Un voyage qui se termine à Tomo-no-ura

Echappée vélocipédique sur une route dégagée qui s’éloigne du centre de la petite ville de Kinosaki. Nous voulions rejoindre le centre depuis notre ryokan mais nous avons pris un chemin qui nous dévie insensiblement vers un ailleurs champêtre, des rizières d’un vert éclatant au soleil déclinant, une eau qui miroite et des maisons basses aux tuiles d’émail qui s’alignent vers le lointain : une vallée, un col à franchir avant d’atteindre la mer de Chine, là-bas, qui entre dans la terre à l’estuaire du fleuve Maruyama. Nous nous sentons légers sur nos vélos malgré la chaleur du soir.

rizière vue du train entre Himeji et Kinosaki

Kinosaki… la ville des onsen – bains publics – On entre dans un vestiaire, on se déshabille complètement, on garde avec soi une petite serviette, puis on passe à la salle qui renferme le bassin – mais parfois il en est un aussi à l’air libre – on se lave méticuleusement, assis sur un petit tabouret, avant de se mettre à l’eau, très chaude (plus de 40°C). Pas question de nager ni même de risquer le moindre geste : on se mue en statue, au milieu d’autres. Etrangeté des corps qui luisent dans la pénombre ou bien au contraire dans la clarté du jour, on apprend là que tout corps est beau, qu’il soit celui d’un vieillard ou celui d’un jeune éphèbe.

village avant Toyooka

Notre premier ryokan à Kinosaki était une maison-foutoir au débouché d’un pont enjambant le canal, l’Oyado Asagoya, tenue par un homme un peu atypique dans la société japonaise : le cheveu frisé, l’air rieur. D’une affabilité extrême. Il nous sert le café à notre arrivée que nous buvons pendant qu’il finit de préparer notre chambre. Celle-ci est un magnifique espace, avec un coin literie (futons étalés sur les tatamis) et un coin salon, dossiers où l’on peut s’appuyer face à une table basse, fenêtres coulissantes qui donnent sur la rue principale. Nos yukatas sont posés sur les lits, en attente de notre sortie, vers 17h, heure à laquelle les autres visiteurs sortent aussi pour aller aux bains. Bruit de claquettes des socques de bois sur le macadam. Petits restaurants délicieux, poisson cru, sashimis…

femmes en yukata devant une onsen

Il est un coin d’Hiroshima, en bordure de la rivière Kyobashi-gawa, au niveau du pont qui prolonge Aioi-dori où se trouvent plusieurs cafés avec terrasse. L’un d’eux est tenu par une charmante dame qui fait tout son possible pour échanger quelques mots en anglais. Elle a cinquante-cinq ans, elle a toujours vécu à Hiroshima où elle est née. Ses parents sont nés à Hiroshima. Ils étaient donc nés lors du largage de la bombe, mais, nous dit-elle, ils étaient heureusement en pension à une dizaine de kilomètres du centre. Nous aimerions parler avec elle plus longtemps. Elle est l’une des personnes que j’aimerais revoir si je retourne au Japon, avec le gérant rigolo de la ryokan Oyado Asagoya (qui, entre parenthèses, a retrouvé mes lunettes, que j’avais perdues et sur lesquelles je m’apprêtais à tirer un trait définitif. Il nous les rapportées, triomphant, dans la ryokan où nous étions hébergés le deuxième jour, une ryokan plus luxueuse, mais beaucoup moins drôle).

au bord de la rivière Kyobashi

Le récent (et très beau) film de Jean-Gabriel Périot (« Lumières d’été ») le confirme : Hiroshima est connu, non seulement pour ce qui s’y est passé d’apocalyptique, mais aussi, plus modestement, pour sa spécialité culinaire : les okonomiyaki. On mange souvent les okonomiyaki en étage, dans les immeubles du centre, vers Ebisu-dori. Hiroshima (mais aussi peut-être d’autres villes japonaises) a la particularité que les stands de nourriture qui sont ailleurs (par exemple en Chine) dans la rue se trouvent dans les étages… Une dame en rouge fait de la retape dans la rue, ventant son menu. On se laisse tenter. On monte en ascenseur vers un paradis gastronomique. La dame nous conduit à son cuisinier de mari, jovial. Nous lui commandons aussi des huîtres chaudes. Le chef balance les petites boules de chair salée sur la plaque chauffante devant nous. Nous les dégustons avec du chou. Puis vient la préparation des okonomiyaki proprement dits. Un peu de pâte à crêpe, un tas de choux découpés par-dessus. On mélange avec des bouts de lard. On retourne, on dispose sur la crêpe toutes sortes de garnitures, oignons verts, crevettes, tranches de porc, on arrose de sauce brune, et on découpe en petites languettes. Un petit verre de saké par là-dessus…

restaurant d’okonomiyaki

Quelques jours plus tard, nous connaîtrons la version portative, roulée pour être mieux tenue dans la main, dans la petite ville de Miyajima. Mais là, nous devrons défendre notre nourriture… contre les daims qui errent en toute liberté au bord des canaux et rivières…

Le film de Jean-Gabriel Périot montre également cette vitrine d’uniformes de lycéens et lycéennes, dans la galerie Hon-dori.

vitrine d’uniformes écoliers

A Miyajima, notre hôtel (qui s’affiche comme une « ryokan » mais il est trop grand pour cela) est juste au bas du Mont Misen, haut-lieu de la randonnée et de l’exploration de la forêt primaire. Sur ses pentes : le Daishô-in qui est un temple de la secte Shingon, un temple qui s’est spécialisé dans la repoduction à l’infini de statuettes de saints (les « bosatsu »). Parmi ces bosatsu, beaucoup sont des effigies de Jizô, la divinité qui se préoccupe des enfants morts, particulièrement populaire au Japon, où si l’enfant, objet de toutes les attentions, venait à mourir, il faudrait lui garantir la possibilité de franchir le fleuve Sanzu.

statuettes

Tout ferme à 17h. En allant à Tomo-no-ura, petit port de pêche près de la ville de Fukuyama (toujours dans la préfecture de Hiroshima), nous nous promettions de passer une belle soirée sur les quais et peut-être de manger un beau poisson grillé… C’est pourquoi, après notre petite sieste pratiquée dans notre hôtel somptueux (le Richmond) de Fukuyama, vers 16h, nous nous précipitions pour atteindre par le bus le port en question (bus n°5 depuis la gare, ceci dit en passant pour d’éventuels lecteurs intéressés par la balade). Beauté d’un port que les siècles ont laissé intact, face aux nombreuses îles qui parsèment la mer du Japon, maisons en bois, toits de tuiles recouvertes d’émail, temples disséminés dans les collines environnantes et en bordure de mer. Nous marchons beaucoup, longtemps pour faire le tour de tous ces bâtiments qui offrent autant de points de vue sublimes sur la baie. Mais au retour… surprise de trouver tous les bistrots que nous avions repérés… fermés ! C’est avant 18h qu’il fallait manger… sinon rien ! Plus qu’à reprendre le bus n°5 direction Fukuyama Station. Ce qui nous paraît étrange : alors que vers 19h, tout le monde est censé être rentré chez soi et que le soleil a décliné déjà depuis longtemps, nous nous attendons à trouver de la lumière dans les maisons mais visiblement tous les stores sont baissés, il ne passe aucune lumière par les fenêtres obstrués. On oppose souvent en Europe le sud catholique au nord protestant par la présence ou l’absence de rideaux aux fenêtres, les pays du Nord comme la Hollande laissant toujours voir ce qui se passe à l’intérieur des maisons, ainsi jamais closes contrairement aux maisons du sud. Le Japon surpasse les pays catholiques.

Tomo-no-ura

Echaudés, nous revenons le lendemain dès 10h. Quand tout est ouvert. La vieille maison de négociant et le musée moderne qui domine la ville, le bistrot du bout de la jetée et la maison traditionnelle qui abrite un musée à la gloire du héros local(*). Beauté de la maison des négociants, dite aussi résidence Ôta, qui abrite un atelier de fabrication d’une liqueur réputée pour ses vertus médicinales (hômêshu). Amusement : la dame très sérieuse qui est censée nous servir de guide en anglais pour visiter la maison… ne connaît pas un mot d’anglais, mais elle lit consciencieusement sa feuille, qu’à la fin, nous lui demandons de nous tendre… Au musée, en haut, sur la colline, c’est pareil, incompréhension. Mais de là-haut, on voit le village s’étaler et on devine le clapotis des vagues…

Prolongement : dernier soir, à Osaka. Dans un restaurant qui semble très prisé si l’on en croit la queue qui se forme à l’entrée, le cuisinier-chef découpe le thon entier sur son étal, face aux consommateurs.

(*) Sakamoto Ryoma, un « samouraï-marchand » qui osa affronter le shôgun Tokugawa après une histoire de naufrage dans la baie, où fut perdu le bateau Iroha-Maru, événement prélude à la restauration des Meiji (1868)

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Le Pavillon d’Or

Réfléchir sur la beauté… ou le sentiment de beauté peut-être (serait-ce plus juste?). C’est un exercice que le Japon suggère. Beauté d’une nature parfois sauvage (importance de la forêt primaire dans l’archipel, souvent souligné par Ôé, notamment dans un de ses premiers livres, par lequel souvent on l’a découvert en France, M/T les mystères de la forêt, forêt primaire que l’on trouve même à proximité des villes, comme sur les flancs du Mont Misen, à une portée de métro du centre de Hiroshima), beauté aussi d’une nature arrangée, maîtrisée, contrainte, comme dans l’art des bonsaï ou dans les parcs qui enserrent les temples zen, comme ceux de Daitoku-ji, pins miniaturisés, réduits à une représentation idéale de la nature. Et beauté des architectures classiques, des temples en particulier, depuis le Ginkaku-ji jusqu’au Rokuan-ji, en passant par l’Eykan-do ou bien le grand Todai-ji de Nara, mais aussi des châteaux (Himeji-jô). Beauté des intérieurs, tant de fois louée, simplicité, harmonie des lignes et des dispositions florales (kotonoma)…

Résidence Ôta (Tomo-no-ura)

On ne saurait réfléchir au sentiment de beauté sans faire référence à l’immense chef d’oeuvre de Mishima, Le Pavillon d’Or. On peut s’aider aussi du livre de François Cheng, Cinq Méditations sur la Beauté. Mais il y a une grande différence entre les deux approches. Cheng est ouvertement platonicien, avec lui, il s’agit de la Beauté existante à l’état pur, au même titre que le Bien, le Mal ou la Vérité, alors que le point de vue de Mishima est plus complexe, je le qualifierai plutôt d’existentialiste. Je ne suis pas un spécialiste de son œuvre, j’imagine que déjà beaucoup de travaux ont dû être produits sur son existentialisme flagrant qui fait irrésistiblement penser à une nouvelle ou un roman de Sartre. Le chef d’œuvre de l’écrivain japonais peut être vu comme la genèse d’un crime : l’incendie du Pavillon d’Or, déclenché par un de ses moines, autrement dit l’un de ses adorateurs les plus fanatiques, événement réel qui se produisit le 2 juillet 1950 (ce que nous voyons aujourd’hui en est la reconstruction à l’identique qui date de 1955). Mishima recrée avec méticulosité les faits et événements qui ont pu conduire le moine à commettre un tel acte. Comme chez Sartre, les événements de l’enfance, les traumatismes subis dans l’accession à l’âge adulte, le mélange qui s’est fait au cours de la jeune existence entre des éléments contradictoires, renvoyant en même temps au sentiment de beauté et au malaise de la souillure « expliquent » l’aboutissement tragique. Il faut lire ces passages presque indicibles où le jeune héros, Mizoguchi, mêle l’admiration à l’effroi, le désir et la flétrissure, la beauté et l’étrangeté. Cela commence avec son amour impossible pour la jeune Uiko, qui représente la beauté parfaite telle qu’elle lui apparaît en premier dans sa vie (Cheng dit la même chose : bien que situant sa première sensation de beauté dans la perception du Mont Lu, vers l’âge de six ou sept ans, il ajoute immédiatement après : « ce message [celui selon lequel « la beauté existe »] sera bientôt confirmé par la beauté du corps humain, plus précisément celle du corps féminin »), il rêve de son corps : « une nuit, évoquant le corps d’Uiko, je m’abandonnai aux idées noires et dormis mal », mais la rencontre avec son idole féminine le laisse pétrifié. Elle l’humilie (car il est bègue et se dit très laid), d’où son ambivalence au moment où la belle Uiko s’est fait prendre par les gendarmes car elle cachait un déserteur qui était son amoureux. La fin de l’histoire est triste : Mizoguchi s’embrouille entre son adoration et son ressentiment, sa compassion et sa joie mauvaise à la voir perdue (elle est abattue par son amant qui retourne son arme contre lui-même). Matrice en quelque sorte des émotions futures en matière d’amour et de beauté. Il n’est jusqu’au passage le plus célèbre de ce livre qui ne soit entaché de cette ambiguïté. Ce passage est celui où Mizoguchi et son copain Tsurukawa parcourent la splendeur du Nanzen-ji (un des temples qui longent la promenade des philosophes) et tombent en arrêt sur une scène qui se produit assez loin d’eux mais dont ils perçoivent tous les détails avec netteté (Il m’arrive de relire ce passage isolé pour le simple plaisir d’en goûter la beauté intense). Il s’agit d’un couple qui fait ses adieux l’un à l’autre. La femme est vêtue d’un kimono magnifique. Elle verse le thé à son compagnon, qui s’avérera être en partance pour la guerre, ils sont accroupis l’un en face de l’autre sur une de ces nattes comme on en voit dans les maisons de thé. Tout à coup, elle ouvre son kimono. « Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l’une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu’elle se mettait à la pétrir. L’officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d’un noir profond. […] j’eus la sensation nette du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l’écume verdâtre emplissait la tasse sombre […], de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse ». Le trouble que l’on éprouve est évidemment le produit de multiples facteurs opposés : la beauté de la femme que l’on imagine, la soudaine ouverture du kimono qui révèle la splendeur des seins et en même temps l’usage en quelque sorte sacrilège du lait qui s’en échappe, l’embrumement de la tasse de thé et finalement, la certitude que l’officier qui dit ses adieux part pour une mort presque assurée. Se manifeste le lien entre la beauté et la mort, qui est aussi un thème évoqué dans une méditation de Cheng (la deuxième). Plus loin dans le roman, nous retrouverons la femme au kimono, mais dans de toutes autres circonstances : son étoile aura pâli, le père de son enfant sera mort à la guerre, elle se donnera volontiers au premier venu et Mizoguchi, qui a la possibilité d’approcher ces seins qui lui ont causé tant d’émoi vus de loin, restera de marbre lorsque soudainement le globe laiteux lui sera offert. Une fois de plus, la représentation du Pavillon d’Or s’interposera entre son désir et ce qui pourrait être son objet, représentation d’une beauté tyrannique qui agit comme un empêchement à vivre.

