire avancer la barque.

Dans Alzheimer, l’autre a peine à tenir sa rame, elle lui échappe des mains. Non ! On ne ramera pas à sa place, ce ne serait que de l’assistance. On le presse de ramer, on le houspille, on lui demande de marquer au moins la cadence même si sa rame ne touche plus l’eau, on espère et désespère. Pourquoi lui rester fidèle en exigeant de lui la même fidélité ? Mais parce que l’abandon signifierait qu’on admet le non-rapport, qu’on s’accommode d’avoir perdu courage et qu’on prend son parti de la victoire du mal. Ne me demandez pas les raisons ni les fins du mal, je sais seulement que le mal n’est pas ce qui est vrai, juste et bon.

PS: on trouvera sur le blog de François Loth un compte-rendu plus complet du même ouvrage.

malherbeMichel Malherbe
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Annie Ernaux, comprendre ce que l’on a vécu

annie-20ernaux-20me-cc-81moire-20fille-5705392658f86Il y a, dans le dernier Annie Ernaux une rare recherche de la vérité. Le livre dépasse largement l’auto-fiction, n’a rien à voir avec une « confession » ni même une « histoire ». Annie Ernaux « ne raconte pas sa vie ». Elle donne un éclairage sur une réalité qui la dépasse comme elle nous dépasse, autrement dit a une portée universelle. Et il faudra donc avoir attendu jusqu’en 2016 pour qu’enfin une femme écrive – comme elle le disait lors de son passage à « La Grande Librairie » – « ce que cela vous fait quand on est confronté avec l’autre dans l’acte sexuel ». En ce sens, « Mémoire de fille » est le genre de livre que nous n’oublierons pas de si tôt tellement il nous engage à un retour sur nous-mêmes, déclenchant un déclic de l’ordre de ces événements qui se produisent lors d’une psychanalyse. Ce livre aborde évidemment le thème éternel de la sauvagerie sexuelle (« la nuit sexuelle » dit-elle), de cette force qui nous prend, à partir d’un jeune âge, autour des dix ou douze ans – voire bien avant si l’on en croit, en tout cas, l’essai freudien sur la sexualité infantile – pour ne plus nous lâcher. Certes, me dira-t-on, ce livre explore surtout la face féminine de l’affaire. On m’a même mis en garde en me prévenant que « ça n’allait peut-être pas me plaire » tellement on pensait qu’il fallait être femme pour bien y comprendre quelque chose. Je reconnais qu’en effet, il faut être femme sûrement pour s’identifier au personnage central (je dis « femme » en tant que genre, pas en tant que sexe biologiquement déterminé), mais la sexualité étant toujours bâtie sur une dualité, en parler, même pour donner la version d’un côté, c’est toujours, « en creux », désigner la place de l’autre.

Ainsi Annie Ernaux parle de cette jeune fille qu’elle fut en l’année 1958. La plupart du temps, elle s’en distancie au point de parler d’elle à la troisième personne et de la désigner sous le nom qu’elle avait alors, celui de son père, le nom d’Annie Duchesne.

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Les baby boomers comme moi se souviennent très bien de l’année 1958… De Gaulle refaisait surface, galvanisant les foules d’Alger avant d’imposer son retour à la tête de l’Etat, c’était Charly Gaul (curieuse presque homonymie) qui gagnait le Tour de France, une Ferrari qui gagnait les 24 heures du Mans et une équipe de France de foot pour la première fois étonnait ses supporters grâce à Kopa, Fontaine, Piantoni et d’autres. J’avais onze ans, j’étais revenu depuis deux ans vivre avec mes parents dans la région parisienne après une période de trois années passées en province. On écoutait sur des tourne-disques Teppaz les chansons de Gilbert Bécaud et de Gloria Lasso. Annie, elle, avait dix-huit ans, elle avait atteint ce moment où l’on sent qu’il faut bien faire quelque chose de sa sexualité, et en premier lieu faire que l’autre sexe vienne à soi.

Ce moment troublé et troublant où tout à coup on sait qu’on va entrer pour toute notre vie dans une recherche de l’autre est rarement raconté, ou alors il est édulcoré. On parle de « la première fois » et chacun y va de sa petite larme ou de son souvenir condescendant. Mais la première fois est souvent un drame, surtout pour les femmes dit-on (« la première pénétration est toujours un viol » dixit Simone de Beauvoir), mais pourquoi pas aussi pour les hommes, ou certains hommes…

Annie Ernaux refuse de parler de viol. Le beau moniteur qu’elle aime et à qui elle veut tout donner et donc se donner ne l’a pas à proprement parler violée en effet : il est resté en dehors d’elle. (cf. « Je ne sais pas si elle reconnaît sa première nuit avec H dans la description dramatique que fait Simone de Beauvoir de la perte de la virginité. Si elle est d’accord avec : « la première pénétration est toujours un viol. » Mon impossibilité encore aujourd’hui d’utiliser le mot viol au sujet de H signifie peut-être que non. » (p. 110)). Reste à comprendre cette annihilation du moi, l’état dans lequel elle se trouve où elle ne s’appartient plus, cette sorte de suppression de toute intelligence pour suivre un type que les autres qualifient de « grand, fort et bête ».
[De l’autre côté de la barrière des sexes, l’homme se dit à ce moment-là que, peut-être, il vaut mieux être grand, fort et bête que petit, pas costaud et intelligent, c’est ce que la vie et les échecs des tentatives amoureuses qu’il aura eues en ce temps-là lui auront appris et que confirme l’exemple d’Annie Duchesne].

La nuit sexuelle dont parle Annie Ernaux recouvre tout, autant femmes que hommes. L’homme un peu sensible, qui se sera demandé déjà que faire de son sexe et s’être dit que cela ne pouvait que faire mal dans l’exercice brutal d’une première fois se console en se tournant vers Rimbaud et sa maxime décidément toujours à l’ordre du jour: « l’amour est à réinventer ». La poésie comme succédané d’un rapport sexuel impossible.

