Lettre à Odile (Cornuz)

Chère Odile

Tu m’as vraiment étonné, ce samedi 3 septembre, lorsque tu m’as immédiatement reconnu, alors que j’allais vers le stand que tu occupais sous la tente abritant les auteurs du festival : la dernière et la seule fois où nous nous sommes vus, c’était il y a quatre ans. Tu savais même le livre que j’avais acheté à l’époque, La ralentie, dont tu m’avais dit que le titre t’avait été inspiré par un poème de Michaux (aujourd’hui, tu as un peu abandonné la poésie pour te lancer dans la narration, me dis-tu). Tu te souvenais aussi de la conversation que nous avions eue, du fait que je t’avais parlé de la Drôme et que je t’avais vaguement laissé entendre que, m’occupant d’une association culturelle, sorte de club de lecteurs, je pourrais t’inviter à une rencontre. Et que je t’avais dit que mon épouse était allée elle aussi au lycée de La Chaux-de-Fonds, comme toi, bien qu’à une époque un peu plus lointaine. Je t’ai demandé si tu habitais toujours dans cette ville jurassienne célèbre à la fois pour ses basses températures en hiver et ses entreprises d’horlogerie, et tu m’as répondu que non, tu habitais désormais Neuchâtel. Je t’ai enviée : Neuchâtel est une très jolie ville, où j’ai souvent séjourné, plus jeune, c’est même là où j’ai rencontré ma femme. Une architecture baroque très originale. Un baroque élégant unique en son genre, daté du XVIIIème siècle. Et en plus, au bord d’un lac. Et quel lac… dominé au loin par les montagnes superbes de l’Oberland bernois.

Le lac Léman à Morges le 4 septembre

Tu étais juste à côté de Jean Rolin. Initialement c’est lui que je cherchais à rencontrer, à cause du livre qu’il a écrit et qui me parle si fort : la Traversée de Bondoufle. Tu n’as aucune idée de où se trouve Bondoufle, bien sûr. Et je ne sais même pas si tu as profité de ta situation pour parler à ton voisin et t’éclaircir sur la localisation d’une bourgade au nom si étrange. Quand on est suisse, on n’a aucune chance de connaître Bondoufle… même pas Aulnay-sous-Bois, je pense (moi je connais, car j’ai vécu les vingt premières années de ma vie dans ce coin-là). Ou alors, il faut être un peu tordu, un peu pervers… imaginez un Neuchâtelois qui va à la gare et qui demande : je voudrais un billet pour Bondoufle s’il vous plaît, ou même pour Aulnay-sous-Bois… ça ferait rire, en tout cas, cela laisserait le préposé perplexe (ou plutôt la machine muette puisque désormais toutes les transactions, en Suisse comme en France se passent par le biais d’automates).

Le prix des livres en Suisse ne m’a pas empêché d’acheter le tien : je pense que j’avais très peu de chance de le trouver en France, même dans ma librairie grenobloise préférée (Le Square) qui est pourtant bien achalandée, mais les Editions d’En Bas, ne me semblent pas très connues de ce côté-ci des Alpes. Je t’ai expliqué cela d’ailleurs, puisque tu pouvais légitimement ne pas bien comprendre pourquoi j’avais dit « je vais quand même vous acheter votre livre », ce quand même pouvant passer pour une réserve insolente, mais j’ai dit : je dis « quand même » à cause du prix, et tu as très bien compris, me disant que tu ne verrais aucun inconvénient à ce que je l’achetasse en France, mais alors je n’aurais pas eu la dédicace (du moins est-ce ce que j’ai répondu). Je crois avoir eu raison de l’acheter car, ayant commencé de le lire, j’en ai vite trouvé la lecture passionnante.

