Face aux Annapurnas

L’étape qui mène d’Australian Camp à Landruk est assez longue. Le chemin tout de marches de pierres de toutes tailles et de toutes formes commence par descendre dans la forêt humide où il n’est pas rare d’attraper des sangsues, débouche sur une clairière puis monte assez sec jusqu’au petit village de Daurali d’où l’Annapurna Sud apparaît fort de toute sa masse blanche, puis l’on arrive à Tholka qui domine la vallée de la rivière Modi, avant de poursuivre le chemin à flan de montagne jusqu’à Landruk : eau, cascades, moulins pour moudre le millet, les champs de céréales s’inclinant vers la rivière, des rizières parsemant le paysage, avec du riz déjà jaune donc prêt à être ramassé. (A Landruk, match de volley-ball qui réunit toute la jeunesse, notre guide, enthousiaste, nous propose d’aller y assister, nous ne regarderons que depuis le haut du village ; après match, remise des prix, joie partagée des villageois.). Ghandruk, but du lendemain, paraît très proche à vol d’oiseau mais le lit de la rivière nous en sépare. L’Annapurna Sud se montre un peu et près de lui, gardé comme par sa mère, le Mardi Himal.

Étape suivante: il s’agit maintenant de descendre en droite ligne par un long escalier de trois cents mètres de dénivelé jusqu’au pont sur la rivière, pierres encore glissantes, longue procession (nous sommes précédés par un groupe d’anglais d’une grosse compagnie de voyages) avec ses haltes, ses alertes, son babillage. Après le pont, jolies maisons avec des ruches, des abeilles blanches sauvages nichent dans la falaise. La piste remonte, toujours aussi raide et toujours formée d’un escalier qui, cette fois, fait un dénivelé de cinq cents mètres, nous n’avons jamais gravi escalier si long, si interminable… Quand arrive la grande porte qui nous accueille, nous croyons enfin avoir touché le graal mais c’est sans compter la recherche de la guest house, à l’autre bout du village. Mais nous devons être heureux: il fait beau et il est encore tôt, temps de faire trois aquarelles tranquillement assis sur la terrasse, laquelle donne sur la plus belle partie du village, la plus ancienne: des maisons en forme de rectangle, blanches avec des poutres noires, des toits de pierres plates, et des cours pleines d’enfants. Ghandruk est une sorte de capitale pour l’ethnie Gurung, dont la plupart des membres rêvent de finir leur vie en ce lieu, tout de calme et de sérénité. Peut-être seulement l’afflux de touristes et de trekkers en mal de sommets trouble leur quiétude. Surprise de lire une pancarte, au début de la zone « résidentielle » du village (là où sont toutes les guest-houses) où il est écrit: « Open defication free zone »!

Il est un point un peu au-dessus de notre hébergement, que nous découvrirons en partant, le lendemain, qui offre la plus belle vue à la fois sur la vieille ville et sur les sommets, les jeunes y viennent en se tenant par la main, et en écoutant leur musique issue des hymnes népalais ou tibétains (tôt le matin, c’est en général le Om mani padme oum qui berce nos réveils). Quand le ciel à nouveau s’entrouvre pour donner un nouvel épisode du film des Annapurnas, le Macchapucchre, encore lui, montre un nouvel aspect, celui où l’on distingue nettement sa queue en forme de poisson.

L’étape d’après conduit à Tadapani, qui n’est pas si loin, on y accède par un chemin dans la forêt, arbres des tropiques, rhododendrons qui fleurissent au printemps, arbres d’où pendent des lianes, silence forestier parfois déchiré par le cri strident d’un oiseau. Nous sommes un peu libérés des marches d’escalier, le chemin passe par un restaurant où nous retrouvons nos anglais, et qui offre une vue magnifique sur plusieurs sommets: le Macchapucchre toujours, bien sûr, et l’Annapurna Sud, mais aussi l’Annapurna III et le Gangapurna. Le restaurant (un « paradise » quelconque, où nous restons quelques temps, une heure environ, afin de nous reposer et de faire connaissance de deux femmes du groupe d’anglais, qui sont habituées aux expéditions, et reviennent d’un long voyage à vélo en France qui les a menées de Saint-Malo à Embrun, puis vers l’Ardèche et le pied du Ventoux avant de les reconduire chez elles via Roscoff ; et où nous faisons aussi connaissance d’un pauvre chaton ayant perdu sa mère, et qui essaie toutes les personnes qui passent des fois qu’elles pourraient lui procurer un peu de nourriture ou un peu de boisson, son miaulement est déchirant), le restaurant, donc, est proche du col, dont nous ne verrons jamais la matérialisation, puisque la route monte continuellement même si parfois elle redescend ou se prélasse en courbes à plat entre les troncs et les fougères, avant d’atteindre le regroupement de lodges en quoi consiste le village de Tadapani. Nous logeons à ce qui s’appelle pompeusement « l’Hotel Grand View Lodge », ensemble de chambres petites et sombres, peuplé de trekkers comme nous, de toutes nationalités, qui s’entassent dans la pièce commune pour éviter le froid du dehors, attendant qu’il se passe quelque chose, le repas, peut-être.

Enfer des refuges quand il y a foule et qu’il fait froid dehors, promiscuité, bruit ambiant, roulements de mécanique. Une famille attire mon attention, l’homme est, au son de la langue, néerlandais, il voyage avec sa femme, visiblement népalaise et leurs deux filles, mais aussi avec sa mère, et plus grave, avec belle-mère et belle-sœur, deux sous-groupes qui se regardent en chiens de faïence. La communication, visiblement, ne passe pas.

départ le matin dans le brouhaha, la bousculade à l’heure du petit déjeuner… nous partons bons derniers. le chemin grimpe progressivement dans la forêt, continuation de la veille, toujours ces terribles marches d’escaliers. La première halte d’importance est à Meshar, à 2969m, où se trouvent un petit autel, et un troupeau de quelques vaches noires avec poils gris. Toujours dans les rhodos géants, nous gravissons les marches qui nous conduisent vers les hauteurs supérieures à 3000. Isharu est une petite plateforme au milieu de la longue côte raide, annoncée par un premier restaurant (mais ce n’est pas le notre) où séjournent déjà nos amis anglais, nous il nous faut encore gravir la pente, plus raide que jamais, une ascension presque verticale qui nous conduit au restaurant de dessus, très bien localisé, pour le soleil et pour la vue. Nous sommes partis à 8h30, et il est maintenant midi, une charmante jeune fille Gurung fait la cuisine. Après le repas, nous nous allongeons sur les bancs pour une petite sieste, jusqu’à 13h30. Quand nous repartons, la côte est encore sévère mais nous sommes reposés, il reste une heure à faire. passage d’un col avec des rouleaux de prières et des drapeaux, avant une petite clairière douce et pleine de cours d’eau, chemin qui s’affaisse et avance parfois sous des douches venues des frondaisons. Ce chemin plus accessible à flanc de coteau atteint les deux petits lodges de Dobato (3250m). Nous commençons à percevoir le Daulaghiri. Le Macchapucchre offre son profil le plus large. Le lodge est aussi rudimentaire et peu hygiénique que celui de la veille, toilettes à l’extérieur, ce qui promet un bon refroidissement pour qui aurait besoin de sortir la nuit. Notre amie Anne est malade.

Le lendemain, lever à 5 heures pour monter au Muldai Peak (3640m) juste derrière l’hôtel. Montée lente et bien rythmée qui dure une demi-heure avant qu’on atteigne le belvédère qui domine cette vue époustouflante, sans doute l’une des plus belles que l’on puisse avoir au Népal et pour moi probablement la plus belle jamais vue en montagne. A gauche les Manapathi, puis la chaîne du Daulaghiri qui se poursuit au loin par les Nilgiri, qui s’enfoncent vers un ailleurs que nous ne verrons pas sauf si un jour nous vient l’idée de revenir par là. En franchissant la vallée, celle qui contient les fameux villages de Jomson et de Muktinath, l’Himalaya se décline en Annapurnas, sur la gauche le « I (8091m) celui dit « des Français » car c’est là que s’illustrèrent les Herzog, Lachenal et Terray dans les années cinquante, l’Annapurna-sud (7219m), le Patal Hiunchuli (6441m), le « III » (7555m), puis le Machapucchre (6997m) et au loin la chaîne qui se poursuit vers le Manaslu, et le petit village de Gorkha d’où viennent notre guide et nos deux porteurs Notre arrivée précède de peu le lever de soleil, chaque sommet s’illumine l’un après l’autre. C’est une sorte de bouquet final avant l’heure puisqu’il nous reste encore pas mal de chemin à parcourir, mais de là, nous embrassons en un éclair l’essence de ces montagnes qui ont la particularité de s’étendre sur une longue distance, aucune ne faisant de l’ombre aux autres. Nous pouvons tour à tour nous adresser à chacune. Comme un groupe de danseurs qui évoluerait de manière espacée, chacun gardant son autonomie mais complétant la chorégraphie conduite par les autres. Immobiles mais s’animant quand on les regarde fixement.

La redescente se fait assez vite, via un alpage où paissent quelques yaks. Halte au lodge de Dobato avant de reprendre la route pour aller un peu plus loin encore, en descendant d’abord ce qui nous fait reprendre le fil de nos forêts tropicales, puis en montant lentement mais sûrement, avec un pivotement du trajet qui maintenant nous offre comme vue principale celle de la profondeur des chaînes de préalpes qui se succèdent, le paysage devenant alpin, d’immenses pins descendant des collines environnantes, forêts dont on ne voit pas le fond et qui se termineront par la plaine, des champs jaunes que l’on devine là où s’est installé le village de Swanta. Plus au sud et un peu plus bas que nous Ghorepani, surmonté par le célèbre promontoire de Poon Hill, que nous ne raterons pas dans quelques jours. Le chemin continue en balcon au-dessus de ce paysage qui, par ses lointains bleutés et ses conifères rappelle certains endroits de la Drôme. La montée se poursuit jusqu’à un alpage où se construit un nouveau lodge, il s’agit de Bayelli, qui marque le point culminant avant que nous redescendions très bas, au milieu des pins géants et des rhododendrons, jusqu’au niveau de la rivière (longue heure de marche) pour passer sur l’autre rive, où se situe notre nouveau but, le lodge de Chistibung, que nous atteignons en 45 minutes de montée. Joli lodge, cette fois, avec des chambres en bois, un mobilier sobre aussi en bois. Anne est toujours malade. Groupe d’anglais déjà rencontré. Les deux dames s’occupent d’Anne, fournissant un produit réhydratant (qui malheureusement remplit bien mal son rôle). Le lendemain nous convenons que c’est plus prudent pour notre malade de rester dans le même lodge, d’autant que celui de Kopra Danda a une très mauvaise réputation de saleté et de promiscuité, et surtout de toilettes extérieures! Celles qui le souhaitent pourront faire l’aller-retour jusqu’à Kopra, l’autre pourra se payer une bonne journée de repos en écrivant ses mémoires. Rencontre de deux Suisses de Berne qui me font goûter le fromage de yak qu’ils ont acheté à Swanta et qui ressemble à du vrai fromage suisse!

L’intérieur d’un lodge est tout ce qu’il y a de plus rudimentaire, un poêle fait d’un vieux tonneau de mazout qu’on a recouvert d’une couche de terre cuite ocre, une vitrine qui contient les dizaines de bouteilles d’un liquide dont le trekker peut avoir besoin ou envie, surtout du Coca-Cola et parfois pour les invétérés de la dive bouteille, quelques flasques d’alcool, whisky indien, gin ou vodka, et d’un vin rouge local que je n’aurai jamais essayé, me méfiant beaucoup de certains produits dits locaux souvent frelatés; et la porte qui donne sur la cuisine où s’affaire un homme ou une femme, face à des bouilloires et des casseroles en zinc, une grosse bouilloire toujours fumant sur un feu allumé de quelques bûches. Autour du poêle, des barreaux de bois qui nous servent d’étendage pour nos vêtements fraîchement lavés à l’eau froide, et puis, inévitablement dans un coin, la queue de yak, blanche et noire, porte-bonheur.

C’est une chose de voyager, c’en est une autre de le faire à pieds, et de s’arrêter dans les lodges qui bordent la route, car que l’on choisisse les chemins les plus faciles ou les plus difficiles, il faut marcher, c’est-à-dire se livrer à des dépenses physiques qui parfois peuvent nous épuiser, alors pourquoi le faire? Le voyageur qui marche a d’abord pour lui évidemment de moins polluer, mais il a aussi ce plaisir de marquer des haltes où il veut et chaque fois ce sont de petits miracles, le pouls se met à battre moins fort et les yeux s’ouvrent, vers les hauteurs que l’on n’a pas le temps de voir dans l’action de la marche, ou bien vers les moindres détails d’une végétation ou d’une roche avec quoi ce sont nos premières rencontres, les parcelles de mica luisent intensément sous le soleil, des fleurs s’épanouissent là où nous aurions pu poser le pied, un murmure incessant vient du fond de la vallée, nous faisant envisager la présence d’un cours d’eau qui, quelques centaines de mètres plus bas, s’avérera une large rivière bouillonnante, ébranlant les rochers qui lui font obstacle et que nous franchirons par un fragile pont fait de deux planches.

Les longs arrêts, les pauses, les journées de repos sont des moments indispensables, notamment parce qu’ils nous permettent de faire le point, de réviser nos connaissances, de nous remémorer le chemin que nous venons d’accomplir. Écrire est alors le moyen qui s’impose. Il est important d’avoir songé à prendre au moins une tablette munie d’un léger clavier. Chaque souvenir va venir s’aligner sous nos doigts de dactylographe peu habile, fleurs enfouies et oubliées à peine perçues mais qui retrouvent, par cette seule vertu de l’écriture, un peu de vie, et en tout cas leur place dans notre mémoire.

Journée de repos à Swanta, charmant village dans la vallée qui relie Ghorepani à Jomson, à environ 2000 m d’altitude, au milieu des jardins éclatant de couleurs, vert tendre du blé, mauve du sarrasin, un peu de jaune d’on ne sait quoi… et des arbustes de toutes tailles, arbres à tomates, hauts tuteurs pour plans de haricots, citrouilles étalées au pied des buissons, clôtures en genévrier, et quelques saules en raison d’un milieu regorgeant d’eau, où les ruisseaux déboulent des pentes en bouillonnant, et des rivières s’assagissent en vasques d’eau pure. Nous avons quitté le pays gurung pour celui des magars. Près d’un élevage de truites, vole, oiseau bleu magnifique, un Halcyon Smyrnensis ou martin-pêcheur à gorge blanche du Népal.

Au milieu de cela, des maisons dispersées au toit bleu, un temple pagode et un long bâtiment qui héberge l’école des petits. Nous sommes dominés par le Muldai Peak où nous étions il n’y a pas si longtemps, on voit aussi, très loin, minuscules, les lodges où nous sommes déjà passés soit pour y dormir soit pour s’y reposer un court instant, comme Dobato, Bayelli ou Chistibung… Nous constatons alors le chemin parcouru à pied dans cette immensité verte aux frondaisons moutonneuses où l’eau jaillit entre les rochers. Prem, notre guide, nous emmène faire un tour un peu plus grand que prévu, qui nous conduit vers un autre village, Shika, très semblable à celui d’où nous venons, traversé par la piste qui mène à Ghorepani. Un couple de paysans laboure son maigre champ avec deux buffles au joug qui tirent un soc que l’homme maintient dans l’axe.