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Annie Ernaux a mis cinquante-six ans (cinquante-six ans!) pour se décider à rouvrir la porte, qui se voulait à jamais occultée, qui donnait sur cette année 1958, l’année-charnière, celle où elle a basculé de l’univers prolétarien qu’elle a jugée honteux dans un premier roman d’autrefois (« Les armoires vides ») vers celui où l’on étudie, où l’on vit, où l’on découvre sa Liberté. Cette année charnière coïncidait avec celle d’un dépucelage raté. Magistral récit où elle parvient à faire comprendre que la plus grande humiliation, celle d’être rejetée par les autres, traitée de pute, piétinée par l’homme qu’elle était persuadée d’aimer, puisse être accompagnée de la plus grande joie : celle d’être là, au milieu des autres, faisant la fête et s’enivrant d’alcools et de chansons paillardes. Elle a atteint son moment ultime. Mais qui lui coûtera cher, quand le corps, ayant vécu l’humiliation, se rétracte, s’abîme dans l’aménorrhée et le refus de la nourriture puis dans la boulimie. Torture qui dure deux ans mais dont Annie D. heureusement sortira, ayant réussi à s’inscrire dans un programme de reconquête de soi, par les études, par les mots, par l’écriture.

Ce récit – dit-elle (p. 144) – serait donc celui d’une traversée périlleuse, jusqu’au port de l’écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, c’est ce qu’on fait de ce qui arrive.

Comme dit plus haut, ce récit est loin d’être un « roman », il n’élabore aucun personnage de fiction, le propos, elle le dit elle-même, n’est pas de construire un personnage mais de « déconstruire la fille [qu’elle a] été » (p. 56). Ailleurs (p. 122), elle dit qu’il s’agit de répondre à la question : « comment, au début de la vie, tous, nous nous débrouillons de ça, l’obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix et, pour finir, la sensation d’être, ou de ne pas être, là où on doit être » et elle a cette phrase admirable (p. 115) :

Dans la mise à jour d’une vérité dominante, que le récit de soi recherche pour assurer une continuité de l’être, il manque toujours ceci : l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit, cette opacité du présent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion.

Phrase qui renvoie à cette affirmation qu’elle énonçait dans l’émission « La Grande Librairie » (où elle était interviewée en même temps que Nancy Huston) et qui semblait laisser François Busnel pantois et interloqué : « ce qu’on a vécu sans le comprendre, c’est une faute ».

Point de vue d’une femme ? Que s’attaque donc un homme à la version masculine de cette histoire, qu’il dise à son tour où et comment il a senti, lui aussi, la peur, l’humiliation, la conscience d’une impossibilité à se trouver en phase avec l’autre, l’échec qui se transforme en désespoir. Et comment il en est sorti, par quel miracle, quel sursaut du moi.

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Nancy Huston et les miracles relatifs

club miracles relatifs nancy huston(1)Il y a toujours eu chez Nancy Huston une force d’expression bouleversante, percutant à fond l’époque qui est la nôtre pour en faire sortir des personnages d’une grande vérité, auxquels nous n’aurions jamais pensé. Son dernier livre est dans cette lignée. Il se superpose parfaitement avec ce qui nous est montré parfois des abominations qui se produisent loin de nous, dans le Grand Nord canadien (exploitation des gaz bitumineux) ou dans le secret des élevages intensifs ; une récente émission d’Elise Lucet nous faisait entrer en contact avec les désastres accomplis par les grands groupes pétroliers, Total en particulier, là-bas, au loin, où des villes fantômes surgissent pour abriter des masses de gens drainées à cause du chômage endémique qui règne chez eux, villes où il n’y a rien de naturel, où l’on tente de faire croire à un semblant de vie, villes ravagées par la pollution ou villes qui flambent, comme Fort McMurray, dont on a beaucoup parlé ces temps derniers, qui flambait parce que l’exploitation des sols n’avait rien laissé à une possible végétation qui aurait pu arrêter les flammes.

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Le roman qui vient de sortir – Le club des miracles relatifs, ed. Actes Sud – a pour personnage principal un être humain du nom de Varian, dont nous ne savons pas trop au début s’il est un mutant, un post-humain ou quelqu’un venu de l’espace. Nous avons cette impression parce que Nancy Huston nous fait éprouver ce qu’il ressent depuis l’intérieur de lui-même et que cet intérieur n’est pas banal. Varian est né de parents qui ont longtemps attendu une naissance, un père d’origine écossaise, Ross McLeod, et une mère d’origine allemande, qui ont vécu un grand amour du temps des pêches faciles au large de l’Ile Grise (on devine que cela désigne une partie du Québec ? Ou Terre-Neuve peut-être?). Varian est né prématuré avec une cryptorchidie, l’accoucheuse, une indienne Mik’mak, a réparé l’anomalie et lors de la naissance a mis le bébé au four pour qu’il reste au chaud, mais décidément, au long de l’enfance et de l’adolescence et même plus tard dans les débuts de l’âge adulte, on se rendra compte que quelque chose ne tourne pas bien rond. A moins que ce ne soit le monde qui ne tourne pas rond, toujours prêt à railler ou à brutaliser qui n’entre pas exactement dans la normalité (« Maman, c’est quoi, une chochotte ? »). Varian est surdoué, mais Varian croît lentement et avec difficulté, à treize ans il en paraît sept et sa voix met longtemps avant de muer… Varian est terrorisé par le sexe féminin qu’il divise en culpettes et en marmottes… Les marmottes ont une voix suraigüe qui cherche à s’imposer. La psy chez qui on l’envoie par exemple est une Super-Marmotte, de quoi lui faire péter les câbles… mais les culpettes, on devine que c’est encore pire, l’image de la tentation, et donc de la culpabilité, celles dont le chant nous enivre et dont les ondulations du corps nous font nous convulser d’émoi et d’effroi tout à la fois. Les pulsions sexuelles, on ne les encadre que par « l’auto-assistance », Varian se refusant à tout contact avec les femmes. Les chapitres étant construits en alternance à l’intérieur de chaque partie, de sorte que d’une partie à l’autre se répondent les chapitres du même type, nous pénétrons de manière chronique la pensée, la parole intérieure de cet étrange humanoïde, vient alors un discours à la troisième personne (Varian ne dit jamais « je »), chaotique, scandé, heurté (la marque typographique en étant des blancs entre des groupes de mots qui, souvent, se bousculent)