Kinkaku-ji

Autre passage terrible : celui où, devenu novice au Temple d’Or et devant servir de guide aux visiteurs qui sont souvent des soldats de la force d’occupation, il lui est demandé d’escorter en dehors des heures normales un marine américain ivre accompagné d’une splendide prostituée. Il est évidemment subjugué par la beauté de cette femme, au même moment où le militaire ivre, ayant culbuté celle-ci dans la boue, lui enjoint de la piétiner (ce qu’il fait et qu’il cache sa vie entière comme un douloureux secret, engendrant une profonde culpabilité). Sur cette thématique de la Beauté conjointe avec le Mal, François Cheng, dans sa première méditation dit ceci : « il me sera aisé plus tard de me rendre compte que le mal et la beauté constituent les deux extrémités de l’univers vivant, c’est-à-dire du réel […] une certaine forme de mal vient de l’usage terriblement perverti que l’on fait de la beauté » (lui, ce qui le conduit à cette réflexion, c’est l’horreur des comportements de l’armée japonaise en 1936, époque du massacre de Nankin : une des manies des soldats violeurs était de photographier la femme ou les femmes violées qu’ils oblige[ai]ent à se tenir à côté d’eux – « dès lors, dans la conscience de l’enfant de huit ans que je suis, à l’image de la beauté idéale dans La Source d’Ingres, vient s’ajouter, en surimpression, celle de la femme souillée, meurtrie en son plus intime » (p. 17)).

Mais pour en revenir au Pavillon d’Or et plus généralement à la beauté que l’on trouve dans l’archipel nippon, nul doute que cette beauté nous interroge (nous dérange?), comme elle interroge (ou dérange?) le jeune moine Mizoguchi (NB : l’historiographie dit que le Pavillon d’Or fut incendié par un moine dérangé). Est-elle bien « réelle »? Au départ, notre héros ne connaît le Pavillon d’Or que par ouï dire (les propos de son père, lui même prieur zen d’un temple de province) ou par photographies et son premier contact avec l’édifice le déçoit : « ce n’était rien de plus qu’une vieille, insignifiante construction noirâtre à deux étages ; même le phénix semblait n’être qu’un corbeau posé à la pointe du toit », au point de se demander : « la beauté peut-elle être quelque chose d’aussi laid ? », avant de s’interroger : la Beauté ne se joue-t-elle pas du regard des hommes ? N’y a-t-il pas quelque attitude à avoir, à respecter, pour qu’elle éclate à notre œil ? Il est significatif que la maquette du temple, telle que montrée par son père, le réconcilie un instant avec l’image a priori qu’il en avait, c’est que la maquette offre davantage prise à la rêverie que l’objet réel : on peut par exemple admirer le jeu des correspondances qui se crée entre microcosme et macrocosme (noter que de telles maquettes sont en effet présentes dans la plupart des édifices, notamment au château d’Himeji, mais aussi au Todai-ji de Nara, et le spectateur peut rester longtemps à méditer sur un rapport d’homothétie latent).

François Cheng

Et si la Beauté finalement n’était pas si « objective » que cela ? (Cheng, lui, croit en une beauté objective), si elle n’existait pas principalement dans le regard qu’on porte sur elle ? De fait, c’est lorsque le jeune novice réalise que le Temple d’Or est périssable et qu’il peut, lui aussi, disparaître sous les bombes incendiaires larguées par les avions américains (nous sommes en 1945 et la ville de Tokyo subit des raids meurtriers, ce qui suscite chez les habitants de Kyôtô la crainte de subir les mêmes raids – on sait que Kyôtô a évité de peu le largage d’une bombe atomique, le site de Horoshima lui ayant été préféré) qu’enfin, le Pavillon d’Or de ses rêves en vient à recouvrir « jusque dans le détail » celui de la réalité. « Le Pavillon d’Or cessa – dit-il – d’être une construction immobile ; il se métamorphosa, pour ainsi dire, en symbole de l’évanescence du monde phénoménal ». Comme le dit également Cheng dans sa première méditation, le sentiment de beauté a partie liée avec celui de l’éphémère, du passager. La beauté se réfère à celle d’un instant (ce qui semble contradictoire avec l’idée d’une beauté immuable et éternelle comme celle qui figure dans le Monde des Idées platoniciennes). On retrouve le chemin de la méditation de Barthes, que j’évoquais la semaine dernière, concernant l’évanescence des signes, le sentiment d’un équilibre fugace, le plateau repas comme une palette changeante au gré de notre picorement. Si nous étions assurés de la permanence d’un objet supposé incarner la beauté, alors peut-être ne ferions-nous pas attention à lui, comme tous ces gens qui pensent qu’il est inutile d’explorer leur voisinage immédiat parce que « ils auront bien le temps quand ils seront vieux ». Nous nous précipitons vers le beau parce que nous pensons qu’il ne va pas durer, ainsi regrettons-nous de ne pas être allés admirer les bouddhas de Bamyan ou la ville de Palmyre pendant qu’il en était encore temps… et puis aussi, nous sommes heureux de contempler cette jeune femme parce que quelque chose nous dit que sa beauté parfaite ne va pas durer.

métro Osaka – Kobe

Que la beauté ne soit pas « objective », on le sait. Il est difficile d’imaginer que le Beau existe par essence, distribué dans la nature au même titre que les propriétés chimiques ou physiques des corps. Il n’est pas de beauté sans un regard tourné vers elle. Il en va peut-être comme de la couleur qui n’a pas, elle non plus, d’existence « objective », mais qui n’est pas non plus, complètement subjective, comme si elle existait nécessairement dans un entre-deux, une interaction du sujet et de l’objet. La réflexion philosophique contemporaine voit dans la couleur une construction évolutive qui aurait permis à l’espèce humaine une meilleure adaptation en identifiant plus nettement les composants du monde et en permettant en particulier de distinguer les substances dangereuses (cf. Christophe Al-Saleh, Qu’est-ce qu’une couleur? Vrin ed.). Qui sait s’il n’en est pas ainsi de la beauté, nécessaire à notre organisme pour se régénérer, à notre espèce pour orienter ses choix en matière de reproduction ? Comme si notre perception s’était habituée à privilégier, entre toutes les configurations, celles où se dégagent une harmonie (exprimée par des rapports de proportionnalité particuliers comme c’est le cas du fameux Nombre d’Or en architecture), quelques rapports secrets dont nous n’avons qu’un savoir latent ?

Nanzen-ji

Je me balade dans Kyôtô. Je suis scrupuleusement le chemin des philosophes (Tetsugaku-no-Michi), mais je l’ai commencé par son milieu, ce qui m’oblige à monter vers le Nord avant de redescendre vers le Sud. Le premier temple auquel j’accède est le Hônen-ji. On le décrit comme paisible et discret. Je me retrouve avec seulement un couple de japonais. Ils me sourient. Sans doute éprouvent-ils une sorte de fierté à se dire que des touristes étrangers viennent spécialement goûter ce silence et cette splendeur des jardins. J’attaque le parc du temple par le haut, qui domine deux jardins secs, avec deux tas de graviers soigneusement disposés. Une stèle, un sûtra affiché. Les bâtiments sont fermés. Il faudra revenir une autre fois. Mais une autre fois peut-être, un typhon aura soufflé, les tas de sable auront été dérangés, les branches des pins se seront rompues. De l’autre côté du chemin, un restaurant modeste pour que le marcheur se sustente. On n’y sert que du tofu, sous toutes ses formes, mais surtout bouilli dans un chaudron qui cuit devant soi, sur un réchaud disposé au milieu de la table. Dehors il fait très chaud, plus de 40°C, alors je goûte la fraîcheur de la pièce aux proportions parfaites. Et la fraîcheur du tofu bouilli.

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Les voyages, le Japon, les signes et les choses

Je veux bien croire que les voyages « nous conduisent vers nous-mêmes », qu’ils ne fassent que nous révéler que « [notre] chemin ne soit que cela, le [notre] » comme le dit Nobécourt… encore que je n’en sois pas si sûr… nous-mêmes, l’ego, le soi… y a-t-on bien réfléchi ? Si nous ne l’avons pas fait, d’autres l’ont fait à notre place, la philosophie bouddhiste par exemple. On devrait s’y référer plus souvent. Le soi n’existe peut-être tout simplement pas. Alors, comment aller vers quelque chose qui n’existe pas ?

Ce qui est sûr est que les voyages nous enferment dans une bulle, que nous avons tout loisir de baptiser « nous-mêmes », même si ce nous-mêmes n’est pas exactement ça. Etre dans cette bulle nous apporte du bonheur, c’est-à-dire le sentiment un peu confus de coïncider totalement avec ses actes et ses projets. Comme s’il ne s’insérait entre eux et ce « nous-mêmes » aucune distance. L’interrogation sur soi-même, le doute, l’angoisse sont suspendus. Tout cela pour un train qu’il ne faut pas rater, l’excitation de bientôt connaître ce qu’on n’a encore jamais vu, la perplexité face à un chemin à prendre, chemin tout physique, en rien spirituel ni métaphysique. Bref ramener nos questions à une détermination d’où est le nord et d’où est le sud.

Quand s’y mêle une question de langue, alors le tableau est complet : tout notre être est tendu vers une éventuelle compréhension de l’autre. Je dis « éventuelle » car, bien sûr, elle n’arrive jamais. Le Japon (et les pays d’Asie en général, Inde, Chine…) offre l’expérience la plus complète de tout cela. Un « empire de signes », comme disait Barthes, qui n’est en aucun cas fait pour que nous le « comprenions ». Si nous ne sommes pas expert en langue japonaise, notre esprit ressentira le fait de demeurer définitivement face à une porte close. Nous aurons beau savoir quelques propriétés de cette langue, que les verbes y figurent toujours en dernière position, que ce dont on parle est toujours souligné par la particule « wa », que les questions se forment en rajoutant « ka » à la fin de la phrase et qu’il existe un verbe « être » pour les animés et un autre pour les inanimés… cela ne fera que nous convaincre qu’une langue ne se réduit jamais à sa pure syntaxe, que ce qui est difficile à acquérir c’est la chair des mots et des sons, laquelle donne vie à un squelette qui, lui, ne diffère pas tant que cela de celui des autres langues si ce n’est par les valeurs de quelques paramètres formels.