Les voyages forment la jeunesse dit-on, moi je crois plutôt qu’ils la prolongent. A pied, s’entend, bien sûr. Ils mettent à l’épreuve nos corps vieillis en les mettant au défi de maintenir l’essentiel de leurs fonctions car tour à tour, nos organes et nos muscles se rappellent à notre attention, une douleur dorsale, un estomac qui se retourne sont choses courantes, et encore quand nous ne sommes pas saisis de fièvre ou d’impossibilité de nous alimenter pour une raison quelconque. En ce moment sévit à Kathmandu, la dengue, des trekkeurs ont du abandonner leur projet à cause de la déclaration soudaine du mal, qui survient après 5 jours d’incubation suivant la piqûre du moustique fautif. Il ne faut boire que de l’eau filtrée, ou additionnée d’une pastille purificatrice, sinon attention, en un instant nous pouvons être atteints de douleurs redoutables.

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Nouveaux chemins de Katmandou

Je vous écris de loin, j’ai du prendre l’avion pour ça, bien sûr… mais ne m’en veuillez pas trop, comment aurais-je pu faire autrement? Le Népal, c’est loin, nous ne sommes plus au temps des chemins de Katmandou, plus au temps de Nicolas Bouvier où l’on pouvait traverser tout un continent par la route. On pourrait se passer bien sûr d’aller si loin, mais ici, ce n’est pas « loin », c’est juste une destination bien précise, celle que l’on a rêvé d’atteindre…

Durbar Square, Patan

Charme des villes du tiers-monde où l’on est réveillé par le chant du coq. Le matin, sur les terrasses, des femmes en sari étendent leur linge. On entend le grondement des camions et le son aigrelet des klaxons. Un rayon de soleil soulève le couvercle nuageux, les corbeaux croassent, une cloche au son cristallin se met à sonner pour commencer une quelconque puja, nous sommes bien sur le sous-continent indien. 

On voyage pour se sortir de soi-même. Surtout quand on va vers l’Asie, ou, comme ici sur les fameux « chemins de Kathmandu », qui sont aussi les chemins qui partent de Kathmandu. Le Népal nous submerge, tout comme le feraient aussi certaines régions de l’Inde (voire l’Inde toute entière) ou les temples zen du Japon. Parce que nous sommes réellement dépaysés, parce que nous rencontrons sans cesse des énigmes. Je ne vais pas parler de rencontre avec l’autre avec des trémolos dans l’écriture, ce serait trop facile et bien piètre comme explication, mais plutôt, de connaissance d’un monde par nos sens: notre regard, bien sûr, mais aussi notre odorat qui s’affine, parfois notre goût et notre toucher (des étoffes, des grains, des substances fondantes sous la flamme vacillante des lampes). D’ordinaire, c’est notre faculté de raisonner qui marche, elle porte des jugements immédiats sur les choses et les comportements que nous percevons, nous avons nos critères pour juger et n’en démordons pas, c’est commode et inévitable dans la vie active. Nous ordonnons les moyens en fonction des buts à atteindre, refoulant une grande part de ce qui éveille notre sensibilité. En voyage dans ces contrées d’Asie, nous basculons depuis ces assurances d’occidental toujours prêt à juger, à analyser ou à ramener à deux ou trois principes explicatifs (la lutte des classes, le mépris social) vers une attitude de suspension de nos jugements face à ce qui nous étonne. Les classes se mélangent aux castes lesquelles se croisent avec les ethnies dont les noms servent de patronymes aux gens qui les peuplent, environ soixante-dix langues, dit-on, se partagent le territoire, les traditions toujours vives remontent au XIIème siècle, voire plus loin encore. Par exemple, dans le plus vieux temple de Patan, le Temple d’or, le rôle de grand prêtre dédié à Bouddha est dévolu à un jeune garçon de 11 ans, sa charge dure trente jours. Ce jeune garçon toujours habillé de la même chasuble sort deux fois dans la journée de son appentis pour se nourrir et pour rendre hommage à Bouddha, il est assisté par un adulte qui subit à peu près le même sort que lui. Je suis présent au moment de l’après-midi où il fait son apparition, il procède d’abord à des ablutions (mais sans savon!), puis arrive derrière la grille du temple pour pénétrer ensuite à l’intérieur, on ne sait trop ce qu’il fait à ce moment, mais il ressort bientôt, portant sur l’épaule avec l’aide de l’assistant, un tronc de bois, qu’il frappe solennellement avec un bâton, donnant un son sec. J’observe cela. Tout cela se passe devant nos yeux, nos oreilles reçoivent ce son sec qui se répète, et nous partageons en silence l’émotion des népalais qui se trouvent là, dont la famille du petit garçon. 

Ou bien nous errons dans les ruelles de Bakhtapur, et nous rencontrons de jeunes moines en robe jaune, la tête rasée au pied d’une statue en or de Bouddha, qui, visiblement, ne vont pas à l’école, ou bien encore nous sommes à Pashupatinath, ensemble de temples au bord de la rivière Bagmati, où l’on procède à la crémation des morts, comme à Bénarès, mais ici en plus petit. Les fumées épaisses des corps qui se consument nous font chavirer, mais c’est la même chose: nous mettons en suspens notre jugement, nous observons sans rien dire les rites auxquels se livrent les proches des défunts. La crémation doit arriver vite pour que le mort puisse se réincarner, dit-on. L’eau de la rivière charrie les cendres, ainsi que les vêtements du défunt, lesquels seront interceptés un peu plus bas par les dalits qui pourront s’en vêtir puisque désormais purifiés. Tout cela est étrange, mais fait partie de l’ensemble des représentations du monde auxquelles nous devons respect et attention. Nous ne sommes pas seuls au monde. Il n’y a pas que notre regard qui vaille, ni notre système de représentation. Philippe Descola a montré comment les peuples arrangent différemment les éléments culturels en système. Totémisme, naturalisme, analogisme, animisme. La société indienne (que Descola range dans l’analogisme) ne fait pas de coupure stricte entre les animaux et nous, elle le justifie par la croyance en la réincarnation, mais peu importe que nous sachions rationnellement que la réincarnation est un leurre, cela aboutit à une représentation du monde qui fait du petit oiseau dans l’arbre notre égal. Et ce n’est pas plus mal de pouvoir penser ainsi.

Autre particularité: la sexualité donne lieu à de multiples représentations visibles sur les murs des temples et sur les poutres qui soutiennent les toits des pagodes ou dans des vitrines qui exposent des sculptures pour nous lascives mais en réalité mystiques, comme l’union d’un dieu et de sa parèdre, ainsi de Shiva et Parvati. Sanju, notre guide d’une journée, nous explique que cela participe d’une éducation qui permet aux jeunes personnes d’accéder à la sexualité par des images. En tout cas, nulle part ailleurs que dans des lieux religieux ce genre de scène ne pourrait être montré, voire même verbalisé. Le monde des dieux et des déesses sert d’exutoire et de représentation imaginaire à celui des humains ordinaires contraints de demeurer dans les cadres du puritanisme. Les dieux se livrent à des exploits érotiques visibles quand ceux des humains doivent rester cachés.

Tôt le matin à Bandipur, village Newar perché au-dessus d’une large vallée, le son de la cloche du temple dédié à Mahalakshmi retentit, isolé, cristallin, signal de notre réveil. Aussitôt surgissent à nous d’autres sons, d’autres voix, celles de macaques ou d’oiseaux. Celles de marchands qui ouvrent boutique. Nous sommes dans une maison de bois sombre, aux fenêtres ourlées de gravures à la mode des Newar, une des ethnies du Népal, celle qui sans doute a le plus construit. Ces maisons et ces grands bâtiments font parfois penser à la Renaissance italienne. A Durbar Square, nous sommes ainsi à l’équivalent de Florence.

Les chemins de Kathmandu sont traîtres. Ils montent raide sur les pentes des balcons qui font face aux Annapurnas… Nous sommes sous les tropiques, 28° de latitude, la végétation est davantage celle de la jungle que celle de nos massifs alpins et même si le soleil se voile, le marcheur sue à grosses gouttes. Il doit boire des litres d’eau pour compenser sa déshydratation. Les pentes raides sont d’escalier, difficile de régler son pas, et à l’arrivée… la brume masque les sommets. Qu’importe, sous toutes les latitudes, on aime poser son sac au refuge, ici une lodge, et se faire servir un thé chaud.

Le matin (premier matin) les nuées sont parties en libérant les sommets parmi les plus élevés du monde. Tant qu’ils demeuraient dans les coulisses, nous n’imaginions pas l’effet qu’ils allaient nous procurer, comme de grands acteurs dont nous avons lu les exploits dans la presse et que nous sommes stupéfaits de découvrir un jour sur scène. De notre point de vue, le Macchapucchre semble le plus élevé parce que le plus proche, on le surnomme aussi Fishtail car son sommet est double, comme une queue de poisson qui s’évase, les deux pointes étant reliées par une arête, il existe bien sûr un angle de vue qui permet de les voir dans l’alignement, c’est celui que nous occupons. Un peu à l’ouest, la grosse masse de l’Annapurna Sud. 

Macchapuchare vu depuis Australian Camp
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Fin de saison

Trois semaines au Valais en septembre, qui se terminent sous la neige. Des chemins de racines et de pierres jusqu’à 2700 mètres, des champs pentus où fleurit la gentiane bleue. Vaches, génisses, modzons se retiennent comme ils ou elles peuvent afin de ne pas dégringoler du haut des falaises. Au fond des vallées qui pénètrent très loin le massif orné d’arêtes de dentelle, les troupeaux s’ébattent, les alpages façonnent les fromages qui portent leur nom comme appellation. Peule. Léchère. Ars-Dessus. Ars-Dessous. Bagnes. Mont Percé.

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Col d’Ambonne

Ma marche préférée est celle qui monte au col d’Ambonne, puis se poursuit jusqu’au sommet de la montagne du Poët à environ 1300 mètres, avant de redescendre vers des altitudes plus raisonnables(!) au travers de champs de lavande, de forêts de chênes et de vergers d’abricotiers, jusqu’au village du Poët-Sigillat, planté sur sa crête. Le début est raide, mais j’aime quand le sol nous agrippe (davantage que nous ne l’agrippons), et appelle la semelle de nos chaussures de montagne (hors de question de faire ceci en chaussures basses, en baskets, voire pire en mocassins), et résiste un peu à la force (toute relative) de nos muscles. On passe d’abord… derrière chez nous, la ruelle de l’Estoune, qui s’en va sous les aubépines, les pins d’Autriche et les chênes rabougris. Quelques buis aussi (malgré la pyrale), mais pas un olivier, même sauvage, le dernier étant devant la porte de notre maison. L’ancienne propriétaire, la vieille Léa, l’avait planté là, quand elle avait obtenu du voisin un échange de terrain qui lui avait permis d’avoir un arrondi en face de son balcon. Celui-ci lui permettait sans doute de faire prendre à son troupeau de chèvres un virage plus facile en rentrant au bercail, autrement dit la cave que nous disons « écurie » où nous entreposons aujourd’hui notre bois, nos vélos (à assistance électrique) et maintenons un établi avec quelques outils pour faire croire que nous sommes bricoleurs.

le village

Le chemin longe un chantier de gîtes qui sera peut-être fini un jour… le bâtisseur a dû voir grand, il voulait profiter du permis de construire qu’il avait obtenu de haute lutte, ayant durement acquis le droit d’implanter là sa petite entreprise familiale, ne ménageant pas ses efforts mais se faisant regarder de travers. Les habitants des lieux sont rudes, souvent âpres au gain, et sortent les griffes si jamais l’on vient perturber leurs plans établis de longue date. Le propriétaire des gîtes exploite aussi des champs dont il a loué certains à l’ancien maire, champs en pente et dotés de peu de terre fertile : la terre est ici pauvre, elle reçoit peu d’eau, n’accepte guère que quelques espèces d’arbres fruitiers, abricotiers surtout, mais qui n’ont pas non plus la vie facile à cause des printemps qui ne manquent plus d’apporter des nuits de gel détruisant les bourgeons et les fruits qui naissent à peine. Mais il a construit un chemin pour que passe son tracteur, c’est son chemin que nous suivons en parallèle un bon moment avant qu’enfin nous nous sentions libres, libres de tout, libres de chemin, libres de bruit et de tracteurs, enfin dans la solitude du pèlerin, celui qui monte avec peine, en soufflant, appuyé sur son bâton de marche. Le sol est calcaire. Les chanceux peuvent encore trouver de vieux fossiles, traces de fleurs et de coquillages qui sont posés sur le sol comme des offrandes qu’un géant inconnu aurait voulu rendre à la beauté du paysage ambiant : en se retournant, on voit le Ventoux, majestueux, et la crête qui soutient ce petit village que j’ai cité tout à l’heure, en contrebas la vallée avec toutes les nuances de vert et de bleu. La pente se raidit. On commence à voir un bouquet d’arbres et le reste d’un vieux poteau qui servait autrefois à alimenter en électricité une ferme dont nous parlerons tout à l’heure, mais on n’est pas encore arrivé à la halte attendue. Il reste dix bonnes minutes, et c’est la portion la plus raide, un cycliste dirait le mur de Grammont, c’est presque du vertical. Il faut tirer sur les bras sur les cuisses, on avale la poussière de l’été. Les papillons s’envolent, on les a dérangés. Enfin un gros rocher, un chêne vénérable, un terrain plat où l’on peut se poser pour reprendre souffle un peu, se désaltérer, quitter peut-être un instant sa chemise trempée de sueur pour qu’elle sèche. On remarquera des lambeaux de murs calcinés, autrefois on trouvait encore des ustensiles rouillés : c’est là l’emplacement de la ferme Rabel qui connut un triste sort au mois de mars 1944. Les résistants du coin se cachaient là. Sur dénonciation, probablement, les Allemands en eurent vent, ils débarquèrent en pleine nuit au village du bas, Sainte-Jalle, mais comme on sait, la nuit, les boulangers travaillent et celui de Sainte-Jalle à 3 heures du matin réveilla son fils, il s’appelait Guy Teste et devint par la suite maire de la commune, et lui dit de monter prévenir, ce qui fut fait. Il avait de bonnes jambes le jeune de quinze ans car au chemin déjà raide que nous venons d’emprunter il lui fallait ajouter les six kilomètres de montée de son village à celui dont nous sommes partis. Les résistants furent prévenus assez tôt, aucun ne fut attrapé, ils connaissaient parfaitement les grottes qui sont en haut des crêtes. Mais les Allemands brûlèrent tout ce qui pouvait brûler. Cette histoire, c’est monsieur Christian Peyre qui nous l’a racontée, qui habite la ferme en bas de la route de Bésignan, un homme maintenant âgé qui a bien dû dépasser les quatre-vingt, qui habite avec sa femme Danielle, la maison où il est né. Il se souvient de sa naissance : un résistant passait devant la porte, il vit une belle bergère… et voilà le résultat. Mais, me dit-il aussitôt pour me rassurer : ils se marièrent, après. Ce résistant, son père, était professeur de Français à l’Ecole militaire d’Aix-en-Provence : c’est de lui dont Charles Juliet parle avec affection dans L’année de l’éveil, et c’est justement lorsque nous avions invité le poète et diariste au cours des rencontres que nous organisions il y a encore quelques temps avec des écrivains et des écrivaines que nous avions fait connaissance avec le couple une première fois (ce temps reviendra peut-être, il était question qu’Anne Berest vienne prochainement avec sa maman Lélia que nous aimons beaucoup mais qui, hélas, pour l’instant doit à la fois lutter contre une méchante bête qui la ronge et se consoler de la perte brutale de son mari). Incidemment, monsieur et madame Peyre sont les parents de Mélina, que tout le monde connaît dans la région : c’est elle qui vend les meilleurs mets à base de pois-chiche sur les marchés des environs, et qui, surtout, exploite sa propre ferme où elle cultive, outre le pois-chiche, le tilleul et l’épeautre, on dit souvent d’elle qu’elle est la plus belle fille de la région et elle mérite cette réputation. Autrefois, à son métier d’exploitante agricole elle ajoutait celui de potière qu’elle a dû abandonner faute de temps, c’est dommage, nous adorions ses tasses à café (pas pour y boire dedans, juste pour les regarder).