Tous les noms de ce récit sont imaginaires, même s’ils renvoient à des réalités clairement identifiables, il s’agit ici, comme pays, de l’OverNorth (le Canada?) et de l’UnderSouth (les US?), et comme villes de Luniville et de Terrebrute, les agents de la répression sont des tyrannosaures, des hadrosaures, le pétrole et le gaz de schiste ne sont pas désignés par leur nom mais par le poétique vocable d’ambroisie. Comment pourrions-nous ne pas être d’accord avec un monde qui exploite l’ambroisie ? Un monde qui affiche aux carrefours des rues ses recommandations « positives » : « sois toi même ! », « sois unique ! », « la grandeur compte ! »…

Des chapitres sont intercalés qui présentent des personnages à première vue secondaires, des habitantes de ces villes fantômes, chacun sous la prédominance d’une couleur (violet, indigo, bleu…). Il y a ainsi une couleur par grand chapitre (de I à VII). Secondaires les personnages ? J’ai oublié de vous dire que Varian est… un serial killer. La présence de toutes ces jeunes femmes, chinoises ou irlandaises, qui plus ou moins se prostituent, des « culpettes » autrement dit… tout à coup prend tout son sens… On devine, malgré les trous volontaires du récits, ce qui se trame sous le masque fragile du jeune homme psychotique.

D’autres chapitres (Vertiges, Fêtes, Vigile…) donnent le point de vue de Luka et de Leysa, médecin et infirmière, les seuls à s’être rendus familiers de Varian, ils sont d’origine russe et nous font pénétrer dans leur culture slave, ce qui fera que le livre soit visité par les grands noms de la poésie russe comme Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam ou bien encore, Vladimir Vyssotski que les gens de ma génération n’ont pas oublié, le chanteur à la voix âpre qui s’accompagnait d’une guitare pour dire les textes les plus révoltés, et qui fut le compagnon de la belle Marina Vlady. C’est de là que naît une lueur d’espoir dans ce monde de brutes, de là que vient aussi le titre du roman, le club des miracles relatifs… car c’est ce qu’ont inventé le frère et la soeur pour introduire un peu de subversion dans cet océan de totalitarisme libéral : la lecture de poèmes. Tous des miracles, bien entendus, mais relatifs, certes, car n’aboutissant jamais à faire que le monde ne soit autre chose que ce qu’il est et demeure.

Ils ont décidé de garder l’acronyme CMR et de lui faire signifier non plus le Centre de Maintenance Respiratoire mais le Club des Miracles Relatifs… Difficile d’imaginer tâche plus improbable et plus ardue que de créer une ambiance littéraire dans les espaces publics lisses brillants immaculés et vides des loges de travailleurs là-haut à AbsoBrut. Les poètes russes pourraient-ils seulement y survivre ?

On le voit, le dernier roman de Nancy Huston est comme une douche glacée sur nos espérances de vie meilleure (si toutefois nous en avions). La romancière canadienne a étudié à fond les mécanismes de la psychose autant que ceux de l’exploitation minière. A la folie interne qui scotomise le sujet et fait de lui un monstre replié dans son silence, répond la folie des intérêts liés à l’exploitation du sol ou aux expériences sur les animaux. Le monde suinte par tous ses pores la psychose. Les pipe-lines en rupture, ou bien les trains entiers transporteurs de pétrole, déversent dans les lacs et les rivières le poison bitumineux qui viendra détruire jusqu’aux villages les plus lointains (qui ne se souvient de la catastrophe de Lac-Mégantic).

En parallèle, elle poursuit une ligne de recherche sur le genre, qu’est-ce qu’un homme, au sens masculin du terme, à quoi se résume la virilité, pourquoi les rapports entre hommes sont-ils si difficiles, empreints de tant de rivalité, de défi incessant jeté à la tête les uns des autres, qui les pousse sans cesse à dissimuler leurs sentiments, à faire d’eux finalement des êtres si faibles sous l’apparence de la force et de l’énergie ?

J’ai parlé, ces temps derniers, de deux romancières, Nancy Huston et Pierrette Fleutiaux, elles sont loin peut-être l’une de l’autre, mais toutes deux sont engagées dans notre actualité, osent prendre à bras le corps cet impensé qui nous blesse et nous humilie, qui fait le quotidien de l’humain, la misère et la violence, elles doivent être remerciées pour cela, ce travail qu’elles font, de nous ouvrir les yeux sur des réalités que nous ignorerions, que nous pourrions ignorer sans elles, elles donnent à la littérature sa place entière qui est de permettre cette chose inouïe : pénétrer dans la tête, les émotions, la pensée de l’autre, même du pire des autres. Qui n’est jamais qu’une variante (Varian / variante) de ce que nous sommes.