Etre dans un espace rempli de locuteurs, dans un restaurant par exemple, c’est faire face à un bruissement dont ne ressortent que des syllabes en « k » et des voyelles traînantes (« arigato go-sai-maaaaaa »). On pourrait en prendre le vertige, mais en même temps, comme dit Barthes : « la masse bruissante d’une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger (pour peu que le pays ne lui soit pas hostile) d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l’origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture, d’intelligence, de goût, l’image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu’il vous demande de reconnaître » (l’Empire des signes, p. 21, ed. Points-essais). Il nous apparaît ainsi un ensemble réglé de gestes et d’échanges que l’on prend pour homogène : on parle d’un ton mesuré, on se révère les uns les autres, on s’incline devant l’autre (alors que nous savons bien que tout cela abrite aussi, derrière des conventions, des gestes d’humiliation, ou de domination voire même de violence).

Autre effet d’une langue que l’on ne comprend pas : on se trouve prisonnier des sons, autrement dit des phonèmes, qui ne viennent jamais s’articuler en morphèmes c’est-à-dire en éléments qui auraient du sens, il en résulte nos maladresses et nos bégaiements, cela ne nous coûte rien d’inverser ou de substituer des syllabes. Je vais ainsi à la gare de Hiroshima pour acheter nos billets du retour vers Osaka, sachant que nous désirons nous arrêter à Fukuyama (ville permettant d’aller en bus juqu’au petit port de pêche de Tomo-no-ura), mais allez savoir pourquoi, je substitue Fukuoaka à Fukuyama… or, Fukuoaka existe bel et bien mais c’est à l’autre bout du Japon (heureusement quand je m’en rendrai compte, le préposé acceptera de changer nos billets sans difficulté).

Qui dit langage dit écriture. On le sait, l’écriture tient un rôle primordial dans la culture et la pensée des pays asiatiques, assez différent de celui qu’elle a dans nos propres cultures. Nos alphabets valent pour ce qu’ils permettent de coder les significations, ils sont relativement transparents. Ce n’est que dans certaines formes de poésie à partir du XXème siècle (on pense aux poèmes dits « cubistes » de Pierre Reverdy ou aux calligrammes d’Apollinaire) que le dessin de la lettre et la disposition des strophes se mettent à compter presque autant que le sens des vers. Cette tendance marginale en Occident devient la règle en Chine ou au Japon, où l’on sait aussi que le mot, loin de renvoyer au concept de manière quasi transparente, n’y renvoie que par l’entremise du (ou des) caractère(s) dont il faut apprécier la forme et la manière dont ils sont fabriqués à partir de traits élémentaires pour en saisir le sens. On comprend ainsi que tout un art se développe, qui nous est assez hermétique, autour de la calligraphie. Mrs Kanamori, que je rencontrai autrefois à Paris parce que nous logions dans le même hôtel (et que j’avais eu la galanterie de lui monter sa lourde valise à l’étage) est ainsi une calligraphe renommée au Japon. Notre passage à Kôbe était une opportunité de la rencontrer « at home ». J’ai donc passé une après-midi entière avec elle (et sa sœur), faisant le tour des lieux intéressants de ce port célèbre. Occasion aussi de voir ses œuvres qui permettent d’illustrer parfaitement l’idée qu’il n’y a pas, dans l’univers japonais, de frontière entre écriture et peinture. Mrs Kanamori prend un caractère connu (par exemple celui qui désigne un arbre avec des fruits et s’interprète comme un « pêcher ») et le distord jusqu’à en accentuer encore la signification visuelle. La distance est ainsi abolie entre le caractère et l’abstraction picturale du pêcher.

Momo (a peach tree)

Univers de signes, entrelacs, réseau, tout ceci se mêle dès qu’on pense au Japon. Le réseau premier du Japon est celui de ses chemins de fer. Il faut aller à la gare de Tokyo ou à celle d’Osaka à la recherche d’un train vers une station quelconque pour faire connaissance avec la perplexité face à un réseau que les ingénieurs se sont échinés à rendre toujours plus complexe. Le nom de votre gare de destination ne sera peut-être pas écrit en anglais, il vous faudra parcourir l’arête du graphe qui mène de votre station actuelle à celle que vous visez pour connaître le prix de la course, la couleur vous renseignera sur le nom de la ligne et la connaissance de ce nom doit en principe vous orienter dans le dédale de la gare… rien n’est moins sûr. Encore faut-il avoir une parfaite acuité visuelle et une attention sûre d’elle au point que l’on soit certain de ne pas avoir manqué un panneau indicateur en cours de route… On pense qu’avec le Shinkansen – qui est l’équivalent de notre TGV – les choses vont se simplifier car chez nous, les TGV sont relativement rares et les lignes évidentes. Au Japon, il y a plus de rames successives sur une ligne Shinkansen qu’il n’y en a sur la ligne 13 du métro parisien… Et elles ne s’arrêtent pas toutes forcément aux mêmes gares. Résultat : vous avez sauté dans le premier train venu pensant que c’était le vôtre alors qu’en réalité c’était celui de 10h32, le vôtre partant, lui, à 10h35… Mais là encore heureusement, la gentillesse du contrôleur sera à l’oeuvre, il vous indique à quelle gare descendre puis comment faire pour revenir en arrière.

lignes du Kansai

Pour le voyageur occidental (peut-être aussi pour le voyageur japonais ? Ça, nous ne le saurons jamais) le Japon s’apparente ainsi à un jeu essai-erreur. Prenez par exemple le cas de la nourriture – un cas que nous autres français avons particulièrement tendance à mettre en avant ! – nous entrons avec elle dans un autre ordre de complexité. Barthes, là encore, a des mots magnifiques pour décrire la question, quand il compare le plateau repas à une palette de peintre. En effet, lorsque le plateau arrive, par exemple au petit déjeuner, ce n’est que couleurs variées et touches impressionnistes : il est impossible de prévoir ni même d’imaginer le goût que cela va avoir. Et comme dans les illusions savantes de certains peintres qui nous font croire à une chose alors qu’il s’agit d’une autre, certains fragments de nourriture ainsi exposés nous évoquent à tort des choses connues alors qu’ils en sont loin. Certes, le morceau de poisson fumé ressemble à lui-même, mais ce petit fruit orange qui nous évoque une friandise sucrée se révèle être une horrible substance macérée dans du vinaigre (horrible pour nos palais européens, bien entendu), et ces petits biscuits en forme d’étoile que nous gardons pour la fin (enfin quelque chose de doux!) sont des bouts de poisson délicatement découpés et frits, ce qui leur donne cette apparence dorée, parsemée de cristaux que nous prenions pour du sucre. C’est par ces essais et ces erreurs que nous parvenons lentement à apprivoiser ce qu’il y a derrière ce repas, une palette en effet, mais dont nous ne sommes pas obligés de goûter toutes les saveurs.

Vient alors une autre idée, selon laquelle ici, on ne serait jamais obligé de tout goûter, de tout épuiser, de tout voir en son ensemble. Les jardins, par exemple, qu’ils soient « secs » comme les jardins zen, ou qu’ils soient comme des univers en miniature (le Shukkeien à Hiroshima) semblent être faits seulement pour que nous les saisissions au travers de points de vue, autrement dit localement et non globalement (comme cela est le cas de jardins à la française notamment, où nous sommes conviés à admirer un plan d’ensemble). Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle les villes japonaises de taille moyenne (Kôbe, Himeji, Fukuyama…) de loin nous semblent être des amassements de tours et d’immeubles disposés de manière anarchique, sans plan d’ensemble, comme si l’existence locale de points de vue particuliers devait suffire à notre goût pour la contemplation. Prenons le cas d’Himeji, là où se trouve le fameux château du Héron Blanc. Vue du train, nous ne voyons de blanc que celui des barres d’immeubles et tout au loin, ce château qu’on devine dans le soleil, immaculé, mais dont la blancheur ne contraste en rien avec celle de l’environnement (il faut dire qu’il y a de quoi puisque sa rénovation est récente!). A la descente du train, une grande avenue impersonnelle dont la lumière nous aveugle au point que nous préférons emprunter la galerie couverte qui lui est parallèle. A la sortie du château, après avoir visité le koko-en (un autre de ces parcs merveilleux aux multiples points de vue), nous faisons quelques mètres dans les faubourgs de la ville, tout de maisons basses et d’échoppes en bois, à la recherche d’un « Musée de la littérature » qui nous intrigue et que nous nous attendons à trouver dans une maison anodine. Nous ne soupçonnons pas l’existence un peu plus loin d’un époustouflant édifice contemporain, œuvre de l’architecte Tadao Ando, entièrement dévolu à la littérature régionale (mais fermé hélas, car tout ferme tôt, souvent dès 16h30)(*). Comme si l’univers était fait de fragments juxtaposés, sans colle peut-être, ou sans ciment (ceci renvoie à la notion de ciment des choses en métaphysique : devons-nous considérer le monde comme une juxtaposition d’objets ou au contraire comme un lieu de relations?).

shukkei-en (Hiroshima)

/à suivre/

(*) autre œuvre d’architecture contemporaine magnifique vue au cours de ce voyage : le MOCA de Hiroshima (Museum of Contemporary Art), dû à Kishô Kurokawa, qui abrite des œuvres contemporaines (comme on peut s’en douter!). Presque toujours question d’ombre et de lumière… En parlant d’ombre, celles qu’on n’oubliera jamais : laissées sur les murs de Hiroshima par l’éclair aveuglant de la bombe, auxquelles l’artiste japonais Jiro Takamatsu rend hommage ici.

shadows of women and children – Jiro Takamatsu

MOCA

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72 ans après… (et un jour)

Hiroshima, 72 ans et un jour après… (nous sommes le 7 août 2017). Aujourd’hui pourtant, la ville existe encore. La rivière Ôta continue de couler et la spéculation immobilière est allée bon train au point que l’on raconte qu’il n’y a pas si longtemps on voulut faire disparaître le Dôme en ruine qui marque l’épicentre de l’explosion pour le remplacer par des immeubles d’habitation ou de bureaux, bien plus rentables… C’est Ôé Kenzaburo qui raconte cela dans ses fameuses « Notes sur Hiroshima » – un livre à lire absolument (ou dont il faut lire au moins l’épilogue.

Dôme Genbaku

Hiroshima est l’un de ces endroits où l’on se promet d’aller une fois pour mieux comprendre, mieux voir, mieux ressentir, mieux cerner le réel. Et c’est tout cela qui se passe en ce lieu qui contient des symboles simples, comme une cloche émettrice d’un glas lourd, un cénotaphe en forme d’arche où l’on continue soixante-douze ans après à déposer des gerbes de fleurs, un mémorial où sont collectés les noms des victimes et les témoignages qui portent sur elles, un « mémorial des enfants pour la Paix », si simple et anodin vu de loin, où sont réunies toutes les grues de papier fabriquées selon le principe des origamis par les enfants du monde à la suite de celles qu’avait commencé de plier la petite Sadako Sasaki lorsqu’elle avait appris (en 1955) qu’elle était atteinte de leucémie. Cette petite Sadako, on la retrouve à l’intérieur du Musée, en photo, avec une amie, droite et fière dans sa tenue scolaire. Y sont exposées également ses petites chaussures rouges qui allaient si bien avec le kimono de soie que lui avait offert sa mère quand celle-ci avait su que sa fille était dans sa dernière année de vie.

grues de papier au Mémorial des enfants

Comment ne pas pleurer à ces évocations, à la pensée des corps brûlés, parfois volatilisés en une seconde, des corps qui n’ont laissé qu’une ombre, des corps errants dont la peau se détache, des visages qui disparaissent dans la bouillie du sang. Comment ne pas pleurer à la pensée de ces enfants qui n’avaient plus la force de boire l’eau qu’on leur tendait et qui mouraient dans les bras de leur mère. Hiroshima l’enfer absolu au XXème siècle. On me dira qu’il y en eut d’autres et cela est vrai… la Shoah, le Goulag… mais celui-ci, comme chacun des autres, est particulier. Jamais il n’y eut (sauf aux temps mythologiques dont la Baghavad-gita se fait l’écho en faisant allusion à une explosion qui lança elle aussi sur le monde un éclair aveuglant) une telle destruction causée en un seul instant, telle une singularité à jamais inscrite dans l’histoire de l’Humanité.

D’autres explosions semblables (et qui sait s’il n’y en aura pas de telles dans le futur puisqu’on parle avec insistance d’un possible conflit entre les USA et la Corée du Nord…) pourraient contribuer à inscrire un changement définitif dans les gènes de l’humain, comme celle-ci l’a fait pour des descendances entières des hommes et des femmes qui vivaient là. Enfer unique aussi à cause des souffrances et des décès qui durèrent longtemps après (vingt, trente, quarante ans?) dues à des leucémies. Et des êtres qui n’étaient pas encore nés eurent leur vie écourtée.