Au départ j’ai cru plutôt à une suite de courtes nouvelles (car le livre peut en effet se lire comme ça, au hasard des courts chapitres) puis je me suis rendu compte qu’elles s’enchaînaient. Mises bout à bout, elles racontent une histoire somme toute banale, celle d’un amour, d’un mariage puis d’une séparation. La dame (est-ce toi?) a déjà une fille, qu’elle élève seule. Elle rencontre quelqu’un. Au cours d’une sortie ensemble, il lui demande, tout de go, si elle veut l’épouser, demande a priori incongrue, à laquelle elle n’était pas préparée, mais dans le fond pourquoi pas ? Ils se sont donc mis ensemble et se sont mariés. C’est un peu bizarre, cette envie, ce désir, de se passer la bague au doigt. Plus loin, on comprendra, lors d’une rencontre avec les parents, que c’était peut-être juste une manière de rentrer dans le rang, de rassurer la maman, de « se caser » comme on dit. On pense que tout va aller mieux si on forme un couple. Les banquiers nous prêteront des sous, les parents parleront avec fierté à leurs amis de leur fille qui désormais s’avance dans la vie sur des bases saines. On ne dira pas qu’il n’y avait pas d’amour : tu décris (Terrain vague, page 15) avec beaucoup de délicatesse, une scène érotique, « il bandait comme un fou » dis-tu. Bon, c’est un peu convenu comme expression, mais dans l’ensemble, la scène est belle, le coup est beau pourrait-on dire, mais c’est juste une fois (je me souviens d’un livre d’un écrivain indien où, dans la première partie, les deux amants faisaient l’amour presque à chaque page… là c’était trop, bien sûr). Après les choses se gâtent. Les époux s’embourgeoisent (mais ils l’étaient déjà beaucoup, non, bourgeois?), lui, évidemment macho, 4×4 et sûr d’avoir le beau rôle. J’ai souvent vu en Suisse des hommes se comporter ainsi. Chez eux, la voiture est reine (pas intérêt à leur rayer une portière) et la femme, objet. [Dans un premier temps, j’ai mal interprété le prologue, pensant qu’il arrivait avant le récit, une lecture plus soigneuse et l’audition d’une video m’ont fait comprendre qu’il survenait après le récit, et même longtemps après, que cette histoire de fusil n’était pas préalable mais bien postérieure. mea culpa].

L’attrait de ton roman, son originalité, tiennent beaucoup, je le dis encore une fois, à ce découpage en courtes nouvelles, relativement indépendantes : chacune est précédée sur une page d’un dessin d’objet qui annonce le thème. On peut faire ainsi une multitude de digressions, à l’image de ce qu’est la vie : beaucoup de digressions entre la naissance et la mort, entre un début et une fin. Un béret pour un petit oiseau blessé que la petite fille tient dans son couvre-chef, un hameçon pour une partie de pêche, une feuille de philodendron (il fallait arroser le philodendron), un poste de télé, un gros livre, un canard en plastique etc. Uniquement des objets donc, et que tu as dessinés toi-même. Ces objets entrent dans la narration, ils soulignent quelque chose, comme le fait que le récit ici raconté de la vie d’un couple serait entièrement dominé par le régime des objets : tu t’inscris là dans la lignée de Georges Pérec, dont le roman Les choses avait tellement surpris le public dans les années soixante lorsqu’il était paru, et où, là aussi, il était question d’un couple qui finalement s’engloutissait sous les choses – c’était bien l’époque, années soixante, trente glorieuses etc. où chaque famille pensait trouver le bonheur dans l’achat d’un téléviseur ou d’une nouvelle machine à laver, tu laisses entendre que cela n’a guère changé, malgré les crises à répétition, le chômage etc.

Odile Cornuz en 2018 – photo A.L.