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Note : L’accident ferroviaire de Lac-Mégantic s’est produit le 6 juillet 2013 à 1  14 heure locale (HAE) à Lac-Mégantic, une municipalité de la région de l’Estrie, au Québec(Canada). Le déraillement d’un convoi à la dérive de 72 wagons-citernes contenant du pétrole brut léger a provoqué des explosions et un incendie qui ont détruit, dans le centre-ville, une quarantaine d’édifices dans une zone de 2 km2, tuant 47 personnes (Wikipedia)

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Ah! ça ira (bien)

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On peut ressentir un malaise au spectacle de « Ca ira (1), la fin de Louis » (pièce de Joël Pommerat, qui connaît un accueil triomphal partout en France). Trop bien, trop réaliste, qui, tout à coup abolit la distance que nous avions jusqu’ici vis-à-vis de la Révolution de 1789. Nous avons appris la révolution à l’école, c’était des gravures, des mots, des textes, jamais de la sueur, de la colère, ni de la chair. Mais là, sur cette scène de la MC2, dans la salle, nous ressentons tout cela, et c’est la panique. Ah bon, oui, c’est ça la révolution, des choses que nous avons déjà effleurées à vrai dire, en mai 68 par exemple, mais en mai 68, on ne parlait pas de mise à mort – heureusement ! – et les têtes coupées n’étaient pas promenées au bout de piques, le peuple de Paris n’avait pas une faim à lui faire dévorer le pavé, les dialogues, les mots, oui d’accord, ils étaient là, mais un peu comme un simulacre. La Révolution, la vraie, elle n’est pas simulacre, elle engage des vies, n’a pas de pitié. L’ancien ministre Folon (tous les noms sont fictifs, sauf bien sûr celui de Louis), un salaud certes, qui s’est enrichi sur le dos des gens affamés, a été intercepté par la foule avec son fils Berthier. Ils ont été exécutés aussitôt, on a extrait le coeur encore chaud d’un des deux corps pour le montrer à la foule. L’Administrateur de Paris qui voulait raisonner le peuple s’est fait lui aussi exécuter. La Lefranc bondissante et jusqu’au boutiste ne fléchit jamais dans sa harangue en faveur de cette « juste » violence, vous ne voyez pas que le peuple a été victime tout au long de son histoire d’une violence bien pire encore ?
Certes, certes, mais ce n’est pas une raison…
Pendant que sur la supposée scène, la famine et la misère s’étendent, que les gardes royaux sont envoyés pour réprimer les émeutes, dans le public, personne ne rit, ou alors rit jaune, même le Roi attire la sympathie, il a de la bonne volonté, mais est-ce que la bonne volonté suffit dans ces moments historiques où tout s’emballe, où plus personne ne s’appartient, dépassés que sont tous les acteurs par le souffle de l’Histoire, qui souvent n’est rien d’autre que la puissance incontrôlable du Nombre. L’homme de la Préhistoire a aussi engendré ça, cette monstruosité, l’histoire des hommes. Le langage a permis ça aussi, les grandes proclamations dont on se demande si elles servent à quelque chose – puisqu’elles ne se traduisent jamais en réalités – hormis à maintenir les hordes en éveil.

L’extraordinaire du théâtre réside en cette frontière immatérielle et pourtant bien présente entre les acteurs et le public. On ne saura jamais pourquoi exactement les membres du public ne se sentent pas autorisés à réagir, eux aussi, alors que les comédiens qui, eux, « ont le droit » d’intervenir, sont si proches, dans les travées, la rangée d’à côté, ils ressemblent à nos voisins, nos amis, ils s’apostrophent entre eux, alors pourquoi ne nous joindrions-nous pas à ce jeu ? Le théâtre est une structure symbolique dont nous ne sortons pas. Notre cerveau est ainsi fait que nous ne confondons jamais, quoiqu’il arrive, le signifiant et le signifié… Bizarre. Ce serait peut-être ça, la grande Révolution !

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Mais, « Ca ira », au-delà d’une possible réflexion sur ce qu’est et que peut le théâtre, est d’abord une belle leçon d’histoire (face « signifié »), le rappel que l’origine des révolutions est dans l’économie… le « soucis des réformes », ah ! Ces réformes ! Quand des décennies de négligences aboutissent à des caisses vides, on se tourne vers ce qui pourrait les remplir  et on se rend à l’évidence, seul l’impôt permet de résoudre l’épineuse question des recettes… Il est piquant de constater que la Révolution de 1789 éclate du fait du refus des privilégiés – la noblesse, le clergé – de s’acquitter de leurs taxes légitimes, ce sont eux qui réclament la réunion des Etats-Généraux, tout comme à Grenoble l’année d’avant ce sont les privilégiés qui refusent leur mise au pas en déclenchant cette fameuse « Journée des Tuiles » qui passe aujourd’hui pour un acte de révolution progressiste…

A la fin, tout changer pour que rien ne change… Les comparaisons avec la situation actuelle sont faciles, trop faciles, y céder serait démagogie. François n’est pas Louis et « Nuit Debout » n’a pas l’ampleur d’un peuple de Paris qui grondait dans les faubourgs. Les « réformes » de ce temps-là (étendre l’impôt à la noblesse et au clergé) ne sont pas les « réformes » d’aujourd’hui. Il y a juste, certes, une poursuite, une amplification, il s’agit toujours de « libérer les forces productives » – en bon langage marxiste – comme l’avait voulu déjà Turgot en 1776 en supprimant les corporations et comme le veut Macron avec ses mesures « néo »-libérales. Mais c’est la vieille histoire, la routine autrement dit. On n’est pas encore au bout d’un tel système. Il faut plutôt se méfier des forces ultra-réactionnaires qui, prétendant y mettre un terme, risquent de nous apporter haine, violence et plus de misère encore.

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Christine Spengler à la MEP

spenglerNous avons découvert Christine Spengler à la Maison Européenne de la Photographie. Nous ne la connaissions pas. Il nous arrive souvent d’aller à la MEP lorsque nous sommes à Paris, sûrs que nous sommes de faire de belles rencontres avec des photographes dont, généralement, nous ignorons tout. En ce moment, Christine Spengler n’est pas seule à être exposée, il faudrait aussi parler des très intéressants portraits de roms signés par Jean-François Joly et des reportages réalisés en Chine par Patrick Zachmann, mais Spengler tient le haut du pavé tellement ses photos (toutes de grand format) sont stupéfiantes de beauté et de force d’émotion. Belles parce qu’admirablement composées et fortes parce qu’absolument uniques. Qui d’autre a photographié ainsi le Phnom-Penh bombardé, l’hopital psychiatrique en lambeaux de Sabra, une salle d’hopital de Phnom-Penh (encore) où une fillette s’agenouille aux pieds de sa mère morte ou bien l’Iran de Khomeiny aux premiers temps de la révolution iranienne? Il a fallu un courage incroyable de la part de cette femme afin d’affronter des situations si tendues et si dangereuses. N’a-t-elle d’ailleurs pas été elle-même prise comme otage à Beyrouth par des pro-palestiniens qui la prenaient pour une espionne israélienne ?