Après ce replat, tout devient facile : un chemin guilleret se dessine entre les hautes herbes, il monte encore un peu, mais si peu. C’est sur ce chemin qu’un jour je vis une vipère endormie. Les chênes forment une voûte de plus en plus pressante, les cistes, les buis, les buissons de mûres et les framboisiers nous écorchent un peu les mollets avant que nous ne débouchions sur la grande prairie où, il n’y a pas si longtemps avaient coutume de se rencontrer les citoyens du Poët et ceux de Montréal-les-Sources qui est le village qui en est l’exact pendant de l’autre côté de la montagne, ils y pratiquaient de longues parties de pétanque et invariablement les montréalais gagnaient car, me disaient mes concitoyens sigillatiens, « ils avaient plus d’entraînement » (ils passaient toutes leurs journées à ça, eux !). A certains moments de l’année, on trouve sur cette prairie d’immenses tables avec des bancs, ce qui aide le promeneur bien sûr à sortir ce qu’il a dans son sac de victuailles et de côte du Rhône un peu chaud, mais à d’autres moments, je ne sais pourquoi, elles disparaissent.

La promenade n’est pas finie. Encore une montée un peu sévère permet d’atteindre le sommet, où est plantée une antenne relai. C’est en même temps, l’accès à la crête. Et là, on s’arrête un bon moment. Cela en vaut la peine : tout autour de vous, à 360° le panorama inoubliable des Alpes, du Vercors, des Cévennes, des Alpilles et du Ventoux. Au nord, la vue s’étend jusqu’au parc des Ecrins, mais avant de l’atteindre s’arrête sur les monts du Vercors et, au plus près, la montagne du Glandasse qui est près de Die, paradis des edelweiss, dans le bas, Rémuzat surmontée par le rocher du Caire où nichent les vautours et plus loin vers l’est, les Hautes-Alpes, les villages de Rosans et de Verclause, la crête qui continue vers la Vanige et les montagnes dominant Orpierre. Dans tant d’étendue de nature et de villages pas un seul défaut, mis à part le pylône contre lequel vous êtes assis, dévoué au culte des communications, pas une seule marque de civilisation qui viendrait ternir l’harmonie des lieux, je ne dis pas ça pour quelque éolienne qui pourrait s’y trouver : pour être clair, je ne serais pas contre, il faut bien qu’énergie se produise et si possible, de manière durable, mais il n’y en a tout simplement pas. A cette altitude (1300 mètres) dans la Drôme, c’est la steppe. Des herbes et des buis (qui rougissent à cause de la maladie) et un peu plus bas, des bêlements de brebis car on y pratique encore l’élevage… malgré la présence du loup. Oui, les brebis bêlent, et à ces bêlements se mêlent déjà des aboiements, ceux des fameux « patous » qui sont censés protéger les troupeaux, et dont on dit qu’ils ne sont pas si efficaces que ça face au loup mais qu’ils sont, en revanche, redoutables pour les humains. Le propriétaire du troupeau a soigneusement balisé son domaine, l’a enfermé, a inscrit sur les rochers la menace suprême d’être attaqué par ses chiens si l’on persiste à vouloir le traverser, pas question donc de suivre la crête. On descendra un peu en dessous, le long de celle-ci mais en perdant ainsi le bénéfice que l’on aurait eu à garder en point de mire ce panorama admirable si l’on avait pu la suivre. Le chemin empierré redescend, on arrive même sur une voie praticable pour les automobiles, par là où sans doute vont les parapentistes afin de s’élancer ensuite sur la vallée, suspendus par leur voile bleue ou écarlate. Mais on reste un bon moment en hauteur, suspendus désormais au-dessus des champs de lavande. Il n’est pas formellement interdit de prendre un raccourci et de courir entre deux champs pour rejoindre un petit bois de chênes, que l’on longera sur la droite (et non sur la gauche comme y insiste le balisage jaune) pour boucler la boucle, et revenir au village, au plus près des vergers d’abricotiers et par la voie du cimetière (car tout se termine ainsi).

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Le mathématicien et le psychanalyste, le topos et l’inconscient

En préalable à ce billet, l’énoncé de mon intérêt constant pour la psychanalyse (freudienne et même lacanienne) et les mathématiques : on comprendra donc que je me sois rué, dès que je l’ai vu en librairie, sur le livre à deux voix, celles d’Alain Connes (le célèbre mathématicien) et de Patrick Gauthier-Lafaye (psychanalyste), A l’ombre de Grothendieck et de Lacan, qui propose un « topos de l’inconscient ». Je l’ai lu avec un grand bonheur même si certains de ses passages me sont restés un peu obscurs.

Je n’ai guère de doute sur le fait que l’Inconscient nous dirige, au moins dans les grandes étapes qui constituent notre vie et notamment dans nos amours, notre vie sexuelle, nos rapports avec nos enfants, et plus généralement avec les êtres vivants. Des séquences de cure analytique m’ont beaucoup apporté en certains moments qui me semblaient être des caps difficiles à franchir, où des nœuds surgissaient dans mon existence, qu’il me fallait dénouer d’une façon ou d’une autre. Les séances de psychanalyse m’ont aidé. J’ai raconté ici les péripéties de ma dernière tentative de suivre une analyse, hélas terminée par la mort de l’analyste (mais l’analysant se porte bien, merci!). J’entends la psychanalyse au sens freudien (et lacanien) et non dans ses échappées spiritualistes à la Jung, car son intérêt majeur me semble être qu’un idéal scientifique y est poursuivi : il s’agit de ramener des phénomènes en apparence inexplicables à des schémas dotés de rationalité, même si l’interprétation des rêves semble déjouer toute logique – mais on peut construire un discours sur un rêve, ce qui est un moyen d’instaurer une rationalité, ledit discours n’est évidemment pas « prouvable », ni même reproductible mais il induit une cohérence locale qui peut aider le sujet à percevoir certains aspects de sa personnalité qu’il n’avait pas perçus jusqu’ici. Je ne dis pas que Freud et Lacan ont réussi dans cette tentative, mais au moins ils ont essayé, montrant une bonne volonté louable là où bien d’autres se complaisaient dans la magie et l’irrationalisme. Que l’Inconscient nous dirige reste une formule, tout comme l’est qu’il soit structuré « comme un langage », encore faut-il explorer ce qu’on doit comprendre par là. La notion de topos ouvre une voie d’approfondissement féconde car elle permet de penser comment des phénomènes observables en surface (nos comportements dans la vie, pour faire bref) peuvent être influencés voire déterminés par des accidents ou des traumatismes qui demeurent in-sus du sujet tant qu’il ne va pas plus loin en analyse (et encore).

Qu’est-ce que l’Inconscient ? Les mathématiques peuvent-elles en rendre compte ? Que serait l’Inconscient, alors, en termes mathématiques ? La réponse vient d’Alain Connes : un topos, dont le concept est issu des travaux du génial mathématicien Alexandre Grothendieck. Ma première observation ici sera que, si cela est vrai, alors nous ouvrons un espace de continuité qui existerait entre les structures inconscientes et les mathématiques. Est-ce à dire que les objets mathématiques, conçus comme des entités réelles (à la manière platonicienne) rencontreraient quelque part notre pensée inconsciente ? Peut-être bien. Nous retrouverions là les intuitions déjà exposées dans le livre sur les yanomamis (cf. le mathématicien et le chaman) où l’on suggérait des analogies entre les objets mathématiques auxquels seul le mathématicien avait accès par une concentration et un travail particuliers, et les figures captées par le chaman, puisque que peuvent bien être ces figures si ce ne sont justement des visions inconscientes de la même nature que le rêve ? Nous avons à l’époque rejeté le côté trop analogique de cette pensée, mais lorsqu’il s’agit du rapport entre psychanalyse et mathématiques, les choses deviennent plus sérieuses, en tout cas vraiment articulables, à cause des années de travail et de réflexion transcrites tant par les uns que par les autres. Aujourd’hui, un mathématicien et un psychanalyste peuvent dialoguer d’égal à égal, au sein d’une même culture, et il sort de ce dialogue des pépites qui nous intriguent. Mais venons-en au fait.

Grothendieck vers la fin de sa vie, Alain Connes, et Jacques Lacan

Un topos est une catégorie avec un objet classifiant. Ah, voilà la belle histoire… et qu’est-ce que cela fait ? La théorie des catégories est une théorie mathématique due principalement à des chercheurs des années soixante comme Saunders McLane, Samuel Eilenberg, William Lawvere etc. Elle a, en un sens, supplanté la théorie des ensembles. Alors que cette dernière était censée donner les fondements ultimes des mathématiques (c’est du moins ce qu’affirmait le groupe Bourbaki dans les années trente à soixante du XXème siècle), on pouvait encore trouver plus « ultime », c’est-à-dire un type d’architecture où la théorie des ensembles s’inscrivait, mais comme cas particulier dans une théorie plus générale. Pour le dire brièvement, alors que la théorie des ensembles part d’objets statiques, qui sont des points et des ensembles, reliés entre eux par la relation d’appartenance, de sorte que deux « objets » particuliers appelés « ensembles » sont égaux si et seulement s’ils sont composés des mêmes éléments (extensionnalité), la théorie des catégories met en place à la fois des objets (représentables comme des points) et des morphismes entre ces objets (représentables comme des flèches allant de l’un à l’autre), autrement dit intègre un aspect dynamique (car les morphismes sont comme des transformations). Ce qu’on impose simplement à ces flèches, c’est qu’elles soient composables entre elles et que parmi elles, pour chaque objet il y ait une flèche jouant le rôle d’une identité (ces notions, de composabilité et d’identité, peuvent être définies au moyen d’équations rigoureuses, sans obligatoirement passer par les notions ensemblistes). Les catégories se distinguent entre elles par les types d’objets et de morphismes qu’elles renferment. Par exemple, la théorie des ensembles est une catégorie : les objets sont les ensembles, les morphismes sont les applications d’un ensemble vers un autre. Les identités sont les applications identiques d’un ensemble vers lui-même (pour tout a dans A, i(a) = a). Mais les groupes aussi forment une catégorie : les objets sont les groupes, les morphismes sont les applications d’un groupe vers un autre qui respectent en plus une condition de correspondance entre les structures : si * est l’opération sur G, et si *’ est l’opération sur G’, on doit avoir pour un morphisme f : f(a * b) = f(a) *’ f(b). et ainsi de suite, on peut fabriquer la catégorie des espaces topologiques, des monoïdes, des structures d’ordre etc.

Un topos est une catégorie avec, en plus, un objet classifiant. L’objet classifiant, c’est un truc formidable : il permet de dire par exemple, dans le cas des ensembles si on est dans A ou si on est dans son complémentaire. Donner un ensemble E inclus dans un univers U est équivalent à donner une fonction de U vers l’ensemble particulier {0, 1}, appelée fonction indicatrice (l’ensemble est alors celui des points dont l’image est 1, ou, dit autrement, l’image réciproque par f de {1}). On comprend donc que cet ensemble à deux éléments, {0, 1}, joue un rôle important, on dira que c’est un « objet classifiant ». On dira que l’objet classifiant pour les ensembles, est cet ensemble. Je dis « l’objet classifiant » et non pas « un » car ils sont tous isomorphes, ce qui fait qu’on peut les identifier. Là est ce qui est pour certains logiciens un handicap pour la théorie des catégories : tous les objets y sont définis à un isomorphisme près. Il y a vraiment un idéalisme intrinsèque de la théorie : on identifie des objets qui se comportent de la même façon, on ignore une identité plus terre à terre, physique, matérielle (c’est le reproche essentiel fait par Jean-Yves Girard à la théorie des catégories, il y voit un « essentialisme » là où, lui, prêche pour un « existentialisme »). Mais passons…

Alain Connes donne des exemples de catégories avec objet classifiant où celui-ci ne peut en aucun cas être ce simple objet à deux valeurs : voilà déjà une manière de « généraliser » le concept d’ensemble, ou de s’en abstraire, voire… de s’en débarrasser. Parmi ces exemples, celui de la catégorie des objets (X, s) où X est un ensemble et s une application de X vers lui-même, qu’on nomme une « évolution ». Les morphismes de cette catégorie doivent être des applications de X vers Y compatibles avec ces évolutions. Un tel morphisme, f, doit donc être tel que f(s(x)) = t(f(x)) où t est l’évolution sur Y (cela dit que l’image par le morphisme f de ce que devient x après un pas d’évolution s est justement ce que devient l’image de f(x) en un pas dans Y). L’objet classifiant B de cette catégorie est associé à un morphisme (comme c’était le cas de l’objet {0, 1} qui était associé à l’application de E dans {0, 1} qui est son indicatrice), qui doit donc avoir cette propriété lui aussi. Mais si on essaie B = {0, 1}, ça ne marche pas : on ne voit pas d’évolution dans {0, 1} qui jouerait ce rôle (par évolution, le faux risquerait de devenir vrai!). B est en réalité un ensemble isomorphe à (N, t) où N est l’ensemble des entiers, y compris ∞, et t est une application de N dans N, qui à chaque entier associe son prédécesseur, de sorte que si f(x) = 0, alors x est « vrai », mais si f(x) = n > 0, alors en quelques pas (p), on pourra avoir f(sp(x)) = 0, ce qui s’interpréterait comme… « x est à une distance p du vrai » ! L’application « canonique », g, celle qui joue le rôle d’indicatrice pour un sous-objet Y est alors l’application de (X, s) dans (B, t) qui, à tout x dans X, associe le plus petit entier n = g(x) tel qu’en appliquant n fois s à x, on arrive dans Y. On voit ce qui se passe : le 0 restera 0 (le vrai), mais ∞ aussi : si x est envoyé sur lui, aucune itération de l’évolution s ne le fera parvenir jusqu’à 0 ! Autrement dit, il est l’équivalent du « faux » (et on est bien dans la situation où du faux on ne saurait passer au vrai!). Quant aux valeurs intermédiaires… ce sont tous les degrés de la vérité ! De plus, on doit prendre pour négation l’opération qui à tout entier fini associe l’infini, et à l’infini 0, mais alors la négation de la négation n’est plus identique à l’affirmation ! Autrement dit, ce topos est loin d’être classique. Personnellement, je ne crois pas beaucoup aux degrés de vérité définis par des entiers, je ne vois pas bien comment on peut décider en parlant d’une proposition, qu’elle est à une distance n de la vérité ! On voit certes ce que peut signifier être proche de la vérité (voire en être à deux doigts!) mais ce sont là des expressions métaphoriques du langage courant. L’exemple fourni par Connes est intéressant parce qu’il nous montre comment on peut jongler de manière indéfinie avec la notion de topos pour se retrouver dans des situations étonnantes, dont le cas classique (du vrai et du faux avec une négation involutive) n’est qu’un cas particulier, choisi de façon arbitraire, mais cet exemple demeure ce que les théoriciens appellent un « toy-example ».