Ôé Kenzaburo a fait plusieurs visites à Hiroshima, à l’occasion de cérémonies commémoratives et de conférences internationales qui se succédèrent dans les années cinquante et soixante, souvent inutiles, souvent simples lieux d’affrontement entre les grandes puissances, Russes et Chinois en particulier. Les associations de soutien aux victimes voulaient un texte interdisant les armes nucléaires, mais nous n’avons toujours pas atteint ce stade. Même si en quatre-vingt-seize,, le CBCT a fini par interdire les essais nucléaires… mais c’était bien parce que les grandes puissances (y compris la France) les avaient terminés. On se souvient qu’en cette année-là, Ôé, qui eut alors le Prix Nobel de littérature, refusa de venir en France parce que Chirac, qui venait d’être élu, avait lancé une (ultime) campagne d’essais dans le Pacifique… Reconnaissons qu’aujourd’hui, l’Organisation de l’application du CBCT (CBCTO), dotée de moyens puissants (surveillance sismique partout dans le monde) parvient, non pas à « empêcher » mais à informer sur d’éventuels essais clandestins.

On a donné le nom de hibakusha aux victimes atomisées du bombardement de Hiroshima. Pendant longtemps, les hibakusha ont souhaité se taire, qu’on les oublie, alors que « les penseurs, les hommes de lettres » voulaient les inciter à briser le silence. Mais ils ne voulaient pas ou ne pouvaient pas simplement parce qu’ils étaient trop faibles, épuisés par la maladie ou la fatigue causée par les radiations. Certains, cependant, ont trouvé le courage de parler, ainsi en 1963, Mimayoto Sadao, leur représentant, disait lors de l’ouverture de la Conférence de la Paix : « de Hiroshima, je lance un appel, car il y a encore aujourd’hui dans cette ville un grand nombre de gens qui souffrent nuit et jour des maladies causées par la bombe… un grand nombre de gens qui luttent sans cesse vers une mort tragique ». Ce « vers », nous dit Ôé, n’était pas un lapsus, une maladresse, il ne pouvait être remplacé par un « contre », il exprimait simplement l’inexorabilité, un nouveau concept, une nouvelle attente, une nouvelle conscience qui était désormais celle de tous les hibakusha, mais peut-être aussi de tous ceux qui ont compris vers où se dirige le monde. Sans que cette nouvelle conscience vire au catastrophisme, ou alors, comme le dirait Jean-Pierre Dupuy, à un catastrophisme éclairé, autrement dit à la conscience d’une fin inéluctable que l’on ne peut qu’espérer retarder le plus possible.

Les contemporains de la bombe A sur Hiroshima et Nagasaki n’ont souvent pas compris la portée de l’événement : les journaux mirent plus en relief la prouesse scientifique que l’importance incroyable du désastre causé. Les commentateurs ont affirmé avec beaucoup d’aplomb que la Bombe avait permis d’abréger le conflit, et que donc, il s’agissait d’un « mal nécessaire ». On reste stupéfait devant cette insensibilité aux malheurs des populations civiles. Le peuple japonais n’a certainement pas voulu cette guerre : il était soumis à un ordre impérial. Le régime n’avais pas reçu le baptême « démocratique » qu’avait connu le nazisme. L’armée et le gouvernement du Japon étaient sûrement aussi responsables de cette catastrophe que ne le furent l’armée et le gouvernement américains, et le peuple, lui, vaquait à ses souffrances, en espérant bien sûr que son pays serait vainqueur mais en étant témoin chaque jour de nouvelles destructions (le bombardement de Tokyo par des « moyens conventionnels » fit, semble-t-il, encore plus de morts que la bombe d’Hiroshima). Y pouvait-il grand chose ?

Hiroshima – 6 août 1945

Le Musée d’Hiroshima réunit une documentation très riche : on y voit les préparatifs côté américain, les échanges de lettres et de rapports secrets sur l’état de fabrication de l’arme nucléaire, la lettre d’Einstein qui exprime surtout la peur que l’Allemagne arrive en premier à posséder cette arme, le document signé d’une dizaine de physiciens dont Léo Szilard, qui attire l’attention sur les risques liés à l’emploi de l’arme atomique. On y lit aussi les hésitations sur les lieux où lancer la bombe. L’extraordinaire cynisme des arguments : Hiroshima se prêtait bien à la chose parce que la ville est entourée de collines et que donc cela allait permettre de focaliser la puissance de l’explosion en la rendant optimale, et puis, à Hiroshima, il n’y avait pas de camp de prisonniers. Kyoto aurait été une bonne cible : c’était le centre de la vie intellectuelle et donc l’endroit où il y aurait eu le plus de gens à même d’alerter sur les conséquences, mais Kyoto, heureusement pour elle, n’avait pas certains des avantages de Hiroshima…

On apprend aussi à l’occasion que la France aujourd’hui possède encore 300 têtes nucléaires… Pour lui servir à quoi ? L’idée germe que notre président s’honorerait grandement à les supprimer (voire à en supprimer la plus grande partie… il en resterait encore bien assez pour faire face à un très hypothétique conflit…). Quel regain de prestige international cela lui conférerait… et de popularité peut-être, dont il semble avoir déjà si besoin…

***

Nous quittons Hiroshima avec le cœur lourd même si la ville en son ensemble paraît avoir oublié et s’être investie dans le commerce et les festivités. Tout un quartier vit et s’enivre le soir. On y mange d’étonnantes crêpes à base de choux et recouvertes de beaucoup de choses au choix (coquillages, poisson, porc, oignon vert…), on les appelle okonomiyaki. On se régale aussi d’huîtres cuites sur une plaque brûlante, le tout arrosé d’un petit saké… Le tramway de la ligne 2 conduit depuis la gare jusqu’à Miyajima-guchi : le point d’embarquement pour l’île de Miyajima, avec son célèbre grand torii, éternel symbole du Japon, en photo dans tous les livres. Les temples ont presque neuf cents ans, le plus célèbre – le fameux Itsukushima-jinja – a la particularité unique d’être « flottant » : à la marée haute, il est envahi par les eaux de la mer du Japon. On dit qu’avant la restauration de l’ère Meiji, le peuple n’avait pas le droit de fouler le sol de l’île et ne pouvait que s’en approcher en bateau. C’est la raison d’être de ce grand torii planté dans l’eau. Quant à la partie haute de l’île, le mont Misen, elle a sur ses flancs des essences d’arbre uniques, et elle abrite un autre temple, le Daishô-in, appartenant à la secte bouddhique shingon plein de mystères et de curiosités. Des myriades de statues de pierre, un bouddha doré couché, une grotte d’un noir épais où ne luisent que les images des 88 temples de Shikoku et la statue d’une déité cocasse à cause de son long nez.

grand torii de Miyajima

En août 1945, Miyajima fut l’un des lieux de repli des hibakusha, on ne peut s’empêcher de penser à eux.

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Retour au Japon

Oublier toute contrariété.

Etre accroupi jambes croisées et regarder sans y penser le dessin d’une pomme verte dans un cadre carré.

Ne pas faire attention aux bruits hors de la ryokan.

Se concentrer sur le présent, ne pas tenter par quelque effort intellectuel de « comprendre », le zen, ou le non-zen.

Attendre qu’en soi le désir s’apaise de lui-même, c’est tout peut-être ce qu’apporte une présence au Japon et du Japon en nous.

La chaleur extrême en ce mois d’aôut aide à tout cela. On attend qu’elle fléchisse pour sortir au bord du canal (à Konisaki-onsen), afin d’aller comme les autres vacanciers d’onsen en onsen, un yukata sur le dos et des socques de bois attachées à nos pieds.

Rompre le silence de l’eau. S’absorber dans les ondes circoncentriques autour du lieu où tombe… une goutte d’eau.

Dans les jardins zen du Daitoku-ji, à Kyoto, qu’il s’agisse du Ryongen-in ou du Daisen-in, les petits graviers soigneusement peignés reproduisent justement cette figure de la goutte d’eau qui tombe. Dans le dernier temple, la vie était représentée par un fleuve de gravier. Il partait d’un massif en forme de tortue, passait sous le mur du doute avant de ressortir plein de sûreté pour se perdre dans l’océan infini. Deux cônes simulant des tas de sel en symbolisaient la permanence, mais dans un coin, un arbre dont les fleurs ont la particularité de ne vivre que 24 heures rappelait, en s’opposant, la vérité de l’éphémère. On tournait trois fois avant d’entrer définitivement dans le temple, c’était là façon de s’habituer à la transition entre l’informel du dehors et le formel du dedans. Car l’esprit n’est que forme et pureté de la forme.

jardin zen du Ryogen-ji (Kyoto)

A Kyoto encore, j’ai vu pour la seconde fois de ma vie la merveille architecturale du monde : ce Pavillon d’Or (Kunkaku-ji) tant rendu célèbre par Mishima.

Comme un écrin géant qui serait à lui seul son contenu, recouvert de feuilles d’or et se mirant dans l’eau étale d’un lac parsemé d’îlots plantés de conifères en forme de bonsaï.

Le Pavillon d’Or (Kyoto)

J’ai goûté un peu de thé vert accompagné d’une patisserie.

Et le lendemain, longeant le sentier de la Philosophie (Tetzugaku-no-michi) j’ai erré de temple en temple, du Ginkaku-ji au Nanzen-ji, et surtout, surtout, j’ai revu Amithaba ou Amida, bouddha recouvert d’or, minuscule en sa niche grillagée, mais qui présente la particularité de tourner la tête vers la gauche comme s’il se retournait pour dire à quelqu’un qui le suit… mais oui, c’est bien cela : la légende raconte qu’une représentation de Bouddha avait été donnée à l’Empereur et que celui-ci l’avait remisée dans un recoin de son palais. Apprenant cela, le moine Eykan décida de l’aller chercher afin de la rapporter à Kyoto. Il la chargea donc sur son dos, mais c’était l’hiver et la neige tombait dru dans la nuit, faisant disparaître les traces de pas et Eykan se perdit. Il marchait en déblayant la neige à grand peine, nous voici comme dans le fameux roman d’André Bucher : « Déneiger le ciel », sauf qu’un narrateur occidental ne fait pas surgir une déité devant lui, ici, la représentation de Bouddha saute du dos du marcheur pour se mettre devant lui et lui montrer le chemin, et comme le moine n’avance pas si vite, la représentation du Bouddha se retourne vers lui pour lui demander où il en est. Et dans la sculpture, nous saisissons le Bouddha en cet instant.

Amida Mikaeri

L’avant-veille, j’avais parcouru d’autres lieux aussi comme le fantastique chateau du Héron blanc de Himeji, ainsi appelé parce qu’il est tout blanc et qu’il domine la plaine comme la tête du héron perchée sur son long col. Cinq étages tous supportés par les mêmes poutres verticales, abritant des dédales de pièces sombres, en bois, percées quand même de fenêtres coulissantes et de meurtrières. Lattes du plancher enchâssées comme les pièces d’un puzzle. Et en marge de cet édifice un admirable jardin (koko-en) où se trouvaient les demeures des samouraïs et où aujourd’hui on se rafraîchit à l’ombre des bambous et des plaqueminiers, au bord des mares et des cascades ou dans le silence recueilli d’une maison de thé.

Himeji jô

Aujourd’hui, nous avons revêtu la tenue du curiste et nous faisons sonner nos socques sur le pavé des rues de Konisaki. Trois onsen à la suite et déjà nous sommes liquéfiés. Propres comme des carpes issues d’une eau bouillante. A chaque bain, le même rituel : se mettre nu (hommes et femmes sont séparés), entrer dans l’antre du bain avec seulement une petite serviette, se savonner, se rincer, se tremper dans l’eau chaude avec la petite serviette sur la tête, remercier les kami qui nous envoient cette chaleur souterraine, ne rien dire, ne rien penser, ne pas remarquer le vieillard nu à la peau desséchée ou cet autre qui vient d’on ne sait où (en fait d’une grotte), dans le clair-obscur d’un éclairage intime, grimaçant sous la quasi brûlure que lui apporte cette eau si précieuse. Ressortir au bout de dix à quinze minutes, rouge comme écrevisse et s’arroser d’eau froide avant de repasser le seuil orné de deux noren qui pendent. Dehors, la nuit tombe. Les restaurants ouvrent. Deux bonnes bières aident à compenser la déhydratation due à la sueur. Les petits enfants sont adorables dans leurs kimonos fleuris.