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Ce courage inouï elle le doit en partie semble-t-il aux malheurs qui ont parsemé sa vie, surtout le suicide de son frère, qu’elle adorait, et dont la disparition l’a persuadée qu’elle n’avait plus rien à perdre. Mais ces photos ne sont pas seulement un témoignage extraordinaire sur la réalité du monde, ce sont des coups de sonde dans l’imaginaire : Christine Spengler alterne depuis longtemps ses photos noir et blanc ramenées de reportages aux quatre coins du monde avec des montages oniriques grâce auxquels elle remonte à la surface de la vie. Son art à ce moment-là rejoint celui du surréalisme, on croirait revoir les assemblages dont raffolait Breton, ces images naïves et ces icônes bariolées dont il aimait s’entourer et ces « peintures idiotes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires » du Rimbaud de la Saison en Enfer. Ces montages reprennent souvent les photos tragiques de ses reportages (ainsi le Phnom-Penh bombardé en couverture du catalogue de l’exposition d’aujourd’hui – « L’opéra du monde » – ) en les auréolant de fleurs et de rideaux de scène comme pour nous inviter à regarder ce monde à distance, par la lucarne du théâtre. On songe aussi au très beau roman de Sorj Chalandon, « Le quatrième mur » (on se souvient que le quatrième mur, au théâtre, est celui qui n’est pas matérialisé, séparation fictive entre le spectacle et les spectateurs) : les témoins des guerres et des atrocités en reviennent souvent à cet artifice de la scène, ou de l’écran, afin sans doute de se protéger aux-mêmes ou de nos protéger du trop plein de réel et de mort que contiennent leurs témoignages. Heureusement, ce ne sont pas seulement ces photos terribles que Christine Spengler met en scène, mais aussi des portraits, les visages de tous ceux et toutes celles qu’elle a aimés et qu’elle veut réunir et tenir dans l’immortalité, de sa mère et sa grand-mère à Frida Kahlo, Greta Garbo ou Marguerite Duras, imposant le primat de la vie sur la mort (noter au passage que Maurice Godelier, dans un petit film montré au Musée de l’Homme, montre que, dans toutes les cultures, la mort n’est pas le contraire de la vie, mais le contraire de la naissance… nuance).

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Lors de notre visite, le samedi 21 mai, la photographe est présente. Je suis absorbé dans la contemplation d’une photo du Belfast des années soixante-dix quand j’entends une voix grave près de moi qui dit aux visiteurs : « je souhaite que mes photos vous plaisent ». Je cours à la librairie acheter son livre qu’elle nous dédicace très aimablement, grand moment de rencontre !

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photo de Jean-François Joly

 

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Mouette d’aujourd’hui

mouette blanche, entre trois murs blancs, avec au fond un dessin noir et blanc qui se révèle au fur et à mesure que la peintre recouvre le mur de ses coups de balai brosse…

LA MOUETTE Mise en scène: Thomas Ostermeier Traduction et adaptation: Olivier Cadiot, Thomas Ostermeier Musique: Nils Ostendorf Scénographie: Jan Pappelbaum Dramaturgie: Peter Kleinert Costumes: Nina Wetzel Lumière: Marie-Christine Soma Peinture: Katharina Ziemke Assistanat mise en scène: Elisa Leroy, Christèle Ortu Construction du décor: Atelier du Théâtre de Vidy Avec: Bénédicte Cerutti Valérie Dréville Cédric Eeckhout Jean-Pierre Gos François Loriquet Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française Mélodie Richard Matthieu Sampeur Et Marine Dillard (peinture) Copyright by Arno Declair Birkenstr. 13 b, 10559 Berlin Telefon +49 (0) 30 695 287 62 mobil +49 (0)172 400 85 84 arno@iworld.de Konto 600065 208 Blz 20010020 Postbank Hamburg IBAN/BIC : DE70 2001 0020 0600 0652 08 / PBNKDEFF Veröffentlichung honorarpflichtig! Mehrwertsteuerpflichtig 7% USt-ID Nr. DE 273950403 St.Nr. 34/257/00024 FA Berlin Mitte/Tiergarten

LA MOUETTE

Les comédiens sont déjà là, assis, quand nous, les spectateurs, entrons dans la salle de l’Odéon. Nous en connaissons personnellement un, que nous retrouverons après le spectacle, c’est Jean-Pierre Gos – que nous avons connu dans un coin du Valais – qui joue ici le rôle de Sorine, un rôle qui fut tenu autrefois par des acteurs illustres (Michel Simon, Harry Max). La mise en scène est de Thomas Ostermaier. La distribution est presque la même que dans cet autre spectacle qui fut mis en scène par le même Ostermaier : « Les revenants » de Henryk Ibsen, vu à la MC2 de Grenoble.

639cdd9731267019e35559b0359f6ecfLe théâtre d’Ostermaier se distingue par son refus des éclats de voix : la parole doit sortir librement, sans excès, de la bouche des comédiens, fluide, naturelle. Dans son essai, « le théâtre et la peur », l’homme de théâtre allemand répond à la critique de Godard qui disait ne pas aimer le théâtre « parce que les acteurs y parlent trop fort ». Tchékhov aurait été probablement d’accord avec cette critique et avec la réponse que lui donne Ostermaier (« c’est la même chose pour moi, je n’aime pas la déclamation. Je n’aime pas les fausses mélodies qui se veulent poétiques »). « La Mouette » n’est-elle pas justement une charge contre une certaine forme de théâtre ? On a souvent dit qu’Irina Arkadina – l’actrice vieillissante – avait été inspirée par Sarah Bernhardt sur la fin de sa vie : un monstre de déclamation, l’exact opposé du naturel.