On peut faire beaucoup plus, et en quelque sorte, en taille réelle, en empruntant la notion de faisceau qui généralise celle de famille d’ensembles, une « famille d’ensembles » étant un ensemble d’ensembles indexés par un indice t {Et, t 𝜖 T}. t joue un rôle de paramètre : on peut imaginer que c’est le temps, mais on peut imaginer bien plus aussi, et en ce cas, l’espace T peut être assez mystérieux, au point qu’on veuille l’étudier de près. Comme dans le cas des évolutions, l’ensemble des faisceaux liés à un même espace T constitue un topos. Et on a cette propriété particulièrement utile qu’il est équivalent d’étudier ce topos et d’étudier directement l’espace T. Ce qu’il y a d’extraordinaire ici est que, dans le cas de l’étude du topos, on étudie les Et qui sont des ensembles ordinaires. Autrement dit, l’étude des ensembles ordinaires Et renseigne complètement sur l’espace T qui, pourtant, est l’espace déterminant ! Mais est-ce que T est un simple ensemble, sans autre spécification ? Non, si je l’appelle T ce n’est pas pour rien : T est un espace topologique. La topologie est la plus belle discipline mathématique qu’il m’ait été donné de connaître, en tout cas elle est la plus proche de l’esthétique puisqu’à la base elle étudie des surfaces et qu’elle est fondée sur les notions d’ouvert et de voisinage (pour moi, un tableau abstrait donne une magnifique image de ce qu’est une topologie!). Une famille d’ouverts donnée définit une topologie. Intuitivement, les ouverts sont des sous-espaces qui généralisent la notion d’intervalle ouvert dans l’ensemble des réels, autrement dit un ensemble continu de points qui exclut leurs limites (ou leurs bornes) à gauche et à droite, ce qu’on note dans les cours de mathématiques élémentaires : ]a, b[ (ensemble de tous les nombres réels x tels que x > a et x < b). Un voisinage d’un point x0 est un ouvert contenant x0 (ce qui entraîne qu’on peut toujours trouver d’autres points x aussi proche que l’on veut de x0, ce qui n’est pas le cas par exemple dans un ensemble contenant ses bornes comme [a, b] où x0 pourrait être a ou b : si c’est a, à gauche de a on ne trouve rien dans l’ensemble, si c’est b, à droite de b, on ne trouve rien non plus). L’idée d’un faisceau est qu’il existe toujours autour de t un voisinage sur lequel Et continue d’exister tel quel, autrement dit, on a une garantie relative de stabilité, on ne bascule pas brutalement dans l’Autre.

Freud et Lacan

Alain Connes a l’idée d’aller rechercher un texte d’Hippolyte Taine (De l’intelligence, 1870) pour donner une image de la manière dont on peut voir un topos dans le sujet qui nous occupe, autrement dit la métaphore de la scène et des coulisses :

On peut comparer l’esprit d’un homme à un théâtre d’une profondeur indéfinie, dont la rampe est très étroite, mais dont la scène va s’élargissant à partir de la rampe. Devant cette rampe éclairée, il n’y a guère la place que pour un seul acteur. Il y arrive, gesticule un instant, se retire ; un autre apparaît, puis un autre […] Au-delà de ces groupes, dans les coulisses et l’arrière-fond lointain se trouvent une multitude de formes obscures qu’un appel soudain amène parfois sur la scène ou même sous les feux de la rampe, et des évolutions inconnues s’opèrent incessamment dans cette fourmilière d’acteur […]

et il enchaîne, avec son ami psychanalyste sur cette idée : « cette subtile façon d’analyser un espace en le rejetant dans les coulisses d’une scène sur laquelle l’ordinaire advient, mais dépend secrètement d’un aléa incontrôlable, ressemble de manière frappante à la situation du psychanalyste exerçant son métier ; cette attention au prétendu détail, à l’accident, à la surprise due à l’équivoque née d’un mot pourtant exprimé dans la continuité du sens conscient que veut faire entendre le patient etc. Nous en sommes alors arrivés à conjecturer l’existence, pour chaque individu, d’un topos qui joue le rôle de deus ex machina gouvernant secrètement, dans les coulisses, les subtiles nuances qui font de chacun de nous un être unique. De là à l’appeler « l’inconscient » cela ne pourra se justifier qu’en testant pas à pas l’adéquation entre la richesse surprenante de la théorie des topos avec les traits connus de l’inconscient révélés par la pratique de la psychanalyse ».

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Matthias Zschokke, le gros poète

Le livre sur les quais, à Morges, avait invité « Le Gros Poète », c’est-à-dire Matthias Zschokke, écrivain né en Argovie, donc suisse, mais vivant à Berlin, auteur de plusieurs romans, pièces de théâtre et correspondances. Celui-ci était convié à lire des extraits de son dernier roman qui porte ce titre, lus donc en allemand, mais lus ensuite en français par sa traductrice Isabelle Rüf. Surprise d’un écrivain authentique, dans la lignée de Robert Walser, lui aussi suisse. Surprise et jubilation d’entendre une langue s’énoncer avec tant de rythme et de ferveur (même si on ne comprend pas l’allemand!), d’être aux prises avec une singularité absolue en quoi on peut percevoir ce que peut être vraiment la littérature.

D’où la question : y aurait-il une « vraie » littérature, qui s’opposerait à une littérature non pas « fausse », mais qui serait guidée par des objectifs non strictement internes à la littérature ? De tels objectifs, d’ailleurs, existent-ils ? Pourrait-on parler d’une littérature pure, qui se distinguerait par son exigence à rester au plus près d’un travail de la langue, d’une recherche quasi ascétique d’une « essence » littéraire ? Ce sont peut-être les questions que se pose le Gros Poète, pas d’une manière pédante, mais avec une bonne dose d’auto-dérision. Quoi de plus ridicule, pense-t-il peut-être, que poursuivre objectifs si chimériques… Le nom qu’il se donne d’abord est, bien sûr, marque du rire sur soi-même, a-t-on idée de se dire « gros » ? que veut-il dire par là ? Joufflu, ventru, imbu de lui-même ? Débordant de pensées qu’il n’arrive pas à dire ? Emberlificoté dans des mots trop grands, trop lourds, trop gros pour lui ? Ainsi devient-il le type même du littérateur, du poète qui poursuit cette « essence » sans jamais l’atteindre. J’aime ce genre de réflexion qui finit par se mettre en cause elle-même, prix pour que finalement elle arrive à son terme. S’interroger sur le sens de la « vraie » littérature et, en même temps, reconnaître en cette interrogation une certaine futilité pour qu’au moment même où l’on s’en rend compte, la réaliser. Je connais plein de « gros poètes » qui n’arrivent jamais jusque là, probablement parce qu’il leur manque l’auto-dérision, ils croient vraiment utile d’inonder Internet de prétendus poèmes qui ne font que nourrir le vide de la communication électronique.

Matthias Zschokke sur la scène du château à Morges le 3 septembre

Bien sûr, la « vraie littérature », celle vers quoi veut aller le Gros Poète, se distingue en ceci aussi qu’elle ne cherche pas à d’abord conter une histoire, à transmettre des idées, bonnes ou mauvaises, ni à se mettre à l’unisson d’une mode, d’une tendance à aborder certains sujets plutôt que d’autres. Ce n’est pas une littérature de grande écoute, on la voit peu sur les plateaux télé du genre de La Grande Librairie (Trapenard encore plus obséquieux, plus consensuel que son prédécesseur), où l’on cherche surtout à traiter des sujets de société au goût du jour (en ce moment beaucoup les questions liées aux familles, aux rapports fille-père, aux problèmes de violence et d’inceste dont je ne dirai évidemment pas qu’ils n’existent pas – bien au contraire – mais seulement qu’ils ne doivent pas, à un moment, remplir tous les canaux des échanges, occulter tout ce qui peut se dire de plus fort concernant l’être intime, la recherche de soi, l’exploration de ce que cela fait à un être humain d’être à ce point un être de langage). La pure littérature a sa part d’énigme, d’inconnaissable. Quand on en lit, on est évidemment touché, bouleversé, mais on ne saurait pas avec certitude dire ce qui nous touche. On a le sentiment de tomber dans un monde qui n’est pas le nôtre, que l’on n’aurait jamais pu imaginer si nous n’avions ouvert le livre et qui pourtant est là, couché entre des pages. C’est peut-être parfois le monde d’un sujet dépressif, d’un sujet déchiré, qui a du se jeter corps et âme en littérature justement pour réparer une blessure, mais aussi ce peut être celui d’un joyeux esprit qui a besoin d’écrire pour jubiler, montrer à d’autres ce que peut être la vie quand elle s’affranchit de contraintes, quand elle oublie la peur et qu’elle débouche sur un état de grâce qui rend la mort accessoire.

Qui alors ? Bien sûr dans le passé, les grands romantiques, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Hölderlin, Lautréamont mais aussi Stendhal, plus proches de nous : Proust, parfois Aragon, et à notre époque contemporaine Charles Juliet, Laurence Nobécourt, Pierre Guyotat, mais aussi l’autrichien Peter Handke, le suisse Robert Walser, l’italien Antonio Moresco, tout autant que Matthias Zschokke.

Robert Walser

Je peux dire que celui-ci m’est tombé dessus comme une foudre sur un lac paisible un beau matin de septembre. Il lisait les extraits de son roman sur une petite scène sur le côté par rapport à l’imposant château de Morges, il avait justement plu très fort quelques heures avant, et l’orage avait menacé de faire plier tentes et échafaudages, les bancs et les chaises étaient donc mouillés. Il y avait peu de monde pour l’écouter, il était accompagné de sa traductrice, et s’il y avait peu de monde c’était peut-être parce que les gens, les visiteurs, avaient le sentiment que cela allait être ardu : il allait lire ses textes en allemand, après quoi la traductrice les lirait en français, on sentait donc tout de suite qu’allaient être posés d’épineux problèmes de traduction, et écouter dix minutes d’allemand, cela allait-il être supportable ? Le roman se présente comme la tentative d’un écrivain de décrire sa ville, Berlin, au moment de sa réunification. Mais en réalité ce n’est pas cela. Il est évidemment question de Berlin, mais de manière sous-entendue, la grande ville allemande n’impose pas sa présence : ce n’est pas le fameux « Berlin Alexander Platz », c’est juste une ville grise en toile de fond. Et s’il n’est pas question de Berlin, il est question de toutes autres choses, des méditations sombres d’un arpenteur de rues, d’un homme obsédé du dialogue avec son autre, étrange elfe sans genre qui lui demande sans arrêt des histoires, et ne les obtient presque jamais parce que « le gros poète » retourne sans arrêt à ses obsessions, à sa solitude, à sa difficulté à communiquer, et même à sa difficulté à dormir.

Et voici le gros poète. Il habite en plein Berlin, dans le quartier russe, dans un haut et vieil appartement où les pièces s’imbriquent les unes dans les autres avec distinction. Il est fortuné et aussi somnolent. Il a de la peine à penser, tout comme à respirer par un nez enflé et bouché. Seuls de minuscules filets de pensée se faufilent à travers sa tête. Pour écrire, il parcourt la ville en métro jusqu’au nord minable. (p. 18)

Le gros poète, on l’a dit, c’est ce littérateur qui cherche à écrire de la vraie littérature, mais nous devons reconnaître qu’il y a quelque chose de risible, d’incongru à vouloir être un écrivain de pure littérature. J’ai évoqué Robert Walser, le grand écrivain suisse qui a fini sa vie dans un asile psychiatrique de la région de Bienne en n’écrivant plus jamais rien pendant les dernières trente quatre années de sa vie, alors que dans sa jeunesse, on l’a qualifié de graphomane : il couvrait de son écriture minuscule et fine des masses de papier, au point que sans doute aujourd’hui on n’a pas encore réussi à tout décrypter (il me fait penser à un autre génie, dans un autre genre, le fameux mathématicien Alexandre Grothendieck qui, après des découvertes mathématiques époustouflantes, s’est retiré en Ariège et a terminé sa vie en couvrant lui aussi des tonnes de papier de son écriture fine pour tenter de cerner des réalités qu’il n’avait pu atteindre au cours de sa courte carrière professionnelle, mathématicien qui a laissé une œuvre littéraire phénoménale : Récoltes et semailles, sur quoi je reviendrai dans quelques temps). Matthias Zschokke y fait irrésistiblement penser, il a d’ailleurs obtenu le prix littéraire de même nom en 1988 avec son premier roman qui s’intitulait Max. Comme le grand critique suisse Jean Starobinski l’a abondamment montré, la littérature a à voir avec la mélancolie, et nous en touchons avec Zschokke le vrai registre, avec ceci toutefois qui nous émerveille et nous pousse à la jubilation, ceci qu’une critique suisse allemande (Beatrice von Matt, dans la Neue Zücher Zeitung) a appelé « l’espièglerie mélancolique » (elle a présenté l’écrivain comme « le maître de l’espièglerie mélancolique »).

Le temps est comme ça parce que c’est comme ça à l’intérieur de nous. Certes, nos vêtements sont plus bariolés, les affiches sur les murs plus colorées, nos lumières sont plus claires et plus chaudes que ce que nous proposent les jours, pourtant nos visages sont éteints, notre peau est blafarde, en nous tout est sombre, ça sent le renfermé comme dans une mine de charbon belge.

Le gros poète ne se fait guère d’illusions sur la littérature, malgré le temps qu’il met à la traquer:

[…] il y a longtemps que tout est écrit, les plus belles pages, les plus vraies, jonchent les chemins entre les murs, pourtant nous savons qu’elles aussi au bout du compte ne sont constituées que d’erreurs, ces pages les plus belles et les plus vraies, qu’elles nous détournent, nous égarent, qu’elles sont elles-mêmes les murs et que nous devrions nous garder de vouloir sans cesse entasser de nouvelles pages par-dessus, couche après couche, des histoires, et nous le faisons quand même, désespérés, nous faisons diversion, continuons à tuer impitoyablement les plus aimables héros de roman, nous bâclons de jolies demoiselles aux pages cent vingt deux, nous nous donnons beaucoup de peine pendant des pages et des pages pour élaborer des amis qu’on aimerait étreindre puis nous les laissons froidement et sournoisement se noyer…

ce qui le sauve peut-être c’est son rapport à son double (appelé « chaton ») qui sans cesse le relance. Parmi les choses qu’il sait, il y a le fait que la pure littérature n’a que faire de la morale, non bien sûr qu’elle devrait inciter à commettre des actes contre la morale ou l’éthique (ce que faisait un Céline qui, pour cette raison, ne mérite pas d’être rangé dans le registre qui contient le gros poète), mais au sens tout simplement où elle peut parler de choses qui pourraient être condamnables, et qu’elle n’en parle pas pour y inciter mais parce qu’elles existent dans l’entourage du locuteur. Par exemple, le Gros Poète raconte à son « chaton » (être présent mais dont il dit à un moment qu’il n’existe tout simplement pas !) de drôles d’histoires, histoires d’actes sexuels inappropriés comme on dirait maintenant, de quand il était enfant et qu’il était tombé sur un adulte pervers dans un bosquet, et il le fait en montrant toute l’ambivalence du ressenti de l’enfant, mu à la fois par la curiosité et le dégoût. [Curieusement, lorsque la traductrice Isabelle Rüf a choisi de lire un extrait, c’est celui-ci qu’elle a choisi, au grand étonnement de l’écrivain. Le lendemain, je lui fais part de ma surprise et il me dit que lui aussi était surpris, il fallait une certaine audace, en tout cas c’était bien que ce soit une femme qui lise cet extrait car pour un homme, aujourd’hui, cela serait impossible]. Il y a d’autres scènes sexuelles aussi dans ce roman, mais qui sont plus « normales », acceptées en tout cas, bien que troublantes, on pense à certains passages de Beckett dans Premier amour. C’est là où l’on se dit que le gros poète court des risques, qu’il s’aventure par nonchalance ou ignorance sur des terrains menaçants, qu’il peut vite se retrouver dans un no man’s land indécis, près d’une limite qu’il pourrait bien un jour franchir, peut-être par inadvertance, et il est certain que son lecteur éprouve cela, qu’il avance dans sa lecture mu par l’impression de malaise engendrée.