Kinosaki onsen

cf. Les noren 暖簾 sont de courts rideaux de tissu que l’on accroche traditionnellement à la porte d’entrée des magasins ou de certaines maisons au Japon. Ils ont généralement une ou plusieurs fentes verticales découpées depuis la bas du tissu, ce qui facilite le passage des personnes. Les noren sont rectangulaires, de longueur et hauteur variables, et peuvent être confectionnés à partir de matériaux divers, avec des couleurs et motifs différents. 

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Avignon 2017 – Des éclats de Molière à la Maison d’Ibsen

Court séjour à Avignon. Enchantement de la fête, excitation des soirs qui se prolongent. Avignon lieu de beauté c’est-à-dire de lumière. Où l’on trouve toujours un chemin dérobé que l’on n’avait jamais vu, une ruelle comme une gorge entre deux hauts murs qui abritent le secret de quelque couvent ou les frasques oubliées d’un évêque de la saison papale. Les ruelles s’enchaînant aux ruelles, si on oublie de tourner au moment propice, on s’embarque dans un périple des confins des temps, on va vers les cieux peut-être, avec pour preuves les façades des chapelles surgissant à l’improviste, tourmentées et triomphantes, et dont les noms déclinent toutes les couleurs des pénitents. C’est celle des pénitents noirs qui m’émeut le plus, peut-être parce qu’elle fait suite à la prison, qu’elle est au bas des murs vertigineux qui supportent le Palais des papes et l’église Notre-Dame des Doms et qu’elle précède une sortie possible des remparts par la petite porte de la Banasterie. Au-delà le fleuve, les éclats de la ville moderne et de la circulation automobile et l’embarcadère du ferry qui mène à mon camping préféré. Et en ces périmètres parfois austères, les appels au spectacle dans mille théâtres. Peut-être pas mille théâtres mais mille quatre cents pièces que l’on joue dans une bonne centaine de théâtres. Le In bien sûr veut dominer le Off par son érudition, sa nouveauté et ses audaces, là où parfois le Off sombre dans le convenu et même le vulgaire. Mais pas souvent. La plupart du temps, les spectacles sont de qualité, surtout ceux qui sont destinés aux enfants (pour l’essentiel au Collège de la Salle). S. et B. ont ainsi revu « Malade, mon oeil ! » une adaptation pour eux du Malade Imaginaire (par la compagnie Théâtre en Stock, à 16h15), mais ils ont vu aussi un délicieux duo d’une Toinette et d’un Don Juan pour leur expliquer les lois du théâtre au temps de Molière dans Molière dans tous ses éclats (pourquoi découpe-t-on une pièce en actes ? Pourquoi se dit-on « merde » entre comédiens etc.) (compagnie Croc’Scène, à 13h30).

La veille au soir, S. (qui avait heureusement échappé à une représentation de « Fiesta » que son grand père naïf avait cru bon de lui mettre au programme « afin qu’elle voie la Cour d’Honneur du Palais des papes », mais que son grand-père naïf avait décidé de lui éviter après la lecture dans la presse des premières critiques de ce spectacle… décidément pas un spectacle pour les petites filles) s’était esclaffée pendant deux heures face à une adaptation plus que burlesque du Mariage de Figaro, où notamment la scène où le juge arbitre entre Figaro et Marcelline à coup de maillets sur son pupitres l’avait fait crouler de rire (Le Mariage de Figaro, au théâtre de la Luna à 21h30, par la compagnie Les Nomadesques).

Ombre au tableau, la pièce Migraaaants (de Matéi Visniec, au Chêne Noir, à 17h15) n’était pas à la hauteur du sujet qu’elle prétend traiter. Parler de l’odyssée des migrants aujourd’hui, nécessite une ampleur digne des Suppliantes d’Eschyle, avec des intermèdes où s’exprime un coryphée. Il ne suffit pas de susciter l’indignation par des rappels d’informations que tout le monde connaît à partir d’un texte plat et sans âme. Ceci dit, le Théâtre du Chêne Noir offre, comme chaque année de belles merveilles comme cet Au bout du monde, d’Olivier Rolin, mis en scène et interprété par Daniel Mesguich avec la belle Sterren Guirriec: deux solitudes qui se rencontrent, lui homme bourlingueur et elle serveuse de bar. Il sait la faire rêver et l’initier à un langage de l’âme, même si une télévision sordide débite à longueur de temps la litanie des inepties dont s’abreuve hélas une partie de la population. Contraste entre langages, le degré zéro des éructations et des injonctions stupides et la puissance des mots de la littérature qui, si on le veut bien, sont toujours disponibles pour qui sait se mettre en position réceptive à la beauté du monde. Il y a longtemps que nous suivons Sterren Guirriec toujours aussi belle et émouvante.

Nous avons aussi applaudi à l’évocation de Tchekhov, dans Regardez la neige qui tombe (au Petit Louvre Van Gogh, à 17h30), par le Théâtre Entre Deux, mis en scène et joué par Philippe Mangenot, avec Rafaèle Huou, une comédie qui, au départ, était destinée aux lycéens pour leur faire connaître et aimer Tchékhov et qui réussit à nous émouvoir avec un rien de décors et de costumes, une économie de moyens que Vilar aurait approuvée. Où il est rappelé que le père (peut-être) du théâtre contemporain n’avait pas le pessimisme sur les êtres qu’on lui attribue parfois mais au contraire une foi inébranlable dans la possibilité de l’humain de s’élever au-dessus de sa condition.

Notre séjour à Avignon devait se terminer par le plus beau, le clou de ce Festival, apothéose de l’art scénique : Ibsen Huis, mis en scène par Simon Stone avec les comédiens de la troupe d’Ivo van Hove à Amsterdam (cour du Lycée Saint-Joseph). Entre Tchekhov et Ibsen, il y a une parenté, mais avec un côté tellement plus noir chez le second que l’on sent sourdre en profondeur tout le contenu de ce que Freud a apporté aux hommes : l’évidence troublante de la sexualité et de ses ravages, qui conduit à l’abandon de l’idée de pureté, au soupçon que derrière toute histoire en apparence édifiante peuvent se cacher des monstres et de la perversion. L’idée géniale du metteur en scène est de mettre tout cela aux yeux de tous grâce à une maison aux larges fenêtres, aux nombreuses pièces, où peuvent se retrancher les personnages, certains se livrant à quelques confidences pendant que d’autres s’affrontent dans la pièce du bas. De plus, la maison tourne et l’on voit donc se produire l’histoire sous tous ses aspects. Sur un panneau électrique, s’affichent les époques. Pas de linéarité ici. On commence en 1969. Une jeune femme prépare à la cuisine le petit déjeuner de son compagnon. Tout est calme. Il se lève et elle lui apprend qu’elle a revu son ex-mari, qu’elle est de nouveau troublée et qu’elle va, selon toute vraisemblance quitter celui auquel elle consent quand même à faire cuire des oeufs. Cette jeune femme s’appelle Léna. Elle est jouée par Claire Bender, et l’ex-mari est Jacob (Bart Slegers). Ils vont se remarier et avoir une fille, Fleur, qu’ils vont perdre ensuite. Ils divorceront (peut-être en 1974, je ne me souviens plus très bien des dates). Léna est la fille de Cees, l’architecte, joué par Hans Kesting (en lequel les connaisseurs d’Ibsen auront reconnu Solness le constructeur), elle est même la fille adorée de son père. Et la maison tourne et nous nous retrouvons bien avant, en 1964, lorsque cette maison venait d’être construite. Un chef d’oeuvre architectural, une innovation fantastique, toute en bois. Nous apprendrons plus tard que Cees, en réalité, n’est pas pour grand chose dans cette réalisation car c’est son jeune associé, Daniel, qui a eu l’idée, à fait les plans etc. Et quand la maison se construit (encore un flashback), ce Cees est rouge de colère car il n’a jamais voulu une maison en bois : n’est-il pas donné comme un spécialiste de la brique? Mais il comprendra vite l’intérêt qu’il a à laisser faire et la gloire qu’il pourra tirer du travail de son associé. Dans la scène familiale de 1964, on sent bien qu’il méprise son fils (Sébastien, joué par David Roos), qu’il néglige son épouse et n’a d’yeux que pour sa fille, qu’il prend dans ses bras d’une manière équivoque. Il y a dans l’histoire une nièce, Caroline (Eva Heijnen), fille de Thomas (Bart Klever) qui est celle qui survivra, dans les années 2015, à toute cette famille. Car entre temps, Lena et Jacob seront morts dans l’incendie de la maison, peut-être se seront-ils tués de désespoir après le suicide de leur fille Fleur, Cees sera devenu évidemment un vieillard sénile, sa femme une épave qui se meut en fauteuil roulant, et Caroline tentera de se battre pour que l’on reconstruise cette maison pour que l’on en fasse un refuge pour femmes battues ou bien un accueil pour les migrants, au grand dam du conseiller municipal qui voudrait tout juste en faire un musée. Mais finalement, la maison que l’on tentait de reconstruire au début de la seconde partie du spectacle retournera en fumée. Mais qu’est-ce donc qui a torturé ces âmes et les a réduites au malheur alors que la fortune leur souriait ? Les turpitudes de Cees, bien entendu, qui se livrait à l’inceste sur ses fille, nièce et petite fille. Et qu’est-ce qui tourmentait à ce point le pauvre Jacob pour qu’il en vienne au suicide ? La découverte que sa femme savait et que c’était en connaissance de cause qu’elle avait confié leur fille Fleur à la garde de son père. Dans cette pièce, Caroline est une sorte d’Antigone, ou de fille de Lear, elle a brûlé sa jeunesse dans la drogue et l’alcool, s’est faite rejetée avec dédain quand elle est revenue au bercail, mais c’est elle qui tente à la fin de maintenir en vie le symbole de cette famille norvégienne : la maison de verre.

On sort de ce spectacle (qui dure 3h45) avec la tête qui tourne, avec l’impression d’avoir été témoin indiscret d’une cure analytique, avec aussi, inévitablement, la référence que l’on est tenté d’établir avec les films comme Festen qui ont fait la fortune du cinéma scandinave. Théâtre ou cinéma ? Ici, nous sommes pleinement au théâtre (pas d’usage de video comme dans beaucoup de mises en scène contemporaines), le seul artifice est l’usage de micros HF pour nous faire entendre les moindres soupirs et murmures.

Comment, après cela, ne pas se précipiter dans la lecture des pièces d’Ibsen ?

Henrik Ibsen

NB: pour plus d’information: la pièce n’est pas une pièce identifiable d’Henrik Ibsen mais le réalisateur, Simon Stone a puisé dans plusieurs pièces pour construire celle-ci. Il a ainsi repris à Une maison de poupée, aux Revenants, à Solness le constructeur, au Canard sauvage et au Petit Eyolf. Comme les personnages sont vus à différents moments de leur vie (de 1964 à 2017), ils sont joués évidemment par plusieurs acteurs différents, ainsi, en plus des noms cités dans le texte ci-dessus, il faut ajouter ceux de Maria Kraakman (Lena adulte), Janni Goslinga (Caroline adulte) et Celia Nufaar (la mère, vieille).

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Antigone à l’épreuve du zen

Dès que j’ai su qu’il y aurait cette année Antigone, mis en scène par Satoshi Miyagi, au sein de la Cour d’honneur du Palais des Papes, je me suis mis à piaffer d’impatience, j’ai attendu avec fébrilité la date fatidique à partir de laquelle on pouvait réserver ses places sur Internet. Le réveil était mis à 10 heures ce jour-là pour que rien ne soit raté. A 10 heures bien entendu, le site était bloqué et il était impossible de réserver quoique ce soit. Alors j’y suis retourné patiemment toute la journée. Et ma place, je l’ai eue, et en plus pas une place nulle, non, une place au rang J, c’est pas si mal. J’étais fier de moi, mais j’aurais dû me rendre compte que je me trouvais situé très à gauche en regardant la scène, place 6, cela aurait refroidi mon enthousiasme, mais bon, c’est toujours mieux qu’un X, un Y ou un Z, voire même un ZZ, si, si, je crois que ça existe. J’avais tout prévu, même la chambre en hôtel « Première Classe » pour après, dormir quand même. Hôtel quartier de la Courtine. Pas si mal dans le fond, on y est très vite en voiture depuis le centre ville (cinq petites minutes). Après avoir pris possession de ma « chambre-cabine » en plastique dotée d’un lavabo, de toilettes et d’une douche minuscules – je ne me refuse rien – je suis retourné vers la ville et me suis garé au Parking de l’Oratoire – très cher, certes, mais tellement pratique… Avant le spectacle, bien sûr, je me suis sustenté. Sage précaution. Comme de juste, j’ai choisi un restaurant japonais et j’ai engouffré avec délice un taniyaki suivi d’un léger flan au thé vert. Restaurant que je recommande. En terrasse, d’ailleurs, il n’y avait guère que des japonais (certains avec leurs petits enfants), ce qui est bien la preuve que la cuisine du chef est fidèle aux canons de l’Empire du Soleil Levant (le restaurant s’appelle Tanoshii, publicité gratuite). Manger japonais était se mettre en condition.