Mais le couple Ostermaier-Tchékhov ne s’en prend pas seulement aux formes « classiques » et dépassées du théâtre, il s’en prend aussi aux formes dites nouvelles. Dans la pièce, on se souvient du petit spectacle d’inspiration symboliste monté par Konstantin et joué par Nina, la jeune actrice, et qui est tourné en ridicule. Ostermaier en rajoute une couche, si on ose dire : sa version de la pièce de Tchékhov (traduite excellemment par Olivier Cadiot, qui est justement un expert dans l’art de restituer une prose comme on la parle, ce qui, nous dira Jean-Pierre, est particulièrement agréable pour les comédiens, qui voient ainsi facilité l’apprentissage de leur rôle) commence par un dialogue entre Macha et Medvedenko (l’instit) qui ne figure évidemment pas dans l’original car il est très actuel, portant une critique virulente des mises en scène « modernes » qui ne nous épargnent jamais ni les corps nus ni « l’homme au slip », ni les vidéos projetées sur le mur du fond, ni les micros dans lesquels viennent cracher les acteurs. Auto-ironie ? Auto-dérision ? C’est pourtant bien ce que cette mise en scène fait puisque les deux comédiens parlent au micro ! Pénétration inévitable (et souhaitable) des modes d’expression contemporains : Bénédicte Cerutti (qui joue Macha) et Cédric Eeckhout (qui joue Medvedenko) parlent comme les gens que nous entendons à longueur de journée, interviewés à la radio, avec leurs hésitations et leur manque de sûreté de soi, surtout Bénédicte Cerutti qui joue remarquablement cette pauvre Macha, mal dans sa peau et qui ne trouvera jamais de quoi s’épanouir (et ce ne seront ni le mariage avec l’instituteur ni l’enfantement qui l’y aideront!). Pour tenter de mettre cette « Mouette » dans l’actualité, Ostermaier leur fait tenir des propos faisant allusion à notre situation actuelle : les migrants, la Syrie (Medvedenko a rencontré un chauffeur de taxi syrien, un homme qui s’est endetté pour faire venir ses vieux parents en Europe et doit rajouter à son travail de la journée – il est enseignant – un travail du soir pour rembourser ses dettes). On peut craindre en ce début de premier acte une dérive un peu trop à l’écart du texte, qu’est-ce que la Syrie vient faire dans cette galère, se dit-on par devers soi, d’autant que l’acteur se permet de demander à la salle si elle y comprend quelque chose… mais crainte non justifiée, heureusement, puisque finalement nous aurons bien tous les dialogues et toutes les répliques prévues par le texte d’origine (enfin pas vraiment toutes puisque certains personnages ont disparu, dont les parents de Macha). Les incises pointant vers la réalité actuelle resteront finalement marginales… (Irina critiquant le jeu de son fils dans sa pièce symboliste : « on dirait la voix de Jeanne Moreau », Trigorine – remarquablement joué par François Loriquet – photographiant la mouette avec son smartphone, ou un selfie pris je ne sais plus à quel moment de la pièce…). Pour l’essentiel, la pièce reste ce qu’elle est, à la fois tragique (elle se termine quand même sur un suicide…) et drôle (il faut ici saluer la performance de Valérie Dréville qui, dans le rôle d’Irina, nous fait bien rire notamment lorsqu’elle entre dans ses colères hystériques). L’éclairage contemporain que lui donne Ostermaier se justifie par ce qui semble avoir été le projet de Tchékhov, lequel situait « La Mouette » (et « Ivanov ») dans la suite du voyage qu’il entreprit à l’île Sakhaline. Ceci est nettement mis en exergue de la représentation : après un tel voyage, disait le dramaturge, on ne peut plus jamais voir les êtres de la même façon (« Qui est allé en enfer voit le monde et les hommes avec un autre regard »). J’imagine qu’on les voit en effet soit comme des personnes qui perdent leur temps en s’enfermant dans des problématiques d’où ils ne peuvent jamais sortir, soit comme des individus qui souffrent et à qui on doit accorder de la compassion. Tchékhov était parti à Sakhaline pour améliorer le sort des bagnards : il leur apportait des livres et des soins puisqu’il était médecin, sorte de « médecin du monde » avant l’heure. Quoi de plus naturel alors que de resituer aujourd’hui cette pièce sous l’éclairage des drames qui ensanglantent notre monde ?

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Tous les comédiens sont magnifiques : on voit qu’ils ont acquis l’habitude de jouer ensemble, aucun n’essaie d’attirer la couverture à soi. Notre ami Jean-Pierre joue Sorine tel qu’il doit être : un vieillard nostalgique qui essaie d’apporter aux gens de son entourage ce qu’il peut pour les consoler de leurs écueils et faire régner l’entente sans toutefois y parvenir.

Les scènes finales sont intensément jouées, ce sont celle où Nina (Mélodie Richard), avoisinant la folie, se lamente sur ses échecs sentimentaux et sa carrière ratée en ne voyant pas qu’elle pousse lentement Konstantin (Matthieu Sampeur) vers le suicide et la toute dernière, autour d’une partie de loto mémorable (où, comme nous le dit Jean-Pierre après le spectacle, « c’est extraordinaire parce qu’il ne se passe rien ! Que des échanges de numéros ») et qui se ponctue par la fameuse détonation (le docteur, joué par Sébastien Pouderoux, veut essayer de faire diversion, « ce doit être une explosion », dit-il, ne se rendant pas compte visiblement de l’effet de comique suscité… qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?) qui annonce le suicide de Konstantin. C’est peut-être dans le dernier acte que cette mise en scène et les acteurs qui y contribuent confinent à la perfection théatrale, font ressentir la plus pure émotion. On est très loin alors des approximations de texte un peu vaseuses du début, quand Ostermaier visiblement règle ses comptes avec les tics du théâtre contemporain.