Venons-en au problème de la traduction. Isabelle Rüf a indiqué quelques-unes des difficultés. L’allemand, heureuse langue pour cela, connaît le genre neutre (ce qui est pratique pour éviter les batailles sans fin dont nous sommes témoins dans notre français à propos des questions de genre, de féminisation des noms de métier, ou des règles bizarres sur le masculin qui devrait l’emporter sur le féminin etc.) mais le neutre n’existe pas en français. Qui est « chaton » ? dans le texte original, c’est un petit personnage du nom de Severyn, nom propre qui en allemand peut être aussi bien masculin que féminin (en français, on connaît des Séverine, mais peu de Séverin, sauf l’église Saint-Séverin du quartier latin), et qui le plus souvent est appelé Severynchen. Comme on le sait en allemand, les mots suffixés avec le diminutif chen sont du genre neutre. Donc impossible de rendre cela en français, sauf à trouver un nom mignon et relativement neutre au plan sexuel, comme « chaton ».

Isabelle Rüf

La lecture d’un même texte dans deux langues, d’abord en version originale, puis en traduction française est une expérience toujours intéressante. Les impressions que vous recevez de la lecture du texte original ne se retrouvent souvent pas dans la version traduite. Ainsi avons-nous vraiment l’impression d’être face à deux textes différents. C’est le sens de la question que je pose à l’issue de ces lectures à Matthias Zchokke, qui confirme en effet que ce n’est pas la même chose… et là, il nous surprend en avouant qu’il préfère la version française ! Parce que selon lui plus claire, plus élégante, au texte découpé en petites propositions indépendantes là où l’allemand affectionne, ou oblige à pratiquer de longues phrases. Ce qui permet d’enchaîner sur une comparaison des deux langues, n’y aurait-il pas en français d’écrivains faisant de longues phrases ? Le cas de Proust vient aussitôt comme exemple. Zchokke s’est intéressé à ce cas. Piqué au vif par des remarques sur le style de Proust qu’il n’avait pas lu, il se décida un jour à le lire (en version allemande). Il en a tiré depuis un petit livre (en allemand) sur ses impressions de lecture, paraît-il assez critique sur l’auteur français, suffisamment en tout cas pour retenir son éditeur francophone de le publier en français ! Nous serions bien curieux de savoir…

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Morges again: Chili, Ukraine, apprendre à faire l’amour

Ces festivals littéraires comme il en existe tant, que ce soit à Saint-Malo, à L’Isle sur la Sorgue, à Morges ou à Nancy (Grenoble ou Carpentras… !) sont de grandes chances et de grands bonheurs pour tous ceux et toutes celles qui aiment lire, et surtout qui aiment la littérature (les deux, « aimer lire » et « aimer la littérature » ne coïncidant pas forcément). Ils leur procurent l’occasion de rencontrer « en vrai » les auteurs et autrices qu’ils ont lus, qu’ils ont admirés, mais aussi celle d’en découvrir de nouveaux, dont parfois ils ont vaguement entendu parler, mais qui tout à coup leur sautent à la figure, pour peu qu’on ait aménagé une scène afin qu’ils viennent offrir au public une lecture de leurs œuvres. Sous la grande tente du Festival « Le livre sur les quais », à Morges les 3 et 4 septembre, j’ai pu converser avec des écrivains que je venais de lire : Jean Rolin, Miguel Bonnefoy, Gaëlle Josse, mais aussi, comme je l’ai dit la semaine dernière, avec une jeune écrivaine suisse que je rencontrais pour la seconde fois, Odile Cornuz. Les conférences (dont certaines ont lieu pendant des mini-croisières sur le lac) m’ont ouvert des pistes pour aller poser des questions à des auteurs comme Alexandre Lacroix, philosophe auteur d’un intéressant livre sur l’amour, et m’ont fait m’intéresser à Iegor Gran, en tant que commentateur de l’actualité russo-ukrainienne. Mais surtout, une lecture sur scène m’a fait découvrir l’immense auteur et personnage qu’est Matthias Zschokke (accompagné de sa traductrice Isabelle Rüf).

Jean Rolin, Gaëlle Josse (photos A.L.) et Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy met ses espoirs dans le référendum qui aura lieu le lendemain, il ne sait pas encore que les Chiliens préféreront garder un lien avec le régime pinochetiste

Par quoi commencer ? J’ai déjà abondamment parlé d’Odile Cornuz. Miguel Bonnefoy m’a ému par sa fougue, son enthousiasme. Je ne venais pas lui parler de son dernier livre (qui a été très louangé déjà, où il se penche sur la vie de l’inventeur oublié de l’énergie solaire) mais de son précédent, Héritage. Occasion d’évoquer le Chili et sa famille : j’apprends que le jeune Ilario qui, à la fin, connaît l’enfer des prisons de Pinochet, n’est autre que son père. Que la Selva à qui il a dédié son livre, avec cette mention : toi qui es la seule à connaître la suite, est sa fille qui avait deux ans au moment de l’écriture du roman, et qui en effet, connaîtra la suite, quoiqu’il arrive, puisqu’elle pourra toujours raconter l’histoire de son père, même après la mort de celui-ci. Bien entendu, Miguel Bonnefoy met ses espoirs dans le référendum qui aura lieu le lendemain au Chili et qui est l’occasion unique de rompre définitivement avec le triste passé pinochetiste, il ne sait pas encore que ses espoirs s’avéreront vains et que plus de 60 % des chiliens marqueront encore le désir de demeurer liés à la dictature. Le Chili est une terre de lointains exilés (il ne faut jamais oublier la part prise par les immigrations allemande, française, croate et britannique au XIXème siècle dans l’édification de sa société, comme il ne faut jamais oublier non plus le sort qui fut celui des populations d’origine, selknams, yaghans, mapuches etc.), mais c’est aussi une terre d’explosions et de séismes, nous en parlons puisque j’ai eu la chance dans les années quatre-vingt dix d’accompagner C. en ces terres lointaines, lorsqu’elle participait à des campagnes de recueil de données sismiques et que nous allions ainsi du volcan Chilian à Cauquenes en passant par Constitucion et Copquecura (petit village au bord du Pacifique où l’on entend sans cesse les criailleries des éléphants de mer qui grognent sur leur rocher, au large). Il évoque dans sa dédicace « la faille tectonique d’un sublime pays ». Nous nous quittons sur une chaleureuse poignée de main.

Iegor Gran dit la zombification du peuple russe

Il n’est pas question que de littérature dans ces rencontres autour des livres, mais aussi parfois de politique (je sais que certains pensent que « tout est politique », d’ailleurs mon entretien avec Miguel Bonnefoy n’était-il pas en partie politique ? De même que celui que j’avais eu avec Odile Cornuz, dont le livre a à voir, à n’en pas douter, avec le libéralisme économique – le « régime des choses », c’est aussi celui, bien entendu, de la marchandise – mais il est des livres qui sont directement politiques, c’est-à-dire directement liés à une actualité politique par rapport à d’autres qui ne le sont qu’indirectement). Ainsi irons-nous écouter le « débat » entre Iegor Gran (le fils d’Andreï Siniavsky) et Anne Nivat, animé par un journaliste du média Heidi.News. Anne Nivat assez désagréable. N’a pas grand-chose à dire si ce n’est contrer son co-intervenant en prétendant que « lui non plus » n’est pas allé en Russie depuis longtemps et qu’il ne peut rien assurer sur le peuple russe. Or, il a au moins le mérite de suivre les media russes et il peut ainsi parler de cette propagande qui ruisselle sur les chaînes de télé, et des échanges sur les réseaux. Iegor Gran a inventé le concept de « zombification » du peuple russe, qui permet de désigner cette incroyable attitude de passivité et d’obéissance dont il fait preuve par les temps qui courent. Les parents ne croient pas leurs propres enfants vivant en Ukraine lorsque ceux-ci leur racontent qu’ils sont sous les bombes russes. A l’appel angoissé d’un fils qui crie que peut-être c’est là son dernier contact, un père réagit en raccrochant le téléphone : « je ne te crois pas », au point que le fils, rescapé, a fondé une association pour s’adresser aux Russes, qui porte le nom « Papa, crois-moi » ! Il est notable aussi que l’on n’assiste à aucun mouvement de mères comme dans le cas de l’Afghanistan ou de la Tchétchénie, lorsque celles-ci réagissaient à la réception de leur fils mort dans un cercueil de métal. Ce qu’a observé Iegor Gran est terrible, terrible de haine et de rage, lorsque tout un peuple s’engouffre dans une propagande qui lui fait croire que l’Ukraine n’existe pas, n’est qu’un accident de l’histoire, une erreur. Lorsque vous recherchez des informations sur ce pays il arrive, en Russie, que vous tombiez sur le message « pays 404 » tel l’erreur du même nom. Le peuple russe serait donc désormais un peuple de zombies (certes, ces informations datent maintenant un peu, les opinions changent très vite, en ce moment même, après la contre-offensive ukrainienne, on parle de certains sursauts, lesquels pourtant ne vont pas tous nécessairement dans le sens attendu d’une remise en cause de la guerre mais vont au contraire parfois dans celui d’un reproche fait à Poutine de sa soi-disant faiblesse!). Et dans l’auditoire, encore ces propos rances de vieux suisses aveuglés par l’anti-américanisme qui prévaut ici, trouvant sa source en partie dans les contraintes imposées par les Etats-Unis dans l’affaire des fonds juifs en déshérence, qui ont été ressenties comme des affronts – la Confédération ayant été obligée de rendre une partie des sommes confisquées par les banques suite aux dépôts faits par les nazis, après que la communauté juive américaine s’était fortement mobilisée pour obtenir réparation. Ces propos, bien sûr, consistent dans la mise en cause de la « responsabilité américaine », les USA étant supposés profiter de la crise pour mieux vendre leur gaz de schiste, propos que le meneur de jeu interrompt promptement en répondant « vous confondez les causes et les conséquences ». J’ai dit qu’ils étaient rances car on ne peut s’empêcher d’y voir comme de vieux relents d’anti-sémitisme. On me dira bien sûr, à juste titre, que semblables propos sont avancés en France, à la fois par des personnes similaires (bien liées à l’extrême-droite) mais aussi par d’autres, qui se disent de gauche, et l’on entendra ici l’auto-proclamé leader de la gauche (« insoumise ») dire il y a trois mois qu’il ne fallait pas fournir d’armes à l’Ukraine car la Russie étant assurée de gagner, qu’allait-il advenir de toutes ces armes ? (Eh bien, la réponse est simple : elles continueront à défendre l’indépendance de l’Ukraine).

Emma Becker (A.L.), Alexandre Lacroix et Brigitte Giraud (A.L.)

Apprendre à faire l’amour

Puis, plus tard, le « débat » entre Alexandre Lacroix et Emma Becker sur le thème : « l’amour, il ne suffit pas de le dire, il faut aussi le faire » dont on attend beaucoup mais qui ne tiendra pas toutes ses promesses. Alexandre Lacroix présentait son livre « Apprendre à faire l’amour » dont j’avais lu quelques bonnes feuilles. Quoi de plus intéressant que se pencher sur nos us et pratiques en matière d’amour puisque, aussi âgés que nous soyons, aussi soi-disant « expérimentés », nous tombons toujours sur des écueils, des difficultés d’être, des empêchements à faire l’amour autant qu’on le souhaiterait et de la meilleure façon qui puisse se faire ? Lacroix remet en cause les schémas usuels, ceux qui nous assomment et ne font pas forcément le bonheur des couples, comme l’idée de la pénétration en tant que sommet de la sexualité hétérosexuelle, et c’est bien qu’il le fasse. Il a su mettre en exergue son concept de script « freudporn » qui repose à la fois sur le dogme posé par Freud concernant l’acte sexuel dans son déroulement quasiment obligatoire, et sur la vulgate pornographique qui découpe chaque video en séquences régulièrement enchaînées les unes aux autres. Emma Becker, quant à elle, s’est fait connaître par le récit qu’elle a tiré de son immersion dans une maison close de Berlin pendant deux ans et demi, aujourd’hui elle présente son nouveau livre, « L’inconduite » dans lequel elle nous fait le récit de ses rencontres désirées et accomplies, au moyen d’abord d’Internet, puis en se rendant sur place, dans les lieux les plus surprenants, si possible à l’air libre, dans la nature, pour que s’accomplissent ses fantasmes de prise d’assaut par des mâles virils qui la prendraient de toutes les manières possibles. Il s’agirait, dit-elle, d’aller jusqu’au bout d’elle-même dans l’effectuation de ses fantasmes. Mais tout cela n’est que discours. Les mâles libérés sont rarement au rendez-vous, ils ne s’amarrent pas avec suffisamment de force et d’exactitude à ses fantasmes, bref, elle ne jouit pas autant qu’elle ne l’espérait, et se rend compte – mais un peu tard – que ce n’est que son amant régulier, autrement dit son mari (terme si incongru dans ce contexte) qui, grâce à la connaissance qu’ils ont l’un de l’autre, lui donne le plaisir attendu. Alors, tout ça pour ça ? L’amour, on le sait, n’est pas « enfant de Bohème » comme le veut la chanson de Carmen, il ne trouve pas sa formule non plus dans quelque aphorisme lénifiant à la Christian Bobin (oui, je sais, je suis dur avec ce monsieur dont la réputation souvent ne me semble égalée qu’à la mièvrerie des propos), il est affaire de corps plus que « de coeur » et ce que nous attendons dans ces discussions c’est enfin la mise en mots non mièvres de la manière de nous aimer avec passion et… plaisir. Mais Alexandre Lacroix, tout comme sa partenaire Emma Becker semblent avoir reçu consigne de ne point trop en faire face à un public certes attentif mais qui pourrait être choqué, n’oublions pas que nous sommes en Suisse et à deux pas d’une région fortement marquée par le calvinisme ! Enfin une question vient sur la manière de dire la sexualité masculine, mais là encore Alexandre Lacroix la contournera, prétendant qu’il est difficile d’en parler parce que tout ce qu’on pourrait dire risquerait de passer pour des vantardises d’hommes avides de conter leurs prouesses sexuelles, à peine suggère-t-il que ce serait intéressant si les hommes évoquaient leurs échecs. Mais… bien entendu ! a-t-on envie de lui dire ! C’est le lendemain que je pourrai avoir une courte conversation avec lui, sous la tente, lui exprimant ma frustration face à une réponse si courte. Il ne fait que confirmer ce que je craignais : la difficulté de s’exprimer face à un public « de bon ton », et se lance dans quelques commentaires sur certains passages de son livre où il évoque la sexualité masculine. Certes, bander n’est pas un acte direct comme lever l’avant-bras… et je lui reconnais le mérite d’avoir mis cette affaire sous le règne du symbolique : nous sommes des êtres de langage, et les mots comptent presque autant que les gestes dans l’acte d’amour. Tous les hommes ne sont pas des vantards ivres de conter leurs soi-disant « conquêtes ». C’est Stendhal, il y a bien longtemps, qui, le premier peut-être, avait déjà introduit la notion de « fiasco » en matière sexuelle dans la littérature… Il faut peut-être retourner vers lui.