Afin d’être complet sur ma soirée, je dois dire aussi que sortant du parking de l’Oratoire, rue Joseph Vernet, et me rendant comme je le fais souvent vers le théâtre dit « du Petit Louvre », que j’affectionne particulièrement car j’y ai vu par le passé de beaux spectacles, dont de jolis contes d’Hoffmann – où j’avais entraîné ma petite fille qui ne devait avoir que six ans à l’époque – j’ai eu la surprise, dans le hall d’accueil, de me faire offrir une coupe de champagne en l’honneur de Tchékhov, par un jeune et charmant metteur en scène qui m’a expliqué faire ceci tous les soirs à la sortie de son spectacle, pour commémorer finalement la dernière coupe bue par le grand écrivain russe : comme il était tuberculeux et qu’il avait besoin de bouteilles d’oxygène pour respirer, sentant sa fin arriver, il aurait dit à son médecin : allez plutôt me chercher une bouteille de champagne, et la légende veut que ce fut la coupe aux lèvres que le dramaturge, qui était aussi médecin lui-même, quitta ce monde, et sans doute franchit le Styx, lui aussi, à la façon des héros de Sophocle mis en scène par le mage japonais dont je parlerai tout à l’heure. Cette histoire est le prétexte de la pièce « Regardez la neige qui tombe », qui passe donc au Petit Louvre tous les jours à 17h30 (mise en scène Philippe Mangenot, c’est donc le nom du jeune homme) – publicité gratuite – et que je me promets d’aller voir dès que je retournerai à Avignon (du 18 au 21 juillet) mais cette fois, pas tout seul, en famille, avec C. et même avec S. (oui, la petite fille qui devient grande), et en élisant domicile cette fois, comme toutes les autres années au camping du Pont d’Avignon.

Lorsque, vers 21h30, je suis entré, avec beaucoup d’autres, dans l’enceinte du Palais des Papes, après avoir déambulé entre les tubulures métalliques, sous des gradins et sur des planches résonnant des milliers de pas qui les foulent et que j’ai découvert la scène… quelle surprise. Des milliers de litres d’eau avaient été déversés, formant une sorte de lac de faible profondeur, avec de place en place de gros rochers factices faisant penser aux rochers des jardins zen à Kyoto ou ailleurs, et parmi ces rochers les silhouettes blanches de femmes avançant lentement, tenant à la main ces bols en alliage de métaux précieux que l’on trouve dans tous les pays de culture bouddhiste, qui émettent un chant troublant lorsqu’on passe son doigt sur le pourtour, comme un appel de l’au-delà, depuis le pays des morts. Ces femmes avançaient de manière imperturbable et elles continuèrent de le faire jusqu’au début du spectacle. Le bas de leur robe trempait et leur lent mouvement engendrait de délicates vaguelettes.
Puis vinrent les comédiens sur scène, alignés sur le devant. Nouvelle surprise : celle de l’énoncé rapide, cinq minutes, en Français, du résumé de la pièce. Très drôle. Des critiques ont dit que c’était dans un « français bizarre ». Non, c’était tout simplement dans un français avec un fort accent japonais, ce qui donne toujours un effet de drôlerie (les « r » confondus avec les « l », les tons mis à des places inaccoutumées, les « ou » et les « u » mélangés etc.). L’actrice qui disait l’essentiel demanda notre clémence et même nos encouragements car « le français est une langue difficile »… Je m’attendis donc à ce que cet Antigone revêtît un ton drôlatique, voilà ce qui eût été quelque chose d’original, inscrivant une distance par rapport au mythe si connu. Mais non, qui aurait cru cela se serait fourvoyé. Très vite, nous sommes revenus au sérieux. Encore une surprise : après ce préambule, l’annonce que nous allions maintenant assister à la suite de cette histoire… Y aurait-il une suite à Antigone ? Aurait-on découvert ce qui vient après ? Après quoi, au juste ? Après que tous soient morts, des frères aux soeurs en passant par la mère ? Eh bien oui, se dire qu’après qu’ils sont morts, tous, ils reviennent pour rejouer leur tragédie. Avec cette différence-ci, qui est de taille : étant tous dans l’au-delà (et là s’éclaire le sens de l’eau, c’est bien le Styx), ils n’ont plus d’enjeu à défendre et peuvent ainsi faire d’un sujet brûlant (l’opposition entre raison d’état et révérence aux dieux) une partie où les uns se confrontent aux autres sans qu’il y ait recours aux notions de Bien et de Mal. C’est en tout cas ce que l’on tire de la lecture du prospectus donné à l’entrée, contenant interview du metteur en scène : Antigone nous est rejoué à la lumière du bouddhisme (et du bouddhisme zen, qui plus est) pour lequel il n’est pas, en dernière instance, de bien qui s’oppose au mal. Donc pas d’idée de tragédie, juste celle d’un récit qui se déroule depuis le commencement des temps et continuera à se dérouler jusqu’à leur fin. Et magnifique est la scène finale où passe lentement sur l’onde un ramasseur d’âmes qui dépose en échange des bougies dans des réceptacles cubiques…

Entre les deux néanmoins (entre l’entrée en scène et la fin crépusculaire) il faut subir (ou re-subir) l’histoire. La plupart des commentateurs ont repris sans distance critique l’axiome posé par Satoshi Miyagi selon lequel au théâtre, la voix devait être dissociée de l’action. C’est en vertu de cela que les personnages, grimpés sur des rochers et vêtus de blancs, agitent leurs bras et convulsent leurs corps selon une esthétique parfaite, rappelant les acrobaties du bhutô – et dans ce jeu l’actrice Micari qui joue le rôle d’Antigone excelle plus que les autres – tandis que des comédiens immobiles donnent leur voix aux personnages. Idée intéressante mais d’où il résulte, surtout pour des spectateurs non habitués, la tendance à sans arrêt déplacer le regard de l’un à l’autre, de la voix au corps, et comme, de plus, le texte est traduit en français sur le mur du Palais, c’est à un voyage permanent du corps à la voix et de la voix à la traduction puis retour que nos yeux sont contraints. Ce qui ne va pas sans quelque fatigue, surtout quand on est mal placé (cf. plus haut). Les paupières deviennent lourdes… Heureusement, Tiresias nous réveille. Il me semble qu’il a une barbiche et une fine moustache… grâce à lui revient un peu d’humour. A la fin, malgré quelques somnolences donc, le public est ravi. Il réserve une ovation. Pour qui est-elle, cette ovation ? Pour de valeureux comédiens japonais qui ont réussi le tour de force de se mouler dans une oeuvre si étrangère à leur culture ? Pour un metteur en scène qui a su faire l’impossible, faire dire à Antigone tout autre chose que ce à quoi elle était destinée ? ou bien malgré tout, quand même, à Antigone et pour Olivier Py qu’on remercierait ainsi de nous rappeler une pièce qui garde en dépit des millénaires un poids politique si fort au moment de changements majeurs au niveau de l’Etat ?
Il reste que ce à quoi nous avons assisté sonne comme une négation d’Antigone, au bon sens du terme, celui d’un négatif qui tirerait par contraste un positif qui aurait été dessiné en creux, ou bien aurait été subrepticement rappelé à ceux et celles qui l’auraient oublié. Etait-ce hasard si, en rentrant le lendemain en voiture d’Avignon, j’apprenais au cours d’une émission de France-Culture sur les anagrammes que celui d’ANTIGONE était justement… NEGATION.


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AV et JR à la recherche de JLG

Dans le dernier film d’Agnès Varda et JR (le photographe de 34 ans à qui on doit de nombreuses photographies-paysages comme les gros yeux sur les cuves de l’usine d’épuration de Valenton, que l’on voit du TGV lorsqu’on arrive sur Paris en venant de Lyon), on va de surprise en surprise et de poésie des lieux en poésie des lieux, des visages et des images. Que de beaux villages aussi. D’où le titre : « Villages, Visages ». Deux mots qui s’accollent bien l’un à l’autre. Cela me rappelle quand ma grand-mère était tombée d’un escalier et que l’aumônier de l’hôpital était venue la visiter dans sa chambre, lui disant : « ah, il y a des ecchymoses au village ». Oui, il y a de l’écchymose au village, et il y a des clochers au visage. Je pense d’autant plus à ma grand-mère que 1) Agnès Varda a bien l’âge (89 ans) qu’elle avait lorsqu’il lui arriva cet incident et que 2) il est aussi question d’une grand-mère dans le film, mais celle de JR, qu’Agnès tient à tout prix à connaître.

Le film commence en région parisienne, on voit l’usine d’épuration et on voit la rue Daguerre. La boulangerie de la rue Daguerre, même, où Agnès et J.R disent (mais c’est pour de faux) qu’ils se sont rencontrés. En achetant des éclairs au chocolat. C’est fou ce que cette séquence donne envie de manger un éclait au chocolat. AV et JR (« AV pour Agnès Varda et JR pour JR » est-il écrit au générique) partent explorer le territoire de notre belle France avec un drôle de camion déguisé en appareil photo. Vous y entrez comme dans une cabine de photomaton, on vous photographie et hop, il en sort à l’autre bout une photo format affiche, en noir et blanc. Amusement de tous, petits et grands. Dans le nord, là où restent les derniers corons, dans le village où reste le dernier coron dont on dit qu’il disparaîtra bientôt, vit la dernière habitante avant expulsion. Elle ne partira jamais, dit-elle, elle est seule elle est vieille, que voulez-vous qu’elle aille faire ailleurs. AV et JR décident donc de lui rendre hommage, ils la photographient et collent la photo géante sur le mur en brique de la maison. Elle sort, voit cela et est terriblement émue.

Ce film est plein d’histoires comme cela. Les deux cinéastes partent aussi dans le sud. A Bonnieux, précisément, village bien connu du Luberon. Où ils photographient une jeune libraire, tenant un parapluie, à moins que ce ne soit une ombrelle, et dont les enfants viendront chatouiller les pieds. Ailleurs, dans le Vexin, ce sera un agriculteur seul sur son tracteur high-tech, qui dit comme le métier d’agriculteur est devenu métier de solitaire, qu’autrefois, il aurait embauché trois ou quatre salariés, mais qu’aujourd’hui, le tracteur de haute technologie fait tout tout seul, et il a, dit-il, l’impression d’être un simple passager. Sa photographie en pied ira recouvrir le mur de sa grange. On apprend au passage que Nathalie Sarraute habita de longues années le petit village de Cherence dans le Vexin (elle y est d’ailleurs inhumée). Agnès Varda lui rendait souvent visite. Elles étaient amies.

Nathalie Sarraute (1900-1999)

Au Havre, JR s’intéresse aux dockers, mais AV s’intéresse davantage à leurs femmes. Trois blondes de corpulences semblables, plutôt belles femmes, l’une d’elles exerçant le métier de chauffeur routier. Elles sont photographiées à leur tour et leur photo de groupe va orner une pile de containers. Elles iront se mettre en hauteur, chacune dans un container, superposée à sa propre photographie, l’une heureuse d’être en altitude, une autre plutôt effrayée. Les trois disent leur fierté d’être femmes de dockers et leur solidarité avec leurs maris quand ils sont en grève.

Sur une plage de Normandie, ils vont trouver de manière abrupte, c’est le cas de le dire, un monolithe sous la forme d’un blockhaus de la seconde guerre mondiale, qu’on a fait tomber du haut de la falaise et qui est venu se ficher là, comme un coin, objet surréaliste qu’ils vont décorer d’une gigantesque photo de Guy Bourdin (photographe ami d’Agnès Varda, 1928 – 1991), laquelle se décollera à marée haute. Superbe allégorie de l’éphémère des images, comme dans ce film de Fellini où les fresques de la Rome antique s’effaçaient à peine après qu’on les ait découvertes, parce qu’exposées à l’air libre.