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Une destinée parmi des millions

destiny« chaque être ne peut porter qu’une certaine quantité d’effroi » c’est ce que pense Anne, l’héroïne française du récit de Pierrette Fleutiaux : « Destiny ». Elle le pense à propos de son mari qui est absorbé par sa dose personnelle d’effroi, liée à la seconde guerre mondiale, au génocide des Juifs d’Europe, et qui, de ce fait, n’aura pas de temps, pense-t-elle, à consacrer à ce qui, elle, désormais l’absorbe, le destin de Destiny. Une immigrée nigériane qu’elle rencontre dans un couloir du métro, elle est appuyée contre un mur, elle est enceinte, Anne s’arrête pour lui demander si ça va. Are you OK ? Yes I am OK, mais Anne voit bien que la femme a besoin d’aide, peut-être va-t-elle accoucher là, dans ce couloir, alors elle l’accompagne à l’hopital et ensuite les deux femmes ont partie liée même si l’une, Anne, est une femme aisée de la capitale, préoccupée par ses courses, son mari, sa petite-fille qui va bientôt naître et l’autre, Destiny, est une migrante échouée sur le pavé de nos villes, comme il y en a tant, une victime de la misère du monde, héroïne au quotidien qui a traversé la mer sur un radeau pneumatique après avoir franchi le désert de Libye, avoir payé les passeurs, s’être fait cent fois agressée, pillée, humiliée, mais fière quand même, et relevant la tête pour qu’on la regarde, qu’on la considère, elle et ses enfants, déjà deux mis à l’abri quelque part dans un hospice Saint Vincent de Paul et sa petite à naître qui sera une petite Glory. Destiny, Glory, on dit par ces prénoms choisis tout ce que l’on attend, ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on n’a pas d’espoir, que l’on ne croit pas quand même un peu à la vie.

Le récit de Pierrette Fleutiaux est infiniment touchant et plein de sensibilité, ce n’est pas l’éloge de quelque sainte femme, Anne n’est ni l’abbé Pierre ni la mère Teresa, elle ne se dévoue pas à cette femme africaine par conviction religieuse, voire politique. A-t-elle conscience d’ailleurs de « se dévouer » ? Elle accompagne cette femme dans sa recherche d’hébergement, sa quête de nourriture et d’un peu de réconfort simplement parce qu’elle ne peut pas faire autrement. C’est un engrenage. Pierrette Fleutiaux le dit très bien : nous ne sommes pas tout « un » dans nos baskets, généreux, dévoués, nous sommes « des multitudes », Anne est une multitude dans sa tête : elle répond positivement parfois à certaines des voix qui sont en elle, une petite voix de la raison, une petite voix de l’amour (et encore le mot n’est jamais prononcé dans le livre) et négativement à d’autres (cette notion de multitude est importante, c’est elle qui rend le mieux compte de ce que nous sommes, pas « uns » mais « plusieurs », à l’heure où le climat est à l’identité voire à l’identitaire, reconnaître que nous sommes multiples) .

A certains moments, elle se dit qu’elle doit faire quelque chose pour cette femme, qu’elle doit s’enquérir d’elle, de ce qu’elle devient, à d’autres moments, elle l’oublie ou bien elle se dit que non quand même elle ne peut pas aller jusque là. Non, elle ne va quand même pas l’inviter chez elle, elle ne va pas l’héberger, elle n’imagine pas qu’elle dorme dans la chambre d’à côté de celle où elle-même dort avec son mari. Elle veut bien lui donner de l’argent, mais combien faut-il donner ?