Je m’aperçois que j’ai beaucoup quitté la littérature dans ce billet, me laissant aller à parler plus des idées que des textes : politique, sexualité. Je reviendrai la semaine prochaine à la littérature. La vraie.

Nuit des pères ou nuit des guerres?

Avant de finir, toutefois, je pourrais parler de la croisière avec Gaëlle Josse et Brigitte Giraud, intitulée « le creux de l’absence » et qui donc, dès le départ, mettait l’accent sur le deuil, la perte d’un père (dans le cas de Gaëlle) et celle d’un conjoint (dans la cas de Brigitte, qui témoigne de sa douleur et de ses interrogations après que son mari s’est tué, il y a vingt cinq ans, dans un accident de moto, et en fait un roman : « Vivre vite »), mais ce serait surtout pour dire, en tout cas en ce qui concerne Gaëlle Josse, que la thématique avancée a, selon moi, quelque chose qui occulte le vrai sujet du livre. Brigitte Giraud cherche des explications à l’accident de moto dans des causes sociales, certes, et l’on pourrait dire qu’en cela elle se rapproche de Gaëlle Josse, dont la perte depuis déjà son plus jeune âge du père (au sens où elle l’a perdu dans son enfance non pas parce qu’il aurait été physiquement mort, mais parce qu’il aurait été mort à l’intérieur de lui-même, une épine plantée dans le cœur comme le dit le frère de la narratrice), a bien sûr une cause sociale et même plus, une cause politique, et même étatique (la guerre). Mais il y a une distance si grande entre l’accident (en grande partie entraîné par les choix faits par la victime : moto surpuissante, route humide, peut-être un mauvais pilotage) et le crime de guerre dont le père est l’impuissant témoin ! Dans cette ambiance feutrée d’un salon de bateau de croisière, une animatrice peut-elle faire autrement que ramener les circonstances des livres à des catégories maîtrisées par le public : un père violent, un père qui n’aurait pas « su » s’intégrer à la société à son retour d’Algérie, un père toxique face à des enfants qui n’en pouvaient rien et qui souffraient en silence? Mais je ne peux m’empêcher de poser la question de la possibilité même qu’un homme ait pu « revivre » et effacer ses souvenirs dans de telles conditions. Qu’est-ce que cela aurait été, un homme ayant « su se réintégrer dans la société » après ce qu’il avait vu (que je résume par viol et immolation par le feu) ? Un tel homme ne serait-il pas encore plus monstrueux que celui « qui n’a pas su » et qui toute sa vie à fait souffrir ses proches de sa propre souffrance ? La question que pose Gaëlle Josse n’est pas soluble dans la psychologie familiale puisqu’elle est le lot des guerres et des barbaries imposées aux humains, souvent aux hommes puisque c’est eux qui, la plupart du temps, sont envoyés sur des fronts guerriers. La nuit des pères, dis-je à Gaëlle, c’est la nuit des guerres. L’écrivaine a l’air d’aimer mon intervention, elle me remercie. Elle ne dit rien pourtant. Comme si elle suivait une consigne de ne pas trop s’aventurer sur ce terrain. Mais je suis sûr qu’elle n’en pense pas moins. Et moi aussi, je la remercie.

***

Dehors, sur la scène, Ava Adur Olafsdottir, écrivaine islandaise répond au questionnaire de Proust. Réponses pas très originales, mais quand une dame lui demande comment il se fait qu’il y ait tant d’écrivains dans un pays qui ne compte que 350 000 habitants, la réponse fuse : en Islande, les éditeurs acceptent un texte envoyé sur deux ! Alors qu’en France une éditrice moyenne dit que sur les 3000 nouveaux manuscrits qui lui sont envoyés chaque année… elle n’en publiera que 3 ! Triste situation pour les candidats à la publication, mais… que ferait-on de ces milliers de livres en plus à chaque rentrée, où les mettrait-on dans les librairies ? Qui les lirait ?

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Lettre à Odile (Cornuz)

Chère Odile

Tu m’as vraiment étonné, ce samedi 3 septembre, lorsque tu m’as immédiatement reconnu, alors que j’allais vers le stand que tu occupais sous la tente abritant les auteurs du festival : la dernière et la seule fois où nous nous sommes vus, c’était il y a quatre ans. Tu savais même le livre que j’avais acheté à l’époque, La ralentie, dont tu m’avais dit que le titre t’avait été inspiré par un poème de Michaux (aujourd’hui, tu as un peu abandonné la poésie pour te lancer dans la narration, me dis-tu). Tu te souvenais aussi de la conversation que nous avions eue, du fait que je t’avais parlé de la Drôme et que je t’avais vaguement laissé entendre que, m’occupant d’une association culturelle, sorte de club de lecteurs, je pourrais t’inviter à une rencontre. Et que je t’avais dit que mon épouse était allée elle aussi au lycée de La Chaux-de-Fonds, comme toi, bien qu’à une époque un peu plus lointaine. Je t’ai demandé si tu habitais toujours dans cette ville jurassienne célèbre à la fois pour ses basses températures en hiver et ses entreprises d’horlogerie, et tu m’as répondu que non, tu habitais désormais Neuchâtel. Je t’ai enviée : Neuchâtel est une très jolie ville, où j’ai souvent séjourné, plus jeune, c’est même là où j’ai rencontré ma femme. Une architecture baroque très originale. Un baroque élégant unique en son genre, daté du XVIIIème siècle. Et en plus, au bord d’un lac. Et quel lac… dominé au loin par les montagnes superbes de l’Oberland bernois.

Le lac Léman à Morges le 4 septembre

Tu étais juste à côté de Jean Rolin. Initialement c’est lui que je cherchais à rencontrer, à cause du livre qu’il a écrit et qui me parle si fort : la Traversée de Bondoufle. Tu n’as aucune idée de où se trouve Bondoufle, bien sûr. Et je ne sais même pas si tu as profité de ta situation pour parler à ton voisin et t’éclaircir sur la localisation d’une bourgade au nom si étrange. Quand on est suisse, on n’a aucune chance de connaître Bondoufle… même pas Aulnay-sous-Bois, je pense (moi je connais, car j’ai vécu les vingt premières années de ma vie dans ce coin-là). Ou alors, il faut être un peu tordu, un peu pervers… imaginez un Neuchâtelois qui va à la gare et qui demande : je voudrais un billet pour Bondoufle s’il vous plaît, ou même pour Aulnay-sous-Bois… ça ferait rire, en tout cas, cela laisserait le préposé perplexe (ou plutôt la machine muette puisque désormais toutes les transactions, en Suisse comme en France se passent par le biais d’automates).

Le prix des livres en Suisse ne m’a pas empêché d’acheter le tien : je pense que j’avais très peu de chance de le trouver en France, même dans ma librairie grenobloise préférée (Le Square) qui est pourtant bien achalandée, mais les Editions d’En Bas, ne me semblent pas très connues de ce côté-ci des Alpes. Je t’ai expliqué cela d’ailleurs, puisque tu pouvais légitimement ne pas bien comprendre pourquoi j’avais dit « je vais quand même vous acheter votre livre », ce quand même pouvant passer pour une réserve insolente, mais j’ai dit : je dis « quand même » à cause du prix, et tu as très bien compris, me disant que tu ne verrais aucun inconvénient à ce que je l’achetasse en France, mais alors je n’aurais pas eu la dédicace (du moins est-ce ce que j’ai répondu). Je crois avoir eu raison de l’acheter car, ayant commencé de le lire, j’en ai vite trouvé la lecture passionnante.

Au départ j’ai cru plutôt à une suite de courtes nouvelles (car le livre peut en effet se lire comme ça, au hasard des courts chapitres) puis je me suis rendu compte qu’elles s’enchaînaient. Mises bout à bout, elles racontent une histoire somme toute banale, celle d’un amour, d’un mariage puis d’une séparation. La dame (est-ce toi?) a déjà une fille, qu’elle élève seule. Elle rencontre quelqu’un. Au cours d’une sortie ensemble, il lui demande, tout de go, si elle veut l’épouser, demande a priori incongrue, à laquelle elle n’était pas préparée, mais dans le fond pourquoi pas ? Ils se sont donc mis ensemble et se sont mariés. C’est un peu bizarre, cette envie, ce désir, de se passer la bague au doigt. Plus loin, on comprendra, lors d’une rencontre avec les parents, que c’était peut-être juste une manière de rentrer dans le rang, de rassurer la maman, de « se caser » comme on dit. On pense que tout va aller mieux si on forme un couple. Les banquiers nous prêteront des sous, les parents parleront avec fierté à leurs amis de leur fille qui désormais s’avance dans la vie sur des bases saines. On ne dira pas qu’il n’y avait pas d’amour : tu décris (Terrain vague, page 15) avec beaucoup de délicatesse, une scène érotique, « il bandait comme un fou » dis-tu. Bon, c’est un peu convenu comme expression, mais dans l’ensemble, la scène est belle, le coup est beau pourrait-on dire, mais c’est juste une fois (je me souviens d’un livre d’un écrivain indien où, dans la première partie, les deux amants faisaient l’amour presque à chaque page… là c’était trop, bien sûr). Après les choses se gâtent. Les époux s’embourgeoisent (mais ils l’étaient déjà beaucoup, non, bourgeois?), lui, évidemment macho, 4×4 et sûr d’avoir le beau rôle. J’ai souvent vu en Suisse des hommes se comporter ainsi. Chez eux, la voiture est reine (pas intérêt à leur rayer une portière) et la femme, objet. [Dans un premier temps, j’ai mal interprété le prologue, pensant qu’il arrivait avant le récit, une lecture plus soigneuse et l’audition d’une video m’ont fait comprendre qu’il survenait après le récit, et même longtemps après, que cette histoire de fusil n’était pas préalable mais bien postérieure. mea culpa].

L’attrait de ton roman, son originalité, tiennent beaucoup, je le dis encore une fois, à ce découpage en courtes nouvelles, relativement indépendantes : chacune est précédée sur une page d’un dessin d’objet qui annonce le thème. On peut faire ainsi une multitude de digressions, à l’image de ce qu’est la vie : beaucoup de digressions entre la naissance et la mort, entre un début et une fin. Un béret pour un petit oiseau blessé que la petite fille tient dans son couvre-chef, un hameçon pour une partie de pêche, une feuille de philodendron (il fallait arroser le philodendron), un poste de télé, un gros livre, un canard en plastique etc. Uniquement des objets donc, et que tu as dessinés toi-même. Ces objets entrent dans la narration, ils soulignent quelque chose, comme le fait que le récit ici raconté de la vie d’un couple serait entièrement dominé par le régime des objets : tu t’inscris là dans la lignée de Georges Pérec, dont le roman Les choses avait tellement surpris le public dans les années soixante lorsqu’il était paru, et où, là aussi, il était question d’un couple qui finalement s’engloutissait sous les choses – c’était bien l’époque, années soixante, trente glorieuses etc. où chaque famille pensait trouver le bonheur dans l’achat d’un téléviseur ou d’une nouvelle machine à laver, tu laisses entendre que cela n’a guère changé, malgré les crises à répétition, le chômage etc.

Odile Cornuz en 2018 – photo A.L.

Que la narration soit ainsi fragmentée en tous ces instantanés produit l’effet que l’on a lorsqu’on feuillette un album de photos de famille : qu’est-ce qui nous prouve que le gars avec les lunettes à la page 10 est bien le même que celui qui ne lui ressemble plus du tout, mais qui est en maillot de bain sur une plage bretonne, vingt pages plus loin ? C’est juste un acte de foi, une convention. C’est comme la permanence du Je au travers de ses avatars, suis-je aujourd’hui le même que celui que j’étais hier ? Mais je ne t’embêterai pas avec ces discussions métaphysiques à la Paul Ricoeur (soi-même comme un autre), tu sais bien que c’est justement par le récit que les instances du Je se reconnectent. Je resterai plutôt au ras de ma lecture, de ce que me suggèrent certaines de tes pages, et qui m’amuse. Certaines de ces courtes nouvelles semblent d’authentiques digressions, en ce sens qu’on n’a pas l’impression d’y retrouver les autres « personnages du film » (si j’ose dire) ainsi de la nouvelle Piège, page 23, mais qui est cette femme qui entasse de vieux paquets et qui se bat contre les souris (la femme avait scotché les trous ou transvasé le riz dans des boîtes en plastique). C’est le charme de cette construction narrative : nous laisser parfois dans l’expectative, comme s’il y avait des sentiers qui partent mais pour n’aboutir à rien. Tu m’as dit dans la dédicace, suite à notre discussion sur la Drôme, que j’allais trouver entre les pages le mont Ventoux. De fait, je crois que tu ne cites pas le mont Ventoux, mais juste un moment où le couple et la petite fille partent passer des vacances en Provence. Là, ce qui annonce la nouvelle, c’est le dessin d’une piscine. Et je vois parfaitement ce que tu veux dire, cette propension qu’ont les gens de nos latitudes à prendre des vacances dans le sud : ils louent un gîte si possible doté d’une piscine et là, ils y restent. Toutes leurs vacances. Etant donné le prix qu’on a payé, on ne va quand même pas ne pas profiter chaque jour d’un tel équipement, alors on reste au bord de la piscine, on ne va pas tellement se promener autour. Dans notre village de la Drôme, nous sommes tout près d’un tel gîte. La piscine est même à débordement… les vacanciers font la sieste toute la journée. Qui sait ce qu’ils pensent ? La remise en cause de leur mode de vie, de leurs conventions, de leurs choix leur vient-elle à l’esprit comme tu le décris ici : « Avait-elle vraiment choisi cet homme ? C’était plutôt lui qui l’avait choisie, finalement. Elle n’y croyait tellement plus à cette danse de la séduction, à l’amour tout court, tout était si plat qu’au moment de leur rencontre il n’avait pu qu’emporter la mise, déployant même peu d’efforts et de soins pour produire son effet ». C’est vrai que l’amour, la vie à deux, ne se contente pas d’un farniente paresseux, il faut toujours trouver autre chose, étonner l’autre, s’emmener l’un l’autre vers un nouvel horizon, de nouvelles pratiques, des rapports inconnus avec l’autre. Ce vers quoi ne semble pas disposé le couple dont tu nous parles, loin s’en faut. En fin de compte, ce roman est plutôt triste, il dresse un constat de ce que sont les liens qui se délient. Heureusement, par moment, des moments d’illumination, souvent causés par la présence de la petite fille. Elle pose des questions, elle. Elle s’étonne. Elle s’étonne même de la condition de l’artiste moderne, comme ce Matisse dont on lui parle avec respect, qui a dessiné de grandes feuilles de philodendron, c’est bizarre pour elle qu’un monsieur si docte ait passé autant de temps à faire des découpages, et pendant ce temps-là, madame Matisse que faisait-elle ? La vaisselle ? Là, tu es un peu injuste avec Matisse. Ailleurs, tu parles avec bonheur de Klimt et de Schiele (à l’occasion d’une visite à la Fondation Gianadda, j’ai sans doute dû voir la même). Moment de grâce dans le roman, mais c’est parce que nous en sommes au tout début, sans doute. La fin m’étreint, je peux à peine supporter cette phrase : « ils se regardaient. Ils avaient atteint un taux de haine trop élevé pour retrouver l’usage de la parole ». Heureusement que le fusil s’enfonce dans l’eau profonde.