Que la narration soit ainsi fragmentée en tous ces instantanés produit l’effet que l’on a lorsqu’on feuillette un album de photos de famille : qu’est-ce qui nous prouve que le gars avec les lunettes à la page 10 est bien le même que celui qui ne lui ressemble plus du tout, mais qui est en maillot de bain sur une plage bretonne, vingt pages plus loin ? C’est juste un acte de foi, une convention. C’est comme la permanence du Je au travers de ses avatars, suis-je aujourd’hui le même que celui que j’étais hier ? Mais je ne t’embêterai pas avec ces discussions métaphysiques à la Paul Ricoeur (soi-même comme un autre), tu sais bien que c’est justement par le récit que les instances du Je se reconnectent. Je resterai plutôt au ras de ma lecture, de ce que me suggèrent certaines de tes pages, et qui m’amuse. Certaines de ces courtes nouvelles semblent d’authentiques digressions, en ce sens qu’on n’a pas l’impression d’y retrouver les autres « personnages du film » (si j’ose dire) ainsi de la nouvelle Piège, page 23, mais qui est cette femme qui entasse de vieux paquets et qui se bat contre les souris (la femme avait scotché les trous ou transvasé le riz dans des boîtes en plastique). C’est le charme de cette construction narrative : nous laisser parfois dans l’expectative, comme s’il y avait des sentiers qui partent mais pour n’aboutir à rien. Tu m’as dit dans la dédicace, suite à notre discussion sur la Drôme, que j’allais trouver entre les pages le mont Ventoux. De fait, je crois que tu ne cites pas le mont Ventoux, mais juste un moment où le couple et la petite fille partent passer des vacances en Provence. Là, ce qui annonce la nouvelle, c’est le dessin d’une piscine. Et je vois parfaitement ce que tu veux dire, cette propension qu’ont les gens de nos latitudes à prendre des vacances dans le sud : ils louent un gîte si possible doté d’une piscine et là, ils y restent. Toutes leurs vacances. Etant donné le prix qu’on a payé, on ne va quand même pas ne pas profiter chaque jour d’un tel équipement, alors on reste au bord de la piscine, on ne va pas tellement se promener autour. Dans notre village de la Drôme, nous sommes tout près d’un tel gîte. La piscine est même à débordement… les vacanciers font la sieste toute la journée. Qui sait ce qu’ils pensent ? La remise en cause de leur mode de vie, de leurs conventions, de leurs choix leur vient-elle à l’esprit comme tu le décris ici : « Avait-elle vraiment choisi cet homme ? C’était plutôt lui qui l’avait choisie, finalement. Elle n’y croyait tellement plus à cette danse de la séduction, à l’amour tout court, tout était si plat qu’au moment de leur rencontre il n’avait pu qu’emporter la mise, déployant même peu d’efforts et de soins pour produire son effet ». C’est vrai que l’amour, la vie à deux, ne se contente pas d’un farniente paresseux, il faut toujours trouver autre chose, étonner l’autre, s’emmener l’un l’autre vers un nouvel horizon, de nouvelles pratiques, des rapports inconnus avec l’autre. Ce vers quoi ne semble pas disposé le couple dont tu nous parles, loin s’en faut. En fin de compte, ce roman est plutôt triste, il dresse un constat de ce que sont les liens qui se délient. Heureusement, par moment, des moments d’illumination, souvent causés par la présence de la petite fille. Elle pose des questions, elle. Elle s’étonne. Elle s’étonne même de la condition de l’artiste moderne, comme ce Matisse dont on lui parle avec respect, qui a dessiné de grandes feuilles de philodendron, c’est bizarre pour elle qu’un monsieur si docte ait passé autant de temps à faire des découpages, et pendant ce temps-là, madame Matisse que faisait-elle ? La vaisselle ? Là, tu es un peu injuste avec Matisse. Ailleurs, tu parles avec bonheur de Klimt et de Schiele (à l’occasion d’une visite à la Fondation Gianadda, j’ai sans doute dû voir la même). Moment de grâce dans le roman, mais c’est parce que nous en sommes au tout début, sans doute. La fin m’étreint, je peux à peine supporter cette phrase : « ils se regardaient. Ils avaient atteint un taux de haine trop élevé pour retrouver l’usage de la parole ». Heureusement que le fusil s’enfonce dans l’eau profonde.

Voilà, je m’arrête là. C’est tout ce que je dirai aujourd’hui sur ton joli roman. Tu n’obtiendras pas le Goncourt, j’ai vu la première liste aujourd’hui et je suis bien déçu, aucun des romans que j’ai lus en cette rentrée et qui m’ont plu n’y figure, ni Gaëlle Josse, ni Jean Rolin, ni toi bien sûr. Il n’y a même pas Virginie Despentes (dont je n’ai pas encore lu le livre), c’est dire !

Allez, bonne continuation, et peut-être à un de ces jours au détour d’un stand, à Morges ou ailleurs. Ou au détour d’un chemin de Provence.

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