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Tout ce dont traite Pierrette Fleutiaux, c’est de la somme de sentiments que nous avons en nous quand nous sommes amenés à apporter notre soutien aux plus démunis et les plus démunis aujourd’hui sont les migrants, ceux qui viennent par barques, des milliers de barques, bientôt des centaines de milliers d’Afrique ou du Moyen-Orient. Ce livre nous montre le cas de quelqu’un qui tombe sur une personne par hasard, sans y avoir réfléchi : Destiny lui tombe du ciel en quelque sorte, elle n’a pas eu à la « choisir ». Mais souvent (notamment par le biais des associations qui aident à l’insertion des migrants), on nous demande en plus de choisir… Il nous faut alors nous débrouiller avec notre culpabilité de ne pas avoir choisi les autres… Destiny, ce pourrait être Melissa ou Bernice. Je connais une Bernice que j’ai essayé d’aider aussi, de mes modestes efforts, j’ai trouvé pour elle une marraine républicaine, j’aurais pu aussi bien moi-même être le parrain mais je n’ai pas voulu, j’avais déjà un filleul, lequel filleul par la suite a disparu. Pourquoi ? Je ne m’occupais pas assez de lui ? Sans doute. Il faut dire, pour ma défense, que, comme Anne dans le livre, au début, je ne comprenais rien, qui était ce jeune homme qu’on m’avait mis dans les mains, fantasque, en retard aux rendez-vous, me faisant comprendre que ce qui l’intéressait c’était surtout que je lui donne des sous pour qu’il puisse s’acheter des fringues, aller chez le coiffeur etc. Et puis très tôt, je vis qu’il me mentait : son récit était faux, on trouvait d’autres garçons que lui, candidats à l’asile également, qui tenaient exactement le même discours comme si ce discours avait été appris, dicté. Au départ il y avait une brouille familiale (question de terrain), le jeune était menacé de mort par un oncle, heureusement un « ami » venait le chercher, lui payait l’avion avec un faux visa touristique pour Paris, le mettait dans un train pour qu’il aille à G. où, là, quelqu’un l’attendrait à la gare, mais il n’y avait personne à la gare et le jeune était réduit à rechercher de l’aide dans les associations, les églises évangéliques. Cette histoire trop répétée était fausse, elle ne cadrait pas avec ce qu’on sait des voies de l’immigration, de plus on pouvait prévoir qu’elle ne passerait pas face aux magistrats de la Cour du Droit d’Asile, alors cela m’avait énervé, j’avais espacé mes rendez-vous puis un jour, je ne l’avais plus vu. Ce sont exactement les mêmes hésitations, les mêmes interrogations qu’expose Pierrette Fleutiaux à propos de son personnage. Sauf que, elle, elle va plus loin, probablement elle s’attache à cette femme nigériane, à ses enfants et à force de patience, elle parvient à faire couler d’elle un filet de vérité. Et puis, finit-elle par dire : « vérité et mensonge ne sont pas des concepts de référence très utiles quand on côtoie les miséreux du monde » (p. 93). et en effet, qu’importe qu’on ait la vérité… Bien sûr, « ils » mentent. Ils mentent parce qu’ils sont à la recherche de l’histoire la meilleure, celle qui sera le plus à même de convaincre leur auditeur de les aider, ils mentent aussi parce que la vérité est inavouable, ou parce qu’elle révélerait des choses qu’il faut à tout prix tenir cachées (les passeurs, l’argent des passeurs, les exactions commises par les passeurs…). Mais nous autres, occidentaux « éduqués », supportons mal le mensonge, ou faisons comme si nous ne pouvions pas le supporter (car il doit bien y avoir des occasions où nous le supportons, le mensonge, nous ne sommes pas des statues de vertu). Dès qu’il surgit d’une façon un peu trop brusque, nous avons un haut-le-coeur, nous nous indignons. Destiny a dit à Anne que l’ami qui devrait la rejoindre (dont elle a eu l’enfant) était français, mais quand il apparaît, il ne l’est manifestement pas. Anne est furieuse. Et alors ? Quand Anne se rend au Centre Georges-Devereux où est soignée Destiny, elle apprend que celle-ci l’a présentée aux médecins comme « une Américaine », mais pourquoi diable ? Américaine ça fait tellement mieux que dire simplement qu’elle était française ? A coup sûr, cela nourrit mieux les fantasmes de Destiny. La misère n’empêche pas de rêver, d’imaginer qu’on va être sorti du trou par de beaux Américains en voiture rutilante qui habitent une superbe maison de l’Illinois ou du New Jersey… Bernice aussi raconte des histoires peut-être, et nous nous agaçons, sa vraie marraine, son logeur et moi ( beaucoup de monde pour une personne) que parfois, elle se montre exigeante. On lui a trouvé une chambre sous les combles. Mais c’est trop froid, c’est trop haut, ce n’est pas tout à fait ce qu’elle désire. Je lui donne rendez-vous pour régler avec elle le point délicat de son éventuelle inscription en première année de fac, mais elle me téléphone au dernier moment qu’elle ne sera pas au rendez-vous parce qu’elle estime avoir quelque chose de plus important à faire à l’autre bout de la ville. Elle est comme Destiny.

Et puis tout à coup, une idée l’illumine, elle a compris ce qu’elle pourrait tirer de l’école, et même si elle a déjà un bac de son pays, elle décide de s’inscrire dans un lycée expérimental pour repasser ce bac, apprendre de nouvelles choses, occuper son temps par des activités de l’esprit à défaut d’un boulot rémunérateur.

Nos relations avec les migrants (ou déplacés, ou réfugiés, ou sans papiers comme vous voulez), pour peu que nous fassions attention à eux, sont à l’image des relations que nous avons avec tout le monde ; des espoirs, des désillusions, des déceptions et tout à coup des lumières, sans cesse essayer, sans cesse rater, sans cesse réussir. L’obstacle majeur auquel nous avons à faire face lorsque nous nouons des relations avec autrui réside dans nos fantasmes, l’idée par exemple que nous nous faisons de notre action, qui devrait consister en « faire le bien » mais nous ne devons pas nous attacher à ce fantasme, à ce pseudo-idéal moral qui nous met sans cesse dans la culpabilité et donc ne nous conduit nulle part. Nous cherchons à être, simplement, à accroître cette dimension de l’être et tant mieux si par surcroît, nous parvenons à apporter un mieux-être aux autres, aux plus démunis des autres. Mais nous n’atteindrons jamais cet objectif par devoir, ou en violant notre être propre.

PS : un rapport sur la situation des étrangers en France vient d’être publié par le défenseur des droits, on y lit entre autres ceci :

le Défenseur peut être amené à utiliser le mot « migrant » pour décrire le sort de personnes sujets de droits dans un processus d’émigration, d’immigration, de déplacement. Ce terme a longtemps été vu comme le plus neutre. Il a néanmoins, depuis une période récente, tendance à être utilisé pour disqualifier les personnes, en les assimilant à des migrants «  économiques », dont l’objectif migratoire serait utilitariste et, partant, moins légitime que celui opéré par le réfugié. Ainsi, l’appellation de « réfugié » est à double tranchant en ce qu’elle peut inciter à distinguer, une fois de plus, les « bons » réfugiés, ceux qui pourraient prétendre à une protection au titre de l’asile, des « mauvais » migrants dits économiques.
Cette distinction conduit à jeter le discrédit et la suspicion sur les exilés dont on cherche à déterminer si leur choix d’atteindre l’Europe est noble, « moral » et pas simplement utilitaire, avec, à la clé, le risque de priver de protection des personnes qui sont en droit d’en bénéficier. C’est cette logique de suspicion qui irrigue l’ensemble du droit français applicable aux étrangers et va jusqu’à « imprégner » des droits aussi fondamentaux que ceux de la protection de l’enfance ou de la santé.  Ainsi qu’il va être démontré tout au long de ce document, le fait que le droit et les pratiques perçoivent les individus comme « étrangers » avant de les considérer pour ce qu’ils sont en tant que personnes, enfants, malades, travailleurs ou usagers du service public, conduit à  affaiblir sensiblement leur accès aux droits fondamentaux.
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