Voilà, je m’arrête là. C’est tout ce que je dirai aujourd’hui sur ton joli roman. Tu n’obtiendras pas le Goncourt, j’ai vu la première liste aujourd’hui et je suis bien déçu, aucun des romans que j’ai lus en cette rentrée et qui m’ont plu n’y figure, ni Gaëlle Josse, ni Jean Rolin, ni toi bien sûr. Il n’y a même pas Virginie Despentes (dont je n’ai pas encore lu le livre), c’est dire !

Allez, bonne continuation, et peut-être à un de ces jours au détour d’un stand, à Morges ou ailleurs. Ou au détour d’un chemin de Provence.

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Livres de l’été / livres sur les quais (de Morges)

Trois livres récents que j’ai lus. Le plus beau, le plus bouleversant : celui de Gaëlle Josse. Je ne sais pas combien de romans elle a écrits jusqu’ici, je ne l’ai pas beaucoup lue, bien que je l’aie rencontrée déjà à Morges l’an dernier, mais je n’avais pas lu son livre (l’ayant offert…). Cette année, il en va autrement. La nuit des pères est un récit poignant qui pénètre en nous durablement et qui parvient à nous faire vaciller, faisant remonter en nous les vieux souvenirs qui nous accablent, comme si le malheur profond du père, c’était nous qui le vivions. Je ne vais pas ici révéler de quoi il est question dans ce livre, car cela fait partie de sa force de ne nous le révéler que peu à peu, de sorte que cela devienne comme un coup de théâtre… « mais c’est bon Dieu bien sûr » comme disait autrefois un personnage de série policière (des années soixante… mes références ne sont pas jeunes!). Mais je ne vous le dirai pas. Au début du roman, Isabelle débarque dans sa ville d’enfance à l’appel de son frère Olivier, on devine qu’il y a eu beaucoup de brouilles dans cette famille, que les rapports n’ont pas été faciles, qu’elle n’est pas venue auprès du père depuis longtemps et que là, si elle vient, c’est parce que c’est un peu le dernier moment pour tenter un rapprochement. Le père est malade, il perd la mémoire. Le père est un guide de montagne, il a donné toute sa vie à la montagne, on devine qu’il n’a pas donné beaucoup à ses enfants, ou alors juste un peu au garçon, mais pas à la fille. A l’ombre de ta colère, mon père, je suis née, j’ai vécu et j’ai fui. Ce qui est même suffocant c’est que chaque fois qu’il aurait pu y avoir un peu d’attendrissement du père vers la fille ou réciproquement, à chaque instant où peut-être une caresse, un mot doux, un baiser pouvaient advenir, il a tout cassé, systématiquement, il a détruit toute velléité de rapprochement, allant même jusqu’à tuer d’un coup de fusil la chienne qui avait un instant illuminé son regard. Avec sa femme – qui est décédée au moment où nous rencontrons cet homme – on ne sait pas le détail de leurs relations, mais ce que l’on sait c’est qu’elle a souffert, en même temps qu’elle semble avoir compris son mari, qu’elle l’a en tout cas aidé à survivre, le calmant au cours des nuits où tout à coup il poussait des hurlements (Après, jusqu’au mitan de la nuit, c’était l’heure de la peur. J’attendais le cri. Ton cri).

La fille, Isabelle, a été particulièrement humiliée (Un jour, j’ai même été pour toi l’enfant sans nom), elle est partie et pour être bien sûre de ne pas revenir, elle a rompu aussi avec la montagne et comment mieux rompre avec la montagne qu’en se rapprochant de la mer ? Tôt dans son enfance, par les livres et par une visite à un aquarium où elle s’est mise à pleurer face au malheur des requins enfermés (et elle parle de la fameuse anecdote de Nietzsche se jetant en pleurs au cou d’un cheval parce qu’il ne peut pas supporter sa souffrance), elle a été fascinée par les fonds marins, jusqu’à se faire documentariste et réaliser des films au fond des mers. Puis un drame est arrivé où elle a perdu son compagnon. Je n’en dirai pas plus sur la trame, l’histoire de ce roman terrible : on devine que la révélation de ce qui a tant empêché le père de vivre normalement comme mari et père, va être en effet terrible. Cela va nous glacer le sang. Gaëlle Josse est très forte, je ne sais pas s’il y a dans ce livre des éléments autobiographiques, que ce soit le cas ou non, il faut une sensibilité prodigieuse pour parler ainsi de la souffrance des autres. Son écriture est sobre et sait adopter le rythme qu’il faut pour parler du père, mais aussi de la montagne : Le soir est tombé sur la montagne en creusant des ombres violines, puis brunes.

Le deuxième livre que j’ai lu est très différent… il a obtenu l’an dernier un grand succès (Prix des libraires 2021), certes, c’est un excellent livre, mais il n’a pas (du moins dans les trois premiers quarts du livre) l’intensité émotionnelle que l’on trouve chez Gaëlle Josse. Il s’agit de Héritage, de Miguel Bonnefoy, paru cette année en poche. Quelque chose le rapproche pourtant du roman précédent : la question du lignage, des relations entre générations successives, mais ici vécues sur un mode plus fantaisiste, plus léger, sauf dans les derniers chapitres qui sont le véritable point fort du roman. Surtout, Héritage a ce côté baroque et empli de verve que l’on trouve souvent dans la littérature sud-américaine. Pas étonnant puisque Miguel Bonnefoy est de père chilien et lui-même vénézuélien. Ce dont il nous parle c’est donc de ses ascendants, depuis les premiers qui sont venus s’installer sur la côte chilienne, comme le père de ce Lazare qu’on a débarqué au début du vingtième siècle à Valparaiso car il avait contracté une sale maladie, la typhoïde (dont il s’est remis par la suite, heureusement pour le livre et pour son auteur!) et qui venait de Lons-le-Saunier. A son débarquement, il fallait affronter les officiels qui faisaient remplir des fiches pour l’immigration. Cet homme, qui ne connaissait pas l’Espagnol, avait supputé que la première question posée porterait sur le lieu de provenance et la seconde sur la destination (il avait projeté d’aller jusqu’en Californie), manque de chance, la première question était Nombre ? Et la seconde : Fecha de nascimiento ?. En répondant à la première Lons-le-Saunier, il se fit enregistrer sous le nom de Lonsonier et c’est comme ça que toute une famille Lonsonier se répandit sur le territoire chilien. Il se maria avec Delphine Moriset, une rousse frêle et délicate, issue d’une famille bordelaise, marchande de parapluies. Lazare Lonsonier naquit de cette union et fut élevé dans l’amour de la France, pays lointain à qui il devait ses origines et c’est au nom de cet amour qu’il s’engagea joyeusement pour aller rejoindre les troupes qui combattaient l’Allemagne en 1914. Il ne se rendait pas compte que parmi les nombreux exilés qui peuplaient le Chili de cette époque, il y avait aussi beaucoup d’Allemands, qui pouvaient être ses copains et que parmi eux, il y en avait qui faisaient la démarche symétrique à la sienne. Il devait en retrouver un dans les tranchées de Verdun, qui lui sauva la vie sans qu’il en eût la gratitude suffisante pour ne pas rompre le serment qu’il lui avait fait. Lazare ne perdit pas la vie mais fut quand même sur le point de la perdre, gravement blessé qu’il fut, avec une poitrine ouverte et un poumon que l’on voyait par l’ouverture. De retour un peu las (on le serait à moins) dans son pays natal, sans ses deux frères qui, eux, étaient restés dans la terre glaise des tranchées, il dut de retrouver le bonheur à une jeune femme, encore une française, Thérèse Lamarthe, qui nourrissait une passion profonde pour les oiseaux, et particulièrement pour ceux, comme les buses, qu’elle pouvait dresser à la chasse, et c’est comme cela que son oiseau était tombé sur le paletot de notre jeune héros. Heureusement pour lui, elle était compréhensive, tendre et pleine de ressources en matières de plaisirs à offrir, ce qui éclaircit la vie de Lazare. Eux-mêmes eurent une fille, qui naquit au milieu des volières de sa mère. A en faire une passionnée de vol sous toutes ses formes. C’est comme ça qu’on devient aviatrice, avec une admiration sans borne pour les Amélia Erhart, les Adrienne Bolland et les Maryse Bastié de l’époque.

Tout ceci ne sert qu’à jeter les bases de ce qui s’en suivra. Le baroque sera amplement illustré par le retour du jeune Allemand à qui Lazare devait la vie, pourtant mort depuis trente ans, mais qui, étrangement, fera un enfant à la jeune Margot, revenue effondrée et vieillie de cette Europe où elle aussi avait cru devoir s’engager pendant la guerre, aux côtés de l’aviation anglaise, partie avec celui qui avait été son compagnon à Santiago pour la construction d’un avion qui n’avait jamais volé… mais qui allait voler plus tard, dans les années soixante-dix.

Les années soixante-dix, nous y arrivons. Point fort du roman, disais-je, où les horreurs perpétrées par le régime de Pinochet sont longuement décrites. On y raconte même la mort de Salvador Allende, le comportement des militaires qui, paraît-il, se seraient défouler sur le corps du président socialiste avant que l’on ne referme son cercueil. Le vieux Lonsonier, le père de Lazare, vit encore, on nous le décrit comme ayant dépassé la centaine, pour établir un lien entre l’an 1873, deux ans après les combats héroïques des Communards contre la bourgeoisie partisane de monsieur Thiers, et l’an 1973, celui de la chute de Salvador Allende. Je ne raconte pas la fin, celle d’un avion aux lignes archaïques qui survole la Cordillère pour se poser en Argentine, première étape d’un retour vers l’Europe de ceux qui s’en étaient exilés. Miguel Bonnefoy a l’art et la manière de raconter l’histoire, d’en faire des boucles dans le temps.

Le troisième livre est encore différent, ce n’est pas l’histoire qui en est la principale toile de fond, mais la géographie, celle, en plus, d’un territoire dont j’ai connu une grande partie dans ma jeunesse : la banlieue parisienne au-delà d’une certaine distance de Paris, qui forme une ceinture (on parlait autrefois de la Grande Ceinture) et qui pour le voyageur Jean Rolin commence à Aulnay-sous-Bois. Que cherche-t-on à errer ainsi autour de Paris par les routes, les chemins, les bretelles d’autoroute, le long des aéroports (Roissy, Le Bourget…), traversant les ZAD, au milieu d’entrepôts et de plateformes logistiques en tout genre ? La limite entre la ville et la campagne. Une limite qui s’est bien perdue en réalité au point que l’on se demande ce que notre auteur va trouver. Du temps où j’habitais ces lieux (je parle des années soixante principalement), la frontière existait : on habitait dans de récents HLM (ou de plus vieux immeubles dépendant de l’État, appartenant aux « domaines », institution dont je n’ai jamais bien éclairci le rôle ni la spécificité et dont je me demande si elle existe encore) au sein d’un village avec une place centrale où avait lieu le marché et où l’on trouvait le café PMU et les commerces alimentaires principaux, on marchait un peu puis… plus rien, les champs, avec parfois des animaux dedans (vaches ? moutons ?), des champs de blé survolés par des alouettes : c’était la campagne. Aujourd’hui il faut aller très loin.

Bizarrement, entre Brétigny sur Orge et Corbeil-Essonnes, il y a un village dont personne n’a connaissance, ni même entendu parler (sauf, on l’espère, ses habitants) qui s’appelle Bondoufle. Appellation amusante par sa sonorité cocasse, ce nom fournit un élément du titre, joyeux : La Traversée de Bondoufle ! J’apprécie beaucoup l’humour de Jean Rolin, qu’il laisse éclater dans les thèmes improbables de ses romans : une durite qui fuit (La durite), un oiseau intrigant (le traquet kurde) un endroit du monde où personne ne va, connu uniquement pour son trafic maritime et les transactions sans doute énormes qui s’y pratiquent : Ormuz. Cette fois, ce n’est pas Ormuz, c’est Bondoufle. Evidemment, le roman ne se limite pas à la traversée de Bondoufle au sens littéral (il faudrait un curieux talent pour la faire durer, cette traversée, sur 200 pages!) mais disons qu’elle est le symbole, le signifiant, de cette errance incongrue, qui pourrait être, si l’on n’y prend garde, mortellement ennuyeuse, Rolin écrit d’ailleurs : Il me semble que jamais, durant ce périple, je ne me suis autant ennuyé, et par voie de conséquence impatienté, que durant la traversée de cette zone commerciale et de ses prolongements à Fleury-Mérogis et à Bondoufle : traversée que je ne me suis infligé, en suivant tout d’abord l’avenue de la Croix-Blanche puis la rue Clément Ader, qu’afin d’être fidèle à mon vœu de me tenir au plus près, partout où c’était possible, de la limite entre ville et campagne. Mais la source de l’humour en général, n’est-ce pas justement l’ennui ? N’est-ce pas quand on s’ennuie le plus qu’on en vient à fomenter des incongruités, des histoires folles, des jeux de mots idiots qui, tout à coup, nous font rire tout seul ? (Oui, rire tout seul, c’est encore avec soi qu’on peut le mieux rire sans risque de déplaire ou de choquer). C’est à cela que fait penser le livre de Rolin, sous son air austère (car il a un air austère, je le sais car je l’ai rencontré et je ferai le récit de cette rencontre la semaine prochaine) de grand homme qui s’ennuie, il se marre.

A la réflexion, le livre de Rolin m’en rappelle deux autres, celui de Maspero, Les Passagers du Roissy-Express, où je retrouvais trace des histoires qui avaient contribué à donner leur nom aux rues que je fréquentais étant petit (y compris de celle où je fus probablement conçu, la rue du Commandant Rolland) et, dans le recueil de nouvelles de Jean Echenoz intitulé « Caprice de la reine », la nouvelle « trois sandwiches au Bourget », où, là aussi, je parcourais les rues de mon enfance, depuis la gare du Bourget-Drancy de sinistre mémoire (à cause des convois de la mort qui s’y arrêtaient quelques années encore avant que je n’apparaisse) jusqu’à l’angle de la route de Flandres (du moins l’appelait-on ainsi alors) où figurait l’école primaire puis le cours complémentaire que je fréquentais (avant de passer au lycée de Drancy, toute une épopée en perspective puisque cela donnerait lieu aux premières amours, aux premiers examens et aux interminables discussions sur l’avenir forcément radieux que nous connaîtrions grâce au triomphe du socialisme).