Chaque plan de ce film procure une émotion jubilatoire intense, c’est tellement inattendu, et tellement drôle, ou tellement émouvant. Et leurs dialogues à ces deux là, pleins de fraîcheur et d’innocence. Ils se taquinent sans arrêt. Lui avec ses lunettes noires et son chapeau qu’il ne veut jamais enlever, elle avec sa chevelure bicolore qui lui donne l’air de toujours garder son chapeau, elle qui marche avec difficulté et lui qui saute et danse comme un escogriffe. On les suit dans toutes les trouvailles inventives dont chacun à l’idée, par exemple à la piqûre dans l’oeil que doit subit AV dont la vue se détériore de jour en jour (il y a aussi une jolie image où il reconstitue pour elle ce qu’elle voit quand l’ophtalmo lui montre des lettres, lettres ici soutenues par des gens sur un grand escalier, qui les remuent comme le fait un regard incertain), image qui, à son tour, rappelle à la cinéaste le fameux oeil coupé en deux par le milieu, au rasoir, dans Le Chien andalou

A la fin, elle lui fait une surprise : elle l’emmène en Suisse pour voir Jean-Luc (omniprésent d’un bout à l’autre du film), mais là, je ne vous dis pas ce qu’il se passe. Une phrase rappelle Jacques Demy. Elle pleure. Déception. Tristesse. L’image se fige et devient dessin sur les bords du Lac Léman. C’est là où on touche le caractère exceptionnel d’un tel film : il se fait sous nos yeux, laissant toute sa place à l’improvisation. Les larmes d’Agnès ne sont pas de la comédie, c’est du réel, de même qu’est du réel la porte close, que l’on n’a pas anticipée.

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La démocratie et la vérité

Tous les commentateurs le disent : un monde s’écroule. Un nouveau monde apparaît ou peut-être est-ce un faux semblant. On ne sait jamais. Peut-être ne vivons-nous que ce que d’autres pays ont déjà vécu (avec Blair au Royaume-Uni en particulier). Depuis longtemps déjà, des pensées se cherchent, des « intellectuels » jouent des coudes pour promouvoir des idées qui ne sont pas toujours neuves bien que se voulant en rupture. On a beaucoup entendu parler ces temps derniers de Michel Onfray et de Chantal Mouffe. Le premier a prôné une vision complotiste de l’histoire (tout aurait été décidé « d’en haut »… les socialistes auraient « exprès » élu Hamon à la Primaire pour donner les meilleures chances à Macron, les costumes de Fillon auraient été planifiés etc.) et la seconde, principale référence théorique de Mélenchon, s’est faite le chantre d’un pragmatisme exacerbé dans le champ de la philosophie politique : la politique ne vise pas le vrai, elle vise les rapports de force. Une idée n’est pas tellement bonne parce qu’elle est en accord avec la réalité mais parce qu’elle est utile aux combats à mener. Ainsi, à un populisme de droite, doit répondre un populisme de gauche. Qu’importe si celui-ci s’assoit sur des promesses vaines car non tenables. On se moque de l’économie, on considère que le droit, étant dicté par les intérêts de la bourgeoisie, n’a pas à être nécessairement respecté. Le premier (Michel Onfray) ne m’intéresse pas du tout, il sera donc renvoyé ici à ses lubies complotistes sans autre forme de procès (il montre, dans une récente interview à l’Obs, qu’il n’a rien compris au concept d’idéologie). La seconde, en revanche, à mon avis, mérite l’attention. Car nous retrouvons ici la trace d’un vieil affrontement philosophique, entre le pragmatisme et une théorie de la vérité. Le pragmatisme, on le sait, se passe de la notion de vérité, ou alors il en fait quelque chose de dérivé, un but qui s’atteindrait « de surcroît » comme produit d’une convergence entre certaines pratiques (par exemple des pratiques scientifiques). Un énoncé compte surtout pour ce à quoi il sert, il n’a pas de vérité ou de fausseté en soi. Les gens de ma génération ont souvent souscrit (parfois sans s’en rendre compte) à cette idée qui leur paraissait évidente sous la plume d’un Michel Foucault, voire d’un Louis Althusser. Pour Foucault, il n’y avait pas d’énoncé vrai puisque tous les énoncés étaient le produit de conditions d’énonciation qui s’articulaient au sein d’une épistémé particulière. Le pragmatisme se trouvait également présent chez Marx : à partir du moment où on avait défini l’histoire comme une science particulière, connue sous le nom de matérialisme historique, étaient bons les énoncés qui oeuvraient à son avancée et mauvais ceux qui l’auraient contrariée. Mais aujourd’hui, le matérialisme historique n’a plus bonne presse, et même Badiou a renoncé à son aspect téléologique. Qui soutiendrait que la classe ouvrière va l’emporter et que de là résultera une société sans classes au sein de laquelle même la notion de politique n’existera plus ? En tout cas pas Chantal Mouffe !

Celle-ci écrit un livre en collaboration avec Inigo Errejon (un dirigeant de Podemos), sous la forme d’un dialogue. Il s’agit de « construire un peuple ». La thèse centrale en est la nécessité de penser le politique sous la prééminence de la catégorie du conflit. Il y a des conflits d’intérêt entre les protagonistes et ces conflits sont irréductibles, ils dureront toujours. La démocratie (que madame Mouffe n’imagine que « radicale ») devient alors un type de régime où l’antagonisme est reconnu pour ce qu’il est, il ne reste pas «antagoniste » mais devient « agonistique », au sens où la légitimité des protagonistes à défendre chacun leurs intérêts devrait toujours être reconnue par l’autre. La démocratie ne serait pas alors un régime dont les acteurs seraient des individus, mais des groupes, ou mieux : des masses, lesquelles n’ont pas d’existence autonome (ne sont pas essentialisées) et… qu’il faudrait donc construire pour qu’elles se reconnaissent comme telles. Le livre s’inscrit donc en faux contre le libéralisme qui, lui, s’appuie sur les individus et qui, de ce fait, serait incapable d’intégrer la dimension du conflit et ne pourrait donc comprendre adéquatement le politique. Quant à la démocratie, il n’en existerait pas d’idéale et définitive, ce serait une contradiction dans les termes puisque l’idée de démocratie sous-entendrait celle de continuation de l’expression des conflits entre des entités sociales qui sans arrêt se re-créeraient, même si c’est sur d’autres bases que les oppositions précédentes (si j’ai bien compris). Théorie qui peut séduire, certes, où l’on retrouve les traits essentiels du constructivisme. Qu’importe le lien avec la réalité, ce qui compte c’est ce qu’on construit, le construit est le réel. La notion linguistique de performatif est utilisée à outrance et les entités dont on parle (peuple, « caste » etc.) sont reconnues comme étant de l’ordre du discours. Cela n’est pas nouveau donc (on a lu cela mille fois dans le passé) et Chantal Mouffe se réfère explicitement à ce qu’elle appelle le post-structuralisme afin de donner un fond théorique à cette position. Elle ose même convoquer Saussure, comme si la détermination des significations en langue, par simple effet des différences sans aucun recours à l’ontologie (ce qui est la position du vrai Saussure telle qu’exposée dans les Ecrits de linguistique générale) pouvait s’appliquer directement au domaine du politique : les positions politiques, les engagements, n’auraient ainsi de sens que dans le système des oppositions où ils s’inscrivent, sans aucun lien avec le réel extérieur que pourrait constituer par exemple l’économie, ou bien l’état objectif de la société…

Il en résulte une doctrine où l’on en vient à dire que (p. 97, dit par I.E.) :  » La question n’est pas de savoir ce qui est plus ou moins intelligent. L’enjeu est la prise de position en faveur d’une loyauté collective qui suppose toujours que l’on ressente cette solidarité entre gens qui ne se connaissent pas personnellement« . Autrement dit, bien sûr, le groupe avant l’individu, la passion avant la raison. C’est ce que défend âprement C. Mouffe, pour qui la cause essentielle de la désaffection à l’égard du politique réside dans l’aspect terne et technocratique que revêtent la plupart des problèmes à résoudre. Cela a déjà été dit, je ne sais par qui : « on ne fait pas rêver avec un taux de croissance »… Certes, mais cela fait un peu trop penser à un amateur de mathématiques qui s’arrêterait en chemin sous prétexte que les théorèmes de l’analyse sont un peu trop complexes ou bien à ces jeunes candidats au bac que j’entendais l’autre jour à la radio qui se plaignaient qu’on leur enseigne Pascal et Descartes sous prétexte que cela allait contre l’injonction à « penser par soi-même ». Les positions que l’on prend en politique sont aussi dépendantes de questions bien précises que souvent ne résout pas la simple bonne volonté, voire l’élan enthousiaste ou l’effusion des masses… Il y a aussi en politique, des énoncés qui sont susceptibles de valeurs de vérité, autrement dit qu’on peut qualifier de vrais ou de faux…

Claudine Tiercelin – chaire de métaphysique et de philosophie de la connaissance au Collège de France

Car il y a un rapport entre démocratie et vérité. Qui veut en savoir plus sur la question peut suivre le cours qui a été dispensé en mars par Claudine Tiercelin au Collège de France, auquel on a accès par Internet. Le problème que pose Tiercelin est celui du rôle de la notion de vérité et de la raison en démocratie. Pour d’importants courants en philosophie politique, la vérité n’a rien à faire en politique, où il ne s’agit pas de viser le vrai mais de viser soit, pour les optimistes, le consensus (ce qui n’est pas le cas de C. Mouffe toutefois, comme on l’a vu plus haut), soit pour les autres, tout simplement le pouvoir et ce, éventuellement dans sa forme la plus brutale (Machiavel). C’est dans une certaine mouvance anglo-saxonne, « libérale » – mais au sens noble – que se trouvent ceux ou celles qui considèrent que la démocratie a lieu avant tout dans « l’espace des raisons » : Wilfrid Sellars, Bertrand Russell, George Orwell, plus récemment Michael Lynch. En reconnaissant ce rôle de la vérité, ils veulent la plupart du temps signifier l’importance des faits (« les faits représentent la limitation des pouvoirs de l’homme » dit Russell, et « oublier que nous sommes contraints par des faits est une sorte de mégalomanie délirante »). Noam Chomsky appartient aussi évidemment à cette tendance qui combat celle qui voudrait qu’au contraire on fasse fi des faits et de la connaissance rationnelle bâtie à partir d’eux au prétexte que « savoir = pouvoir » et que, dans la vie comme dans la politique, c’est le principe de tolérance qui doit prévaloir, autrement dit « à chacun sa vérité ». Les « amis de la vérité » diront alors que le relativisme en quoi consistent ces positions conduit à « déposséder les dominés des armes de la critique » (Paul Boghossian, mais aussi Jacques Bouveresse) et on pourra alors mettre en avant Orwell qui a si bien montré, dans 1984, que tout n’était pas perdu tant qu’un individu trouvait encore assez de force en lui pour dire qu’il sait que les pierres sont solides et que 2 et 2 font 4 alors même que des puissances plus ou moins occultes voudraient le persuader du contraire. Ici bien sûr, la notion de vérité est hors des possibilités de « construction » par l’esprit humain (à moins que l’on considère que tout notre savoir et en particulier mathématique ne soit qu’une construction de notre esprit) et renvoie à quelque chose qui existe en dehors de nous, sur quoi nous ne pouvons intervenir. Défendre ce point de vue en politique c’est adopter, selon Orwell lui-même, une « mentalité libérale ». Parenthèse ici pour souligner à quel point nous sommes loin de l’épithète « libéral » envoyé comme une injure à la tête de ceux qui adoptent une position dite « de droite » (ils sont pour la liberté du marché). Ce point de vue se heurte à plusieurs objections, qu’on trouvera magnifiquement traitées dans le cours de Claudine Tiercelin. Il y a bien sûr la question du critère de la raison. Lynch a abordé ce point en évoquant les débats entre créationnisme et évolution (d’actualité depuis que l’autocrate turc a décidé de bannir des écoles de son pays l’enseignement de cette dernière), où les défenseurs de la doctrine créationniste soutiennent, sans qu’on puisse totalement leur donner tort, que même l’autre position, celle qui passe pour « scientifique » possède ses bases non prouvées (mais évidemment, ce n’est pas parce que P est non prouvé que non-P est vrai, soit dit en passant). L’argument des créationnistes (et de bien d’autres) est que tous les critères se valent et qu’à la fin des recherches de justification, on n’en trouve pas de meilleures que celles qui reposent sur la tradition ou la foi religieuse… Autrement dit, en complément au scepticisme qui paraît à première vue valide, on propose le dogmatisme : nous voilà alors loin de l’objectif démocratique…

Bertrand Russell

George Orwell

Il reste que cette question n’est pas résoluble si facilement. Les « amis de la raison et de la vérité » doivent-ils humblement s’incliner et reconnaître qu’en effet tous les critères se valent et que donc il serait vain de chercher à asseoir les actions humaines (et en particulier politiques) sur un socle rationnel ? N’y aurait-il pas des méthodes plus fiables que d’autres dans le but de fixer des critères légitimes de la raison ? Tiercelin à la suite de Lynch propose de reprendre la notion de « position originelle épistémique » de John Rawls. Imaginons dit-elle, qu’au commencement d’une société W, les habitants aient le choix entre diverses méthodes pour établir la vérité d’une assertion ou d’un fait et que, parmi ces méthodes, figurent à égalité la déduction, l’induction, l’observation, la lecture des lignes de la main et l’interprétation des textes sacrés. Il est alors fort probable que pour d’élémentaires raisons de survie et d’égalité entre les individus dans leurs aspirations au vrai, on choisisse celles qui bénéficient des traits de répétabilité, de publicité et d’extension, par exemple on préfèrera les méthodes qui offrent un critère de reconnaissance public et non limité à un seul parce que chaque individu jugera qu’il a peu de chances d’être ce seul élu… Des méthodes comme la chiromancie ou l’interprétation des textes sacrés ne passeront pas le test.