Voilà. Ces trois livres, je les ai lus (et d’abord achetés) parce que je savais que j’allais voir leurs auteurs au Festival « Le livre sur les quais » qui a lieu chaque année à Morges, au bord du lac Léman. J’aurais pu les acheter sur place, si le prix des livres en Suisse n’était si dissuasif, j’aurais pu ne pas les lire, mais je me serais privé alors de motifs de conversation avec ces bons auteurs. Je raconterai la semaine prochaine mes rencontres de Morges.

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Ludmila Oulitskaïa, l’âme, la mort et l’écoulement du temps

Les nouvelles de Ludmila Oulitskaïa (« Le corps de l’âme ») sont étranges, originales et audacieuses, et aussi tellement empreintes de tendresse, d’empathie et de compréhension intuitive de la vie… C’est un plaisir de les lire : le style d’Oulitskaïa est limpide, direct, sans fioritures aucune. Souvent, au début, on ne comprend vraiment pas où elle veut en venir, et puis cela s’éclaire dans le dernier paragraphe… ou bien ne s’éclaire pas, reste en suspens. Elle dit quelque part dans une revue littéraire, que désormais elle préfère la forme « nouvelle » à la forme « roman », elle semble penser que les lecteurs d’aujourd’hui aiment ce qui est court, qu’ils ne se mettraient plus à s’attabler d’emblée devant un Guerre et Paix, un Karamazov ou une Montagne magique, elle a peut-être raison, même si beaucoup trouveront que c’est dommage. En tout cas, ses nouvelles font mouche : elles s’attaquent presque toutes à un phénomène universel, présent en nous, mais qui, malheureusement, est tellement peu abordé de front dans la littérature : la mort. On me dira que bien sûr, dans la littérature, des héros meurent, des individus sont tués, massacrés, parfois se suicident, mais ce petit moment-là, si bref, celui du passage, qui l’aborde ? Il n’y a pas seulement ce petit moment du passage d’ailleurs (il ou elle a rendu le dernier souffle), il y a aussi ce qui l’entoure, ou comment allons-nous nous comporter lorsque la mort sera proche, qu’allons nous dire à ceux et celles que nous aimons ? C’est pourquoi les premières nouvelles sont regroupées sous le titre général de « Les amies ». La première, Le Dragon et le Phénix, est très originale, elle mérite d’être lue deux fois pour que l’on s’imprègne de ce qu’elle veut dire, qui nous demeure a priori lointain car nous ne connaissons pas bien la culture où elle s’enracine, on y voit deux femmes qui s’aiment et se sont mariées aux Pays-Bas, l’une Zarifa n’a plus qu’une semaine à vivre, son amie, Moussia reste près d’elle dans une chambre d’un hôpital cypriote. Zarifa est azérie, Moussia est arménienne, toutes deux se sont connues au Karabagh. Evidemment, la famille n’a pas supporté le mariage, mais dans les derniers jours avant la mort de Zarifa, Saïd, son frère qui, pourtant, la maudissait, vient avec un mystérieux rouleau qu’elle lui a demandé d’apporter. Avant de mourir, Zarifa veut faire le point. D’abord auprès d’une amie généticienne : « L’intelligentsia, qu’est-ce que c’est ? », la réponse ne la satisfait pas, et puis surtout : « y a-t-il une base génétique à la haine que se vouent arméniens et azéris ? » Réponse embrouillée, non satisfaisante, la science n’a pas forcément réponse à tout. Alors, il arrive que le rouleau dévoile son contenu après la mort de la femme azérie, le Dragon et le Phénix, figure allégorique du conflit entre les deux peuples où ils se tiennent entrelacés, toutes griffes dehors. Une mort, deux femmes qui s’aiment et l’image de deux peuples dont les destins sont liés même si c’est par la guerre… On reconnaîtra là maint conflit qui ensanglante les relations entre voisins sur le sol de l’ex-Union Soviétique, façon pour la romancière de traiter sur le mode métaphorique les rapports interindividuels et les rapports ethniques. Il s’avère ainsi que peu de temps avant de mourir, ce qui aura occupé l’esprit de cette femme azérie, ce sont les relations entre deux peuples auxquelles elles appartiennent, elle et son épouse légitime.

Sur la science (en particulier la génétique) il est à noter que souvent dans ces nouvelles, la question en sera soulevée : Ludmila Oulitskaïa est initialement une scientifique (elle-même généticienne). Ce qui me paraît important est qu’il ne s’agit jamais d’introduire quelque « déception » face à la science, qui justifierait une sorte d’évasion mystique (position souvent exprimée dans la littérature « moderne » et surtout chez les pseudo-poètes). La science fait partie du réel quotidien, c’est tout, elle nous éclaire quand elle le peut. Parfois, elle ne nous éclaire pas parce qu’on n’a pas encore trouvé le bon angle d’attaque. Ainsi, tout en parlant de la mort (et de « l’âme ») Oulitskaïa réussit ce tour de force de demeurer à même le sol, « matérialiste » en quelque sorte, et avocate de la raison même quand ses personnages divaguent, ce qui est alors traité avec humour, car de l’humour pour parler d’un sujet si grave, elle n’en manque pas ! Moussia, par exemple, ne changera jamais, sa connaissance de l’inéluctabilité du trépas ne l’empêche pas de consulter en secret des sorcières qui font le pari d’échanger l’âme d’un mourant contre une autre ! Mais, zut, pas de bol, ça ne marche pas, ce qu’elle a demandé lui est, paraît-il, refusé en haut lieu ! On devine cependant que cela ne l’empêchera pas de renouer avec sa sorcière bien aimée. C’est tout le sel de ces nouvelles, bien entendu, de savoir mêler gravité et ironie, science et croyance magique, tendresse et dérision.

La deuxième nouvelle met en scène une femme qui débute sa vieillesse (elle a 64 ans), c’est une ingénieure dessinatrice, elle n’a pas connu de vraie passion amoureuse, dégoûtée qu’elle en a été par une mère qui mourait de chagrin chaque fois qu’un de ses nombreux amants la plaquait (Alice s’était juré que jamais elle ne deviendrait comme elle le jouet de ces animaux), et elle commence à penser à la mort. Décide de se mettre en quête d’une de ces poudres dont on lui a parlé, un somnifère puissant tel que lorsqu’on a pris une dose suffisante, on s’endort pour toujours. Mais cela passe par un médecin. Et ce détour l’emmène vers là où elle ne croyait pas aller, une histoire d’amour. En somme un échange se profile : le mariage contre un somnifère. Je ne raconte pas la suite, qui est surprenante. On le devine : la prise du somnifère sera retardée pour quelque temps.

Dans L’étrangère, il est encore question d’une femme (une femme aux flancs affaissés et à la poitrine belliqueuse examinait du coin de l’œil le jeune homme assis à l’autre bout du banc), l’homme qu’elle regarde est un jeune étranger, venu poursuivre ses études de mathématiques à Moscou (encore un scientifique), un irakien (le gouvernement irakien était encore pire que le nôtre). Tu veux te marier ? Lui demande-t-elle. Ah, j’ai compris, c’est une marieuse, il pense. Mais non, c’est elle qui veut se marier. Oui, alors dit-il. Et il faudra longtemps pour arriver à ce que le mariage se consomme, mais cela se fera, ils auront un enfant. Le jeune père devra partir pour raisons familiales dans son pays et il ne reviendra pas de sitôt, ce qui fera penser tout le monde autour de la pauvre Véra qu’elle s’est fait rouler par un étranger, bien fait pour elle. Et pourtant non, il reviendra après un long séjour dans les geôles de Hussein, mais trouvera refuge en Angleterre, où il fera venir sa petite famille. Et elle ? Eh bien, elle sera devenue à son tour une étrangère

On comprend le titre général de cet ensemble de nouvelles : « les amies », ce que veut ici Ludmila Oulitstkaïa c’est rendre hommage à toutes ces femmes, pas forcément belles, pas forcément heureuses, pas toujours visibles qui font le lot quotidien des rues des villes et des transports en commun, qui ont leurs histoires parfois baroques, souvent émouvantes, ces femmes dont elle dit, dans le poème d’introduction, « qu’elle [les] aime, pour [leur] gaieté et [leur] fidélité, pour le bien [qu’elles] font et [leur] générosité, pour le sentiment maternel avec lequel [elles] se penchent sur les petits et les faibles quand ce ne serait qu’une souris, qu’une grenouille, sans parler des enfants des hommes ».

C’est la deuxième partie du recueil qui donne le titre général au livre : « le corps de l’âme », encore qu’on n’y parle pas autant que cela de « l’âme » en soi. Qui ne connaît pas l’autrice pourrait craindre, voyant ce titre, la sempiternelle emphase autour de « l’âme » opposée au corps, cette substance miraculeuse qu’on est allé soit disant jusqu’à peser, en lui trouvant un poids, paraît-il de 21g… cette chose qui s’envole lorsqu’on meurt, mais qui s’envole vers où ? Qui est retirée par qui ? Et l’on connaît les discussions théologiques byzantines autour d’un stock d’âmes qui serait prêt à accueillir toutes les naissances, ou d’une fabrication des âmes au fur et à mesure des besoins… Nous n’entrerons pas dans cette métaphysique et, autant le dire tout de suite : il ne sera jamais question de Dieu, et c’est tant mieux. Au lieu de cela, nous aurons des rêveries subtiles et des hypothèses audacieuses sur l’instant de la mort physique.

Ces nouvelles de la deuxième partie sont en général très courtes, ainsi de Toute cette viande, où est son âme, je vous le demande… l’histoire d’une de ces femmes « qui ne s’efforce pas particulièrement de suivre la mode » et qui, lorsque les autres cherchent des escarpins à talons hauts, raffole de mocassins, encore une biologiste ou du moins une qui rêve d’être biologiste. Qu’est-ce qu’elles ont, toutes, avec la biologie ? On devine que plus on est proche des cellules, plus on est proche d’une vérité, peut-être même approche-t-on quelque chose de la réalité matérielle de cette « âme » ? Elle fait un stage pour le compte d’une chercheuse, elle doit pour cela extraire des hypophyses des têtes de cochon qui défilent à la chaîne dans une usine agro-alimentaire. Elle fait son travail à merveille… elle les a, ses hypophyses (autrement dit, comme aurait dit Descartes, ses glandes pinéales, là où l’âme se raccorde avec le corps) mais rien sur l’âme… Un seul gain : elle sera décidée à ne plus jamais manger de viande !

Quant à Sonia qui ne mange que des pommes, on ne comprendra ce qui lui est arrivé que lorsque l’autrice nous glissera un clin d’œil : « il n’était absolument pas question d’insecte à la Kafka », métamorphosée en mouche peut-être, se délectant de ces pommes… Métamorphoses, changements, passages. Par exemple aussi, un homme passionné de photographie se dissout dans un paysage… Quoi de plus naturel pour un photographe qui voit le monde au travers d’un viseur que d’être absorbé par ce qu’il vise ? Les jeux de mots jouent un rôle important, aussi, dans ces textes. Dans L’autopsie, un jeune musicien est agressé par des voyous, on le retrouve à la morgue avec des blessures bien bizarres qui n’ont rien à voir a priori avec celles que les agresseurs lui ont infligées, c’était un jeune homme pas comme les autres : « Volia n’était pas un enfant, c’était un ange : il ne fréquentait pas de voyous et frayait surtout avec les filles, que ce soit au jardin d’enfants ou à l’école », alors pas étonnant que ces blessures aient été les empreintes des ailes d’un ange… (on pense ici aux Ailes du désir, le fameux film écrit par Peter Handke).

Mais ma nouvelle préférée est la dernière. Peu de commentateurs ont émis un tel choix, car cette nouvelle doit leur paraître… trop improbable, ou trop courte, je ne sais. L’histoire d’une bibliographe de l’ancien temps, d’avant l’informatique, d’une de ces femmes qui a donc un immense savoir, mais qui, hélas pour elle, commence à perdre la mémoire. Cela se marque d’abord avec des mots isolés, anodins, comme le mot « serpentin », quand elle doit le dire, elle ne peut que faire le geste, avec la main, indiquant quelque chose qui serpente. Puis cela s’aggrave. Alzheimer peut-être. Jusqu’à la mort bien sûr. Mais là, la mort se présente de manière toute étrange : « Nadiejda Guéorguievna poussa un cri. Le tableau qui se découvrait à elle était bien plus immense que le monde dans lequel elle vivait. Pas de trous ni de vides, mais un tissu dense et magnifique qui était l’univers […] c’était un savoir total, absolu et qui ne cessait de grandir […] « Où sont mes lunettes » se demanda-t-elle. Mais elle comprit aussitôt que sa vue était parfaite, qu’elle voyait tout d’une autre façon qu’auparavant, comme si elle ne se trouvait pas dans le monde habituel à trois dimensions, mais à l’intérieur d’un autre espace […] Ce monde resplendissant n’avait pas de frontières. Il avançait, se déployait, s’amplifiait et tournoyait comme une route qui serpente ».

Cette description me bouleverse : je retrouve là les termes presque exactes qu’utilisent les mathématiciens Alain Connes et Jacques Dixmier dans leur méditation sur le temps. On le sait (si on a lu certains articles de mon blog!), il existe une façon de reconstruire le temps de manière à ce qu’il concorde avec les théories récentes de la gravitation quantique dues à Carlo Rovelli et à Alain Connes, car le temps ne serait pas une variable primitive, mais serait le simple produit de notre ignorance (nos sens ne nous révèlent presque rien du monde réel, lequel nous échappe). Que cette ignorance disparaisse et le temps disparaît aussi. Et réciproquement, quand le temps s’arrête, alors il n’y a plus de limite à notre perception et à notre savoir. Et quand le temps s’arrête-t-il ? Evidemment à l’instant de notre mort. C’est lumineux et fantastique. Peut-être est-ce une hypothèse farfelue, mais elle a des racines théoriques si profondes !

(Dans Le théâtre quantique, ouvrage de vulgarisation sur ces théories quantiques, écrit par Connes, Dixmier et Danye Chéreau – l’épouse de Connes – il est question d’une physicienne de génie qui tente une expérience sur elle-même : profitant d’un moment où le CERN est mis à l’arrêt et où, donc, ses moyens de calcul gigantesques sont disponibles, elle tente l’expérience de « scanner » son cerveau afin de l’implanter sur le réseau de ses calculateurs, c’est une image fixe qui est scannée et son corps est mis en état de cryogénie, de l’extérieur on la croit morte et victime d’un crime mystérieux, mais sa copine physicienne qui est dans le coup, la fait revenir à la vie. Elle raconte alors ce que son cerveau a vécu comme sensation extraordinaire, il a embrassé tout l’espace, avec ses fluctuations et son infinie variabilité, et c’est lorsqu’un certain état thermalisé a été atteint lors de la « reprise de la vie » que le temps lui est apparu, et qu’alors les objets se sont polarisés, les « opérateurs » sur l’espace-temps se sont mis en place et grâce à leur non-commutativité, ont stoppé toute velléité de retour : l’information infinie se perdait, l’espace ordinaire renaissait avec ses dimensions immuables).

Ainsi, ce livre s’avère un recueil de nouvelles fantastique(s), aux deux sens du mot, d’abord parce que le recueil en lui-même est fantastique et ensuite parce que les nouvelles elles-mêmes appartiennent au genre du fantastique, mêlant littérature et science, ce qui nous rappelle un peu le Plasma de Céline Minard.

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