L’autre objection de taille concerne l’éternel problème du statut de la vérité : transcendante ou immanente ? La plupart des critiques de la notion de vérité (et donc de son rôle en politique) considèrent implicitement celle-ci comme vérité métaphysique. Et là, Claudine Tiercelin est bien obligée d’admettre qu’en effet il y a problème, mais que ce problème a été déjà amplement discuté par les grands du Xxème siècle : Frege, Russell, Wittgenstein, auxquels on pourrait adjoindre Brouwer et d’autres. Il est impossible d’évaluer la vérité d’une thèse au sens métaphysique, c’est-à-dire au sens de la vérité-correspondance (platonicienne). Mais est-ce de cette vérité-là que l’on a besoin dans nos débats journaliers ? Nos croyances sont dites vraies par rapport au rôle qu’elles jouent dans notre économie cognitive, et elles sont « vraies » si les choses sont en effet comme on croit qu’elles sont, par opposition à « comme on espère qu’elles sont » (par exemple).

Et là, je crois qu’on commence à percevoir ce que veut dire la philosophe de la connaissance, que la vérité ne se calcule pas d’après un algorithme « métaphysique » mais par rapport à des attitudes mentales : croire que les choses sont telles ou telles n’est pas espérer qu’elles le sont (ni vouloir qu’elles le soient).

Or, dans maints débats publics auxquels nous avons assisté surtout au cours de ces récentes campagnes électorales, c’est allègrement que l’on a vu confondre les deux, les supporteurs de tel ou tel candidat (en général taxé de populiste) préférant les faits qu’ils espéraient vrais à ceux que, tout simplement, ils croyaient vrais.

Comment situer l’opposition entre individus et groupes ou masses ? La vision mouffienne de la politique (mais aussi, si j’ai bien compris, celle de nombreux mouvements actuels, comme Podemos) accorde peu d’importance aux individus (« les gens » dit Mélenchon) pour se concentrer sur les masses, ce qui ne va pas sans un certain cynisme (tout, plutôt que risquer que les membres desdites masses s’aperçoivent un jour qu’on les berne), alors que la « mentalité libérale » voire (osons le mot) le libéralisme tout court fait tout reposer sur eux. Alors, solidarité d’un côté et individualisme de l’autre ? Ce serait trop facile de résumer ainsi le débat. Cynthia Fleury avait, l’an dernier, écrit un beau livre sur les « irremplaçables » : quoi, oui, chacun de nous est irremplaçable, et compte pour un. Chacun de nous vise à vivre comme et à être considéré comme un agent autonome et digne de respect de la part des autres. C’est là encore où l’exigence de vérité triomphe, car, comme le dit Claudine Tiercelin, le respect qui est dû à des agents autonomes exige des raisons. Nous ne nous sentons pas respectés si le gouvernement ou la force politique, le parti auquel nous croyons etc. ne nous délivre pas les raisons de son action, ou bien se réfugie derrière une phraséologie fumeuse, asserte avec brutalité des faits dont nous savons qu’ils sont faux. En de tels cas, le courage, constitutif de l’attitude démocratique, sera toujours de dire, à la façon du héros d’Orwell que, en dépit de ce que l’on veut nous faire croire, deux et deux font bien quatre…

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Intermède de juin

Je pars, je vais, je viens, je me paie un tour au travers de la France, de Grenoble à la Drôme, de Montélimar à Rennes, puis de Rennes à Guingamp et à Paimpol, avant d’aller à Paris, à Nogent sur Marne et de descendre à Marseille où je dois rencontrer mes collègues pour travailler encore une fois à ce livre, et finalement remonter à Montélimar, puis la Drôme provençale, puis Grenoble et ainsi de suite, dans tous les sens, boucle heureusement jamais complètement bouclée. Ou du moins pas encore, ou qui le sera le plus tard possible.

A Montélimar, j’ai tenté un voyage vers la librairie principale, fameuse librairie Baume, dont on peut souhaiter qu’elle possède en rayon tout ce qui se fait comme poésie dans la région, mais las, ce que je cherchais n’y figurait pas, non plus d’ailleurs qu’une dame avec qui j’ai fait connaissance sur FB et qui s’avère être la fille d’une poétesse locale. J’ai laissé ma voiture au Parking du Théâtre et j’ai pris le train pour Rennes, via Paris-Montparnasse. Dans le train, rien à signaler, dans le métro non plus d’ailleurs. A Rennes j’ai dormi à l’hôtel, le lendemain j’ai parcouru le centre-ville avec un livre à la main, j’ai visité la chapelle Saint-Yves qui fut autrefois un hôpital et j’ai bu un café sur la place Sainte-Anne. Il faisait une chaleur caniculaire, alors j’ai fait la sieste sur un banc du jardin public, puis j’ai pris une voiture de location pour me rendre à Guingamp où m’attendait Jean-Marie P. Il m’avait donné rendez-vous là car il devait intervenir dans une lecture publique ayant lieu dans un centre culturel voué à la photographie et qui s’appelait Gwin Zegal, comme la presqu’île que je verrais le lendemain, pointant son nez au nord du village de Plouha, bien connu parce qu’il fut décrit par Mona Ozouf dans son magnifique livre « Composition Française » – c’est le village où elle vécut son enfance. Autour de Jean-Marie, se révéla une escouade d’amis avec lui complices dans cette affaire, menée par un certain Julien, homme qui ressemble étrangement à Jacques Villeret, historien et homme de lettres qui a fait un travail remarquable d’archivage, à la recherche de lettres et témoignages d’anciens internés à la prison de Guingamp. Cette dernière fut fermée il y a une vingtaine d’années et on tente aujourd’hui de réhabiliter le bâtiment afin, notamment, d’y faire tenir un musée où les gens pourront entendre les voix des prisonniers. Certes, l’homme qui s’occupe de cela n’a pas trouvé beaucoup de textes, de lettres conservées. Comme il l’a dit joliment, il a simplement fait un travail d’archéologue, essayant de reconstituer à partir de tessons épars le volume d’un vase entier. Ici, qu’y a-t-il ? Un soupçon, un avis, un article de journal, un constat de justice sec, un graffiti sur un mur. On apprend au détour d’un règlement qu’aux alentours de 1880, il en coûtait 9 mois de prison ferme de voler deux poules, ou bien une botte de navets, voire deux rideaux noirs de confessionnal… Les lettres reconstituées mettent en scène diverses sortes de prisonniers, appartenant à des époques différentes, fin XIXème siècle, guerre de 14, années 1920, années trente, seconde guerre mondiale. Pendant la guerre de 14 furent enfermés ici de pauvres troufions qui, pour échapper à la boucherie des tranchées, étaient prêts à s’auto-mutiler. Un médecin de l’armée évoque le cas de l’un d’eux, qui s’est semble-t-il, piqué au pétrole. Ces gens souffrent le martyre et, en plus, ils sont convoqués par le Tribunal de Guerre à Rennes et sont immédiatement fusillés. Fin du XIXème, la pauvreté : la moitié des guingampais vivaient de mendicité. L’infanticide : les femmes, déjà affublées de cohortes de marmots, tentaient désespérément d’avorter sous les doigts de ce qu’on appelait alors une faiseuse d’anges. L’une de celles-ci passe en procès : elle a fait ce qu’elle a pu « pour aider la pauvresse » mais celle-ci est morte des suites des manoeuvres abortives et la famille s’est retournée contre elle. Texte lu d’une voix fine, avec des mots de breton. Et puis revenait l’éternelle question des migrants. Ceux-ci en l’occurrence étaient des espagnols fuyant Franco. Ils s’ajoutaient aux réfugiés venus du Nord qui fuyaient l’avance des nazis. Où les mettre ? Le maire de l’époque voulait réserver les meilleures places aux Français, monsieur, les Espagnols pouvant bien se contenter de la prison… de plus, en prison, la population ne les verrait pas, n’en saurait rien. Que sont-ils devenus depuis ? L’histoire le sait-elle, seulement ? D’autres, pendant cette même période de la seconde guerre, on sait bien ce qu’ils sont devenus : un juif de Roumanie qui croyait trouver là un refuge tranquille se fit dénoncer et arrêter, il écrit à sa femme restée au pays, il espère bien revenir, mais c’est Auschwitz et la mort qui lui sont promis. Plus légers sont les témoignages de femmes de petite vertu. La taulière s’est fait serrer, elle n’était pas en règle, ce qui lui donne l’occasion d’énumérer les faveurs dont, selon elle, jouissent les pensionnaires. Histoires parfois cocasses, comme celle du marin letton arrivé ici à l’issue d’une rixe et qui tenta par trois fois de s’évader pour toujours se faire reprendre, mais le plus souvent tragiques, très sombres, qui montrent l’éternelle arrogance des gens de pouvoir et leur hypocrisie : l’essentiel est que l’on n’ait pas d’ennuis, que le moins possible se sache et qu’on détourne les yeux de la misère. A l’issue de ce magnifique cours d’histoire, quelques libations dans une petite ville bien tranquille, pour ne pas dire bien morte sur le coup de huit heures du soir…

Rennes

 

Et le lendemain, c’est là que je vis Gwen Zegal (descente du haut de la falaise vers la mer, à marée montante, îlot séparé de la plage par des courants qui contournaient l’île et faisaient en se rencontrant, jaillir des aigrettes), la chapelle de Kermaria, malheureusement fermée mais offrant quand même au regard ses statuettes, debout et raides comme des soldats, saints barbus gardant la porte, clés et bibles en main, puis le fameux temple de Lanleff, auréolé de mystère, double enceinte percée de vastes baies de style roman, sans toit ni chapiteaux, perdus au cours des guerres, et dont on situe la construction aux alentours de 1148, sous les auspices d’un quelconque seigneur qui revenait des croisades avec, dans les yeux, le souvenir de la rotonde du Saint-Sépulcre, qu’il avait vue à Jerusalem.

Tout cela avant d’assister à un concert de latin-jazz, le soir venu, dans l’ex-créperie qu’occupe J.M. trio exceptionnel avec deux bretons et un argentin de la région de Missiones, qui joue du piano et du pianonica à merveille. Gens actifs, solidaires, joyeux, pleins de musique en tête et de littérature. Le lendemain, j’ai mangé une crêpe en compagnie de J.M. sur la place du Martray à Paimpol. L’air était limpide et le soleil vibrait sur les pierres blanches et grises des maisons serrées les unes contre les autres qui avaient été construites au temps des armateurs. Puis plus tard, retour sur Rennes et sur Paris, boulevards lourds de chaleurs et dîner en bord de Marne en compagnie de gens bien sympathiques, dont un couple qui se mit à danser sur les rythmes cap-verdiens diffusés par la guinguette. Le soir au bord de la rivière, au-dessus des bateaux de plaisance et marchant sur une promenade illustrée par les portraits des chanteurs et chanteuses des années trente, on se croirait loin de Paris. Une mini-Croisette. Mes amis habitent une maison en pierres meulière à l’angle de deux rues, le lierre envahit les murs, je dormais dans la chambre du haut à laquelle on accède par un escalier bordé de tableaux montrant les ancêtres. Dans l’amoncellement de livres, je tirai au hasard « la promesse de l’aube » de Romain Gary et trouvai cela terriblement désuet et grandiloquent. Puis je retrouvai d’anciens collègues de l’université, dans le jardin, à l’ombre des cerisiers, partageant les mets que chacun avait apportés ainsi que les délicieux plats nord-africains et orientaux préparés par le maître de maison. L’harmonie régnait, l’insouciance aussi, c’était jour d’élection, pour beaucoup sans doute jour d’abstention (j’avais donné procuration!).

Nogent-sur-Marne

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